A LA SÉANCE PUBLIQUE DU 28 MARS
Messieurs et chers confrères,
Veuillez recevoir mes sincères remerciements. C'est la seconde fois que vous m'appelez à l'honneur de présider vos réunions. Les circonstances ne sont pas les mêmes, et la tâche à laquelle votre bienveillance me convie, commande une attention et un zèle qui ne vous feront pas défaut.
Il me serait bien difficile de comparer mes anciens et mes nouveaux sentiments de gratitude, de vous dire à quel moment de la vie les impressions sont les plus profondes. Je serais tenté de croire que les premiers succès sont toujours mérités et qu'il faut avoir parcouru quelques étapes de la carrière humaine pour sentir le vrai prix des bonnes fortunes. Je regarde
comme une grande et bonne fortune pour moi d'être associé cette année à vos travaux. Nous avons à faire ensemble des choses utiles, une conduite à tenir et surtout l'honneur de notre passé à garder dans le mouvement général des affaires publiques et dans le mouvement particulier d'un concours régional.
Quand on jette les yeux sur l'histoire de la Société d'agriculture, sciences, arts et belles-lettres du département de l'Eure, on voit clairement que nous avons été amenés peu à peu à porter presque toute notre sollicitude du côté de l'agriculture, c'est-à-dire des intérêts vitaux du pays normand. Ce n'est pas un hasard, c'est une nécessité, je devrais presque dire : c'est une fatalité.
C'est au nom de l'agriculture que votre section des Andelys s'est tenue debout au milieu de bien des embarras, et qu'elle a vécu brillamment ou modestement, suivant les péripéties de la fortune agricole. C'est au nom de l'agriculture que la section de Pont-Audemer s'est reconstituée sous l'énergique impulsion de votre ancien et excellent président M. Emile Hébert. C'est au nom de l'agriculture que le comice de Louviers, qui finira par redevenir une de nos sections puisqu'il en tient largement la place, s'est organisé et se soutient sous la présidence de mon ancien et cher collègue M. Prétavoine.
Du côté de Bernay, le mouvement agricole n'absorbe pas tous les esprits de nos confrères et nous applaudissons à des initiatives littéraires et archéologiques que suscite l'ardeur éloquente de M. le duc de Broglie. Mais, en somme, vous le reconnaîtrez avec moi, qui ne suis pas suspect et qui demeure le serviteur passionné, quoi-
que en apparence infidèle, des études historiques et littéraires, vous reconnaîtrez avec moi que l'agriculture attire et doit attirer toutes nos préoccupations et tous nos efforts. Le combat est engagé, pour la plupart de nous, entre la fortune et la ruine; et, s'il serait dangereux de nous abandonner à un découragement funeste, il serait indigne de nier des souffrances réelles et de ne pas affronter résolument les périls de l'heure présente.
Pour conjurer ces périls, chacun doit faire tout ce qu'il peut et même courir après le succès, sans s'inquiéter s'il pourra l'atteindre. Je crois avoir donné l'exemple en organisant, avec mes chers collaborateurs du Yexin, un syndicat agricole qui repose sur les bases solides de l'élection professionnelle, et dont les statuts m'inspirent quelque fierté. Le syndicat de l'arrondissement des Andelys est demeuré exclusivement l'œuvre et l'affaire des cultivateurs. Moi-même, le fondateur, je n'ai voulu y conserver aucun rôle officiel, afin que le caractère professionnel éclatât aux regards de tous. Ce syndicat paraît avoir déjà dans son avenir assez de confiance pour publier un bulletin semestriel : c'est une bonne nouvelle.
La section de Pont-Audemer n'a pas hésité à marcher sur les traces de votre section des Andelys, et j'en suis heureux. Grâce aux remarquables rapports de M. de Tourville, cette section s'est rendu compte des conditions spéciales dans lesquelles le syndicat de cet arrondissement pouvait s'établir. J'ai eu le grand plaisir d'assister à l'une de ses séances où ont été débattus les statuts de la future association, et vous me permettez, le jour où je prends la présidence et la direction de la
Société, d'envoyer un salut de félicitations et de bonne amitié à nos courageux confrères qui composent les bureaux des syndicats agricoles de Pont-Audemer et des Andelys.
