‹ Mélanges scientifiques et littéraires (volume 2)Chapitre 59 sur 86 · I. — ESPÈGE BOVINE · texte numérisé non relu

I. — ESPÈGE BOVINE

L'histoire de la nouvelle Californie tient en quelques pages. Rien avant 1770. A cette époque, craignant que les Russes ne prissent possession d'un pays qu'elle avait découvert, l'Espagne résolut de l'occuper militairement et religieusement. Elle se rappelait que, suivant les expressions mômes de l'amiral Viscaino, « le climat de ce pays est doux, le sol extrêmement fertile, le pays bien peuplé, les naturels si humains et si dociles, qu'il sera aisé de les convertir à la foi chrétienne ». Pour dominer la population paresseuse des Indiens dispersés, il suffit d'établir quatre forts, qu'on appela « presidios », avec une garnison qui ne dépassait pas 250 hommes. Puis on confia à l'ordre de Saint- François la mission de remplacer les Pères jésuites et de civiliser les indigènes par l'instruction religieuse, la pratique de l'agriculture et l'enseignement de métiers divers. Dix-huit établissements furent construits, tous sur un plan uniforme. Autour d'eux, se groupèrent les cabanes des Indiens, rangées sur plusieurs lignes parallèles, et divisées par rues et quartiers. Les Indiens travaillaient, mais recevaient une nourriture saine, qui se composait de galettes de maïs, de bouillie de maïs, de viande de bœuf ou de mouton, de pommes de terre et de fruits.

Dans toute la Californie, on ne trouvait alors que

quatre villages « pueblos » pourvus d'une organisation civile et occupés par d'anciens militaires qui, sortant des « presidios », avaient préféré recevoir quelques concessions de terres et des instruments aratoires, plutôt que de retourner en Espagne. Enfin, beaucoup plus tard, dans les vingt premières années du xixc siècle, on vit peu à peu s'établir, çà et là, des exploitations qu'on appelait « ranches », sortes de hameaux occupés par des Indiens civilisés, ou par des étrangers de nations diverses, et créés pour la culture des terres et l'élevage des bestiaux.

De ville, il n'y en avait point. Aucun mouvement commercial et industriel. Le pueblo de San- José, dont l'origine remontait à 1777, et qui faillit devenir légalement, en 1849, la capitale de la Californie, possédait, en 1846, 600 habitants. Monterey, qui était la capitale de la vieille Californie en 1842, comptait 500 habitants, et San-Francisco, en 1848, environ 600 habitants. La vie circulait, au contraire, autour de la mission deSan-Diégo, qui comptait, vers 1830, 2.500 Indiens; de la mission de San-José, 2.400 Indiens; de la mission de Santa-Barbara, 1.200 Indiens ; de la mission de Santa-Clara, 1.860 Indiens, et de toutes les autres missions.

Ces simples faits nous offrent le fidèle tableau de l'histoire de la Californie. De 1770 à 1830, la Californie fut administrée, gouvernée, cultivée et civilisée par les missions de Saint-François.

C'est donc aux missions franciscaines qu'on doit les premiers essais de civilisation, la création de magnifiques troupeaux et l'introduction, en Californie, d'un grand nombre de plantes et de fruits d'Europe.

Les missions avaient étendu peu à peu leur action bienfaisante, qui se résumait dans cette formule : Pater est tutor ad bona Indiorum. Les Pères franciscains ne se regardaient pas comme des propriétaires, mais comme les administrateurs des établissements créés pour la conversion religieuse, le salut et la prospérité matérielle des Indiens, leurs auxiliaires et leurs associés. En cinquante ans, ils avaient transformé le pays, civilisé des sauvages, et porté les travaux de l'agriculture à un haut degré de prospérité. Chacune de ces missions possédait un troupeau composé de plusieurs milliers de bêtes à cornes. En 1760, une de ces missions put, avec 200 bêtes à cornes, fonder le premier établissement à San-Diégo. Suivant la tradition, en 1769, cette mission avait 200 bêtes à cornes et 100 moutons dans la partie méridionale du comté actuel de San-Diégo. Quelques particuliers possédaient aussi des troupeaux, mais en plus petit nombre, et l'on peut dire que tout le bétail de la Californie dépendait des missions. En 1778, les livres de la mission prouvent qu'il y avait 500 bêtes à cornes en Californie. En 1800, le chiffre s'éleva à 74.000, plus 88.000 moutons.

