A LA DISTRIBUTION DES PRIX DU COLLÈGE D ÉVREUX
quitter le collège pour toujours, jetez avec moi, jetons ensemble un dernier regard sur ce collège qui a été le cadre de votre jeunesse, et voyez si vous n'en retrouverez pas les enseignements, si vous n'en sentirez pas l'influence durable dans la société qui va devenir le cadre de votre vie.
Au collège, vous avez subi et vous avez reconnu, comme vous devrez subir et reconnaître dans la société, la nécessité de l'autorité et la discipline des règlements et des lois.
Au collège, comme dans la société, le travail, imposé comme une obligation, devient tout à coup la source féconde de la réputation et de la fortune.
Au collège, vous trouvez des amitiés dont le charme et la durée n'ont pas besoin d'éloges, et qui vous apprennent par la plus douce pratique que le fond de la vie est de vous obliger les uns les autres.
Au collège enfin, vous avez commencé votre éducation publique; vous avez appris à connaître la France et vous serez prêts à l'aimer et à la servir en soldats courageux et en citoyens dévoués.
Gbaque année passée au collège m'a toujours paru comme un de ces voyages nécessaires qui se terminent par un bienheureux retour dans cette patrie qui est la maison paternelle. C'est dans cette maison paternelle que vous avez laissé vos premiers et vos plus tendres souvenirs. C'est là que vous pourrez retrouver la source de votre bonheur; car votre bonheur dans ce monde ne dépend pas de l'étendue de vos connaissances, mais de la direction de votre caractère : par le caractère seul, vous serez heureux ou malheureux. Bien que la main de la nature fasse peser sa vigoureuse empreinte
sur tout le cours de votre destinée, l'influence de ceux qui vous entourent ont sur toute votre vie une irrésistible action. A cette force naturelle, à cet esprit d'indépendance auxquels vous prépare et vous habitue la vie de collège, il faut que vous joigniez tous les sentiments de respect, d'affection, de reconnaissance, de politesse qui doivent naître tour à tour et se développer dans les relations quotidiennes des parents et des enfants. Les mœurs du temps, je le sais, vous pénètrent dès le jeune âge, vous inspirent des prétentions d'indépendance et vous emportent dans l'opinion que vous n'avez besoin que de grandir pour être votre propre maître. Mais, nous autres qui avons gagné l'expérience de la vie dans un combat perpétuel avec les intérêts et les passions d'autrui, nous osons vous répéter que personne n'est son propre maître. L'homme le plus indépendant est l'esclave des circonstances et nul ne peut faire ce qu'il veut. Je vais plus loin et j'ose vous dire que, contrairement à tout ce que vous entendrez répéter et peut-être à ce que vous vous plaisez à croire, le grand art de la vie est de savoir s'appliquer, se contraindre et se résigner aux devoirs que nous dictent les circonstances et que nous impose l'honneur.
Allez, mes chers amis; emportez de votre vie passée et de cette joyeuse solennité de précieux exemples et de bonnes résolutions; rentrez dans vos familles et jouissez pendant ces vacances, avec plus de reconnaissance et de tendresse que jamais, des bons soins qu'elles vous prodiguent. Apprêtez-vous à être des honnêtes gens : soyez toujours de vrais patriotes. Le temps marche et bientôt vous prendrez notre place ! Les années courent et bientôt nous vous remettrons l'honneur et le fardeau de la vie!
A LA DISTRIBUTION DES PRIX DU COLLÈGE d'ÉYREUX. 67
Peut-être alors aimerez-vous, dans vos heures de loisirs, à évoquer les souvenirs de votre jeunesse ! Vous penserez au collège, à vos maîtres, à vos amis, à vos travaux, à vos succès, aux conseils que vous avez reçus, aux discours que vous avez entendus, et vous n'oublierez pas, j'en suis sûr, celui qui vous parle aujourd'hui : car il vous parle au nom de celte assemblée tout entière, en sincère et fidèle ami!
C'est dans les sources pures de l'histoire que les sciences sociales ont puisé récemment des forces et une jeunesse nouvelles. Tandis que la méthode d'observation, en renouvelant les sciences physiques et naturelles, a découvert des loisquidominentrinfinievariétédesphénomènes de la nature, de même l'étude des faits économiques et historiques a modifié les éléments et l'enchaînement des sciences sociales. Le droit semble avoir profité tout d'abord de cette révolution. L'économie politique l'a subie à son tour. Entre 1830 et 1850, la France et l'Allemagne s'honorent d'avoir suscité des groupes de savants qui ont pris, chacun de leur côté, la direction du mouvement. Entre tous, deux hommes se distinguent, l'un en
[\) Préface de la traduction, par M. Vôgel, du Traité d 'économie politique rurale de M. Roscher. Paris, Guillaumin, 1888.
Allemagne, l'autre en France, par l'analogie du caractère, des sentiments et des opinions : Guillaume Roscher et Louis Wolowski. Roscher commença par étudier la jurisprudence et la philologie aux Universités de Gœttingue et de Rerlin ; mais, devenu docteur et professeur, il formula le premier programme de son enseignement sous le titre de Cours d'Economie politique d'après la méthode historique. En France, Wolowski avait fait ses débuts dans la carrière du barreau et, très jeune, créé une Revue de législation et de jurisprudence. Nommé professeur de législation industrielle au Conservatoire des arts et métiers, il se déclara partisan de l'économie politique expliquée et rajeunie par l'histoire. Les deux professeurs de Leipzig et de Paris ne cessèrent d'étudier, de professer, de commenter les deux sciences du droit et de l'économie politique, l'une avec l'autre, l'une par l'autre, au moyen de l'histoire. C'est cette pensée qu'exprimait un jour Wolowski : « Le droit et l'économie font partie des nations comme la langue et les mœurs. » Comment deux esprits aussi distingués et aussi semblables n'auraient-ils pas saisi une occasion de se reconnaître publiquement et ne se seraient-ils pas donné des témoignages de confraternité scientifique ?
M. Roscher publia, en 1855, ses Principes d'économie politique. Sans hésiter, Wolowski se dévoua. Il résolut d'affronter le labeur d'une traduction fidèle et présenta au public français un ouvrage qu'il considérait avec raison comme un monument de saine et féconde érudition. Les Principes oV économie politique n'étaient que la première partie de l'Encyclopédie scientifique dans laquelle M. Roscher comptait enfermer tous les travaux de sa vie. La seconde partie devait être consacrée et fut consacrée
à l'économie de l'agriculture et des autres productions naturelles; la troisième, à l'économie de l'industrie, et la quatrième, à l'économie de l'Etat et de la commune. C'est cette seconde partie que Wolowski se proposait de publier sur le même plan que la première, et qui paraît aujourd'hui sur un plan différent par les soins de M. Vogel, avec l'agrément de M. Roscher.
