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DECRET DU 8 MAI

Napoléon, etc.

Par notre décret du 4 de ce mois, nous avons assuré la libre circulation des grains dans tout notre Empire, encouragé le commerce d'approvisionnement, pris des mesures pour que les débats qu'il fait, les transports qu'il effectue soient à la fois connus et protégés par l'autorité publique.

En même temps, nous avons défendu à tous nos sujets de se livrer à des spéculations dont les avantages ne s'obtiennent et ne se réalisent qu'en retirant, pendant un temps, les denrées de la circulation pour en opérer le surhaussement et les revendre avec de plus gros bénéfices.

Enfin nous avons fixé les règles du commerce, prévenu sa clandestinité, établi la police des marchés, de manière que tous les grains y soient apportés et vendus; pourvu aux besoins des habitants de chaque contrée, en leur réservant la, première heure à l'ouverture des marchés pour effectuer leurs approvisionnements.

Mais ces mesures salutaires ne suffisent pas cependant pour remplir l'objet principal que nous avons en vue, qui est d'empêcher un surhaussement tel que le prix des subsistances ne serait plus à la portée de toutes les classes de citoyens.

Nous avons d'autant plus de motifs de prévenir cet enchérissement qu'il ne serait pas l'effet de la rareté effective des grains, mais le résultat d'une prévoyance exagérée, de craintes mal entendues, de vues d'intérêt personnel, des spéculations de la cupidité, qui donneraient aux denrées une valeur imaginaire et produiraient, par une disette factice, les maux d'une disette réelle.

Nous avous donc résolu de prendre des moyens efficaces pour faire cesser en même temps les effets de tous les calculs de l'avidité et les précautions de la crainte.

Nous avons été secondé dans ces intentions par les propriétaires, fer- Ci) Archives nationales, F11 296-297.

Le commerce, dit le procès-verbal du Conseil, est dans l'épouvante. Un boulanger envoie à la halle, sous un nom supposé, quatre-vingt-un sacs qu'il avait en magasin. On lui supprime toute distribution jusqu'à complet épuisement de son approvisionnement ;. on le condamne à passer trois mois à la Force ; il faut des exemples. Ou se bat à la porte des boulangers, que la police protège. La grande difficulté est de s'opposer à la sortie du pain de Paris. C'est une lutte de force et d'adresse. Napo-

miers et marchands de six départements centraux de l'Empire, qui ne sont engagés à en approvisionner les marchés au prix de trente-trois francs l'hectolitre.

En prenant ce prix pour régulateur de celui des grains dans tout l'Empire, il sera porté aussi haut qu'il a été dans les années les moins abondantes, notamment en l'an X; et cependant à ces époques diverses, on avait à pourvoir, pour des achats jpurnnliers, aux besoins de la capitale dont l'approvisionnement est aujourd'hui entièrement assuré jusqu'après la récolte.

Nous' attendons de ces nouvelles mesures des effets salutaires, nous comptons que les propriétaires, fermiers et commerçants y concourront avec empressement, et que les administrateurs y apporteront le zèle, l'activité, la prudence et la fermeté nécessaires à leur exécution.

En conséquonce, sur le rapport de notre ministre du Commerce.

Notre Conseil d'État entendu.

Nous avons décrété et décrétons ce qui suit :

Article premier. — Les blés, dans les marchés des départements de la Seine, Seine-et-Oise, Seine-et-Marne, Aisne, Oise, Eure-et-Loir ne pourront être vendus à un prix excédant 33 francs l'hectolitre.

Art. 2. — Dans les départements où les blés récoltés et existants suffisent aux besoins, les préfets tiendront la main à ce qu'ils ne puissent être vendus au-dessus de 33 francs.

Art. 3. — Dans les départements qui s'approvisionnent hors de leur territoire, les préfets feront la fixation du prix des blés conformément aux instructions du ministre du Commerce et en prenant en considération les prix de transport et les légitimes bénéfices du commerce.

Art. 4. — Cette fixation sera faite et publiée par les préfets, conformément aux articles 2 et 3, dans les trois jours de la réception du présent décret; elle sera obligatoire jusqu'à la récolte seulement.

Art. 5. — Les dispositions des articles précédents ne seront pas applicables aux départements où le prix du blé ne sera pas au-dessus de 33 fr. l'hectolitre.

Art. 6. — Nos ministres sont chargés de l'exécution du présent décret,, laquelle ne pourra se prolonger au delà de quatre mois, à compter de sa publication.

Il sera inséré au Bulletin des lois.

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léon croit le moment venu de faire un coup de main et le conseil d'administration est convoqué extraordinairement à Saint-Cloud, sous la présidence de l'Empereur.

Viennent siéger : le prince archichancelier, le prince architrésorier; tous les ministres; le comte Frochot, préfet de la Seine ; le comte Maret, directeur général des vivres de la guerre; le baron Pasquier, préfet de Police; le comte Real; le comte Dubois, conseiller d'Etat, ancien préfet de Police.

L'Empereur dicte les dispositions suivantes :

Dans la nuit, M. le préfet de Police enverra chercher les quarante ou cinquante personnes qui, à Paris, ou dans les environs, font le commerce de spéculer sur les farines et sur les blés. Il leur demandera la déclaration de leurs achats et des blés ou farines qui sont en leur pouvoir. Il vérifiera cette déclaration sur leurs registres qu'il paraphera. Il leur demandera ensuite de déclarer quelle était la destination de ces blés ou farines et leur fera prendre rengagement de les porter à la halle de Paris.

Demain, à deux heures, le préfet fera connaître à Sa Majesté, au Conseil des subsistances, la quantité de blés ou farines résultant de ces déclarations, et qu'on peut se procurer par ce moyen, ainsi que la destination qu'avaient ces denrées.

L'arrivée d'une grande quantité de blés et farines ne peut que produire un bon effet sur l'inquiétude populaire et sur le prix.

M. le préfet fera connaître à ces spéculateurs et à d'autres qu'il ne convient pas de désapprovisionner la capitale et de se livrer à des spéculations usuraires, car ceux qui achètent au-dessus de 100 francs le sac ne peuvent être considérés que comme des usuriers,

Un peu de sévérité fera connaître et comprendre qu'il faut que le jeu à la hausse cesse et qu'il commence à avoir des dangers.

M. le préfet donnera des ordres à toutes les messageries et aux entrepreneurs des petites voitures pour qu'elles n'emportent point de pain hors de Paris.

Demain matin 100 sacs de farine seront distribués dans l'arrondissement de Paris sur le pied de 18 sols le pain de quatre livres. Ces 100 sacs livrés demain serviront pour après-demain vendredi et on continuera ainsi jusqu'à nouvel ordre. On partira

de cette concession pour justifier la défense d'exporter le pain.

Demain, à quatre heures après midi, on préviendra les maires des environs de Paris que la Réserve ayant fait leur part aux communes rurales, la sortie du pain sera interdite à compter d'après-demain.