A ce point de vue, on vous entretiendra tout à l'heure de la situation de l'arrondissement d'Évreux. Des syndicats se sont organisés à Pacy-sur-Eure, sous les auspices de M. Bonjean; plus tard à Yerneuil, à Damville; mais ils s'organisent dans le cadre du canton. Je partage le sentiment de votre section d'agriculture, qui pense que nous devons laisser faire le temps et les bonnes volontés. Plus tard un mouvement d'union se fera tout naturellement entre les syndicats cantonaux de l'arrondissement d'Evreux et vous n'aurez qu'à recueillir les fruits de votre prudence. Tout vient à point à qui sait attendre.
Vous n'ignorez pas que ce mouvement des syndicats agricoles se propage. Dans le remarquable discours que M. de Dampierre a prononcé à l'ouverture de la session de la Société des agriculteurs de France, il a constaté, aux applaudissements de tous, l'entrain avec lequel cultivateurs et propriétaires s'emparent des nouvelles dispositions de la loi pour s'organiser et se protéger. Il n'est plus besoin de discourir et de conseiller. On a compris. Les faits dominent et conduisent la situation. On s'unit, on s'enchaîne , et pourtant les vieilles sociétés d'agriculture, les nouveaux syndicats agricoles, mis en mouvement et en lumière par la presse tout .entière, ne suffisent plus à l'opinion surexcitée : on réclame des Chambres d'agriculture. L'agriculture veut être constituée dans une représentation spéciale, permanente, indépendante : elle le sera. La liberté absolue met en
présence et en conflit des intérêts contraires, et chacun, finalement, a le devoir de lutter et de combattre pour la vie.
Un publiciste éminent, un peu trop effrayé, selon moi, de la confusion apparente de tous ces efforts, disait, il y a quelques jours, que toutes ces associations, sociétés d'agriculture, syndicats agricoles, chambres d'agriculture lui rappelaient l'histoire et la destinée des constructions de la tour de Babel. Je ne crois pas que la comparaison soit juste parce que le langage de tous ceux qui travaillent sérieusement à élever des moyens de défense contre le déluge des produits étrangers, et qui cherchent à se couvrir contre le péril des embarras intérieurs, ce langage est et sera toujours le même. La multiplication des associations de défense est l'expression même d'une société démocratique et la contre-partie du suffrage universel. Le gouvernement, ou, pour mieux dire, l'Etat serait impuissant s'il voulait retenir, pour le diriger à son profit particulier, l'impétueux courant qui emporte tous les esprits.
J'accorde très volontiers que, dans les cadres d'une administration générale, qui doit avant tout viser les progrès économiques d'une nation, l'agriculture tienne une première place et s'assure un service spécial; mais ce service doit avoir surtout un caractère scientifique. La science qui est aujourd'hui le refuge, l'espoir et la consolation de tous les esprits réfléchis, a besoin, pourpénétrer dans les usages et les habitudes, d'un travail perpétuel de conseils et d'exemples. A cet égard, l'autorité du gouvernement peut avoir un effet considérable; mais cette autorité elle-même ne s'exercera d'une manière féconde que si elle consent à faire alliance ouverte et
publique avec toutes ces libres associations qui surgissent de toute part pour représenter les intérêts en souffrance. Yoilà pourquoi toutes les associations, quelle que soit leur forme, ont, dans notre temps, des raisons de vie ou d'influence. Voilà pourquoi les vieilles sociétés d'agriculture comme la nôtre peuvent, avec la sérénité que donnent l'expérience de la vie et la conscience des services rendus, tendre une main aux syndicats agricoles et l'autre aux chambres d'agriculture, offrir à l'administration leur appui, sans rien perdre de leur indépendance, et remplir, patriotiquement, quoi qu'on en dise, tous leurs devoirs.
Aussi, comme l'esprit de conciliation dont vous avez toujours été animés vous a heureusement permis de remplir, en toute circonstance et sous tous les gouvernements, les missions auxquelles vous conduisait le but de votre institution, vous aviez préparé depuis plusieurs mois un programme qui avait pour objet de renouveler, dans la grande manifestation du concours régional de 1886, le rôle que vous avez joué clans deux occasions semblables.