En 1830, le gouvernement mexicain avait concédé, à des associations privées, environ 40 exploitations agricoles (appelées en langue espagnole : « ranches ») ; mais à peine la moitié de ces concessions fut exploitée. La création de ces ranches était le signe de la politique nouvelle du gouvernement mexicain. La sécularisation des missions, vers laquelle la législation mexicaine tendait depuis quelque temps, fut franchement inaugurée vers 1833. L'exécution n'en fut pas

précipitée et traîna en longueur jusqu'en 1836. A partir de cette époque, les missions furent définitivement dépouillées, les troupeaux détruits, les Indiens dispersés et ruinés.

Les Pères franciscains ne s'étaient pas laissé surprendre. Bien convaincus que la loi promulguée à Mexico en 1833 contre les missions serait rigoureusement exécutée, ils avaient essayé de sauver tout ce qu'ils pouvaient. Pressés par le temps, ils résolurent d'abattre tout le bétail pour sauver au moins la valeur des cuirs. Les célèbres troupeaux des missions n'existaient plus quand le gouvernement mexicain envoya des administrateurs prendre possession des biens de ces missions, et constituer avec ces biens un fonds pour couvrir les dépenses du gouvernement local.

Il est intéressant de constater le désordre que ces mesures jetèrent dans l'agriculture pastorale de la Californie. En 1834, sous l'administration des missionnaires, la Californie avait employé 30.000 Indiens à l'agriculture. On estimait à 23.000 le nombre des bêtes à cornes, à 61.000 des chevaux, à 321.000 des moutons, porcs et chèvres, et à 70.000 le nombre d'hectares cultivés en céréales. En 1842, sous l'administration civile du Mexique, il ne restait plus que 4.450 Indiens, 28.000 bêtes à cornes, 3.800 chevaux, 32.000 moutons, porcs et chèvres et 4.000 hectares cultivés en céréales.

Sous l'administration des missionnaires comme sous l'administration civile du Mexique, l'agriculture de la Californie ne donnait lieu qu'à un faible mouvement commercial. Ces immenses troupeaux s'accroissaient sans cesse, puisqu'ils dépassaient les besoins du commerce local, et de rares convois de taureaux étaient di-

rigés sur Mexico. Presque toutes les bêtes bovines étaient abattues pour le cuir et le suif. La viande étaif consommée dans le pays.

Les conditions économiques de la Californie restèrent les mêmes jusqu'au traité de 1848, qui, après la guerre avec le Mexique, transféra aux États-LInis la possession de la haute Californie. L'histoire de l'agriculture en Californie depuis 1850 est l'histoire même des États-Unis, quoique la Californie soit un monde à part et que sa fortune ait trouvé dans l'établissement des chemins de fer de plus grands éléments de prospérité qu'en aucun autre État de l'Union.

Au point de vue spécial du bétail, la découverte des mines d'or développa la célèbre émigration qui devait changer toutes les conditions économiques de ce pays. Dans les premiers temps du moins, ce mouvement de population fut accompagné d'un mouvement dans l'introduction des bœufs de travail de la Californie. A l'origine, ces divers bestiaux qu'on introduisait ainsi venaient de l'Est, et ils étaient de petite taille et très inférieurs d'apparence aux meilleures espèces de Californie. Mais après 1852, des envois de qualité supérieure arrivèrent successivement des anciens États de l'Union. En 1855 et 1856, le bétail commença à pénétrer par le Texas dans la Californie du Sud. Si bien qu'en 1870, cette importation était élevée à près de 75.000 têtes. En 1870 et 1871, trois convois de bétail du Texas descendirent par la voie des montagnes Rocheuses et d'Humbold- River. Dès 1860, la race de l'Orégon, particulièrement destinée à l'alimentation, avait pénétré en Californie. L'année 1862 vit l'apogée de la production californienne. Cette production fut évaluée à près de 3 millions de

têtes. En 1864," une sécheresse terrible détruisit une grande quantité d'animaux.

Au point de vue de la qualité, la fréquente introduction de taureaux pur sang a tellement changé et même amélioré le bétail indigène depuis 1852, que le type originaire ne se retrouve plus aujourd'hui. Dans la Californie du Sud, surtout dans le comté de San- Diego, on peut encore reconnaître le sang des troupeaux des missions franciscaines ; mais on ne rencontre que très rarement les anciens taureaux du Texas ou de Californie, excepté dans les montagnes, où ils vivent à l'état sauvage.

Le bétail importé en Californie en 1880 est venu principalement de la Nevada, de l'Orégon, d'Idaho et d'Utah, et nous rangeons ici ces contrées par ordre d'importance. Le but de cette importation était le commerce immédiat de la boucherie, bien qu'une partie de ces troupeaux fût mise à l'herbage et engraissée sur place. L'importation par mer a été nulle.

