‹ Mélanges scientifiques et littérairesChapitre 15 sur 33 · NOTICE SUR MECHI. US · texte numérisé non relu

NOTICE SUR MECHI. US

la moitié de l'exploitation, les racines fourragères, les prairies artificielles, dont la culture était jadis impossible, occupèrent l'autre moitié. Point de prairies naturelles, puisque le système de l'exploitation était, comme nous le verrons, basé sur l'industrie des bestiaux soumis à une stabulation savante.

Mecbi rebâtit la ferme suivant le système de son exploitation. Dans les étables, sans compter les chevaux de travail, on vit toujours 100 bêtes à cornes, 150 moutons et 200 porcs ou l'équivalent de deux bêtes de gv}s bétail par hectare. An fond, l'agriculture de Mechi était une industrie et sa ferme de 68 hectares était une usine à productions animales. Tous les animaux étaient soumis à la stabulation et on conçoit qu'il pût vanter avec enthousiasme les résultats de ses combinaisons commerciales, puisque, suivant les calculs de sa comptabilité, qui était fort bien tenue, le domaine jadis si misérable de Tiptree Hall lui donna jusqu'à 17,000 francs de bénéfices annuels, soit 340 francs par hectare.

Mechi était grand partisan de la consommation de la paille par le bétail, de la paille hachée bien entendu et associée avec d'autres substances nutritives. Chez lui, l'emploi de la paille sous cette forme n'était pas limité. Il recommandait de ne faire aucune économie dans les rations alimentaires. A- tout prix, il fallait vivement produire de la viande: vendre, acheter, acheter, vendre.

Il aimait à citer le mot d'un de ses maîtres-valets qui, avec un accent d'admiration, lui disait : « Ah! maître, vous ne pourriez pas entretenir la moitié de votre bétail si vous ne faisiez consommer vos pailles ! » [Ah master, y ou could not keep haff so much stock as y ou do, if y ou did not consume your strate) Sa doctrine se résumait

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dans ce raisonnement, qu'en économie rurale rien n'est plus avantageux que de faire beaucoup de viande pour obtenir à bon marché beaucoup de bon fumier; beaucoup de bon fumier permet de faire beaucoup de blé; beaucoup de blé empêche les capitaux d'un pays d'être exportés pour des achats à l'étranger. Son expérience, disait-il, lui avait enseigné que plus il entretenait et engraissait du bétail avec de la paille coupée finement, mieux il produisait de l'engrais abondant et de qualité supérieure. Et il terminait par son dicton favori :

A bétail gras, grasses récoltes.

A bétail maigre, pauvres récoltes.

Quant aux races de bétail, il ne s'en souciait guère; il était partisan de n'engraisser que des animaux de pays convenablement choisis, bien entendu. Selon lui, les animaux importés de loin subissaient toujours, par les voyages et les changements de résidence, une perturbation qui les rendait moins avantageux que les autres.

Dégager la pensée qui présidait au système d'exploitation adopté par Mechi, louer le talent qu'il mettait au service de ce système, montrer enfin que la production et le commerce des bestiaux étaient l'objet de ses efforts et la source de ses profits, ce n'est pas chercher à diminuer son mérite comme agriculteur. Il faut considérer le moment où il s'engagea dans le parti des réformes. On ne saurait trop répéter qu'il fut, dès 1850, un des premiers à introduire la vapeur dans le travail de la grange et des champs, qu'il imprima à la pratique du drainage une vive impulsion et fut un des champions les plus décidés de la destruction des clôtures et des haies vives, qu'il les remplaça par des clôtures ou des claies

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en fil de fer, tantôt fixes, tantôt mobiles , qu'il conduisit une longue campagne contre la vaine pâture et contribua à la faire abolir. La préparation de la terre et l'utilité des labours profonds revenaient sans cesse dans ses conversations et, à ce propos, il soutenait que les semailles claires devaient être préférées pour le froment, et qu'au lieu de 2 hectolitres on pouvait fort bien n'employer que 90 litres à l'hectare. Comme les bénéfices de son exploitation n'étaient obtenus qu'à coups d'argent, il affirmait encore que le moyen de réussir était d'avoir un gros capital d'exploitation, et il n'admettait pas qu'il fût inférieur à 1 200 francs par hectare cultivé.

Rien ne fera mieux comprendre le système et le raisonnement de Mechi que le tableau comparatif de la situation agricole de Tiptree et de l'Angleterre. Ce tableau fut présenté, en 1868, à la Héunion centrale des fermiers.

« Le rendement en blé, à Tiptree, dit-il, est de 36 hectolitres par hectare; mais, cette année, il a été de 43hectol. 54. En Angleterre, la moyenne est de 25 hectolitres, mais, cette année, année exceptionnelle, le rendement a été de 29 hectolitres. A Tiptree, 33 p. 100 des champs sont adonnés à la culture du blé; en Angleterre, seulement 9 p. 100. A Tiptree, les prairies permanentes occupent seulement 8 p. 100, tandis qu'en Angleterre elles occupent 48 p. 100.

« La rente, à Tiptree, est de 125 francs par hectare; cette rente, en Angleterre, est de moitié, soit 62 francs par hectare.

« Le produit brut à Tiptree est égal à 6 fois la rente, soit 750 francs par hectare; en Angleterre, seulement 3 fois 3/4, soit 203 fr. 10 par hectare.

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« La viande produite par la ferme de Tiptree est de 312 francs par hectare; en Angleterre, elle n'est que de 62 fr. 50 par hectare.

« La quantité d'engrais produit est proportionnelle à la quantité de viande; c'est pourquoi Tiptree fait cinq fois plus d'engrais par hectare que les autres fermes anglaises. Pouvons-nous alors nous étonner que sa production soit plus considérable?

« La main-d'œuvre à Tiptree est de 1 TS6 francs par hectare; en Angleterre, elle est à peu près de 46 francs.

« Le capital d'exploitation est, à Tiptree, de 1,062 francs par hectare, en Angleterre seulement de 312 francs.

« Les grains, tourteaux, etc., consommés par le bétail à Tiptree, sont de 218 francs par hectare; en Angleterre, de 41 francs.

« Suivant les rendements de Tiptree, l'Angleterre devrait produire pour 13,350,000,000 de francs de produits agricoles, tandis qu'elle n'en produit que pour 4,250,000,000 de francs; soit une différence de 9,100,000,000 de francs (1). »

Ces chiffres résument d'une manière saisissante l'homme, son caractère, son œuvre, son but et ses espérances.

Non content d'avoir conçu et réalisé à son profit, avec l'agriculture, une spéculation heureuse, Mechi se considéra débiteur de sa propre fortune et contraint d'en livrer le secret à autrui. Animé d'un véritable esprit d'apostolat, il rappelait, par certains côtés, un agrohome français dont le souvenir nous est resté cher; je veux

(1) Journal de l'agriculture, 1868, t. IV.

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parler de celui qui s'appelait lui-même Jacques Bujault, laboureur à Chaloue. Comme lui, Mechi était un adversaire déclaré de la routine. Comme lui, il aimait à répandre les enseignements qu'il tenait de ses expériences personnelles. C'est ainsi que, dès 1848, Mechi organisa et institua au siège de son exploitation rurale des réunions annuelles de cultivateurs, de véritables conférences agricoles.il soumettait à ses convives, qu'il traitait largement et grassement, ses livres de comptabilité et les résultats de sa campagne. Il prêchait les chiffres en masse et renvoyait ses hôtes, si ce n'est convaincus, au moins satisfaits et très étonnés de sa table et de ses discours. Il fît mieux. Chaque année, il publiait un résumé de ses opérations, un bilan {balance street) qu'il adressait aux agriculteurs de la Grande-Bretagne et aux agriculteurs de l'étranger et de la France particulièrement. En outre, il abordait, dans des articles de presse, toutes les questions d'économie rurale dont se préoccupait l'opinion publique, les dissertait avec une vigueur, avec un entrain qui forçaient l'attention des indifférents, revenant avec insistance sur les pratiques qui lui avaient réussi et n'abandonnant ses adversaires qu'après les avoir réduits au silence.

Bref, quoiqu'il fût un praticien dont toutes les opérations étaient contrôlées par les sévères règles du commerce, quoiqu'il n'abandonnât jamais le calcul du profit dans les entreprises les plus audacieuses, Mechi se montrait avant tout novateur hardi et surtout agitateur infatigable.

Mechi n'avait ni la prétention ni le temps de faire des livres, mais il savait bien l'influence des conseils imprimés et la puissance irrésistible de la presse. IL en

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usait. Il nous a laissé de sa propagande et de son expérience le plus intéressant témoignage dans un recueil d'articles, d'allocutions et de réflexions publié sous ce titre : How to farm profitably ; or, the sayings anddoings ofMR. Alderman Mechi. (Comment on peut cultiver avec profit ou les discours et les actes de Talderman Mechi.)

Si de ces procédés de discussion et de travail nous dégageons, pour cet instant, la pensée générale de sa vie agricole, nous en trouvons l'expression dans un mémoire lu le 2 novembre 1868 devant le Central Farmers club sur la puissance latente de l'agriculture anglaise (1).

« Tout le monde m'accordera, dit-il, que la richesse, la puissance, la dignité et le bien-être du royaume dépendent autant et plus de l'exploitation agricole que de nos arts industriels, de nos mines et de notre commerce. Il est de notre devoir et de notre intérêt d'augmenter le rendement de notre sol en produits alimentaires pour l'homme. Il faut conquérir, par notre travail et nos capitaux, une très grande portion du territoire qu'on n'a pas su utiliser. Depuis vingt-cinq ans que je cultive les terres pauvres de Tiptree, j'ai acquis la conviction que l'Angleterre pourrait, si elle le voulait, nourrir ses habitants sans le secours des pays étrangers. Ceci n'est ni un rêve, ni une spéculation, c'est un essai vrai et indiscutable... Malheureusement, l'agriculture n'a pas encore été traitée sur des principes commerciaux. »

Ces pensées 'étaient dignes d'être relevées et les conseils quelVIechi donnait à l'Angleterre, il y a vingt ans, sont les conseils mêmes que la science et l'administration donnent aujourd'hui à la France. Chacun croit avec

(1) Journal de l'agriculture, année 1868,1. IV7, p. 738.

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raison qu'en travaillant mieux on peut produire davantage et, qu'avec l'accroissement des rendements, chaque nation a toute chance de suffire à ses besoins.

Léonce de Lavergne a rendu justice à Mechi, comme Mechi aimait à invoquer l'autorité de Léonce de Lavergne. « Le comté d'Essex, a dit Lavergne, dans son Économie rurale de V Angleterre, ne manque pas plus que ses voisins d'un de ces travailleurs énergiques qui vont au-devant de l'avenir en cherchant tous les moyens de sortir des embarras du présent. Dans une de ses plus mauvaises parties, près de Kelvedon, est située la fameuse ferme de Tiptree Hall, appartenant à un coutelier de la Cité passionné pour l'agriculture, M. Mechi.

« Tous ceux de nos agronomes qui ont fait le voyage de Londres ont visité la ferme de M. Mechi; elle est maintenant généralement connue, même en France. Tout ce que l'esprit d'invention des Anglais peut imaginer pour faire rendre au sol le plus grand produit possible, et surtout pour vaincre la résistance des terres argileuses, est immédiatement mis en usage par cet infatigable novateur. Ce n'est point là, qu'on ne s'y trompe pas, l'agriculture anglaise, telle qu'elle est; ce n'est même pas l'agriculture telle qu'elle paraît devoir être dans la plus grande partie du pays, car quelquesuns de ses caractères fondamentaux y manquent absolument; mais c'est un des plus complets résumés des vigoureux efforts faits depuis quelque temps pour améliorer la culture des terres fortes, et en même temps un exemple frappant du caractère social et politique de la révolution agricole qui s'accomplit. Le mouvement qui, du temps d'Arthur Young, a fait faire un si grand pas à l'agriculture anglaise était essentiellement aristocra-

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tique; le mouvement qui tend aujourd'hui à en faire un autre et dont M. Mechi est un des agents les plus zélés, est, je ne dirai pas démocratique, mais bourgeois (1). » Léonce de Lavergne avait bien raison de voir que le mérite de Mechi était d'être passionné. Il était passionné pour le progrès de l'agriculture, passionné pour la prospérité de l'Angleterre, passionné pour ses amis qui lui resteront toujours fidèles, passionné pour les savants qui prêchaient la bonne nouvelle des découvertes scientifiques, passionné pour Liebig qu'il appelait le Newton de l'agriculture. C'est parce qu'il était passionné qu'il a laissé sa trace dans les annales de l'agriculture anglaise et que notre Compagnie a voulu placer son nom sur la liste des plus ardents promoteurs de l'agriculture contemporaine.

(1) Essai sur l'Économie rurale de l'Angleterre, de i Ecosse et de V Irlande, par Léonce de Lavergne. Paris, 1854, p. 254.

DISCOURS

OBSEQUES DE M. PELIGOT

Après la séance du centenaire de Chevreul, il y a près de quatre ans, le confrère et l'ami auquel nous rendons les derniers devoirs, m'entretcnant de sa santé et de ses travaux, daigna me dire : « Et moi aussi j'ai donné le meilleur de ma vie à la science de la chimie, et même de la chimie appliquée à l'agriculture. Après ma mort, je vous charge de le démontrer. » Cette prière était un ordre. J'y réponds aujourd'hui. J'y répondrai plus tard. Il m'est douloureux, à cette heure, mais il sera consolant dans quelque temps, de rendre hommage à celui que nous avons tous estimé et aimé, à celui qui a su attacher à sa mémoire la plus pure renommée scientifique.