Ce programme se trouve aujourd'hui mis en échec par un arrêté ministériel tout récent, un arrêté du 31 octobre 1885, contresigné : Hervé Mangon. Cet arrêté, qui s'applique à tous les concours régionaux de France, attribue au gouvernement le privilège des récompenses qu'avaient coutume de décerner les sociétés locales d'agriculture.
Je prends un exemple. De tout temps les récompenses décernées aux vieux serviteurs de la culture avaient été l'attribut et l'honneur des sociétés locales. Le gouvernement s'est emparé de cette belle idée, qui est en même
d'agriculture de l'eure. 31
temps une belle action, et a décidé que, dans les concours régionaux, des prix seraient décernés aux journaliers ruraux et aux serviteurs à gages. Comme l'application de cette décision n'a pas encore été faite, une grande obscurité plane sur l'attitude qu'il nous convient de prendre et sur les intentions définitives de l'administration supérieure, à laquelle il appartient évidemment d'interpréter la décision ministérielle.
Il en est de même d'un autre concours qui a été une des créations les plus heureuses de notre Société et que nous avons pratiqué pendant dix ans, au grand profit de tous et à la grande satisfaction des maîtres et des élèves : je veux parler des concours d'enseignement agricole. Mais comment pourrait-on org-aniser et conduire à bonne fin le concours départemental d'enseignement agricole, à propos du concours régional, si l'administration supérieure ne nous donne pas une autorisation expresse ou tacite, et ne s'associe pas indirectement ou directement à notre effort? Voilà l'objet d'une négociation à engager avec M. le préfet de l'Eure, président d'honneur du concours régional. Nous nous trouvons donc, en vertu de l'arrêté ministériel du 31 octobre 1885, dans une situation nouvelle, qu'il sera d'ailleurs très facile, ce semble, d'établir et de régulariser pour le présent comme pour l'avenir.
Notre Société n'a ni prétention ni jalousie. Elle a toujours tâché, elle tâche de faire du bien et elle sait que le bien est très difficile à faire. Il faut donc aujourd'hui concilier les droits indiscutables de l'administration supérieure avec nos faibles ressources et le souci de notre dignité. Voilà notre mission : elle sera remplie. Votre bureau et votre président vous demandent un vote de
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confiance ; nous espérons fermement arrêter un nouveau programme qui répondra aux nécessités d'une situation nouvelle et recevra, à notre prochaine séance, votre entière approbation.
Sur certains points, cependant, et ce sont les plus importants, la lumière est faite et les partis sont pris. M. le ministre de l'agriculture accordera à la Société sa subvention ordinaire que viendra grossir la subvention extraordinaire du conseil général. La promesse est donnée, et nous l'en remercions. Ensuite, nous tiendrons dans la semaine du concours régional une séance dans laquelle nous distribuerons des récompenses et chercherons à contribuer, nous aussi, à l'éclat d'une fête à laquelle nous voudrions nous associer dans la plus large mesure. Ces trois points acquis, vous pouvez pressentir notre attitude et notre conduite.
Voilà, mes chers confrères, ce que j'avais à vous dire. Nous sommes attachés les uns aux autres par des liens trop anciens et trop chers pour que, le jour où votre bureau m'installe dans le fauteuil du président, j'aie besoin de vous faire une profession de foi ou un discours solennel.
Mon devoir était de vous remercier de tout mon cœur et de vous montrer que j'avais déjà pris la direction de vos affaires. Dans quelques semaines, nous nous réunirons de nouveau, et je saisirai, si le bureau le trouve bon, l'occasion toute naturelle de vous entretenir d'une manière plus générale et plus élevée de notre région normande.
En commençant, je vous ai dit : Merci! En terminant, je vous dis : Confiance ! Le succès appartient toujours aux hommes de travail et de bonne volonté.
SOCIETE D'AGRICULTURE, ARTS, SCIENCES ET BELLES-LETTRES
DU DÉPARTEMENT DE L'EURE