On recommandera aux agents des barrières d'apporter, dans l'exécution de cet ordre, tout le discernement convenable, et on aura soin de ne rien laisser insérer dans les journaux et de ne rien imprimer qui soit relatif à cette mesure.

Sa Majesté tiendra un Conseil des subsistances demain à2 heures et, d'après les comptes qui lui seront rendus, elle ordonnera les mesures à prendre.

Le ministre du Commerce fera venir les préfets de Marseille, Chartres, Melun, Beauvais, Laon et s'en servira comme d'un jury, pour déterminer les quantités de grains ou farines que chacun des principaux fermiers peut mettre sur les marchés. On leur fera signer l'engagement de fournir la quantité nécessaire pour la subsistance du département ou les envoyer au marché.

Quand cette opération sera faite et qu'on aura l'état de ce que chacun se sera engagé à fournir, le préfet leur fera connaître qu'ils feraient une chose agréable à l'Empereur, s'ils voulaient prendre l'engagement de ne vendre, dans aucun cas, le sac audessus de 100 francs.

Il sera facile de leur faire comprendre qu'indépendamment que c'est un acte de patriotisme, cette demande n'est que juste, puisque enfin le prix du blé doit avoir des bornes et qu'il est impossible que le peuple le paye au-dessus de 100 francs.

Cet engagement de livrer à 100 francs ne sera pris que pour le blé à envoyer aux marchés du département. Ainsi cela aura la couleur d'un engagement volontaire, et il aurait une influence très salutaire sur l'opinion si, dans un département, une quarantaine des principaux fermiers donnaient cet exemple.

La connaissance qu'on leur donnera que Paris est approvisionné, et que la réserve n'a pas besoin d'eux contribuera à les décider plus facilement à cette diminution de prix.

S'il est un préfet qui croit que l'exécution de cette mesure sera plus prompte dans son département et y éprouvera moins de difficultés, on pourrait lui en laisser l'initiative, peur stimuler les autres départements.

Il était sept heures du soir, dit Pasquier, lorsque la

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séance du conseil se termina à Saint-Cloud (1). Le préfet de Police et le ministre du Commerce devaient rendre compte de l'exécution des ordres de l'Empereur, le lendemain, à deux heures. L'un et l'autre' furent prêts et s'acquittèrent de leur mission avec une étonnante exactitude qui montre l'ascendant exercé par Napoléon.

Le temps s'écoulait et Napoléon voyait le moment où il fallait quitter la France. Il crut nécessaire de prendre des mesures générales pour assurer l'alimentation du peuple, pour la mettre en garde contre les propriétaires et les commerçants qu'il regardait, dans ces moments de crise, comme des accapareurs. On lui dit et il se fait dire que la hausse vient uniquement des manœuvres et des calculs des détenteurs de blé, cultivateurs commerçants et cultivateurs qui emmagasinaient et différaient leurs ventes, afin de provoquer le renchérissement et profiter de la hausse. On lui dit et il se fait dire que le commerce a été consulté, qu'il n'a pas d'opinion, qu'il ne sait comment on peut sauver la situation, si l'Empereur ne décrète pas des mesures générales. Cetic opinion du commerce devait être tout simplement l'opinion des bureaux du ministère, dont les traditions et les efforts avaient toujours été de régler la situation économique, au jour le jour, par des mesures arbitraires.

Un conseil extraordinaire fut tenu le 3 mai : étaient présents : le prince archi chancelier, le prince architrésorier, les ministres de l'Intérieur, du Commerce, de la Police générale ;Frochot, Pasquier, Maret, Regnaud, conseillers d'Etat. Dans ce conseil, malgré l'avis contraire de Cambacérès, Pasquier et Regnaud, Napoléon

(1) Mémoires du chancelier Pasquier, t. I, p. 502 et suiv.

0UJ .NAPOLÉON.

arrêta les bases des décrets des 4 et 8 mai 1812 qui renouvelèrent les plus mauvaises dispositions de la législation del793.Cesdécretsétablirent,pourlaFrance entière, une législation exceptionnelle. L'Empereur donna lui-même les raisons de ses ordres par des considérants étendus.

Dans le décret du 4 mai, l'article premier déclarait libre la circulation des grains et farines dans tous les départements de l'Empire , mais tous les achats des grains ou farines destinés à approvisionner les départements qui manqueraient de grains, devaient être faits publiquement, au marché, après déclaration au préfet ou au sous-préfet. Par l'article 3, il était défendu d'acheter des grains ou farines pour les garder, les emmagasiner ou spéculer. L'article 4 ordonnait à tous les possesseurs de magasins de grains ou de farines, de déclarer au préfet ou au sous-préfet les quantités nécessaires pour les tenir approvisionnés. Tout fermier, cultivateur ou propriétaire ayant des grains, devait assurer l'approvisionnement des marchés sur réquisition des autorités. Enfin, tous les grains et farines devaient être portés aux marchés et il était défendu de vendre en dehors des halles et marchés.

Dans le décret du 8 mai 1812, l'Empereur analyse lui-même les raisons qui ont déterminé ses résolutions,

Le décret décidait que les blés, dans les marchés de la Seine, Seine-et-Oise, Seine-et-Marne, Aisne, Oise, Eure-et-Loir, ne pouvaient être vendus à un prix excédant 33 francs l'hectolitre, et que, dans les autres départements où les blés existants suffisent aux besoins, les préfets fixeraient le prix des grains, en prenant en considération les prix de transport et les légitimes bénéfices du commerce.

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Le lendemain 9 mai, l'Empereur partit pour rejoindre la Grande Armée, laissant avec confiance aux ministres du Commerce et de l'Intérieur, au conseil des subsistances et tout particulièrement à Maret, directeur général des vivres, et aux préfets dans les départements, le soin d'appliquer les décrets, d'en tirer le, meilleur parti et de lui en rendre compte.

A Paris, les décrets paraissent d'abord produire un bon effet. Dans la seconde quinzaine de mai, les arrivages de farines et de blé augmentent, les fermiers s'étant empressés de vendre avant la taxe annoncée. De plus, les mesures de rigueur prises pour empêcher la sortie des grains rétablissent à Paris une certaine abondance. Mais la situation des environs de Paris continue à être très précaire ; il faut que la Réserve prenne le service des communes rurales. Les boulangers de ces communes trouvent difficilement à s'approvisionner et on est obligé de leur donner la préférence sur la halle de. Paris, qu'on alimente secrètement avec les farines qui se trouvent dans les dépôts de garantie.de la boulangerie. Le conseil décide de faire des achats de blé en Hollande, d'autant plus que le directeur général des vivres n'est pas assuré de trouver, sur les bords du Rhin, les 10,000 quintaux que l'Empereur lui a ordonné d'y acheter.