Parmi mes souvenirs, je trouve encore une réflexion de Peligot. C'est qu'on voit souvent, dans la vie des hommes, surgir un événement qui en modifie la direction, ou qui lui imprime un nouveau caractère. Cet événement a été, pour nvotre confrère, sa nomination à l'Académie des sciences, non pas dans la section de

(1) Membre titulaire le 4 mars 1870; — décédé le 15 avril 1890.

chimie, qui avait été le premier objet de son ambition, mais clans la section d'économie rurale qui devint le but apparent de sa carrière. Jl succéda à Silvestre, notre ancien secrétaire perpétuel, et il se trouva par le devoir, par la reconnaissance, par les occasions, engagé dans des travaux de chimie agricole auxquels il s'était d'ailleurs depuis longtemps consacré. Tout ce qu'il convenait de dire pour louer le savant vient d'être dit ou sera dit avec une autorité devant laquelle je m'incline, mais je ne remplirais pas ma tâche, si je ne rappelais à mon tour que Peligot eut le bonheur de réunir les parties originales de son œuvre, ses méthodes et ses procédés d'analyse chimique, ses observations et ses découvertes dans un livre qui a sa date et qui reste : le Traité de chimie analytique appliquée à l'agriculture.

Peligot a donc sa place marquée dans le cortège de ces illustres savants qui ont mené la science de la chimie à travers notre siècle. Il fait partie du groupe qui succéda à Fourcroy, à Vauquelin et à Chaptal, et qui compte dans ses rangs nos grands morts : Dumas, Boussingault, Payen et Chevreul.

Pour marquer sa place, si ce n'est son rang, comment ne pas se rappeler les débuts et la suite de sa carrière? Comment oublier qu'il fut distingué entre tous et adopté par ce maître incomparable qui, suivant l'expression d'un autre de ses élèves, M. Pasteur, avait le don du conseil et une puissance irrésistible de séduction ? Les premiers travaux de Peligot n'ont-ils pas été contresignés par Dumas, et son dernier livre, le Traité de chimie analytique appliquée à l'agriculture, ne porte-t-il pas cette dédicace : « A J.-B. Dumas, hommage affectueux d'un de ses plus anciens et de ses plus dévoués élèves. »

On les retrouve partout, Dumas etPeligot : à l'École polytechnique dans les jours de la jeunesse, à l'Académie des sciences dans les jours de la maturité glorieuse, à la Société d'encouragement, dont Dumas fut pour ainsi dire le président perpétuel et Peligot perpétuellement le secrétaire, à l'Hôtel des monnaies, à la Société nationale d'agriculture. Notre Compagnie ne peut séparer ces chères mémoires, et en les confondant devant vous, nous croyons rendre un suprême et touchant hommage à celui que la mort nous a ravi et que l'histoire des sciences saura nous conserver.

Assurément, je pourrais parler longuement et dignement de ses rares qualités du cœur, que sa modestie ne parvenait pas à cacher, de ce grand et solide jugement qui lui a permis de suivre la ligne droite de la vie et la seule ligne de la science, de cette sorte de dignité naturelle que nous avons vue, à de certains moments, se tourner dans les efforts d'une active bienveillance ; mais l'heure des derniers adieux a sonné. Il faut se séparer. Adieu, cher confrère et cher ami ! Adieu !

DISCOURS

Pour la Société nationale d'agriculture et pour l'Académie des sciences, le deuil que nous portons aujourd'hui est un deuil de famille. Voici quarante- cinq ans que, de père en en fils, les Becquerel ont tenu rang dans notre Compagnie, au nom des sciences physiques appliquées à l'agriculture.

Pour honorer la mémoire d'Edmond Becquerel, est-il besoin avec l'Académie des sciences, le Conservatoire des arts et métiers, le Muséum d'histoire naturelle, la Société d'encouragement à l'industrie nationale, est-il besoin d'établir ses titres scientifiques et de redire ce que lui doivent la physique, la météorologie et l'électricité? Assurément, non. Ne vaut-il pas mieux nous laisser glisser dans les souvenirs de cette vie agricole que pratiquèrent, l'un à côté de l'autre, dans des domaines séparés, mais unis sous une même influence, le père et le fils, Antoine et Edmond Becquerel?

La pratique de l'agriculture a scientifiquement occupé

(1) Membre titulaire le 29 mai 1878; — décédé le 11 mai 1891.

le temps que nos deux confrères dérobaient aux méditations de la science pure. Tandis que l'illustre physicien, Antoine Becquerel, dans son domaine de Châtillonsur-Loing, se plaisait à diriger un grand nombre d'expériences, à faire des travaux d'assainissement, à créer des stations météorologiques, Edmond Becquerel, dans son domaine voisin de la Jacqueminière, poursuivait les mêmes études, écoutant les conseils de son père et donnant l'exemple à ses enfants.

La collaboration dans les travaux de la campagne préparait la collaboration dans le laboratoire et dans Jes livres. Je relève partout le témoignage saisissant de cette parfaite union. Voici d'abord le traité : Des climats et de ïinfluence des sols boisés et déboisés; puis, dans la collection de nos Mémoires, des observations thermométriques faites sous terre en 1875 et présentées par Antoine et Edmond Becquerel; enfin des observations sur la température de l'air à la surface du sol et sur la température de deux sols dénudés ou couverts de gazon, par Antoine et Edmond, puis par Edmond et Henri Becquerel.

Ne vous semble-t-il pas qu'au regard des contemporains et de la postérité, certaines familles n'ont pour ainsi dire qu'une seule et même vie et ne font qu'un seul et même personnage?

C'est surtout dans cet asile vénéré du Muséum d'histoire naturelle qu'on a vu s'élever et régner des dynasties scientifiques : les Jussieu, lesBrongniart, les Milne- Edwards, les Becquerel. Il ne suffit pas que les fils succèdent aux pères. Les pères, de leur vivant, associent les fils aux occupations de leur vie et aux honneurs de leur renommée. On dirait des Augustes s'associant des

Césars pour partager avec eux la domination dans les sciences, comme jadis les Auguste s'associaient les César pour parlager la domination de l'Empire romain.

Ce serait méconnaître la carrière, ce serait trahir les sentiments d'Edmond Becquerel que de ne pas le glorifier dans la mémoire de son père, son patron, son collaborateur, son meilleur ami. « Moi et mon fils Edmond, nous avons fait telle découverte, » répétait sans cesse, avec cette autorité qui lui était naturelle, le fondateur de la famille. Edmond, notre regretté confrère, ne disait presque plus « moi et mon fils Henri ». Il s'oubliait. 11 ne voyait plus que Henri. La tendresse paternelle avait pris un tour plus discret et plus tendrement dévoué.

Je voudrais — ne fût-ce qu'un moment — tempérer la violence d'une douleur filiale par le charme des secrets souvenirs. Je voudrais rappeler avec quelle passion Edmond Becquerel, lui aussi, cherchait à faire valoir le mérite de celui qui demeure pour porter sans faiblir les deux renommées de son père et de son grandpère. Beaucoup d'entre nous ont connu et partagé la joie profonde qu'Edmond Becquerel ressentit, lorsqu'il vit s'asseoir à côté de lui, dans la même section, à l'Académie des sciences, un troisième Becquerel, car il n'est peut-être pas de compagnie où l'on soit uni plus sincèrement qu'à la Société nationale d'agriculture, par la communauté des sympathies et parfois même par les liens du cœur. La paix, la douce paix qui règne dans le travail des champs, préside au cours de notre destinée et nous laisse le loisir de nous rendre justice, quand elle ne nous fournit pas l'occasion de faire naître des amitiés.

C'est dans ces sentiments de la plus sincère émotion

qu'au nom de la Société nationale d'agriculture, je fais à Edmond Becquerel les suprêmes adieux; mais, devant vous, Messieurs, qui avez été les témoins de sa vie ou les compagnons de sa carrière, permettez-moi de lui rendre cet hommage qu'il a si bien mérité, cet hommage qu'une pieuse pensée m'inspire : Antoine Becquerel avait dpnné sa vie tout entière à la science et à la famille. Edmond Becquerel, comme son père, donna sa sa vie tout entière à la famille et à la science.

L'ANiNÉE AGRICOLE 1890-1891

COMPTE RENDU

DES

TRAVAUX DE LA SOCIÉTÉ

DEPUIS LE 25 JUIN 1890 JUSQU'AU 1er JUILLET 1891

Messieurs,

Vous venez d'entendre et d'applaudir les paroles si bienveillantes de M. le ministre de l'Agriculture et le discours si nourri et si éloquent de votre Président, et vous savez ce que l'agriculture et notre Compagnie peuvent attendre d'elles-mêmes et du gouvernement. Ma mission est beaucoup plus modeste et sera plus ingrate. Pour la mener à bonne fin, je voudrais essayer de vous faire assister à l'une de nos séances, en groupant sous vos yeux les faits et les observations qui ont occupé toutes les séances depuis juillet 1890 jusqu'à juillet 1891.

Et, en effet, chaque mercredi, le Président commence par donner la parole au Secrétaire perpétuel chargé de dé-

pouiller la correspondance. Tantôt celte correspondance contient de bonnes, tantôt de mauvaises nouvelles, et les mauvaises nouvelles, cette année, ont été bien fréquentes. Nous avons perdu successivement quelquesuns de nos confrères les plus estimés et les plus aimés : Goubaux, Becquerel, Gayot, Perrier, Barbie du Bocage, Ayraud, Mathieu, Tiïana. A leur tour, les bonnes nouvelles nous arrivent. Voici les décrets qui confirment les élections de nos nouveaux confrères : Duclaux, Tresca, Trasbot, Puton, Baillet, Bauduin. Quelques-uns même sont plus heureux : ils ne remplacent personne. M. Parandier, un véritable ami de l'agriculture, M. Laboulbène, un savant émérite, viennent, dans la Section hors cadre, occuper deux places que depuis trop longtemps nous avions laissées vacantes. « Monsieur, ditle Président au nouvel élu, après la lecture du décret qui confirme notre scrutin, veuillez prendre place parmi vos confrères. » Et je dirai maintenant, en séance publique, à tous les élus de l'année 1890-1891 : « Chers confrères, recevez nos cordiales félicitations. »

L'année agricole de 1890-1891, dont je dois vous exposer les vicissitudes, marquera dans l'histoire de l'agriculture. La température, la science et la législation ont servi d'aliment aux discussions de la presse et aux préoccupations de l'opinion publique.

La température n'a pas cessé, depuis huit mois, d'exercer sur la production végétale une action souvent contraire et parfois inquiétante ; ses variations ont attiré la Société vers les études météorologiques.

Ces études sont devenues relativement faciles, grâce à l'organisation des stations météorologiques qui furent

établies dès 1856 et dont le service a été plus tard centralisé par l'institution du Bureau central météorologique de France. Rien ne nous est plus agréable que de saluer, au début de ce rapport, les savants confrères qui unissent leurs patients efforts pour établir la prévision du temps ou tirer des faits accomplis des réflexions utiles à l'agriculture. Aux noms de M. Mascart, directeur du Bureau central météorologique, de M. Renou, directeur de l'Observatoire météorologique du parc Saint-Maur, de M. Vaussenat, notre nouveau correspondant, directeur de l'Observatoire du Pic du Midi, j'aime à joindre les souvenirs de M. Hervé Mangon et le nom de M. Duclaux. Mmc Hervé Mangon nous a offert, cette année, le résumé des observations faites depuis 1868 à l'observatoire de Brécourt (Manche), par son mari, notre ancien confrère, et M. Duclaux vous a fait hommage de son Cours de physique et de météorologie professé à l'Institut national agronomique. Au milieu d'une suite d'explications générales sur les phénomènes physiques qui se produisent sur notre planète, vous trouverez dans ce dernier ouvrage, que dominent des vues originales, des notions et des tableaux touchant les variations du grand hiver de 1890-1891.

C'était à M. Renou qu'appartenait l'honneur de nous entretenir des causes et des effets de la température exceptionnelle de cette année. Déjà, dans un mémoire fort important publié en 1861, M. Renou avait annoncé le rude hiver que nous venons de traverser.

« Les hivers rigoureux, dit M. Renou, sont loin de se répartir uniformément. Ces hivers se reproduisent par groupes de cinq ou six tous les 41 ans; de manière que, pendant une vingtaine d'années, on a des grands hivers

espacés de 3 ou 4 ans et que, pendant les 20 autres années, on a des hivers moins rigoureux et plus espacés. En définitive, une période de dix ans réserve toujours la surprise d'un hiver plus rigoureux (1). »

Si l'on peut encore disserter sur cette question de la périodicité en météorologie, du moins il paraît prouvé, et la succession des saisons nous en donne la preuve, qu'un hiver très froid n'est pas généralement suivi par un été très chaud. Notre conversation a été le commentaire de l'opinion d'ITumboldt. Quant aux phénomènes produits par l'abaissement de la température, on ne les explique pas toujours clairement et facilement. Les vents, la neige, le verglas, la glace fournissent encore des découvertes intéressantes, et leurs effets sur la végétation sont souvent contradictoires. Pour bien apprécier l'action que la température a exercée sur la végétation, il faut distinguer d'abord la nature des végétaux au point de vue de leur résistance au froid et de leur acclimatation dans le pays où on les cultive; il faut encore considérer l'influence du terrain sur la température du sol et l'action des variations de la température sur ce même terrain. N'est-ce pas le cas de répéter avec M. Duclaux et à propos de la météorologie : « C'est parce que la science n'est jamais sûre de rien, qu'elle avance toujours. »

Les études si variées que le grand hiver de 1879-1880 a suscitées et qui remplissent un volume de nos Mémoires (tome 127) ne nous permettent pas d'assimiler l'hiver de 1890-1891 à celui de 1879-1880. Il suffira d'examiner notre dernier hiver aux points de vue de la date où il a commencé, et des lieux où il a frappé, de ses effets im-

(1) Bulletin des séances, 21 janvier 1891, p. 46.

médiats sur la culture du blé, et de ses conséquences au point de vue de la récolte prochaine.

