‹ Mélanges scientifiques et littérairesChapitre 16 sur 33 · JULES ROBERT · texte numérisé non relu

JULES ROBERT

Il est des natures privilégiées qui surgissent tout à coup et s'imposent par la force d'un génie naturel et le concours des circonstances; mais il en est beaucoup d'autres qui trouvent dans les souvenirs et les exemples de leur famille la direction de leur vie et le fondement de leur fortune. C'est l'histoire de Charles Morren et de son fils Edouard Morren, c'est l'histoire de Florent Robert et de son fils Jules Robert.

La famille Robert, installée depuis cent ans en Autriche, appartient par son origine au Dauphiné. Pendant la Terreur, en 1793, le chef de la famille Robert quitta la France pour fonder une maison de commerce. En 1823, les deux frères Louis et Florent Robert étaient associés dans diverses entreprises industrielles, Florent dirigeait spécialement à Himberg, près de Vienne, une fabrique de produits chimiques. Vers 1830, le gouvernement tenta de favoriser la fabrication du sucre de betterave. Un décret de l'empereur François Ier, du

(1) Membre étranger le 25 avril 1883. — Décédé le 9 février 1888.

14 janvier 1831 , affranchit le sucre de betterave de toute taxe industrielle pendant une période de dix ans. Ce décret fut le point de départ du grand mouvement industriel et agricole, qui, prenant son centre d'action en Bohême et en Moravie, a fait de l'Autriche une des plus grandes puissances sucrières de l'Europe. Quelques hommes hardis et entendus recherchaient les localités où la culture de la betterave pourrait sûrement et économiquement fournir l'aliment de nouvelles usines. Florent Robert fixa son choix sur le territoire de Seelowitz, au centre du magnifique domaine que possédait en Moravie l'archiduc Charles d'Autriche.

Robert n'avait pas oublié la France, sa patrie. Après la mort de sa femme, il envoya son fils Jules au collège de Grenoble et plus tard à Paris, où ce dernier étudia la chimie dans le laboratoire de Payen.

La révolution de 1848 le ramena près de son père qui venait d'être nommé, par les électeurs de Brunn, membre de la Diète constituante. Il avait 22 ans, mais, déjà, il était capable de mener les plus grandes affaires. Il ne tarda pas à se distinguer dans la conduite de son industrie et bientôt à s'illustrer par une suite de coups de maître.

C'est à Seelowitz que fut employée pour la première fois, en 1851, l'évaporation des jus au moyen des appareils à triple elfet; ces appareils, connus sous le nom d'appareils Robert faisaient servir, pour l'évaporation des jus, la vapeur d'échappement des moteurs. En 1863, h Seelowitz comme ailleurs, on introduisit la méthode de saturation de Pemer et Possoz qui réalisait une grande amélioration dans la purification du jus, grâce àl'emploide plus grandes quantités de chaux c!; d'acide carbonique;

mais il fallait débarrasser les jus des écumes que ce procédé faisait naître et les premiers essais des presses à écumes et des lilLres-presses ont été faits à Seelowitz sur les indications de Robert. Enfin, rien n'a été épargné pour employer successivement les meilleurs procédés d'extraction et de traitement du jus de betterave. Personne ne dispute à Mathieu de Dombasle l'honneur d'avoir trouvé le procédé d'épurement des cossettes fraîches par la macération; mais il faut bien réserver à Jules Robert le mérite d'avoir mis en pratique, dans la sucrerie, les procédés basés sur ce principe en imaginant et les appareils qui étaient nécessaires et les opérations qu'il fallait exécuter pour réussir. C'est bien à Jules Robert qu'appartient le procédé d'épurement qui a pris possession de presque toutes les fabriques de sucre sous le nom de diffusion (1).

« Je suis industriel par devoir, écrivait un jour Jules Robert à notre confrère, M. Risler, mais je suis agriculteur par passion. » Si le devoir, ajoutons l'intérêt, avait porté Jules Robert à découvrir quelques-uns des secrets de son industrie et à faire de son usine le théâtre renommé des nouveaux procédés scientifiques, la passion devait le conduire à engager dans le vaste domaine de Seelowitz une lutte mémorable contre des obstacles de toute nature et à faire de son exploitation une des œuvres les plus considérables de l'agriculture contemporaine.

