‹ Mélanges scientifiques et littéraires (volume 2)Chapitre 24 sur 86 · SEANCE · texte numérisé non relu

SEANCE

DU

La Société nationale d'agriculture attendait avec impatience la date désormais célèbre du 31 août 1886. Elle avait à cœur de célébrer dignement le centième anniversaire de la naissance de son vénéré président, M. Chevreul. Cette cérémonie a eu lieu le lundi 30 août, à une heure et demie, dans la salle des séances de la Société.

Au tond de la salle, on voyait sur une estrade la statue de l'Agriculture. De chaque côté, les bustes du marquis de Turbilly et de M. Chevreul. Autour de la statue de l'Agriculture, s'élevait un massif de fleurs qu'avait envoyées M. de Vilmorin. Devant ce massif, était placé le fauteuil du président, que devait occuper M. Chevreul. A droite et à gauche, les membres de la Société, en grand nombre, s'étaient groupés par Sec-

tions. Chaque doyen de Section tenait à la main un magnifique bouquet. Un public d'amis et d'invités remplissait la salle tout entière.

A une heure et demie précise, l'huissier annonce M. le Président. M. Chevreul entre dans la salle, ayant à ses côtés M. Lecouteux, vice-président, et M. Louis Passy, secrétaire perpétuel de la Société. L'assemblée tout entière se lève et applaudit jusqu'au moment où M. Chevreul s'asseoit et donne la parole à M. le Secrétaire perpétuel, qui prononce l'allocution suivante :

« Très cher et très vénéré Président, la France a remporté la victoire du centenaire ! »

» Angers vous a vu naître le 31 août 1786. Paris vous

rouve dans toute la force de la vie le 31 août 1886. Nous saluons en votre personne un siècle de labeur et de gloire... **<

« Vous avez été nommé, il y a cinquante-quatre ans, membre de la Société nationale d'agriculture, et, depuis trente-sept ans, vous présidez à ses travaux. Recevez l'hommage de notre vénération et de notre gratitude ! . . .

k C'est avec une piété filiale que la Société nationale d'agriculture célèbre le jour de votre naissance, et l'émotion profonde qui nous domine ne disparaîtra pas dans l'éclat des solennités qui se préparent. Ici, tout est touchant, parce que tout est simple. On cherche à vous faire honneur, mais on cherche à vous faire plaisir, et cette séance est une fête de famille, qui a plutôt pour objet de satisfaire votre cœur que de célébrer votre gloire. Aussi, d'un commun accord, avons-nous décidé qu'un seul éloge ne pouvait absorber cette journée, que tous

avaient les mêmes droits de vous présenter successivement leurs hommages, et que j'y joindrais les ardents regrets et les vœux respectueux des malades et des absents. Pour vous rappeler la nouvelle organisation que vous avez donnée à la Société en la distribuant en Sections, chacune d'elles viendra donc vous présenter son compliment. Notre vice-président, au nom de la Société tout entière, vous priera d'accepter un souvenir qui est l'image de votre pensée, poursuivant la vérité sous l'inspiration de la sagesse. Des jeunes gens, auxquels j'ai eu l'honneur de m'associer, ont fait, avec un éclatant succès, appel à vos admirateurs pour offrir au doyen des étudiants la seule médaille qui fera passer à la postérité le portrait du plus illustre des centenaires. M. Brongniart, l'héritier d'un nom illustre et cher, vous offrira cette médaille.

« Pourquoi n'oseraifje pas, à côté de ce portrait gravé dans le bronze avec une merveilleuse fidélité, pourquoi n'oseraifje pas tracer à mon tour votre portrait tel que vous vous êtes révélé dans vos innombrables écrits, et montrer comment votre figure se détache en pleine lumière dans ce cadre du xixe siècle, que remplit et qu'illumine le génie de quelques savants.

