LA SOCIÉTÉ NATIONALE D'AGRICULTURE
depuis le 30 juin 1886 jusqu'au u22 juin 1887
Messieurs,
Quand nous nous sommes quittés, il y a un an, le 1er juillet 1886, nous comptions les jours qui nous séparaient du glorieux anniversaire de la naissance de M. Chevreul. Il vint enfin, ce jour ardemment désiré, et j'ose dire qu'il mit le comble à notre joie, puisque notre vénéré président a bien voulu regarder la séance du 31 août 1886 comme la fête de son cœur. A quoi bon vous rappeler cette date mémorable qui tiendra le premier rang dans la suite de nos annales ! Vous avez présents à la mémoire tous les incidents de cette séance
que le discours de notre cher maître et la médaille du centenaire feront passer à la postérité. Chacun, en ce beau jour, a témoigné au président perpétuel de la Société nationale d'agriculture son profond attachement et sa sincère reconnaissance; mais il appartenait à M. Lecouteux, que les ordres du règlement et les suffrages de nos confrères avaient assis dans le fauteuil que quittait M.Chevreul, il lui appartenait d'honorer d'une manière particulière celui qui, pendant trente-quatre années, n'avait cessé de diriger tous les travaux de notre Compagnie.
Telle est la pieuse origine des communications que M. Lecouteux vous a faites, mes chers confrères, touchant l'histoire de l'agriculture depuis 50 ans. Et en effet, raconter l'histoire et trace)' le tableau de l'agriculture française, en décrivant les fermes classiques de Roville et de Grignon, en évoquant l'exemple de Mathieu de Dombasle et d'Auguste Bella, en analysant les théories qui régnaient alors dans le monde agricole et qui faisaient du fumier de ferme la condition indispensable de la fertilité du sol, n'était-ce pas faire revivre en vos mémoires le souvenir d'un temps qu'illustrait déjà M. Chevreul, que représentèrent dignement beaucoup de nos confrères, d'un temps où la doctrine s'appuyait sur le travail et la pratique, plutôt que sur les conclusions de la science?
Tout à coup, en face des exploitations de Roville et de Grignon, M. Lecouteux a fait apparaître les exploitations de Bechelbronn et de Rothamsted. La comparaison est saisissante. Tout est changé : la ferme expérimentale de Bechelbronn et la ferme de Rothamsted deviennent le théâtre d'une révolution scientifique et l'origine de ces stations agronomiques, de ces écoles d'agriculture,
de ces laboratoires de chimie où le travail de la production agricole est livré à des consultations perpétuelles, où la science surprend le secret de l'équilibre qui doit s'établir entre tous les phénomènes de la production agricole, la terre et ranimai, la plante et l'atmosphère. La doctrine des engrais complémentaires s'établit alors victorieusement. Le fumier de ferme perd son antique prépondérance. L'engrais chimique intervient pour le seconder, parfois pour le suppléer, et le succès de l'agriculture dépend désormais des secours de la science . Vous avez applaudi ces études magistrales qu'il m'est impossible d'analyser et qui laisseront dans l'histoire de notre compagnie une trace profonde et durable.
C'est dans le même ordre général de réflexions et pour suivre le mouvement dans lequel nous entraînait l'ardeur de notre nouveau président, que plusieurs de nos confrères vous ont soumis des études particulières sur l'agronomie de certaines parties de la France.
M. Chambrelent, le premier, vous rappelant que notre illustre centenaire, M. Chevreul, avait visité les travaux qu'il préparait alors clans les Landes de Gascogne, s'est appuyé sur ce lointain souvenir, pour nous rendre compte de la situation d'une contrée où tout porte la marque de son infatigable activité. Gomment ne pas répéter qu'à ses frais, M. Chambrelent commença par appliquer à des terrains dont la transformation était très difficile, les plans qu'il devait faire adopter pour des centaines de milliers d'hectares. Le Jury international de l'Exposition universelle présidé par M. Milne Edwards déclarait, en 1855 que « les résultats obtenus étaient la solution d'un problème d'intérêt national et constituaient un service extraordinaire rendu à la science
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agricole ». La loi de 1857 est l'image des plans de M. Chambrelent : elle est son œuvre, et en débarrassant les Landes de leurs eaux croupissantes et meurtrières, cette loi a sauvé des populations vouées depuis des siècles à la pellagre, à la fièvre, à la mort ! Quelle noble satisfaetion doit éprouver notre confrère lorsqu'il dresse le bilan des produits des Landes assainies, mises en culture, rendues à la circulation et à la vie; lorsqu'il voit les produits de ees terrains jadis incultes s'écouler en Angleterre, en Grèce, en Algérie et jusque dans le Nouveau Monde! Toute la ligne télégraphique de Panama a été construite avec les pins des Landes, et de même des chemins de fer au Brésil et dans l'Uruguay. Avec ces pins, on fait encore des échalas, des futailles pour les vignobles, des planches pour la confection des caisses qui emportent tous les produits du Bordelais. On expédie à Paris du bois de chauffage pour le service de la boulangerie et, cette année, on a expédié 1,800,000 traverses de chemin de fer. Quel spectacle que ces voies ferrées se croisant avec les routes nouvelles pour exploiter les 800,000 hectares qui forment aujourd'hui le domaine forestier des Landes, dont la valeur s'élève à 225 millions de francs, chiffre officiellement constaté ! La Société décerne aujourd'hui une double récompense à MM. Courret et Maubourguet, pour marquer de nouveau l'intérêt passionné qu'elle prend au relèvement de cette partie de la France ; mais toutes les fois que la Société couronne un travail ou des efforts qui touchent à cette création gigantesque, elle consacre en même temps la juste renommée de notre confrère M. Chambrelent.
C'est avec la même sympathie que vous avez accueilli,
avec l'attention qu'il méritait, un autre rapport de M. Chambrelent. Il y a quarante ans à peine, sur les côtes de la Méditerranée, à l'embouchure du Rhône, s'étendaient, sur une surface de 72,000 hectares, de vastes marécages aussi incultes qu'insalubres. Aujourd'hui, à la suite d'enquêtes et d'études dans lesquelles M. Chambrelent a joué un rôle considérable, la Camargue se trouve assainie et soumise au travail agricole. Un système de canaux et de rigoles règle aussi la distribution des eaux, de façon que chaque terrain puisse en tirer profit. Les vignes ont été plantées et disposées pour recevoir presque toujours les bienfaits de la submersion. M. Chambrelent croit que, dans cette Camargue, endiguée, desséchée, arrosée, la plus avantageuse des cultures serait celle des prairies artificielles et des prairies naturelles; car si les vastes pâturages, tels qu'ils existent actuellement, nourrissent environ 200,000 moutons, il est permis de prévoir que, convertis en herbages meilleurs, ils nourriraient une population animale beaucoup plus nombreuse. Les bois enfin peuvent y croître, et comme c'est à la double science de l'ingénieur et de l'agriculteur que la Camargue devra sa restauration, M. Chambrelent, agriculteur et ingénieur à la fois, aura dans cette entreprise sa part de succès et d'honneur. Tandis que M. Chambrelent a retenu notre attention sur les Landes et sur la Camargue, M. Heuzé a cru devoir rappeler également, dans une notice à la fois historique et économique, l'assainissement et la culture des marais du Bas-Poitou. C'est en effet par une série analogue de travaux, savamment combinés et habilement exécutés, qu'on est parvenu à rendre à la culture les Moëres de Dunkerque, les marais de Dol dans Ille-et-
Vilaine, et ceux du Bas-Poitou. Description du pays, état et caractère de la population, élevage du cheval, détails de culture, fertilité pour ainsi dire inépuisable de ces marais desséchés, tels sont les points que M. Heuzé a traités devant nous avec sa compétence habituelle. Les Landes, la Camargue, les marais du Bas-Poitou auront donné lieu, vous le voyez, à des rapports dont le caractère général semblait s'inspirer des études que M. Lecouteux vous a soumises sur l'histoire de notre agriculture.
J'ai bâte d'entrer maintenant dans l'examen de ces communications et de ces conversations scientifiques qui sont l'intérêt et le charme de notre Société, et de passer en revue les travaux de notre Compagnie. C'est passer en revue les progrès des sciences auxquelles l'agriculture vient aujourd'hui demander la fortune.
