DE L'INSTITUT NATIONAL AGRONOMIQUE
(Le 22 juin 1888.)
Léonce de Lavergne aimait les honneurs ; mais jamais, dans son esprit si fin, si juste et si modéré, n'entra l'espérance de la solennité qui nous réunit. Jamais il n'entrevit qu'un jour viendrait où, parle concours de parents dévoués, de sincères amis et de nombreux admirateurs, une statue s'élèverait à Paris, pour consacrer le souvenir du rôle considérable qu'il a joué dans l'œuvre agricole de notre siècle. Et pourtant ce jour est venu I Et voici Léonce de Lavergne installé triomphalement dans l'Institut agronomique de France! Des orateurs, à la suite desquels il est difficile de parler, ont déjà justifié par l'autorité et l'éclat de leurs discours l'hommage que nous rendons à l'un des maîtres de l'économie politique et de l'économie rurale. S'ils ont inévitablement pénétré dans
cette partie des sciences qui est le domaine propre de la Société nationale d'agriculture, ni l'un ni l'autre n'ont pu proclamer, dans les mêmes sentiments de profonde reconnaissance, que Léonce de Lavergne fut l'honneur et en même temps le bienfaiteur de la Société nationale d'agriculture et de la Société des agriculteurs de France.
Messieurs, une pareille solennité ne consacre pas seulement une grande mémoire ; elle porte avec elle son enseignement. La vie de Léonce de Lavergne nous apprend une fois de plus que tout est hasard dans les destinées humaines, et que la renommée naît du talent servi par les circonstances.
Voyez ce jeune homme : il a été l'un des brillants écoliers du collège de Toulouse, il devient un des brillants lauréats des Jeux floraux. Il est poète, — tout le monde l'a été à son âge, et on ne peut lui en tenir rancune ni lui en faire honneur; — mais il est quelqu'un. Il ne sait pas encore ce qu'il veut; il ne se reconnaît pas lui-même dans les élans contraires de son imagination; mais il se cherche et cela suffît. « Il me faut absolument une chaire d'histoire », écrit-il à l'un de ses amis, et la chaire ne venant pas, il se fait imprimeur et journaliste. Cependant il n'aime pas le journal, « qui, dit-il, ne rapporte que de l'argent, quand il en rapporte ». Cent fois il préfère les revues, dans lesquelles se succèdent vivement des études variées qui donnent la notoriété ou la célébrité. Mais sur quel sujet s'exercer? En 1836, il fait à son camarade de collège Léon Faucher un aveu qui le peint au vif : « Je voudrais faire un livre; je ne sais sur quoi, histoire, philosophie ou roman; donnez-moi un conseil. » Et qu'on ne s'étonne pas de la présomption de ces vagues ardeurs : ce jeune homme est capable de bien
faire tout ce qu'il fera. « Ma tête bouillonne de temps en temps » , écrit-il encore ; et l'on s'en aperçoit, car il forme en 1838 le projet d'établir à Toulouse une banque qui comprendra tous les départements du Midi. Dans son esprit, cette banque doit le conduire à la députation.
Tout ceci se passe entre 1830 et 1840. Heureusement Lavergne avait su plaire à des compatriotes de première renommée, M. et Mme de Rémusat. Lavergne causait bien : M. etMme de Rémusat étaient charmés de recevoir dans leur château de Laffite les compliments et les répliques du jeune publiciste de Toulouse. M. de Rémusat devint ministre de Fintérieur en 1840, et Lavergne, son chef de cabinet. De cette belle occasion, Lavergne tira la croix de la Légion d'honneur, et, ce qui fit la fortune de sa vie politique et littéraire, son entrée à la Revue des Deux Mondes. « Les revues, a-t-il écrit, sont la Providence des écrivains », et la Revue des Deux Mondes fut sa Providence. Il y trouva des maîtres et des amis qui lui apprirent que le style fleuri de la Garonne n'était pas tout à fait de bon goût sur les bords de la Seine, et que c'est un grand mérite dépenser soi-même et d'écrire comme tout le monde. C'était l'avis de M. Guizot, qui apprécie ses articles et sa personne, l'attire et le séduit. Lavergne avait été maître des requêtes au Conseil d'Etat; il reçoit une sous-direction aux Affaires étrangères et, comme un collaborateur de M. Guizot était naturellement destiné à devenir un député, Lavergne, appuyé par le gouvernement, entre en 1846 dans la Chambre en qualité de représentant du Gers.
Ainsi, pendant ces vingt années (1828-1848), Lavergne cherche péniblement et courageusement sa voie. Il est pauvre, il a besoin de travailler : il s'essaye et réussit.
La littérature l'a conduit à la politique; mais d'agriculture il n'en est pas question.