Florent Robert n'avait créé sa fabrique de sucre, en 1837, qu'après avoir passé un contrat de fournitures de

(1) Rapport sur l'exploitation agricole de M. Jules Robert, à Seelowitz et sur la fabrication du sucre de betteraves en Moravie, par Jean Bignon, Nancy, 18S6, p. 85-88.

betteraves avec la régie des domaines de J archiduc Albert, à Seelowitz. Par ce contrat, cette régie s'engageait à fournir à l'usine, chaque année, la récolte de 450 hectares de betteraves. Le prix de la tonne de betteraves étant fixé d'une manière invariable sans tenir compte de la qualité de la betterave, la régie s'appliqua à faire des grosses betteraves plutôt que des betteraves sucrières. Ce conflit d'intérêt porta Jules Robert à la résolution d'affermer tout le domaine de Seelowitz pour trente ans. Le bail comprenait toutes les fermes et les terres cultivables dont la contenance s'élevait à 4,324 hectares; mais il usa du droit de sous-louer et, à l'époque de l'Exposition universelle de Vienne, il n'en cultivait que 2,335 hectares en terres labourables, 167 hectares en prés et 109 hectares en pâturages. Le cheptel, vivant ou mort, concédé par le propriétaire fut estimé 461,622 francs. Au terme du bail, le fermier devait rendre les champs dans l'état de culture où il les avait trouvés. %

C'est à cette date qu'il faut admirer l'audace de Jules Robert, quoique cette audace ne fût autre chose que l'accord d'une intelligence supérieure et d'une expérience consommée. On vit sur-le-champ qu'il n'avait pas entrepris l'exploitation de Seelowitz uniquement pour le service de sa fabrique de sucre, mais qu'il avait médité et arrêté un plan d'ensemble et qu'il avait la volonté de poursuivre ce plan dans toutes ses parties. Le domaine de Seelowitz fut immédiatement attaqué de tous côtés par des travaux qui avaient pour but d'assurer le succès des cultures par l'amélioration du sol. Aplanir les inégalités de terrain, creuser des fossés et des canaux, construire des digues, exécuter des défrichements, établir des voies de communications, modifier les

terrains par le drainage et le marnage, tous ces travaux si coûteux et si difficiles furent exécutés et bien exécutés . Quelques exemples suffiront :

Un tiers environ des terres s'élève sur des petites collines où Ton trouve des marnes et des grès. Jules Robert établit un chemin de fer à double voie pour ramener dans la plaine la marne qui se trouve sur les hauteurs. En descendant, les wagons pleins font remonter les wagons vides au moyen d'un câble qui tourne autour d'un tambour. Une grande partie de ces marnes sont entassées près de la fabrique de sucre et de la distillerie dont on leur fait absorber les résidus avant de les conduire aux champs. Les deux autres tiers du domaine s'étendent dans une vallée où coulent plusieurs rivières ; c'es-t là que, dès le commencement du bail, en 1867, Florent et Jules Robert portèrent leurs plus vigoureux efforts; assurément, c'était et c'est une grande œuvre que d'avoir repris les champs de l'Oborn, du Furstenwalcl, c'est-à-dire deux cents hectares, en les protégeant par des digues puissantes contre les inondations de la Schwarzawa, et de les avoir soumis à un système de canaux et d'irrigations qui les rendait propres à tous les genres de culture.

« La terre, répétait-il souvent, est le meilleur des débiteurs; aucun autre ne paie aussi sûrement les intérêts des capitaux qui lui sont confiés. »

L'objet principal de l'exploitation de Seelowitz était naturellement la production de la betterave la plus riche en sucre et cette betterave sucrière était, à Seelowitz comme dans toute l'Allemagne, la race type de Vilmorin (1). Malgré tous les soins de Jules Robert, cette

(1) J'insiste sur ce point qui est confirmé par M. Ernest Clarke dans

192 xNOTICE SUR JULES ROBERT.

culture ne donnait pas toujours les résultats espérés, tantôt par suite de la sécheresse de la température et surtout par le ravage des insectes qui attaquent la betterave dans le cours de sa croissance. En 1878, Jules Robert ne pouvant semer divers champs pour la troisième fois parce que la saison était trop avancée, se mit à cultiver des plantes fourragères telles que le maïs, le millet et le sarrasin. Ces cultures réussirent et fournirent en abondance des produits qui ne pouvaient être immédiatement utilisés. Jules Robert eut alors la bonne pensée de leur donner une demi-fenaison et de les ensiler dans les fosses qui étaient vides de pulpes de betterave. A l'automne, il trouva un excellent fourrage qu'il donna à son bétail avec le plus grand succès. Le procédé d'ensilage Robert rappelle un peu la méthode en usage en Angleterre pour fabriquer le foin brun; mais il diffère des procédés pratiqués en France pour l'ensilage du maïs, du seigle, ou du trèfle incarnat. Le procédé Robert consiste à ensiler le fourrage à demi sec, tandis que le procédé français prend le fourrage à demi humide, ce qui tend à augmenter l'acidité du mélange (1).