Quand Wolowski publia la traduction des Principes d'économie politique, il la fit précéder d'une préface ou plutôt d'une dissertation, intitulée : De l'application de la méthode historique à l'étude de l'économie politique. Comme j'ai surtout pris la plume pour rendre à cette chère mémoire hommage et justice, je tenterai de l'honorer, en suivant son souvenir, et j'essayerai de dire ce que c'est que l'agriculture, quelles sont ses relations avec les sciences naturelles et sociales, quelle place enfin doit occuper, dans l'ordre des sciences, le Traité d'économie politique rurale de M. Roscher. Le titre de « Traité d'économie politique rurale » implique une ordonnance raisonnée dans l'ordre des matières, une énumération de conclusions qui se présentent avec l'autorité de règles acceptées; mais l'agriculture ne se prête pas aisément à une démonstration systématique. La diversité et le grand nombre des discussions qu'elle peut soulever sont des obstacles au classement méthodique des matières qui la composent ou qui en dépendent.
Le livre de M. Roscher est donc un recueil de dissertations solidaires les unes des autres par la nature du sujet principal et tendant à rechercher les rapports et l'histoire des rapports de certaines lois et de certaines doctrines économiques avec l'agriculture. Je ne dirai pas précisément ce que Jean-Raptiste Say disait des immortelles
recherches d'Adam Smith : « L'ouvrage de Smith n'est qu'un assemblage confus des principes les plus sains de l'économie politique, appuyés d'exemples lumineux et des notions les plus curieuses de la statistique mêlées de réflexions instructives; mais ce n'est un traité complet ni de l'une ni de l'autre. Son livre est un chaos d'idées justes, pêle-mêle avec des connaissances positives. » Mais tous ceux qui étudient les sciences sociales me comprendront quand je dirai que 1' « Economie politique rurale » de M. Roscher procède de la méthode expérimentale d'Adam Smith plutôt que de la méthode doctrinale de Jean-Baptiste Say.
Dans ses Principes d'économie politique, M. Roscher dit: « Je ne destine pas mes ouvrages aux savants, mais à tous les hommes sérieux qui cherchent à connaître la vérité. » Ce sont de belles paroles. M. Roscher lui-même nous invite à chercher la vérité avec lui et à cause de luiT et nous espérons lui faire honneur en considérant l'agriculture dans ses relations avec toutes les sciences qui se servent d'elle, pour en tirer des exemples ou des expériences. Faire comparaître l'agriculture devant toutes les sciences, c'est-à-dire devant la science, n'est-ce pas faire la Théorie de l'agriculture?
Quelle est l'origine, quel est le caractère de l'agriculture ? L'agriculture prend naissance dans l'association des forces de la nature et des forces de l'homme. C'est un fait, et un fait complexe. L'agriculture se compose de deux éléments, comme son nom l'indique : la terre et l'homme. C'est la terre qui est cultivée; c'est l'homme
qui la cultive. L'agriculture, la culture de la terre, c'est l'effort de l'homme pour tirer du sol, ou pour mieux dire de la nature, les aliments nécessaires à la conservation de la vie. La terre est l'instrument et l'homme est la puissance. La terre, avec les services qu'elle rend, avec les produits qu'elle donne, devient par l'agriculture l'œuvre de l'homme. L'agriculture n'est qu'une série d'opérations par lesquelles l'intelligence de l'homme utilise la terre et refait la nature à son profit.
Cette action de l'homme sur la terre pour s'assurer régulièrement des subsistances, ce travail prévoyant, nécessaire et continuel, cette série d'opérations qui, suivant le cours des saisons, unit dans un même mouvement l'intelligence de l'homme et les forces de la terre, est-ce un métier? est-ce un art? est-ce une science?
Dès ses premiers jours, l'homme a été l'esclave de son estomac, et l'estomac le maître du cerveau. Se nourrir a été sa première et suprême pensée. La chasse et la pêche ont accompagné la récolte des graines et des fruits, et le trait distinctif de ces civilisations primitives, comme l'a dit M. Roscher, est dans l'asservissement des hommes aux ressources de la nature. L'homme s'est affranchi et s'est dégagé peu à peu de cette servitude en domestiquant des animaux, et cette domination sur les animaux s'est accomplie au moment où l'homme prit possession de la terre. L'établissement de l'agriculture est le signal de l'établissement des familles dans un lieu fixe et choisi : c'est le commencement de la propriété, c'est la constitution de la religion et du droit. A partir de ce moment, l'agriculture est la vie même des peuples et profite de tous les progrès que l'homme réalise avec le temps. L'homme facilite et améliore son
travail par les observations les plus sagaces, les plus justes et les plus heureuses; mais, malgré ses observations transmises de génération en génération, transformées parfois en articles de loi par les premiers législateurs, que fait-il en cultivant la terre; que fait-il, si ce n'est un métier? S'il renouvelle sans cesse la lutte qu'il livre à la nature et finit par remporter avec elle la victoire de la vie, c'est qu'il accomplit sa destinée, et il la remplit, sans savoir comment il la remplit et pourrait la mieux remplir. Que la terre soit cultivée par un esclave, un corvéable, un salarié, un exploitant ou un propriétaire, malgré les progrès de la civilisation, la chute des empires et le cours des siècles, l'homme laboure toujours, toujours et toujours récolte. La terre produit, aima mater, comme le soleil, sol redivivus, éclaire et féconde le monde. L'agriculture n'a pas cessé d'être un moyen de vivre : « Tu mangeras ton pain à la sueur de ton front, » a dit l'Ecriture, et l'agriculture a été un métier, le métier fatal, par lequel les hommes se sont procuré des aliments et ont entretenu la vie dans l'espèce humaine.
Un jour cependant l'agriculture apparaît comme un art, et ce jour est hier. C'est hier, seulement hier, je parle de cent cinquante ans, vers le milieu du xvnie siècle, que l'agriculture est devenue un art, parce que les connaissances humaines se sont élevées tout à coup à une hauteur où elles ont pu se reconnaître, se distinguer, se classer au point de devenir des sciences.