Les questions qui nous ont occupés l'année dernière restent toujours debout, attirant de plus en plus l'attention et la sagacité de tous ceux qui poursuivent le progrès par la science. L'étude et l'analyse chimique des terres, la valeur comparative des engrais, la culture des blés, des betteraves, de la pomme de terre, de la vigne : autant de questions dont l'intérêt n'a diminué ni d'intensité ni d'actualité. Ces questions ne sont pas nouvelles, mais les développements nouveaux que les Boussingault, les Gasparin, les Schlœsing leur ont donnés, prennent tant d'ampleur qu'à vrai dire la pratique de l'agriculture en subit la domination. M. Schlœsing est le maître dans cette étude si délicate de la terre. Chacun admire ses procédés d'une précision sévère et d'une grande élégance. En nous présentant
récemment l'ingénieux appareil de M. de Mondésir pour doser la quantité de calcaire qui se trouve dans le sol, M. Schlœsing nous a prouvé une fois de plus qu'avec de la bonne volonté le cultivateur peut scientifiquement perfectionner ses connaissances et diriger sa conduite. — Il est certain, — et nous en avons la preuve par les exploitations de M. Rémond, à Minpincien, de M. Nicolas, à Arcy, exploitations dirigées scientifiquement par M. Joulie, — que l'application des engrais basée sur l'analyse du sol donne les résultats les plus favorables et les plus positifs; mais personne ne doit se faire illusion suivies difficultés qu'éprouvent le plus grand nombre des cultivateurs à tirer un profit immédiat et constant des expériences les mieux faites et des conseils les plus clairs. Je sais bien qu'on a adopté dans beaucoup de laboratoires les méthodes décrites par M. Paul de Gasparin; mais la diversité des méthodes d'analyse employées par certains chimistes, aboutit à des résultats très différents et maintient inévitablement nos cultivateurs, qui ont plus de bonne volonté que d'expérience, dans l'incertitude et l'embarras.
Frappé de cette situation précaire, M. Risler vient de chercher à l'améliorer par uue remarquable étude qui porte ce titre : « Dans quelle limite l'analyse chimique des terres peut-elle servir à déterminer les engrais dont elle a besoin? » On ne saurait trop louer ici la prudence et l'habileté avec lesquelles M. Risler a examiné les diverses méthodes mises en usage pour découvrir dans les terres et pour doser l'azote, l'acide phosphorique, la potasse, l'acide sulfurique. Cette étude, quoique bien savante, formule des règles pratiques sur le choix et l'usage de ces éléments de fertilisation; elle
contribuera à nous apprendre quels engrais doivent être employés pour obtenir telle ou telle récolte suivant tel ou tel terrain .
Les divergences qui se produisent entre les conclusions de certains chimistes naissent de la difficulté que ces derniers rencontrent à discerner et à séparer immédiatement et sûrement dans une terre la partie active ou fertilité disponible, de la fertilité latente ou réserve passive, qui n'est pas encore prête à être assimilée par les végétaux. On demande aux champs d'expériences de faire renaître aujourd'hui cette fertilité immédiatement disponible, mais la réponse arrive nécessairement trop tard. C'est avant, et non après l'ensemencement qu'il convient de connaître ce dont la terre avait besoin. Voilà pourquoi l'analyse préalable des terres doit servir de base aux conclusions ultérieures tirées de la récolte même des terres. Si l'accord semble aujourd'hui s'établir sur la nécessité d'associer les analyses du laboratoire aux expériences des cultivateurs, chacun sent en soi-même combien il serait dangereux de prendre des conclusions sur une seule expérience, en un mot, sur les produits d'une seule récolte. C'est ce que notre nouveau et distingué confrère, M. Gatellier, a bien établi à propos des champs d'expériences de Seine-et- Marne, et ce que nous entendons répéter dans les délibérations des comices agricoles de France. Quand on fait une expérience, il faut savoir quelle expérience on veut faire, et quand il s'agit de déterminer la valeur des engrais, on doit chercher à en déterminer l'efficacité ; or, mille causes différentes font d'une année sur l'autre varier cette efficacité, quandbienmême l'expérience aurait été faite sur une même terre, traitéede lamême manière.
Tous ces doutes, toutes ces hésitations, ces scrupules montrent qu'en matière agricole, la vérité des faits ne peut être qu'une vérité relative, et que des expériences répétées et contradictoires peuvent seules donner quelque assurance à la conduite du cultivateur.
Parmi les problèmes que la science s'est donné la mission de résoudre pour venir au secours de notre agriculture menacée, il n'en est pas de plus important que l'accroissement du rendement du blé. La France est toujours le pays qui, en proportion de son étendue, consacre la plus grande surface à la culture de cette céréale : environ 7 millions d'hectares, quoique la France, dans ces dernières années, ait vu le producteur de blé subir des pertes répétées. Beaucoup d'entre vous ont pris part à la lutte qui s'est engagée dans la presse et dans le Parlement pour trouver et pour appliquer un remède prompt et sûr à une situation aussi grave. L'établissement et bientôt le relèvement des tarifs de douane ont été consacrés par les votes du Parlement. Le droit de douane a été porté à o francs par quintal métrique. On a généralement reconnu que cette mesure était particulièrement destinée à donner au producteur de blé le temps d'augmenter ses rendements par un ensemble d'efforts raisonnes et de compenser par la quantité croissante des produits la faiblesse constante des prix.
Le dossier des exploitations où l'on signale de grands rendements de blé grossit tous les jours. La Société, à diverses reprises, a reçu des communications sur les expériences faites dans diverses parties de la France.
Les exemples, les succès de M. Grandeau à Nancy, de M. Millon aux Merchines (Meuse), de M. Thiry à Tom-
blainc (Meurthe-et-Moselle), de M. Tourtel à Tantonville (Meurthe-et-Moselle), de MM. Porion etDehérainà Wardrecques et à Blaringhem, de M. Benoît au Bousquet, (Tarn), démontrent que le choix d'une bonne semence secondée par un bon engrais, semence et engrais bien appropriés à la terre cultivée, donnent des résultats certains et inattendus. On obtientla quantité : demain on s'occupera de la qualité ; car cette question de la quantité et delà qualité du blé est posée dans l'Europe tout entière. Cette année, M. Risler nous a fait l'honneur et le plaisir de nous offrir une seconde édition de son excellent travail sur la physiologie du blé ; M. de Vilmorin a poursuivi ses études sur les diverses variétés de blés, et vu grandir la renommée de ses blés Dattel et Lamed. M. Heuzé a visité les exploitations rurales pour mettre en lumière les faits et les procédés nouveaux qui surgissent autour de la culture scientifique du blé. Ni les uns ni les autres n'ont posé des conclusions définitives, et leurs communications n'ont eu pour objet que de justifier nos espérances dans le succès final.
S'il est permis de croire que, par un travail intelligent et incessant, les cultivateurs français retrouveront un profit légitime dans la culture du blé, bien des esprits sont encore en éveil et en crainte sur la concurrence que nous fait l'Amérique et que l'Inde semble devoir nous faire. M. Henry Sagnier, dans un mémoire desplus intéressants a mis sous nos yeux l'étendue des territoires cultivés en blé, le développement des voies ferrées, l'augmentation des exportations, les opérations de change, et il a conclu que la situation de l'Europe ne saurait se modifier promptement et que l'Inde continuerait à nous faire subir le poids de ses exportations.
L'étude que M. Wolf, professeur à l'Université de Zurich, a publiée sur cette question et dont la traduction vient de paraître dans les Annales de la science agronomique tend à nous rassurer. Suivant M. Wolf, le cultivateur européen peut avoir raison de cette concurrence, s'il met en pratique toutes les ressources que lui offre la science et parvient à produire plus de blé à meilleur compte. Mais on peut répondre à M. Wolf qu'il faut précisément du temps pour que la concurrence des blés de l'Inde soit scientifiquement vaincue.
La discussion est ouverte, et les faits concluront.
Nous n'avons pas le droit, mes chers confrères, de douter un instant que la France, par les conseils de la science, ne parvienne prochainement à se suffire à ellemême. Pournous fortifier dans cette pensée, considérons avec quelle rapidité le cultivateur a, sous le couvert d'une loi protectrice, transformé la culture de la betterave. Il y a S ou 6 ans, les cultivateurs du Nord affirmaient que leurs terres étaient épuisées et voici qu'en changeant le mode de perception de l'impôt, les terres se retrouvent tout à coup fertiles et capables de produire des betteraves de première qualité! La loi de 1884 a donc porté des fruits inattendus : les excédents que la loi accordait aux fabricants leur ont permis de transformer leur outillage, et aux cultivateurs d'augmenter la quantité et surtout d'améliorer la qualité de la betterave. L'admirable température de 1886 a eu sa part dans ces heureux changements. Il est vrai que la loi récemment modifiée a diminué les avantages des fabricants pour favoriser les intérêts du Trésor ; mais le mouvement provoqué par la loi de 1884 a été si vif qu'il ne s'arrêtera certainement pas. Ces réflexions et ces espérances sont singulièrement for-
tifiées par le spectacle que nous donnent les congrès betteraviers réunis dans le Nord depuis 1884, les beaux travaux des stations agronomiques que nous couronnons aujourd'hui dans la personne si distinguée de M. Pagnoul, et les efforts de plusieurs cultivateurs éminents parmi lesquels nous citerons MM. Porion et Dehérain et M. Florimond Desprès. La culture de la betterave s'appuie aujourd'hui sur des expériences qui permettent de formuler des règles de culture avec une précision toute nouvelle. Avant tout il faut semer une graine de choix. L'influence dominante est l'influence de la race comme l'a toujours prétendu M. Peligot et après lui M. Dehérain. Le rapprochement des plants augmente la richesse et le rendement. L'abus du fumier de ferme, de l'azote, augmente le rendement et diminue la richesse et la qualité de la betterave : la potasse paraît plus favorable que la soude à la production du sucre. Les feuilles jouent un grand rôle dans la formation du sucre. L'emploi des phosphates n'a plus qu'une action douteuse sur les terres qui en sont convenablement pourvues : l'enfouissement des engrais est préférable à leur épandage superficiel, comme l'avait établi M. Petermann. Grâce à l'application de ces règles de conduite agricole, grâce aux nouvelles méthodes d'extraction qui, par l'emploi de la diffusion de l'osmose et par d'autres procédés, permettent d'obtenir, sous forme cristallisable, près de neuf dixièmes du sucre, on tire d'une tonne de betteraves 130 à 150 kilos de sucre, tandis qu'on n'en tirait autrefois que 70 à 90 kilogrammes. Ce double progrès agricole et industriel permet à la science de livrer aujourd'hui à 35 francs et au-dessous un produit qui en valait, il y a quelques années, plus de 70, tout en payant 25 h 30 francs
et au delà la tonne de betteraves, dont le prix, jadis, ne dépassait pas 20 francs.