Voyons d'abord la date. C'est la première quinzaine de décembre. La fin de novembre, assez chaude, avait provoqué un mouvement dans la végétation et ce mouvement s'est trouvé arrêté par une série de gelées qui ont immédiatement atteint le blé dans sa force vitale. Yoilà le fait capital. D'autre part, les blés semés de bonne heure auraient peu souffert de la gelée. On a dit que les blés répandus au semoir ont été moins maltraités que les blés semés à la volée. Voilà des opinions de détail. Passons.

D'un avis à peu près unanime, c'est la succession des gels et dégels sous l'influence continue du vent du Nord qui a fait périr les blés déjà grièvement frappés par les gelées violentes dans le courant de décembre. Il appartenait à M. de Vilmorin de prendre cette question et de l'examiner sous toutes ses faces. 11 a ouvert une enquête et il m'a permis de vous annoncer un travail qu'il publiera dans une quinzaine de jours et qui sera suivi d'un rapport complet et détaillé. Je note seulement que sur le territoire ou plutôt sur le champ d'expériences de Verrières, les blés français qui ont le mieux résisté sont les blés rouges de Lorraine, delà Seille, d'Aulnois et d'Altkirch. Je laisse à M. de Vilmorin l'honneur de vous exposer, à la rentrée d'octobre, l'histoire des diverses variétés de froment dans la crise de l'hiver 1890-1891 et dans le grand effort qui, au printemps dernier, a préparé la récolte prochaine.

Gomment le blé a-t-il gelé? c'est une question qui a été posée et discutée dans une communication faite par M.Léon Martin, président du Comice agricole de Senlis.

Le blé ne gèle pas, dit-il, dans le sens précis du mot,

c'est-à-dire que le froid seul ne détruit pas, comme dans d'autres plantes, le tissu cellulaire. C'est la succession des gels et des dégels qui désorganise les blés et qui les a désorganisés au printemps; la gelée de la nuit, saisissant la terre gorgée d'eau par le dégel de la veille, la gonfle ; la surface du sol se soulève tout en serrant la plante, et la tige, retenue au fond par ses racines, subit une tension qui amène sa rupture. Vous voyez comment, dans les dernières pièces emblavées, le blé a péri le premier : la levée s'étant faite rapidement par la température chaude et humide du milieu de novembre, les tiges étaient plus tendres et plus molles. Les pieds qui ont résisté sont ceux qui ont été peu enterrés et dont le tissu, par suite de son contact avec l'air extérieur avait acquis une certaine solidité (1).

Ces observations se trouvent confirmées par ce fait que les grands végétaux n'ont pas paru atteints comme ils l'avaient été en 1879-1880. Et, en effet, le froid n'a pas été très vif, mais persistant. Toutefois, notre confrère, M. de Vilmorin nous a signalé des dégâts plus considérables, en Espagne, en Italie et en Algérie, que dans le midi de la France. Les oliviers, les orangers et les eucalyptus ne subissent pas impunément, dans ces pays chauds, la température rigoureuse que supportent assez aisément les arbres des régions plus septentrionales (2).

On a pu s'accorder l'espérance que les insectes destructeurs de végétaux avaient reçu de mortelles atteintes ; mais nous avons dû perdre cette espérance au moins à l'égard des vers blancs et des hannetons. Notre confrère, M. Bénard, nous a prévenus qu'il avait trouvé des vers

(1) Bulletin des séances, Il mars 1891, p. 168.

(2) Bulletin des séances, 8 avril 1891, p. 254.

blancs vivant à de grandes profondeurs. J'ai fait la même remarque. Ces insectes s'enfoncent dans le sol à mesure que la gelée pénètre plus profondément, et l'on sait aujourd'hui que les effets des grands froids se font sentir à l'intérieur du sol au delà de 50 centimètres de profondeur.

Gomment réparer les effets des gelées sur les récoltes en terre, les récoltes en granges et les plantes arbustives? Les bons conseils ne nous ont pas manqué. Avec l'autorité de sa vieille expérience, M. Heuzé, pour remplacer les blés gelés, a publié une instruction dans laquelle il préconisait certaines variétés de blés de printemps, telles que le blé d'Odessa sans barbe, le blé de Saumur de mars, le blé Chiddam de mars et même le blé de mars barbu ou encore Je Hickling; d'autres praticiens ont conseillé l'orge, l'avoine, le lin de PskolF, Je colza de printemps, le pavot-œillette, ces derniers pour remplacer les colzas d'hiver dont le sort a été le même que celui d'une grande partie de nos blés d'automne.

Quant aux betteraves en terre surprises par la gelée, M. Hérissant, directeur de la ferme-école des Trois-Croix, est parvenu à en utiliser une grande partie. On a fait passer les betteraves gelées, qui n'avaient pas pris une couleur noirâtre, à la machine à laver; après quoi, on les a clépulpées, puis mélangées avec des siliques ou avec des balles de grains, ou bien encore avec de la paille hachée. Du mélange, on a fait une masse homogène qu'on a ensilée convenablement, après y avoir ajouté du sel à raison de 3 à 4 p. 100 de la masse ensilée.

M. Houzeau a tiré parti des pommes à cidre en les laissant dégeler lentement et naturellement au moment du dégel. M. Power recommande, pour améliorer le moût des pommes entièrement gelées, d'y ajouter

1 à 2 kil. de sucre de première qualité et environ 70 grammes de tanin de chêne par hectolitre de moût.

C'est M. Sahut qui a traité la question des vignes gelées. Il a envisagé tous les cas dans lesquels la vigne avait été atteinte et il a indiqué avec précision ce qu'il y avait à faire dans chaque cas. Notre Bulletin a enregistré ces longues, délicates et judicieuses observations (1).

Le froid ne paraît avoir porté aucun préjudice aux animaux de la ferme. Mais quelle est l'action des froids excessifs sur les animaux? C'est un sujet que M. Colin a étudié depuis vingt-cinq ans et sur lequel il a formulé des conclusions devant l'Académie des sciences, le 16 février dernier. Le lapin, le mouton, le bouc et, chose curieuse, même le porc supportent très bien le froid; moins bien, les chevaux, les vaches, les ânes.

Parmi les questions que soulève l'état de l'atmosphère, une des plus difficiles et des plus controversées est certainement celle de l'influence de l'électricité sur les plantes. Étudiée depuis longtemps par Sheppard en Angleterre, Forster en Ecosse , ïllubeck en Allemagne, reprise par M. Spechnew en Russie, cette question a provoqué un échange de vues entre MM. Miïntz, Schlœsing, Dehérain, Mascart. Dans cet intéressant débat ne pouvait manquer d'intervenir M. Becquerel qui, pour la dernière fois, a fait entendre sa voix pour soutenir l'opinion de ses confrères (2). Cette opinion consiste à avouer que les expériences sur les effets de l'électricité, au point de vue de la végétation, n'ont donné que des résultats négatifs. Toutefois, les expériences faites à la station de chimie végétale de Meudon autorisent M. Berthelot à

(1) Bulletin des séances, 11 mars 1891, p. 163.

(2) Bulletin des séances, 25 février 1891, p. 133.

penser que l'action de l'électricité atmosphérique, agissant par la seule tension qu'elle affecte d'une manière continue, active, en vertu dune influence propre, la fixation de l'azote à la fois sur la terre et sur les végétaux. M. Grandeau croit également à une certaine influence de l'électricité atmosphérique sur la végétation et, récemment encore, il consacrait une étude approfondie aux expériences de M. Spechnew. Il reste beaucoup à faire pour jeter un peu de lumière au milieu de ces opinions contradictoires ou indécises.

L'étude de l'atmosphère, au point de vue de l'hygiène de l'homme et des animaux, avait fourni à Paul Bert des conclusions qui ont été examinées et complétées par notre confrère, M. Miïntz. En expérimentant sur des lapins pris dans les vallées basses de Bagnères-de-Bigorre et transportés sur le sommet du Pic du Midi, à 2,877 mètres d'altitude, il a remarqué que le sang des animaux s'enrichit en hémoglobine et permet aux fonctions respiratoires de s'effectuer avec intensité. D'autre part, l'aptitude du sang à se modifier suivant les besoins de l'organisme animal ne se manifeste pas seulement par le changement dans la nature de l'atmosphère, mais aussi par le changement de régime dans l'alimentation. En résumé, suivant M. Mùntz, le sang acquiert une capacité respiratoire plus grande lorsque l'afflux alimentaire est plus abondant aussi bien que lorsque l'oxygène est plus raréfié (1).

Dans une autre occasion, M. Mùntz, répondant à une question de M. Parandier, a dit que la proportion de l'oxygène de l'air ne varie pas, quels que soient les lieux,

(1) Bulletin des séances, 4 février 1891, p. 75.

d'une façon appréciable et que si la qualité de l'air diffère à la ville et à la campagne, s'il paraît plus lourd dans la plaine et plus léger sur la montagne, ce n'est pas à la présence plus ou moins grande de l'oxygène qu'on doit ces qualités différentes de l'air, c'est à la présence plus ou moins grande des poussières qui voltigent dans l'atmosphère et tendent à retomber toujours dans les régions inférieures.

J'ai terminé ce que j'avais à vous dire sur la météorologie et la température exceptionnelle de l'hiver 1890- 1891. J'aborde l'examen des questions qui se rattachent à chacune de vos sections. La Section des sciences physico-chimiques retiendra notre attention.

Puisque nous parlons des rapports de l'atmosphère et du sol, nous ne pouvons négliger de suivre, comme nous l'avons fait dans nos précédents comptes rendus, l'histoire des recherches sur les sources de l'azote et sa lixation par les légumineuses. On n'a certes pas oublié avec quel intérêt la Société a accueilli les découvertes de MM. Hellriegel et Wilfarth que nous a fait connaître M. Duchartre, et les découvertes de M. Bréal qu'a fait valoir M. Dehérain. Les beaux travaux de M. Th. Schlœsing fils et de M. Laurent, que nous consacrons par une médaille d'or, ont fourni une éclatante démonstration de l'absorption de l'azote libre ou azote atmosphérique par les légumineuses. « Les deux expérimentateurs ne se sont pas bornés, dit notre rapporteur M. Miïntz, à l'analyse de la plante; ils ont effectué en outre celle de l'atmo-

sphère dans laquelle la plante se développait, et ils sont arrivés ainsi à cette constatation d'une si grande netteté, que la quantité d'azote qui a été fixée par la légumineuse est précisément égale à celle qui a été enlevée à l'air. »

Maintenant, je cède la parole à M. Berthelot, qui, devant l'Académie des sciences (1), a résumé en ces termes cet important débat : « La note de MM. Schlœsing et Laurent me paraît clore la polémique relative à la fixation de l'azote libre par le concours du sol et des végétaux. Elle montre en effet — d'accord avec la longue suite de mes observations, poursuivies depuis 1883, et confirmées par MM. Dehérain, Frank et Tack, comme avec les observations faites d'autre part par MM. Hellriegel et Wilfarth, Bréal et Prasmowski, — que le sol et les plantes s'enrichissent d'azote, sous l'influence des microbes, microbes dont j'ai découvert la présence dans le sol, et dont les savants allemands ont reconnu le parasitisme et l'action spécifique sur les racines des légumineuses. » Après MM. Miintz et Berthelot nous nous permettons de rappeler une réflexion de notre confrère M. Paul de Gasparin, qui, parlant au nom de la pratique agricole, disait avec beaucoup de raison : « Les causes pour lesquelles l'azote se perd dans le sol sont si nombreuses qu'il y aura toujours lieu de se préoccuper de restituer cet élément nécessaire à la végétation. »

Elles sont d'une grande importance pratique également les expériences de M. Dehérain sur les pertes d'azote nitrique parles eaux de drainage (2). Notre confrère a montré qu'à F arrière-saison, après la moisson, la

(1) Comptes rendus de l'Académie des sciences, 17 novembre 1890.

(2) Bulletin des séances, 1er octobre 1890, p. 479. — Comptes rendus de l'Académie des sciences, 2 mars 1891.

14â L'ANNÉE AGRICOLE 1890-1891 .

formation des nitrates dans le sol est plus active qu'au printemps; mais il a reconnu en même temps que l'on perd une grande partie de cette richesse naturelle par les eaux de drainage et il recommande, pour la retenir, ces cultures dérobées qui assimilent les nitrates en formation dans le sol et les enlèvent ainsi à l'action dissolvante des eaux de drainage. On voit donc que, loin d'épuiser le sol, les cultures dites dérobées sont des cultures économiques.

Ce ne sont pas les seules expériences auxquelles se soit livré pendant l'année notre infatigable confrère. Ses recherches sur l'acide phosphorique total et l'acide phosphorique soluble mis à la disposition des plantes sont, pour la pratique, d'un grand intérêt. Elles montrent qu'il ne suffit pas qu'un sol soit riche en éléments phosphatés : il faut que ces éléments soient assimilables. Elles expliquent l'action puissante qu'exerce sur la végétation le superphosphate de chaux dans une terre pourvue de quarante fois plus d'acide phosphorique qu'il n'est nécessaire, mais dont la totalité n'est pas soluble et ne peut être absorbée par les racines. Les cultivateurs devront donc, lorsqu'ils feront analyser leurs terres, demander au chimiste d'indiquer la dose d'acide phosphorique soluble dans l'acide acétique.

C'est la même préoccupation qui a conduit M. Aubin à poursuivre des analyses que notre confrère M. de Monicault nous a communiquées dans une de nos dernières séances, M. Aubin, opérant sur des échantillons de scories de déphosphoration, a trouvé des différences très grandes dans leur composition, et nous sommes obligés d'en tirer cette conséquence que l'action fertilisante des scories phosphatées sur les récoltes est soumise

l'àNNÉÊ AGRICOLE 1890-1891. 143

à des variations tout à fait inattendues. Ceci explique les contradictions des praticiens et les déceptions sur la cause desquelles on faisait fréquemment erreur.