Disposant d'une masse énorme de pulpes de betterave et de plantes fourragères devenues un excellent fourrage brun, Jules Robert ne pouvait manquer de réunir sur sa ferme une quantité considérable d'animaux de trait et de rente dont il améliora les races avec une attention soutenue.

Au 30 juin 1882 l'exploitation de Seelowitz possédait

son mémoire sur le sucre de betterave eu Autriche. Journal de la Société royale d'agriculture. d'Angleterre, 3e série, t. II, n° G, juin 1891. (1) Jean Bignon, Rapport, p. 64.

84 chevaux de race nationale, 827 bœufs de travail appartenant tous à la race hongroise, 213 vaches provenant d'un croisement avec la race durham et 1 ,000 bêtes à laine relevant de la race Cottswold mérinos (1).

C'est dans la plus large mesure que l'outillage de l'exploitation fut renouvelé et tenu au courant des progrès de la machinerie agricole. Celui qui s'était emparé de force de toutes les parties du sol pour en tirer la production la plus abondante ne pouvait manquer de porter toute son énergie sur la préparation de la terre et la question des labours profonds. En 1871, il se rendit en Angleterre et acheta deux machines de 14 chevaux de force, système Fowler, pour faire des labours à la vapeur. Il avouait que ces labours coûtaient 20 francs de plus par hectare qu'avec les bœufs, mais il estimait que ce surplus de dépense était couvert par l'augmentation du produit des betteraves, xlinsi toutes les machines les plus perfectionnées sont venues tour à tour prendre leur place dans l'outillage de Seclowitz, afin d'économiser la main-d'œuvre qui, de jour en jour, est devenue de plus en plus rare et chère.

Si le succès vint couronner l'œuvre agricole de Jules Robert, il n'en faut point douter. Le succès suivit le talent supérieur avec lequel Jules Robert organisa l'administration de son domaine agricole; le divisant en quatre districts et neuf centres de culture et se réservant la direction personnelle et Faction perpétuelle. Tous les dimanches, il réunissait ses régisseurs et ordonnait les opérations agricoles d'après les rapports journaliers et détaillés que lui avaient envoyés ses quatre chefs dedis-

(1) Jean Bignon, Rapport, p. 34.

tricts. En 1884, l'exploitation de Seelowitz comprenait trois cent soixante-quatre personnes. A l'exemple de beaucoup de grands industriels, Jules Robert avait senti la nécessité de s'attacher un personnel fidèle et dévoué. A ses régisseurs et à ses chefs de culture, il distribuait des allocations supplémentaires selon les résultats financiers de l'année : c'est le système de la participation aux bénéfices; d'autre part, il avait bâti des maisons ouvrières ornées de petits jardins dans lesquels il logeait les ouvriers de l'exploitation. L'entretien de ces maisons ne coûtait pas moins de 40 à 50,000 francs par an.

Tandis que Florent et Jules Robert avaient heureusement introduit le souvenir de la France dans les progrès de l'agriculture et de l'industrie autrichiennes, tandis que l'association du père et du fils recevait du gouvernement impérial et de l'opinion publique des témoignages répétés de haute estime, une situation analogue se dessinait dans le même temps, dans le même pays et dans la même carrière autour du domaine et de la sucrerie de Kwassitz et de la famille de Proskowetz.

La comparaison s'établit tout naturellement entre Florent et Jules Robert fondateurs de la sucrerie et directeurs-fermiers du domaine de Seelowitz et Proskowetz et Emmanuel de Proskowetz fondateurs de la sucrerie et directeurs-fermiers du domaine de Kwassitz.

Parfois, entre les notabilités d'une même industrie, les rivalités dominent et les conflits éclatent. Mais que d'honneur et de profits pour les intérêts publics quand des sentiments de justice réciproques font naître, entre des hommes distingués, un courant de sympathie dans lequel viennent se confondre les mêmes intérêts.