Tandis que la législation permettait de donner à la culture de la betterave des conditions nouvelles d'existence, une maladie se déclarait dans quelques champs des environs de Paris et de la région du Nord, et tout aussitôt, notre confrère M. Aimé Girard reconnaissait l'invasion des nématodes de la betterave. Ces parasites ravagent depuis trente ans environ certaines parties de l'Allemagne et particulièrement les cultures de la Saxe Royale. Je ne m'arrêterai pas à vous dépeindre cette maladie qui consiste, comme vous le savez, dans la présence en grande quantité d'un petit ver qui suce les radicelles de la betterave et révèle sa nuisible influence par la couleur noire du col et bientôt par la pourriture de la betterave tout entière. Après avoir tenté vainement l'emploi de tous les insecticides connus, et remarquant avec raison que ces nématodes se fixaient avec une prédilection marquée sur d'autres végétaux, notamment le colza, la navette, et même F avoine, M. le professeur Kuehn, de Halle, imagina de planter dans les champs nématodes ces plantes qu'on a appelées spirituellement des plantes-pièges, dans le but de tenter la gourmandise des nématodes et de soustraire ensuite les betteraves à la voracité de leurs ennemis. Quand ces plantes ont atteint un développement égal au tiers ou au quart de leur végétation, M. Kuehn arrache plantes et nématodes et renouvelle ainsi, trois ou quatre fois dans la saison, la chasse aux nématodes et l'épuration de la terre infectée. Notre très savant confrère, M. Aimé Girard, après avoir fait de ce fléau l'étude la plus consciencieuse, a cru devoir conseiller d'employer le sul-
fure de carbone à la très haute dose de 300 grammes par mètre carré, au moyen du pal des vignerons et par imitation du procédé employé contre le phylloxéra. M. Aimé Girard a parfaitement réussi ; il a tué les nématodes et il les a tués en dépensant relativement moins d'argent que M. le professeur Kuehn, parce qu'au lieu de traitar des champs entiers, il a traité simplement et fortement les endroits contaminés. La série des expériences et des conclusions exposées devant l'Académie des sciences et la Société nationale d'agriculture a été, pour M. Girard, l'occasion d'un véritable succès auquel nous nous sommes associés de tout cœur.
Mais ce n'est pas seulement à propos des nématodes que nous devons adresser nos félicitations à M. Aimé Girard. Il s'est appliqué dans un récent travail à rechercher comment le sucre se forme dans les différents organes de la betterave : quand je dis récent travail, je dis aussi longues recherches, car voici bientôt cinq ans que M. Girard a consacrés à la solution de ce problème délicat de chimie et de physiologie végétale.
Claude Bernard croyait que le sucre s'élaborait dans les racines des betteraves. On sait aujourd'hui qu'il s'élabore dans les feuilles, et par analogie on peut poser la même règle pour la vigne et pour la betterave à sucre.
On sait qu'en arrachant les feuilles des betteraves, on condamne la plante à perdre une partie de sa matière sucrée; mais par quelle suite de phénomènes les diverses parties de la betterave concourent-elles à la production du sucre? C'est ce que M. Girard nous a révélé. Dès les premiers mois de sa végétation, alors que son poids atteint seulement un gramme, la plante contient déjà 1 cinquième p. 100 de sucre; elle tend alors à constituer son appareil
aérien et son appareil radiculaire. Vers le milieu de juillet, la végétation prend tout à coup une allure différente. Chaque jour, sous Tintluence directe du soleil, les limbes des feuilles fabriquent une proportion nouvelle de sucre. A travers les pétioles une quantité de ce sucre descend vers la souche, tandis qu'enlevée au sol par les radicelles, une certaine quantité d'eau et de matières minérales remonte et se dirige vers la souche et vers le bouquet. Dès lors, la partie essentielle de la plante, la souche, ne doit plus être considérée que comme un réseau végétal dont le tissu se remplit régulièrement, mais alternativement, d'eau et de sucre, suivant les influences de la température. Le travail de M. Aimé Girard est un travail de premier ordre, et qui place son nom à côté des noms de nos confrères, MM. Peligot et Louis Vilmorin, qui ont consacré à la betterave les plus importants travaux.
L'année dernière, nous avons assisté au triomphe de la pomme de terre. Les hommages de la France lui ont été rendus dans la personne de Parmentier ; les hommages de l'Angleterre, dans un concours scientifique et littéraire qui a célébré le centenaire de son introduction en Europe. M. de Vilmorin a assisté à ce concours et nous en a rendu compte. Depuis un an, aucun fait saillant n'est venu s'ajouter à l'histoire de la pomme de terre : ses admirateurs ont continué leur œuvre de semis. Il y a quarante ans, quand la maladie commençait ses ravages, on comptait à peine une douzaine de variétés de pommes de terre. C'est par centaines aujourd'hui que les variétés nouvelles s'étalent dans nos concours, parmi lesquelles on peut citer l'excellente Naine, Y Institut de Beauvais, la Joseph Rigault, dont nous nous sommes occupés, et la
Victor, que M. de Vilmorin regarde comme la première des pommes de terre de primeur. En général, la pomme de terre est en bonne santé. Cependant, comme la maladie la guette toujours, on a tenté, dès qu'elle se rencontre, de la combattre par les procédés employés contre lemildew. M. Prillieux nous a entretenus de ses intéressants efforts. Il nous a signalé les expériences de M. Fasquelle, professeur départemental d'agriculture du Jura; de M. Jouet, qui a appliqué la bouillie bordelaise; de M. Cordier, notre lauréat d'aujourd'hui, qui a employé les sels de cuivre. C'est avec satisfaction que nous avons vu le dernier ministre de l'agriculture, M. Develle, dans une circulaire adressée aux professeurs d'agriculture, ordonner des expériences sur le traitement des pommes déterre malades. Vous avez entre les mains le dernier volume de nos Mémoires, et ce volume contient un grand travail de M. Jensen, dans lequel il propose de détruire par la chaleur les spores qui engendrent la maladie et rend compte des expériences qu'il a faites pour élucider cette importante question. Et puis, quand nous vous aurons signalé la note que M. Aimé Girard vient de communiquer à l'Académie des sciences pour déterminer par un procédé plus rapide et plus sur la richesse de la fécule dans les pommes de terre industrielles, nous aurons payé notre dette, et saluant la pomme de terre, nous lui souhaiterons une bonne année de production.
Le vignoble français a été, comme l'année dernière, l'objet des préoccupations constantes de notre Compagnie et je vous ai fait remarquer que les vendanges de 1886 n'avaient donné que 26 millions d'hectolitres de vin, c'est-à-dire la récolle la plus faible depuis l'invasion du
phylloxéra. Quoiqu'il n'ait pas occupé l'attention publique aussi bruyamment, le phylloxéra n'en a pas moins continué ses ravages; son histoire naturelle, son action sur la vigne, les procédés pour le combattre sont parfaitement connus. La lutte s'est trouvée cette année circon scrite sur le même terrain scientifique et la discussion plus naturellement portée vers la restauration du vignoble français, la reconnaissance des cépages les plus résistants, la valeur véritable des vignes américaines. A notre rentrée d'octobre, M. Bignon nous a soumis des observations personnelles et très intéressantes sur la situation de nos vignobles. Il a notamment attaqué avec beaucoup de vigueur la' loi française qui permet trop facilement l'introduction des plants étrangers dans des vignobles à peine contaminés, et critiqué les mesures qui conduisent à détruire des vignobles en plein rapport, pour essayer de reconstituer la partie détruite du même vignoble. M. Gaston Bazille a répondu vivement à M. Bignon pour défendre, tout à la fois, la loi, l'administration et les vignes américaines. Si notre cher Bouchardat eût vécu, il se fût porté au secours de M. Bignon, et il eût soutenu que les vignes nationales bien greffées, bien soignées, bien renouvelées, devraient l'emporter sur les vignes américaines qui n'ont pas la vertu d'éloigner le phylloxéra et qui ont parfois le défaut de l'attirer.