L'Empereur, auquel on rend compte des difficultés que le directeur des vivres trouve à s'approvisionner, autorise, le 9 juin, le ministre du Commerce à accepter les services de Yanlerberghe, pour l'approvisionnement de la Normandie et des environs de Paris. Il faut bien, dans ces circonstances graves, recourir à l'industrie privée. Maret s'incline devant la nécessité, mais il s'inquiète de la concurrence que Yanlerberghe lui fera pour

64 x NAPOLÉON.

l'approvisionnement des 30,000 quintaux nécessaires au service de Paris dans le mois de septembre. Pendant tout le mois de juin, le conseil des subsistances constate que les farines apportées par le commerce à la halle sont faites de haricots, de pois, de vesces et de toute espèce de grains, excepté de froment. La fraude est partout et c'est en vain que le conseil des subsistances cherche, si ce n'est à la réprimer, au moins à y échapper.

Les décrets étaient à peine rendus, depuis six semaines, que les membres du conseil des subsistances osaient discuter s'il ne conviendrait pas de les modifier. Une partie des grains achetés par Vanlerberghe avec l'autorisation de l'Empereur est amenée en Normandie. De ce côté on est tranquille. On remarque avec étonnement, qu'après avoir fait appliquer, pendant quelques semaines, les décrets de mai sur les marchés, les prix avaient continué à s'élever.

Cependant, par le droit que lui donnait le décret du 8 mai, de tenir la main à ce que le taux de 33 francs ne soit pas dépassé dans les départements où les subsistances suffisaient aux besoins, le préfet du Taro (Italie), Dupont-Delporte, cesse les réquisitions et publie que la vente des blés restera libre. Aussitôt le marché se couvre de grains et le prix tombe à J 9 fr. 45 l'hectolitre. Pour le conseil des subsistances, c'est un trait de lumière. Il constate que le grain est en grande partie vendu clandestinement et à des prix exagérés, et il lui semble qu'on pourrait ne plus taxer le prix des grains, à mesure que le permettront, pour chaque département, l'apparition des seigles et l'approche de la récolte.

Au mois de juillet, les apparences de la récolte donnent au ministre l'occasion de rassurer l'Empereur, et

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le 11 août, le Conseil déclare que s'il ne convenait pas encore de rapporter entièrement le décret du 4 mai (1), on pouvait, on devait détruire le privilège accordé aux consommateurs locaux, et ne plus obliger le commerçant, qui fera des achats pour les départements, à en faire la déclaration au préfet ou au sous-préfet. Au commencement de septembre, le directeur général des vivres réduisait sans secousse, et d'après le vœu des boulangers euxmêmes, les quantités de farine fournies aux boulangers de Paris et des communes rurales. Les petits accaparements de grains faits par les particuliers commençaient à sortir de leurs cachettes, avec les espérances d'une récolte qui, pourtant, ne devait pas être belle. Une certaine confiance se répandait et donnait au libre commerce un peu de confiance et d'activité.

La Crise alimentaire en province.

Si la crise alimentaire de 1812 et l'approvisionnement de la ville de Paris avaient été conduits par les mains vigoureuses et habiles de Maret, directeur de la Réserve, et du préfet de Police, directeur des boulangers, sous la haute surveillance et même l'autorité du conseil des subsistances, il n'en pouvait être de même des départements où la crise alimentaire devait recevoir une organisation spéciale. Chaque préfet reçut l'ordre et le mandat d'assurer, sous sa responsabilité et avec la plus entière liberté d'action, l'alimentation de son

(1) Archives nationales, F11 207.

département, et comme la situation était absolument différente dans le Nord, pays à blé, et dans le Midi, pays à vignes et à maïs, les préfets du Nord et du Midi furent naturellement amenés à tenir des conduites différentes. Il est utile de marquer le caractère tout à fait original de la situation administrative des préfets et l'indépendance extraordinaire que le gouvernement de l'Empereur leur laissa pour remplir, chacun dans leurs départements, la mission de confiance que les événements leur imposaient. Les décrets des 4 et 8 mai étaient des armes que l'Empereur, avant son départ, avait mises à leur disposition pour soutenir la lutte contre les périls de la famine, mais les préfets pouvaient se servir de ces armes, suivant qu'elles leur étaient plus ou moins nécessaires. Aussi, les vit-on, successivement, travailler avec ardeur, et par des moyens divers, à assurer l'alimentation dans les limites de leurs départements ; correspondre directement ou ne pas correspondre avec les préfets voisins; s'entendre ou ne pas s'entendre avec les commerçants ; autoriser ou défendre le transport des grains d'un département à un autre ; fixer ou ne pas fixer le prix du blé, suivant les fluctuations des cours ; faire ou ne pas faire des réquisitions chez les cultivateurs, pour alimenter les marchés publics ; acheter, même directement, avec l'argent de souscriptions, ou sous la garantie de leur signature ou par l'intermédiaire de commerçants, des grains, du riz et d'autres substances alimentaires, qu'ils revendaient au prix coûtant à leurs administrés; encourager, avec plus ou moins de succès, la confection et la distribution des soupes à la Rumford et des secours en nature. En un mot, le préfet, dans son département, est un général qui commande un

corps d'armée et qui, tout en rendant compte de ses mouvements à ses chefs, les ministres de l'Intérieur et du Commerce, agit sans s'inquiéter des autres généraux et des corps d'armée qui manœuvrent à côté de lui.

Il serait intéressant, et cependant il n'est pas nécessaire d'essayer l'histoire économique de chaque département pendant la crise de 1812. Les rapports des préfets, conservés aux Archives nationales, n'ont pas été publiés ; leur intérêt dépend de la gravité des incidents locaux, mais il est très facile et il est curieux de montrer, par des détails précis, à quel point la diversité des régions agricoles conduisit les préfets à des résolutions contraires et comment les décrets des 4 et 8 mai eurent, en France, les fortunes les plus diverses.

En parcourant la région du Nord, depuis l'ancien Artois jusqu'à la Bretagne, en nous arrêtant dans la Normandie, qui fut le théâtre d'émeutes sanglantes et des actes les plus énergiques de l'administration impériale, on comprendra mieux comment, dans un temps où la difficulté des communications était la cause de l'impuissance du commerce, la situation économique des départements du Nord réagit sur la situation alimentaire de la ville de Paris.

Le département du Nord ne produit pas de blé ; il s'approvisionne, en partie, hors de son territoire. Le préfet, le baron Duplantier, interdit le transport du blé dans son département. Le commerce est suspendu. Très peu de négociants font la déclaration qu'ils entendent se livrera la spéculation des grains; car, dans les départements voisins, dans V Escaut et dans Y Aisne, le préfet ne veut pas laisser sortir les blés, même ceux qui ont été achetés depuis longtemps. Le préfet du Nord est obligé d'aller

f>8 NAPOLÉON.

chercher des grains dans laLys. Après les décrets des 4 et 8 mai, les grains disparaissent. Les sous-préfets, notamment à Camhrai, font des réquisitions pour alimenter les marchés. Des troubles et des pillages sont signalés en divers endroits; la population souffre du décret du 8 mai. Le préfet déploie beaucoup d'activité pour l'exécution du décret du 24 mars, relatif à l'organisation des bureaux de bienfaisance et à la distribution des soupes à la Rumford (1).