M. de Proskowetz, qui, lui-même, était un homme supé-

rieur et précisément parce qu'il était un homme supérieur, n'hésita pas à reconnaître le génie industriel et agricole de Jules Robert. Il fit agréer son fils Emmanuel comme travailleur volontaire dans l'usine et l'exploitation de Jules Robert. Un heureux mariage fut la suite naturelle d'un séjour prolongé. En épousant la fille de Jules Robert, M. Emmanuel de Proskowetz a accepté l'héritage de renommée que lui a laissé récemment la mort de sonbeau-père. Cet héritage, il le soutient dignement et l'accroît tous les jours par des mérites particuliers. La Société nationale d'agriculture de France a été heureuse d'avoir une occasion d'associer à ses travaux M. Emmanuel de Proskowetz. Elle sait qu'il est digne de suivre les traditions et de continuer les travaux de notre ancien confrère et compatriote : Jules Robert.

DISCOURS

in

Dans la vie des sociétés savantes, il est des moments où la mort fait de larges trouées et semble rappeler à ceux qui survivent la fragilité de leurs espérances d'avenir ou de leurs rêves de gloire. Depuis quelques semaines, la Société nationale d'agriculture a été frappée, comme l'Institut de France, par les mêmes coups. Nous avons perdu Alphand, de Quatrefages et Baudrillart. On disait bien que leur santé était altérée ; mais comment s'arrêter à des inquiétudes douloureuses, lorsqu'on voit ceux qu'on honore et qu'on aime nous parler et vivre ?

A la fin de décembre, Baudrillart vint à la Société d'agriculture. « Je suis bien malade, me dit-il; mais je ne veux pas que l'année s'achève sans vous offrir, à vous qui représentez tous nos confrères, mes meilleurs vœux pour l'année qui va s'ouvrir. » Un mois seulement s'est écoulé et je viens, au nom de notre Compagnie, rendre les derniers devoirs et dire le suprême

(1) Membre titulaire le 16 février 1881. — Décédé le 23 Janvier 1892.

adieu à celui qui fut notre confrère et notre ami.

Quand la première émotion de notre deuil sera calmée et qu'il sera possible de porter sur une vie si laborieuse et si bien remplie un jugement recueilli, on pourra suivre, dans l'examen des travaux de Baudrillart, l'histoire de cet esprit sincère et indépendant. Baudrillart était profondément honnête et droit. Son talent porte la marque de son caractère. La nature de ses recherches, ses méthodes de travail, le but qu'il poursuit et jusqu'à son style où il se respecte lui-même en tâchant d'être lumineux dans des matières quelquefois obscures, tout révèle la conscience la plus délicate et la passion de la vérité.

Dans sa jeunesse, Baudrillart fut séduit par le charme des lettres et brilla dans la critique littéraire. Le Journal des Débats l'accueillit avec bienveillance et F Académie française couronna ses premiers essais ; mais en même temps, il portait hardiment ses pensées sur la philosophie, la politique et l'économie politique et passait d'une science à une autre, pour les unir dans son esprit et les mener dans ses travaux à la conquête commune du bien moral et du bien-être matériel. « La vraie science, » a-t-il dit un jour, « et la bonne politique reposent sur l'intime union des idées et des intérêts. »

S'il s'appliqua toute sa vie à montrer les relations qui existent entre les sciences morales et politiques pour mieux déterminer les moyens d'assurer le progrès des sociétés humaines, c'est qu'il avait pris pour guide la morale, c'est-à-dire la science des droits et des devoirs qu'il appelait la science de la vie. S'il parut se consacrer à la philosophie, à la politique et à l'économie politique, au fond, il fut un moraliste qui fit de la phi-

losophie, de la politique et de l'économie politique.