« Vous avez eu le bonheur d'entrer dans la vie, et très jeune dans la pratique de la science, avec des idées fortes et naturellement justes, et vous avez eu le bonheur, plus grand encore, de choisir une carrière qui vous permettait de les appliquer. « Dès mon en- « fance, avez- vous écrit, j'avais une ardeur religieuse « pour la vérité » ; et, en effet, dès qu'il vous a été permis de travailler, vous avez poursuivi la vérité avec une persévérance que cent années n'ont pu lasser. Vous

trouviez, d'ailleurs, clans Vauquelin, votre maître, une sévère conscience qui le poussait sans cesse aux analyses les plus minutieuses. Ses leçons et votre caractère s'accordaient pour donner à vos premiers travaux une autorité considérable. On ne peut pas oublier que vos célèbres études sur les corps gras datent de 1823, qu'elles ont donné naissance à la bougie stéarique, et assuré de très bonne heure votre popularité. Ainsi, comme par instinct, si on peut appeler instinct une disposition à la fois spontanée et raisonnée de l'intelligence, vous avez accompli une partie de vos plus belles découvertes sans vous rendre compte de la méthode qui vous rendait tout à fait supérieur. C'est plus tard, au moment où étudiant, comme un chimiste, les principes colorants et les procédés de la teinture, que vous avez reconnu, comme un philosophe, les lois du contraste des couleurs, simultané ou successif, la théorie des ombres colorées et l'art de définir, au moyen de votre cercle chromatique, chaque nuance par un chiffre. Ces découvertes admirables, ne pouvaient être faites que par une série d'opérations dont l'examen attentif vous a permis de déduire les règles de la méthode a posteriori expérimentale. Bacon, que vous avez médité, avait dit : « Dans toute recherche, il faut em- « ployer la meilleure méthode possible. Il faut exposer « la science avec toute clarté et certitude, sans mé- « lange de doute et d'obscurité. Or, tout cela est impos- « sible sans l'expérience. » L'expérience scientifique de Bacon ne vous suffît pas, vous poussez plus loin le scrupule et le devoir, et vous ajoutez : « J'observe « d'abord, je constate un fait. Je raisonne ensuite mon « observation. Enfin, je fais une expérience pour con-

ce stater si mon observation est juste ou si elle ne Test « pas, et je conclus. » C'est poursuivre l'infaillibilité sans y prétendre, comme le conseille l'auteur de la Recherche de la vérité, un de vos amis, le Père Malebranche. Au fond , votre sentiment est qu'il vaut mieux ne pas faire une découverte que d'accueillir une erreur. Vous ne voulez pas qu'une innovation s'impose , vous voulez qu'elle justifie pour ainsi dire sa prétention, qu'elle arrive graduellement à conquérir l'opinion, en prouvant qu'elle est bonne. Les théories, ne vous ayant jamais séduit de premier abord, ne vous ont jamais égaré définitivement, car votre esprit positif, se refusant à conclure sur une seule expérience, en introduit immédiatement une seconde pour interpréter et juger la première. Aussi, pour asseoir vos jugements, avez-vous demandé au temps d'être votre collaborateur. Vous saviez que le temps seul fait des savants. Le temps, dont vous avez été le défenseur et le serviteur, vous a servi en toute chose; et s'il s'est mis à votre disposition pour vous permettre d'atteindre bien des vérités, vous, de votre côté, vous avez montré sa toute-puissance sur la réputation des hommes, les progrès de la science et le bonheur de l'humanité.

« Vous avez donc toujours été le même, cher et illustre maître, et c'est le caractère original de votre génie. Vous avez été le même, à trente ans comme à cent ans. Vous avez traversé le siècle d'un pas toujours ferme et mesuré, par la grande route du travail désintéressé, laissant dans vos écrits, d'étape en étape, la marque de votre fidélité à vous-même, de votre passion pour la vérité et de votre foi inaltérable dans la victoire de la science.

« Rien n'est plus intéressant que ce chapitre de votre Histoire des connaissances chimiques où vous avez raconté les entretiens que, pendant quinze ans, vous avez soutenus avec Ampère et Cuvier, touchant la classification des connaissances humaines, les principes et la méthode de la philosophie naturelle. La discussion s'engageait entre Ampère et vous, qui, tous deux amis de la vérité, la poursuiviez tous deux par des voies diverses. Cette discussion se retrouve dans la comparaison que Fontenelle a établie si heureusement entre Descartes et Newton : entre ce Descartes que vous avez un peu critiqué et ce Newton auquel vous avez consacré une admiration passionnée. « L'un, disait Fontenelle, en parlant de Descartes, — et je confonds ici Descartes et Ampère, — l'un, prenant un vol hardi, a voulu se placer à la source de tout, se rendre maître des premiers principes par quelques idées claires et fondamentales, pour n'avoir plus qu'à descendre aux phénomènes de la nature comme à des connaissances nécessaires. L'autre, disait Fontenelle en parlant de Newton, — et je confonds ici Newton et Chevreul, — l'autre, plus modeste, a commencé sa marche par s'appuyer sur les phénomènes pour remonter aux principes inconnus, pour les admettre, quels que pût les donner l'enchaînement des connaissances. Celui-ci (c'est Descartes, c'est Ampère), part de ce qu'il entend nettement, pour trouver ce qu'il voit ; celui-là (c'est Newton, c'est Chevreul), part de ce qu'il voit pour en trouver la cause, soit claire, soit obscure. Les bornes qui, dans ces deux routes contraires, ont pu arrêter des hommes de cette espèce, ce ne sont pas les bornes de leur esprit, mais celles de l'esprit humain. »