La Californie exporte quelques jeunes bêtes pour l'Arizona, la Sonora et le bas Colorado. Elle ne possède guère plus de 27 pour 100 du stock qu'elle avait il y a vingt ans. Cependant la qualité de la production étant améliorée, il est probable que les bénéfices sont proportionnellement plus satisfaisants, aussi bien pour l'État que pour la plupart des propriétaires qui existaient en 1860-62.

La loi de no fence (pas de clôture) a marqué une phase décisive dans la transformation du régime pastoral en Californie. Le gouverneur Downey en fut le promoteur en 1861. D'abord appliquée dans un des comtés du centre cette loi a été depuis généralement mise à exécution.

La sécheresse de 1863-64 contraignit les éleveurs à adopter un mode d'administration plus prévoyant, et provoqua d'heureux essais pour l'amélioration des races. Peu de personnes avaient commencé à palissader, lorsque les terres étaient à vil prix et avant que la loi prît sous sa protection les fermiers et les gardeurs de moutons. Ceux qui de bonne heure ont fait ces opérations ont réalisé de grosses fortunes. Le nouveau système avait cet avantage de forcer l'éleveur à proportionner son troupeau à la richesse de ses herbages, qui peuvent être à la fois pâturages et prairies, de réserver ses taureaux de prix pour le service de ses vaches, lesquelles, ne vagabondant plus selon leur caprice, deviennent plus aptes à la reproduction; de rendre le troupeau, de sauvage et difficile, doux et apprivoisé; de protéger les veaux contre tout accident avant leur naissance, de les soigner plus aisément après, de sorte que n'étant point marqués avant deux mois ou dix semaines, ils ne souffrent pas comme ceux qui errent au hasard; enfin, le troupeau courant moins après sa nourriture, prend une viande de meilleure qualité en moins de temps. Il n'est pas un éleveur qui n'ait senti l'importance des changements de la législation, quand même ils auraient souffert momentanément de l'exécution de la loi prohibant le vagabondage du bétail.

Aujourd'hui, en Californie, un nombre assez restreint de troupeaux paissent dans les terres publiques sans palissades, sauf dans les comtés de Kern, de San-Bernardino et de San-Diégo. La société qui possède le plus grand nombre de bêtes à cornes dans l'État, est propriétaire, par achat, de 800.000 acres de terre, achetées à 6 schellings l'acre, dont 500.000 sont palissadées.

Parmi ces terres, les meilleures peuvent nourrir un taureau par 3 acres, et les meilleurs herbages de la plaine de Saint-Joaquin, un taureau par 10 acres. Dans le comté de Los Angeles, il est admis que les ranches des Cerrotos nourrissent un taureau par 3 acres, et que 22.000 acres de cette acre suffisaient pour 1.400 bêtes à cornes et 22.000 moutons à la fin de 1880. Dans le même comté, les terres de la vallée fournissent, croiton, la moyenne d'un taureau par 5 acres les années ordinaires.

Le ranche de Santa-Margarita, dans le comté de San- Diégo, qui a une étendue de 133.440 acres, était une des plus grandes concessions faites par le gouvernement mexicain. Sous l'administration du propriétaire actuel, on y retrouve, avec quelques modifications, les traditions, les habitudes et les procédés des anciens ranches mexicains.

La colonisation, en changeant les conditions de la propriété et de l'agriculture, a développé graduellement les richesses agricoles d'une portion considérable de la Californie, et donné la prééminence au système du fermage. La vie pastorale qui repose sur de vastes territoires occupés par des troupeaux de bœufs et de moutons, et commandés par des habitations dispersées, a complètement cessé avec le nouvel ordre de choses.

La tenure de la terre a passé de la libre pâture à la propriété pure ou au bail , surtout depuis 1870. On trouve actuellement en Californie fort peu de bonnes terres appartenant encore au gouvernement. Beaucoup de terres ont été accordées à titre de récompenses militaires; d'autres, qui ont été vendues sur une large échelle, étaient des marais et des terres inondées appar-