Sur cette question des vignes américaines, depuis longtemps le débat a été très animé. De 1874 à 1878, on a étudié certains cépages au point de vue de leur résistance au phylloxéra. De 1875 à 1880, on a poursuivi l'étude au point de vue de la production directe, de la fertilité, de la qualité du vin. Depuis 1880, on se livre à l'étude du greffage de nos cépages européens sur vignes
américaines et notamment sur Riparias, Solonis et Rupestris; mais je dois dire que nos professeurs plaident sans chercher à imposer leurs conclusions. Ijs ne font pas parade d'opinions absolues et proclament même l'influence prépondérante desmilieux, c'est-à-dire des climats et des sols dans lesquels se poursuit le travail de reconstitution viticole. A cette heure, les partisans des vignes américaines dominent par le nombre et l'autorité. Il paraît donc prudent et sage de ne pas planter la vigne américaine partout, mais de la réserver, soit comme culture directe, soit comme porte-greffe des cépages européens, aux mauvais terrains dans lesquels la défense contre le phylloxéra est difficile. C'est dire que le succès des vignes américaines, de tel ou tel cépage américain, est affaire de choix, de sagacité, d'occasion, et qu'il ne s'agit pas d'engager une lutte de principes entre les vignes étrangères et nos vignes nationales.
Au moment où j'aborde le grave sujet de la viticulture, vous me permettrez, chers confrères, de rendre un public hommage à tous ceux qui, dans cette année, ont conduit avec une admirable activité la campagne contre les maladies de la vigne. C'est à Bordeaux que se portent d'abord mes regards et mes souvenirs. C'est à M. Millardet et à ses collaborateurs, MM. Gayon et David, que je songe lorsque j'entreprends de rappeler en votre nom l'éclat des services rendus. Je passe aussitôt à Montpellier pour témoigner votre haute estime aux représentants de cette Ecole d'agriculture, qui a fait de Montpellier un atelier de travail et un foyer de découvertes. Cette année même, MM. Foëx, P. Yiala, Sahut et Despetis ont publié des travaux sur la vigne que nos confrères, MM. Tisserand, Chatin, Prillieux, Bazille, nous ont successivement
présentés avec les plus grands éloges. Le livre de M. Foëx notamment est de grand mérite et constitue une encyclopédie remplie de vues originales. Nous avons senti si vivement le prix des efforts incessants et heureux que les savants du Midi ont déployés depuis quelque temps, que nous avons ces jours derniers associé à nos travaux, et placé à côté d'Henri Mares, M. Pulliat, qui a recueilli, au point de vue de l'ampélographie, la succession de notre Bouchardat.
Si je leur rends hommage, ce n'est pas que nos savants aient poussé ]a question du phylloxéra dans une voie nouvelle. Le viticulteur continue à combattre le phylloxéra par la plantation dans les sables, quand les circonstances le permettent, ou, à défaut de sable, dans les sols siliceux et légers; par les badigeonnages détruisant l'œuf d'hiver; par les submersions, quand le vignoble se trouve dans des conditions favorables; parles traitements insecticides, d'une part le sulfure de carbone dans les sols meubles et secs, appliqué au pal ou en dissolution dans l'eau, de l'autre les sulfocarbonates alcalins dans diverses sortes de terrains; enfin, sur les terrains dont la défense est difficile, par la plantation de la vigne américaine soit comme culture directe, soit comme porte-greffes.
A ce propos, chacun sait que dans les terrains secs, durs, peu profonds, à sous-sol imperméable, de nature crayeuse ou argileuse, le phylloxéra exerce inévitablement de terribles ravages. Le comité de défense de Tarn-et-Garonne, c'est-à-dire M. P. de Laffitte, a suscité un mouvement d'opinion publique pour rechercher le cépage qui, dans les terrains calcaires ou argileux, résisterait le mieux au phylloxéra. M. le Ministre de l'Agri-
culture, déférant aux vœux qui lui étaient exposés, a chargé M. Yiala de remplir cette mission en Amérique. En définitive, je le répète, la lutte contre le phylloxéra , au point de vue scientifique, n'offre rien de nouveau.
Il n'en est pas de même du mildew : car, malgré les observations si justes de notre confrère M. Cornu, je dis mildew. Nous sommes vaincus, débordés par la coutume, une mauvaise coutume, j'y consens; tout le monde et même les auteurs les plus distingués se résignent maintenant à appeler mildew le peronosporaviticola.
A quel point avions-nous laissé l'histoire de la lutte contre le mildew dans notre séance solennelle du 1er juillet 1886? Permettez-moi de vous le rappeler.
Dans l'année 1885, on avait, vous le savez, employé, pour combattre le mildew, la chaux, le sulfocarbonate de potassium, le soufre, suivant les conseils de notre confrère M. Mares, et le gaz sulfureux, sur l'emploi duquel je me rappelle avoir lu un rapport de M. Prillieux. Puis tout à coup, en cette même année 1885, la Bourgogne et le Bordelais s'aperçoivent que les échalas sulfatés exercent une certaine influence sur le mildew. Le 1er juillet 1886, je vous disais que le sulfate de cuivre était reconnu et proclamé l'agent destructeur du mildew.
Ce point bien acquis, il restait à examiner comment le sulfate de cuivre agissait sur le mildew et quelle était la meilleure manière de l'employer. Tel fut l'objet de la campagne de 1886-1887. C'est ici, Messieurs, que je dois rendre à M. Millardet la justice qui lui est due. La question de priorité pour la découverte du sulfate de cuivre est peu de chose;, à mon sentiment, en comparaison de la série de questions scientifiques que, de mois en mois, M. Millardet a posées et résolues. Ainsi,
M. Millardet amis en évidence ce fait, capital au point de vue delà pratique des traitements, que la lutte directe contre le mildew en plein développement est impossible, même avec les substances qui donnent les résultats les plus complets dans d'autres moments. Il a également démontré que pour empêcher le mildew de se produire, il faut empêcher ses semences, qu'on appelle conidies, de germer sur les feuilles. Il faut que les sels de cuivre placés sur la face supérieure de la feuille, pénétrant dans les gouttelettes d'eau où se trouvent les conidies, en préviennent et en détruisent la germination. Le traitement est donc préventif et non curatif. On sait maintenant l'époque et la manière d'attaquer l'ennemi.
Sur un point cependant, M. Millardet pourrait s'être trompé. Il s'agit de savoir à quelle époque et comment les vignes sont attaquées au moment où elles sortent de terre. M. Prillieux nous a expliqué que les vignes façonnées tard et dont les rameaux traînent à terre sont atteintes plus tôt et plus rapidement que les vignes cultivées, soit avec échalas, soit sur des fils de fer.
Je ne m'arrêterais pas, s'il me fallait relater ici toutes les recherches ingénieuses que soulève tous les jours la culture de la vigne; mon devoir est de me hâter et de passer en revue les armes que, dans cette mémorable campagne de 1886-1887, chacun a employées avec autant d'ardeur que de sagacité.
Les échalas trempés dans le sulfate de cuivre qui avaient donné lieu tout d'abord à des notes retentissantes, ne produisent pas grand effet. Il en est de même des liens sulfatés essayés par M. de Laffitte dans le département de Lot-et-Garonne.
On a pensé tout naturellement à une solution simple
de sulfate de cuivre. On a commencé par se servir d'une solution trop forte. Des feuilles ont été brûlées; on a peu à peu affaibli les doses, et finalement on emploie généralement une solution contenant 300 grammes de sulfate de cuivre .pour 100 litres d'eau. Quoique cette solution ait réussi dans les vignobles du Lyonnais et de la Bourgogne, on a reconnu que la pluie et les vents contrarient l'effet de ce procédé qui, de plus, a l'inconvénient de ne pas adhérer suffisamment aux feuilles attaquées.
La vogue, le succès a suivi toute cette année la bouillie bordelaise, qui est un lait de chaux versé dans une solution de sulfate de cuivre pur. Ce lait de chaux a toutes les qualités d'adhérence et de solubilité lente. Vous avez recueilli dans cette enceinte le témoignage de nos confrères qui se sont loués à diverses reprises de la bouillie bordelaise, et en ont constaté la popularité.
Cependant, l'eau céleste, composée par M. Audoynaud de Montpellier, et qui contient un kilogramme de sulfate de cuivre pur versé dans trois litres d'eau chaude, auxquels on ajoute un litre et demi d'ammoniaque de commerce, a aujourd'hui des partisans très résolus et paraît convenir à toutes les régions. Des essais comparatifs ont été faits dans le Beaujolais, dans la Bourgogne et dans les vignobles de la Gironde et de la Drôme, et les effets produits par l'eau céleste ont été aussi puissants et plus durables que ceux de la bouillie bordelaise. En effet, celle-ci n'adhère pas aux feuilles d'une manière parfaite, et elle forme un liquide encombrant et plus difficile à pulvériser.