11 en est de même des recherches de MM. Miïntz et A.-Ch. Girard sur la valeur réelle des débris animaux comme fumure azotée. Leurs expériences démontrent qu'il serait logique de payer l'azote du nitrate de soude ou du sulfate d'ammoniaque, qui est d'une utilisation immédiate, à un prix plus élevé que l'azote des engrais organiques, dont la mise en circulation ne concorde pas toujours avec l'époque où les plantes en ont besoin et peut souvent même faire attendre ses effets longtemps (1 ) .

La loi du 7 février 1888 et le règlement d'administration publique qui la complète mettent désormais les agriculteurs à l'abri des fraudes éhontées dont le commerce des engrais a été longtemps l'objet. Quand on achète des engrais, il vaut toujours mieux les acheter dans leur état naturel et faire soi-même, à la ferme, les mélanges nécessaires. Même pour les matières premières, l'agriculteur ne devrait acheter ses engrais qu'avec la plus grande circonspection et sur analyse. C'est ce que M. Andouard a répété dans deux communications que nous a faites notre confrère, M. Cornu (2). La deuxième a pour objet de mettre les cultivateurs en garde contre une fraude qui consiste à teinter des phosphates peu assimilables en leur donnant l'aspect de phosphates de meilleure qualité.

Il serait injuste de quitter ce sujet sans citer les intéressantes expériences dans lesquelles un de nos correspondants les plus distingués, M. Pagnoul, a tenté de

(1) Bulletin des séances, 24 juin 1891, p. 520.

(2) Bulletin des séances, 17 juin 1891, p. 511.

délimiter pour le blé l'influence spéciale que l'acide phosphorique et Fazole exercent sur le rendement et la composition du grain et de la paille. Ces conclusions mériteraient d'être mieux connues (T).

Déterminer le rôle du phosphore dans la végétation, Elic de Beaumont l'avait fait autrefois, et se demandait à quelles sources on pourrait un jour puiser le phosphore, ni plus ni moins indispensable à l'existence des végétaux que l'azote, la potasse, la chaux, ou la magnésie. Notre président, M. Daubrée, Tannée dernière, nous a fait en maître l'historique de cette question et il a montré quelles ressources les gisements de phosphate découverts en France apportent à l'agriculture française. Depuis, on n'a pas cessé de chercher et de signaler de nouveaux gisements. M. Philippe Thomas en a rencontré d'importants en Tunisie (2). M. Ladureau nous a donné des renseignements complets sur les gisements d'apatites du Canada (3). Dans le monde entier, d'ailleurs, la question du phosphate est posée.

Mais souhaitons, avec M. Daubrée, que nos agriculteurs sachent utiliser en France les phosphates français.

Les dépôts naturels que le sol renferme mettent à la disposition de l'agriculture un produit : la tourbe, qui, jusqu'ici était considérée uniquement comme combustible, mais qui gagne de plus en plus en considération, puisqu'on l'emploie non seulement en chirurgie vétérinaire, à l'état de ouate aseptique, mais en sériciculture, à l'état de poudre. C'est notre confrère, M. Lavalard qui nous a révélé ce dernier fait, constaté dans un voyage en

(1) Bulletin des séances, 8 octobre 1890, p. 508.

(2) Comptes rendus de V Académie des sciences, 1890.

(3) Mémoires de la Société nat. d'agric. Tome 134 (à paraître)

Italie (1). On sait combien sont pénibles par leur minutie les soins de propreté à donner aux vers pendant les phases de leur courte existence, pour prévenir les accidents, les maladies même, telles que la muscardine et la flacherie. Avec la tourbe sèche, bien stérilisée au four, grossièrement pulvérisée, répandue le matin avec un crible à grosses mailles, en couche mince sur les casiers où gisent les vers à soie, les éducateurs des environs de Gasale évitent bien des dommages. Les vers sains traversent la couche de tourbe qui les sépare de leur nourriture, et se mettent à manger avec avidité la feuille fraîche qu'on vient de leur distribuer. Il se forme ainsi journellement des couches auxquelles on ne touche pas et qui s'accumulent jusqu'au moment où les vers montent à la bruyère pour filer leur cocon. Ces couches assemblées donnent à la fin un très bon engrais, dont la valeur compense, et au delà, le prix d'achat de la matière première.

La falsification des beurres au moyen de la margarine a continué d'attirer l'attention du Parlement et un rapport a été déposé tendant à l'interdiction même de cette substance qui , depuis les heureuses recherches de M. Mège-Mouriès, a pris une extension considérable. Assurément, il convient de surveiller la fabrication de la margarine. Il faut désirer et exiger que le produit soit mis en vente sous son véritable nom. Il faut poursuivre ceux qui trompent sur la qualité de la marchandise vendue. Mais il s'agit de savoir comment on peut reconnaître cette falsification, la poursuivre et la condamner. Vous connaissez le procédé de MM. Amagat et Jean, basé sur la

(1) Bulletin des séances, 25 février 1891. p, 124.

146 L'ANNÉE AGRIGOLE 1890-1891.

déviation que subit le rayon lumineux en traversant un corps gras type et les diverses matières grasses à examiner. M. Lezé nous a exposé un nouveau procédé, qui est fondé sur l'observation suivante : le beurre contient moins de matières grasses que la margarine, parce que les graisses et les huiles sont des corps gras continus, tandis que le beurre contient des globules sphériques dans un liquide aqueux (1).

Dans l'ordre des travaux chimiques, il nous faut encore relever diverses communications dont notre Bulletin s'est enrichi.

En premier lieu, M. le marquis d'Havrincourt nous a rendu compte des expériences qu'il a faites sur l'utilisation des eaux de sucrerie. Les eaux de sucrerie, lorsqu'elles s'écoulent dans les rivières, amènent la mort des poissons. On peut tirer parti de leur richesse en matières organiques pour l'irrigation des prairies (2).

Les belles découvertes de M. Pasteur sur les fermentations trouvent chaque année de nouvelles applications. Nos chimistes poursuivent actuellement des recherches à la fois scientifiques et pratiques qui ont pour but de régler l'emploi rationnel des levures. On se souvient que M. Rommier, il y a deux ans (3), a soutenu qu'on pouvait communiquer à des vins ordinaires le bouquet des vins fins en ensemençant dans les cuves des levures pures empruntées à des vins de choix. M. G. Rivière, professeur départemental d'agriculture de Seine-et-Oise, a fait, sur d'importantes quantités de vendange, des essais qui confirment ceux de M. Rommier et de MM. Mar-

ti) Bulletin des séances, 3 décembre 1890, p. 628 ; 1" avril 1891, p. 239.

(2) Bulletin des séances, 24 décembre 1890, p. 680.

(3) Compte rendu de l'Académie des sciences, 24 juin 1890.

tinand et Rietscli et prouvent la possibilité d'améliorer sensiblement la qualité des vins de second ordre par l'addition au moût de levures provenant de vins de qualité supérieure (1). M. Rivière, d'autre part, s'est livré avec M. Bailhache à des essais sur la fabrication directe de l'alcool éthylique bon goût par la fermentation des jus de betterave à l'aide des levures de vin cultivées et pures (2). Ces deux expérimentateurs espèrent qu'on pourra arriver ainsi à éviter dans la fabrication des alcools la seconde distillation spéciale appelée rectification. Sur le rapport de M. Aimé Girard, nous récompensons M. Kayserpour des études analogues sur les levures de cidre (3).

Ce sont des problèmes bien délicats, mais dont il est désormais permis d'espérer des solutions pratiques et que nous serons heureux de poser et de discuter.

Passons aux travaux de la Section de grande culture.

S'il est une question qui soit chère à notre Compagnie, c'est assurément la question du blé, et comment en seraitil autrement, puisque cette culture occupe 7 millions et demi d'hectares, tandis que les Anglais, depuis dix ans, ont rendu à la culture pastorale le quart des surfaces cultivées? Nos agriculteurs, qu'une succession de mauvaises récoltes et de pertes imprévues avait précipités dans le découragement et dans le dégoût des céréales, ont repris l'œuvre nationale de la culture du blé et l'ont

(1) Bulletin des séances, 2't juin 1891, p. 520.

(2) Bulletin des séances, 18 mars 1891, p. 201. JPI Annales de l'Institut Pasteur, 1890.

poussée victorieusement sous la direction de l'administration et de la science. Dans cette campagne, nous ne cesserons de louer les conférences, les expériences et l'action de M. de Vilmorin, les ouvrages et les conseils de nos confrères MM. Risler et Gatellier, l'ardente propagande de M. Grandeau ; nous ne pouvons oublier les prédictions de notre confrère, M. Tisserand, qui, au congrès du commerce, en septembre dernier, n'a pas craint de promettre aux heureux cultivateurs du xxc siècle une production de 140 millions d'hectolitres, c'est-à-dire une production moyenne de 20 hectolitres à l'hectare. Avezvous remarqué avec quelle résignation chez les uns, avec quelle confiance chez les autres, a été accepté l'établissement des droits sur le blé, et n'est-il pas vrai de dire que l'opinion publique était prête à un sacrifice pour mettre la France, pays du blé, en mesure et en ardeur de se suffire à elle-même? Parcourez les départements et réjouissez-vous de voir les études scientifiques de nos confrères popularisées par l'action pratique de nos cultivateurs. Réjouissez-vous de voir l'organisation des champs d'expériences et de démonstration justifiée par cette pensée que le salut de l'agriculture est dans l'accroissement des rendements et que cet accroissement dépend du choix des bonnes variétés et des meilleures méthodes de fumure.

Si la science ne s'est pas enrichie cette année d'observations nouvelles, du moins les nombreux rapports publiés parles professeurs d'agriculture se pressent sur notre bureau et il sera bientôt temps pour l'administration d'en faire une analyse générale. En attendant nous avons inséré dans notre Bulletin les résultats des expériences que la Société d'agriculture de Meaux continue, sous l'inspi-

ration de notre confrère M. Gatellier (1). Les plus importantes de ces expériences concernent le mode d'emploi des engrais pour la culture du blé ; elles ont donné lieu à des observations de MM. Dehérain , de Monicault et Pluche t (2) . Il résulte en outre des réflexions échangées entre MM. Gatellier, Dehérain, Schlœsing et Muret que le blé moissonné prématurément est plus riche en gluten. A l'appui de cette opinion, M.Jules Bénard a apporté de curieuses analyses qui tendent à prouver que la quantité d'azote est beaucoup plus grande dans le blé versé (3). M. Dehérain a fait des réserves. Il s'intéresse surtout à la diminution du poids de la récolte dans les blés versés. C'est le fait que M. Boiret a constaté à Grignon, en 1890, et qu'il a communiqué dans un petit mémoire (4). En dehors du'sauvetage assuré de la récolte, le blé coupé prématurément donne un rendement au moins égal, à condition qu'il ne soit pas alors à l'état laiteux. M. Dehérain a également reconnu qu'il était désavantageux de couper prématurément les blés versés, si la maturation n'est pas suffisante, et M. Gatellier nous a appris qu'on reconnaît à la coloration du grain le moment de couper le blé, cette coloration étant due à une enveloppe intermédiaire du grain appelée testa. Il faut préconiser la moyette, assure M. Pluchet ; et tout le monde d'approuver.

L'année 1890 n'a point donné naissance à une variété nouvelle de blé; mais, avec les variétés connues, M. F. Desprez, à Cappelle (Nord), a obtenu des rendements absolument remarquables. Aujourd'hui, la recherche des

(1) Bulletin des séances, 11 février 1891, p. 9G.

(2) Bulletin des séances, 5 novembre 1890, p. 552.

(3) Bulletin des séances, 30 juillet 1890, p. 454.

(4) Bulletin des séances, 29 octobre 1890, p. 538.

variétés productives et de bonne qualité est l'élément dominant de la culture du blé. C'est un point qu'en septembre 1890 M. Gatellier a traité dans sa brillante conférence sur la culture du blé au point de vue de la qualité du grain. Nous insistons à notre tour.

Une céréale qui fait rarement parler d'elle, le seigle, a été l'objet de communications provoquées par deux de ses maladies. M. Prillieux a cité, devant l'Académie des sciences, les accidents d'empoisonnement qui, dans la Dordogne, ont suivi la consommation de pains de seigle (1). Notre confrère a attribué la maladie, désignée sous le nom de seigle enivrant, à la présence d'un champignon parasite d'un genre nouveau. M. Prillieux a d'autre part attribué à un insecte, le Thrips cerealium, la maladie du seigle qui lui a été signalée par M. Yassillière et qui a causé quelques dégâts dans la Gironde (2).

On continue à rechercher la meilleure variété de betterave, de pomme de terre, de maïs et vous savez que l'expérience se poursuit pour toutes les céréales.

La betterave! Quel progrès, ou plutôt quelle révolution! La législation, bien que trop incertaine, peut, cette fois, revendiquer sa large part du progrès accompli. En fait, la substitution des variétés riches aux anciennes variétés a relevé cette culture. Ce qu'on a fait pour la betterave à sucre, M. Dehérain entreprend de le faire pour la betterave fourragère, et les résultats des premières expériences se résument dans ce premier avis, qu'on doit maintenir les betteraves serrées pour les empêcher d'atteindre un poids dépassant un kilogramme (3). En

(1) Comptes rendus de l'Académie des sciences, 20 avril 1891,

(2) Bulletin des séances, 17 juin 1891, p. 500.

(3) Bulletin des séances, 26 novembre 1890, p. 597.

effet, ces racines contiennent d'autant plus de nitrate quelles sont plus grosses et plus aqueuses, et une trop grande proportion de nitrate nuit à la qualité de la betterave comme nourriture du bétail.

M. Gilbert a continué ses expériences relatives à l'action comparée du superphosphate de chaux et du plâtre sur la betterave à sucre, et notre confrère, en agriculteur prudent, s'est abstenu de porter un jugement prématuré. Nous attendons avec intérêt la suite de ces expériences (1).