tenant à l'État, qui ont coûté, y compris le titre, 1 schelling l'acre. Des concessions universitaires ont été faites à 6 schellings; des dons aux écoles à 1 schelling 25 den. ; on a vendu encore des concessions mexi" caines faites à des spéculateurs et capitalistes qui n'avaient pas pu ni su en tirer parti. Des éleveurs ont payé en gros 25 schellings l'acre, et quelques vastes prairies pour fourrages destinés au marché ont coûté 100 schellings. Dans la Californie centrale, la terre est généralement palissadée. Dans le sud , principalement dans le comté de Los Angeles, presque toutes les terres propres à l'élevage sont couvertes de concessions mexicaines. Dans le même comté, plus à Test , les Basques louent la terre au prix moyen de 30 cents l'acre par an. Lorsqu'il s'agit déterres publiques, dont le nombre est très limité, comme nous l'avons dit plus haut, la tenure consiste dans le coralling des eaux, qui a pour objet de tenir toutes les sources de ces terres dans un système d'organisation préconçue, le pays voisin se trouvant associé aux privilèges d'eaux. Cette méthode a rendu célèbre un grand établissement dans le comté de Kern, où 200.000 acres contiennent toute l'eau nécessaire à 500.000 acres. La division des plus vastes ranches de la Californie et la vente des terres propres à l'agriculture sont donc un des signes du temps. Les portions considérées comme trop petites pour être consacrées à l'élevage sont tous les jours vendues aux fermiers.

Marin, Siskiyou, Sonoma, Humboldt, Modoc et Lassen, sont les principales contrées d'élevage pour la race bovine dans la Californie du Nord. Le plus petit de ces comtés possède 30.000 têtes, et chacun des

autres plus de 25.000 ; dans la Californie centrale, le comté de San-Louis Obispo en a plus de 42.000; puis viennent Fresno, Kern et Sacramento, Monterey et Santa-Clara, environ 24.000. La Californie du Sud est partagée en deux comtés : Santa- Barbara et los Angeles, avec une moyenne de 19.000 têtes.

Pâturages. — La superficie de la Californie est d'environ 99.827.200 acres, sur lesquelles un tiers environ est jugé impropre aux pâturages. Dans le Nord, les montagnes, les forêts et les parties rocailleuses ou stériles réduisent cette superficie d'environ 3 millions d'acres. La Californie centrale possède, en montagnes et forêts, environ 5 millions d'acres qui restent à l'état de désert; dans la Californie du Sud, 21 millions d'acres ne peuvent servir à l'élevage.

Dans les contrées montagneuses du Nord, entre le 39e et le 41e degrés parallèles, à l'exception de la partie orientale de la vallée du Sacramento, nous ne trouvons qu'une tête de bétail pour plus de 100 acres de pâturages, et pas plus d'un mouton pour 10 acres. Dans la Sierra-Nevada, le nombre des bêtes à cornes est très faible relativement à la superficie, et les moutons sont comparativement nombreux. Dans les districts du sud de la Californie, il en est de même. Dans les trois comtés de Santa-Barbara, Ventura et Los Angeles, il y a environ un millier de moutons, et seulement 42.000 bêtes à cornes pour la totalité des pâturages de l'État. Si nous admettons que cinq moutons représentent une vacbe, nous trouvons, en 1880, plus de 35 acres de terre par tête de bétail. Sauf les parties désertes, Amaclor, Alpine et Del Norte sont les comtés où les troupeaux, de quelque sorte qu'ils soient, sont

NOTES SUR l'aGRICULTUHE EN CALIFORNIE. 359

les plus rares; relativement à sa superficie, Sacramento est, au contraire, celui où ils sont le plus nombreux. Dans le comté d'Alpine, sont généralement les herbages qui ne sont bons que l'été, occupés et épuisés par des troupeaux venant des comtés de Douglas et d'Esmeralda. Dans la Nevada, il en est de même du comté de Meno. Au sud-ouest d'une ligne tirée de la pointe extrême du comté de Butte, jusqu'à l'intersection du 35e degré de latitude avec le 119e de longitude, on croit qu'une moyenne de 25 acres peut alimenter toute l'année une tête de bétail, et que 5 suffisent pour un mouton. Dans les comtés de Humboldt et de Mendocino, les autorités compétentes fixent 7 acres pour une bête à cornes et 2 1/2 pour un mouton. Dans le comté de Tehama, on ne calcule pas plus de 15 acres par tête pour la race bovine. A l'ouest de la Sierra-Nevada et dans la Californie centrale, les opinions extrêmes varient de 3 acres par tête dans les meilleurs herbages de la plaine à 50 acres dans les montagnes, pendant qu'il est établi généralement qu'il faut de 5 à 20 acres pour la race bovine, et la même proportion pour la race ovine. Ces évaluations s'appliquent à la Californie du centre et du nord.

Race bovine; pâturages clos (Santa-Clara). — Les bêtes à cornes élevées dans le comté ou ranche de Bloomfîeld paissent dans des herbages possédés en toute propriété et enclos de palissades. Les poteaux de ces palissades sont en bois rouge et les planches en pin. Ces pâturages comprennent des superficies variant de 100 à 20.000 acres, dans lesquelles se trouvent montagnes, vallée et marais.

