‹ Mélanges scientifiques et littéraires (volume 3)Chapitre 40 sur 67 · DE BOUCHARD AT · texte numérisé non relu

DE BOUCHARD AT

l'alimentation, et dans l'étude des organes de la digestion, ainsi que des produits alimentaires.

En 1825, la médecine cherchait encore à déterminer Jes phénomènes qui se succèdent dans les organes de l'homme pendant l'acte de la digestion. L'Académie des sciences ouvrit un concours pour déterminer ces phénomènes par une série d'expériences chimiques et physiologiques. La question fut traitée par Leuret et Lassaigue et examinée dans les cours de Dumas et de Liebig.

C'est cette étude que reprit et poursuivit Bouchardat avec la collaboration de Sandras, médecin de l'hôpital Beaujon, et qui se termina par cette proposition que l'homme avait plusieurs digestions suivant la diversité de ses aliments. Il se trouvait alors en présence de cette ancienne théorie que les aliments sont d'abord transformés en une sorte de bouillie, le chyme; que cette bouillie, ce chyme, se sépare en deux parties : Jes matières, qui sont rejetées au dehors, et le chyle qui, versé dans le sang, répare continuellement le liquide nourricier.

Bouchardat et Sandras reconnurent et soutinrent que les déjections des substances protéiques et gélatineuses s'effectuent principalement dans l'estomac; que les aliments dissous sont immédiatement absorbés dans cet organe et de là transportés dans le sang : c'est la digestion stomacale ; que les matières grasses, liquéfiées par la température du corps, sont puisées dans les intestins par les chylifères : c'est la digestion intestinale; que la dissolution des matières féculentes, s'opérant à l'aide d'un principe spécial, sécrété principalement par le pancréas, commence dans l'estomac, mais s'accomplit surtout dans les intestins et que le liquide qui en résulte est absorbé non par les chylifères, mais en partie par les

vaisseaux de l'estomac et par les plus fines ramifications de la veine porte : c'est la digestion mixte.

Les célèbres travaux de Claude Bernard sur le suc pancréatique ont confirmé, sur bien des points, les conclusions de Bouchardat.

Une fois maître de la marche et des incidents de la digestion, Bouchardat reconnut plus aisément l'influence des aliments sur la digestion même et précisa la mesure dans laquelle l'alimentation des aliments est nécessaire pour entretenir la vie de l'homme.

Dans la thèse qu'il présenta au concours pour la chaire d'hygiène en 1852, Bouchardat avait disserté sur les effets de l'alimentation insuffisante, et l'alimentation est insuffisante quand elle n'est pas, soit parla quantité, soit par la qualité, proportionnée àladépense des forces humaines.

La diminution du corps humain, la perte de la chaleur vitale lui en fournissaient des preuves; car, pour l'homme, comme pour l'animal, il est une limite de poids, au delà de laquelle la vie s'éteint. « L'alimentation, disait Bouchardat, est donc le problème de la vie quotidienne, et ce problème se résout tous les jours dans la cuisine, si l'on ne veut pas qu'il se résolve fatalement dans la pharmacie. »

Parmi les matières alimentaires, Bouchardat a consacré toute son attention aux aliments de calorificationque Liebig appelait aliments respiratoires, et qui ont pour objet d'entretenir la chaleur animale et le fonctionnement du corps humain. On place dans ce groupe les sucres et les féculents, les corps gras et les alcools; et, eu effet, ces substances proviennent toutes de transformations qui les rattachent les unes aux autres et disparaissent de l'économie humaine, en donnant, sous l'in-

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fluence de l'oxygène, de l'acide carbonique et de l'eau.

C'est ainsi qu'il fut amené peu à peu, et le premier, à constater l'existence de la glycose dans le sang- des glycosuriques et à formuler le traitement des diabétiques avec une précision victorieuse qui attache son nom à la guérison de cette terrible maladie.

Le grand mémoire sur la glycosurie n'a pas été dépassé. Ses conclusions, au point de vue du traitement, demeurent intactes, et le diabète, pour Bouchardat, reste un titre de gloire.

Peu importe qu'il ait trouvé dans le laboratoire de Vauquelin ses premières vues sur le diabète. C'est dans le laboratoire de THôtel-Dieu qu'il fit toutes ses expériences et qu'il se créa dans la médecine proprement dite une spécialité devant laquelle s'inclinèrent les plus grands médecins de son temps. J'ai dit que Chomel avait créé la clientèle diabétique de Bouchardat. Il faut dire encore que Claude Bernard la continua et la soutint. Les grandes découvertes de Claude Bernard n'ont nullement contredit ou diminué les travaux de Bouchardat.

Bouchardat avait cru tout d'abord que le sucre produit par le foie des glycosuriques provenait d'un excès d'alimentation et que les phénomènes de cette maladie s'accomplissaient uniquement dans le tube digestif.

Claude Bernard donna une autre cause à ce travail anormal du foie. Il montra que la glycosurie ne découlait pas seulement de l'alimentation, mais des influences nerveuses s'exerçant sur le foie au point de déterminer une superproduction de glycose.

Une meilleure interprétation des phénomènes de cette maladie ne changeait pas les conclusions thérapeutiques

de Bouchardat, et le temps n'a fait que fortifier le succès du traitement qu'il avait inventé. Bouchardat eut donc raison de se donner publiquement à lui-même ce témoignage que nous devons recueillir et garder.

« J'attache une importance capitale à ces travaux que je poursuis sans relâche depuis quinze années. J'en ai été récompensé par la satisfaction la plus douce qu'un médecin puisse éprouver, c'est de sauver la vie, par des recherches originales, à des malades condamnés à une mort certaine (1). »

Si nous prenons le Traité d'hygiène pour suivre Bouchardat dans l'étude des aliments, nous le voyons s'attacher à l'étude des liquides plutôt que des solides. En effet les liquides semblent avoir dans l'alimentation une influence plus importante que les aliments solides, parce qu'ils se renouvellent sans cesse pour donner à la digestion son caractère, tandis que les aliments solides varient à chaque repas, se mêlent dans l'estomac et n'ont jamais sur l'organisation l'effet permanent d'une boisson prise régulièrement. L'eau, le lait, l'alcool furent successivement étudiés par Bouchardat dans leurs éléments essentiels et dans leur action sur l'organisation humaine. Ce sont des études qui vous appartiennent aussi bien qu'à l'Académie de médecine ou à l'Académie des sciences.

La question des eaux potables, c'est-à-dire des eaux naturelles, propres et agréables à boire, est une de celles qu'étudient sans cesse les chimistes et les médecins, qu'il étudia la première dans le laboratoire de Vauquelin, et qu'il n'abandonna jamais. A l'Académie de médecine et à la Société nationale d'agriculture, dans Y Annuaire

(1) Annuaire de thérapeutique , 1846.

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des eaux de la France et dans son Annuaire de thérapeutique, il soutint tour à tour qu'on ne peut se prononcer sur la salubrité des eaux potables qu'en considérant l'état de santé des populations et non pas seulement en argumentant sur l'analyse chimique ; car les eaux potables dont l'usage continu détermine des endémies, ne doivent leur influence nuisible ni à l'absence ni à la présence d'un corps chimiquement défini. Si les claires eaux des montagnes donnent les goitres et conduisent au crétinisme, c'est que ces eaux renferment des matières organiques. D'ailleurs les eaux potables suspectes perdent leurs mauvais principes au contact du feu qui les épure par l'ébullition. En temps d'épidémie, l'eau bouillie est un préservatif souverain. Voilà des questions qu'il a parfaitement étudiées.

Le lait fixa toujours son attention, et les expériences sans nombre qu'il fit àl'Hôtel-Dieu, tandis que Quévenne les renouvelait à la Pitié, ont été recueillies par lui, comme nousl'avons déjà dit, dans ses grands mémoires sur le lait et sur les diverses espèces de lait. D'abord, avec Sandras, il suivit le lait dans les diverses opérations de la digestion et reconnut les trois phases de la digestion du lait ; mais avec Quévenne, il analysa les différentes espèces de lait, lait de femme, lait de vache, de chèvre, d'ânesse. Il admettait que le lait, séparé complètement de ses globules, forme une solution parfaite de caséine, d'albumine, de sucre de lait et de matières minérales. M. Duclaux, dont les remarquables travaux ont pris tant d'autorité, paraît avoir démontré qu'en fait de matière albuminoïde, le lait ne contient que de la caséine à divers degrés de solution ; mais l'opinion de Bouchardat a été jadis et très longtemps partagée par de très grands chi-

mistes. Il n'ajouta rien aux recherches de nos confrères Reiset et Peligot sur les influences qui modifient, chez la vache, la quantité et la qualité du lait; mais bien avant les expériences de Yoelcker, il avança que la falsification des laits venait presque toujours et tout simplement de la soustraction de la crème et de l'addition d'eau. Enfin il est un des premiers qui aient recommandé le régime lacté comme un remède et comme un aliment complet. L'alcool et les boissons alcooliques ont été soumis par Bouchardat aux mêmes investigations . Sandras et lui semblent avoir soutenu les premiers que l'alcool était absorbé rapidement par l'estomac et passait dans le sang artériel ; mais ils avaient avancé un peu trop absolument que l'alcool était absorbé définitivement et qu'il ne pouvait être éliminé du corps humain. Dans une contre-épreuve couronnée par l'Académie des sciences, Lallemand, Perrin et Duroy soutinrent le contraire en retrouvant l'alcool dans le cerveau et dans diverses parties du corps. — Bouchardat crut alors pouvoir expliquer ces résultats contradictoires, en proposant de dire que l'alcool se transforme dans le corps humain, suivant l'importance de la dose absorbée. Est-il nécessaire d'ajouter que ces expériences le conduisirent à cette conviction que l'alcoolisme était une des causes les plus fréquentes des maladies de l'esprit et du corps? Et cette conviction ardente et profonde n'a-t-elle pas été le mobile de ces conférences populaires où il venait entretenir les ouvriers de ses travaux scientifiques, et exprimer les angoisses d'un cœur généreux ? Combien il aimait alors à citer des passages de Jules Simon, « ce philosophe que nous aimons tant, disait-il, parce qu'il aime le peuple » ; et les applaudissements éclataient de toutes

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parts lorsqu'il montrait l'ivrognerie, victorieuse en Russie et en Angleterre, venant s'abattre aux pieds de l'armée française !

A peine sortons-nous du cadre de l'hygiène privée, du cadre de l'hygiène humaine pour entrer dans le domaine de l'hygiène publique, de l'hygiène sociale, que nous retrouvons Bouchardat poursuivant le problème et appliquant le principe de la misère physiologique.

L'alimentation, on l'a dit depuis longtemps, est, pour le corps de l'homme, ce que le charbon est à la machine.

Supprimez l'alimentation, supprimez le charbon, le corps humain, la machine se refroidit et s'arrête. « Le froid, c'est l'ennemi, s'écrie Bouchardat; le froid, c'est la mort. » Tout l'effort de l'homme doit être d'entretenir la chaleur qui est la vie elle-même, et de combattre cet appauvrissement graduel de l'économie humaine, que Bouchardat a appelé d'un nom désormais accepté par la science : la misère physiologique. La misère physiologique, c'est la rupture de l'équilibre entre la recette et la dépense des forces vitales. C'est la mort pour le pauvre comme pour le riche.

Je ne connais rien qui doive faire plus d'honneur à la mémoire de Bouchardat que l'ensemble de ses travaux sur l'hygiène du pauvre. Pauvre lui-même quand il est arrivé à Paris, il aimait les pauvres et les traitait comme des amis. Il les visitait avec les dames de charité de son quartier, parmi lesquelles se trouvait Mme Biot. Il les étudia dans leurs mœurs, dans leurs besoins, dans leur vie, dans leurs souffrances, et il n'a cessé avec le cœur le plus chaleureux, mais avec une fermeté suivie, de leur dire la vérité. « La science est une belle chose, belle surtout quand elle se couronne de charité pour le

service des humbles. C'est cette science couronnée que j'ai eu le bonheur de rencontrer sous votre toit hospitalier. » Ainsi s'exprimait un étranger, un pasteur suisse, M. Dunod, en lui dédiant une conférence sur l'eau-devie. Administrateur du bureau de bienfaisance pendant quarante ans, Bouchardat a donc vu, de ses yeux vu la misère. Il a inspecté les habitations, touché les vêtements, constaté l'alimentation du pauvre et il a conclu par ce mot décisif : « La résistance insuffisante ou irrégulière au froid extérieur est le symbole le plus net de la misère. »

C'est qu'en effet, le travail excessif épuise les ressources de calorification et livre le corps épuisé aux attaques de la température. Les habitations ne sont pas aussi insalubres par les mauvaises odeurs qu'entraînent les immondices, par l'étroitesse des chambres et la privation de lumière que par l'absence de chauffage. L'alimentation n'est insuffisante que parce qu'on ne prend pas les aliments nécessaires à la respiration et à l'alimentation. Les suites de la misère physiologique sont avant tout les scrofules, la phtisie et le scorbut, sans compter toutes les maladies aiguës qui peuvent être causées par des refroidissements.