« Découvrir des vérités, a dit Hippolyle Passy, c'est faire de la science ; appliquer et réaliser des vérités, c'est faire de l'art. » Qui dit art, dit liberté de l'homme, liberté de modifier plus ou moins heureusement son
effort sur la nature, liberté de réussir plus ou moins complètement, en alliant les traditions du passé, les conseils de la science et le génie particulier de l'homme. L'art n'a rien de fixe. Il laisse à l'imprévu la plus grande place, et à l'action personnelle la supériorité du résultat final. Tout porte à croire que l'agriculture ne sera jamais une science véritable. Comme la médecine, qui traite le corps humain avec le secours de toutes les sciences naturelles, l'agriculture traite le corps de la nature avec le secours de toutes les sciences naturelles et sociales, et pourtant jamais le médecin et F agriculteur ne sont assurés d'une solution parfaitement certaine. Des règles de conduite bien appliquées peuvent donner des solutions très probables ; mais ces solutions, qui dépendent du talent de l'homme et des hasards des circonstances, ne sont pas fixées d'avance avec une rigueur absolue comme les solutions de l'arithmétique et de la physique. Nous regardons comme certain que l'agriculture, jadis un métier, quand l'homme travaillait au hasard et machinalement, est devenue un art depuis que l'homme travaille avec suite et réflexion par les meilleurs procédés et dans les meilleures conditions de profit. La nature est un infatigable instrument de production qui travaille solitairement suivant les lois mystérieuses de ses transformations ; mais elle ne peut rien seule et par ellemême. Elle ne peut que s'offrir et se livrer généreusement à celui qui par l'intelligence est le maître de tout. L'homme est le maître de tout, mais lui aussi ne peut rien par lui seul et pour lui seul sans la nature. L'homme est condamné, dans son propre intérêt, à travailler sur la matière pour les autres, et sa destinée, par un effort en apparence isolé, est de créer, entre la
nature et les sociétés humaines, une association providentielle de services et de secours mutuels.
Il ne faut donc pas s'arrêter à la classification proposée par l'illustre fondateur de l'agriculture rationnelle, par Thaër, qui croyait que l'agriculture était pour le cultivateur un métier, pour l'agriculteur un art, et pour l'agronome une science. Ces fines distinctions ne peuvent prévaloir contre le caractère essentiellement aléatoire, variable, et comme disait Montaigne « ondoyant et divers » de cette association des forces de l'homme et de la nature qu'on appelle l'agriculture. L'agriculture est un métier, quand elle n'est pas un art.
Quoi qu'on pense de ces observations, l'agriculture comme tous les arts a une théorie, et cette théorie comprend deux parties absolument distinctes, suivant qu'on regarde la terre ou l'homme : l'une est X économie naturelle ; elle détermine le rôle de la nature dans l'œuvre agricole et les relations de l'agriculture avec les sciences naturelles; l'autre est l'économie sociale; elle détermine le rôle de l'agriculture dans l'organisme des sociétés humaines et ses rapports avec les sciences sociales. C'est cette distinction fondamentale entre les deux parties de la théorie de l'agriculture qui nous permet de jeter quelque lumière dans l'obscurité d'un si vaste sujet, et de rechercher dans quelle mesure l'agriculture entre dans le jeu de loules les sciences naturelles et de toutes les sciences sociales, et quelle place elle se fait et elle tient dans l'organisme de la nature et dans l'organisme des sociétés humaines.
Suivons Tordre de la Création et prenons d'abord l'atmosphère qui a créé le monde et qui entretient la vie du monde, qui crée les climats comme les climats créent les différentes agricultures. La première science qui s'impose à l'agriculture est la météorologie. L'homme qui règne par le travail sur la terre elle-même subit l'autorité des climats, les lois générales des saisons, les variations incessantes des températures. Toute son intelligence est épuisée, quand il a essayé de régler son travail sur des calculs et des espérances. |Rien ne peut l'emporter contre la succession prévue des saisons et contre les intempéries imprévues de l'atmosphère. La science de la météorologie domine souverainement l'agriculture.
L'atmosphère, par le sec et l'humide, a donc servi à créer le monde et à former la croûte du globe; mais toutes les parties de cette croûte ne sont pas semblables, et à côté des roches, des sables et des terrains stériles apparaît la terre nourricière, la terre qui contient les aliments des plantes et l'un des secrets de la vie. La science de la terre elle-même, la science des divers sols qui la recouvrent et des divers éléments qui la composent, c'est la géologie. La géologie est la première base de l'agriculture. La connaissance des sols est le fondement de l'agronomie, et l'agronomie est la partie de la science agricole qui traite spécialement du sol au point de vue théorique et pratique. De quels éléments se composent les divers sols, et quels végétaux, suivant la diversité de ces éléments, quelles moissons peuvent y croître : voilà le premier point. De cette donnée scientifique, la connaissance des sols, l'agronomie tirera la connaissance des meilleurs moyens de traiter les cultures qu'on peut appliquer aux différents sols, et c'est
ainsi que la science de la terre, en partant de la géologie, arrive à l'agronomie et trouve dans l'agronomie la théorie nouvelle des engrais, la loi récemment découverte de l'épuisement et de la reconstitution des sols cultivés; en un mot, les conditions, fondamentales de ce que j'appellerai la biologie terrestre. Je me sers de l'expression fo'o/o^ie terrestre, pour indiquer que laterreparticipe aux lois de la vie. On peut dire, en effet, que cette terre, considérée jadis comme une matière inerte, respire, puisque l'atmosphère de la terre exerce sur elle une impression permanente et qu'en pénétrant dans le sol l'air en change les conditions. Non seulement la terre respire, mais encore elle abesoin d'alimentspourproduire et se refaire, afin de produire encore; et, remplie d'organismes vivants, elle fonctionne comme un corps vivant. Et suivant la parole de l'Ecriture et suivant les leçons de la science, voici que la terre produit « de l'herbe verte qui porte des semences en elle-même et des arbres à fruit qui portent des semences propres à leur espèce ». Et voici que des graines de vie donnent naissance à des herbes et à des arbres qui surgissent et fécondent le sol, dont elles tirent leur nourriture, et qu'en disparaissant elles nourriront à leur tour. La botanique, je prends ce mot dans son sens le plus général, sera la science de la végétation et naturellement une des sciences maîtresses de l'agriculture. Les principes de la physiologie végétale, de l'acclimatation et de la culture des plantes pourront être méconnus pendant des siècles : les lois naturelles de la création végétale n'en répandront pas moins leurs bienfaits sur l'humanité tout entière. De même qu'au point de vue scientifique les calculs de l'agronomie dépendront de la connaissance des terrains
et se rattachent à la géologie, de même le choix des diverses cultures découlera de la connaissance des diverses espèces de plantes et se rattache à la botanique. L'agriculture a donc une seconde et solide base dans la biologie végétale.
Et voici que ]a Création se poursuit dans les eaux, dans les airs et sur la terre. La terre couverte de végétaux offre à des êtres nouveaux l'occasion de naître poulies consommer. La matière s'organise en s'élevant à un degré supérieur. Par un effort suprême le règne animal entre dans le cycle de la vie et la distribution des espèces animées s'opère dans tous les éléments de la nature, suivant la diversité des conditions physiques et climatologiques. Vivants, les animaux consommeront les végétaux et les rendront à la terre, de telle sorte que les résidus de la vie animale, sous les influences chimiques, retourneront à l'état minéral pour revenir dans le règne végétal et recommencer l'évolution de la nature. Ne voit-on pas que certains animaux sont dans la dépendance de certains végétaux; que la plupart des animaux font, pour ainsi dire, partie intégrante de la terre cultivée ; que l'art d'entretenir, d'utiliser ces animaux pour le profit de la terre et l'usage de l'homme est une des formes organiques de l'agriculture; qu'enfin, on peut distinguer pour la discussion, mais qu'on ne peut séparer dans la pratique l'art de la terre cultivée, c'est-à-dire l'agronomie, de l'art du bétail entretenu, c'est-à-dire de la zootechnie? La science générale des animaux, c'est la zoologie.