Ardennes. — Misère. Exécution des décrets. Pas de mesures de rigueur. Les magasins militaires ont eu de la peine à s'approvisionner. Des familles entières se sont nourries de son bouilli. Dans bien des départements, on retrouve la même nourriture (2).

Meuse. — Le préfet, le comte Leclerc, applique les décrets. Les agents militaires, et les spéculateurs cachés sous ce nom, ont fait monter à 33 fr. 70 l'hectolitre de blé qui, à Metz, se vendait 28 francs, pendant les six premiers mois de 1812. Quand, à la fin de 1812, les spéculations recommencent, le préfet, craignant des concurrences aussi redoutables, conçoit les plus vives inquiétudes. Le ministre du Commerce s'émeut à son tour. Il écrit à son collègue de l'Intérieur que le comte Maret a chargé ses agents d'acheter des grains dans une partie de la Moselle et non dans la Meuse. Maret répond que la circulation des grains doit être protégée par les autorités locales et que le préfet doit chercher à ne pas isoler son département (3).

Moselle. — Le décret du 4 mai promettait d'heureux

(1) Archives nationales, F11 709. 717.

(2) Archives nationales, F*i705. 716.

(3) Archives nationales, F'i708. 712.

effets ; la baisse avait été rapide ; mais le décret du 8 mai inspira des craintes et les approvisionnements diminuèrent. Le préfet, le baron Vaublanc, dut pourvoir, jour par jour, aux marchés. Des demandes modérées (40 hectolitres au plus) sont adressées aux maires des communes, dont on connaît les approvisionnements. Ces demandes calment un peu les mécontents. A Metz, les boulangers ne peuvent s'approvisionner aux marchés et sont obligés de cesser complètement la fabrication. Le blé se vend au prix fixé par les décrets, puisque ce blé a poussé dans la Moselle. Si le département pouvait se procurer blé et farine, ce serait par la Confédération du Rhin jusqu'à Goblentz, où se trouve le dépôt général destiné à l'approvisionnement de Paris; mais tous les bateaux de la Moselle sont exclusivement employés à faire des transports à Paris. Les magasins militaires ont des provisions pour six mois. Au 31 juillet 1812, le préfet écrit au garde-magasin des vivres de la guerre à Metz, que les magasins de Longwy, Thionville et Sarrelouis sont épuisés et que les marchés ne peuvent subvenir à leurs besoins. Le préfet, malgré sa répugnance, ordonne de fortes réquisitions dans les arrondissements de Briey etThionville. Ces réquisitions, faites au moment de l'ouverture de la moisson, ont une influence très fâcheuse sur les prix, d'autant que le bruit court que des achats sont autorisés entre Metz et Verdun, pour l'approvisionnement de Paris, à un taux supérieur à celui de la taxe (1). Dans ce département, les services de l'approvisionnement de l'armée, de Paris et des particuliers se font concurrence.

(1) Archives nationale*, F11 708.

Dans le Pas-de-Calais, situation très agitée, pillages et vols de grains. Le préfet, M. deLachaise,faitdes réquisitions pour alimenter les marchés. La spéculation des cultivateurs est active; le prix du blé monte. Les primes offertes au commerce sont trop faibles. Le décret du 8 mai sert de prétexte aux accaparements frauduleux (1).

Somme. — Mauvaise récolte. Paris fait concurrence et enlève tout. Le préfet, M. Maissemy, se plaint et, comme on lui répond qu'on ne viendra pas à son aide, il prie les négociants d'approvisionner le département par des achats en Belgique et à Anvers. Des souscriptions assez fortes ont allégé les souffrances (2).

Aisne. — La population est calme ; elle a dû faire ellemême des réserves, et la consommation est assurée jusqu'après la prochaine récolte. Les recensements paraissent être au-dessous delà vérité. Le peuple ne témoigne aucune émotion du passage journalier des grains par l'Oise, la Marne, l'Aisne et le canal de Saint-Quentin, pour l'approvisionnement de Paris (24 mai). En revanche, les légumes et les pommes de terre sont très rares. Dès le 9 mai, les fourneaux économiques ont fonctionné à Saint-Quentin, à Laon, la Fère, Chauny, puis à Château-Thierry et à Yervins, mais on a échoué dans les communes rurales. Les soupes à la Rumford ont été remplacées par des distributions de pain. Le préfet, le baron Malouet, surveille les spéculations (3).

\JOise serait tranquille, si des troupes de mendiants, venant des départements voisins, n'envahissaient pas les fermes. Point de commerce; pas de concurrence.

(1) Archives nationales, F*1 709. 712. 717.

(2) Archives nationales, F11 710. 717.

(3) Archives nationales, F" 705. 716.

L APPROVISIONNEMENT DE LA VILLE DE PARIS. 7'i

On ne peut empêcher les paysans de vendre chez eux. Les marchés ne sont pas approvisionnés. Le prix du blé monte toujours; cependant il ne manque pas dans le pays. Le préfet n'interdit pas la sortie du blé du département. Le blé circule en toute liberté. Ventes nombreuses dans la Seine-Inférieure. Réquisition de 14,000 quintaux pour la banlieue de Paris (1).

Marne. — La Marne ne se suffit pas en temps ordinaire; aussi le préfet, M. de Jessaint, est-il obligé de se dévouer pour assurer l'alimentation de son département. Il emploie tous les moyens et applique les décrets. L'Empereur avait avancé à la ville de Reims une somme de 20,000 francs pour acheter du blé dans la Somme. D'autre part, le préfet obtient l'autorisation de retenir, jusqu'à la récolte prochaine, une petite portion des grains qui viennent des États de la Confédération du Rhin et qui sont embarqués sur la Marne pour être dirigés sur Paris. Il n'a pas recours à des souscriptions particulières pour achats de grains (2).

Seine-et-Marne. — Le département de Seine-et-Marne est d'autant plus tourmenté qu'il est assez bien approvisionné, pour pouvoir venir au secours de Paris et des départements voisins. Le préfet, le comte de Plancy, ouvre, après les décrets des 4 et 8 mai, une enquête sur la quantité de blé existant dans les greniers des cultivateurs, puis il fait dresser un état des personnes charitables et des secours qu'elles donnent. Il fait vérifier si les déclarations des commissaires aux réquisitions sont exactes. Il punit les délinquants, en les forçant à verser sur les marchés le double des denrées trouvées

(1) Archives nationales, F*1 709.

(2) Archives nationales, F"708. 717.

chez eux; mais il laisse le commerce libre el protège la circulation du blé (1).

Seine-et-Oise. — Les villes ont subi des privations, mais pas autant que la campagne : elles payaient le pain cher, < mais elles en avaient. Les habitants qui jouissent d'une certaine aisance avaient fait des provisions de farine. La classe indigente a été abondamment secourue. La classe intermédiaire, qui vit de traitements fixes, a souffert beaucoup plus que les deux autres. A un point de vue général, on peut dire que le département a traversé une crise très redoutable. Un grand nombre de communes ont été totalement privées de pain pendant plusieurs jours. Les pommes de terre et d'autres légumes ont été le fond de la nourriture.