Les lumières de la morale ne lui suffirent pas. Il s'aperçut que les spéculations de l'esprit, comme les principes les mieux reconnus, ont besoin d'être appuyées par l'autorité des faits, c'est-à-dire par Pétude de l'histoire. "L'Histoire du luxe est venue longtemps après l'ouvrage sur les rapports de la morale et de l'économie politique, et les dates où parurent ces divers travaux montrent bien les mouvements de ce généreux esprit qui, né moraliste, devint philosophe et se fit historien. Aussi, dirai-je volontiers de lui ce qu'il dit de Bodin dans son tableau si vivant des théories politiques et des idées économiques au xvi° siècle : « Bodin donne à la science de la politique, pour inspiration constante, la morale et il l'établit cependant sur le fond solide de l'observation. »

Yoilà comment Baudrillart descendit des hauteurs sereines des théories et des principes dans l'étude des faits sociaux et tout particulièrement dans l'étude des conditions morales et matérielles de nos populations agricoles. Peut-être était-ce le secret de sa vie, puisque ce fut le couronnement de sa carrière? Que de fois on voit les hommes errer pendant de longues années dans des conditions et des opinions diverses, jusqu'au jour où ce qu'on appelle les hasards les ramène sur le terrain qui leur était destiné î

Le grand-père de Baudrillart était un excellent cultivateur et son père fut un sylviculteur éminent. Ce dernier, membre de notre Compagnie, a laissé les plus honorables souvenirs et les travaux les plus considérables. Aussi, notre regretté confrère, celui que nous pleurons aujourd'hui, pouvait engager les brillantes

campagnes de sa j eunesse dans la presse et dans le monde savant ; il pouvait entrer victorieusement au Collège de France ou à l'Institut : il fallait néanmoins qu'il accomplît sa destinée, qu'il vînt s'asseoir à la place même de son père et qu'il couronnât la fin de sa carrière par des études sur la condition des classes agricoles de la France.

Chaque temps, chaque époque a ses problèmes autour desquels s'agitent les intérêts et les passions des contemporains. Le temps présent a posé le problème de l'agriculture, et ce problème ne peut être résolu, comme l'a dit souvent Baudrillart, que par l'accord des sciences physiques et naturelles et des sciences morales et politiques. La connaissance parfaite des hommes et des choses dupasse est nécessaire pour éclairer les hommes et les choses du présent. L'enquête ouverte depuis quarante ans sur les populations françaises, et qu'après Villermé, Blanqui, Louis Reybaud et Léonce de Lavergne, l'Académie avait confiée à Baudrillart, vient au secours de tous ceux qui regardent les intérêts agricoles comme les premiers de notre pays. Les études de Baudrillart resteront comme des morceaux achevés dont on appréciera plus tard le mérite original, et qui, composés avec ce sentiment de justice et d'impartialité que donne seul l'amour de la science, n'en portent pas moins l'empreinte d'un devoir patriotique.

La mémoire de Baudrillart est de force à se défendre elle-même contre les atteintes du temps ; mais en jetant mes regards sur ceux qui conduisent le deuil d'aujourd'hui, ne puis-je pas dire que cette chère mémoire trouvera quelque avantage dans les alliances que notre confrère et les siens ont eu le bonheur de contracter?

Baudrillart avait pris sa place dans une de ces familles scientifiques et littéraires où l'on entre par le mariage ou la naissance, où l'on se soutient par la communauté des travaux et des talents, où l'on se survit dans des enfants jaloux d'entretenir et d'accroître l'héritage des traditions paternelles. Les noms de Sacy, de Baudrillart et d'Audouin, unis dans le même deuil, se prêteront, dans le souvenir des hommes, un mutuel appui et augmenteront, s'il est possible, la vivacité des sentiments qui éclatent au seul nom de Baudrillart.

Plaise à Dieu, qui règne encore dans bien des cœurs, de verser des consolations dans l'âme de ceux qui souffrent et qui m'entendent! La Société nationale d'agriculture ne peut que leur offrir le témoignage ému de ses profonds regrets et de ses douloureuses sympathies.

DISCOURS

La nouvelle de la mort subite de Fernand Raoul- Duval a jeté la Société nationale d'agriculture dans une véritable stupeur. Les jours de deuil succèdent aux jours de deuil avec une telle rapidité que, depuis six semaines, nos réunions ont pour ainsi dire été suspendues par l'explosion des regrets que nous inspirait la disparition d'Alphand, de Hardy, de Quatrefages, de Baudrillart ; mais, en apprenant qu'il fallait, à ces pertes, ajouter la perte cruelle de Raoul-Duval, il nous a semblé qu'en un seul moment nous recevions tous les coups qui nous ont frappés successivement.