L'agriculture est donc la servante de toutes les sciences qui entretiennent la vie dans la terre, dans le végétal, dans l'animal et auxquelles s'appliquent les noms de bio-
Jogie terrestre, de biologie végétale, de biologie animale; car toutes les sciences s'enchaînent, comme tout s'en* chaîne dans la nature, tout : l'air, la terre, le végétal, l'animal, l'homme. Rien ne se crée, rien ne se perd, tout se renouvelle.
Enfin l'homme paraît, la création s'arrête avec lui et pour lui. Tout est fait pour lui et sera pour lui, s'il le veut, un instrument de vie.
L'homme est encore un animal, mais un animal fait à l'image du Créateur par l'intelligence. Il reçoit en naissant, comme les autres animaux, des sens et des muscles ; mais à ses sens et ses muscles il joint l'intelligence, et l'intelligence lui met en main les instruments qui exécuteront sa pensée. Le bâton qu'il a saisi pour frapper les animaux et abattre les fruits double sa force naturelle, et bientôt tout devient un outil pour utiliser les produits de la nature et assurer sa supériorité sur les animaux. L'homme trouve dans les agents naturels, tels que le feu, l'air et l'eau, dans les moteurs vivants, tels que les animaux domestiques, enfin dans le bois et dans le fer, dans les outils et les instruments, les éléments de sa puissance; et cette puissance grandit, en proportion des services qu'il sait tirer des agents naturels, des instruments créés et de tous les procédés par lesquels il sait s'emparer de la nature. Les progrès de la civilisation se précipitent et se mesurent par la facilité avec laquelle se produit, se divise le travail humain, et s'échangent des services entre tous les hommes. Il suit de là que la création et l'usage des instruments, et plus tard la création et l'usage des machines relèvent directement de l'intelligence de l'homme, et que la science de la mécanique, au point de vue du progrès agricole, est une science
annexe, une science de secours et de procédés, mais point une science de fonds et d'organisation. La mécanique est l'intelligence del'riommemiseau service de ses forces. La force humaine est représentée par la charrue des temps antiques comme par la machine à vapeur des temps modernes. C'est la force humaine matérialisée et continuée. Il en est de même d'une autre science, la chimie, qui, par sa souveraine importance, semble devoir faire cortège à la géologie, h la botanique, à la zoologie, dans la série des sciences organiques de l'agriculture, et qui, pourtant, n'est encore qu'une science annexe, une science de secours et de procédés relevant de l'intelligence humaine. Il n'est pas de science, à cette heure, plus importante que la chimie. Chacun s'incline devant ce nom magique et tout à coup populaire. Si la géologie, la botanique et la zoologie sont à bon droit regardées comme les fondements de l'économie naturelle de l'agriculture, on ne peut pourtant pas songer à tirer de leur étude les grands secrets de la nature et la révélation des vérités encore inconnues. La chimie, au contraire, c'est l'avenir. Elle reconnaît, calcule, décompose et recompose les combinaisons, par lesquelles la vie circule dans la matière tout entière, dans le sol et dans les plantes, dans tous les êtres de la création, et nous apprend les actions réciproques que les choses exercent les unes sur les autres, et les moyens de modifier ces actions à notre profit. Si l'agriculture s'élève du mécanisme du métier à la dignité d'une science, elle le devra certainement à la chimie qui lui dira ce qui est, ce qui peut être, et ce qui doit être. Si depuis des milliers d'années les éléments de la Création se perpétuent par des lois providentielles dans des combinaisons fécondes, le jour est venu pour
l'homme de lire tout haut, dans le livre de la nature, les lois qui entretiennent la vie sur le globe et de leur rendre hommage, en les faisant tourner au profit et à la gloire de son travail.
Si l'on a bien voulu suivre l'ordre de nos pensées, on conclura que YEconomie rurale est l'ensemble des procédés et des systèmes que l'homme applique à l'exploitation de la terre et à la reproduction des végétaux et des ^animaux. L'Économie rurale est le couronnement de l'Économie naturelle. Elle embrasse tous les procédés d'exécution et toutes les connaissances spéciales qui composent l'agronomie, c'est-à-dire l'art de cultiver la terre et la zootechnie, c'est-à-dire l'art d'élever et d'entretenir les animaux domestiques, à cette fin de retirer de ces opérations les produits les plus avantageux. Ce n'est pas le moment d'entrer dans les détails pratiques de l'œuvre agricole : il suffirait de dire que l'Économie rurale les résume tous. On peut y faire cependant, pour plus de clarté, quelques brèves distinctions, et noter d'abord l'administration et, dans l'administration, la direction qui comprend le choix des agents, du bétail, des instruments, la distribution et la surveillance des travaux et la comptabilité; on abordera ensuite la partie capitale de l'organisation de la culture, c'est-à-dire le règlement des systèmes de culture.
Ce mot de système de culture est souvent pris dans des sens divers et avec beaucoup de raison. Si cette matière est traitée tour à tour par les économistes, les politiques et les écrivains purement agricoles, c'est qu'elle comprend plusieurs séries d'idées et do faits. Quand on parle des systèmes de culture, il semble qu'on pense toujours à cette question de la grande, de la
moyenne et de la petite culture qui, je le reconnais, peut être aussi bien revendiquée par l'économie politique que par l'économie rurale; mais les divers systèmes de culture peuvent ne pas être envisagés seulement au point de vue de l'étendue de l'exploitation rurale; ils peuvent être classés aussi suivant l'action que l'homme exerce sur la nature de la production. Quand l'homme recueille les produits spontanés de la nature, ou les fait récolter sur place par du bétail, ou dirige la production de manière à utiliser la richesse naturelle du sol, ou organise la production de manière à accroître cette richesse, ne choisit-il pas entre divers systèmes de culture? D'autre part, les systèmes de culture peuvent être encore envisagés, non plus au point de vue de l'action de l'homme, mais au troisième point de vue de la direction du travail agricole, suivant que l'exploitation rurale s'accomplit par les propriétaires du sol eux-mêmes, par des régisseurs au nom et pour le compte de ces derniers, par des fermiers ou par des métayers. Ce n'est pas tout. Les systèmes de culture varient encore suivant le traitement spécial que l'homme fait subir à la terre, suivant que l'œuvre agricole se poursuit par tel ou tel système d'assolement et de rotation ou par aucun système d'assolement et de rotation, et c'est ici, comme on le sait, qu'il convient de saluer au passage cette grande révolution que la chimie moderne a faite en substituant aux anciens assolements le traitement par l'analyse de la terre et l'emploi des engrais chimiques. Enfin, à côté de la production des céréales, des racines, des textiles, de l'agriculture proprement dite, ne faut-il pas placer l'agriculture fruitière, l'agriculture maraîchère et l'agriculture florale?