Aussi Bouchardat n'a-t-il pas eu de peine à prouver, dans ses conférences sur l'influence salutaire du travail, que pour combattre l'appauvrissement inévitable de la machine humaine, les meilleurs moyens étaient, au point de vue physique, l'entretien de la chaleur animale par le jeu régulier des organes, par l'exercice, par le travail et, au point de vue moral, l'accumulation des produits du travail par l'économie, la prévoyance et les sentiments de famille.

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Si l'administration du bureau de bienfaisance du quartier de la Cité avait donné à Bouchardat l'occasion de combattre dans la pratique et dans la théorie la misère du pauvre, cinquante années d'expérience dans l'administration de l'Assistance publique lui ont permis de formuler sur l'hygiène des hôpitaux: des conclusions très personnelles et du plus haut intérêt.

Les hygiénistes de sentiment, comme il a appelé quelques-uns de ses confrères, ont mis en première ligne des principes qui sont d'ordre secondaire. Il n'y a aucune différence de mortalité entre les grands et les petits hôpitaux. Assurément la situation de l'hôpital, le bon aménagement des différentes constructions, les procédés de ventilation ont une incontestable utilité, mais tous ces moyens n'ont pas répondu aux espérances et n'ont pas empêché la propagation de certaines maladies.

Bouchardat a donc mis en pleine lumière, que la cause du mal est la réunion en grand nombre de certaines maladies dans le même local, et que le seul remède est la dispersion ou l'isolement, autant que possible, de ces maladies, et il concluait qu'il faut tou t faire pour retenir, par les secours donnés à propos, les enfants au domicile de leurs parents. Il ajoutait que la Ville de Paris a le devoir de créer au plus tôt, loin des centres habités, un hôpital pour les varioleux, un hôpital poulies diphtériques, un hôpital pour les enfants atteints de la rougeole et de la scarlatine. Il eut aussi l'honneur de classer parmi les affections infectieuses la fièvre puerpérale et de convaincre un spécialiste célèbre, M. Depaul lui-même.

Il est intéressant de remarquer que Bouchardat ne réclama pas un hôpital spécial pour le traitement de la

lièvre typhoïde. Louis et Chomel croyaient à la contagion de cette maladie. Bouchardat distingue : « Si, bien portant, vous venez tout à coup dans le milieu où règne la fièvre typhoïde, vous pouvez en subir les atteintes par la disposition particulière de votre tempérament. Si, au contraire, vous habitez le milieu qui est infesté, vous avez toute chance de profiter du bénéfice de racclimatation. » Il appliquait le même raisonnement aux jeunes soldats pour expliquer l'excédent de mortalité des militaires sur les civils. « On provoquait, disait-il, cette mortalité , en réunissant dans des grandes salles les jeunes gens de la campagne qui n'ont pas subi racclimatation des maladies spécifiques: scarlatine, rougeole, fièvre typhoïde. » « On gagne la fièvre typhoïde, disait-il encore, cent fois plus facilement par les eaux contaminées que par l'atmosphère empestée. » La contagion du microbe typhoïdal se produit dans les organes de la digestion plutôt que dans les organes de la respiration. Depuis sa thèse de docteur qu'il avait faite en 1832, sur les déjections cholériques, il ne cessa de professer cette opinion, et il croyait si peu à l'influence pestilentielle des déjections, que, pendant les vingt-deux années qu'il passa à lTIôtel- Dieu, il venait, très tranquillement, quelquefois avec ses fils, pêcher à la ligne, sur les dalles encore infectées des vidanges de l'Hôtel-Dieu.

Quoiqu'un des premiers, dès 1840, il ait étudié les productions microscopiques qui atteignent l'homme dans ses aliments et sa santé et qu'il ait cherché à reconmiîlre et à combattre les parasites des végétaux, les découvertes de Pasteur le surprirent et ébranlèrent quelquesunes de ses opinions. « Ces microbes, disait-il à M. Pouchel, il y a une dizaine d'années, sont de vilaines petites

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bètes qui me gênent beaucoup. Toutefois, je ne suis pas leur ennemi; si j'étais jeune comme vous, je voudrais les étudier et les bien connaître; c'est de ce côté qu'est l'avenir de la science. » Et, il y a quatre ans, il imprimait ces paroles qui sont un acte de soumission : « J'ai la plus grande foi dans l'avenir de l'inoculation préventive de la fièvre typhoïde. » Avec cette bonne foi qui est l'honneur du vrai savant, Bouchardat se décida à devenir microbien, et il orna la dernière édition de son Traité d'hygiène des discussions qui ont divisé et agité l'Académie des sciences et l'Académie de médecine.

Il est bien plus facile de traiter l'hygiène des villes que l'hygiène des campagnes. La raison en est très simple. Toutes les villes se ressemblent au point de vue de l'hygiène; elles ont, pour ainsi dire, le même tempérament, les mêmes mœurs, les mêmes organes ; elles doivent avoir la même hygiène. 11 n'en est pas de même des campagnes, où l'hygiène varie suivant les climats, suivant les aliments que produisent les climats, suivant les habitudes qu'entretiennent les traditions locales.

Aussi, tout occupé de reconnaître les diverses règles des principales hygiènes, Bouchardat, malgré sa passion pour les populations et les intérêts agricoles, se réduisit à des jugements d'ensemble sur l'hygiène des campagnes. Ce qu'il n'essaya pas avec la médecine, il le réussit avec l'histoire. Ce que nos confrères Léonce de Lavergne, Doniol, Levas seur, Baudrillart ont fait et font encore dans de grands ouvrages avec tant d'autorité, de mérite et de succès, Bouchardat le tenta et l'exécuta en quelques pages.

Un jour, il trouva dans V Annuaire historique de T Yonne la description inédite de l'élection de Yézelay

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par Vauban : de ce canton de Vézelay dans lequel il possédait une petite ferme et un petit vignoble.

En voyant surgir devant lui le tableau des populations rurales de sa chère Bourgogne, à cent cinquante ans de distance, il fut saisi, et comparant la misère du xvne siècle à la prospérité du xixe, il porta devant l'Académie des sciences la comparaison du passé et du présent au point de vue de la propriété, de la culture et de l'hygiène de son pays natal. « Grâce à Dieu, dit-il, et à notre grande Révolution, tout est bien changé. Le peuple qui cultive la terre la possède en grande partie. Le sol est aujourd'hui la caisse d'épargne de la propriété. La propriété divisée a renouvelé la culture et créé la fortune de tous. La terre produit plus et vaut plus entre les mains de celui qui la cultive. Les sentiments de la propriété et de la famille sont seuls capables de faire le progrès social. L'aisance accompagne la douceur des mœurs et conduit à la moralité. »

Et puis dans un second mémoire, examinant les changements opérés dans l'alimentation, le vêtement et le logement des habitants de la campagne, il jette, dans un troisième, ses vues sur les institutions agricoles de l'avenir. Il entrevoit le mouvement qui s'emparera un jour de la société française et la précipitera dans l'éducation technique de l'agriculture comme de l'industrie. Il traite en quelques mots de la division du sol et de la division des parcelles, des irrigations et des défrichements, des voies de communication et des chemins de fer, et il finit par ces mots : « Ayons confiance en nous-mêmes et aimons la France. » Assurément Bouchardat aimait la France, mais il la voyait surtout dans le pays d'Avallon. Assurément, il aimait l'agriculture, mais il la jugeait

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parles intérêts agricoles de l'Avallonnais, et le patriotisme local s'empara, sans qu'il s'en doutât, de la direction de ses études scientifiques.

Chez tous les hommes distingués, il y a plusieurs hommes qui, dans le cours de la vie, se suivent, s'accordent et parfois même en apparence se contredisent. Dans la carrière si pleine de Bouchardat, on distingue très nettement des courants parallèles dont il est facile de distinguer les sources différentes.

Le neveu du pharmacien Bouchardat a toujours appartenu à la Faculté de médecine, le petit-fils du vigneron Baudoin a toujours appartenu à notre Société d'agriculture, et pour le prouver, il me suffit de reprendre Bouchardat au début de sa carrière, et de vous rappeler avec quelle passion il resta fidèle aux souvenirs de son enfance.

Le jeune étudiant de Paris avait toujours vécu de mémoire et de cœur avec sa famille et ses amis d'Avallon. Tous les ans, il faisait le pèlerinage de la maison et des champs paternels. Il s'était marié à Avallon et il voulut que ses enfants fussent élevés à Avallon. « Je suis vigneron, de cœur et de naissance », dit-il, un jour, dans une conférence à des ouvriers, et il était vigneron plus qu'il ne le croyait; je dis vigneron et je ne dis pas viticulteur; car, si vous voulez rappeler vos souvenirs, vous reconnaîtrez avec moi qu'il a toujours jugé les problèmes de l'agriculture en vigneron plutôt qu'en agriculteur. En quelques traits, Bouchardat se peint lui-même. Il ne croit pas aux grandes organisations agricoles; il se défie

des spéculations et des améliorations à longue échéance ; il s'élève contre les travaux qui ne sont pas productifs. Attentif, sévère, persévérant, homme de méthode, d'habitude et de détail, il n'a confiance que dans les efforts répétés d'un travail volontairement énergique. Il puise ses forces dans le sentiment non pas seulement de la propriété, mais de sa propriété. Il trouve ses devoirs dans l'exploitation de son coin de terre, et il met sa gloire et son savoir à calculer d'avance les profits de ses économies. « L'habitant des campagnes, dit-il, ne doit pas connaître la fatigue, quand il cultive le fonds qu'il possède, le fonds qu'il doit laisser à ses enfants. » Un peu plus loin, il reprend : « En agriculture, on gagne plus et plus vite en perfectionnant qu'en s'étendant. » N'est-ce pas un vrai propos de vigneron et de petit propriétaire? Pour lui, le travail personnel s'exerçant avec une ardeur soutenue sur le champ paternel constitue, suivant son expression, « le bon travail dans un bon but », et la supériorité du travail personnel, qui était jadis le propre du vigneron, lui paraît le salut commun du cultivateur et le dénouement de la crise qui tend aujourd'hui à transformer la propriété rurale et l'agriculture elle-même.

La vie a de singuliers hasards.

Dans le mémoire sur les cépages de la Bourgogne, Bouchardat nous apprend que son grand-père Baudoin avait, depuis soixante ans, réuni dans un pelit vignoble tous les cépages bourguignons; que les collections réunies dans ce petit vignoble avaient été précieusement conservées par son père, et qu'il en prit scientifiquement la direction vers 1840. Au champ d'expériences de la vigne héréditaire, il en joignit plusieurs autres qui le rendirent assez malheureux; car toutes ses vignes furent détruites

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parla gelée de 1860. L'une de ces vignes, dans les marnes supraliasiques, produisait le vin de Girolles, plein de force et de bouquet; l'autre, sur les calcaires oolithiques, des vins légers et un peu plats. La diversité de ces cépages et de ces récoltes l'entraînèrent à des études et à des expériences contradictoires, puis à l'espérance, enfin peu à peu à l'ambition de déterminer la nature des cépages les plus propres à relever la vieille réputation des vins d'Avallon.

Au xviii0 siècle, cette réputation s'étendait au loin. Je ne sais si Bouchardat connut une certaine thèse de médecine soutenue à Paris le 23 mars 1733, par un jeune Avallonnais. Dans cette thèse, le prédécesseur de Bouchardat, son émule en patriotisme local, soutenait qu'aucun vin n'était supérieur, en Bourgogne, aux vins d'Avallon; et Courlépée, dans une description du duché de Bourgogne, disait : «L'air pur qu'on respire à Avallon, la bonté des fruits et des légumes, la finesse des vins contribuent beaucoup à y conserver la vie. » A cette époque, le territoire était en grande partie occupé par des religieux, des nobles ou des bourgeois qui, tenant à la qualité plus qu'à la quantité, faisaient, pour eux-mêmes, d'excellent vin avec les pineaux noir et blanc. Les vins étaient moins colorés et moins capiteux que les vins du Beaunois; mais ils étaient très fins et tenaient leur rangsur les bonnes tables de Paris. Quand le vignoble des religieux fut divisé en petites propriétés, le commerce se substitua à la consommation locale; on abandonna la culture des pineaux qui est peu productive, on sacrifia la qualité à la quantité et on chercha à faire beaucoup de vin plutôt que du bon vin. Bouchardat reprend la culture du pineau noir et du pineau blanc, condamne l'usage des

verreaux, patronne la restauration des célèbres cots de Bourgogne qui donnent du corps et de la durée aux vins délicats. Malgré tant d'efforts judicieux, il ne parvient pas à proscrire l'usage des gamays qui ont l'avantage de donner d'abondants profits et de se défendre si bien contre la gelée, qui est le fléau des vignes de l'Yonne. Entre nous, il n'est pas certain que le très sensé propriétaire de la vigne de Girolles n'ait pas quelquefois pratiqué ce que ne conseillait pas le savant professeur de Paris. Bouchardat savait compter et il finit peut-être par faire beaucoup de vin, à défaut de bon vin. Toutefois, vers la fin de sa carrière, il émit la pensée que dans la Basse-Bourgogne, où si souvent la vigne gèle, où le raisin mûrit mal, on devrait acclimater avec succès les cépages qui donnent les vins du Bhin; mais il ne recommanda jamais les vignes américaines, qu'il qualifiait de porte-graines du phylloxéra.