Les décrets des 4 et 8 mai n'ont pu être exécutés sans mesures de rigueur; les réquisitions n'ont pas suffi pour forcer les cultivateurs à apporter du blé sur les marchés. C'est en employant les garnisaires qu'on est parvenu à les faire obéir. Sans les garnisaires, on n'aurait jamais pu réunir les 24,000 quintaux de blé, que le département de Seine-et-Oise a du fournir pour l'approvisionnement des communes rurales du département de la Seine (2).

Seine- Inférieure. — Dès le mois de février 1812, les départements de la Seine-Inférieure, de l'Eure et du Calvados sont en révolte. Les commerçants de Rouen, qui s'approvisionnent dans les arrondissements de Louviers, des Andelys et de Pont-Audemer, sont attaqués par des bandes qui pillent leurs voitures de grains. Rouen est dans l'effervescence; car c'est à Rouen que le

(1) Archives nationales, F11 710. 717.

(2) Archives nationales, F11 717.

l' APPROVISIONNEMENT DE LA VILLE DE PARIS. 73

département de la Seine-Inférieure a l'habitude de s'approvisionner. Le ministre de la Guerre donne l'ordre à la colonne de cavalerie de la garde impériale, qui venait de réprimer les désordres de Caen, de se rendre à Rouen et de se concerter avec le colonel de la gendarmerie pour maintenir Tordre. Dans les autres villes, et notamment au Havre, la situation est très alarmante : les ouvriers sont sans travail ou gagnent un salaire bien inférieur au prix du blé ; l'arrivée des troupes à Rouen calme la population (24 mars). Les grains reviennent sur le marché; au Havre, ils sont plus rares; mais quelques particuliers, le maire en tête, se sont réunis pour acheter des farines qu'ils livrent aux boulangers au prix de 144 francs le sac. Le kilogramme de pain vaut 0,80 centimes. La Picardie est mieux pourvue, mais les préfets des départements voisins n'autorisent pas la circulation des blés hors de leurs départements. Le préfet, le comte Stanislas de Girardin, essaye d'acheter à Paris; on ne laisse pas les blés sortir de Paris.

Avec les décrets des 4 et 8 mai, on avait espéré que le prix du pain baisserait, que le consommateur commencerait d'abord par attaquer ses réserves particulières; mais vain espoir, les localités s'isolent; on manque de pain partout. Le préfet ne voit d'autres ressources que la libre circulation (30 mai), et un chaleureux appel au commerce. Il donne les ordres les plus sévères pour débarrasser de toute entrave les ventes et les expéditions de grains.

En se servant habilement du Journal de Roae?i, il provoque une souscription des principaux négociants ; il espère ainsi recueillir un million qui lui permettra d'acheter du blé en Belgique (12 juin). Les achats

s'élèvent à 33,000 hectolitres. Le conseil municipal appuie la souscription par un emprunt de 150,000 francs, pour couvrir les pertes subies par les souscripteurs. Le 5 octobre, le préfet pouvait dire, avec avantage, au ministre de l'Intérieur, qu'il n'avait, personnellement, acheté un seul grain de blé, et qu'il avait trouvé, par l'application libérale des décrets, un concours assez dévoué dans le commerce, pour dominer la situation qui au début paraissait très grave. Malheureusement, il n'a pu faire accepter à la population les soupes à la Rumford et a été obligé de leur substituer les secours en riz et en sel.

Ce n'est pas tout. Le préfet adresse au ministre un rapport sur les mesures qu'il voudrait voir appliquées dans l'hiver de 1813. Il faudrait, dit-il : 1° partager le département en arrondissements de plusieurs communes, chargés eux-mêmes de nourrir leurs pauvres; on s'arrangerait de façon à grouper les communes riches et les communes pauvres; 2° les maires et adjoints se réuniraient au chef-lieu pour arrêter les moyens propres à nourrir les pauvres et tout indigent mendiant en dehors de son arrondissement serait arrêté; 3° les dépôts de mendicité serviraient de retraite aux vieillards et aux indigents; 4° des gratifications pouvant s'élever à 3 francs seraient accordées aux gardes champêtres pour tout mendiant arrêté ; 5° créer des ateliers de travail, partie au compte du gouvernement, partie au compte du département, partie au compte des classes aisées ; 6° les indigents et les vieillards incapables de travailler seraient à la charge des bureaux de bienfaisance. Ce projet d'assistance obligatoire plut beaucoup au ministre de l'Intérieur qui

demanda simplement, si l'on ne pourrait pas réduire les travaux et les dépenses; mais il resta lettre morte (1).

Dans YEiire, la situation est très tendue; le préfet prend toutes les mesures de rigueur qu'autorisent les décrets. C'est un des départements qui ont le plus souffert de la disette. M. de Chambaudoin, préfet, entre en lutte ouverte avec M. de La Rochefoucauld, sous-préfet des Andelys, qui s'oppose à la sortie des grains de son arrondissement et contrecarre les ordres de son chef. Le préfet enlève 1,500 sacs de l'arrondissement des Andelys, pour fournir les marchés des autres arrondissements. Le blé augmente à la suite du décret du 24 mars, qui vient appuyer, d'une manière précise, les craintes vagues que l'on avait au sujet du défaut de subsistances. Les besoins des indigents, au nombre de 70,000, s'accroissent d'une manière effrayante et dépassent les secours. Il est distribué par jour dans ce département 8,300 soupes. Dans certains cantons, les indigents se nourrissent de son, de feuilles de choux, de colza, de pois et autres légumes. Des condamnations variant entre deux et dix mois de prison et 500 à 4 000 francs d'amende sont prononcées contre les perturbateurs qui menacent et pillent les fermes isolées. Des bandes armées parcourent les campagnes et somment, avec des menaces, les fermiers de leur donner du pain. La charité privée a beaucoup contribué à l'établissement et à la distribution des soupes et autres secours en nature (2).

Le rapport du préfet du Calvados trace le tableau complet et vivant de la situation morale et économique des

(1) Archives nationales, F11 710. 717.

(2) Archives nationales, F** 711. 716.

départements frappés parles mauvaises récoltes. Le gouvernement avait autorisé, en 1810, les cultivateurs à exporter des grains dans l'intérêt de l'agriculture, et cette mesure, dit le préfet, a mis la population dans un immense péril. Les greniers étaient vides, quand les mauvaises récoltes de 1811 et de 1812 arrivèrent. On comptait que le commerce fournirait à la population la contre-partie des grains exportés. Point du tout.

Les décrets des 4 et 8 mai ont virtuellement chargé les préfets de pourvoir à l'approvisionnement de leur département. Le préfet du Calvados accepte la responsabilité d'une mission qu'il remplit avec ardeur.

Il emprunte personnellement à des propriétaires du pays, pour acheter du riz, des blés et des farines. Le voilà négociant. Il fait des commandes. Trois fois ces commandes de blés sont enlevées à son commissionnaire par les achats de Maret, pour la Réserve de Paris. Aussi n'hésite-t-il pas à demander directement secours à la maison Vanlerberghe et à la maison Vanderhaven, d'Anvers.