Que vous dirai-je? Nous ne pouvons pas croire qu'il soit mort ! Nous le voyons toujours à sa place; nous l'y verrons longtemps encore, grave et aimable, sérieux et souriant. Il était le doyen de la Section de mécanique agricole où l'avaient appelé l'estime et l'amitié de son ami Tresca. Dans le rapport sur sa candidature, Tresca raconte la studieuse jeunesse de notre confrère, son

(1) Membre titulaire le 7 juillet 1880. — Décédé le 2 février 1892.

goût pour les sciences, ses débuts, ses succès dans de grandes compagnies industrielles et ses talents d'administrateur auxquels, un jour, nous devions faire appel.

C'est en 1880 que Raoul-Duval entra dans notre Compagnie, à la place du général Morin. Il jouissait alors de toute sa renommée comme ingénieur et comme agriculteur. Il avait reçu, en 1873, la prime d'honneur pour l'exploitation du célèbre domaine de Marolles, dans le département d'Indre-et-Loire. Il exploitait ce domaine depuis 1863.

A Marolles, chaque partie de l'exploitation était dirigée avec une intelligence qui pénétrait les détails. Tout s'y trouvait réuni et porté au point qu'avait atteint la science. Sur une étendue de plus de 1,000 hectares, l'agronome faisait admirer les progrès d'une exploitation directe et d'une exploitation par métayage, un outillage des plus perfectionnés, l'usage même du labourage à vapeur, de grandes plantations, des travaux de drainage, la création d'un vignoble de soixante hectares. C'est que notre confrère ne dédaignait aucune innovation; il épiait, pour ainsi dire, toutes les nouvelles découvertes pour les soumettre au contrôle de son expérience personnelle. Il était, comme on dit, un homme de progrès; mais il était un homme d'affaires. S'il ne s'effrayait pas des entreprises hardies, il entendait ne s'y engager qu'après un examen sévère et en leur appliquant les vieux principes d'ordre et de régularité qui sont la base des établissements durables. Dans cette nature d'élite, l'intelligence se confondait si naturellement avec le jugement que le moindre effort trouvait sa récompense. De pareilles qualités mettaient

Raoul-Duval de pair avec les meilleurs praticiens, ses confrères, avec les savants, ses émules.

A la Société des agriculteurs de France, il avait, dès l'origine, montré son esprit d'initiative et joué un rôle comme membre du conseil d'administration, et comme président de la Sectiou de génie rural, longtemps avant qu'il n'entrât dans notre Compagnie. Il avait fait des rapports sur les sucres, et particulièrement sur des expériences d'instruments aratoires et de moissonneuses. La question des traités de commerce devait le mettre au premier rang des combattants. Chacun se souvient de la vigueur avec laquelle le petit-fils de J.-B. Say défendit, devant un auditoire hostile, la cause de la liberté commerciale. L'indépendance de son caractère imposa le respect, et la courtoisie de son argumentation força les sympathies de ses adversaires.

Quand on songe à l'influence toujours croissante qu'exerçait Raoul-Duval, à l'autorité que son mérite personnel recevait des grandes fonctions qu'il occupait, à la puissance que sa fortune, ses talents, son nom, ses relations lui avaient assurée dans le monde, on ne peut s'arracher au souvenir du bien qu'il a fait et à la pensée du bien qu'il ne pourra plus faire.

Je n'ai pas le courage de pousser plus loin un discours qui doit être l'expression douloureuse des regrets de notre Compagnie. Les éloges, je le sais, trop vifs ou trop bruyants blessaient l'extrême modestie de notre confrère; mais le sort, en arrêtant tout à coup une grande existence, nous invite à nous replier sur nousmêmes, nous emporte vers le passé, et le souvenir de ce passé me permet d'honorer encore une fois le nom de Raoul-Duval. Comment oublierai-je que dans ce cime-

tière du Père-Lachaise, dans ce champ du repos éternel, Fernand Raoul-Duval vient de rejoindre son frère aîné, Edgar Raoul-Duval?

Il y a bien peu d'années, au nom de la députation de l'Eure, je rendais les derniers devoirs à Edgar Raoul- Duval, mon éminent collègue; aujourd'hui, au nom de la Société nationale d'agriculture, je rends les derniers devoirs à Fernand Raoul-Duval, mon excellent confrère! Comment et pourquoi m'était-il réservé d'adresser les suprêmes adieux à ces deux frères, si pareils dans leur vie par l'éclat des talents les plus divers, et si pareils dans la mort par le coup soudain qui les a frappés ?