Il n'est donc pas douteux que toute cette matière des systèmes de culture appartient en propre à l'économie rurale et qu'elle domine, résume et concentre tous les efforts que l'homme accumule sur la terre, par des moyens mécaniques, pour mettre le sol en état de produire, pour accroître la faculté productive du sol par des moyens chimiques, pour déterminer l'emploi des plantes alimentaires ou industrielles les plus propres à donner des bénéfices suivant le sol et le climat. En définitive, quand on parle de l'économie rurale d'un pays, on doit viser les conditions dans lesquelles se présente l'œuvre du travail agricole avec tous les détails de la pratique et tous les procédés d'exécution que l'homme met en mouvement pour répondre aux nécessités de l'exploitation que lui impose la nature des choses : car ce n'est pas l'homme qui, à son gré, détermine le caractère de l'œuvre agricole, c'est la nature des choses qui imprime à son travail telle ou telle direction et lui assure telle ou telle récompense.
Ici se ferme la première partie de la Théorie de l'agriculture. Ici se termine rénumération des matières et des sciences qui composent Y Economie naturelle de l'agriculture. Il ne nous reste plus qu'à relever la part que M. Roscher a pu prendre dans l'examen et la discussion des matières et des sciences dont nous venons de fixer l'ordonnance. D'un côté, il est resté étranger aux sujets qui relèvent des sciences naturelles et de la pratique agricole, mais il s'est introduit dans les sujets qui dépendent de l'économie rurale sous prétexte de les ramener à l'économie politique. Il est certain, nous venons de le dire, que les principaux systèmes de culture (culture sauvage, système alterne, système triennal, système4
pastoral) peuvent conduire à étudier leurs effets sur la production et la circulation des produits du travail agricole; mais quand M. Roscher parle de l'assainissement des terres, des irrigations, de l'écobuage, de la culture maraîchère, de l'agriculture tropicale, des plantes industrielles, et même des vignes, des céréales et des pommes de terre, il traite des matières de l'économie rurale, et le classement de ces études ne se produit pas dans un ordre qui donne à l'esprit quelque repos et quelque lumière. De même, le chapitre n du livre 111 est consacré à l'industrie du bétail. Il contient les renseignements historiques et économiques les plus intéressants sur la boucherie, le lait, le fromage, le beurre, les peaux, les laines; mais je fais encore la même remarque : ces renseignements ne me paraissent point tout à fait à leur place dans un Traité d'économie politique rurale, à moins qu'on ne dise que l'économie politique est tout et dans tout : ce que M. Roscher ne croit pas.
Abordons maintenant la seconde partie du plan que je me suis tracé pour formuler la Théorie de l'agriculture et considérons l'œuvre agricole dans son économie, au point de vue de la société : c'est ce que j'ai appelé F Economie sociale, par opposition à Y Économie naturelle. J'ai dit que l'agriculture était un fait complexe et qu'elle consistait dans Faction de l'homme sur la nature pour en tirer des aliments ; mais jusqu'à présent nous avons envisagé l'homme dans l'isolement de son effort, au point de vue de son travail et des fruits qu'il en doit tirer, au point de vue de la lutte avec la terre, lutte qui se ter-
mine par une association féconde et sa victoire définitive sur la nature. Mais l'homme n'est pas un être solitaire. Il est fait pour vivre en société, et son travail, si personnel qu'il soit, devient une œuvre sociale par les effets qu'il entraîne et les contre-coups qu'il produit. Le travail de l'homme traverse en effet deux épreuves. Après avoir subi l'influence des lois naturelles, il subit l'influence des lois économiques et politiques qui règlent l'organisation des sociétés humaines. L'Economie sociale se composera donc de deux sortes de connaissances bien distinctes et, si l'on veut, de deux sciences : YEconomie politique et Y Economie gouvernementale.
Je n'ai pas besoin de dire ce qu'est YEconomie politique. Sans entrer dans toutes les controverses qu'à soulevées la définition de cette science, je tiens que l'économie politique est, comme on disait autrefois, la science de la richesse et, comme on dit aujourd'hui, la science du travail. J'admets encore que cette science a pour objet de déterminer les causes et les effets des phénomènes naturels qui président à l'échange des services sociaux, à la production, à la distribution, à la circulation ou à la consommation des richesses créées, et les richesses créées sont, dans le cas présent, les produits du travail agricole.
En effet, quand l'économiste étudie la production agricole, il n'a pas le devoir d'étudier les détails de la pratique agricole, il ne doit pas rechercher l'occasion de décrire comment ont été cultivés et récoltés les fruits de la terre, comment sont organisées les exploitations rurales, comment tous les services agricoles s'entr'aidenl pour former une industrie, et comment les produits agricoles se consomment et se transforment les uns par
les autres, pour produire les aliments de la vie commune, en donnant le bénéfice qui est la récompense du travail. Ceci est l'œuvre du praticien qui écrit sur les règles de l'économie rurale. L'économiste, au contraire, se plaçant dans des régions plus élevées, dissertera sur le mécanisme des lois qui dominent partout l'exercice des forces naturelles et morales de l'homme, et il lui suffira de justifier ses conclusions par des exemples qu'il tirera de l'œuvre agricole. Les questions ne lui manquent pas. Il peut se demander commentles diversesindustries, et l'industrie agricole notamment, concourent à la production de la richesse par leur action isolée ou par leur action réciproque; quel rôle jouent les agents naturels et notamment les fonds de terre dans la production de la richesse; quelle part revient à l'homme, à la terre, aux machines, aux capitaux, dans l'œuvre agricole; quel est le caractère des divers revenus provenant de la terre; quelle est l'influence delà population, du voisinage des villes, de la facilité des débouchés sur tel ou tel système de culture et sur les prix des produits agricoles; enfin, par quelles raisons la société est intéressée à la mobilisation des propriétés ou à la circulation des marchandises, à la prospérité des industries manufacturières ou agricoles comme à la prospérité du commerce. Voilà des questions d'ordre général, d'intérêt social, qui relèvent directement de l'économie politique. La simple énumération de ces questions montre qu'il n'y a pas au fond d' « économie politique rurale », comme pourrait le faire supposer le titre de l'ouvrage de M. Roscher. L'agriculture n'a pas une économie politique spéciale, un cadre, des principes, des controverses particulières. Un moment on put croire, avec les physiocrates, que la
terre et l'agriculture deviendraient la base principale de la science des richesses ; mais une juste réaction mit en lumière le rôle prépondérant du travail et des capitaux et plaça dans l'intelligence de l'homme la source de la production. Tous les économistes ont puisé dans ce fonds inépuisable de l'agriculture d'innombrables exemples pour prouver l'existence et l'action de ces règles générales, de ces lois économiques, qu'on a comparées à une mécanique sociale; mais aucun, et M. Roscher avec eux, n'a eu la pensée de faire spécialement une économie politique pour l'agriculture.