En confinant les troupeaux dans des palissades, il a

été reconnu qu'outre le profit de l'engraissement, Tes bêtes sont si apprivoisées, qu'on peut les conduire beaucoup plus aisément avec un nombre moindre de vachers, les nourrir avec plus de certitude et les conserver mieux en chair que dans des pâturages ouverts. Un bœuf d'herbage clos est nourri dans un parc, et on peut dire qu'il est à l'étable ; on laisse les troupeaux de bêtes à cornes paître sur la montagne pendant l'hiver et le printemps, c'est-à-dire à partir des premières pluies de la fin de novembre ou du commencement de décembre jusqu'au mois de juin ; on les retire alors, ou si l'herbage comprend montagne et plaine, ils vont d'euxmêmes aux foins plus vigoureux, plus frais et plus verts de la plaine et du marais. Il n'entre pas dans les intentions des propriétaires de nourrir leurs bêtes de foins secs en hiver, mais on en fait d'amples provisions pour nourrir, pendant les froids les plus rigoureux, les vaches, les veaux et les jeunes bêtes plus faibles qui en auraient besoin.

D'immenses quantités de foin ont ainsi été consommées pendant les hivers de 1879-1880, et bien des vaches affaiblies ou des jeunes bêtes ont pu résister avec succès à cet hiver rigoureux. Au point de vue de l'élevage de la race bovine, il est reconnu que des soins judicieux doivent être pris suivant les différents herbages, et que le changement périodique d'herbes nouvelles est souvent bienfaisant, même lorsque la nouvelle pâture qu'on leur offre n'est pas réellement meilleure que celle qu'on leur fait quitter. En préparant un bœuf pour le marché, on doit bien se persuader qu'il faut noter attentivement ce que la bête gagne ou perd, et veiller constamment lorsqu'on la change de nourriture.

Parmi les grands éleveurs de la Californie, il faut placer au premier rang MM. Miller et Lux. M. Lux était né en Alsace en 1823. Il vint tout enfant à New- York, où il travailla chez un boucher. C'est en 1857 qu'il établit lui-même une boucherie à San-Francisco, et, en 1862, il forma avec M. Miller une association pour l'élevage des bestiaux et la boucherie en gros, qui n'a cessé de prospérer jusqu'à ce jour.

Homme d'une grande sagacité, il mit son argent dans des achats de terrains, et eut la main si heureuse, qu'à sa mort il ne possédait pas moins de 700.000 acres de terres dans les différents comtés de Californie, du Nevada et de l'Orégon, et de 70 à 80.000 têtes de bétail.

Les impôts que paie la maison Miller et Lux s'élèvent à 50.000 dollars par an, et la valeur totale est estimée à 10 millions de dollars. Plus de 700 milles de fils télégraphiques établissent une communication permanente entre leurs différents établissements.

Après s'être servi de taureaux pur sang et de races de choix pendant plus de vingt ans, Miller et Lux ne possèdent plus que fort peu de vaches de l'ancien type californien ; la plupart appartiennent aux races perfectionnées, tandis que les bœufs d'aujourd'hui sont des 7/8es et 3/4 de Devon et courtes cornes. Les troupeaux comprennent le plus grand nombre possible de têtes, eu égard à l'étendue des pâturages, parce qu'un trop petit nombre demande plus de peine, et donne moins de profit qu'un grand.

Toutes ces conditions favorables ont eu pour résultat d'élever à la proportion de 90 sur 100 la conservation des veaux de Bloomfield pendant les années tempérées,

tandis que dans les pâturages moins favorisés de Kern, l'un des propriétaires a constaté qu'il n'a conservé que 60 pour 100 de ses veaux.

Pendant les saisons où les troupeaux ne sont pas l'objet de soins particuliers, un vaquero suffît à exercer la surveillance dans chaque grand pâturage ou dans plusieurs pâturages de moindre étendue pour veiller un troupeau, et, grâce à une ronde journalière à cheval, il peut s'assurer de la sécurité des clôtures et de la prospérité du troupeau dont il est chargé. Vers le 1er avril, d'autres vaqueros viennent, sous les ordres d'un majordome, travaillent dans les différents troupeaux répandus dans les pâturages et marquent les veaux de printemps. A partir de ce moment, jusqu'au 30 novembre, à des intervalles de six semaines, les veaux sont marqués aussitôt sevrés , aucun veau n'étant touché jusqu'à ce qu'il soit assez âgé pour être vigoureux. Les bœufs sont pris en toute saison dans le pâturage ou le parc du ranche ; mais ceux qui sont soumis seulement au vert sont généralement amenés au marché de février à juillet, lorsque les pâturages naturels sont desséchés et ne peuvent plus engraisser de bœufs pour l'abattoir.