L'étude et la comparaison des cépages avaient été, dans les vignes de l'Avallonnais, la préoccupation constante de Bouchardat. La classification des cépages de la France reste dans ses mémoires et dans ses livres le caractère distinctif de sa carrière de viticulteur; car s'il s'occupe de la fabrication du bon vin et de la construction des bonnes caves, s'il critique l'usage du plâtre et des colorations artificielles, il est toujours viticulteur : il n'est pas fabricant ou négociant.

Qu'il cherche la vérité par l'analyse dans le laboratoire, par le travail dans des champs d'expérience, par les recherches dans les auteurs viiicolcs, Bouchardat cède à la môme passion de connaître la valeur des divers cépages et leur influence sur la qualité des vins. De même qu'un médecin hygiéniste commence par étudier la na-

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ture et le tempérament de celui dont il veut conserver ou améliorer la santé, de même Bouchardat travaille à reconnaître les diverses natures des cépages pour en déterminer les conditions d'existence, en régler l'hygiène et préparer l'abondante et bonne récolte.

Il a écrit avec raison, dès 1840, que les travaux sur la culture de la vigne étaient peu nombreux; que si les laboureurs étaient des routiniers, les vignerons l'étaient bien davantage ; que la source du progrès et du profit en viticulture était dans l'étude des variétés de vignes et dans la bonne culture de ces variétés, et que les consommateurs étaient dans la plus grande erreur, quand ils croyaient que les vins diffèrent par les contrées qui les ont produits, sans tenir compte de la nature des cépages qui y sont cultivés, « Je me résume, disait-il un jour, en terminant ses Observât io ns sur les boissons alcooliques, je conseille aux consommateurs riches et instruits de se préoccuper davantage du plant, de l'exposition et de Tannée que du pays de production. » Toute sa doctrine est dans ces trois lignes.

Une question devait naturellement découler de cette étude acharnée des divers cépages cultivés en France ou figurant dans les collections, c'était la question de savoir comment on pourrait perfectionner, développer et fortifier les vignes nationales, et comment on pourrait remplacer les vignes vieillies ou malades par des variétés nouvelles et vigoureuses, maintenir la supériorité du vignoble français en tirant de lui-même les éléments nécessaires à sa restauration : en un mot, entretenir les vignes en bon état, mais aussi prévoir le cas où il conviendrait de les remplacer. Voilà la pensée dominante de ses efforts.

Après avoir remarqué que la limite de la dégénérescence de la vigne abandonnée sans culture est différente pour chaque variété en particulier, et que cet abandon peut conduire à des modifications assez sensibles pour créer des sous-variétés, il combattit cette opinion extrême que les variétés sont stables, et cette autre opinion, que les cépages transportés d'un pays dans un autre perdent de leur caractère propre, pour prendre le caractère des cépages de la région.

Il soutint qu'en plaçant les cépages dans des conditions particulières de culture, on peut déterminer des changements tels que ces individus modifiés constituent des sous-variétés parfaitement distinctes, et qu'ainsi on peut obtenir à volonté des produits supérieurs par la qualité ou la quantité au moyen des boutures ou du provignage. Ce n'est donc pas des conditions extérieures de terrain et de température que Bouchardat attend comme par hasard le perfectionnement de la vigne, mais de l'industrie de Thomme lui-même. « Il ressort, dit-il, de tous les faits exposés dans mon mémoire, que le moyen le plus sûr et le plus rapide de perfectionner nos vignes, c'est d'observer avec le plus grand soin nos variétés éprouvées par une longue culture, d'être toujours vigilants pour ne pas laisser passer l'occasion d'utiliser les modifications individuelles qui se montrent, de temps A autre, sur les branches de nos ceps, et qui, propagées à propos, doivent donner naissance à des sous-variétés remarquables. »

On voit qu'en agrandissant toujours le cercle de ses études, il y demeure enfermé, et le mémoire sur la dégénérescence et le perfectionnement des cépages devait être naturellement suivi par l'examen de l'influence des semis

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de vignes sur la création des nouveaux cépages. « Je suis, dit Bouchardat avec autant de logique que de bon sens, un partisan très décidé des semis de vignes. Il n'est pas de jouissance plus pure qu'on se réserve pour ses vieux jours, quand on a créé des variétés nouvelles par des semis. » Mais combien cette méthode est incertaine? N'a-t-elle pas en vérité tout l'attrait et tout le danger d'une aventure? Peut-on espérer sérieusement que les semis régénèrent les vignes, quand on sait qu'il faut vingtcinq ans pour exécuter complètement une expérience avec un semis de raisin à vin, et ne vaut-il pas mieux compter sur les soins de l'homme pour éloigner des vignes les causes de dégénérescence, les maintenir dans leurs aptitudes natives, et profiter des accidents heureux pour les perfectionner?

Qu'on relise les mémoires sur les cépages de la Bourgogne, du Centre de la France, du Midi, mémoires qui sont pour la plupart insérés dans les Recueils de nos travaux, et l'on reconnaîtra que Bouchardat continua par des études spéciales et considérables l'ouvrage du comte Odart sur l'ampélographie universelle : ouvrage que notre vénéré président M. Chevreul a honoré d'un rapport si élogieux.

Le gouvernement avait si bien reconnu la supériorité de ses connaissances et la sûreté de ses jugements, qu'il avait nommé Bouchardat président de la Commission permanente des vignes, instituée au Ministère de l'agriculture et du commerce.

C'est pendant sa présidence qu'en 1847, une maladie nouvelle éclata en Angleterre et sévit dans tous les vignobles français. Notre confrère, Montagne, le premier, décrivit dans une de nos séances, le 1er mai 1850, la non-

velle maladie qui consistait en une moisissure du caractère le plus pernicieux et qu'on rapporta au genre oïdium.

Tandis que Dumas fait faire des expériences à Versailles par Hardy, sous la direction de notre président M. Duchartre, et tente de combattre l'oïdium par la Heur de soufre, Bouchardat est chargé d'étudier sur la magnifique collection réunie au Luxembourg par Chaptal et Decazes la résistance relative des divers cépages à l'action destructive de l'oïdium. Les observations de Bouchardat ont porté sur deux mille variétés et ont été classées, en 1 853, dans le Traité de la maladie de la vigne. Il aurait dû dire d'une maladie de la vigne.

Combinant les recherches d'érudition avec ses observations personnelles, et soutenu par une correspondance qui s'étendait sur tous les points de la France, il put déterminer quelles variétés de cépages paraissaient devoir subir plus promptement les attaques de l'oïdium et les méthodes de culture susceptibles de prévenir l'explosion de cette maladie.

Il tira de ses études ces conclusions : que l'oïdium sévit avec plus d'intensité dans les sols très riches et profonds que sur les coteaux ; que les vignes cultivées en treilles élevées avaient souffert davantage de la maladie que les vignes basses, et it expliqua ce fait par cette raison que les vignes élevées en treilles sont de vieux ceps, tandis que les vignes basses sont des vignes jeunes ou rajeunies : ce qui lui faisait dire que le provignage était un des meilleurs procédés de culture pour combattre l'envahissement de la maladie. Ne vous semble-t-il pas intéressant, n'est-il pas curieux de voir, au même moment, Dumas parler en médecin et chercher dans le soufre la guérison de roïdium, et Bouchardat

DE BOUCHARDAT. 189

parler en hygiéniste et chercher à prévenir la maladie par des procédés de culture?

Ces deux directions d'étude qui tendent, Tune à combattre les effets et l'autre à rechercher les causes, se sont suivies sans s'exclure et se retrouvent encore dans les mémorables discussions qu'ont soulevées les invasions du phylloxéra et du mildew. Quand le phylloxéra étendit ses ravages, Bouchardat donna sa consultation dans le recueil de nos Mémoires, sous le titre de : Vignes phylloxérées; Etiologie, prophylaxie ; Traitement, pronostic. « Il n'y a pas, dit-il, de concurrence entre les physiologies, l'une végétale, l'autre animale. Il n'y a pas non plus deux hygiènes : il n'y en a qu'une, qui a pour but, pour les végétaux comme pour les animaux, de connaître les causes des maladies. » Mais bientôt il se trouva dépassé par une nouvelle génération de savants qui se jetèrent dans la mêlée avec une généreuse ardeur. Notre confrère suivit seulement de loin le mouvement de défense et de résistance dont l'Académie des sciences et plus tard l'Administration finirent par accaparer la direction ; mais toujours considéré comme un maître, il fut consulté et écouté, et c'est à la Société nationale d'agriculture que Bouchardat vint confier ses observations qui avaient un juste retentissement dans le monde savant. Au fond du cœur, il resta fidèle à ces chères vignes nationales, à ces vignes françaises qui n'avaient pas été, suivant lui, assez bien traitées et assez honorées; et la plus légère discussion l'aurait facilement amené à traiter de trahison la préférence qu'on croyait pouvoir donner aux vignes étrangères.

Dans les réflexions que lui avaient suggérées l'état du vignoble français, l'ignorance des viticulteurs, l'incerti-

190 ÉLOGK

tude des connaissances scientifiques et le danger de ces maladies qui envahissent en un moment et dévorent un pays tout entier, Bouchardat avait fini par reconnaître la nécessité de créer une école spéciale de viticulture.

L'école ampélographique du Luxembourg avait été conçue plutôt au point de vue de la botanique qu'au point de vue de la viticulture, au point de vue de la curiosité scientifique plutôt qu'au point de vue de la pratique industrielle. Bouchardat regarda comme la consécration de ses efforts, de ses travaux et de son enseignement la création de l'Ecole de viticulture de Montpellier. 11 vit s'établir une institution qui est à la fois, pour la viticulture, une école primaire, un hôpital et une galerie d'honneur.

Les savants éminents qui ont pris la direction scientifique ou qui se sont faits les collaborateurs de ce grand établissement, notre confrère M. Mares, Camille Saint- Pierre, Planchon, Foëx, Yiala, Lichtenstein, ont répondu aux espérances de Bouchardat et, en prenant sa succession, ont continué à l'enrichir des trésors de leurs découvertes.

Assurément, je pourrais vous rappeler encore bien des travaux qui mériteraient vos sympathies, mais nous risquerions de voir s'effacer les traits essentiels de celui qui fut par excellence le viticulteur de principe et de métier. Ce viticulteur était un vrai savant; mais quand ce savant dissertait sur la culture de la vigne et sur la composition des vins, il n'était plus alors un savant : c'était un orateur. Cet orateur avait la voix émue et le geste expressif, en invoquant, au nom de l'hygiène et de la science, ce breuvage magique, ce remède souverain, ce liquide vivant, qui, enfermé dans sa bouteille de

DE BOUCHARDAT. 191

verre, parcourt les âges de la jeunesse, de la maturité, de la vieillesse ; puis l'émotion le gagnait, vous vous en souvenez, et il finissait par savourer, pour ainsi dire, par les modulations de sa voix, les vins qu'il analysait et décrivait avec autant de vigueur que de tendresse.

M. le Dr Napias a raconté dans une charmante notice qu'en 1878 il assistait à un grand dîner offert au ministère de l'agriculture par M. Teisserenc de Bort, et qu'à la fin du repas, Bouchardat disserta d'une manière fine et piquante sur les vins servis à la table ministérielle. Que n'eût pas dit Bouchardat s'il n'avait pas été engagé à mêler lapolitesse à l'esprit en présence de ceux qu'il appelait les Grands de la politique et de la science, et s'il avait pu, devant des amis, terminer son petit discours en répétant les couplets d'Armand Gouffé en l'honneur des vins d'Avallon (1)1

Et qu'on ne dise pas que ce vigneron plaidait seulement la cause des bons vins de son pays ou des grands

(1) Dans ces couplets, Armand Gouffé chantait l'histoire de sa propre vie, qui se trouvait être l'histoire de la vie de Bouchardat :

Salut, ville de gloire, Honneur de ton canton.

A toi nous allons boire Et proclamer ton nom.

A vallon ! Avallon !

Si tu fournis des femmes Au malin Cupidon, Pour trinquer à ces dames Tu produis du vin bon.

Avallon ! Avallon !

Tu répares l'absence D'un papa bourguignon, Qui malgré la distance Par toi nous fait raison.

Avallon ! Avallon !

Amis, lorsqu'on nous prône Le Pomard, le Màcon Le Vougeot ou le Beaune, Avallon ! Avallon :

vins de Bourgogne dont l'éloge revenait sans cesse dans ses chaudes improvisations ; il était Français et très Français, quand il s'écriait dans un élan d'enthousiasme :

« Que peut-on placer au-dessus du Clos-Vougeot, du Montrachet, du Château-Laffite et du Sauterne? Quel vin incomparable que le Champagne des grandes années, quand il n'est pas gâté par le sucre ! Comme liqueur, peut-on trouver quelque chose qui approche de nos vins de paille du Jura et de ITïermitage? Oui, sous le triple rapport de la fécondité artistique de ses inventions, de son dévoûment aux idées généreuses, de la perfection de ses vins, la France n'est égalée par aucune autre nation! »

En entendant ces élans d'une admiration patriotique, en entendant ces paroles : « Que peut-on placer au-dessus du Clos-Vougeot? » il me semble que j'entends résonner le tambour. C'est un régiment qui s'avance. Devant le Clos-Yougeot, il s'arrête. Les soldats présentent les armes, et un jeune colonel, abaissant son épée, salue la gloire du vignoble français !