Une autre combinaison financière eut du succès. Le préfet ordonna qu'une somme de 120,000 francs fût prélevée sur tous les revenus des communes au-dessus de 10,000 âmes; avec ces 120,000 francs, le préfet acheta du seigle. Des dépôts furent créés à chaque sous-préfecture, et les communes eurent le droit devenir y prendre une quantité de seigle, correspondante à la somme qu'elles avaient fournie, et cela au prix d'achat qu'il avait fait imprimer et afficher (1).

Au lieu de pain, il ordonne que dans les hospices on

(1) Archives nationales, F11 111.

consomme du riz et des légumes. Certaines villes se rationnent d'elles-mêmes. Le préfet tâche de pousser à la consommation du riz; mais, disait-on, le riz du Piémont est fabriqué avec du plâtre, et le riz de la Caroline du Sud avec de l'alun. Cependant, il parvient à faire consommer ses achats de riz. Des dépôts sont constitués dans chaque sous-préfecture, chez les percepteurs et dans les principaux villages, et ses efforts semblant réussir, le commerce finit par suivre son exemple et acheter dp riz de la Caroline du Nord. Sur les conseils du ministre du Commerce, le préfet mêle de la farine bise et de la farine blanche. Par défiance, par peur, personne ne veut de son mélange. Dans les campagnes du pays d'Auge, dans les pays d'herbages, on se nourrit de choux, de trèfle, d'orties blanches mélangées avec du sang de bœuf et d'un pain d'avoine dans lequel on fait entrer de la paille hachée. Ce fut un grand soulagement quand le préfet envoya de l'orge et des haricots.

Il faut ajouter que, dans le Calvados, les délinquants furent sévèrement pourchassés et punis. On usa des garnisaires; on confisqua les grains et les farines des personnes qui avaient fait d'inexactes déclarations. Le total des amendes perçues s'éleva à 45,000 francs, et on infligea jusqu'à six mois de prison.

Relevons, dans le rapport du préfet, les chiffres suivants qui portent leur enseignement :

Frais de garnisaires 18,000 fr.

Vente des grains et farines confisqués. 34,700 —

UOrne produisait ordinairement un tiers do blé en moins qu'il ne consommait. En 4811, ce département

n'eut que la moitié des récoltes ordinaires. Aussitôt que les décrets des 4 et 8 mai parurent, les marchés demeurèrent vides. L'Orne tirait ordinairement une partie de sa nourriture du département d'Eure-et-Loir qui avait été mis en interdit par son préfet. Dans les circonstances présentes, tous les négociants de l'Orne suspendirent leurs opérations. Personne ne consentit à faire déclaration des quantités de blés en magasin. Alors le préfet, M. Lamagdelaine, se décida à réquisitionner pour mettre quelques denrées sur le marché. Sur le refus des habitants de faire aucune avance et de se prêter à aucune combinaison, les boulangers restèrent les maîtres du commerce et abusèrent de cette situation autant qu'ils le purent (29 mai). On vécut avec de la farine de pois et du pain d'avoine. La population accepta tous les secours qu'on lui offrit et se mit à la mendicité. Les soupes à la Rumford furent bien accueillies (1).

Dans la Manche, la situation est aussi grave que dans toutes les autres parties de la Normandie et les travaux du port de Cherbourg, que les ouvriers menacent de quitter, si on ne leur donne pas du pain blanc, portent le préfet, le baron Bossi, à user des décrets avec la dernière rigueur. Il fait des réquisitions avec la force armée et supplie les maires de réduire, dans leurs communes la consommation des habitants. Il prend sur lui de déroger à l'article 8 du décret du 4 mars et autorise ses agents à acheter au domicile particulier des propriétaires et fermiers. Les villes expédient des délégués dans les départements voisins, pour négocier avec

(1) Archives nationales, F11 709. 717.

l'approvisionnement de la ville DE PARIS. 79

les préfets et obtenir l'autorisation d'acheter du blé. Le pain est remplacé par le riz dans les prisons et les hôpitaux; les comités de bienfaisance donnent de la bouillie de sarrasin. A Valognes, au mois de mai, 1,500 personnes mangeaient des orties, du trèfle et du son bouillis ensemble, ainsi que cela se passait dans le Calvados et dans l'Eure (1).

J'ai insisté sur la situation de la Normandie ; les départements qui composaient cette province furent les plus malheureux et les mauvaises récoltes de ces départements, qui contribuaient à l'approvisionnement ordinaire de Paris, étaient la principale cause des embarras que donnait au gouvernement la situation de la capitale ; mais la population de la Bretagne, qui était voisine de la Normandie, fut aussi cruellement éprouvée. Le blé noir, qui faisait la base de la nourriture de la population, avait complètement manqué. Les paysans et les propriétaires laissèrent leurs terres sans les ensemencer. Dans la campagne, on mangea du trèfle et du son cuits avec des orties. C'est une nourriture singulière dont on signale l'emploi dans plusieurs départements. . Le préfet de Y Ille-et- Vilaine, le baron Bonnaire, ne permet que la vente du pain bis, afin de réserver le pain blanc aux malades des hôpitaux. Il parvient à acheter des grains dans le Finistère, les Côtes-du-Nord et la Vendée. Il déplore le décret du 8 mai qui a interrompu le commerce des blés. S'il est obligé de se charger de l'approvisionnement, c'est que les commerçants se refusent à toute action. Depuis les décrets, personne ne

\\) Archives nationales, F1* 708. 717.

veut aider le préfet et venir au secours des populations (1).

Dans la vraie Bretagne, qui comprend le Finistè?*e,\es Côtes-du-Nord et le Morbihan, la situation est meilleure.

Le Finistère, par exemple, a plus de grains qu'il ne lui en faut. Il expédie dans les départements voisins et jusqu'à Bayonne. Les crêpes et les bouillies de sarrasin sont à très bas prix, et la crise a pour résultat de faire cultiver et ensemencer, en céréales, des terres restées jusque-là sans culture (2).

Dans les Côtes-du-Nord, la récolte a été bonne dans certaines parties et mauvaise dans d'autres. Avant les décrets des 4 et 8 mai, les départements voisins en avaient tiré des provisions assez considérables. La gêne commença, quand on se mit à taxer administrativement le prix du blé, et, quand on appliqua le décret, le froment disparut de la circulation. Les habitants préférèrent vendre leurs grains secrètement dans lllle-et- Vilaine, où la vente de gré à gré avait été forcément tolérée. La différence des prix de vente adoptés par les préfets dans chaque département était un grand obstacle au mouvement du commerce local. Malgré les décrets et grâce à la tolérance des préfets, un accord tacite se forma entre les acheteurs et les vendeurs pour ne pas se soumettre à l'exécution des décrets, et cet accord fut pratiqué dans les départements de l'Ille-et- Vilaine, du Morbihan, de la Loire-Inférieure et dans bien d'autres départements du Centre et du Midi (3).

Dans le Morbihan, les décrets des 4 et 8 mai n'eurent

(1) Archives nationales, F" 707. 711. 716.