Peut-être pourrait-on essayer d'appliquer les principes de l'économie politique à l'agriculture d'une manière spéciale, mais alors il faudrait faire ce travail avec beaucoup de tact et de prudence sous la forme d'un Précis : car, pour les dissertations et les controverses sur les capitaux, la propriété, la rente de la terre, la valeur, le crédit et les banques, la population et les salaires, on en a très suffisamment. Trois méthodes s'offriraient au maître qui voudrait traiter ce sujet. La méthode de Jean-Baptiste Say, la méthode ordinaire, le traité divisé entre les trois chapitres traditionnels de la production, de la distribution et de la circulation des richesses s'offrirait la première. La seconde méthode, la méthode historique conduirait l'auteur aune sorte de cours d'histoire de l'économie politique depuis un siècle, et ce cours montrerait d'abord comment les économistes ont envisagé successivement les questions relatives à la propriété et à l'agriculture, et ensuite dans quelle mesure l'agriculture scientifique s'est prêtée aux transformations de la vie moderne. Enfin on pourrait se placer au point de vue positif de Carey et de Peshine Smith.
Nos auteurs français n'en ont pas fait un très grand cas, parce qu'ils ont une tendance marquée pour la métaphysique et qu'ils aiment à confondre les lois qui régissent la production de la richesse, avec les lois qui sont en même temps des lois de l'esprit humain. Mais la méthode de Carey, qui s'efforce au contraire de baser les lois de l'économie politique sur les lois de la nature, est bien séduisante, on en conviendra, pour celui qui veut étudier les problèmes économiques de l'agriculture.
En apparence nous sommes très loin de M. Roscher, et pourtant cette discussion nous y ramène, car malgré son titre : Traité d'économie politique rurale, l'ouvrage de M. Roscher ne traite pas d'économie politique pure, et ne remplit pas un des trois cadres que je viens d'indiquer. Ce n'est pas un traité, ce n'est pas un cours, ce n'est pas un exposé touchant la science du travail ou de la richesse dans l'œuvre agricole. Evidemment ce livre est rempli de doctrines économiques, de faits économiques et d'enseignements économiques. Il est écrit par un économiste, et un économiste des plus distingués; mais ce n'est pas un livre de doctrine sur l'économie politique.
J'ai hâte d'aborder enfin cette partie de la science que le livre de M. Roscher occupe et remplit avec tant de succès et de solidité. Je répète que l'économie des sociétés humaines comprend deux sciences : Y Economie politique et Y Economie gouvernementale : T 'une, destinée à analyser les phénomènes matériels et moraux résultant du travail et de l'échange des produits du travail ; l'autre, destinée à analyser les combinaisons résultant (h1 l'organisation du gouvernement et de l'action des
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lois. Celle-ci purement doctrinale, celle-là particulièrement pratique, se distinguent entre elles parce caractère fondamental, que les principes de l'économie politique existent en dehors de la volonté de l'homme, tandis que l'organisation des sociétés politiques découle soit de la coutume, soit de la loi, et toujours du fait de l'homme. Cette distinction éclaire tout. On peut s'étonner de l'éclat qu'ont répandu les théories de l'économie politique, et de l'obscurité dans laquelle on a laissé les principes de la science politique. A cette heure même, le départ n'est pas encore fait entre les matières qui appartiennent nettement à la science politique et celles qui appartiennent à la science économique, et cependant ce départ se fait tout naturellement, du moment qu'on assigne à l'économie politique la seule mission d'analyser, de constater certains phénomènes sociaux placés au-dessus de la volonté de l'homme qui les subit, tandis qu'on reconnaît à la politique la faculté de créer des combinaisons de droit et de les imposer aux manifestations de l'activité humaine.
h'Èconomie gouvernementale n'embrasse pas seulement l'organisation politique du gouvernement, c'est-àdire toutes les questions qui touchent à l'exercice de la souveraineté, au mécanisme des droits et des devoirs de l'Etat, à la participation des citoyens aux charges publiques ; elle embrasse, ce me semble, toutes les lois qui règlent et l'administration et môme les relations juridiques des citoyens. Pour l'administration, aucun doute ne peut s'élever, et l'administration comprend toutes les finances et les finances tous les impôts. J'insiste sur ce point, parce que, depuis Adam Smith, la matière des finances paraît être accaparée par les éco-
nomistes. Certes, les économistes ont qualité pour aborder, discuter, juger, au point de vue de la production et de la distribution des richesses créées, tous les problèmes que soulève l'action du gouvernement par l'exercice de son administration; mais les politiques, en théorie, doivent revendiquer, garder, et classer dans X Économie gouvernementale cette matière capitale des finances, et la raison, et une raison décisive, c'est que les finances d'un Etat varient dans le fond et dans la forme, suivant les temps et les circonstances, et qu'elles sont une annexe de la constitution politique et une conséquence de l'état social.
Ce qui est vrai des finances et de l'impôt l'est également de tous les règlements d'ordre administratif et même de tous les actes qui constituent les relations juridiques des citoyens : de telle sorte qu'on aperçoit clairement X Économie gouvernementale solidement établie par la volonté des hommes sur la base du droit politique, du droit administratif, du droit privé, pour faire respecter l'ordre et assurer à chacun le fruit de son travail.
Si nous considérons maintenant l'œuvre agricole dans ses relations avec l'Etat et la Loi, l'influence que FEtat et la Loi peuvent exercer sur elle éclate à tous les yeux. Sans prendre en main la charrue, sans prendre la place du capitaliste ou du travailleur dansl'exploitation de la terre, l'Etat, par des institutions sagement combinées, peut créer un milieu daus lequel l'agriculture trouve des éléments de bien-être et de succès. Cette influence est sensible dans l'organisation des exploitations rurales; car le législateur peut les améliorer, en favorisant le dessèchement des marais, la fixation des dunes, le défrichement des terres incultes, les irrigations et les drai-
nages, en organisant des associations agricoles, en favorisant les compagnies d'assurance, de crédit foncier, de secours mutuels; enfin, en répandant l'instruction, comme le demandent, avec M. Roscher, tous les amis de l'agriculture européenne. Si cette influence de l'Etat est très importante dans certaines parties de l'œuvre agricole, elle est particulièrement décisive sur le sort des populations agricoles qui travaillent pour gagner leur vie, qui prennent leur part des charges publiques, et qui sont tenues de satisfaire aux besoins de l'Etat et de concourir à la prospérité nationale.