Le neveu du pharmacien Bouchardat appartient à la Facullé de médecine; le petit-fils du vigneron Baudoin appartient à la Société nationale d'agriculture; le fils de l'officier Bouchardat appartient à son pays.

Bouchardat était né militant, et quand, dans sa circulaire aux électeurs d'Avallon, il rappelait fièrement que son père avait devancé l'âge de la conscription pour combattre l'étranger pendant la Révolution, et qu'il avait quitté femme et enfants en 1814 pour résister à l'in-

DE BOUCHARDAT. 193

vasion, le sang coulait chaudement dans ses veines, et quiconque l'a entendu traiter l'hygiène du soldat ou les causes de mortalité dans Farinée française, a senti dans les coups de sa parole, les battements de son cœur.

Considérez son arrivée à Paris, sans fortune, sans appui, sa confiance dans l'avenir, sa résolution dans le devoir; parcourez les étapes que suit ce jeune homme sur la route d'une vie toujours disputée et toujours conquise; voyez les petites batailles qu'il livre sans relâche dans les examens et dans les concours dont il sort toujours victorieux, les grandes batailles qu'il renouvelle dans sa chaire de professeur contre des idées qu'il croit fausses et des erreurs qu'il veut détruire, son courage intrépide pendant les journées de juin 1848 et les épidémies de choléra, et dites si, dans le service de la science, il n'a pas apporté les qualités brillantes du service militaire.

La grande bataille de sa vie a été le concours pour la chaire d'hygiène. Cette chaire lui appartient : personne ne la lui a donnée; il l'a prise, et il a été le dernier professeur élu de la Faculté de médecine. Il tenait tellement à sa chaire que, dans ses dernières années, il avait coutume de commencer son cours en disant à ses élèves : a J'y suis encore, et j'y reste. » Dans son éloge d'Hippolyte Royer-Collard, il raconte que ce dernier, accablé par la plus cruelle maladie et n'étant plus que l'ombre de lui-même, se faisait transporter mourant à l'amphithéâtre et qu'il épuisa dans ses dernières leçons les restes de sa vie et de son éloquence. Il comptait, lui Bouchardat, il croyait qu'on le laisserait résumer jusqu'à la dernière heure ses méditations de soixante années. Il croyait qu'on le laisserait encore répéter ses belles leçons sur

la phtisie, le scorbut, la glycosurie, ou sur l'hygiène du laboureur, du vigneron, du soldat. Il croyait qu'on respecterait en sa personne celui qui ne devait sa réputation qu'à lui-même. Le décret qui mit Bouchardat à la retraite le frappa au cœur. C'est la première fois qu'il ne fut pas philosophe, et il montra ainsi qu'il n'était plus en possession de lui-même.

Il avait pourtant rempli sa vie, et sa vie tout entière, car il avait mené à la bataille deux compagnons, deux élèves parmi les meilleurs.

Comment ne pas louer Bouchardat d'avoir entraîné à sa suite, sur ses traces et sous ses ordres, ses deux fils dans la collaboration la plus intime et dans l'accord le plus parfait des opinions et des sentiments ! Il voulut que l'un d'eux fût élevé à Avallon comme lui, il voulut qu'ils vinssent tous deux travailler à Paris avec lui, et il eut le bonheur de les voir réussir dans la carrière de la science. L'un d'eux est aide-major, l'autre est professeur à l'Ecole de pharmacie. Tous deux ont laissé dans les œuvres de Bouchardat des traces de leur passage, de leur collaboration. Leurs succès étaient les siens, et dans l'épanchement de l'intimité, on aurait cru qu'en parlant de ses fils il parlait de lui-même : car si tous deux se plaisaient à l'imiter, il croyait revivre dans tous les deux. Jusqu'au dernier soupir, il n'a vécu que pour eux.

Bouchardat est mort, le 7 avril 1886, de faiblesse et d'inanition. Etrange ironie du sort ! Toute sa vie, il avait étudié la mort par l'alimentation insuffisante. Il a disparu de ce monde, vous vous en souvenez, dans un silence volontaire. Il a même essayé d'éteindre tout à coup le bruit de sa renommée. Si tous les corps savants s'étaient donné rendez-vous pour lui l'aire honneur, per-

DE BOUCIIARDAT. 195

sonne, suivant ses volontés dernières, n'a troublé le recueillement des derniers adieux.

Je voudrais répondre aux sentiments secrets qui avaient dicté cette résolution, en rappelant les paroles qu'il laissa tomber, sur la tombe d'un de ses meilleurs amis, Achille Richard:

« Dans ses derniers moments, dit Bouchardat, Richard « a dû se répéter à lui-même : J'ai bien rempli ma jour- « née. Toute ma vie a été consacrée à faire des choses a utiles ou à étendre la sphère des connaissances hu- « maines. J'ai fait tout le bien qu'il m'a été donné de « faire ici-bas. Ma conscience est tranquille, je puis « quitter le monde. » Et Bouchardat terminait par ces mots : « Efforçons-nous de l'imiter. »

En appliquant à la vie de Bouchardat l'éloge qu'il faisait de la vie de son ami Richard, je suis convaincu d'avoir pénétré jusqu'au fond de ses espérances; mais il faut, par un dernier effort, en publiant et en suivant ses derniers conseils, honorer sa mémoire tout à fait.

Bouchardat a laissé un testament, un testament pour tous ses amis, un testament que tous ses amis peuvent partager avec tout le monde, un testament qui est un trésor de vérités et de bons sentiments. « Vous me demandez, écrivait-il à un ami, les préceptes d'hygiène les plus importants, je vous répondrai : Bornez vos besoins et vos désirs; pensez, pendant que vous êtes jeune, à vous affranchir, vous et les vôtres, du dur esclavage de la misère. Avec un bon guide, étudiez votre santé : car il est plus facile de prévenir les causes des maladies que de les guérir.

« Travaillez chaque jour à fortifier votre corps par l'exercice, votre esprit par la méditation, par de solides

196 ELOGE DE BOUCHAHDAT.

lectures, par la recherche de la vérité; votre âme, en ne faisant jamais de mal à personne, et du hien le plus possible. Combattez vos passions : souvent elles ruinent le corps; songez à l'orgueil, cette maladie est très commune chez les gens du monde ; réjouissez-vous au contraire du bonheur des autres.

« Un grain d'ambition ne nuit pas, c'est un bon condiment moral. Souffrez enfin avec résignation les maux inévitables. Vous le voyez, les préceptes de la morale et ceux de l'hygiène se confondent en bien des points. »

L'antiquité avait dit avant Bouchardat : Il faut demander aux Dieux de conserver un esprit sain dans un corps sain : « Mens sana in corpore sano. »

DES

depuis le 22 juin 1887 jusqu'au 30 MAT 1888

Mes chers confrères

Le 30 mai 1788, le roi Louis XVI est en son Conseil. Le baron de Brcteuil, ministre secrétaire d'Etat, prend ses ordres. Le roi doit entendre un rapport sur la situation de la Société d'agriculture de la généralité de Paris. Il apprend avec satisfaction que, fondée par une ordonnance de Louis XV, le 1er mars 1761, cette Société, depuis 27 ans, a compté parmi ses membres les hommes les plus distingués de son royaume : Turgot, Bertin, Trudaine, Quesnay, Berthier de Sauvigny, Lamoignon de Malesherbes, Loménie de Brienne, de Paterne, Buffon, Bernard de Jussieu, d'Ayen, Duhamel du Monceau, de Turbilly. Darcet, de Guerchy, Thouin, Daubenton, Lavoisier, Tessier, Du Pont de Nemours, Vicq d'Azyr,

Broussonet, Parmentier. Il se fait rendre compte (ce sont les termes mêmes de l'ordonnance) « des travaux utiles auxquels la Société s'est livrée, de la correspondance qu'elle a établie, des différents prix qu'elle a décernés et des efforts qu'elle a faits pour améliorer les divers genres de culture et répandre l'instruction par l'exemple ». Il consent à s'associer personnellement aux efforts de ces hommes de talent et de bien, et pour assurer à la Société le prestige de l'autorité royale, il signe Pordonnance qui transforme la Société d'agriculture de la Généralité de Paris en Société royale d'agriculture de France. Il y a donc aujourd'hui cent ans, mes chers confrères, que notre Compagnie a reçu la même place d'honneur qu'occupaient déjà depuis un siècle l'Académie française, l'Académie des inscriptions et belles-lettres et F Académie des sciences. La nouvelle Société royale d'agriculture devenait la Société d'agriculture de France.

Votre secrétaire perpétuel sent profondément les devoirs que lui imposent et les enseignements que vous apportent les termes mêmes de l'ordonnance de 1788 et la date de votre centenaire. Ce n'est pas seulement la constitution gouvernementale de la Société qui doit fixer votre attention, et vous donner la mesure de votre autorité et le caractère de votre action. C'est l'histoire tout entière de notre Compagnie qui surgit et qui nous apparaît aujourd'hui. A travers ce grand xix' siècle, si tourmenté et si obscur dans la politique, si calme et si lumineux dans la science, ne voyez-vous pas notre Société d'agriculture, tour à tour royale, impériale et nationale, s'avancer au milieu du cortège plusieurs fois renouvelé des hommes d'Etat et des savants qui ont pris la plus grande part aux progrès de l'agriculture fran-

çaise? Ce serait un noble et beau discours que celui où je déroulerais devant vous le cours de votre histoire et où je montrerais que, subissant les péripéties des événements de la politique, nos devanciers ne se sont jamais laissé détourner de leur route et du but scientifique que vous êtes appelés à poursuivre. Tels sont les secrets sentiments qui nous ont conduits à prendre ensemble quelques mesures pour mieux célébrer, par l'activité de votre administration et le fonctionnement régulier de vos travaux, la date, à jamais mémorable, du 30 mai 1788.

Un jour, déférant au désir de notre vénéré président M. Chevreul, vous avez repris l'usage d'une séance annuelle pour rendre publiquement hommage à la mémoire des confrères que nous avons perdus. J'ai tenté de peindre Bouchardat dans tous les rôles de ses diverses carrières. Ad. Dailly vous est apparu, sous la plume de M. Lecouteux, comme le modèle des administrateurs et des praticiens. Chevandier de Yaldrôme a été loué par M. Bouquet de La Grye avec la sûreté d'un écrivain qui connaît les finesses de son sujet.M.Heuzé a voulu, dans cette année du Centenaire, rappeler les services éminents que rendit à notre Société un de ses fondateurs, le ministre Berlin. Puis vous avez décidé que des prix rappelleraient tous les ans le souvenir de nos bienfaiteurs. Le prix de Béhague sera décerné par la Section d'économie des animaux; le prix Dailly par la Section de grande culture; le prix Léonce de Lavergne par la Section d'économie de statistique et de législation agricoles.

Parcourant la liste des membres titulaires, associés et correspondants, nationaux et étrangers, vous m'avez invité à étudier le classement de nos correspondants nationaux pour faire dans les cadres fermés depuis dix

ans pénétrer la vie par des élections nouvelles. La bibliothèque sera reconstituée, et je n'hésite pas à demander publiquement le secours de votre générosité. La table des matières de nos Mémoires est dressée et paraîtra à la fin de cette année; enfin j'aurai l'honneur de vous offrir dans le cours de 1889 l'histoire de notre Compagnie depuis Turgot, Buffon et Lavoisier jusqu'à Dumas, Chevreul et Pasteur.

La dernière année de notre premier siècle d'organisation, Tannée 1887 a quitté ce monde sans laisser de grands souvenirs. Elle s'est éteinte tristement au milieu de l'instabilité des cours et de l'incertitude de l'avenir. Il me semble toutefois que pour elle on s'est montré bien sévère. Certaines parties de l'œuvre agricole n'offrent-elles pas à qui veut les accepter des motifs de consolation ? Il faut savoir distinguer. Considérez par exemple la culture des céréales et des betteraves. Malgré une saison peu propice, les rendements ont dépassé les prévisions comme quantité et comme qualité. Nous avons récolté en 1887, nous assure-t-on, près de 110 millions d'hectolitres de blé pesant environ 84,600,000 quintaux, sur 7,082,000 hectares. L'augmentation des hectares ensemencés a été de 26,000 en 1887 et la récolte a dépassé de l,88o,000 hectolitres la récolte de l'année précédente, à laquelle la température avait été plus favorable. D'autre part, le nombre des agriculteurs qui, sous l'impulsion des sociétés, des syndicats et de la presse, cherchent dans les procédés scientifiques les moyens de surmonter les épreuves que leur imposent la

température, les charges publiques ou la concurrence internationale, ce nombre augmente de jour en jour.