A côté de l'eau céleste se place l'ammoniure de cuivre, proposé par M. Hellot dos Minières, dont le but est de dissoudre la cellulose des spores du mildew. Ce re-
mède, dont on a obtenu de bons résultats, n'a pas pu gagner la popularité.
Autour de la bouillie bordelaise et de l'eau céleste, quoique l'un et l'autre remède soient pratiqués d'une manière victorieuse, se sont groupés divers procédés nouveaux qui appartiennent à plusieurs de nos confrères. C'est d'abord M. Michel Perret, qui trouve que la solution de sulfate de cuivre altère la vigne par son acide, que l'eau céleste produit un effet analogue, que la bouillie bordelaise apporte dans la vendange un excès de chaux nuisible aux qualités du vin, et il propose de saturer exactement l'acide sulfurique du sulfate de cuivre par l'ammoniaque, de manière à précipiter tout le cuivre sans le dissoudre, et à éliminer par une simple décantation le sulfate d'ammoniaque nuisible. Le précipité est une bouillie verte très légère à laquelle on peut ajouter du soufre et la quantité d'eau nécessaire pour mouiller complètement les feuilles de la vigne. Cette préparation, qui, dans une seule opération, combat le mildew et l'oïdium, a été nommée bouillie dauphinoise. Cette bouillie n'encombre pas le pulvérisateur, adhère bien à la feuille et ne présente aucun inconvénient au point de vue de la fabrication du vin.
Sans partager absolument les appréhensions de M. Perret, M. Carnot s'est demandé si certains modes d'application du sulfate de cuivre ne pouvaient avoir des inconvénients; aussi, après avoir examiné la composition de la bouillie bordelaise et de l'eau céleste, il a cru que l'on éviterait les inconvénients que ces deux préparations présentent, en ajoutant du sulfate d'ammoniaque au sulfate de cuivre, afin de neutraliser l'excès d'acide par l'ammoniaque.
\ï\ LOUIS PASSY.
Dans votre séance du 25 mai dernier, M. Audoynaud nous a transmis une note sur la composition et l'emploi de l'eau céleste et a répondu avec autorité aux critiques dont ce remède avait été l'objet. Son argumentation a paru frapper plusieurs de nos confrères, entre autres MM. Carnot et Chambrelent. Quelques jours après, M. Prillieux nous soumettait le nouveau procédé bourguignon, contre le mildew, que propose M. Masson, professeur à l'École de viticulture de Beaune. Il s'agit de décomposer le sulfate de cuivre par une base qui n'est ni la chaux, ni l'ammoniaque, mais la soude. On ne risque pas de brûler les feuilles et le procédé coûte meilleur marché. C'est dans le même ordre d'idées que M. le Dr Patrigeon conseille de traiter le mildew par l'hydrocarbonate de cuivre, connu dans l'industrie sous le nom de vert minéral. Il suffit de ISO grammes de soude artificielle du commerce, pour décomposer et convertir en hydrocarbonate 100 grammes de sulfate de cuivre.
Vous voyez, Messieurs, par ce simple exposé, quel est le travail perpétuel de recherches et de critiques auquel se livrent nos confrères les plus autorisés et les savants de nos provinces qui savent leur donner à chaque instant d'intéressantes et habiles répliques.
Le débat véritable est aujourd'hui concentré entre les divers liquides qui peuvent être employés pour combattre le mildew. Il s'établira peut-être dans l'avenir entre les liquides et les poudres. C'est au moins ce que nous permet de supposer la récente communication de notre maître en viticulture, M. G. lïazille. Je crois qu'il serait impossible de donner aujourd'hui, sans plus d'examen, la préférence aux poudres sur les liquides, de classer el de critiquer, l'une par l'autre, la poudre Podechard, la
poudre Skavinski, la sulfatine Estève, la stéatite cuprique, le soufre précipité au sulfate de cuivre Schlœsing; car ces combinaisons ont eu d'heureux effets et les variations de la température et l'époque à laquelle on les applique décident le plus souvent de leur efficacité comparative.
Comme il est essentiel que le cuivre soit adhérent aux feuilles de façon à pouvoir être dissous par l'humidité et que les poudres ne restent que fort peu de temps sur le feuillage, elles paraissent plus propres aux régions viticoles où des rosées fréquentes peuvent en favoriser l'effet sur les feuilles malades. Elles n'eu ont pas moins produit de bons résultats en 1886 dans la Lombardie et dans le Médoc. La raison d'économie donne un vif intérêt à la question des poudres. « Dans l'Hérault, nous a dit M. Bazille, nous sommes obligés de soufrer nos vignes trois fois pour combattre l'oïdium. J'ai mélangé à 100 kilogrammes de soufre, 5 kilogrammes de sulfate de cuivre réduit en poudre presque impalpable. Je poudrerai trois fois. En septembre, nous verrons l'effet. » M. Bazille a mille fois raison de faire cette expérience. Il serait fort intéressant d'employer des poudres composées de soufre et de sulfate de cuivre, de manière à ne pas appliquer à la malheureuse vigne deux traitements à la fois et de combattre du même coup, et par la même opération, l'oïdium et le mildew.
Je dirai peu de chose d'une question qui vous a vivement préoccupés, et à laquelle votre Compagnie avait donné sa véritable solution avant que des expériences décisives nous aient donné complètement raison. Je veux parler de l'innocuité du traitement, par le sulfate de cuivre sur la composition du vin.
MM. Millardet et Gayon nous ont expliqué d'une manière lumineuse pourquoi et comment le sulfate de cuivre agit sur le mildew. Il paraît que le cuivre, une fois absorbé parla feuille, lui est acquis d'une manière définitive et ne peut plus en sortir. Donc il n'attaque pas le jus du raisin. Beaucoup d'autres chimistes, M. Caries, de Montpellier, entre autres, affirment en même temps que le traitement par le cuivre n'a aucun inconvénient au point de vue de la vinification et de l'hygiène. Notons enfin qu'en 1886, dans les vignes de l'arrondissement d'Agen, on a enduit des raisins d'York-Madeira de bouillie bordelaise et que M. Muntz, chargé d'analyser ces raisins, n'y a trouvé que des quantités de cuivre parfaitement insignifiantes.
Yous voyez, mes chers confrères, que tout l'effort de l'année 1885 a été consacré dans les laboratoires et dans les vignobles à étudier, à combattre, à vaincre le mildew, que cette année d'enquêtes et d'expériences a produit avec une rapidité extraordinaire des solutions très heureuses, presque décisives.
Assurément nous pourrions vous citer encore des études sur les autres maladies de la vigne auxquelles plusieurs de nos confrères se sont associés. C'est d'abord M. Prillieux qui vous a énuméré les faits consignés dans son remarquable rapport sur la découverte du black-rot dans une commune de l'Hérault; c'est encore une note que M. Prillieux vous a communiquée sur un champignon que MM. Yiala et Ravaz avaient trouvé dans l'Isère et que lui-même a trouvé dans la Yendée, le coniothyrium diplodiella. M. Prillieux croit que le grillage des raisins, en Yendée, en 1886, pourrait bien avoir été produit par un champignon parasite. Non seulement
ce champignon dessécherait les grains, mais il amènerait le dessèchement complet des grappes elles-mêmes. D'autre part, M. Chatin nous a entretenus de l'antrachnose et M. Millardet dans le Bordelais soigne cette maladie avec une solution de sulfate de fer à 50 p. 100 et avec la bouillie bordelaise ordinaire ou renforcée. M. Chatin nous a signalé la chlorose de la vigne à Pierrefitte, qu'il traite avec une solution de 100 grammes de sulfate de fer dans 10 litres d'eau; et puisqu'il s'agit de chlorose, pourquoi ne rappellerais-je pas les anciennes recherches de nos confrères, MM. Cornu et Pulliat, sur cette maladie et ne citerais-je pas l'étude que M. Foëx a fait paraître tout récemment sur la chlorose chez l'Herbemont, dans les Annales de l'Ecole d'agriculture de Montpellier?