(2) Archives nationales, F1* 707. 716.

(3) Archives nationales, F11 706. 716:

pas d'autre effet que de faire disparaître complètement les grains des marchés. On n'eut pas recours aux soupes à la Rumford, car les légumes étaient très rares et la pomme de terre peu cultivée. Une soupe revient à un prix variant entre 0 fr. 2o et 0 fr. 30; les bouillies de blé noir coûtent bien moins cher. D'ailleurs le blé noir est en abondance (1).

Mayenne. — Le blé manque ; le préfet, le baron Harmand, en demande aux environs de Paris. On voudrait bien aider le préfet, mais les agents envoyés pour découvrir du blé dans les greniers des cultivateurs reviennent sans avoir réussi (2).

Déjà, par son arrêté du 11 septembre 1811, le préfet avait fait établir des ateliers pour la réparation des chemins dans presque toutes les communes. Ces ateliers marchent très bien, mais ils ne suffisent pas, car le salaire est très faible. Il recommande une grande économie dans la consommation. Les bureaux de bienfaisance sont zélés, mais n'ont que de faibles ressources. Le préfet distribue du gruau d'avoine.

Le département, très populeux, ayant des terres d'une qualité médiocre, ne récolte pas de quoi suffire à ses besoins, d'autant plus qu'on cultive avec 6, 7 et 8 ans de jachères. Le déficit de la production sur la consommation varie du 1/5 au 1/12. Ce déficit, dans Tannée 1811, est du 1/3, chiffre qui a encore été augmenté par de récentes exportations vers la mer et vers la Loire. Néanmoins, la récolte du sarrasin, des châtaignes et des pommes de terre a été très considérable, et cette abondance, avec les soupes économiques, permet de

(1) Archives nationales, F" 708. 712. 717. (2 Archives nationales, F** 708. 712.

rendre moins sensible la perte éprouvée sur les céréales. Le prix des blés tendait à baisser, quand parurent les décrets. Le préfet les publie sans commentaires. Les marchés sont fréquentés par des acheteurs, mais les vendeurs ont disparu. On distribue quelques secours. Le préfet fixe et hausse le prix du blé pour inviter les négociants étrangers à venir. Les chemins sont impraticables et le département souffre beaucoup.

Remontons maintenant le cours de la Loire et prenons ce fleuve, pour séparer les régions agricoles du Nord, et les régions agricoles du Midi. Nous partons de la Loire-Inférieure et nous sommes à Nantes. A Nantes, comme à Bordeaux et comme à Rouen, le commerce est puissant, organisé et pour ainsi dire vivant. A Nantes, comme à Bordeaux et à Rouen, le préfet s'adresse au commerce pour l'approvisionnement du département (1).

Maine-et-Loire: — Les marchés qui suivent la publication des décrets des 4 et 8 mai sont dégarnis; les vendeurs, se voyant obligés de laisser leurs blés à des prix moindres qu'ils n'avaient espéré, les gardent ou les cachent. Le préfet, le baron Hély d'Oissel, s'occupe personnellement d'approvisionner le marché d'Angers. Les grains n'ont pas manqué dans certaines parties du département, mais ils sont cachés facilement par leurs propriétaires, qui ont en moyenne 2, 3, 4, 5 boisseaux de plus que leurs besoins. Connaissant l'esprit des cultivateurs, le préfet se garde bien d'avoir recours à des perquisitions, parce que les grains seraient enterrés

(1) Archives nationales, F11 708. 712.

et perdus. Il s'adresse aux usuriers, qui connaissent parfaitement les gens de la campagne et qui parviennent à les pourchasser. Afin de les intéresser à cette enquête, il s'engage à acheter le blé découvert à 0 fr. 50 de plus par double décalitre, mais il surveille leurs agissements pour n'être pas trompé. Dans la crainte que, par la suite, l'administration ne mette la main sur leur réserve, les meuniers ne font pas d'achats de grains, (12 juin 1812). La plupart des fermiers n'ont pas de chevaux : ils font labourer leurs terres par un métayer qui est souvent seul, dans une commune, à posséder des animaux de labour; ceux qui n'ont que peu de terres les façonnent à la main. Ils sont les seuls commerçants en grains; mais ils ne sont pas assez riches pour faire de gros approvisionnements (1).

\1 Indre-et-Loire est en plein déficit; il lui manque la moitié des subsistances nécessaires à son alimentation. Le préfet agit comme un simple particulier; il souscrit de sa bourse une somme importante, et attire dans cette souscription ses fonctionnaires et ses administrés; il cherche à organiser des dépôts de mendicité et des travaux publics. Les décrets sont funestes. Le grain est taxé à 36 et 37 francs l'hectolitre. La ville d'Orléans, qui fournissait grains et farines sur la place de Tours, est forcée, depuis le recensement, de cesser tout commerce. Au Jor juin, la situation est très critique, malgré le dévouement du préfet (2).

Loir-et-Cher. — Personne ne veut se mêler du commerce des grains. Le préfet achète, d'un coup, 1 800 hectolitres de farine et, réunissant les notables du départe-

1) Archives nationales, F" 708. 712.

(2) Archives nationales, F" 707. 717.

ment, il leur propose de faire cause commune avec lui et de courir les risques du commerce du blé. Ceux-ci s'engagent pour la somme de 120,000 francs, et décident que le bénéfice résultant de la vente et de l'achat sera entièrement au profit des pauvres. La taxe du prix du blé fixé par le préfet, conformément au décret du 8 mai, a détourné les grains des marchés publics. N'était la société organisée par le préfet, il n'y aurait plus d'approvisionnements à Blois (29 mai). Le préfet préside lui-même aux marchés de Blois ; ses agents ne distribuent le grain ou la farine qu'à des individus nantis d'un billet du maire et sur la promesse de consommer eux-mêmes. La Sologne, les arrondissements de Blois, Romorantin et Vendôme sont ruinés (1).

Loiret. — Le préfet exécute les décrets sans succès; il y a des grains dans le département, mais les fermiers, les propriétaires et les marchands, voyant que l'occasion leur échappe de vendre à un prix très élevé, cachent les blés, font des déclarations fausses et luttent énergiquement contre le système des recensements et des réquisitions. Les autorités ont donné commission pour acheter des grains dans Eure-et-Loir et Seine-et- Marne, mais ces grains sont requis pour Paris. La ville d'Orléans invite les commerçants à faire des achats en Belgique et, sur leur refus, elle passe un traité avec la maison Vanderhaven d'Anvers, pour l'achatde 8,000 hectolitres de grains au prix de 400,000 francs (2).

Nièvre. — Le préfet suit à la lettre les décrets des 4 et 8 mai; il cherche à assurer l'alimentation de la ville de Nevers par des achats dans Seine-et-Marne, mais il se

(1) Archives nationales, F*1 708. 712. 717.

(2) Archives nationales, F11 708.

heurte, comme le préfet du Loiret, contre les réquisitions de Paris. La situation est la même que dans le département de V Yonne où la population des campagnes se nourrit de pommes de terre et de haricots.