MM. Lecouteux, Grandeau, Dehérain, Gatellier, de Vilmorin sont à la tête de ce mouvement et en marquent toutes les péripéties par des articles et des communications qui donnent confiance et font loi. Dans les œuvres vives de la grande culture, dans la pratique proprement dite, vous avez depuis 1885 distingué et couronné M. Rémond (de Mai np in ci en), M. Millon (des Merchines), M. Gordier (de Saint-Rémy). Vous distinguez et vous couronnez aujourd'hui M. Stanislas Têtard (de Gonesse), M. Arthur Brandin (de GaJande), qui font l'un et l'autre le plus grand honneur à l'agriculture des environs de Paris. Derrière ces grands noms du monde agricole, se groupe une quantité de plus en plus nombreuse de bons cultivateurs qui comprennent la nécessité absolue de refaire la terre à chaque récolte, de la soigner avec passion, de lui confier des semences choisies et bien appropriées au terrain et au climat des localités qu'elles doivent enrichir. Ce sont des enseignements qu'on ne donne pas seulement aujourd'hui dans des livres et dans des discussions, mais sur le terrain sous la forme des expériences administratives et particulières.

En effet, la Société a reçu un grand nombre d'avis touchant les préparations de la terre, les champs d'expériences et de démonstration, notamment de MM. Garola, Comon, Hérisson, Houzeau et Rivière, professeurs d'agriculture. Ces rapports sont bien faits et paraissent concluants; toutefois nous pensons, comme l'année dernière, qu'il serait dangereux d'en tirer des conclusions générales. L'analyse chimique des terres et des végétaux

demeure en principe le fondement d'une agriculture scientifique ; mais les analyses faites dans les divers laboratoires par des procédés différents donnent trop souvent des résultats contradictoires pour qu'il ne convienne pas de les enregistrer sans solliciter des contreépreuves. Ces contradictions, la Commission des stations et des laboratoires agronomiques, par le rapport de M. Mùntz, les a combattues et a tenté de les faire disparaître. MM. Rîsler, Lecouteux et Gatellier en ont reconnu plusieurs fois les dangers.

La question de la préparation de la terre et la question des engrais complémentaires sont donc restées pendant toute l'année 1887, dans la presse et dans les sociétés savantes, les questions vitales, et les problèmes que soulève l'action du fumier de ferme, de l'acide phosphorique, du sulfate de fer et de l'azote ont principalement alimenté nos discussions.

Quant au fumier de ferme, vous connaissez les récents travaux de M. Dehérain, de M. Miintz; nous y joindrons notre contribution particulière en faisant imprimer un intéressant travail de M. Houzeau et en citant une conférence de notre confrère M. Micbel Perret. Supprimer la fosse à purin, établir sous un abri léger une sole imperméable entourée d'un rebord peu élevé, placer le fumier sur cette sole en laissant entre le tas et le rebord un espace formant rigole pour recevoir les liquides, n'estce pas une combinaison des plus ingénieuses et qui, dans la pratique, mérite vos éloges aussi bien que les analyses chimiques des savants les plus distingués? Le débat entre la fosse à fumier et le fumier couvert' n'est pas nouveau en théorie; mais dans la pratique, il n'est pas résolu et il ne sera utilement résolu, que si l'abri, le han-

gar sous lequel le fumier doit être installé, est très simple et très éeonomique.

Le Journal officiel a publié cette année des recherches importantes sur les dépôts de phosphate fossile qui se trouvent sur le territoire français. J'ai résumé ces renseignements dans une note qui a reçu votre approbation. Ces jours derniers, au congrès des Sociétés savantes, divers savants ont étudié l'importance et les couches des gisements de phosphate dans les départements du Nord et de la Somme. Une note sur les phosphates de l'Algérie a été insérée dans les Comptes rendus de l'Académie des sciences. J'ajouterai cette réflexion que la France paraît moins riche en phosphate que d'autres pays, et que c'est un motif d'exploiter ses richesses avec ménagement. Si j'ai reproché à nos cultivateurs de ne point se servir assez souvent des engrais phosphatés, c'est que j'avais en vue ces collines de scories de déphosphoration qui s'élèvent autour de nos grandes usines métallurgiques et qu'il serait si intéressant d'utiliser. Je reconnais bien volontiers que le prix élevé des frais de transport explique très suffisamment la réserve des cultivateurs. Bien peu se trouvent dans les conditions de ces cultivateurs auxquels M. Gatellier et la Société d'agriculture de Meaux viennent d'apprendre que dans les terres argileuses de la Brie, il vaut mieux, aux prix actuels, employer des superphosphates que des phosphates. Quant à l'action du phosphore et de l'acide phosphorique dans la végétation, MM. Berthelot et André ont cherché à la déterminer, en examinant les effets de l'addition des engrais phosphatés aux diverses phases de la végétation. Il faut lire le mémoire lui-même. On a pu également s'effrayer depuis

l'année dernière, de cette proposition de M. Andouard, que les nitrates et les superphosphates combinés et mélangés produisent une déperdition considérable d'azote. Il paraît que si ces substances sont bien sèches et bien mélangées, cet inconvénient peut être sensiblement diminué ou peut même disparaître; mais encore faut-il que le mélange soit fait avec beaucoup de soin et par des mains expérimentées.

Depuis longtemps, on s'occupe du sulfate de fer en agriculture. M. Margueritte-Delacharlonny, par des communications faites à notre Compagnie et à la Société des agriculteurs de France, communications répétées par tous les organes de la presse agricole, a replacé cette question dans le courant de la discussion publique. Il ne suffit pas de dire que le sulfate de fer a des effets prodigieux dans de certaines circonstances, il faut encore expliquer ces circonstances. Peut-être en distinguant les natures de terrain pourrait-on faire tomber les controverses entre ceux qui considèrent le sulfate de fer dans certains cas comme un poison pour les végétaux, et ceux qui le considèrent dans d'autres cas comme un remède souverain. Le sulfate de fer a une réaction acide : donc il ne convient pas de l'employer dans des terrains déjà acides, c'est-à-dire dans des terrains où se trouvent des détritus organiques. Mais au contraire, dans les sols alcalins, dans les terres blanches pauvres en fer, le sulfate de fer réussirait à merveille. En cette occurrence, c'est à la chimie d'intervenir pour déterminer la composition du terrain et le péril ou l'avantage que causerait au cultivateur l'emploi du sulfate de fer.

11 n'en est pas de même de la redoutable question de l'azote, sur laquelle s'exercent avec passion les chimistes

de l'Europe tout entière. Qu'on appartienne à la Section de grande culture, comme M. Lecouteux; à la Section des cultures spéciales, comme M. Duchartre; à la Section des sciences physico-chimiques, comme MM. Schlœsing et Berthelot, on retrouve toujours devant soi ce problème du rôle de l'azote dans la végétation. Cette année, c'est M. Lecouteux qui, le premier, a ouvert le feu. S'appuyant sur les travaux de M. Joulie pour analyser les éléments qui concourent à la production du blé, il disait que l'acide phosphorique, la potasse et la chaux semblent devoir être restitués à la terre intégralement, tandis que Félément azoté, celui qui précisément entre dans la récolte pour la proportion la plus considérable, et dont l'achat coûte le plus, peut n'être restitué qu'en partie par le cultivateur, parce que l'atmosphère se charge de combler la différence. Puis, c'est M. Duchartre qui prend la parole. Vaut-il mieux, dit-il, donner l'azote aux plantes sous la forme de sels ammoniacaux ou sous celle d'azotates, tels que l'azotate de soude ou salpêtre du Chili? Les expériences faites en 1885 et 1886 par M. le D1 Hartz, de Munich, sur le tabac à grandes feuilles, et publiées dans le Bulletin botanique de Munich, tendent à prouver que le sulfate d'ammoniaque donne de meilleurs résultats que l'azotate de soude, et qu'on doit toujours préférer les expositions ensoleillées aux expositions ombragées. La dissertation que notre président vous a lue s'est terminée par quelques réserves. Ces réserves ont provoqué des observations présentées par MM. Schlœsing, Berthelot et Boitel. On a fait observer qu'en pareille matière, il faut tenir compte de la nature du sol où l'on opère, de l'époque où l'engrais est mis dans la terre, de

l'influence des agents météorologiques et surtout de la pluie qui peut annuler les effets de l'azotate de soude. Quoique le débat engagé entre MM. Schlcesing et Berthelot, devant l'Académie des sciences, sur le rôle de l'azote, n'ait pas été porté devant la Société nationale d'agriculture, il n'en a pas moins un retentissement qui m'impose le devoir de le signaler en ce moment. Puis après avoir salué tour à tour ces maîtres de la science, je me réfugierai derrière ces justes paroles de notre confrère, M. Paul de Gasparin :

« Le remarquable débat qui s'est élevé devant l'Académie des sciences, au sujet de l'assimilation de l'azote atmosphérique par les terres arables, n'intéresse pas la pratique agricole, quant à présent du moins. Les conditions dans lesquelles l'azote est fixé dans les terres arables sont tellement restreintes, et celles qui occasionnent les pertes d'azote sont tellement nombreuses et étendues, qu'un agriculteur sensé ne comptera jamais, pour fournir aux plantes cet élément essentiel, que sur les ressources organiques de la terre, les apports en engrais, en nitrates ou en sels ammoniacaux. » Il n'en est pas moins intéressant de signaler les recherches expérimentales auxquelles se sont livrés MM. Armand Gautier et Drouin depuis dix ans, et qu'ils ont récemment communiquées à l'Académie des sciences : elles se résument en ces mots : « La matière organique qui existe dans tout sol arable est l'intermédiaire indispensable de la fixation de l'azote de l'atmosphère dans le sol. »

« Si je me lais un devoir de m'étendre et de revenir sur cette question des engrais, disait récemment M. Lccouteux, c'est que dans cette question, et de vieille date,

notre Compagnie a pris une belle position. » Cela est vrai; mais j'ajouterai qu'elle a pris aussi une belle position dans la question des semences et que le choix des semences est tout aussi important que la préparation de la terre et l'emploi judicieux des engrais.

Dans cette partie de l'œuvre agricole notre confrère, M. de Vilmorin, est toujours un maître. Partout et toujours il disserte avec une autorité particulière sur les mérites réciproques des diverses variétés de blé; il a eu la franchise de déclarer aux sociétés locales, aux commerçants, aux agriculteurs, qu'il leur appartient de déterminer eux-mêmes par des études spéciales les blés qui conviennent le mieux à la température de chaque région et à la nature de chaque sol.

C'est avec le même plaisir qu'on l'entend dans ses discours ou dans ses écrits gourmander parfois les cultivateurs qui n'ont pas la force de défendre leurs intérêts et qui cèdent à certains courants de la vogue ou aux exigences de la meunerie, dans la culture de telle ou telle espèce de blé; car aujourd'hui on peut apprécier par des chiffres la valeur industrielle d'un lot de blé, c'est-à-dire la proportion de farine qu'on peut tirer de telle ou telle variété et la richesse même de cette farine.

A propos des semences, M. Prillieux nous a présenté un travail bien curieux de M. Jensen qui propose un procédé pour désinfecter les semences par l'eau chaude. L'eau chauffée à une température variant de 55 à 59 degrés détruit, disait-il, les spores d'ustilago, cachées sous les glumelles des graines dont ils sont revêtus. Cinq minutes dans un bain d'eau très chaude suffisent, et les semences des céréales ne perdent pas leur pouvoir de germination. Même remède pour la carie du blé. Plu-

sieurs de nos confrères n'ont pas caché à M. Prillieux leur élonnement d'entendre soutenir que le pouvoir de germination ne serait pas détruit par une température de 55 à 60 degrés; mais les expériences suivies par M. Prillieux et Schribaux au laboratoire de Joinville ont donné raison aux assertions de M. Jensen. Le fait est bien curieux.

Je vous ai dit que la culture des plantes alimentaires avait offert dans l'année 1887 des motifs sérieux de consolation, et en effet vous n'avez pas entendu parler d'épidémie venant fondre tout à coup sur nos céréales, nos betteraves et nos pommes de terre. Et pourtant il est une épidémie qu'on ne cherche pas à combattre, parce qu'on la subit à l'état permanent, et que je recommanderai à la sagacité de nos confrères; c'est le phylloxéra du Nord, ce sont les vers blancs. Plusieurs déparlements en sont absolument ravagés, et la science devrait aujourd'hui consacrer ses efforts à combattre ce fléau national.

Depuis notre dernière réunion, on s'est occupé en 1885 de la maladie des nématodes de la betterave que notre confrère M. Aimé Girard a pénétrée par des études approfondies, mais sur laquelle un silence encourageant semble s'établir. Depuis quelques jours on annonce l'apparition de la silpha opaca qui envahit les départements du Nord vers 1850 et qui a laissé la trace de son invasion dans les procès- verbaux de nos séances.

Un moment vous avez été effrayés par la nouvelle qu'une maladie inconnue avait subitement détruit 40 hectares de blé à Milly (Seine-et-Marne).

Une commission composée de MM. Duchartre, Muret, Ileuzé, Cornu et Vilmorin se transporta immédiate-

ment sur les lieux et reconnut qu'on était en présence de la rouille noire des blés. Le rapport que M. Cornu nous a soumis au nom de la commission a paru à tous les savants compétents un véritable modèle, quoique certaines parties en aient été discutées avec beaucoup de vivacité par MM. Doniol et Blanchard. Finalement notre Compagnie a voté la condamnation de l'épinevinette que la commission accuse de recueillir WEcidium berberis pour la transmettre sous la forme morbide de Puccinia graminis aux blés qui ont le malheur de se trouver dans son voisinage.