Signalons l'étude de physiologie végétale faite par M. Pagnoul, sur la betterave montée à graine. Il trouve qu'elle contient 3,5 p. 100 de sucre et il explique ce fait en notant que la surface foliacée est égale à la surface foliacée d'une betterave non montée.

Si les champs de betterave ont été épargnés par les nématodes (Heterodera Schachtii), dont le fils de notre confrère M. Joannès Chatin a étudié la structure et les mœurs (2), ils ont été par places envahis par un champignon, le Peronospora Schachtii, dont M. Aimé Girard a entretenu l'Académie des sciences avant-hier. Contre ce parasite, notre confrère préconise l'emploi de la bouillie cuprique qui lui donne toujours d'excellents résultats. Enfin, M. Prillieux nous a décrit une maladie, dite pourriture de la betterave, causée par un champignon nommé le Sporidermium putrefaciens (3).

La betterave nous conduit à, la pomme de terre, et la pomme de terre nous ramène à notre infatigable confrère M. Aimé Girard. C'est avec un légitime orgueil que nous constatons les succès croissants d'une campagne dont

(1) Bulletin des séances, 15 avril 1891, p. 264.

(2) Comptes rendus de V Académie des sciences, 29 juin 1891

(3) Bulletin des séances, 29 octobre 1890, p. 53i.

nous avons, dans les années précédentes, indiqué le plan et raconté les premières péripéties. M. Aimé Girard ai prouvé qu'il était possible de distiller en France avec profit la pomme de terre. Il a enseigné les meilleures méthodes de culture, découvert, pour ainsi dire, et mis au premier rang la Richter's Imperator, enfin entrepris la lutte contre la maladie de la pomme de terre au moyen des composés cuivriques. Sur tous ces points, il a réussi, on le sait, et on le sait si bien que le plus bel éloge que je puisse en faire c'est de ne pas trop le louer. Mais peutêtre sera-t-il utile de montrer combien l'administration a servi la science et combien M. Aimé Girard a été heureux et habile en se servant de l'administration. C'est sous les auspices du ministère de l'Agriculture que notre confrère a trouvé cent vingt collaborateurs pour continuer et justifier ses expériences. La rapidité avec laquelle ont été propagés ses découvertes et ses travaux est un gage assuré de l'effet irrésistible que peut produire aujourd'hui dans notre pays l'union du gouvernement, de la science et de la pratique (1).

La pomme de terre n'est pas sujette à la seule maladie que lui donne le Peronospora infestans. Notre confrère, M. Prillieux nous a présenté une touffe de pommes de terre infectée artificiellement par une gangrène qui s'est déclarée, l'année dernière, sur divers points de la France (2) . M. Prillieux nous dira un jour quels moyens il trouvera de lutter contre cette nouvelle maladie. Par contre, il préfère avec raison trouver les moyens de préserver la pomme de terre de toute atteinte et de la tenir saine et

(1) Bulletin des séances, 26 novembre, p. 590; 24 décembre 1890, p. 660 25 mars 1891, p. 222.

(2) Bulletin des séances, 23 juillet 1890, p. 449.

bien portante. 11 vous a annoncé que M. Schribaux conserve intactes des pommes de terre soumises pendant dix heures à un bain dans l'acide sulfurique du commerce dilué à 1 p. 100 (1). De son côté, M. Monclar, viceprésident de la Société d'agriculture du Tarn, a renouvelé dans le même but ses essais à l'aide de la chaux. Ce dernier procédé paraît intéressant et devrait être apprécié par les services delà Guerre et de la Marine (2).

Je ne quitterai pas les plantes à tubercules sans vous signaler l'importance inattendue qu'a prise depuis peu d'années la culture du topinambour dans la distillerie. On cite de grandes exploitations qui s'appuient sur cette culture. M. de Vilmorin a donc raison de suivre de près la question des semis de topinambour (3). Il veut eh améliorer les variétés, et ce qu'il veut, il le fait. Il fera entrer le topinambour dans le domaine de la grande culture.

Il ne faut s'étonner de rien, puisque nous récompensons aujourd'hui M. le comte de La Tour du Pin pour ses bejlos cultures d'asperges implantées dans un pays pauvre, au sol entièrement siliceux et sur une surface de 43 hectares ! Sur bien des points du territoire, on nous signale d'autres efforts pour transporter certaines cultures spéciales dans la grande culture.

M. de Monicault nous aprésenté les analyses de M. Aubin, directeur du laboratoire de la Société des agriculteurs de France, sur la composition chimique des maïs français et étrangers (4). Ces analyses démontrent que les maïs français valent les maïs étrangers, au point de

(1) Bulletin des séances, 11 février 1891, p. 101.

(2) Bulletin des séances, 22 octobre 1890, p. 517.

(3) Bulletin des séances, 26 novembre 1890, p. 607.

(4) Bulletin des séances, 26 décembre 1890, p. 638.

15î L'ANNÉE AGRICOLE 1890-1891.

vue de la valeur industrielle et commerciale; nos maïs peuvent donner aussi de grosses récoltes et de sérieux profits, si on leur applique les méthodes de culture et les doses d'engrais qu'on applique à la betterave.

C'est par le semis, suivant M. de Vilmorin, qu'on pourra améliorer la culture de la canne à sucre. Vous savez que, dans son numéro de décembre 1887, le Bulletin du Jardin royal de Kew annonçait que le professeur Harrisson et M. Bowell venaient d'obtenir aux Barbades des graines de canne à sucre parfaitement constituées. Ces graines, semées depuis, ont donné naissance à des plants vigoureux qui ont fructifié à leur tour (1). Notre confrère, M. Gréa nous a dit combien ces travaux avaient d'importance, et, comme il est grand propriétaire dans nos colonies, il a offert son concours à M. Cornu et à M. de Vilmorin pour arriver à découvrir de nouvelles graines (2). Quand le secret sera tout à fait dévoilé, il faudra l'appliquer en grand. C'est un grand problème. »^

Souvent, nous recevons des lettres de M. Naudin et des communications de M. Cornu sur l'acclimatation de plantes exotiques. Notons la lettre de M. Naudin s'élevant contre la reproduction du Kola par graines ou par plants enracinés, et recommandant au contraire d'essayer, dans nos établissements de l'Afrique occidentale, les autres végétaux producteurs de gutta-percha et, dans l'Algérie, la culture industrielle du Cath. M. Chatin nous a communiqué une lettre de M. Battandier sur une nouvelle passerine dont l'écorce paraît susceptible d'applications industrielles à cause de ses belles fibres

(1} Bulletin des séances, 11 février 1891, p. 93. (2) Bulletin des séances, 7 février 1891, p. 30.

soyeuses (1). Cette plante est extrêmement abondante dans les Hauts-Plateaux et le Sahara.

Le cours que M. Cornu a ouvert au Muséum sur les cultures coloniales a d'autant plus d'intérêt qu'il repose sur sa correspondance avec tous les jardins botaniques du monde. Dans notre dernière séance, il nous a répété combien il serait intéressant de développer le commerce des fruits coloniaux qui pourraient alterner sur nos marchés avec les fruits indigènes et faire utilement concurrence aux conserves dont la préparation est souvent malsaine. Il nous a surtout parlé des ananas et des bananes dont le grand marché est à Londres, mais qu'on commence à voir circuler à Paris sur les petites voitures des fruitiers ambulants. Il nous a parlé des tomates qui nous viennent du Caire et de YAnona chevimoya qui mûrit au Portugal et qu'on essaye en Algérie et au Sénégal. Enfin, il nous a présenté un monstrueux champignon comestible, le Mylitta australis, qui pèse 6 kilos et demi et que les indigènes de Victoria mangent comme du pain (2).

Mais, dans le genre champignon comestible, c'est M. Chatin qui est le souverain maître.

Vous avez appris, par les analyses de notre savant confrère, que la truffe du Périgord, quoique de provenances variées, est fort riche en azote, en acide phosphorique et en potasse et que la proportion de phosphore, de fer, de potasse et de chaux qu'on trouve dans les truffes varie peu et ne dépend pas de la proportion dans laquelle ces divers éléments entrent dans le sol des truffières. A ces recherches sur la composition de la truffe,

(1) Bulletin des séances, 25 mars 1891, p. 233.

(2) Bulletin des séances, 21 janvier 1891, p. 55

M. Ghatin a joint de nouvelles observations sur son histoire naturelle. A propos d'une truffe dite du Périgord qu'on récolte aux confins de l'Isère, il nous a charmés par la précision avec laquelle il a marqué les différences qui caractérisent Certaines espèces de truffes, en même temps qu'il nous présentait cette nouvelle variété (4). Il nous faut distinguer désormais la truffe de Bourgogne et de Champagne, la truffe blanche d'hiver des Provençaux, la truffe de Corps (Isère) ; enfin, la célèbre truffe noire qui croît à côté de la rougeotte du Périgord.

En lisant la savante note de M. Chatin, sur une sorte de truffe qu'on trouve en Algérie, en Tunisie et dans le Maroc, sous le nom de Terfas, on se rappelle les discussions qui ont eu lieu entre les savants sur les différences entre la Gryphée (huître portugaise) et les autres huîtres, et je me demande si le Terfas d'Algérie, qui est en somme une truffe commune, n'est pas destiné à jouer à l'égard de la truffe du Périgord le môme rôle que la Gryphée à l'égard de l'huître ordinaire (2).

Après le blé et la betterave, après la pomme de terre, la vigne est l'objet d'études actives et multipliées. Tant que la vigne a produit sans trop de peines ni de dépenses des bénéfices au vigneron, celui-ci se souciait peu de modifier des procédés de culture qui, depuis des siècles, se maintenaient intacts dans les mêmes régions comme les coutumes et comme les costumes; mais la concur-

(1) Bulletin des séances, 3 décembre 1890, p. 625.

(2) Bulletin des séances, 21 janvier 1891, p. 49.

rence de l'étranger et les désastres causés par des maladies nouvelles, ont donné de nouvelles mœurs au viticulteur. Les anciens rendements ne suffisent plus à combler ses dépenses et il lui a bien fallu chercher si une réforme dans les méthodes de culture ne devenait pas uécessaire.

Le vigneron français a perdu la foi dans sa vieille expérience. Lorsqu'il a vu les prédictions des savants se réaliser, la vigne périr dans des conditions déterminées à l'avance, certains vignobles se reconstituer par les conseils des professeurs, il a commencé à reconnaître qu'il avait des maîtres dans son art. Il a douté de luimême et il cherche. Les essais se multiplient. Les résultats sont publiés. L'ancienne viticulture disparaît.

De là, ce grand nombre de communications qui paraissent dans tous les journaux agricoles et dans les publications des sociétés d'agriculture. De là, tant d'expériences disséminées çà et là sans méthode, sans vues d'ensemble, et dont, cependant, il ne serait peut-être pas impossible de tirer des indications utiles. D'un mot, on peut montrer le but.

Faire beaucoup plus de vin de meilleure qualité, voilà le problême qui sera résolu par le perfectionnement des procédés culturaux.

Au mois de juillet dernier, je vous signalais ce mouvement, et je vous montrais les résultats obtenus en 1889 parM.Mesrouze dans l'Indre, en pays dettrenne: 130 hectolitres à l'hectare d'un vin à 8 degrés, alors que dans la localité et dans le département la moyenne n'atteignait pas plus de 7 à 8 hectolitres à l'hectare d'un vin titrant 4 à 5 degrés. Ce fait inattendu était certifié par les associations locales et par un grand nombre de visiteurs. Notre confrère, M. Prillieux l'a vérifié lui-même dans une

de ses inspections, et, à son retour, il nous a fait un rapport élogieux que nous avons consacré par une médaille d'or. Il est vrai que notre confrère, M. Doniol a contesté la possibilité d'obtenir indéfiniment une si forte production ; mais MM. Ghatin, Duchartre, Bouquet de la Grye, sont pleins de confiance. Moi-même, je vous ai fait observer que, depuis sept anuées, M. Mesrouze, en présence de ses voisins réduits à crier misère, encaisse des bénéfices qui seront toujours acquis si les déceptions doivent venir.

Vous savez que la méthode de M. Mesrouze réside dans une modification de la taille et du mode de conduire la vigne, à laquelle il impose un développement contraire aux anciens usages; mais cette méthode n'en est pas moins conforme aux principes d'arboriculture rationnelle. Elle complète le système de Jules Guyot, et donne la formule cherchée par tous les partisans de la vigne à taille longue.

Les vieilles pratiques ont également éprouvé une attaque par la campagne menée au sujet de la taille dans le nœud ou taille Dezeimeris. M. Dezeimeris est propriétaire à Cadillac-sur-Garonne (Gironde).

En taillant la vigne chaque année comme on le fait, en pratiquant la section au ras de la partie à conserver, on expose la sève de cette partie conservée à des désordres intérieurs qui l'affaiblissent quand ils ne la détruisent pas, ou la rendent incapable de résister aux maladies.

M. Dezeimeris propose d'opérer la taille au-dessus du premier bouton, dans le nœud même, en laissant intacte la cloison protectrice. C'est M. Chambrelent qui nous a signalé le fait, dont s'étaient déjà emparés les journaux. MM. Sahut et Aylies, nos nouveaux correspondants,

nous ont fait, par deux fois, l'exposé théorique de cette méthode qui a immédiatement trouvé un grand nombre de partisans et d'imitateurs.

Je note en passant une communication de M. Ravaz faite à l'Académie des sciences par notre confrère, M. Duchartre, de laquelle il résulte que l'écorçage facilite l'enracinement des boutures. C'est un fait important dont on pourra tirer parti au moment où Ton fait tant de nouvelles plantations (1).

La situation de notre vignoble continue à s'améliorer. Cependant, en 1890, le phylloxéra a fait une soudaine apparition dans les vignes jusqu'alors respectées de la Champagne. Aussitôt les vignerons, comprenant les avantages de la lutte en commun, se sont syndiqués et la défense sera poussée énergiquement.