« Si j'ai rappelé le parallèle de Descartes et de Newton, pour comparer ensuite les vues supérieures d'Ampère et de Chevreul, ce n'est pas seulement pour rehausser votre éloge par le jugement d'un maître en l'art de bien dire, ou pour marquer les analogies et les différences naturelles qui rapprochent ou séparent les plus grandes intelligences, c'est pour constater que Newton et vous-même n'avez pas seulement eu des rapports par certaines dispositions de l'esprit, mais par la similitude de plusieurs de vos travaux, que les recherches de Newton sur l'optique se relient à vos études sur les couleurs, comme son ouvrage sur les principes mathématiques de la. philosophie naturelle se rattache à votre Distribution des connaissances humaines qui sont du ressort de la philosophie naturelle. « Quel malheur, me disiez-vous , il y a quinze jours, à propos d'une communication à l'Académie des sciences, Newton n'est pas encore connu ! » Quant à vous, cher maître, vous êtes connu du monde entier, et vous avez marqué fièrement votre place, et pour jamais, dans le domaine de la science. On sait que vous laissez à d'autres la responsabilité des théories nouvelles et les honneurs passagers de chefs d'école. Dépouillant toute pensée d'ambition et d'orgueil, vous humiliant pour ainsi dire dans une défiance perpétuelle de votre propre travail, ne comprenant pas le bonheur de la vie et la perfection de l'esprit sans la recherche et la découverte de la certitude, vous vous contentez de vous déclarer publiquement et sincèrement l'ami de la vérité et le doyen des étudiants.

« Si j'ai réussi à rassembler fidèlement quelques traits

de votre caractère et à mettre en lumière l'originalité de votre génie, je n'ai fait que vous écouter et vous lire ; mais je ne serais pas l'interprète de vos pensées les plus intimes, si je ne saisissais l'occasion d'imiter votre exemple et de faire partager à votre père et à votre mère les honneurs de votre centenaire. Vous avez placé en tête de votre ouvrage fondamental sur la méthode a posteriori expérimentale la dédicace suivante : « A la mémoire de Michel Chevreul et d'Étien- « nette-Madeleine Bachelier, hommage respectueux du « fils reconnaissant du sens moral et de la bonne santé « qu'ils lui ont transmis. » Et vous avez daté : le 31 août 1869, et vous avez écrit de votre main : « le quatre-vingt-troisième anniversaire de ma naissance ! »

« C'est aller au-devant de vos désirs que de nous unir à vous dans ce pieux hommage, le centième anniversaire de votre naissance ; mais ne me sera-t-il pas permis d'ajouter que si vous reportez à vos parents l'honneur du sens moral et de la bonne santé qu'ils vous ont donnés, vous avez mis, dès votre enfance, une inflexible rigueur au service de votre conscience; vous avez fortifié votre génie naturel d'observation en l'appliquant à vous même, et imposé à votre constitution, à votre esprit et à vos sentiments cette méthode de réflexion et de contrôle qui ont fait de vous un modèle dans la science et dans la philosophie. — Comme il est impossible de ne pas honorer votre caractère, on est conduit à honorer votre méthode, car vous avez été votre méthode vivante.

« Il est maintenant bien aisé de comprendre qu'avec la forte volonté de n'être pas la dupe de vous-même, d'échapper à l'équivoque, d'atteindre la certitude et de ne point vous reposer avant d'avoir obtenu un résultat

presque incontestable, vous étiez destiné à faire faire, par la chimie, des progrès très rapides aux arts, à l'industrie et à l'agriculture. Il est aisé de comprendre, comme le disait Dumas au banquet du cinquantenaire, pourquoi, r« dans tout pays civilisé, le savant, dès « sa jeunesse, s'est accoutumé à vénérer votre nom, « l'artiste à méditer vos œuvres, le fabricant de tissus « ci mettre vos leçons à profit, le philosophe à venir à « votre école, l'agriculteur à régler ses opérations « d'après vos préceptes, la ménagère elle-même à vous « bénir. » Il est aisé de comprendre pourquoi vous vous êtes attaché à notre Société, toute de pratique et d'observation, et pourquoi vous laisserez dans nos Mémoires et dans le Bulletin de nos séances des trésors de forte analyse, de fine critique et d'observations élevées.