Les bœufs, au sortir du ranche, passent en quelques heures dans les abattoirs de San-Francisco, où ils arrivent directement du pâturage. Le Southern-Paçifîc rail rood en fournit les moyens. De quelques-uns des pâturages , les bœufs sont conduits à pied à San-Francisco, les propriétaires s' étant assuré sur divers points des relais où les animaux trouvent à paître et des abris où ils sont enfermés la nuit. L'énorme chiffre des affaires que font ces éleveurs ne permet pas d'établir en

détail les frais qu'exige à lui seul le commerce de bestiaux. Outre le contingent annuel des bœufs, la Société nourrit, dans plusieurs ranches, plus de 40.000 bêtes à cornes et 90.000 moutons. Les soins à donner à cet immense stock, avec les grains et les foins à ramasser, emploient 100 serviteurs à l'année, indépendamment des auxiliaires au moment de la marque et au moment du fauchage et de la moisson.

Pour nourrir le troupeau, cette Société possède une superficie de 800.000 acres de terre, dont 500.000 sont enclos de palissades. Les terres publiques ne sont pas employées comme pâturages, bien qu'on en ait affermé quelques-unes. On n'élève pas de chevaux de selle dans ces ranches : rien que des animaux de labour et de trait ; tous les autres animaux sont achetés dans le sud de la Californie, parce qu'on préfère renouveler le troupeau avec le vieux type indigène. La classe des animaux de boucherie est choisie parmi les Devons et courtes-cornes, et nourrie de façon à donner 200 à 300 livres de viande avec une forte nourriture, partie d'orge, d'avoine et de froment, tourteaux et grains, soit d'orge ou de froment. Pendant les années favorables, à Bloomfield, on évalue les pertes à 2 1/2 pour 100 sur le chiffre actuel des troupeaux. Ces pertes sont mises au compte des tempêtes de l'hiver, des joarnsip sauvages, des trèfles verts du printemps et des enflures de mâchoires. Le système de la clôture, qui entraîne dans la conduite des troupeaux plus de vigilance et de soins, diminue de beaucoup les pertes annuelles.

Pâturages non clos ; le ranche du Tejon. — L'élevage des bêtes à cornes en pâturages non clos n'est pas généralement pratiqué en Californie. Une visite de

quelques jours au ranche du Tejon fournit les moyens de rappeler les conditions de ce genre d'élevage.

Le ranche du Tejon, qui appartient au général E.-J. Beale, comprend le Tejon, Castac, Liebra et les concessions d'Alamos, c'est-à-dire 200.000 acres de terre en toute propriété , qui contiennent suffisamment d'eau pour arroser 300.000 acres de terres publiques. Ce ranche, concédé originairement en vertu de patentes mexicaines, a été, depuis 1845, peuplé à diverses époques de troupeaux de bœufs, et, en 1865, avec des moutons. Ces derniers, en 1870, s'élevaient à 96.000 têtes. En 1879, après l'expiration d'un long bail, le général Beale en reprit la direction , acheta un plus grand nombre de bêtes à cornes, et s'empara graduellement de la plus grande partie du commerce des moutons dans la Californie. En 1880, il se trouvait sur le Tejon environ 15.000 bêtes à cornes, nombre bien inférieur aux ressources de ce pâturage, qui, d'après les estimations, pouvait en nourrir 25.000 en toute saison. Cette propriété, située au pied des montagnes de la Sierra, dans le comté de Kern, et dans la partie septentrionale de Los Angeles, contient de bons pâturages d'hiver dans les mesas (plateaux sur les flancs des montagnes et dans les vallées du pied des montagnes). Ces mesas fournissent de l'herbe et de l'eau en abondance pendant l'été.

Dans le Tejon, les troupeaux changent d'herbages à l'été et à l'hiver, ce qui est dû en partie à l'instinct des animaux qui cherchent naturellement à éviter les tempêtes et à abandonner les herbages détériorés des hautes terres, et en partie par le rodeo d'automne, qui les fait retirer des montagnes sur les basses terres ;

si bien que beaucoup vont se cantonner au pied des collines et passent leur hiver dans les vallées abritées.