La révolution de 1848 survient comme un ouragan et brise sa carrière. Heureusement il venait de se marier et de se bien marier. Mme de Lavergne, pour soutenir la situation politique de son mari, dont les relations s'étendaient dans le Gers, la Creuse et la Haute-Garonne, avait acheté, en 1847, un domaine très étendu, le domaine de Peyrusse, près Bourganeuf.
Lavergne, qui n'avait jamais été propriétaire, fut saisi de la passion de la propriété. Lui qui n'avait lu que des livres de poésie et de politique, se mit à déchiffrer et à lire couramment le grand livre de la nature, et il ne cessa de diriger par des transformations heureuses et hardies l'administration de son domaine et de régler lui-même, comme Olivier de Serres, « son ménage des champs ».
Dans une de ses préfaces, Lavergne a écrit : « Je me suis tourué vers la vie rurale par dégoût des révolutions de notre temps. Il aurait dû ajouter ce qu'il disait à ses amis : « Dans mon domaine de Peyrusse, je suis un autre homme, je vis d'une nouvelle vie, je tâche d'être un bon agriculteur, et je me répète à moi-même le vers du poète :
0 fortunatos nimium sua si bona norint Agricolas.
D'autre part, quand il ouvrait pendant cette terrible année de 1848 les journaux de Paris, quand il méditait sur les périls de la société française, sur les vaillants efforts de ses amis pour défendre la paix sociale dans les assemblées de 1848 à 1852, il sentait profondément la nécessité de pratiquer cette science de l'économie poli-
tique, dont les événements venaient de lui révéler toute l'importance. Cette science, il la connaissait déjà suffisamment pour en discourir avec ses meilleurs amis, Wolowski et Léon Faucher, et pourtant il se remit à l'étudier, comme s'il devait l'enseigner un jour.
Tout à coup, un événement fait tourner à son profit les études auxquelles il se livre et les résolutions qu'il a prises. La fondation inattendue de l'Institut agronomique lui fournit l'occasion de conquérir brillamment ce droit de professer qu'il avait toujours rêvé. C'est le moment décisif pour sa renommée ; tout est prêt pour ]a servir. On ne saurait trop insister sur ce point. Les théâtres sur lesquels il peut déployer ses talents et paraître dans son nouveau rôle de professeur ou de conseiller des intérêts agricoles, tous ces théâtres lui sont ouverts. Depuis longtemps la Revue des Deux Mondes donnait au publiciste politique et au critique littéraire une réputation de bon aloi. Elle donnera au publiciste agricole la popularité. La Société nationale d'agriculture, l'Académie des sciences morales et politiques, la Société d'économie politique, la Société des agriculteurs de France, lui permettront, publiquement et devant des auditoires différents, de faire sentir le prix de ses observations et le poids de ses jugements. Et puis, il a fait des progrès dans l'art de parler et d'écrire ! Il a trouvé dans la retraite et la méditation, dans l'expérience des événements, dans la direction raisonnée de ses études, comme un renouvellement de son talent naturel. Il a toujours été écrivain, mais il prend définitivement une supériorité dans le nouveau genre de littérature qu'il vient d'adopter et qui exige, avant tout, la finesse, la clarté et la mesure.
Il ne suffit pas pour réussir que le théâtre soit prêt,
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que l'acteur soit excellent, il faut encore que le public prenne plaisir à l'entendre et ne demande qu'à l'applaudir. C'est fait. L'agriculture est devenue sous l'Empire un terrain que tout le monde se dispute, parce qu'il n'est pas interdit et occupé par le gouvernement. Beaucoup, se détournant de la vie politique, sont entrés forcément daus la vie rurale. Un mouvement s'est produit dans la nation tout entière, et ce mouvement donne la vogue à ceux qui s'y jettent et qui le soutiennent avec compétence et activité. Discuter, même sur l'agriculture, sans parti pris, mais avec indépendance, passe pour de l'audace et prend l'allure d'un acte d'opposition, et l'on ne peut se figurer ce qu'un écrivain tire de profit à parler librement, dans les temps où il paraît naturel de tenir un langage convenu. C'est alors que le nom de Léonce de Lavergne devient dans un certain monde un signe de ralliement; la réputation de ses écrits grandit avec la cause agricole qu'il semble représenter et avec le caractère d'indépendance particulière qu'on lui donne. On peut vraiment dire de lui ce qu'il dit d'Arthur Young : « Il a eu le mérite de venir à propos. »
L'influence de l'homme a donc été aussi grande que celle de ses écrits. Les belles études sur l'économie rurale de l'Angleterre, les articles sur l'agriculture et la population de la France et l'enquête sur la « France de 1789 » ont tout de suite paru des monuments durables de la littérature agricole. Mais pour les ouvrages sérieux, le cercle des lecteurs est toujours très restreint, et l'influence de Lavergne n'aurait pas été décisive, s'il n'avait su, par des discours et des articles, par des communications continuelles, occuper et pour ainsi dire enlever l'opinion publique. Qu'on relise par exemple les bulletins
de nos séances, qu'on parcoure le recueil de nos Mémoires, et l'on verra quelle part Lavergne prit à nos travaux, quelles belles discussions il provoqua et mena sur l'abolition de l'échelle mobile et la législation des céréales, quelles charmantes notices il consacra à la mémoire d'Héricart de Thury, de Royer, du duc Decazes, deDupin et du comte de Gasparin. Ce qu'il fit pour nous, il le fit dans tous les milieux scientifiques où il dominait, par le charme et la solidité de sa conversation. Lavergne comprenait les avantages de la publicité et savait s'en servir. Le Président de la Société nationale d'agriculture n'a jamais oublié qu'il avait été le directeur du Journal de Toulouse.