Ainsi, pour bien caractériser l'année qui vient de s'écouler, il faut dire que l'année 1885-1886 a été l'année scientifique du mildew. 11 faut répéter le mot que M. Pasteur a prononcé au moment où l'on a découvert l'efficacité du sulfate de cuivre : « Le mildew est vaincu. »
Tandis que M. Prillieux suivait avec vous, pas à pas, tous les incidents de la lutte engagée contre le mildew, M. Cornu venait vous apporter les nouvelles qu'il puisait dans sa correspondance avec les directeurs des jardins botaniques. Il nous racontait qu'il est entré depuis quelque temps en France plusieurs fruits nouveaux , frais et provenant de plantes cultivées en dehors de l'Europe. Ce sont par excellence les letchies de la Chine; Y avocat, fruit de l'arbre à beurre et originaire des tropiques ; le mango de l'Inde ; Yanone qui s'acclimate en Algérie. Puis viennent les légumes : la chayotte des
Antilles, qu'on prépare et mange à la manière du cardon; des haricots provenant de Madagascar qui sont vendus 20 centimes le litre dans les rues de Paris; un nouveau haricot du Turkestan, très digne d'attention, Yarganier, qui fournit en abondance une huile comestible d'un goût très agréable. Nous ne savions pas tout cela, et un jour que la conversation s'engageait sur les mandarines, si rares il y a vingt ans et si communes aujourd'hui, M. de Vilmorin nous rappelait à son tour que les côtes de la Méditerranée, au point de vue des fruits comme des fleurs, nous offrent depuis quelque temps le spectacle de merveilleux progrès. Comme nous autres Parisiens, nous ne pouvons prendre notre part de ces fêtes données par la science et la nature, nous cherchons à nous consoler en envoyant un reconnaissant souvenir à notre confrère, M. Naudin, qui représente si dignement notre Compagnie dans la villa Thuret. C'est ainsi que tour à tour notre attention est attirée vers l'étude des plantes qui croissent à l'étranger et qu'avec le plus vif intérêt nous dépouillons la correspondance de M. Sacc, de Bolivie, et que nous écoutons notre confrère M. Triana nous parler de Yarracacha œsculenta, et l'un des membres les plus distingués de l'Académie de médecine, M. Laboulbène, nous entretenir du cassia alata.
Quanta votre Section de sylviculture, elle vous a signalé, suivant l'usage, les faits qu'elle a cru les plus dignes de vous intéresser. M. Cbambrelent vous a parlé plusieurs fois et longuement, comme je l'ai déjà dit, des forêts de la Gascogne et des bois de la Camargue. M. Bouquet de La Grye et M. Clavé ont discuté l'un contre l'autre la
méthode nouvelle que M. Gurnaud propose pour traiter et aménager les forêts de manière à suivre la marche de leur accroissement. M. Bouquet de La Grye a fait valoir devant vous l'étude que M. Mer a consacrée aux effets de l'élagage des sapins et des épicéas sur la qualité des bois débités. M. des Cars est revenu sur les effets désastreux du fameux hiver de 1879-1880 et vous a fait apprécier l'incontestable valeur de sa méthode d'élagage; moi-même j'ai eu l'occasion et l'honneur de disserter quelques instants devant vous à propos du Traité de V aménagement des forêts dont notre confrère, M. Tassy, vous a récemment offert sa troisième édition. Tous ces sujets rentrent forcément dans le cadre des travaux de votre Section; mais il en est un qui s'est offert à vous d'une manière plus piquante : je veux parler de la culture de la truffe, dont on peut s'entretenir aussi bien en parlant des forêts qu'en parlant des cultures spéciales.
]1 y a 40 ans, Gasparin disait : « Si vous voulez des truffes, semez des chênes. » Il disait vrai, parce qu'il habitait au pied du mont Yentoux; mais, « pour avoir des truffes, a dit plus justement notre confrère M. Chatin, semez des truffes, semez des glands truffîers sur une terre calcaire et dans un climat propre à la maturation du raisin ». On nomme glands truffîers, vous le savez, les glands tombés sur le sol des truffières. Ces glands tombés ont chance d'emporter, avec des parcelles du sol, les spores ou graines de la truffe. Ces spores germent avec le gland et se développent comme lui, en produisant le mycélium ou blanc de la truffe. Joignant le précepte à l'exemple, M. Chatin a semé, il y a trois ou quatre ans, des glands truffîers du Péri-
gord en amont du village d'Yvette, dans la vallée de Chevreuse. Quand récoltera-t-il? Peut-être dans dix ans. Mais dix ans, c'est l'éternité, et voici que M. Kiefer, inspecteur adjoint des forêts, a essayé de réduire cette longue période, en créant immédiatement dans les forêts et sur des sols calcaires des situations identiques à celles qu'on obtient avec des semis dans les friches après douze ans d'attente. Pour ce faire, il a commencé par biner des emplacements bien choisis et par répandre des sels ammoniacaux; puis, par un autre procédé, il a transporté des terres truffières en production ou non dans les places d'essai. Si l'on combine les deux opérations, il garantit une production abondante et prompte. Ces conclusions vous ont paru fort intéressantes et vous les avez couronnées. Il est certain que la culture des cryptogames est chose très délicate et encore bien obscure. Le champignon de couche, le champignon de table est le champignon du crottin de cheval ; mais il y a bien d'autres champignons comestibles. Gomment les cultiver? Point de réponse jusqu'à présent.
La Section d'économie des animaux n'a pas trouvé dans les circonstances de l'exercice 1886-1887 l'occasion de travaux particuliers et de découvertes importantes. La science et l'industrie du bétail, en 1887, sont restées dans les conditions où elles se trouvaient en 188o et 1886. Du côté de la pratique, le concours annuel des animaux gras a permis à M. Gayot de faire son rapport, bientôt suivi d'une discussion vivement soutenue par MM. Gréa, de Dampierre, ïiersonnier, Risler, Doniol, de Vilmorin. Finalement, on est tombé d'accord pour déclarer que nos éleveurs continuent à développer dans
le bétail certaines aptitudes qui tendent à lui faire produire plus de travail, ou plus de viande, ou plus de lait
Le durham a décidément fait révolution. Très heureusement acclimatée chez nous, cette race est devenue nationale. Comme nous l'a si bien dit M. Gréa, à propos de l'opuscule de M. Léouzon, La Race Durham laitière, cette race se distingue par une puissance admirable d'assimilation, une faculté maîtresse des organes digestifs qui transforment les aliments en viande ou en lait.
Les races exposées dans le dernier concours de Paris, sous les noms qui constatent leur origine étrangère, sont presque toutes conquises à la France ; elles s'y reproduisent aussi bien que les races d'origine purement française, les races normande, flamande, charolaise, nivernaise, bretonne. En un mot, la race tient bon partout et les sujets perfectionnés augmentent sensiblement.
L'espèce ovine, dont le nombre diminue, grandit en qualité. Toutefois, les mérinos, qui produisent en abondance de la laine fine, mais qui ne produisent pas suffisamment de viande, sont poussés dans le sens de la précocité, c'est-à-dire qu'on les livre très promptement à la consommation.
Dans l'espèce porcine, au contraire, les races étrangères continuent à tenir le premier rang; ce qui a donné à notre confrère, M. de La Massardière, l'occasion de protester en passant contre le préjugé qui s'attache à la robe noire de la race Berkshire.
Parmi les observations que peut soulever le régime actuel des concours, il en est une que je vous ai soumise et que je rappelle ici : je veux parler des méthodes employées pour juger avec précision la bonne conforma-
132 LOUIS PASST.
tion, les aptitudes de transmission; en un mot la valeur des animaux reproducteurs. Primer un animal, c'est lui reconnaître des qualités supérieures; mais ce n'est pas dire quelles sont ces qualités supérieures. Aujourd'hui, la vue et le maniement sont les seuls moyens de décider. Les Anglais viennent d'y ajouter des échelles de points, et les Allemands des expériences de mesurage. La méthode des points est, ce me semble, un progrès sensible, et en chiffrant la valeur des différentes parties de l'animal et en totalisant ces chiffres, on doit arriver à des termes de comparaison plus justes et à des jugements plus sérieux.
En parlant des exemples que les étrangers donnent, peut-être est-il opportun de faire remarquer, avec M. Gréa, que nos marchés sont très suivis par nos concurrents, les Américains surtout, et que les représentants distingués de nos races bovine et hippique traversent régulièrement l'Océan. Peut-être pourrait-on ajouter que le Holstein, la Hollande, l'île de Jersey, l'Angleterre, la Suisse, n'épargnent ni efforts ni dépenses pour faire valoir au loin les mérites de leurs races bovines et que nous ne faisons rien de spontané ou de résolu pour ouvrir des débouchés lucratifs à nos reproducteurs d'élite.
Les sciences qui se rattachent à l'industrie du bétail n'ont donné lieu à aucun des événements qui naguère venaient surprendre l'opinion publique, habituée à être soulevée d'année en année par les immortelles découvertes de M. Pasteur. Je noterai cependant les communications que notre éminent confrère, M. Chauveau, nous a faites à diverses reprises en nous signalant les travaux de M. (laitier sur la rage, de M. le Dr Gerlier sur le charbon symptomatique, de M. Lcniezsurlatuberculo-
diphtérie des oiseaux. Des rapports spéciaux marqueront l'intérêt que vous avez pris à ces travaux. Je noterai encore le mémoire de M. Cornevin sur l'empoisonnement des animaux par les cytises, mémoire présenté par M. Prillieux. M. Cornevin pense que les propriétés toxiques des cytises pourraient être utilisées dans le traitement des maladies parasitaires des animaux et particulièrement du bœuf, du mouton et de la chèvre.