Quand il aura bien préparé la terre, et qu'il lui aura donné une bonne semence, le cultivateur pourra-t-il être sûr de recueillir le fruit de ses peines? Vous savez tous qu'il n'en est rien. La température est la souveraine maîtresse du succès final.

L'hiver 1887-88 devait à cet égard nous réserver de véritables angoisses. Il est rare de voir des froids, sans être excessifs, être aussi continus et la nature condamnée au sommeil plus d'un mois au delà de l'époque de son réveil ordinaire.

De pareilles épreuves portent avec elles un enseignement. Elles font valoir les observations météorologiques qu'on dédaigne dans les temps ordinaires. Comme le démontre le rapport de M. Cloué sur les travaux du Bureau central météorologique pendant l'année 1887, on a fourni dans le service des avertissements à l'agriculture les prévisions du temps très exactement 90 fois sur 100. C'est un résultat considérable, et notre devoir est de chercher à populariser les bienfaits de la météorologie. La nomination de notre nouveau confrère, M. Mascart, est un gage de l'importance que la Société

porte à cette science qu'il dirige avec tant d'éclat. Comme il arrive toujours quand un sujet s'est emparé de l'opinion publique, chacun trouve à ce propos un mot à dire ou une question à soulever. Quand M. Renou analysa un travail de M. de Touchimbert qui avait étudié la chaleur exigée par les végétaux pour atteindre leur maturité, M. Pluchet — nous l'avons perdu depuis — soutint que la quantité de chaleur exigée par les végétaux dépendait de l'état physique du sol. Quand MM. Boitel, pour le Midi, Raoul Duval pour le Centre, Heuzé pour le Nord nous ont parlé des suites inquiétantes de la basse température sur la végétation ou sur les récoltes, M. de Vilmorin est venu nous apporter un bon avis. Il a conseillé de retourner les terrains qui avaient trop souffert et d'ensemencer de l'orge, surtout de cette orge de belle qualité qui peut être utilisée pour la brasserie. D'autre part, les cultures fourragères ne se présentant pas dans de bonnes conditions, M. Heuzé a conseillé le développement des plantes fourragères estivales qui résistent à une température élevée, ou à uue sécheresse très prolongée. Parmi ces plantes se placent le maïs européen, le moha de Hongrie, le sarrasin de Tartarie. M. Chatin poursuit avec persévérance le combat contre les gelées printanières auxquelles il oppose des abris dont il nous a expliqué les différents systèmes. M. Chambrelcnt nous a vanté les nuages artificiels obtenus avec de la vapeur d'eau et sous lesquels les vignes du Bordelais ont trouvé une protection efficace. Enfin des gelées printanières nous avons, avec M. Clavé, passé au sirocco. Les vents sont changeants et les remèdes aussi, et vous voyez comment, mes chers confrères, la météorologie s'est imposée à notre attention et comment

les effets de la température, en nous promenant du Nord au Midi, ont tenu la première place dans nos conversations.

Quoique les basses températures aient contrarié et compromis certaines parties de l'œuvre agricole, la vraie perte ou, pour mieux dire, le vrai péril est venu de la baisse subite et énorme qui a frappé les prix du bétail. Il y a quelques années, voyant les prix des céréales baisser, chacun avait entrevu le salut dans la création des prairies et des herbages, dans l'industrie du lait et des engraissements, et voici que depuis 1884 une baisse inattendue vient lentement ébranler la confiance des cultivateurs, jusqu'au mois de novembre dernier où la baisse atteignant 50 pour 100 prend tout à coup les allures d'un effondrement. Yous avez discuté, il y a un mois, les causes de cet événement sur les plaintes de notre confrère M. Gréa, et recueilli les faits qui pouvaient vous en livrer le secret.

Il me semble que, tout d'abord, il faut distinguer deux baisses : la première, lente et continue, commence vers 1884. Elle ne me paraît pas due à la surproduction, quoique l'activité des cultivateurs se soit portée depuis 1878 sur l'économie du bétail : car en 1886 et 1887 on a été obligé de dépenser à l'étranger une centaine de millions pour satisfaire aux besoins de l'alimentation publique. Cette baisse s'est produite par la gène du producteur qui a vendu, et la réserve du consommateur qui n'a pas acheté; elle a été l'effet naturel de la crise commerciale, industrielle et agricole qui frappe les valeurs et agit par contre-coup sur les dispositions d'esprit et les habitudes

d'une grande quantité de ménages. La seconde baisse a le plus souvent des causes particulières et passagères. C'est la sécheresse prolongée de l'année 1885 qui a provoqué une disette de fourrages. Vers le mois d'octobre, le cultivateur, voyant ses revenus diminuer ou lui manquer, a précipité ses marchandises sur le marché et vendu, en même temps, partout à tout prix. La tenue normale des cours a été rompue, et momentanément le désastre s'est accompli. Ce n'est donc pas, comme on le dit souvent, la concurrence étrangère qui a été la cause de la baisse des prix du bétail sur pied : c'est la concurrence intérieure qui détermine les producteurs, étranglés par des disettes fourragères et des nécessités financières, à livrer leurs marchandises à des prix de débâcle. Les bas prix accompagnent les mauvaises récoltes; alors chacun de se demander pourquoi, le bétail étant vendu à vil prix, la viande reste à ses hauts prix : et le vieux problème des intermédiaires venant absorber tout le bénéfice entre le producteur ruiné et le consommateur exploité, se pose à nouveau devant l'opinion publique : redoutable problème que les économistes et les agriculteurs étudient avec une égale ardeur, et qui ne leur paraît pas encore avoir trouvé sa solution dans des syndicats de producteurs et dans des boucheries coopératives.

De remède direct au relèvement des prix du bétail, je n'en vois pas. Quand la production fourragère aura repris son cours ordinaire, les prix du bétail se relèveront. C'est la loi entre l'offre; et la demande qui produit ici son effet. La baisse du bétail, la baisse de novembre dernier, suivra le sort de la récolte des fourrages, et les prix se relèveront comme ils se relèvent déjà, avec une abondance

marquée de nourriture et la confiance dans un avenir meilleur.

La seule leçon qu'on puisse tirer des mauvais jours que nous venons de traverser, c'est de continuer, sans découragement, à étudier scientifiquement tous les problèmes que renferme l'alimentation du bétail. L'étude comparative des animaux de boucherie, au point de vue de la qualité et du rendement, que nous a soumise M. Pascault et que nous couronnons aujourd'hui, vient à point pour justifier nos conseils. De tous côtés on peut signaler d'excellents travaux que les savants doivent faire goûter aux praticiens. C'est, par exemple, le livre de notre confrère M. Ayraud sur l'alimentation rationnelle des animaux domestiques et les belles recherches faites à llothamsted par M. Lawes et Gilbert, dont M. Grandeau annonce la publication dans les Annales de la science agronomique .

Me voici tout naturellement amené à ce concours des animaux gras et des animaux reproducteurs sur lequel, tous les ans, depuis de longues années, notre cher confrère, M. Gayot, nous fait un piquant rapport. Cette fois, sa santé ne lui a pas permis de nous offrir la bonne occasion d'une discussion dans laquelle entre toujours avec plaisir un grand nombre de membres de la Société. Aussi, me bornerai-je, cette année, à vous répéter que la race bovine Durham prend en France, chaque jour, une plus grande importance. Nous avons actuellement un Durham français que bien des connaisseurs déclarent plus propre à la régénération ou à l'amélioration des races bovines de l'Amérique ou de l'Australie que le Durham anglais. Aussi, en voyant le grand nombre de récompenses accordées à la race Durham,

les succès mérités de la race normande et même de la race limousine, nous nous disions que les cultivateurs distingués qui, par la fortune et le talent, peuvent s'appliquer à ce genre d'industrie auraient grand profit à perfectionner nos races françaises et à rivaliser avec l'Angleterre, la Hollande et la Suisse par la vente des reproducteurs à l'étranger.

Aucune épidémie n'est venue cette année frapper le bétail de la France ; mais nos vétérinaires, dont plusieurs sont devenus des savants de premier ordre, se sont appliqués à reconnaître certaines maladies et à éclairer la science de la zootechnie et l'hygiène du bétail.

Voici comment la Société a été conduite à décerner le prix Béhague à M. Nocard, directeur de l'Ecole d'Alfort. M. Nocard, à la suite d'une mission qui lui avait été confiée par M. le ministre de l'agriculture; paraît avoir établi que l'avortement épizootique des vaches est le résultat d'une infection microbienne du fœtus et de ses enveloppes, et que la seule cause de la maladie est la contagion. Quoique M. Nocard lui-même ne regarde pas ses conclusions comme définitives, il nous a paru qu'il convenait de lui témoigner la haute estime de la Société pour le talent avec lequel il a jeté des lumières nouvelles dans un sujet très difficile.

Si nous n'avons pas eu cette année l'honneur d'enregistrer dans nos annales une communication de M. Pasteur, la Société n'en a pas moins suivi avec un intérêt passionné tous les travaux qui découlent naturellement de ses méthodes et de ses découvertes. Gomment, par exemple, ne pas penser à la doctrine du maître en apprenant que M. Pourquier a, pendant de longues années, étudié les moyens de combattre la clavelisation des mou-

ions et qu'il est parvenu par la vaccination d'un virus atténué à donner au mouton l'immunité contre cette maladie ?

M. Chauveau, qui tient près de l'Académie des sciences et de notre Compagnie le rôle si brillant de notre ancien confrère, M. Bouley, nous a entretenus des recherches de M. (laitier sur la rage, de l'épizootie qui a frappé les porcs de la région des Bouches-du-Rhûne et des études de MM. Cornil et Chantemesse. Ces derniers se sont occupés d'une nouvelle maladie, lapneumo-entérite infectieuse des porcs, maladie qu'on avait jusqu'à présent confondue avec le rouget des porcs; ils ont reconnu l'existence d'un microbe que la congélation ou la dessiccation ne tuent pas. M. Chauveau s'est aussi fait l'interprète de l'opinion de M. Pcuch touchant le charbon des porcs. Cette maladie attaque rarement ces animaux ; mais les paysans ont grand tort de se contenter de saler les produits contaminés, car la salaison ne détruit qu'après deux mois le bacillus anthracis, et l'ingestion de la chair malade peut donner à l'homme une affection virulente.

Si la pisciculture est l'objet continuel de l'attention de la Société d'agriculture, c'est, nous n'avons cessé de le répéter, qu'elle contribue à l'alimentation de l'homme, à laquelle notre mission est de veiller et de pourvoir, dans la mesure, bien entendu, de nos conseils scientifiques. Il n'est guère d'années où nous ne soyons heureux de témoigner notre sollicitude à cette partie de l'histoire naturelle par des récompenses ou des rapports. Cette année, notre honoré collègue, M. de Quatrcfages, a fait valoir le mérite des publications et des missions de M. Raveret-Wattel ; mais M. Cbabot-Karlen n'en est pas moins resté le promoteur de nos conversations et

de nos discussions sur la pisciculture. Le tableau des progrès de la pisciculture en Suisse a mis en lumière les excellents exemples que nos voisins nous donnent avec une grande persévérance. Le tableau de la pisciculture dans nos départements de l'Est nous montre au contraire les obstacles que le braconnage, les établissements industriels, les canaux d'irrigation font courir à cette branche de l'industrie alimentaire.

La grande et bonne nouvelle ne nous vient pas de nos rivières, mais de la pleine mer. M. Chabot-Karlen est venu nous annoncer un jour qu'une grande frayère de morue venait d'être découverte sur la côte occidentale de l'Afrique en face de nos possessions du Sénégal. Déjà, depuis Tannée dernière, des questions relatives à la morue nous avaient vivement intéressés, grâce aux travaux de M. Ileckel, de Marseille, que nous avait communiqués notre confrère, M. Cornu. M. Heckel prétendait avoir trouvé le moyen de détruire le rouge de la morue et de donner aux morues attaquées par cette apparente maladie la valeur marchande qu'elles avaient perdue. Cette année, M. Cliatin nous a prévenus que les expériences avaient été poursuivies et que le succès était complet. Si vous voulez bien ajouter que de bonnes nouvelles vous arrivent du laboratoire de Concarneau,et que M. G. Pouchet annonce les résultats favorables des pêches de 1887 et la réapparition de la sardine sur les côtes de France, vous reconnaîtrez avec nous que notre confiance a bien des raisons de s'affirmer publiquement.

Le vignoble français n'a pas cessé d'être l'objet de vos préoccupations. La récolte des vins de 1887 présente,

comparativement à la récolte de 1886, quiétaitelle-même en décroissance sur 1885, une diminution de 730.061 hectolitres. C'est une de nos plus faibles récoltes. Elle ne nous a donné que 24.333.284 hectolitres.

L'insuffisance de la production des vins a été comblée en grande partie par les vins étrangers, notamment les vins d'Espagne et d'Italie, et par la fabrication des vins de seconde cuvée, des vins de raisins secs dont vous vous êtes occupés depuis longtemps.

La situation des vignobles phylloxérés a été exposée dans un rapport publié le 17 février dernier par notre confrère M. Tisserand.

Le nombre des départements où sévit le phylloxéra se trouve ainsi porté à 60 et pourtant, malgré toutes nos pertes, la France peut encore compter sur deux millions d'hectares de vignes qui produisent du vin.

