‹ Mélanges scientifiques et littéraires (volume 3)Chapitre 26 sur 67 · A L'OCCASION DE L'EXPOSITION D'HORTICULTURE · texte numérisé non relu

A L'OCCASION DE L'EXPOSITION D'HORTICULTURE

Messieurs,

La Société d'agriculture de l'Eure célèbre aujourd'hui la fête du concours régional, en offrant aux organisateurs et aux jurys de l'exposition d'horticulture ses félicitations et ses remerciements, et en distribuant aux exposants des éloges et des récompenses. Mon premier devoir est de vous souhaiter la bienvenue et de vous dire comment et pourquoi nous sommes réunis.

Le département de l'Eure ne possède pas une Société centrale d'horticulture, mais il possède depuis cinquante ans une Société centrale d'agriculture, sciences, arts et belles-lettres, et les fondateurs de cette Société ont toujours regardé l'horticulture comme une partie essentielle de l'agriculture.

Il y a cinquante ans, d'ailleurs, l'horticulture se confondait avec le jardinage ; elle n'était pas, à proprement parler, une science et un art, et, en tout cas, elle n'était pas une habitude nationale. La popularité de l'horticulture a gagné tous les pays de l'Europe dans la seconde partie de ce siècle, par le changement des mœurs et les progrès de l'aisance, par l'exemple des sociétés locales, l'action des publications scientifiques et le spectacle des expositions. Quand on créa, sous l'Empire, les concours agricoles régionaux, on ne pensa pas aux horticulteurs qui paraissaient être des amateurs désintéressés ou de simples commerçants d'articles de fantaisie. En 1879 seulement, la Société d'horticulture d'Orléans, invoquant avec raison le rôle que joue la culture des jardins dans l'alimentation publique, renouvela un effort qui avait été vainement fait en 1872 par la Société nationale d'horticulture, et adressa ses doléances à la Société des agriculteurs de France, qui a toujours considéré l'horticulture comme un mode spécial d'agriculture, et en a confié l'étude à une section spéciale.

Cette campagne, vigoureusement conduite, provoqua, en 1881, un arrêté ministériel qui créa des prix de spécialités pour être décernés dans les concours régionaux à des travaux de culture spéciale, de pisciculture, d'horticulture et d'arboriculture. Dans l'arrêté que M. Gomot, ministre de l'agriculture, a pris en 1885 pour régler le concours régional agricole d'Evreux, vous avez remarqué avec plaisir que des médailles étaient réservées à des produits de l'horticulture et de l'arboriculture, c'està-dire à des fruits et légumes frais, secs ou conserves. Comme l'horticulture ne comprend pas seulement la culture des fruits et des légumes, mais aussi celle des

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fleurs, dont l'administration se désintéressait, nous. Société libre, qui représentons la Société d'horticulture du département de l'Eure, nous nous trouvions en pleine liberté d'organiser à nos frais une exposition florale. C'est ce que nous avons victorieusement tenté. L'administration s'est associée à notre effort sans en prendre la direction et sans en garder la responsabilité.

Vous trouverez donc naturel, en commençant ce discours, que je remercie M. le Président de la République, M. le ministre de l'agriculture, la municipalité d'Évreux, la Société des agriculteurs de France, tous les députés de l'Eure et les autres donateurs de médailles ; car c'est constater que le succès de notre exposition a été couronné par un sincère accord de bonnes et généreuses volontés.

Pour tous ceux qui s'occupent un peu ou beaucoup d'horticulture, le caractère de l'exposition d'Evreux était tracé d'avance. A cette époque de l'année, une exposition d'horticulture est presque tout entière consacrée à la culture d'agrément. Tout l'intérêt s'attache aux produits des serres et aux cultures forcées de légumes ou de fruits. Le printemps n'a pas encore répandu dans les jardins les rayons bienfaisants du soleil. L'été n'a pas donné naissance à ces innombrables plantes de pleine terre qui sont Je naturel ornement du sol français, et nous ne pouvons pas encore prévoir si l'automne nous donnera les fruits qui sont la fortune de la Normandie. Ainsi la saison printanière avait imprimé d'avance son cachet de luxe à notre exposition, en ouvrant un concours entre les horticulteurs de profession et les amateurs par vocation, entre les cultures qui relèvent principalement de la science, de l'art et du goût.

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Il faut donc prendre aujourd'hui notre exposition telle qu'elle est et l'admirer dans son ensemble et dans ses détails. Il ne faut pas y chercher, comme à l'exposition rosière de Rouen en 1881, un concours entre toutes les variétés d'une seule espèce de fleurs, ou, comme à l'exposition de Nancy, un classement géographique desplantes d'après le même climat ou leur pays d'origine.