Comme tous les ans, la race chevaline a eu l'honneur de quelques discussions. Ces discussions ont fait ressortir la supériorité de nos races de trait françaises. A propos d'une brochure de MM. Hynderick et Tiberghien sur le cheval de trait belge, MM. Boitel et Lavalard ont déclaré que notre race percheronne était bien la première du monde, qu'on en retrouvait le type absolument net et sans mélange dans son pays d'origine et que cette race avait su garder, sans le concours des stud-books, ses qualités supérieures. Cela est vrai; mais on peut discuter sur ce sujet, et écouter avec plaisir les observations qui naissent du choc des intérêts contraires.
M. Lavalard, qui, par sa situation de directeur de la cavalerie des Omnibus peut, mieux que tout autre, non seulement dresser chaque année l'état de nos races de trait, mais nous renseigner sur les meilleures méthodes d'alimenter les chevaux de travail, a consigné dans son rapport annuel à la Compagnie des Omnibus que le maïs est entré comme les années précédentes dans l'alimentation des chevaux, et que la Compagnie a réalisé de ce chef uneéconomie déplus de 850,000 francs. Une autre économie a été réalisée par l'emploi de la tourbe comme litière, et cette économie aurait été plus sensible, si le cultivateur payait ce fumier à son véritable prix. Enfin les économies
réalisées sur le transport des fourrages, par suite du système de la compression mécanique, se sont élevées en 10 ans à près de 950,000 francs pour les foins et à 100,000 francs pour les pailles.
Cette question de l'alimentation des chevaux revient sans cesse dans les discussions et les préoccupations de notre Compagnie : aussi nous sommes-nous empressés de récompenser cette année, dans la personne de M. Antoine-Charles Girard, les recherches qu'avec beaucoup de succès MM. Muntz et Girard ont poursuivies sur les animaux eux-mêmes, touchant la valeur nutritive des différents fourrages, des foins, de l'orge, de l'avoine, du sarrasin et de la carotte.
Ce serait presque mon devoir de discuter à cette occasion une question qui est à l'ordre du jour, question qui est étudiée, non seulement dans la presse et les comices agricoles de la France, mais partout, en Europe comme en Amérique : la question de l'ensilage. Je vous en ai entretenus très brièvement à propos de la grande enquête faite en Angleterre, et M. Boitel à propos des études de M. Mer, études qui constatent la difficulté de produire, avecl'herbe des prairies naturelles soumises à l'ensilage, un produit alimentaire de bonne qualité. Mais ce sujet mérite discussion et nous le reprendrons à fond un autre jour. Je préfère vous dire qu'avant de récolter et d'ensiler les foins et les autres fourrages, il faut les faire croître, et que pour les bien faire croître, il faut lire et relire Fexcellent livre dont notre savant confrère M. Boitel nous a fait hommage, et qui est intitulé : Herbages et prairies naturelles, et un travail tout récent et très important de M. Joulie : La production fourragère par les engrais.
Les problèmes de l'alimentation publique ont toujours été du domaine de notre Compagnie. C'est ainsi que notre infatigable confrère M. Chabot-Karlen a pris en main la cause du poisson et de la pisciculture, et mené dans la presse comme dans la Société d'agriculture une brillante campagne. De divers côtés on nous a signalé les progrès de la pisciculture dans plusieurs départements et notamment dans le Cher; mais le dévouement du pisciculteur peut-il tenir contre l'avidité du braconnier et l'impuissance d'une administration qui n'est pas organisée? Vous vous souvenez aussi du vœu que nous avons émis, tendant à la protection du poisson en temps de frai, et à l'exécution plus rigoureuse des lois et des règlements. Nous avons formulé des conclusions qui ont été transmises au gouvernement, et qui ont été bien accueillies et mises à profit.
Si des eaux douces nous passons aux eaux salées, nous sommes heureux de constater que nos efforts n'ont pas été inutiles. Le travail de M. Gobin sur la pisciculture marine, imprimé dans le dernier volume de vos Mémoires, résume bien nos préoccupations. M. le ministre de la marine, de son côté, s'est laissé toucher par la détresse des populations qui vivent de la pêche sur le littoral de l'Atlantique, et il a ordonné l'établissement de cartes de pêche sur les côtes de la France et une étude sur les causes de la disparition de la sardine. En réunissant tous les faits qui se groupent autour de l'étude de la pisciculture pendant l'année qui vient de s'écouler, en lisant le mémoire que M. Bouchon-Brandely vient d'adresser à M. le ministre de la marine sur la pêche de la sardine, notre Société peut revendiquer hautement l'honneur d'avoir provoqué et soutenu le mouvement
qui porle les pouvoirs publics et l'opinion vers cette question capitale de la pisciculture fluviale et marine. Assurément M. Chabot-Karlen a dans tout ce mouvement une grande part d'activité et d'honneur; mais il nous permettra d'y faire entrer les écrivains distingués qui livrent avec nous, dans la presse, le bon combat pour l'alimentation publique.
Quand on se place au point de vue supérieur des progrès de l'agriculture contemporaine, on est frappé de l'importance qu'a prise et que prend la mécanique agricole. Assurément, l'action bienfaisante de la presse, des expositions, des concours, achève de faire l'éducation des cultivateurs et les aide à remporter sur leurs anciennes habitudes des victoires répétées; d'autre part, la baisse constante du prix des métaux et des matières premières, ayant diminué celui des machines et des instruments, a secondé un mouvement que la création des syndicats a précipité, en excitant entre les fabricants la plus active concurrence. Malgré cet ensemble d'influences favorables, c'est la nécessité seule qui, jusqu'à présent, a forcé le cultivateur à faire des avances de fonds et à acheter des machines nouvelles. La nécessité aujourd'hui le contraint à diminuer la main-d'œuvre par l'usage des matières premières telles que le bois et le fer, par l'emploi des moteurs naturels tels que l'eau et la vapeur, à la remplacer même, si c'est possible, à préparer et assurer en temps propice une rapide exécution du travail agricole. De là le succès croissant des faneuses, des faucheuses et des moissonneuses mécaniques, dont les modèles nous arrivent de tous les coins du monde sans que nous puissions, pour
Tannée courante, signaler une invention éclatante.
Les circonstances faisant tout à coup surgir des besoins nouveaux et des solutions nouvelles, la mécanique agricole a pour objet de servir les uns et d'appliquer les autres. Considérez, en effet, le mouvement qui s'est produit dans la fabrication des appareils à combattre les maladies de la vigne. Dès qu'il s'est agi d'introduire le sulfure de carbone dans la terre pour tuer le phylloxéra attaché aux jeunes racines, ont paru tout à coup les charrues et les pals sulfureux. Un rapport de M. Vassillière, inséré dans le Bulletin de la Société des agriculteurs de France, a énuméré, décrit et comparé un grand nombre de ces derniers appareils. Parmi les nouveautés que l'exposition du Palais de l'Industrie a offertes cette année à l'attention publique, M. Grandvoinnet a pu vous signaler la charrue sulfureuse de M. Noël, notre lauréat de Tannée dernière, et vous montrer que dans cette charrue tout avait été prévu pour que la fausse manœuvre d'un conducteur inhabile ne pût nuire à l'opération.
D'autre part, pour répandre les poudres sur les végétaux atteints par des maladies parasitaires, on ne connaissait guère, il y a deux ans à peine, que les boites à poudre et les souftlets inventés pour combattre Toïdium. Quant aux appareils capables de distribuer les liquides sur les plantes, ils n'existaient pour ainsi dire pas. Sans juger la question de priorité que nos constructeurs ont revendiquée, on peut dire qu'à partir du jour où le pulvérisateur américain de M. Riley a fait sa première apparition en France, les appareils les plus ingénieux se sont succédé et que, cette année, au pulvérisateur Noéh viennent s'ajouter les pulvérisateurs Broquet, Vigou-
roux, Vermorel, Japy, le projecteur Audebert, etc.
On ne saurait assez louer l'activité ingénieuse avec laquelle nos constructeurs rendent fécondes les découvertes de la chimie agricole, et c'est pour nous un vrai plaisir que de citer en passant l'étude que M. Ferrouillat a consacrée à ces appareils dans l'excellent livre de M. P. Viala sur les maladies de la vigne.
Dans l'industrie de la laiterie, M. Grandvoinnet, au nom de votre Section de mécanique agricole, nous a longuement expliqué les mérites des écrémeuses Laval, présentées par M. Pilter, et des écrémeuses de Burmeister et Wain, présentées par M. Hignette. J'avaisdéjà appelé l'attention de la Société, au mois de novembre dernier, sur récrémeuse à bras du docteur de Laval, de Stockholm et je vous prie de vous reporter aux rapports si intéressants de M. Grandvoinnet.