« Au point de vue purement agricole, vous êtes tout entier dans ces Mémoires et dans ce Bulletin. On y verra qu'en cette matière si ondoyante et si diverse de l'agriculture, vous ne vous aventurez à porter des jugements qu'avec beaucoup de réserve. Vous avez toujours soutenu que l'art de l'agriculture ne consistait pas à faire donner à la terre le maximum de produits, si l'on ne parvenait pas au minimum de dépenses. Le maximum de produits et le minimum de dépenses ne peuvent être atteints que par une connaissance scientifique de la terre que chacun cultive, et la préparation de la terre a été l'objet de vos méditations. Voilà pourquoi vous avez dit : « Le but définitif de mes recherches est de connaître l'action et la réaction du sol, des engrais et de l'atmosphère par des expériences méthodiques »; et, en effet, vous avez toujours cédé au penchant qui vous portait naturellement à étu-

(lier les rapports des choses, les influences des phénomènes et des faits les uns sur les autres, comme vous avez étudié l'association des couleurs, l'association des idées, les harmonies providentielles de la nature. L'agriculture ne comportant jamais de résultats absolus et étant condamnée à progresser par des expériences successives que des faits nouveaux modifient sans cesse, vous trouviez dans cette étude le champ le plus vaste et le plus naturel pour y semer vos saines pensées et vos sévères calculs, et pour justifier la méthode qui domine votre vie scientifique tout entière, méthode que vous avez appliquée à toutes les connaissances humaines.

« Ce n'est pas la raison scientifiqne toute seule qui vous a établi comme chez vous dans cette vieille et noble maison de la Société nationale d'agriculture. Vous y avez été attiré et retenu par le charme des relations et un perpétuel échange de cordiales sympathies. « Si j'ai atteint un âge assez avancé où bien des choses s'oublient, nous disiez-vous récemment, cependant le titre de doyen des étudiants de France vit encore en moi. Chaque jour, j'apprends quelque chose, des principes s'affermissent, d'anciennes erreurs s'effacent et, heureusement encore, le cœur est dans toute sa force. » Oui, très cher et vénéré maître, le cœur a toujours été dans toute sa force. Au milieu des succès scientifiques qui vous ont fait le doyen respecté de la science humaine et le citoyen du monde entier, vous n'avez jamais oublié Angers, votre ville natale ; Paris, votre ville d'adoption ; la France, votre patrie. La France s'en souvient. Vous avez traversé toutes les révolutions d'un siècle qui en a vécu, et, toujours placé au-dessus des

passions et des luttes de la politique, vous avez tour à tour recueilli, dans toutes les générations et dans tous les partis, des amitiés que vous n'avez jamais désavouées. « Je ne veux pas évoquer le souvenir des amitiés illustres qui, à travers ce siècle, ont servi de cortège à votre gloire. Je ne veux pas rappeler les noms de nos confrères de la Société d'agriculture que vous avez aimés par le cœur; mais, pour donner à la solennité de ce jour son véritable caractère, je vous parlerai d'un homme que vous avez aimé avec l'esprit et auquel vous vous êtes attaché à travers le temps par des liens invisibles, et dont vous nous avez parlé vingt fois dans les termes les plus élogieux et les plus reconnaissants. C'était un de vos compatriotes, il était Angevin. Voici son portrait : c'est le premier président élu de la Société d'agriculture, c'est le marquis de Turbilly. Un jour, cédant à un accès de juvénile ardeur, — vous n'aviez que quatrevingt-dix ans, — vous vous êtes écrié : Honneur et gloire à notre premier fondateur! Le jour n'est-il pas venu de nous écrier, à notre tour, en portant successivement nos regards sur ces bustes qui représentent le Président d'autrefois et le Président d'aujourd'hui : « Honneur et gloire à notre second fondateur, au Président perpétuel de la Société nationale d'agriculture, à l'immortel Chevreul ! »

M. Legouteux, vice-président, prend ensuite la parole pour offrir également à M. Chevreul ses félicitations et ses hommages, et, au nom de la Société tout entière, une réduction en bronze d'un bas-relief représentant la Pensée, et signé Chapu. Sur le socle, a été gravée l'inscription suivante :

A M. Chevreul,

membre de la Société nationale d'agriculture

depuis 1832,

son président depuis 18(t9.