Le gouvernement a continué résolument l'œuvre qu'il a entreprise dans tous les détails de son action administrative ; mais il est légitime de constater que l'initiative privée s'est substituée presque partout à l'action de l'administration. Des syndicats se sont organisés et s'organisent tous les jours. Près de 26.000 propriétaires sont groupés dans 764 syndicats. Le syndicat des viticulteurs de France, sous la présidence d'un économiste éminent qui est un homme d'un grand bon sens et d'une rare indépendance, M. Paul Leroy-Beaulieu, deviendra certainement avant peu une des associations les plus puissantes pour la défense des intérêts viticoles.

L'initiative individuelle, à laquellenous nous plaisons à rendre hommage, s'exerce sur les procédés qu'elle invente et qu'elle applique pour combattre le phylloxéra.

Parmi les nouveaux moyens qui vous ont été signalés, je vous rappellerai l'emploi de la poudre de garance dont M. de Séguins-Yassieux, propriétaire au château de Castille (Gard), a fait, suivant notre collègue M. de Saint- Victor, plusieurs applications heureuses. Cette poudre doit être mise au pied des vignes à dose variant de TiO à 200 grammes, selon l'âge des ceps.

La communication de M. Rohart sur l'emploi du savon de suint vous a paru mériter une faveur particulière. Déjà M. Rohart vous avait communiqué les procédés heureux par lesquels il avait fait du savon avec le suint provenant des laines dégraissées. Mais voici qu'en sulfurant au maximum une solution de suint, il est parvenu à fixer dans l'eau jusqu'à 12 p. 100 de sulfure de carbone. Le nouveau composé, que M. Rohart a qualifié de trisulfure de carbone, a tout à fait l'aspect d'une crème. Il se mélange avec l'eau, et le viticulteur qui arrose un cep avec cette eau détruit radicalement le phylloxéra sans nuire à la vigne. La question de la submersion des vignes se trouverait ainsi ramenée à une simple question d'arrosage. M. Rohart vous avait annoncé que les expériences auraient lieu à Clermont-l'Hérault. Ces expériences ont commencé au jour dit, et les procès-verbaux, publiés par la presse agricole, en ont affirmé le succès.

Le procédé de la submersion est toujours en faveur et en progression, et partout on cherche à capter au profit de la viticulture les eaux inutiles. M. Chambrelent vous a entretenus de canaux de submersion exécutés par l'Etat, dans l'Aude et dans l'Hérault, pour le traitement des vignes phylloxérées, tandis que notre correspondant, M. Louis de Martin, nous a présenté un travail fort important sur le drainage des vignes dans l'Aude.

Si la lutte contre le phylloxéra a suivi son cours sans incidents nouveaux, la reconstitution de nos vignobles par les cépages américains a précipité son mouvement ascensionnel.

Il est agréable, et il est juste de louer ici, comme ils le méritent, les travaux si distingués de l'Ecole de Montpellier et des commissions de viticulture de l'Hérault et du Gard. M. Tisserand, avec une autorité particulière, nous a présenté les ouvrages de MM. Yiala et Ravaz sur le Black-Rot et le Coniothy'rium diplodiella; le cours complet de viticulture de M. Foëx et M. Chatin le livre de M. Sahut sur l'adaptation des vignes américaines. Vous savez déjà que les éloges décernés à MM. Yiala, Foëx et Sahut étaient bien mérités, mais vous savez aussi, mes chers confrères, quelle glorieuse part dans la lutte contre le phylloxéra, dans l'œuvre scientifique delà reconstitution de nos vignobles, revient à celui que la mort vient d'enlever, à M. Planchon.

L'Etat a fait distribuer par l'Ecole de Montpellier de grandes quantités de plants de cépages américains, et dans les pépinières comme dans les collections enrichies par l'administration, se sont classés et développés les types les plus variés.

Le succès de ces cépages paraît assuré, et plusieurs de nos confrères, M. Gaston Bazille, M. Prillieux, M. Chambrelent nous en ont apporté le témoignage. Toutefois, si l'on était parvenu à déterminer les porte-greffes américains les plus propres aux sols siliceux et argileux, il n'en était pas de même des sols calcaires et marneux. La mission de M. Yiala en Amérique a eu pour résultat de nous signaler, comme porte-greffes propres aux terrains calcaires et marneux, levitis Berlan-

dieri, le vitù Cinerea et le vitis Cordifolia. Les réserves dont M. Yiala a entouré ses déclarations n'enlèvent rien à la force de nos espérances et au succès de sa mission. A ce propos, on nous avait signalé l'année dernière, F « Vj traire de l'Adhui » comme une espèce réfractaire à l'action duphylloxcra; mais si cette espèce est résistante, elle n'est pas irrésistible, — c'est un fait acquis.

D'autre part, une découverte que vous honorez aujourd'hui d'une de vos meilleures récompenses a porté sur l'hybridation des vignes américaines. Les expériences de M. Couderc à Aubenas, expériences que M. Millardet avait de son côté suivies et publiées, nous permettent d'entrevoir pour les vignes placées sur les sols calcaires et marneux un avenir meilleur.

Dans tous les pays de vignobles, c'est-à-dire dans presque toute la France, tout le monde observe, travaille. M. Duchartre nous en a donné la preuve en nous communiquant les réflexions d'un viticulteur de l'Hérault qui préfère planter les boutures greffées en pépinières que de planter les boutures et les greffer sur place. D'autres conseillent, lors de la plantation des vignes, de couper les racines de la bouture, ce que M. Chatin n'approuve pas, trouvant dans sa pratique des raisons sérieuses pour donner aux jeunes arbres, par de longues racines, une force de reprise qu'ils perdraient avec leur chevelu.

Celte année, je ne vous parlerai point de la lutte contre le mildew, parce que l'année dernière j'ai épuisé pour ainsi dire ce sujet en énumérant tous les remèdes qui ont été proposés et qui sont appliqués contre cette terrible maladie. J'ai mis alors en pleine lumière les services rendus par MM. Millardet et Audoynaud. Il ne

s'agit plus maintenant que d'opérer en temps utile et d'une manière préventive. Cependant, depuis mon rapport du 22 juin dernier, nos confrères, MM. Heuzé, Tisserand, Michel Perret et Gaston Bazille ont discuté sur les remèdes du mildew, mais sans rien ajouter de nouveau : M. Heuzé, pour louer la bouillie berrichonne du Dr Patrigeon ; M. Michel Perret, la bouillie dauphinoise, qui consiste à mêler le soufre au sulfate de cuivre; M. Gaston Bazille, pour recommander le sulfate de cuivre pulvérisé mêlé au soufre. Nous trouvons également dans les travaux de la Société des agriculteurs de France, à la date du Ij février, la formule d'un liquide présenté par M. Raoul Duval, et comprenant dans 100 litres d'eau 27 kilogr. de sulfate de cuivre. Ce liquide est préparé par les soins de la Compagnie parisienne du Gaz.

L'observation la plus importante qui nous ait été fournie depuis un an sur cette maladie du mildew nous est venue de M. Prillieux. Notre infatigable confrère nous a signalé de nouvelles observations de M. Fréchou qui confirment ses conjectures sur la manière dont le peronospora de la vigne se propage, d'une année à l'autre. Ce sont les feuilles basses et traînant sur le sol où se trouvent disséminées les spores d'hiver qui sont les premières infectées et qui répandent la maladie.

Le black-rot a eu le triste avantage d'attirer Je plus vivement l'attention des savants, et M. Prillieux, dans un remarquable rapport inséré au Journal officiel du 7 août dernier, nous a décrit les conditions dans lesquelles ce redoutable champignon accomplit toutes les phases de sa végétation. Depuis, M. Tisserand nous a présente les très intéressants ouvrages de MM. Viala et

Ravaz. Malheureusement, l'un et l'autre ne connaissent pas encore le véritable remède contre le black-rot. L'emploi des sels de cuivre n'a donné encore que de vagues espérances.

Quant au Coniothyrium diplodiella, qui a été découvert, étudié et décrit en Italie par M. Perrotta, et en France par M. Prillieux et par M. Yiala, il semble qu'on puisse, suivant des observations de M. Micheli, de Genève, attribuer le rapide développement de ce champignon à la meurtrissure que les grains reçoivent dans les orages à grêle. Ces observations de M. Micheli sont rassurantes et expliquent pourquoi ce champignon est resté inconnu et peut cependant devenir un fléau. Quant à la chlorose et à l'antrachnose, c'est l'affaire de M. Chatin. Tous les ans, il nous en parle. Si je vous disais que M. Ghatin a soutenu devant nous que le sulfate de cuivre, qui est un si grand remède contre le mildew, est aussi un excellent remède contre la chlorose, parce que le sulfate de cuivre du commerce renferme du sulfate de fer, et si j'ajoutais que M. de Vilmorin nous a apporté le témoignage d'un chimiste italien, M. Pollacci, pour nous prouver que le sulfate de cuivre ne menace pas la pureté de nos vins (ce que nous savons depuis longtemps), je vous aurais, je crois, rappelé fidèlement les principales observations qui ont occupé le monde» savant dans le cours de cette année, au sujet des maladies de la vigne.

Heureusement, pour nous consoler des tristesses et des craintes que nous rappellent toutes les maladies connues et inconnues de la vigne, notre savant confrère, M. Ghambrelent, comme M. Gaston Bazille, au congrès vi ticole de Mâcon, nous a exposé la situation vraie et pour-

tant consolante de la viticulture dans la Gironde et dans l'Hérault, avec des traits et même une chaleur de cœur bien faits pour relever notre courage. « Avant l'invasion du phylloxéra, nous disait M. Chambrelent, la Gironde possédait 155,000 hectares de vignobles, et elle en possède encore aujourd'hui, après 17 ans de désastres, plus de 150,000. » N'est-il pas extraordinaire d'apprendre que les viticulteurs bordelais, après avoir employé toutes les ressources de la science contre le fléau des épidémies, n'ont finalement perdu dans la bataille que 5,000 hectares?

Peut-être en terminant ce chapitre de la viticulture, devrais-je mettre sous vos yeux le tableau qu'a tracé notre confrère M. Tisserand, dans un rapport officiel sur les ravages du phylloxéra dans toutes les parties du inonde. Relisez ce rapport et vous verrez qu'aucune nation n'est aujourd'hui à l'abri de ces maladies qui dévorent et changent la fortune des particuliers et la prospérité d'un peuple. Vous verrez que dans le monde entier on rend une justice parfaite au talent avec lequel nos savants ont découvert les premiers les causes et les remèdes des maux qui accablent tous les vignobles, et vous rendrez hommage à la vigueur avec laquelle nos populations si cruellement éprouvées ont repris courage à la voix de la science et peuvent aujourd'hui entrevoir le jour de la délivrance et du salut.

Le pommier devait nécessairement profiter des désastres de la vigne, et le cidre se glisser dans la place jadis occupée par le vin. L'Association pomologique de l'Ouest, sous la direction de M. Lechartier, combat vaillamment et remporte des succès sérieux. On s'explique aisément les progrès que fait cette branche de notre industrie

nationale quand on parcourt les pays de la pomme ou quand on étudie des travaux aussi consciencieux que ceux de M. Truelle. M Chatin vous dira tout à l'heure les fortes raisons qui vous ont fait couronner de nouveau les études relatives aux fruits de pressoir, faites par M. Truelle, et le petit traité de M. Grignon sur le cidre.

Jusqu'à présent le pommier n'a pas de maladie spéciale ou du moins n'a subi ni une maladie épidémique ni l'attaque de nouveaux insectes; mais les cerisiers Fannée dernière et les pêchers cette année-ci ne se portent pas bien. M. Prillieux a reconnu la maladie des pêchers, c'est un champignon qui dessèche les feuilles, et qui s'appelle le Coryneum Beyerincki. Notre confrère pense qu'on pourrait traiter les branches malades au moyen des pulvérisateurs qui servent au mildew avec une dissolution de sulfate de fer acide, traitement pratiqué à la fin de l'hiver, avant la poussée de la végétation. Champignons et insectes continuent donc à faire leur œuvre destructive et les arbres ont à lutter contre une foule d'ennemis. Aussi, M.Blanchard a résolu de créer au Muséum d'histoire naturelle une collection de tous les bois attaqués par des insectes. Il a bien voulu nous demander notre concours et nous demandons en son nom le concours de tous les amis de la science.

En attendant, M. Chatin a appelé notre attention sur les dégâts causés sur les peupliers de M. Fizeau,à laFertésous-Jouarre, par les piqûres du Neuroterus Malpighii, dont il nous avait déjà signalé les méfaits sur les chênes des forêts de Rambouillet, de Compiègne, etc.; et M. Cornu, sur la maladie du platane, attaqué l'année dernière en pleine sécheresse par un cbampignon parasitaire : le Nectria pyroclwoa.