Dans sa communication annuelle sur le vignoble bordelais en 1890 (2), notre éminent confrère, M. Chambrelent, qui interprète les faits à la fois en savant, en économiste et en praticien, nous a exposé les divers moyens employés cette année pour combattre la gelée, les maladies cryptogamiques, la cochylis, et ce sont toujours les mêmes moyens. Il nous a signalé une particularité curieuse du traitement au sel de cuivre pour les vins de Sauterne : la présence du cuivre empêcherait les raisins de pourrir et nuirait ainsi à la qualité spéciale de ce vin, qualité que lui donne précisément la pourriture des raisins.

Les traitements des maladies de la vigne se vulgarisent et les moyens de défense s'uniformisent. On cherche à appliquer les sels de cuivre à toutes les maladies, ce qui est peut-être exagéré.

(1) Comptes rendus de l'Académie des sciences, 15 septembre 1890.

(2) Bulletin des séances, 10 décembre 1890, p. 643.

Vous n'avez sans doute pas perdu le souvenir de l'observation de M. le comte de la Laurencie,cet habile viticulteur de la Charente, dont nous a parlé notre confrère, M. Prillieux; M. de la Laurencie soutient que le phylloxéra disparaît des vignes qu'on protège contre le mildew par les sels de cuivre (1). M. Gréa a contesté le fait en ce qui concerne le vignoble jurassien, dont M. Parandier, avec un touchant intérêt, nous a raconté les misères.

La nouvelle formule du sucrate de cuivre, due à M. Michel Perret, fait son chemin. Sur 20 hectares, les résultats ont confirmé ceux de l'année précédente. Ce mélange a été imaginé par notre ingénieux confrère dans le but de présenter aux feuilles de la vigne le cuivre à l'état soluble, pour éviter l'altération des feuilles tendres au début de leur développement (2).

On savait déjà que le champignon qui cause le blackrot a plusieurs modes de fructification. La forme Phylospora est particulièrement celle qui propage le mal d'une année à l'autre. Notre confrère, M. Prillieux a jugé utile de s'assurer si cette forme de champignon pourrait se reproduire sous le climat de Paris, et il conclut à l'affirmative (3). L'invasion des vignobles de la région septentrionale par le black-rot est donc un accident possible. On signale, depuis huit jours, quelques taches de blackrot dans la Gironde et le Lot-et-Garonne. Il faut prévoir l'apparition du mildew à la suite des temps orageux que nous traversons.

M. Pierre Viala, le savant professeur de Montpellier,

(1) Bulletin des séances, 31 décembre 1890, p. 688.

(2) Bulletin des séances, 29 octobre 1890, p. 532.

(3) Bulletin des séances, 30 juillet 1890, p. 457.

vient de publier sur le Pourridié une étude remarquable dont je voudrais un des premiers signaler le mérite. La maladie est due à un champignon, le Dematophora necatrix; elle se développe rapidement dans les terrains humides; elle existe le plus souvent dans les terres argileuses et marneuses où l'eau est stagnante et dans les terres à sous-sol imperméable. Les sols très sableux ou de sable presque pur sont généralement indemnes du Dematophora necatrix ; mais une autre espèce, le Dematophora glomerata, peut, quand les sols sont humides, causer aux vignes autant de dégâts que le Dematophora necatrix.

Les plantations de cépages américains prennent chaque jour plus d'extension. La reconstitution s'effectue progressivement. L'étude des cépages les plus propres à résister au phylloxéra en terrains calcaires se poursuit en même temps que l'étude des hybrides obtenus par MM. Millardet, Couderc et de Grasset. Nul doute qu'on ne parvienne à de précieux résultats. lime semble pourtant qu'une campagne se prépare contre les cépages américains. Le parti des vignes nationales se reforme et certainement nous aurons l'occasion d'en causer l'année prochaine.

Pendant que nos vignes se reconstituent, on emploie tous les moyens susceptibles d'augmenter nos ressources en boissons. Notre nouveau correspondant, M. G. Dureau, relevant les résultats du sucrage des vendanges en 1890, nous a appris que la production du vin de sucre représente plus du dixième de la récolte des vins en France. Rappelons qu'à la demande de notre Compagnie et sur un magistral rapport de M. Dumas, a été accordée, il y a quelques années, la réduction de droits qui

a rendu la fabrication du vin de sucre plus économique (1).

Parcourons rapidement les questions qui touchent à l'économie du bétail.

Tout le monde est d'accord sur ce point important que le progrès constaté dans la culture des céréales et dans la reconstitution de notre vignoble se poursuit dans l'élevage de notre bétail. On n'a signalé dans l'année 1889- 1 890 aucune épidémie, et l'art vétérinaire n'a fait aucune découverte d'ordre général digne d'être enregistrée par la science.

Des publications excellentes ont mis en lumière les travaux de plusieurs de nos confrères et notamment de M. Chauveau. Je citerai avec éloge le livre de M. Arloing sur les virus et le traité de zootechnie générale, de M. Cornevin. Le traité de M. Cornevin a pour nous cet intérêt qu'il va droit à l'éleveur et qu'il traite avec autorité les problèmes qui se rattachent à la sélection, au croisement, à l'engraissement, au dressage et à l'entraînement. Remercions, en outre, M. Cornevin de sa communication sur la transmissibilité delà robe chez les bovins. Remercions aussi M. Jules Bénard d'une communication que toute la presse a reproduite sur l'emploi, pour l'alimentation du bétail, des cossettes de diffusion asséchées.

Notre excellent contrère, M. de Monicault a apporté

(1) Bulletin des séances, 17 juin 1891, p. 505.

une contribution heureuse à l'hygiène du bétail en signalant les résultats qu'il a obtenus par l'emploi de la chélidoine, vulgairement appelée Grande Eclaire, contre la météorisation des bêtes à cornes. Il faut répandre cette bonne nouvelle (1).

Chaque année, l'opinion publique s'empare d'une question et la discute avec ardeur. Au point de vue du bétail, le Durham, soit en Angleterre, soit en France, a entretenu la polémique. Nous sommes heureux que nos éleveurs réussissent à rendre cette race bovine de plus en plus digne du rôle améliorateur qu'elle joue dans l'économie de notre bétail. Le concours ouvert en février dernier au palais des Champs-Elysées a fourni à notre confrère, M. Gréa l'occasion de reconnaître la supériorité des durhams exposés.

Le mérite des durhams français vient d'être confirmé au Concours régional de Versailles par les juges les plus compétents et par les correspondants autorisés des journaux anglais. Il est douteux qu'on trouve dans les concours tenus en Angleterre de plus beaux modèles que les courtes-cornes Durham exposés à Versailles. M. Larzat, notamment, avait envoyé un laureau et quatre vaches. Le taureau du sang Booth rappelait le taureau de la reine qui a remporté le prix au dernier concours de Smithfield, tandis que les quatre vaches, parleur douce physionomie, annonçaient un tempérament calme favorable àla reproduction des animaux de race. Dans la catégorie des bêtes à laine, les southdowns de M. Xouette- Delorme et les shropshires de M. ïiersonnier ont excité justement l'admiration. De pareilles expositions sont les

(1) Bulletin des séances, 3 décembre 1890, p. 636.

meilleurs discours que peuvent prononcer nos confrères. Si les éleveurs qui consacrent leurs soins à l'entretien et à l'amélioration des belles races anglaises méritent toutes nos félicitations, quelle reconnaissance ne devonsnous pas à ceux qui se sont voués au perfectionnement de nos races nationales! Chaque race a ses qualités propres, toujours dignes d'être mises en œuvre par des soins attentifs. Sans contester les services rendus par les durhams, notre Compagnie continue ses ardentes sympathies à ces races françaises qui se sont constituées et développées sur notre territoire dans un rapport constant avec la nature du pays et qui ont cet avantage de servir également la fortune du grand et du petit cultivateur.

Une question se pose. En présence des variations qui se produisent dans les besoins de la consommation et des changements qui transforment sans cesse la situation économique, le cultivateur, comme l'éleveur, est toujours tenu de rechercher s'il ne serait pas dans son intérêt de modifier la direction qu'il donne à ses efforts. Il doit se demander si l'art de l'élevage n'est pas appelé à subir une utile évolution. En ce moment, des connaisseurs de grand mérite, et je citerai M. Henri Chamard, font remarquer qu'au point de vue de la production de la viande de boucherie, l'animal gras d'aujourd'hui ne peut être comparé à l'animal gras d'autrefois. Du suif, il n'enfaut, pour ainsi dire, plus parler. Son rôle dans l'éclairage est fini. Pour le graissage des machines, le suif est remplacé par les matières extraites de la houille, et c'est temporairement ou avec peine qu'il conserve quelque valeur pour la fabrication des margarines et des savons.

Il y a donc urgence, pour celui qui veut employer les

durhams comme animaux de croisement, de choisir entre les deux principaux types actuels de cette race : entre le type Booth qui produit de la graisse en excès, et le type Bâtes qui fournit plus de viande, qui en produit même d'une finesse remarquable, en conservant la faculté de transmettre à nos races françaises certaines aptitudes d'engraissement.

De la race bovine au point de vue de la viande, passons à la race bovine au point de vue du lait.

M. Risler a fait valoir une étude intéressante de M. Marcel Blanchard sur le rendement comparé des vaches Schwytz- normandes et Schwytz- flamandes. M. Marcel Blanchard s'était demandé si les vaches normandes supportaient aussi facilement que les vaches Schwytz le système delà stabulation pratiqué à Grignon. Il n'hésite pas à déclarer que la vache normande, admirable dans les plantureux herbages de son pays, ne se prête pas aussi bien que la race Schwytz à la stabulation prolongée (1).

Avec le développement des industries basées sur la production du lait, l'importance de la vache laitière augmente. On la veut riche en lait, on la veut saine pardessus tout, et c'est précisément pour recueillir sur ces différents points des observations précises que nos confrères, MM. Berthelot et Chauveau trouvent que l'appréciation de la qualité laitière, même faite par des connaisseurs émérites, ne suffit pas. Ils voudraient, et M. Gréa avec eux, que les vaches fussent traites dans les concours, en France, comme elles sont traites dans les concours des autres pays, c'est-à-dire que l'on constatât la quan-

(1) Bulletin des séances, 10 juin 1891, p. 477.

tité et la qualité de leur lait. Ils pensent, en outre, qu'il serait utile de faire une analyse complète des laits primés, afin desavoir si ces laits sont ou non nuisibles, s'ils contiennent des germes de maladies et spécialement des bacilles de la tuberculose. Les praticiens se contentent de présomptions, les savants veulent des preuves.

Mais, pour lui imprimer un grand élan et le soutenir, il ne faut pas que notre élevage national ignore ce qu'il fait, et surtout les avantages et les profits qu'il peut retirer des ventes faites à l'intérieur ou à l'étranger. Une des branches les plus lucratives de l'élevage anglais, c'est l'exportation des reproducteurs, dont la réputation n'a pas cessé de s'étendre autant par ses mérites propres, que par une éclatante publicité. Les ventes aux enchères, de plus en plus fréquentes chez les Anglais, ont fortement contribué à fixer chez eux les marchés internationaux que nous pourrions leur disputer, si nous adoptions leurs méthodes. C'est dans ce dessein que j'ai attiré votre attention sur les mœurs de nos voisins et sur les dernières ventes de durhams en Angleterre (1).

C'est également dans cet esprit que notre confrère, M. Nouette-Delorme, interprète de beaucoup d'éleveurs, a formulé devant vous le vœu que des prix d'honneur fussent décernés aux meilleurs reproducteurs des races ovines ; car il est convaincu que si l'élevage du mouton était sérieusement encouragé, nos troupeaux, si nombreux jadis, se reconstitueraient et fourniraient des reproducteurs de choix que l'étranger viendrait nous enlever.

En admirant, dans les concours, les preuves vivantes de l'habileté de nos éleveurs, on ne doit pas oublier que

(1) Bulletin des séances, 14 janvier 1891, p. 37.

derrière ces magnifiques modèles de l'industrie nationale, on ne trouve plus des troupeaux en masse profonde pour répondre aux besoins de l'alimentation publique. Souvent ont été exposées les causes qui ont fait abandonner l'élevage des moutons ; mais il est des cas où cet élevage ne serait pas entravé parle développement des cultures intensives, où des révolutions de cultures favoriseraient même un retour à cette industrie agricole. En Champagne, par exemple, et dans certaines parties du Berry, sur les terrains où le phylloxéra a exercé ses ravages, le mouton pourrait encore faire merveille. C'est l'objet d'un très intéressant mémoire que nous a soumis M. de Bellefond.

Il y a donc, en France, une question du mouton; mais l'Algérie, c'est la France. L'Algérie possède, dit-on, au moins sept à huit millions de bêtes ovines et elle pourrait en- nourrir davantage. La campagne de 1890, sur le marché de la Villette, a été bonne pour les moutons algériens. Ce n'est pas au delà des frontières de l'Est, c'est au delà de la Méditerranée, vers l'Algérie, que nous devons tourner nos regards pour demander au commerce les moutons qui nous font défaut. Peut-être le jour estil proche où le producteur français croira trouver dans le bénéfice de la viande, à défaut du produit sur la laine, des motifs assez sérieux pour reprendre en grand l'industrie de la race ovine.

Au point de vue du perfectionnement des races, un de nos confrères, M. Tiersonnier, nous a annoncé que la Société d'agriculture de la Nièvre était sur le point d'inaugurer un nouveau mode d'encouragement. Il s'agit, non plus d'améliorer graduellement la production des chevaux de trait, mais d'améliorer vite. Au lieu de se

borner à faire faire la monte de toutes 'les juments indistinctement par des étalons approuvés, on se propose de réunir des étalons d'élite à des juments choisies parmi les plus parfaites. La Société d'agriculture de la Nièvre compte arriver ainsi à créer une pépinière d'étalons excellents, dont les meilleurs recevront plus tard des primes importantes, à la condition de saillir gratuitement des juments classées.