Ouvrez le livre de M. Roscher et voyez si, tout en empruntant quelques matières à l'économie rurale, beaucoup de sujets à l'économie politique, et une suite perpétuelle de preuves à l'histoire, le plan, l'esprit et les conclusions n'en appartiennent pas à la science de YÉconomie gouvernementale et à l'histoire même de la législation.
1J Économie politique rurale de M. Roscher s'ouvre par un chapitre sur l'Etat, la centralisation, les diverses communautés, l'action de l'administration. Voilà la pensée maîtresse écrite au frontispice du temple dans lequel M. Roscher invite le lecteur à pénétrer. Jamais un simple économiste n'eût fait un pareil début. Le mot d'ordre donné au lecteur, le mot de passe, si je puis dire ainsi, eût été « Liberté ». Un professeur d'économie publique « pratique » pouvait seul mettre « l'Etat » à la place de « la Liberté ».
Suivons et prenons les chapitres consacrés à la propriété; ils sont nombreux, curieux et très instructifs. La propriété est un de ces sujets qui appartiennent à tout le monde. Les économistes ne pourraient pas suivre leur
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argumentation sur la production des richesses et la formation du capital, s'ils ne justifiaient pas, n'expliquaient pasleprincipe,laconstitution,lalégitimitédelapropriété; mais la propriété, universellement reconnue chez tous les peuples de la terre comme la hase de l'ordre social , a revêtu des formes très variées suivant les âges de l'histoire. Des législations très diverses en ont réglé la possession et la transmission. Les conditions de la propriété ont exercé sur la condition des hommes et réciproquement une influence permanente. Toutes ces conditions de la propriété et des personnes ont été tranchées par des lois, et les lois sont l'organisation gouvernementale. Dans les sociétés antiques comme dans les sociétés du moyen âge, la propriété ne fit-elle pas partie de l'organisation politique? M. Roscher n'a-t-il pas examiné dans ce sens les origines, les inconvénients et les avantages de la grande et de la petite propriété? ce qui n'est pas la grande et la petite culture. M. Roscher traite aussi des rapports entre le propriétaire du sol et le cultivateur. Comment ne pas reconnaître que le régime de l'esclavage, du servage et de la corvée, que l'administration de l'exploitation rurale par le propriétaire, par des régisseurs, par des fermiers ou des métayers, que toutes les situations constatées au moyen âge par les conventions ou les contrats relatifs à la propriété et à l'exploitation du sol relèvent absolument des jurisconsultes et des politiques? D'autres chapitres et des plus intéressants examinent les rapports de la propriété foncière au point de vue des communes, au point de vue de l'organisation de la famille, et des diverses classes de la société, et ceci est significatif. Rien ne prouve mieux la direction des recherches de M. Roscher que l'analyse et l'histoire des lois
et règlements qui ont peu à peu diminué les charges des paysans et affranchi la terre des redevances et des servitudes féodales dans l'Europe entière. Pénétrer dans le chaos des charges si variées qui frappaient le paysan, diviser ces charges, suivant qu'elles venaient du droit privé ou du droit public, de l'Etat, de l'Église ou de la Commune ; montrer commentées charges, d'abord payées en nature, ont été ensuite réglées en numéraire, et finalement rachetées ; enfin, montrer la substitution de la classe des salariés agricoles à la classe des corvéables, n'est-ce pas écrire l'histoire de la législation des populations agricoles plutôt qu'un traité d'économiepolitique rurale? La condition des personnes attachées à la terre, soit par la propriété, soit par le travail, soit par les institutions qui règlent cette condition se trouve donc, je me hâte de le dire, mêlée très heureusement à l'histoire des transformations de la propriété et de l'économie rurale. Je ne reviendrai pas sur la question des systèmes de culture qu'on peut débattre à propos des sciences naturelles et des sciences sociales; mais je citerai le soin que donne M. Roscheràlaquestion toujours ouverte, quoique résolue, de la liberté du commerce et du commerce particulier des grains. Il y a plus de trente ans, dans un travail remarquable qu'avait traduit M. Maurice Block, M. Roscher s'était montré l'adversaire éclairé de la réglementation du commerce des grains; et en effet, tout homme de bon sens s'incline aujourd'hui devant cette liberté presque nouvelle de vendre et d'acheter des grains à l'intérieur, de les faire circuler d'un endroit à un autre, de les emmagasiner et de les écouler à volonté, de les garder ou de les céder suivant l'intérêtprésent. La question est tranchée depuis Turgotet ses contemporains.
Mais cette liberté absolue du travail et des échanges nationaux, disait Léonce de Lavergne, ne doit pas être confondue avec cette liberté des échanges internationaux, qui a la prétention de ne supporter aucune réserve et de repousser même, dans une certaine mesure et dans de certaines circonstances, la moindre restriction apportée par les droits de douane. Cet avis paraît être aussi l'avis de M. Roscher qui, ne l'oublions pas, est professeur d'économie publique et jurisconsulte. Chacun sait que la liberté du commerce est un article de foi, pour la plus grande partie des économistes qui tiennent le beau rôle de philosophes de l'ordre social : mais d'autres économistes pensent qu'il faut se résignera discuter et à laisser subir aux principes quelques exceptions. Le gouvernement a fatalement sur toute chose un droit de regard et quelquefois d'action. Ces droits de regard et d'action sont le propre de l'administration des affaires publiques. On n'a pas besoin d'approuver quand même ; on peut même regretter et, si l'on veut, critiquer certaines mesures qui paraissent des atteintes au principe supérieur de la liberté des échanges ; mais il faut bien constater les nécessités du gouvernement et les calculs de la politique nationale. Voici les deux systèmes en présence et le mot de système est bien placé. Eloignons-nous prudemment et laissons se continuer l'éternel conflit de la théorie et de la pratique, des économistes et des politiques.
Dans ce débat, il est fort intéressant de signaler la manière dont M. Roscher envisage le commerce des denrées alimentaires, suivant que le corps social est sain ou malade, suivant qu'il est pourvu ou qu'il n'est pas pourvu d'une alimentation suffisante par d'abon-
dantes récoltes ou des réserves de grains. Si la cherté des grains se déclare, M. Roscher décide qu'une maladie vient de frapper le corps social. Tl pose le diagnostic et conclut. Il distingue la « nature, les symptômes et les effets secondaires du mal ». Disserter « sur la pathologie et la thérapeutique de la disette », c'est reconnaître que la maladie ne peut se guérir toute seule, qu'elle a besoin de remèdes et de médecins. Les médecins ont été et sont naturellement les négociants et l'Etat ; les remèdes ont été et demeurent l'activité d'un commerce florissant et parfois des mesures gouvernementales. Nulle part, ce me semble, M. Roscher n'a mieux expliqué l'histoire des temps passés et fait éclater la sagacité de son analyse et l'originalité de sa méthode.