Supérieur dans la discussion des affaires publiques, Edgar Raoul-Duval était ardent, résolu, éloquent. Supérieur dans la conduite des intérêts privés, Fernand Raoul-Duval était ferme, persévérant et habile. Tous deux ont occupé la scène de la politique ou des affaires, et tous deux l'ont quittée au milieu des plus grands succès.

R faut se séparer. Pour donner à mes dernières paroles le caractère de ces sentiments intimes qui ont dominé la vie de notre confrère, pour jeter sur cette tombe des adieux qui demeurent des espérances, je sens qu'il faut élever simplement nos esprits et nos cœurs vers celui qui n'est plus. Il suffit de dire que Fernand Raoul-Duval laisse une grande mémoire à sa veuve et à des enfants désolés, à ce père qui semble vivre pour voir mourir ceux qui faisaient son orgueil et sa joie, à ces parents, à ces nombreux amis, qui ne l'oublieront jamais.

Recueillons donc pieusement l'avertissement fatal

que nous apporte le billet de convocation à cette funèbre cérémonie. « Nous ne savons, comme vient de le répéter le ministre de l'Evangile, ni le jour ni l'heure où le Seigneur nous appellera. »

L'ANNIvK AGRICOLE 1891-1892

COMPTE RENDU

DES

TRAVAUX DE LA SOCIÉTÉ

DEPUIS LE 1er JUILLET 1891 JUSQU'AU () JUILLET 1892

En vous présentant, pour la huitième fois, le compte rendu de vos travaux, je ne puis m'empêchcr de comparer les conditions si différentes dans lesquelles s'écoulait jadis et s'écoule aujourd'hui la vie des académies. Jadis, les académies menaient elles-mêmes leurs destinées, sans être soutenues et accompagnées par des associations spécialement consacrées aux diverses branches de leurs études. Aujourd'hui, il n'est pas une science dont toutes les parties ne soient occupées par des bataillons de volontaires qui les poussent en même temps dans la voie du progrès.

Cette marche en avant des intelligences, ce groupement de forces intellectuelles dans des centres communs d'action et d'influence ont changé peu à peu les méthodes

de travail. Les comptes rendus de Barrai ne ressemblaient déjà plus à ceux de Silvestre et de Payen, et moi-même, je ne puis plus me tenir enfermé dans les exemples de Barrai, lesquels, dans son temps, étaient des modèles. Ce sont les progrès de la presse scientifique qui nous ont imposé des mœurs nouvelles et des obligations plus étendues.

Considérez en effet le cours de votre vie, et le sort de vos travaux; toutes vos études et toutes vos discussions sont, presque au même moment, portées ou renouvelées avec compétence et souvent avec éclat sur plusieurs théâtres et devant plusieurs auditoires. Pour suivre le mouvement de vos pensées, je suis forcé de vous chercher dans des manifestations faites en dehors de notre Compagnie, que vous ne cessez pourtant pas de représenter.

Les communications que reçoit la Société nationale d'agriculture perdraient donc une partie de leur valeur, si elles n'étaient pas rapprochées de celles que vous soumettez à l'Académie des sciences, à l'Académie de médecine, à la Société des agriculteurs de France, ou que vous portez dans les réunions des sociétés savantes, comme dans les concours agricoles.

On connaît la fière réponse de Sertorius à Pompée ,:

Et comme autour de moi j'ai tous ces vrais appuis, Rome n'est plus dans Rome, elle est toute où je suis.

Je pourrais dire aussi avec un légitime orgueil que la Société nationale d'agriculture n'est pas toujours dans la salle de ses séances, mais elle est toujours, mes chers confrères, là où vous êtes.

Elle était à la Haye, pendant le Congrès international

l'Ii

d'agriculture, avec nos confrères, M. Méline, M. Tisserand ; elle était à Marseille, avec notre confrère, M. Dehérain, président l'Association française pour l'avancement des sciences; elle était à Londres, au Congrès d'hygiène, avec M. Chauveau; elle était avec M. Levasseurau Congrès de statistique de Vienne ; elle était à Berne au Congrès des accidents du travail, avec MM. Liébaut et Cheysson ; elle était avec M. Mascart à Munich, à la Conférence de la Commission polaire internationale.