D'autre part, notre confrère, M. Lavalard, dans le compte rendu du concours annuel de la Société hippique percheronne tenu à Mortagne, du 11 au 14 juin, n'a pas tenu un autre langage. Il veut que la race percheronne reste elle-même. S'il est émerveillé des qualités de plus en plus remarquables des chevaux envoyés au concours, c'est que les éleveurs appliquent soigneusement le principe de la sélection des étalons et des juments, et notre confrère, se laissant aller à la confiance dans le maintien des qualités de la race, prend les conclusions suivantes : « Désormais, la race percheronne sera conservée aussi pure que possible de tout mélange étranger. Il faut respecter toutes ses variétés qui dépendent des milieux dans lesquels elles sont nées et ont été élevées. Il faut améliorer^ au moyen de la réunion des meilleurs types du pays, de façon à conserver intactes les qualités dominantes du cheval percheron, qui sont la force unie à la vitesse. »

Tout le monde est d'accord. M. de Fontenay, dans une note sur le concours hippique (1), n'a pas hésité à rendre le témoignage le plus favorable au perfectionnement des races françaises, et je résumerai tous ces témoi-

(1) Bulletin des séances, 29 avril 1891, p. 305.

gnages et tous ces éloges dans cette parole autorisée de M. le Ministre de l'agriculture, qui disait, le 25 novembre dernier : « Le nombre des chevaux a augmenté en France. Nos races se sont améliorées, et non seulement nos races de chevaux de trait, mais les races de chevaux de guerre. » •

Un mot seulement en passant sur la race porcine pour noter la communication que je vous ai faite sur le régime alimentaire des porcs du Wisconsin (1). La presse agricole a trouvé fort intéressantes les expériences faites par M. Henry, directeur de l'Université de Wisconsin, touchant rinfluence exercée sur l'économie générale des porcs par les cendres de bois et par la farine d'os associées dans leur alimentation.

Nous n'avons que de bonnes nouvelles à vous donner de deux sociétés qui se sont récemment formées pour s'occuper spécialement des progrès de l'aviculture et de l'aquiculture. La première de ces deux sociétés se rattache directement aux travaux de la ferme, et le Bulletin de nos séances était rempli depuis bien des années par les communications que nous faisait, sur la basse-cour, notre regretté confrère M. Gayot. Nous venons de le perdre après une confraternité de 27 ans, et nous sommes heureux de voir que les études qu'il représentait avec tant de distinction dans notre Compagnie seront reprises par une association de praticiens expérimentés.

La Société d'aquiculture continue son organisation et ses travaux, et nous envoyons un affectueux et reconnaissant souvenir à son éminent président, M. de Lacaze- Duthiers, qui nous a vivement intéressés par le récit de

(1) Bulletin des séances, 19 novembre 1890, p. 580.

ses essais et de ses succès d'ostréiculture à Roscoff et à Banyuls (1).

Cette question des huîtres a toujours passionné notre confrère, M. Chabot-Karlen, disciple fervent deCoste; aussi nous a-t-il fait un compte rendu très détaillé des établissements de la Seudre où croissent les huîtres dites de Marennes, et il a établi fièrement la progression croissante du commerce de ces huîtres. Dans une autre séance et à titre de curiosité, il nous a montré l'huître des Mangliers (2), dont il apportait de jolis spécimens de la Martinique.

Les craintes que j'exprimais l'année dernière au sujet des criquets qui, à cette époque, désolaient l'Algérie, se sont malheureusement réalisées. Le gouvernement ne demande pas moins de 1,500,000 francs au Parlement pour combattre l'invasion. Avec une confiance imprudente, nous décrivions l'appareil cypriote : nous en célébrions les mérites et nous ouvrions devant vous la tombe où devaient s'engloutir les légions de nos ennemis; mais d'autres légions de criquets sont venues planer sur notre malheureuse colonie. Un jeune savant, un élève de M. Blanchard, M. Gh. Brongniart, vient d'envoyer à l'Académie des sciences une note très intéressante sur les mœurs et les ravages des acridiens. A la suite de cette note, je lis le télégramme suivant : « Trouvé quantité de criquets pèlerins morts, tués par le cryptogame

(1) Bulletin des séances, 2 juillet 1890, p. 387 et 4 mars 1891, p. 142.

(2) Bulletin des séances, 17 juin 1891, p. 495.

Botrytis. » Ce Botrytis est-il le même parasite que le Lachnidium acridorium trouvé sur des criquets par MM. Kunckel d'Herculais et Langlois? Cela doit être.

Notre confrère, M. Laboulbène, qui nous avait déjà vivement intéressés en nous entretenant des insectes qui percent les bouchons de bouteilles, a fait passer sous vos yeux, il y a quelques jours, avec de savantes remarques, un spécimen de ces ravageurs des cultures algériennes (1). Au bruit des plaintes que notre colonie nous envoie, nous serions disposés à écouter tous les avis, même les plus étranges, et à tout essayer, même les coups de canon et les fusées d'artifice. Notre excellent confrère, M. Naudin, que nous remercions de son agréable correspondance, nous a recommandé, avec réserve, bien entendu, l'emploi de l'acétone sulfuré de MM. Baumann et Fromm, de Fribourg-en-Brisgau. L'odeur insupportable que cet acétone sulfuré répand produit, paraît-il, un tel effet sur les insectes qu'on pourrait, dit-il, empêcher par ce moyen les criquets d'abattre leur vol sur les régions cultivées. Quoi qu'il en soit, les préparatifs de guerre que nous vantions l'année dernière n'ont pas empêché les criquets de régner sur l'Algérie, malgré les conseils de nos savants et les efforts de l'armée française.

Le fidèle exposé des nouvelles qui nous sont parvenues ne rend pas un compte assez exact de ce qui s'est passé. Ce qui s'est passé, notre confrère, M. Paul Mares nous l'a dit en témoin autorisé et en combattant résolu.

Depuis quelques années, vous le savez, l'Afrique est en proie à cette espèce indigène de sauterelle qui a suc-

t\) Bulletin des séances, 3 juin 1891, p. 436.

cessivement promené son action dévorante sur tout le littoral de la Méditerranée et qu'on appelle le Stauronotus maroccanus . C 'est contre le Stauronotusmaroccanus qU 'on avait organisé les appareils cypriotes, suivant les lieux de ponte et préparé par l'organisation d'un enfouissement général une lutte qui a été efficace. Tout à coup on signale dans le Sud l'apparition d'un vol immense : on se porte à sa rencontre et on reconnaît une seconde invasion d'une seconde espèce, V Acridium peregrinum. La terreur s'empare de nos cultivateurs et la confusion règne dans leurs efforts. On cherche en toute hâte à se mettre en état de défense. Rien ne coûte. On croit tout perdu et tout est sauvé. Les blés, les vignes, restent intactes. Les acridiens s'abattent, broutillent çà et là, mais ils ne dévorent pas, ils ne détruisent pas; enfin, ne mangent pas. Où sont-ils allés? Dans la mer, peut-être. Les acridiens n'ont donc pas ruiné l'Algérie, mais ils ont prélevé sur les cultivateurs algériens le lourd impôt des frais do défense, que M. Mares, en ce qui Je concerne, évalue à cent francs par hectare.

Si la France, ou du moins la plus grande partie de la France n'est pas exposée à l'assaut des criquets, elle a été livrée de tout temps aux attaques des mans et hannetons. L'administration et les sociétés savantes ont fait tout ce qu'elles ont pu pour mener contre ces insectes une rude campagne; mais cette campagne doit être soutenue par la persévérance d'un effort universel. A cet effort des hommes, la nature apporte un secours bien inattendu. L'année dernière, M. Le Moult nous signalait qu'il avait trouvé des larves de hannetons couvertes d'une moisissure blanche, et que cette moisissure était un parasite du ver blanc destiné à le faire

périr. Cette année, M. Le Moult vous a fait voir les nombreuses masses de matière blanche constituées par le mycélium et les spores du parasite (1). Vous avez vu également les essais de culture artificielle faits par M. Giard et que MM. Prillieux et Delacroix ont répétés avec succès dans les laboratoires de l'Institut agronomique (2). Dans notre dernière séance, M. Prillieux a repris la question et nous a fait connaître la nature du parasite. Il nous a montré, sous différentes formes, les cultures de ces deux moisissures qu'on appelle « Botrytis ». Ces moisissures se distinguent par la couleur rouge que l'une d'elles, le Botrytis tenella, parasite du ver blanc, donne aux vers sur lesquels elle se développe. Le Botrytis tenella, parasite du ver blanc, et le Botrytis bassiana, parasite du ver à soie, malgré les différences qu'ils présentent, ne sont pas autre chose que des espèces de muscardine.

M. Blanchard a fait remarquer l'importance de cette communication et signalé le fait scientifique qui en découle : c'est que des êtres d'une organisation aussi inférieure que les Botrytis, quoiqu'on les fasse vivre sur des types différents, ne se transforment pas et conservent leurs caractères propres. Ce qui vient à l'appui des critiques adressées par M. Blanchard au système de Darwin. M. Blanchard, qui suit de près tous les travaux de M. Le Moult et sous la direction duquel notre Compagnie s'est placée pour dresser des instructions relatives au harinetonnage, M. Blanchard, dis-je, ne semble pas désespérer qu'on puisse trouver des procédés pratiques pour

(1) Bulletin des séances, 20 mai 1891, p. 371.

(2) Comptes rendus de l'Académie des sciences, 11 mai 1891. — Bulletin des séances, 24 juin 1891.

combattre, par des cryptogames innocents, les insectes nuisibles. Si l'on pouvait, sur divers corps et notamment sur des tranches de pomme de terre, obtenir une grande quantité de ces moisissures, les délayer dans de l'eau et les répandre sur les terrains infectés, on pourrait espérer faire périr les vers blancs sans porter atteinte à la santé des végétaux.

Nous partageons l'avis de notre confrère, M. Laboulbène qui, dans son excellent rapport sur un ouvrage de M. Montillot, a dit : « Les végétaux parasites, les entomophthorécs, les muscardines, rendront peut-être des services. » Restons, par prudence, sur le mot « peutêtre », et espérons qu'on étendra à des applications utiles des procédés d'un caractère purement scientifique. Toutefois, comme, dans la science, les questions de priorité ont beaucoup d'importance, je rappelle que, dès Tannée 1888, notre confrère M. Liébaut nous apprenait que M. Rolland-Banès, secrétaire de la Société mycologique, signalait un champignon du genre haria, qui prend naissance sur le hanneton vivant et le conduit à la mort. M. Rolland-Banès désignait également une autre sphériacée, le Corchjceps entomorhiza , qui se développe sur le ver blanc.

En vérité, l'agriculture ressemble à un vaisseau dont la coque a constamment besoin de réparations. A peine une voie d'eau est-elle bouchée qu'il s'en déclare une autre, et de même, pour nos végétaux cultivés, nous n'avons pas plutôt réussi à repousser un ennemi qu'un nouvel ennemi se présente et nous force à recommencer le combat. Ainsi les vignes du Bordelais ont gravement souffert au printemps dernier de l'Urbec [Rhijnchites betuletî) , coléoptère de la famille des charançons, que la popu-

lation vigneronne appelle coupe-bourgeons. On sait que la femelle de cet insecte s'empare d'une feuille, dont elle se confectionne un fourreau où elle dépose ses œufs. La feuille se dessèche et tombe. Ces feuilles sont faciles à discerner par leur aspect flétri; elles forment contraste avec la végétation printanière, et M. Blanchard pense qu'en les récoltant et en les brûlant dans les premiers jours de mai on peut détruire un grand nombre de ces insectes ; mais ce procédé, comme l'a fait observer M. Henri Mares, ne serait efficace qu'à la condition d'être généralisé. C'est toujours par une action commune qu'il y a chance de faire une destruction sérieuse (1).

Il en est de même d'un autre charançon, le Sitones Hnealiis, dont les larves attaquent par les racines les plantations de pois. M. Blanchard conseille encore le feu, quoiqu'il recommande aussi d'essayer l'alternance des cultures (2).

On ne saurait croire combien les Normands ont travaillé depuis deux ans la question de l'anthonome du pommier. Ils ignoraient encore les mœurs de ce petit animal et, de fait, on n'est pas renseigné sur les endroits où il se tient depuis le moment où il abandonne la fleur qui lui a servi de berceau et d'aliment jusqu'au moment où il reparaît pour s'accoupler et déposer ses œufs dans les bourgeons fleuris. C'est encore par le feu, selon M. Blanchard (3), qu'il convient de détruire l'anthonome du pommier, c'est-à-dire sa larve au moment où elle révèle sa présence dans le bouton en le desséchant et en lui faisant prendre une teinte jaune rougeâtre très

(1) Bulletin des séances, 20 mai 1891, p. 368.

(2) Bulletin des séances, 2 juillet 1890, p. 392.

(3) Bulletin des séances, 12 novembre 1890, p. 573.

facile à reconnaître. On doit couper ces boutons desséchés, auxquels on joint ceux qui sont tombés d'euxmêmes au pied de l'arbre, et brûler le tout. On peut essayer de badigeonner les arbres avec du goudron, car l'anthonome grimpe après les arbres, ou encore, dans les vergers, faire des amas de feuilles pour attirer les anthonomes et les brûler au printemps. Nous avons plus de confiance dans la méthode du feu que dans toute autre méthode; mais la lutte contre les insectes nuisibles et contre les végétaux parasites se présente sous les aspects les plus divers et ce serait une grande faute de négliger la projection, par pulvérisateurs, des substances toxiques, agissant directement sur Tinsecte môme ou sur le végétal.