Vous avez suivi avec le plus vif intérêt toutes les nouvelles qui vous ont été récemment apportées touchant l'acclimatation des plantes et des aliments nouveaux. Notre confrère M. Naudin nous a offert un livre considérable, que seul il pouvait mener à bonne fin, que j'ai eu l'honneur de vous présenter en son nom, mais qui a eu la bonne fortune d'être loué par M. de Vilmorin. Le Manuel de VAcclimateur est le catalogue raisonné des plantes qui pourraient être le plus utilement et le plus facilement acclimatées dans l'intérêt de l'agriculture, de l'industrie ou de la médecine, et cette publication a paru sous les auspices de la Société zoologique d'acclimatation. D'autre part, M. Sacc, qui nous tient régulièrement au courant de ses études dans des contrées peu connues de l'Amérique du Sud, nous a envoyé des notices sur le Rocouyer, sur le Myrica boliviana, sur le Lanza-lanza, sur le Miitisia viciœfolia et sur la pomme de terre Purecka. M. Sacc a l'excellente habitude de joindre à ses notices des graines ou des tubercules que se partagent M. Cornu et M. Naudin. Quant à l'arganier ou olivier des Marocains, M. Cornu croit qu'il pourrait utilement être propagé en Algérie, en vue de la production de l'huile. Enfin la Société a été vivement intéressée par M. le docteur Laboulbène, un des membres les plus distingués de l'Académie de médecine, qui nous a donné de fort curieux détails sur le Cassia alata. Cette plante serait dans le midi de la France une plante d'ornement et servirait avantageusement à combattre une maladie parasitaire de la peau. Moi-même, j'ai recueilli quelques renseignements dans les publications allemandes sur la plante Vicia multiplicata% dont on a essayé la culture fourragère dans la Lusace supé-

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rieure et sur le Lathyrus silvestris, autre plante fourragère qui a donné lieu à des expériences intéressantes de l'autre côté du Rhin.

La Section de mécanique agricole et des irrigations, que nous ferions mieux d'appeler du génie rural, ne nous retiendra pas longtemps. Les considérations que j'ai fait valoir l'année dernière avec l'agrément des membres de cette Section conservent leur opportunité. J'insisterai seulement sur ces deux points, que le commerce des machines agricoles tend à se ralentir et que l'introduction des machines étrangères a certainement diminué. D'une part, la situation de l'industrie agricole n'a pas fourni l'occasion d'inventer et de rechercher des modèles nouveaux; de l'autre, une grande partie des exploitations commence à être pourvue d'un nouveau et d'un bon matériel; enfin la baisse subite des prix du bétail a certainement jeté le trouble dans les combinaisons et les projets de nos cultivateurs. Cependant, il est bon de noter, à la date de 1888, quelques machines telles que les appareils à défoncer, système Bajac-Delahaye, et système Beauquesne, la charrue de notre confrère M. de Poncins, et diverses variétés de semoirs et de faucheuses. La Société a appris avec plaisir que les appareils déjà signalés par elle ont fait leurs preuves et c'est ainsi que votre Section vous a proposé de décerner à M. Pilter un rappel de médaille d'or et à M. Mot une médaille d'or pour améliorations apportées aux écrémeuses centrifuges. J'exprimerai toutefois en mon nom personnel deux vœux auxquels j'attache quelque importance. Le premier, c'est que la station d'essais de machines agricoles qui

doit fonctionner à l'Institut agronomique soit le plus tôt possible mise en mouvement. Le second, c'est que dans les concours d'instruments agricoles les membres des jurys prennent toujours la peine, non pas seulement de décerner les prix à telle ou telle machine, mais de donner la raison de leur décision. Avant tout, le concours est une leçon de choses, comme on dit aujourd'hui, et les membres du jury doivent avoir assez d'expérience et de tact pour servir les intérêts du public sans nuire aux intérêts des concurrents.

Puisque nous célébrons aujourd'hui le jour où la Société d'agriculture de France a pris le rang d'une institution nationale et que le moment est venu de vous parler de votre Section d'économie, de statistique et de législation agricoles, je vous demande la permission de m'expliquer sur un point délicat. Ce n'est pas la Section de grande culture ou d'économie des animaux, la Section des sciences physico-chimiques ou d'histoire naturelle agricole, qui pourrait faire entrer la Société en contact ou en conflit avec le gouvernement: c'est la Section d'économie, de statistique et de législation agricoles. Les matières qu'embrasse cette Section touchent nécessairement au maniement des affaires publiques et fournissent une carrière où le gouvernement et notre Compagnie sont fatalement condamnés à se rencontrer. Assurément, nous ne serions pas une véritable Compagnie savante, si nous n'étions pas jaloux de notre dignité et de notre indépendance, et si nous abdiquions le droit absolu d'ouvrir un débat sur quelque sujet que ce soit et de formuler, par un vote,

l'opinion de la majorité et de la minorité; mais nous ne serions pas non plus une institution, associée par nos statuts à l'organisation de l'Etat, si nous recherchions les moyens d'intervenir à tout propos dans la marche quotidienne de l'administration.

Il n'est jamais entré dans l'esprit de personne que l'Académie des sciences et même celle des sciences morales et politiques fussent tenues, par leur mission, à pi^endrepart aux travaux du Parlement et à l'examen des actes de l'administration. Il en est de même de la Société nationale d'agriculture de France, qui par sa constitution est une véritable Académie des sciences qui s'appliquent à l'agriculture. Toujours prête à engager un débat ou à faire une enquête, elle attend toujours que, par une consultation spéciale, le gouvernement l'y provoque. Ainsi s'explique la différence qui existe entre la conduite de la Société nationale d'agriculture et la conduite de la Société des agriculteurs de France : ainsi s'explique la réserve que notre Compagnie s'est imposée par une tradition constante, dans les questions qui touchent à la législation de l'agriculture, pendant le temps où le gouvernement et le Parlement s'en sont publiquement emparés.

Mais, d'autre part, qui pourrait douter des sentiments qui vous ont animés, lorsque nous avons vu se préparer et se discuter plusieurs lois dont l'initiative et l'honneur reviennent principalement à celui de nos confrères qui siège en ce moment à côté de notre président et que l'agriculture et l'industrie ont porté à l'un des premiers postes de l'Etat? La loi pour la répression des fraudes sur les engrais, la loi sur la fabrication des beurres, la loi pour le dégrèvement des vignes pbylloxérées, la loi

sur les syndicats obligatoires pour le phylloxéra ont été accueillies avec la plus grande faveur et ne soulèvent pas les contradictions qui ont éclaté à l'occasion des droits sur le maïs. Ici même nous avons entendu l'écho de ces contradictions et recueilli les témoignages opposés. A diverses reprises, les intérêts engagés se sont donné la réplique par. la voix très compétente de MM. Muret et Lavalard, Doniol et R. Duval, Boitel et Gatellier : et puisque je loue les uns et les autres de la fermeté avec laquelle chacun a défendu ses propres opinions, personne ne m'accusera de partialité, si je m'abandonne au plaisir de constater avec quelle conviction chaleureuse nos distingués confrères, MM. de Dampierre, de Luçay, Josseau et de Haut ont soutenu récemment la cause de l'agriculture et des intérêts agricoles dans le Congrès de la Société des agriculteurs de France.

La Section d'économie, de statistique et de législation ne décernera pas cette année de récompense, car si vous voulez bien consulter les procès-verbaux de nos séances et la bibliographie de l'année agricole que j'ai insérée à la fin du Bulletin de décembre, vous verrez que ces récompenses auraient appartenu de droit aux membres de notre Société. Il aurait fallu tout d'abord offrir quelque objet d'art à M. Tisserand pour la Statistique agricole de la France, statistique qui a été publiée d'après l'enquête décennale de 1882 et dont le mérite supérieur a été reconnu et proclamé par M. Levasseur. En donnant à ce grand travail la consécration de vos éloges dans une forme presque solennelle, et par le jugement autorisé d'un maître, nous avons fait pour notre confrère tout ce que nous pouvions faire.

Me sera-t-il permis d'ajouter qu'autour de ce beau travail viennent se grouper un très grand nombre d'ouvrages qui révèlent d'année en année la supériorité croissante et presque nouvelle de la littérature agricole.

Notre confrère, M. Baudrillart, continue ses belles études sur l'histoire et la situation des populations agricoles. Après un volume sur la Normandie et un autre sur la Bretagne, un troisième vient de paraître qui comprend les provinces du Maine, de l'Anjou, de la Touraine, du Poitou, de la Flandre, de l'Artois, de l'Ile-de-France.

Le grand Dictionnaire d'agriculture qui sera l'œuvre commune de Barrai et de M. Sagnier, poursuit son cours sous les auspices et avec la collaboration de plusieurs de nos confrères.

La nouvelle «Bibliothèque de renseignement agricole», publiée chez Didot, comprend des ouvrages de premier ordre : les Herbages et les Prairies par M. Boitel, les Engrais par M. Miïntz; le Cheval par M. Lavalard. Ces excellents ouvrages marquent les progrès de la science et répondent à l'attente de l'opinion publique.

Si nous devons être fiers de voir des membres de la Société conduire si vaillamment l'œuvre agricole dans les livres et dans les champs, ne devons-nous pas laisser tomber un souvenir reconnaissant sur la mémoire de ceux que nous perdons chaque année? Eux aussi, dans leur temps, passaient pour les plus dévoués parmi les meilleurs et représentaient le progrès dans toutes les parties de l'œuvre agricole. Cette année la mort nous a enlevé Gareau, le doyen respecté de la Section d'économie des

animaux ; Pluchet, le praticien par excellence ; Hervé Mangon, qui personnifiait avec éclat le génie rural et sur la mémoire duquel plane la grande ombre de Dumas. Tous trois se sont rencontrés dans la même pensée de modestie, et Gareau comme Hervé Mangon ont voulu laisser régner autour de la mort un solennel silence.

Je remplirai pourtant mon devoir à l'égard de ces chères mémoires, en marquant prochainement la part importante qu'elles occupent dans les travaux de notre Compagnie.

Mes chers confrères, l'antiquité avait divisé les jours de l'année en jours fastes et en jours néfastes : en jours heureux et en jours malheureux; et dans la vie comme dans la nature ne voyons-nous pas les jours de deuil et d'orage se succéder et se mêler aux jours de joie et de soleil?

Il m'a semblé que le beau soleil qui féconde les travaux des champs éclairait de sa bienfaisante lumière les jours où nous avons associé à nos travaux et à notre vie de famille, une des renommées de l'Académie des sciences, M. Mascart; une des notabilités de l'Institut agronomique, M. Miintz ; un des chefs de la Société des agriculteurs de France, M. de Monicault; une de nos plus belles primes d'honneur, M. Le Play, et des praticiens émérites, M. de Fontenay et M. Rœderer. Tous ont été successivement portés dans notre Compagnie par un courant d'estime et de sympathie qu'ils sont tenus de reconnaître par la fidélité dévouée de leur collaboration.

Parmi ces beaux jours marqués par la Providence, il en est encore un dont je veux faire revivre le touchant souvenir. M. Chevreul présidait la séance, le 27 juillet

dernier, quand M. Pasteur, qui venait d'être nommé secrétaire perpétuel de l'Académie des sciences, prit place au milieu de nous. Je me levai pour lui faire honneur et je le priai d'agréer les cordiales félicitations de ses confrères pour le nouveau témoignage d'affection et d'admiration que lui avait donné la première de nos Compagnies savantes. M. Chevreul, à son tour, prit la parole pour constater publiquement qu'il avait deviné M. Pasteur et qu'il l'avait soutenu de ses éloges et de son vote dans tout le cours de sa belle carrière. M. Pasteur, après nous avoir remerciés l'un et l'autre, ajouta:

« Mon cher et vénéré maître, je ne suis pas deux fois heureux, mais cent fois heureux de vous avoir vu voter deux fois pour moi. Je répéterai ici ce que je disais à l'Académie des sciences : « C'est le propre des grands « savants d'aimer la jeunesse, de chercher à la servir. » Quand nous tous, qui avons passé notre vie dans l'étude, sentons nos forces décroître, c'est une grande consolation que de pouvoir jeter les yeux sur ceux qui nous suivent, et cette consolation est encore augmentée par le moyen que nous avons de leur faire voir la route suivie, de leur montrer les horizons que nous n'avons fait qu'entrevoir. Il me suffirait, mon cher maître, de suivre vos conseils pour éprouver cette consolation. »

Et maintenant que la Société nationale d'agriculture célèbre le jour de son centenaire, ne suis-je pas autorisé à me servir des paroles de M. Chevreul et de M. Pasteur pour invoquer les bienfaits du temps et pour jeter nos regards sur ceux qui nous suivent dans la carrière?

Les compagnies ne sentent pas, comme les hommes, leurs forces physiques décroître peu à peu et le temps impitoyable accomplir son œuvre fatale; mais en vieillis-

saut, elles doivent chercher des joies et des consolations, comme M. Pasteur Fa si bien dit, dans un sentiment déplus profonde sympathie : que dis-je, dans des sentiments de tendresse presque paternelle pour les jeunes gens qui engagent résolument les grandes luttes de la science et du travail. Je dirai donc en votre nom, mes chers confrères, je dirai : « Venez à nous, vous tous qui servez l'œuvre agricole dans les champs et dans les laboratoires, sous le drapeau delà science et du travail, venez, et si par hasard, emportés dans la course effrénée de la vie moderne, vous ne trouvez pas l'occasion de nous rejoindre, du moins soyez certains que notre vieille Compagnie suit vos efforts de ses vœux les plus ardents, car elle sait qu'en travaillant pour vous-mêmes, vous travaillez pour la patrie ! »

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