Rien à dire de particulier dans Y Allier et dans Saôneet-Loire. Les récoltes n'ont pas été mauvaises et les préfets, tout en exécutant les décrets, trouvent, pour l'alimentation publique, de grandes ressources dans les récoltes de légumes et de pommes de terre. Dans la Loire, les charités privées qui se sont élevées à près de 300,000 francs, ont défendu les ouvriers contre la misère. Rien à noter dans la H an te- Loir e .

On peut remarquer qu'en descendant vers le Midi la question de la rareté des grains perd son importance. C'est le fait capital qu'il s'agit d'établir en parcourant très rapidement certains départements du midi de la France. La même situation se répète dans les départements du Midi que nous passons sous silence.

Transportons-nous donc dans les pays de vignes et de mais, et voyageons de Bordeaux à Marseille.

La Gironde ne nous retiendra pas longtemps. Bordeaux, au mois d'avril, n'a plus de provisions en farines et grains que pour vingt jours et le public trouve devant lui la concurrence du gouvernement. Heureusement, le haut commerce de Bordeaux s'entend avec le préfet, le baron Gary, et se charge de l'approvisionnement au prix fixé par un arrêté préfectoral. Le préfet expédie ses fonctionnaires près des autres préfets, ses voisins, pour les prier d'autoriser et de protéger les approvisionnements. Ce bon accord fait merveille et la population souffre d'autant moins qu'elle a de la farine de maïs à discrétion (1 ).

(I) Archives nationales, F11 707.

Les Landes ont du maïs et font des envois à Bordeaux et à Bayonne. Ce département n'aurait pas trop souffert, si ses voisins n'avaient pas épuisé ses ressources à un moment donné, mais les secours du gouvernement ont suffi pour soulager les plus malheureux. Un seul individu condamné est acquitté sous le prétexte que les décrets n'ont pas édicté de peines (1).

Les Hautes et les Basses-Pyrénées ont leurs provisions assurées et ne bougent pas. Un grand nombre de vagabonds circulent (2).

Le préfet des Pyrénées-Orientales déclare qu'il n'a pas besoin de secours et d'aucune opération de commerce, si la circulation des grains est maintenue dans son département (3).

Dans le Gers, le préfet, le baron Balguerie, écrit qu'il peut nourrir son département et que les préfets voisins et même le commerce peuvent venir s'y approvisionner (4).

Le département de la Haute-Garonne se trouve dans une situation satisfaisante. La population des villes seule souffrirait si le grenier d'abondance formé à Toulouse ne suffisait à tout. Une souscription faite à l'instigation du maire et du préfet produit 67,37o francs (5).

Tarn-et-Garonne. — Le préfet avait été adroit ou heureux. Il avait obtenu des détenteurs de grains de les apporter sur le marché, sous la condition que lui, préfet, ne prendrait aucune part aux transactions, directement ni indirectement. Cette conduite eut un succès complet.

(1) Archives nationales, F11 708.

(2) Archives nationales, F11 709.

(3) Archives nationales, F11 709. 712.

(4) Archives nationales , F11 707.

(5) Archives nationales, F11 707.

l'approvisionnement de la ville DE PA1US. 87

Pendant l'hiver de 1812, on avait fait du pain de maïs qui devint la nourriture ordinaire des indigents (1).

Tarn. — Le département est abondamment pourvu. Chacun fait la part des pauvres, et il n'est pas besoin d'établir des soupes à la Rumford, d'ailleurs peu goûtées (2).

Dans Y Aude et YAriège, la récolte de pommes de terre, de maïs, de haricots et de sarrasin a été très abondante. Aucun embarras (3).

Mêmes récoltes, même alimentation, même population paisible dans le Gard et dans Y Hérault . Les grains sont chers, mais ne manquent pas. Le commerce fonctionne. Aucun incident ne force le préfet à sortir de sa réserve et à prendre des mesures de rigueur.

Vauclusé. — Le grain n'a jamais fait défaut. Pas de mesures de rigueur.Lc préfet, le baron Hultmann, avait d'abord fixé le taux à 42 francs. Quelques jours après, ayant appris que son collègue des Bouches-du-Rhône taxait le blé au cours moyen de 46 à §0 francs et que les marchands quittaient Avignon pour se rendre à Tarascon, il leva la taxe qu'il avait mise et laissa la libre concurrence amener du blé dans son département. Le succès couronna cette résolution (4).

Bouches-du-Rhône . — Les boulangers de Marseille n'étaient pas approvisionnés. Arrivages nuls de l'intérieur. Faibles arrivages de l'Italie, à cause des croisières ennemies. Cependant le 30 mai 1812, au moment le plus aigu de la crise, le préfet, le comteThibeaudeau, s'estimait

(1) Archives nationales, F11 710.

(2) Archives nationales, F11 710.

(3) Archives nationales, F11 710.

(4) Archives nationales, F1' 710.

heureux d'avoir des approvisionnements à Marseille, surtout en présence des prix incohérents établis par les préfets ses voisins. S'il y a misère, ce ne sont pas les aliments qui manquent, c'est le travail (1).

Var. — Le préfet du Var est complètement d'accord avec le préfet des Bouches- du- Rhône . Il a laissé le commerce libre et n'a pas taxé le blé. Il avait été prouve que des bateaux venant de Naples auraient refusé d'entrer à Toulon, si les grains avaient été taxés. Le département ne s'alimente que par le commerce et la protection des décrets lui aurait été funeste (2).

Le département voisin des Alpes-Maritimes est dans une affreuse misère : le commerce, qui devrait l'alimenter ainsi que le Var et les Bouches-du-Rhône, le dédaigne parce que les prix sont trop chers pour la population ruinée par trois années de mauvaises récoltes. Les épizooties ont augmenté la détresse des cultivateurs. L'argent manque comme les subsistances ; mais cette détestable situation est plutôt la suite d'une crise générale que d'une mauvaise récolte de céréales. Le Var souffre, mais nous avons vu souffrir aussi d'autres départements par des causes locales (3).

Après avoir indiqué par des traits rapides le contraste qu'offrit, dans la crise de 1812, la situation agricole du Nord et du Midi, la conduite si différente et parfois si contraire des préfets, on peut tirer une conclusion, en résumant l'opinion des préfets sur les décrets des 4 et 8 mai; en constatant l'insuccès du décret qui organisait les distributions de soupes à la

(1) Archives nationales, K11 705.

(2) Archives nationales, F11 710. 717.

(3) Archives nationales, F11 705. 716.

l'approvisionnement de la ville DE PARIS. 89

Rumford et l'admirable élan de la charité privée (1). En signant les décrets des 4 et 8 mai, la veille de son départ pour la Grande Armée, Napoléon avait laissé ses conseillers fort perplexes sur les effets de cette législation nouvelle. Lorsque le ministre de l'Intérieur reçut les premiers avis de la récolte, au mois de juillet 1812,

(1) Extrait d'une Instruction transmise par Son Excellence le ministre de

l'Intérieur.

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