Ce qui donne à tout écrit son cachet, c'est la conclusion, c'est le mot de la fin, comme on dit assez souvent; or ce mot de la fin est, dans VEconomie politique rurale, le mot du commencement. Si le livre de M. Roscher s'ouvre par un chapitre sur l'Etat, il se termine par un chapitre sur l'économie forestière. Au début et à la fin, la même note domine. Il s'agit toujours de l'État.
De tout temps et dans presque tous les pays, la culture forestière a été regardée comme un objet d'intérêt général condamné à supporter certaines charges, certaines servitudes, c'est-à-dire l'action directe ou indirecte de l'Etat. Presque partout, l'Etat a fait du défrichement et du déboisement une question à lui propre. Presque partout, il s'est réservé le privilège de prendre pour les besoins du service public des arbres d'une certaine essence, d'un certain âge. La nécessité de conserver des bois, comme un trésor offert par la nature,
et de les défendre contre les dilapidations des voisins, a donné Heu à l'établissement d'une législation, d'une administration et d'une police, dont l'autorité est très généralement la même dans l'Europe entière. D'autre part, il ne faut pas oublier que les livres de M. Roscber, comme le livre de Rau,»ont nécessairement en première vue la situation de l'Allemagne, et que, sur certains points de l'économie rurale et particulièrement de l'économie forestière, se font encore sentir les théories qui ont pesé sur l'organisation de la société et du gouvernement pendant le moyen âge.
En bon politique, M. Roscher devait admettre un large contrôle de l'Etat sur la sylviculture et réconomie forestière ; mais en économiste éclairé, il devait conseiller de limiter ce contrôle, au profit du droit de propriété. Il n'a pas manqué à cette double tâche.
En traitant des modes d'exploitation des forêts, comme en traitant de la législation forestière, M. Roscher poursuit assurément le but économique de l'affranchissement du domaine forestier, comme il avait expliqué et justifié l'affranchissement du domaine agricole. Partout il livre le bon combat dans le champ clos de Y Economie gouvernementale contre les derniers vestiges des institutions féodales et des vieilles doctrines d'Etat. Ces dernières observations dominent tout l'ouvrage et en résument le but et le caractère. Le Traité à' économie politique rurale de M. Roscher est, avant tout, une étude historique de législation économique.
Au début de cette préface, j'ai associé les noms de
Roscher et de Wolowski. Je ne puis mieux terminer ma tâche qu'en mettant en relief la pensée commune qui a confondu leurs efforts. C'était en 1868. La Société d'économie politique tenait son diner mensuel sous la présidence d'Hippolyte Passy. Une discussion s'engagea sur cette grande question des meilleures méthodes pour l'étude de l'économie politique, et tour à tour entrèrent dans la joute oratoire, Courcelle-Seneuil, Baudrillart, Garnier, Hippolyte Passy, Wolowski, Léonce de Lavergne, Batbie, Laboulaye, nos maîtres et nos amis. La méthode historique faisait les frais de la séance et l'introduction que Wolowski avait placée en tète de la traduction des Principes d'économie politique de M. Roscher en était la raison. Les orateurs parurent se contredire; au fond ils s'entendaient mieux qu'ils ne le croyaient eux-mêmes. Tous étaient d'accord sur ce point, que l'économie politique est une science d'observation et qu'elle ne peut pas se mouvoir dans son argumentation, si elle ne se sert pas des faits, c'est-à-dire des exemples dont l'histoire est l'inépuisable magasin. Quelques-uns, Wolowski et Laboulaye, invoquant le souvenir des belles campagnes qu'ils avaient faites dans l'histoire du droit, semblaient admettre qu'on pouvait tirer de l'histoire des arguments assez solides pour poser des principes, tandis que d'autres, et je crains bien d'être encore de ce nombre, trouvent que l'histoire fournit des arguments pour toutes les causes et qu'un fait historique n'a que la valeur relative de son temps. Un fait peut être interprété autrement qu'un fait semblable, suivant les circonstances au milieu desquelles ces deux faits se sont produits. Si l'usage de l'histoire doit être l'inévitable fondement de l'étude des sciences sociales, cet usage ne
doit pas tourner en abus par une confiance illimitée dans tous les faits analogues qui forment le cours des événements passés. Ce qni me fortifie dans les réserves que je fais au sujet de la méthode historique adoptée par M. Roscher et prônée par Wolowski, c'est le témoignage de M. Roscher lui-même. M. Roscher a reconnu que l'économie politique expliquée par les témoignages de l'histoire ne peut « donner matière qu'à l'étude et ne constitue pas une science positive ». « La tâche, a-t-il dit, que nous nous sommes proposée, n'a point été de rendre ce livre pratique, mais de former des praticiens. Pour tout dire en un mot, notre intention n'est pas de faire adopter par ceux qui se confient à notre direction des applications toutes tracées dont nous leur aurions montré l'excellence. Ce que nous désirons par-dessus tout, au contraire, c'est de les rendre aptes à trouver eux-mêmes, en dehors de toute autorité et après avoir pesé consciencieusement chaque circonstance, des règles de conduite pour ia pratique de la vie. »
Voici des paroles qui doivent tenir lieu d'épigraphe aux excellents ouvrages de M. Roscher et qui justifient pleinement la liberté que j'ai prise de donner sur certains points mon opinion personnelle et d'indiquer dans ses traits essentiels le cadre d'une théorie de l'agriculture. Voici le lecteur dûment averti du but où M. Roscher prétend nous conduire et où il nous conduit en effet, au nom de la liberté des opinions et au grand profit de la science. M. Roscher, dans son Économie politique rurale, pense comme il parle dans ses Principes d'économie politique. A. quiconque veut étudier, il livre les trésors de son incomparable érudition, pour que chacun en tire ce qu'il croira devoir en tirer, après avoir pesé
consciencieusement les faits et les raisons. Le but de l'auteur, qui est un but d'éducation économique, le caractère de son livre, qui est un livre de méditation scientifique, ressortent clairement de ses paroles; mais je m'empresse d'ajouter que M. Roscher, en soutenant sa doctrine par des preuves qui sont les témoignages de l'histoire, cherche et réussit à accoutumer le lecteur à ne pas perdre de vue l'ensemble des lois économiques et la transformation des institutions sociales.
Comme ce maître de l'antiquité, comme Thucydide, dont il s'honore d'être le disciple, M. Roscher peut dire avec confiance et autorité, « que son travail sera utile à ceux qui voudront connaître avec certitude les événements qui se sont passés et les événements qui seront un jour semblables et analogues en vertu de la nature humaine ».
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