Prenez notre catalogue et souvenez-vous des belles plantes qui ornent le jardin de la mairie. Souvenez-vous de ces palmiers, de ces Pelargonium, de ces Croton, de ces Caladium, de ces Bégonia, de ces Coleus, entre lesquels nous avons ouvert des concours. Toutes ces belles plantes, par l'éclat de leurs feuillages et de leurs fleurs, sont le triomphe de l'horticulture savante. Elles nous viennent des pays lointains. Sur tous les points du monde on les recherche, on les recueille, on les ravit à leurs solitudes pour les enfermer dans nos prisons de verre. Tout d'abord, on ne connaît pas leurs mœurs et leurs caractères, les relations intimes quelles entretenaient avec le jour et la nuit, l'ombre et la lumière, le froid et la chaleur. Elles commencent par résister aux tendres soins de leurs adorateurs et leur dérobent le plus qu'elles peuvent le secret de leurs beautés natives et de leur fécondité ; mais il faut qu'elles cèdent : les orchidées ellesmêmes ont été vaincues. La science, qui a pour m.ss.on ,|, placer les plantes étrangères dans des conditions semblables à celles qui les ont fait naître dans leur pays d origine finit par s'incliner devant l'art des hybndat.ons et le hasard des semis; et c'est ainsi que tout à coup l on voit surgir des plantes pour ainsi dire nouvelles, car elles sont transformées d'une manière si extraordinaire qn'ellesne ressemblent plus à ce qu'elles étaient sôtfs leur

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forme première, et qu'elles doivent leurs nouveaux charmes à Fart aussi bien qu'à la nature.

J'ai dit votre histoire, messieurs les lauréats des expositions printanières, la vôtre, messieurs les lauréats de l'exposition d'Evreux. Les maîtres qui vous ont jugés vous rendent hommage, et notre exposition montre que partout dans nos provinces, comme autour de Paris et à Paris même, les cultures d'agrément peuvent rivaliser avec les célèbres modèles de l'Angleterre et de la Belgique.

En sortant de la grande salle où les plantes, savamment cultivées, se disputaient l'attention des connaisseurs, vous avez remarqué au milieu du gazon une corbeille de fraîches Pensées. Ces Pensées avaient un air mélancolique; j'ai deviné qu'elles voyaient avec regret tous les sourires et tous les hommages courir vers les plantes étrangères et les plantes nationales. Je les ai rassurées; je les ai consolées; je leur ai dit, de votre part, Messieurs, qu'autre chose était d'admirer ou d'aimer ; qu'on admirait les plantes étrangères, et qu'on aimait les Heurs nationales, et qu'aux unes comme aux autres justice était rendue.

C'est qu'en effet les fleurs ont pris possession de nos mœurs. Elles jouent leur rôle dans tous les événements de notre vie. Elles sont les interprètes de nos sentiments, qu'elles expriment avec une particulière éloquence. Un bouquet de Roses est un hommage rendu à la beauté, aux talents de l'esprit, à la noblesse du cœur. Un bouquet de Yiolettes fait entendre discrètement tout ce qu'on ne veut pas dire. Un bouquet de Myosotis dit clairement « Ne m'oubliez pas », et toujours la Marguerite des cha mps sera consultée pour répondre à l'éternelle ques-

tion : « Il m'aime... un peu... beaucoup... passionnément... pas du tout. » C'est dans Paris surtout qu'éclate la nouvelle passion des fleurs. Je ne veux pas en chercher des preuves dans l'admirable installation de certains squares et surtout du parc Monceau, ni dans les magasins des fleuristes, qui derrière leurs vitrines étalent les merveilles artistiques de nos horticulteurs, ni dans l'aménagement ordinaire des appartements où l'on rencontre si souvent les plantes de serre mêlées aux bouquets de fleurs. Non ; mais jetez un regard s ur ces petites charrettes qui portent chaque jour dans Paris des monceaux de fleurs fraîches, et voyez avec que] empressement chacun vient apporter son obole pour emporter avec soi la décoration d'une heure ou l'agrément d'un présent! Et si quelque doute vous reste encore, regardez ce char funèbre qui s'avance! Par une coutume toute nouvelle, le cercueil n'a-t-il pas disparu sous les couronnes et les bouquets?

Ainsi se révèle la souveraine influence qu'exerce aujourd'hui le goût des fleurs dans les usages de notre vie, soit pour exprimer à tous les regards, soit pour faire comprendre à tous les cœurs nos sentiments et nos impressions, nos joies ou nos peines.

J'aurais aimé que notre exposition m'eût fourni l'occasion de vous entretenir de la culture maraîchère et de l'arboriculture fruitière, qui ne sont pas moins que la floriculture des parties essentielles de l'horticulture. Vous avez admiré nos fleurs, mais vous n'avez pas étudié dans leurs variétés et leurs progrès nos légumes et nos fruits. Il est charmant d'élever de belles Heurs, mais c'est du luxe. Il est utile de produire et de récompenser do bons légumes et de bons fruits : c'est le nécessaire.

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