On remonte aux pâturages d'été vers juin, et les troupeaux y restent jusqu'au mois d'octobre. La méthode que l'on suit est de réserver aussi longtemps que possible le pied des montagnes ou les mesas pour l'automne et pour l'hiver. Quelques ruisseaux coulant des montagnes et beaucoup de sources servent à abreuver le troupeau. Une longue mesa, à quelques milles du pied des collines, a été rendue propre à l'élevage par un puits de 30 pieds de profondeur; il faut le service d'un homme et d'un cheval pendant quelques heures par jour, l'hiver, pour élever l'eau nécessaire à un troupeau de 1.500 têtes. Au moment où on les visita, les animaux se trouvaient presque tous sur le côté nord des montagnes et occupaient les mesas du ranche même duTejon. La présence de voleurs de bestiaux venant du désert de Mojave au ranche de Liebra avait rendu très préjudiciable l'occupation des terres situées dans le comté de Los Angeles et fait transporter, en 1880, tout le troupeau aux herbages de Kern. En automne et en hiver, il fallait six vaqueros et un majordome. Ces hommes étaient postés, en été, sur différents campements, et, en chevauchant constamment, ils surveillaient étroitement les pâturages. Sur les côtés nord et ouest seulement, les troupeaux exigent une surveillance spéciale ; sur les autres côtés, ils n'ont pas d'occasion d'empiéter sur les terres cultivées, et les montagnes désertes de Mojave forment une barrière naturelle qui les empêche de s'écarter de leur pâturage.

En mars et en octobre, une revue générale a lieu sous

la conduite du majordome, escorté d'une brigade de douze vaqueros, avec un cuisinier et un chariot de campement. A cette époque, les propriétaires de troupeaux du voisinage envoient des représentants pour reconnaître et ramener dans leurs propres pâturages les animaux qui se sont fourvoyés dans ceux de Tejon ; toute l'assemblée, se montant à trente ou quarante personnes, visite tout le troupeau, marquant, ferrant les jeunes veaux, et, au rocleo du printemps, choisissant les bœufs pour le marché de San-Francisco. Pendant l'automne et l'hiver, les vaqueros courent tout le pays à la poursuite des veaux, suivant les vaches à la marque de leur ranchc. Ils les conduisent au plus voisin des parcs de marquage, dont un certain nombre se trouve dans le domaine, et là se fait l'opération. Le rodeo général du milieu de l'année et les convois de bœufs expédiés pour San-Francisco par le chemin de fer requièrent un supplément de bras, toujours profitable pour les réserves d'Indiens établies dans le Tejon. Les vachers, jusqu'ici, avaient été exclusivement des Mexicains et des Indiens du Tejon ; mais, pour plusieurs raisons, on préfère le travail des vachers de race blanche. Dans différents ranches de la propriété, plusieurs parcs ont pour objet de retenir les bœufs, lorsqu'on les a choisis pour rembarquement, ou de faire paître les chevaux de selle. L'un de 800 acres au Tejon, et l'autre de 600 au Castac, sont parmi les plus vastes. On a aussi enclos quelques petites surfaces pour la culture du froment et de l'orge. Il est dans l'intention du propriétaire d'augmenter son troupeau autant que sa terre pourra le supporter, quoiqu'il semble prudent de ne le faire que lentement : car beaucoup de pâturages des hautes terres

ont été endommagés par la dent des moutons dans les années précédentes.

Actuellement, la race bovine du Tejon n'est pas d'un degré supérieur ; mais elle s'améliore par l'importation de bons taureaux du Devon et de courtes-cornes. Il a été démontré que des sangs relativement inférieurs et de solides taureaux du Devon font meilleur effet dans les pâturages rocailleux des hautes terres, et que les sangs plus riches et plus tardifs des taureaux à courtescornes répondent mieux aux basses terres. On peut, au point de vue de l'accroissement naturel des vaches dans différents pâturages, tirer une comparaison pleine d'enseignements entre leranche même du Tejon et celui de Liebra, le premier étant à 1.500 pieds d'altitude au-dessous du second. Au Tejon, on marque annuellement des veaux dans la proportion de 75 à 80 pour 100, tandis que la proportion n'est que de 60 pour 100 à Liebra; et encore cette moyenne est-elle rarement obtenue. Cette différence doit être attribuée surtout aux habitudes des animaux qui occupent en partie les vastes pâturages crevassés et montagneux de cette contrée, à la rigueur du climat et à la violence des orages qui accroissent la mortalité des jeunes veaux. La classe des bœufs mis à part pour la boucherie, en 1880, a donné une moyenne de 950 livres par animal sur pied. Ces bœufs ont été vendus au printemps et à l'été pour San-Francisco , sauf quelques lots réservés aux bouchers du comté de Kern. Un grand nombre de veaux se sont échappés en 1880. Aucune mortalité générale n'a sévi dans cette contrée; mais on a constaté une perte de 5 à 7 pour 100 dans le ranche de Castac, perte causée principalement par les eaux alcalines. Les

voleurs de bestiaux ont fait, pendant l'hiver, abandonner les montagnes de Mojave. Les carnassiers, les orages et la maladie nommée big-jaw ne font pas subir de trop grandes pertes.