Je viens deprononcerlenom de Gasparin, etje m'arrête. Il me semble que du haut de son piédestal Lavergne m'y convie. Gasparin et Lavergne, malgré la différence des âges et des situations, onttraversétoutle règne de Louis- Philippe, en suivant la même ligne de conduite et en faisant éclater les mêmes sentiments conservateurs et les mêmes fidélités politiques. Un jour, le hasard les rapproche et les associe dans J'Instilut agronomique, dont Gasparin consent à devenir le directeur, tandis que Lavergne prend de haute lutte la chaire d'économie rurale. Quand l'Institut agronomique est supprimé, on voit Lavergne s'engager résolument à la suite de Gasparin dans ces œuvres de littérature agricole où chacun a laissé le caractère de son génie particulier. Gasparin garde toujours sur Lavergne l'avantage d'avoir publié son célèbre cours d'agriculture fondé sur les sciences naturelles, tandis que Lavergne ne publia que des fragments de son cours d'économie rurale uniquement fondé sur l'économie politique. Un lien commun, l'esprit scien-
tiiique, conduit leur plume et surtout leurs efforts, et tous deux combattent victorieusement les préjugés de la routine et les illusions des romans agricoles. Tous deux ne connaissent que l'étude patiente des faits et en démontrent la valeur par une logique rigoureuse.
La communauté des travaux les avait réunis dans un jour de force et de santé, la communauté des souffrances les réunit dans les jours de maladie. Lavergne a signalé dans l'éloge de Gasparin le courage avec lequel notre illustre confrère combattit les effets terribles d'une attaque de paralysie, et vous tous qui avez vu Léonce de Lavergne endurer pendant de longues années d'incroyables souffrances, ne vous semble-t-il pas, qu'en traçant le portrait de Gasparin, d'avance, et lui-même, il peignait son propre portrait? « C^st pendant de longues années, dit-il, que M. de Gasparin a montré l'élévation de son âme. Gêné dans sa marche, plus gêné dans sa parole, incapable de tenir une plume, il supportait le mal avec une patience inaltérable. L'intelligence et la mémoire étaient restées entières, et les paroles qu'il parvenait à prononcer étaient toujours pleines de clarté et de justesse. » Et de même nous avons vu Léonce de Lavergne travaillant sans pouvoir travailler, vivant et réduit à l'impuissance de vivre, et nous l'avons entendu dans un effort suprême laisser échapper de sa bouche mourante ces paroles qui sont les plus touchantes que je puisse citer aujourd'hui : « Vous direz à mes confrères de la Société d'agriculture que je ne les ai pas oubliés : que les meilleurs temps de ma vie qui va finir et dont je souhaite désormais le terme, n'ayant plus la force de faire rien d'utile en ce monde, ont été ceux que j'ai passés à me livrer à l'étude des questions agricoles. Si
mon souvenir demeure après ma mort, ce sera peutêtre âmes écrits sur les choses rurales que je le devrai. Je m'en rapporte à votre amitié pour le répéter tout simplement, lorsque je ne serai plus. » Et je le répète aujourd'hui devant vous, Messieurs, et devant cette statue : je le répète tout simplement pour rendre à Léonce de Lavergne, et de la manière qui lui convenait, les honneurs qui lui sont dus. Mais après avoir fait ressortir, par le contraste de ses dernières pensées et le souvenir de sa modestie, la grandeur de l'hommage qu'on lui rend aujourd'hui, je dois vous rappeler que l'agriculture reconnaissante a élevé au comte de Gasparin une statue de bronze à Orange, comme elle en élève une aujourd'hui à Paris à Léonce de Lavergne. Ces deux statues de bronze survivront aux agitations de notre histoire contemporaine qui passe comme passent les flots du Rhône et de la Seine. Elles apprendront aux générations futures que les intérêts permanents de la France reposent dans la paix et le travail des champs.