Hommage de ses confrères. Le 31 août 1886.

Le discours de M. Lecouteux est salué par d'unanimes applaudissements.

M. le Secrétaire perpétuel annonce à M. Chevreul que les doyens de chaque Section réclament l'honneur de lui offrir tour à tour leurs hommages.

Alors chaque doyen s'avance, et, remettant un bouquet à M. Chevreul, lui présente les compliments de sa Section.

Après tous ces hommages rendus par la Société à son vénérable doyen, M. Passy rappelle à M. Chevreul qu'un comité de jeunes gens s'est formé pour lui offrir la médaille commémorative de son centenaire. Il se félicite de faire partie de ce comité, et il prie M. Chevreul de vouloir bien donner la parole à M. Charles Brongniart, président du comité.

M. Brongniart s'avance et prononce l'allocution suivante :

« Très cher et très vénéré maître, vous êtes le doyen de tous les savants du monde ; mais en venant vous saluer aujourd'hui , c'est surtout au doyen des étudiants que je m'adresse, puisque c'est le titre que vous semblez affectionner. En le préférant, vous avez voulu nous dire que les limites de la science ne seront jamais atteintes, et qu'on doit, à tout âge, si savant qu'on puisse être,

chercher à accroître la somme de ses connaissances.

— La jeunesse studieuse, qui vous prend pour exemple et que vous avez toujours encouragée de vos conseils, considère donc comme un honneur de venir vous apporter, en cette solennelle circonstance, le témoignage de sa profonde admiration et de son plus filial respect.

— Les savants de l'univers, qui reconnaissent en vous un de leurs représentants les plus illustres ; les industriels français, pour lesquels vos découvertes ont été une source intarissable de prospérité, ont tenu à honneur de participer à cette manifestation, due à l'initiative de vos jeunes admirateurs ; tous se sont unis dans un même élan pour vous offrir une médaille commémorative. — Cette médaille, ô notre bien affectionné doyen ! transmettra à la postérité les traits du grand Français dévoué à la science et à la gloire de notre chère patrie ; elle perpétuera , dans un rayonnement séculaire, la physionomie de ce bienfaiteur universel. Car c'est vous, est-il besoin de le rappeler, ce courageux qui, considérant la science comme l'apanage de toutes les nations, a été justement indigné et a su protester énergiquement, pendant le siège de Paris, le jour où Ton a fait servir la précision scientifique à la destruction des collections du Muséum d'histoire naturelle, ce patrimoine de tout le monde savant. — Daignez donc agréer, très cher et très vénéré maître, ce témoignage du respect et de l'admiration de toutes les nations civilisées. »

M. Brongniart remet à M. le Président la médaille du centenaire. Au droit, cette médaille représente le portrait de M. Chevreul, avec cette inscription :

Michel-Eugène Chevreul, membre de V Académie des sciences.

Au revers, M. Chevreul est assis et reçoit des palmes que lui présente la Jeunesse. Autour de cette scène sont gravés les mots suivants :

La jeunesse française au doyen des étudiants. 31 août 1186. 31 août 1886.

M. Passy annonce à M. Chevreul que la liste de tous les souscripteurs de la médaille lui sera remise et sera publiée très prochainement. Il présente à M. Chevreul M. Roty, ancien pensionnaire de l'Académie française à Rome, auteur de la médaille. M. Chevreul serre les mains de M . Roty avec effusion et lui adresse ses remercîments et ses félicitations.

M. Passy, remplaçant un des membres du comité de la médaille, M. Léonce de Quatrefages, absent, à son grand regret, pour cause de maladie, remet à M. Chevreul une médaille commémorative, qui est offerte au doyen des étudiants par l'Association générale des étudiants de Nancy.

M. le Secrétaire perpétuel annonce qu'il a reçu plusieurs télégrammes de Sociétés savantes et de communes de France, et les met sous les yeux de M. Che vreul. Il donne lecture du télégramme suivant :

« La Société impériale des naturalistes de Moscou envoie ses félicitations sincères à M. Chevreul, illustre doyen des savants du monde entier.