La lecture d'une notice curieuse que Nicolas Chevreul, avocat au Parlement et parent de notre vénéré président, écrivit en 1789 sur la culture de l'ajonc marin, provoqua dans la Société une discussion qui retentit dans la presse agricole. Elle mit en lumière les vains efforts faits par notre ancien confrère Louis Yilmorin pour obtenir une variété d'ajonc sans épines, et la nécessité de recourir à la mécanique pour utiliser l'ajonc épineux. Comme le dit M. Risler dans son Traité de géologie agricole, l'ajonc, broyé au pilon dans les auges en granit, fournit une nourriture très saine aux bêtes à cornes et aux chevaux. Mais aussitôt M. Lecouteux nous a présenté des échantillons d'ajonc broyé avec un nouvel appareil construit par M. Texier, de Vitré (Ille-et- Vilaine), sur la demande de M. le comte deTroguindy et, bientôt après,
M. Grandvoinnet, passant en revue les procédés mécaniques employés jusqu'à ce jour pour utiliser cette plante que Léonce de Lavergne avait si bien dénommée « la luzerne de la Bretagne », nous a démontré que le travail du pilon était tout à fait insuffisant et que des broyeurs d'ajonc, pour réussir d'une façon économique, doivent être mus par un moteur à vapeur ou tout au moins par un manège.
La mécanique aujourd'hui n'emprunte pas son action seulement à l'habileté de l'homme. Il semble qu'elle puisse tirer des secours encore inconnus des forces de la nature. Avec quel plaisir, mêlé cependant d'un peu d'incrédulité, on écoutait les conférences que mon éminent prédécesseur, M. Barrai, fit en 1881 sur les applications de l'électricité à l'agriculture ! et comment oublierions-nous les travaux exécutés à cette époque dans la ferme de Sermaize au moyen des appareils électriques et particulièrement la charrue mue par l'électricité? Il faut rappeler que les Russes emploient aujourd'hui la lumière électrique pour prolonger la durée du travail pendant la moisson afin de pouvoir dès l'automne jeter sur les marchés de grandes quantités de blé battu. Ces souvenirs se présentaient à ma mémoire lorsque M. Liébaut fit l'éloge devant nous de l'enregistreur cinématique de M. Ringelmann. Sans entrer dans plus de détails, nous avons été heureux que notre confrère, M. Prillieux, nous ait apporté le témoignage des expériences qu'on a fait subir sous ses yeux à cet appareil, dans la ferme de Grandjouan. Cette machine, qui a pour objet de transmettre proportionnellement par l'électricité les mouvements ou les indications relatives aux forces employées par des machines agricoles, n'est
pas une invention définitive, mais votre Section de mécanique attache beaucoup de prix à tous les efforts qui sont faits pour utiliser au profit de l'agriculture la puissance de L'électricité.
C'est ainsi que dans ]e même ordre d'idées nous avons entendu avec le plus vif intérêt l'exposé des expériences de M. Ch. Weyher sur les tourbillons aériens. M. Liébaut, qui s'est fait l'interprète de ces belles recherches, ne nous les a pas présentées comme des solutions définitives, mais comme des documents recueillis avec le plus grand soin pour expliquer un jour la théorie de ces tourbillons.
En définitive, si la mécanique agricole ne nous a pas fourni, au point de vue scientifique, des instruments qui peuvent être considérés comme des découvertes, au point de vue économique elle nous donne le spectacle d'une révolution dans les mœurs agricoles et nous prouve que le travail agricole, par la mécanique, se substitue au travail par la main-d'œuvre.
La Section d'économie, de statistique et de législation agricoles se trouve dans une situation toute particulière : car les discussions qu'elle peut faire naître touchent inévitablement à la conduite des affaires publiques et pourraient faire dégénérer nos discussions en luttes où s'agiterait la politique sous l'apparence de questions scientifiques. Aussi avons-nous adopté l'usage de ne pas débattre les questions, au moment même où elles sont portées devant le Parlement, à moins que le (louvernement ne nous fasse l'honneur de nous demander notre opinion. Ce n'est pas à dire que la Société tout entière se désintéresse des actes du Parlement, et certes,
si l'augmentation des tarifs de douane sivr les blés, la modification de la loi de 1884 sur le régime de la betterave, la répression de la fraude en matière d'engrais ou la falsification des beurres avaient été traitées devant la Société, chacune de ces questions eût trouvé dans notre Compagnie les orateurs les plus compétents. Mais après avoir exprimé nos félicitations à ceux de nos confrères qui ont défendu les intérêts agricoles dans le sein du Parlement, j'appellerai votre attention sur les récompenses qu'a proposées notre Section d'économie, de statistique et de législation agricoles. Vous y trouverez la preuve qu'elle est restée et qu'elle reste dans le domaine exclusif des sciences économiques envisagées au point de vue de l'histoire ou des principes.
Tel est le caractère du rapport que notre confrère, M. Josseau, vous présente sur les syndicats. Toujours attentifs à signaler l'état de l'opinion publique au point de vue des intérêts agricoles, nous devons constater que les syndicats ont continué à s'organiser avec ardeur et qu'ils sont entrés dans les mœurs publiques. Leur succès est un véritable événement.
Tel est aussi le caractère des récompenses que vous accordez à M. Yaschalde pour son livre très curieux sur Olivier de Serres ; à M. Féraud-Giraud pour son Traité des voies rurales; enfin, à M. Léon Biollay pour ses recherches sur les prix en 1790 et le commerce des produits agricoles à cette époque. La connaissance des temps passés est nécessaire pour faire valoir et comprendre les temps présents. Nous vivons à une époque où, pour bien juger, il faut tenter de tout savoir; or, un livre qui met au jour des documents nouveaux sur des faits peu connus est essentiellement un livre utile, un livre
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nécessaire. M. de Luçay vous a fait aussi un grand éloge d'un travail du même ordre sur les salaires au xixc siècle. Ce travail distingué a été couronné par l'Institut; il est dû à M. Emile Chevallier; enfin, la Section d'économie des animaux, par l'organe de M. Goubaux, vous a demandé une récompense pour M. Moulé, auteur d'un mémoire important sur l'art vétérinaire dans l'antiquité. Voilà de belles études, et nous avons le regret de ne pouvoir nous y arrêter plus longtemps.
Parvenu au terme de ce rapport, il me reste à vous parler de ceux qui ne sont plus. Il semble que leur souvenir et leur éloge auraient été plus dignement placés dans mes premières paroles, et qu'à la place tenue dans le discours on découvre mieux la place qu'ils ont tenue dans vos esprits et dans vos cœurs; mais il m'a semblé cette année que le centenaire de M. Chevreul devait dominer tout le cadre de ce compte rendu de vos travaux. Il m'a semblé que notre vénéré président devait seul, au début de ce rapport, se présenter à vos regards et demeurer seul dans sa majestueuse sérénité. Il m'a semblé que rien autour de lui ne devait troubler la paix et la joie que la santé de son corps et de son esprit jette autour de nous. Et pourtant, il faut bien constater les pertes douloureuses, les transformations que nous impose le cours du temps, et si je souhaite la bienvenue à nos nouveaux collègues, MM. deLacaze-Duthiers, Alphand, Lavalard, Gatellier et Pulliat, je dois aussi constater la perte cruelle que nous avons faite dans les personnes de Surrell, de Riefïel, d'Adolphe Dailly et de Boussingaull.
Peut-être quelques-uns d'entre vous ont-ils remarqué que j'avais cédé à notre cher président, M. Lecouteux,
l'honneur qui m'appartient d'adresser à deux de nos confrères les suprêmes adieux. J'ai pensé qu'il était plus délicat et plus respectueux de laisser le président louer deux anciens présidents, Dailly et Boussingault, et de permettre que la mémoire de ces éminents confrères fût tour à tour honorée par le discours funèbre du président et par l'éloge scientifique du secrétaire perpétuel. Comment d'ailleurs aurais-je pu louer Dailly, mon excellent beau-frère, mon excellent ami? Tout ce que sur les bords de sa tombe a dit M. Lecouteux était si juste et si honorable que je n'aurais certainement pas pu mieux dire. Dailly n'était pas seulement aimé dans notre Société, mais il était profondément respecté comme l'héritier d'un nom illustre dans l'agriculture, et comme l'homme du devoir et du travail. Ce qu'il m'appartient de rappeler aujourd'hui, c'est qu'il nous a laissé dans son testament un souvenir de son affection et de sa générosité et que son nom figurera parmi nos donateurs, pieusement inscrit sur nos murs. Quant à Boussingault, j'essaierai prochainement de retracer sa carrière, s'il est possible toutefois d'énumérer et de grouper l'étonnante variété de ses découvertes scientifiques et de les ramener dans l'ordre des principes qui président à l'économie rurale ; mais combien je me félicite d'avoir été devancé par les discours excellents qu'au nom de la Société d'agriculture notre président, M. Lecouteux, et notre confrère, M. Schlœsing, au nom de l'Académie des sciences, ont prononcés le jour des derniers adieux.
Les deux pertes de Dailly et de Boussingault sont cruelles, parce que tous les deux, dans la pratique et dans la science, étaient les représentants les plus autorisés de l'agriculture ; mais quelle que soit la sincère douleur que
j'éprouve en vous parlant de ceux dont nous n'entendrons plus la voix, je n'oublie pas qu'ils eurent le grand bonheur et le grand honneur de faire partie, l'un pendant trente ans, l'autre pendant quarante ans, de notre Compagnie et qu'ils resteront pour nous comme des exemples et des modèles que nos successeurs devront chercher à suivre et à égaler.
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