En nous entretenant des effets de la tavelure des poires causée par un champignon, le Fusicladium pijrinam, M. Chatin nous a assurés qu'il préservait de ce parasite ses doyennés d'hiver en les aspergeant avec une solution de sulfate de cuivre, à raison de 250 grammes de sulfate pour 1 00 litres d'eau et il en a mis des échantillons sous les yeux de la Société. La tavelure est une maladie qui prend quelquefois un caractère grave et qui, suivant M. Prillieux, se propage très bien par la greffe (i).

M. Prillieux a appelé notre attention sur un liquide bien plus riche en sulfure de carbone que la solution aqueuse faite avec le sulfure. Ce liquide, basé sur l'emploi des huiles lourdes, est proposé par M. Quantin, chimiste du laboratoire agricole du Loiret. Facile à répandre par un pulvérisateur, ce liquide, sous forme d'émulsion, combattrait avec succès la cochylis (2).

(1) Bulletin des séances, 12 novembre 1890, p. 569.

(2) Bulletin des séances, 27 mai 1891, p. 399.

A propos de la cochylis je dois signaler les intéressants essais de M. Roy au château d'Issan (Gironde). M. Roy avait commencé par combattre la cochylis au moyen d'une émulsion de pétrole et de lait étendu d'eau, que lui avait conseillée le savant entomologiste américain M. Riley. Cette opération était dirigée contre le nid de la cochylis placé dans la grappe en fleurs ; mais, comme on sait qu'il faut éviter de travailler dans les vignes en fleurs, M. Roy a essayé de tuer, non pas le ver, mais le papillon de la cochylis. Avec une petite Jampe au pétrole, il attire, la nuit, le papillon au-dessus d'un récipient rempli d'eau dans lequel cet insecte se noie après avoir tourné autour du foyer lumineux. Ce système, essayé par M. Roy pendant la dernière campagne, a réussi.

M. Prillieux nous a communiqué également un travail de M. Lignières, répétiteur à l'École vétérinaire d'Alfort, qui a étudié la chenille du Bombyx neustria, qu'on appelle la Livrée (4). L'auteur pense que l'on parviendrait à détruire facilement ces chenilles qui vivent en sociétés, en se servant d'une éponge trempée dans un liquide insecticide au moment où elles sont réunies. Ce procédé me paraît d'une application fort difficile.

La sylviculture n'a pas fourni à notre Société de communications importantes. Naturellement, la question des droits de douane a été agitée. M. de Luçay a fait ressortir que, depuis dix ans, le produit des forets de

I) Bulletin des séances, 27 mai 1891, p. 400.

TEtat est descendu de 32 à 21 millions et que celui des forêts communales et des bois particuliers a baissé dans la même proportion. Sans doute, nous a-t-il dit, cette baisse doit être imputée à la place de plus en plus grande que le fer et la fonte ont prise dans les constructions et le gaz dans le chauffage ; mais, comme les statistiques officielles constatent qu'en 1866 la valeur des importations de bois s'élevait à 91 millions, qu'en 1889 elles s'élèvent à 168 millions, on doit présumer que la sylviculture a subi l'effort et le préjudice de la concurrence étrangère. M. Clavé s'est placé à un autre point de vue. Puisque les particuliers sont hors d'état de faire face aux besoins de la France, il ne devrait pas être question de mettre obstacle, par des droits, à l'importation nécessaire des bois étrangers dont l'agriculture ellemême utilise une grande partie. Quant à M. Bouquet de la Grye, en critiquant la classification des bois adoptée par le tarif de douanes nouveau, il a démontré combien sont grandes les erreurs qu'on peut commettre en comparant les chiffres en argent des importations et des exportations qui figurent dans le tableau du commerce de la France (1). Un autre jour, il nous a spirituellement entretenus des causes qui suspendent les travaux toujours annoncés et toujours remis, plaidant pour le reboisement des montagnes dont on reparle aujourd'hui et qu'on reprend quelquefois (2).

La Société a accueilli avec faveur le mémoire de M. Bartet sur l'accroissement des réserves dans les taillis sous futaies et elle a appris avec plaisir que M. Gurnaud, auquel elle a confié la direction de l'amé-

(1) Bulletin des séances, 28 janvier 1891, p. 63.

(2) Bulletin des séances, 8 octobre 1890, p. 511.

nagement de ses propriétés à Harcourt, avait reçu, de la Société des agriculteurs de France, un objet d'art pour le récompenser des travaux exécutés, d'après sa nouvelle méthode, sur 50,000 hectares de forêts, dans la Franche-Comté, les Vosges et le Jura suisse.

C'est avec la même émotion, mais avec des sentiments divers, que tous les membres de notre Compagnie contemplent le spectacle que donne en ce moment le Parlement délibérant- sur le nouveau régime des douanes. Voilà trente ans que les revendications de l'agriculture sont posées clans les comices et dans la presse agricole; voilà trente ans que ces revendications ont cherché et trouvé leur formule dans un traitement d'égalité entre l'agriculture et l'industrie. Pendant des années, l'action des sociétés d'agriculture a été faible, languissante et dispersée. Un jour, cette action a trouvé des forces inattendues dans l'institution des syndicats agricoles, et le suffrage universel, emporté par le courant irrésistible des intérêts, a donné l'ordre à ses représentants d'améliorer la situation des cultivateurs par la législation. Les élections de 1889 ont mis le gouvernement en demeure d'agir et le Parlement accomplit aujourd'hui son œuvre. Les promoteurs et les directeurs incontestés des décisions parlementaires, M. le Ministre de l'agriculture et le Président de la commission des douanes, M. Develle et M. Méline, sont tombés d'accord pour mettre entre toutes les industries une sorte d'équilibre, sans tarir les sources de la production, et l'opinion publique attribue

à celte œuvre le caractère d'une expérience décisive, pour assurer le développement de la production nationale et pour donner satisfaction aux besoins du marché

intérieur.

Il était tout naturel qu'une si grande entreprise trouvât des partisans et des contradicteurs résolus : les uns traitant d'illusions et d'erreurs ce que les autres regardent comme des nécessités ou comme la vérité même. Dans les conversations engagées sur ce sujet au sein de notre Compagnie, nous avons retrouvé ces divergences d'opinion qui naissent des points de vue auxquels on se place et du but que chacun veut atteindre.

Nous avons recueilli avec empressement les opinions contradictoires qu'ont successivement émises MM. Clavé, Lecouteux, de Luçay, Raoul-Duval, de Haut, Gatellier, Muret (1). Tous ont cherché à préciser la mesure dans laquelle ils croyaient préférable de faire jouer les droits de douane dans les intérêts du travail agricole, et d'établir une certaine égalité de traitement entre l'industrie et l'agriculture. Si intéressantes que fussent ces observations, elles ne pouvaient pas ne pas être dominées par le bruit des discussions solennelles engagées à la tribune de la Chambre des députés par deux de nos plus éminents confrères, M. Méline et M. Léon Say. Notre Compagnie n'est pas un parlement, mais une académie, et c'est mon devoir de le répéter. L'échange des observations présentées dans les sociétés savantes ne peut prendre les allures et produire les résultats que le Parlement réserve aux discussions terminées par un vote pratique.

Combien il m'est agréable de rappeler les séances où

(1) Bulletin des séances, 9 juillet 1890; p. 398; 2o mars 1891, p. 221.

M. de Luçay et M. Levasseur ont traité scientifiquement des questions touchant au régime économique du pays! Vous devinez que je veux parler de la note de M. de Luçay sur l'évaluation des propriétés bâties et la réforme de l'impôt foncier (1). Je veux parler aussi des deux discours dans lesquels M. Levasseur, aux applaudissements de la Société, a repris cette étude fondamentale de la valeur de la production agricole en France, qu'il a ramenée, contre l'opinion de M. Le Trésor de la Rocque, à un chiffre qu'on peut faire évoluer autour de 12 à 13 milliards (2). Je suis convaincu que cette discussion fera grand honneur à la Société et retentira dans les annales de la statistique européenne. Les rapports de MM. Lecouteux et Gatellier (3) touchant l'indemnité à accorder au fermier sortant et les modifications à apporter à la réduction des baux à ferme ne sont pas seulement des rapports suivis de discussions approfondies; ce sont des actes. La Société, dans ces deux circonstances, s'est distinguée par des solutions libérales, en se refusant à porter Ja moindre atteinte à la liberté des contrats.

Si j'osais entreprendre la tâche impossible, je l'avoue, d'exprimer et de concilier les opinions diverses qui, dans cette question du régime des douanes, animent les membres de notre Compagnie, je me placerais au point de vue le plus élevé des intérêts de l'agriculture nationale. Jetant un regard sur l'histoire économique de ces trente dernières années et relevant l'étonnant changement qui s'est produit dans l'opinion publique à l'égard des droits de douane, je soutiendrais que la

(1) Bulletin des séances, 15 avril 1891, p. 268 et séances suivantes.

(2) Bulletin des séances de mai et juin.

(3) Bulletin des séances, 18 mars 1891, p. 176; 30 avril 1891, p. 312.

liberté ou la protection n'est pas un dogme au nom duquel il soit permis d'excommunier personne. Chacun croit qu'en défendant ses intérêts il assure la prospérité de la patrie. Chacun confond sa cause propre avec la cause du pays. Les arguments se mêlent aux chiffres pour montrer la bonne foi et quelquefois la passion.

Ce qu'on peut dire, c'est qu'une nation ressemble au corps humain et qu'elle n'a pas toujours besoin de la même hygiène. Les traitements qu'elle se donne ou qu'on lui donne ne sont jamais absolus et ne doivent pas être regardés comme éternels. Il peut y avoir des avantages passagers et parfois des nécessités politiques à favoriser la production nationale par la protection ou le commerce par la liberté des échanges. L'art de la politique est de trouver la mesure et de reconnaître l'occasion où il convient de faire pencher la balance d'un côté ou d'un autre; mais, au-dessus de ce conflit d'opinions, il reste pour les sociétés savantes comme la nôtre un grand devoir à remplir, c'est de dire aux cultivateurs la vérité. Si le travail national est aujourd'hui favorisé par des droits protecteurs, ce n'est pas pour qu'il s'affaisse et s'endorme. Les cultivateurs doivent, à leur tour, redoubler d'ardeur pour mettre la France en possession d'elle-même et, par les succès d'une production croissante et économique, rendre la vie plus douce et plus facile à la nation tout entière.

La question des douanes n'est pas la seule qui ait été abordée par le Parlement. Lois et décrets ont rivalisé de zèle pour défendre les intérêts agricoles. Les choses de l'agriculture sont devenues l'aliment courant des conversations particulières, des discours publics, des travaux les plus divers. A côté de la presse spéciale, il

n'est pas un grand journal qui ne contienne des chroniques intéressantes. L'économie rurale a pris la place la plus importante dans la littérature : la Société couronne aujourd'hui quelques bons livres. Le crédit agricole a trouvé dans MM. Le Barbier et Durand des critiques excellents. M. Menault a commencé avec talent l'histoire de l'agriculture dans le Berry. L'art de bien dire soutient de longues et curieuses recherches et nous attendons Fauteur au second volume pour juger dans son ensemble cette œuvre importante ; mais ces témoignages d'estime ne classent pas ces ouvrages au-dessus de tous les autres ouvrages qui s'occupent de l'art agricole. Au premier rang et pour bien finir, nous nous plaisons à louer sans réserve la collection des excellents traités publiés sous la direction de M. Miïntz et sous le titre de « Bibliothèque de l'enseignement agricole «.Parmi les collaborateurs de M. Mùntz, se succèdent les noms de plusieurs de nos confrères. La Société nationale d'agriculture leur offre le témoignage de sa reconnaissance.

Du compte rendu de vos travaux se dégage un sentiment général de confiance dans les progrès de l'agriculture. Ce qu'il était difficile d'espérer, et ce qu'il est nécessaire de constater aujourd'hui, c'est la rapidité avec laquelle les observations pratiques et scientifiques circulent dans le monde agricole, avec quelle ardeur elles sont recueillies et contrôlées et quel accord règne désormais entre les savants et les agriculteurs.

Nous en avons trouvé les preuves répétées dans les nombreux rapports qui nous ont été présentés par toutes nos Sections sur les candidatures à des places de correspondants. Depuis douze ans, le recrutement des correspondants avait été suspendu par le décret constitutif du 23 août 1878, et c'est seulement cette année que nous avons été appelés par notre règlement à compléter les cadres de notre organisation départementale. Le nombre des personnes qui s'occupent de l'art agricole, non seulement avec succès mais avec talent, a tellement augmenté que le choix devient de plus en plus difficile quoiqu'il soit de plus en plus heureux.

Dépouillons ensemble, si vous le voulez bien, les scrutins successifs qui ont pris une grande place dans le cours de nos travaux. MM. Vaussenat, Raulin, Truelle, Ch. Baltet, Dufour, Lhotelain, Join-Lambert, Genin, Aylies, Grollier, Durin, Sahut, Genay, Dureau, de Salis, de Dienne, Cunisset-Carnot, Gauwain, Deschênes, Savin de Larclause, sont élus correspondants nationaux, et parmi les correspondants étrangers, je nomme : MM. de Proskowetz, Ernest Glarke et Yan der Straten Ponthoz.

En commençant ce rapport, je prenais plaisir à féliciter les nouveaux membres titulaires; je l'achève avec le même plaisir, en souhaitant la bienvenue aux savants ou aux praticiens distingués qui sont entrés dans notre compagnie en qualité de membres correspondants.

« Messieurs, dit régulièrement le Président, après la proclamation du résultat du scrutin, la séance est levée. » Et en effet, mes chers confrères, suivant jusqu'au bout la comparaison entre le procès-verbal d'une séance et le compte rendu de toutes les séances, je

vous dis, à mon tour : Ma tâche est accomplie. L'année agricole 1890-1891 est écoulée : l'année 1891 s'avance pleine d'encouragements. L'agriculture française ne se relève pas : elle est relevée. Elle croit en elle-même. Elle travaille. Elle revit.

NOTICE

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