« Secrétaire-professeur : Lindeman. »

« Cher maître, reprend M. Passy, vous êtes ici chez vous, entouré, non seulement de vos confrères, mais de nombreux amis, et je vous demande de vouloir bien autoriser M. Lenoël, président de la Chambre syndicale des stéariniers, à prendre la parole. »

M. Lenoel s'approche et présente un album qui contient les lettres de félicitations des stéariniers du monde entier.

M. Chevreul exprime à M. Lenoël combien il est sensible à ce souvenir et à cette manifestation.

Pendant cette cérémonie touchante, M. le Président a donné à plusieurs reprises des marques d'une vive émotion, et c'est pourtant d'une voix très sûre et très calme qu'il remercie en ces termes ses confrères et ses amis :

« En voyant tout ce que je vois et en entendant tout ce que j'entends, je ne saurais assez vous dire quel est mon embarras. Je voudrais cependant remercier dignement tous mes camarades : vous permettrez que j emploie aujourd'hui ce mot, qui n'est pas déplacé dans la bouche du doyen des étudiants.

« C'est que, si je ne suis plus un jeune homme, je ne suis pas non plus un ci-devant jeune homme. Je suis trop ami de la vérité pour poser pour ce que je ne suis pas. Dans la pièce du Ci-devant jeune homme, qu'on donnait aux Variétés, celui-ci demandait à son tailleur, pour mieux suivre la mode qui était d'avoir des pantalons très collants, de lui faire un pantalon si collant, qu'il ne puisse pas y entrer. Je cite cette anecdote pour montrer que, dans une longue vie, tout change bien

des fois, qu'il faut s'attendre à tout, et se préparer même à des événements imprévus : c'est ainsi que mon centenaire est une surprise pour moi-même.

« On a eu raison de dire tout à l'heure que j'avais toujours eu confiance dans le temps. C'est une mode d'être pessimiste. En ce qui me concerne, je ne suis absolument ni pessimiste ni optimiste; mais, quand on vieillit, on devient, par la méditation, optimiste à un point de vue général. On voit qu'avec le temps le progrès se fait inévitablement, et il se fera plus vite encore par le secours de la science. La race humaine est perfectible, et c'est ce qui fait sa supériorité. L'histoire même du siècle nous donne cet enseignement.

« J'ai, à cent ans, des souvenirs de l'âge de cinq à six ans. Ces souvenirs de ma jeunesse sont bien douloureux ; ils datent de la sanglante époque de la Révolution, et, dans l'Ouest, la guerre civile exerçait alors ses ravages. Il est évident que, malgré les luttes contemporaines, les mœurs se sont adoucies, et nous sommes autorisés à espérer que nous ne reverrons plus de pareils jours. Et puis, les voyages se font maintenant si facilement, que les peuples vivent les uns chez les autres, et que les savants se donnent la main à travers les distances et se regardent comme des amis. Je parle des savants, mais je parle aussi des hommes au cœur chaud et aux idées généreuses. Aussi, la paix universelle qui semblait autrefois un rêve, deviendra peut-être une réalité. Voilà mes souhaits, voilà les bienfaits du temps, dans lesquels je voudrais voiries générations nouvelles avoir plus de confiance.

«Je remercie M. Passy, M. Lecouteux, M. Brongniart, tous les orateurs de cette journée et mes excellents con-

frères de leurs bonnes paroles. Je remercie le comité qui s'est occupé de la médaille commémorative de mon centenaire. M. le Secrétaire perpétuel m'a adressé une allocution qui m'a vivement touché. M. Passy me connaît bien ; mais surtout, je tiens à lui dire qu'il a bien fait de parler de Newton comme il en a parlé. Newton était un homme de génie ; je ne saurais trop le répéter, et je souhaite qu'on apprenne à l'étudier et à le connaître comme je le connais. Quand Newton a dit que la couleur était en nous, quand il a dit qu'il fallait chercher la cause de la cause, il a dit la vérité même, à la recherche de laquelle j'ai consacré ma vie. Il m'est très agréable qu'on m'ait fourni aujourd'hui l'occasion d'envoyer à l'Angleterre le souvenir de mon admiration pour Newton. Je me tiens pour satisfait de rester pour la France le doyen des étudiants. »

Des applaudissements éclatent de toutes parts. L'estrade sur laquelle se trouve le Président est envahie. Chacun veut s'approcher de M. Chevreul pour lui serrer la main. La plus vive émotion règne dans toute l'assemblée. M. Chevreul se retire, appuyé sur le bras de M. Passy, et va signer le registre de présence. Tous ses confrères l'entourent et le reconduisent à sa voiture, qui l'emporte à la séance de l'Académie des sciences.

Il est trois heures moins un quart.

l'agriculture des environs de paris en 1786. 195

Page 1