Pour assurer le service des vivres, on a organisé un commissariat spécial et un système général de fournitures représenté par un dépôt contenant des marchandises de toute sorte pour les Californiens et les Indiens qui habitent le pays. Les vaqueros et quelques-uns des ouvriers du ranche sont payés en argent et en rations mensuelles d'aliments qu'ils font cuire par eux-mêmes. Dans ces conditions, le coût de la nourriture d'un homme est estimé à 5 schellings. Ce vaste ranche est le plus étendu des pâturages non clos de la Californie.

Comté de San-Bernardino . — Il n'y avait pas, en 1880, de grands troupeaux de bêtes à cornes dans le comté de San-Bernardino, ce genre d'exploitation étant impraticable sous le régime de la loi no fence.

Des ranches d'élevage ont été établis depuis longtemps sur la rivière Mojave, qui sort des montagnes de San-Bernardino, poursuit sa course vers l'est, à travers un pays désert, et finalement s'y perd. C'est là que se trouvent les plus grands troupeaux de bœufs du comté, dont aucun cependant ne dépasse 1.300 têtes, tandis que le total de ceux qui paissent dans le Mojave ne dépasse pas 5.000. L'isolement de ces stations pastorales, le caractère alcalin du sol qui s'oppose à toute culture, se combinent pour écarter l'élevage de la race ovine et permettre seulement l'élevage de la race bovine. Dans les pâturages non soumis à la loi trespass (loi relative à la violation de la propriété), la qualité des herbages et

des bœufs du Mojave est très inférieure à celle de la côte et des vallées gazonnées des autres parties de la Californie. En été, le bétail n'occupe que les bandes étroites des marais situés sur les deux rives de la rivière Mojave, dont la largeur varie de 1/4 de mille à 1 mille et demi ; mais à la fin de l'automne et au commencement de l'hiver, lorsque les eaux de pluie s'accumulent dans les parties creuses du sol qui avoisinent la rivière, les troupeaux s'éloignent de 10 à 12 milles clans le pays qui, à une autre saison, était inaccessible pour eux, à cause du manque d'eau. Bien que le comté de San- Bernardino soit exposé, comme le reste de la Californie, à des sécheresses désastreuses, on n'a pas subi de ce fait des pertes considérables dans ces dernières années. La rivière de Mojave n'existe souvent qu'à l'état de marécage; mais elle fournira encore suffisamment d'eau pour les troupeaux , tant que les éleveurs ne seront pas assez nombreux pour l'encombrer. Les troupeaux sont conduits par des escouades de vaqueros , dirigés par un foreman ou majordome, qui marquent les veaux deux ou trois fois par an, et forment les convois de bœufs qui sont dirigés vers le nord ou plus souvent aux marchés de San-Bernardino et de Los Angeles. Par suite de la sécheresse et de la mauvaise qualité des fourrages, les animaux sont rarement gras et ont besoin de séjourner quelque temps dans les pâturages de qualité supérieure de Los Angeles et de la vallée de San-Bernardino.

Le bétail de San-Bernardino représente plus exactement encore le vieux sang du bétail mexicain que le bétail de San-Diégo.

Les maladies des bêtes à cornes les plus communes

sont le big-head (gonflement de la tête), le big-jaw (gonflement des mâchoires), le bloat (enflure), le blackley (jambe noire), l'abcès du foie et la fièvre du Texas : cette dernière maladie paraît être venue des environs du lac Tulare. L'abcès du foie passe pour être engendré par les fourrages trop secs et par les eaux alcalines. Un éleveur avoue avoir perdu 10.000 têtes dans le comté de Kern en 1879 par la maladie qu'il nommait la fièvre spleenique. Une lettre de Miller et Luz établit que leurs troupeaux ont souffert d'une fièvre qu'ils croient être celle du Texas. M. Miller pense que le meilleur traitement consiste à retirer les bêtes atteintes des marais et à les mener dans des pâturages plus élevés. L'exercice qu'ils prennent en passant de la plaine à la montagne produit d'heureux effets. M. Miller considère cette maladie comme contagieuse, mais non infectieuse, et elle ne lui semble pas dépendre de l'atmosphère. Il croit qu'elle est communiquée aux bêtes saines par les bêtes malades, par leur contact, leurs déjections et leur salive restées sur l'herbe; mais une bonne clôture suffît pour garantir les troupeaux voisins. Cette maladie fait beaucoup plus de ravages dans les espèces perfectionnées que dans les espèces communes ; c'est parmi les plus fines et les meilleures que la perte proportionnelle a été la plus forte.

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