Ainsi, le cours de nos travaux se mêle aux travaux de tous les congrès. La science ne connaît plus ni vacances, ni' frontières; elle attire les uns vers les autres tous les savants de l'Europe, avec une force magnétique qui précipite tous les gouvernements vers l'amélioration morale et matérielle des populations rurales.

En France, cette année, la politique ou plutôt l'économie politique a primé la science. L'agriculture a fait plus de bruit dans le Parlement que dans les académies. Le spectacle du suffrage universel imposant à ses représentants la discussion des intérêts agricoles et le vote des solutions qu'il croyait nécessaires pour les défendre, est un signe des temps nouveaux. La démocratie rurale a pris possession des pouvoirs publics, et c'est avec des arguments scientifiques et une abondance très méritoire de preuves que la législation économique de la France s'est trouvée refondue et que le Parlement a accompli ce que les uns appellent une grande réforme, et ce que les autres appellent une simple expérience.

Le caractère de l'année agricole dont je vous dois le compte rendu relève plutôt de l'économie politique que de l'économie rurale. C'est un fait que mon devoir, comme mon intérêt, m'oblige à constater, au moment

212 L A^NÉL-: AGRICOLE 1891-1892.

où j'aborde devant vous l'examen de ces questions pratiques qui sont l'objet de votre sollicitude et les traditions de notre Compagnie. Cette réflexion ne m'empêchera pas de marquer, suivant notre usage, les points principaux de l'histoire de notre agriculture depuis Je mois de juin 4891 ; je suis tout fier de pouvoir, tour à tour et sur chaque point, retrouver les noms de tous les membres de notre Compagnie.

Avant de vous parler de l'hiver 1891-1892, je dois vous rappeler l'important et consciencieux travail de M. de Vilmorin sur l'hiver 1890-1891. Ce travail, quia été résumé dans une communication faite en novembre dernier, a préparé les études qui se sont multipliées sur les conséquences du dernier hiver (1891-1892), notamment en ce qui touche les blés (1).

En effet, la température a, cette année encore, exercé son influence prépondérante. L'hiver avait été plutôt froid et sec, et le printemps, en apportant de brusques changements clans l'atmosphère tour à tour chaude et glacée, a jeté les plus vives inquiétudes chez nos agriculteurs et surtout chez nos viticulteurs. Alors nous avons entendu gémir : les gelées avaient causé de grands dégâts dans les vignes; les betteraves laissaient beaucoup à désirer; les avoines étaient compromises et les foins devaient donner une récolte insuffisante! Ces péripéties de la température ont excité nos alarmes et M. Renou en a profité pour examiner les causes qui influent sur la congélation des végétaux (2). D'après lui,

(1) Bulletin, nov. 1891, p.T>67.

{■>) Bulle/ in, mai 1892, p. 264. ,

les désastres ne dépendent pas uniquement du degré thermométrique. Chaque végétal a une résistance déterminée aux diverses intempéries qui se présentent dans toute l'étendue de son aire naturelle; aucune espèce ne meurt des variations de température dans son pays natal : la nature respecte ce qu'elle a fait; mais elle laisse périr les végétaux que l'homme a transportés, d'une contrée dans une autre, suivant son intérêt ou son agrément.

Quelles sont les causes de la congélation du blé? M. Renau conteste l'influence fatale des alternatives de gel et de dégel. Ces alternatives, dit-il, se produisent tous les ans et le blé ne gèle pas tous les ans. Le blé gèle lorsque, pendant une semaine au moins, une température chaude a atteint jusqu'à 13° environ et a favorisé la végétation. Si, à la température de 13° au-dessus de zéro, succède une température de 13° au-dessous, alors, le blé est saisi par cette alternative de température et il succombe sous ce froid inattendu. Le désastre naît d'un concours de circonstances qu'heureusement on rencontre rarement (1).

Combien, àproposdeces discussions sur la température et su rie blé, notre confrère M. Risler nous a intéressés, en nous montrant les inconvénients de la terre creuse pour les semis de blé! Ses explications paraissent d'une logique irréprochable et sa conclusion, conforme à celle de M. Heuzé (2), est que l'emploi du rouleau est le meilleur moyen de prévenir ces inconvénients. Cette question est pleine de difficultés. Comme pour les augmenter, M. Wien, duMecklembourg, soutient et prétend prouver que les blés d'automne semés en lignes, sur une terre

(1) Bulletin, mai 1892, p. 266.

(2) Bulletin, mars 1892, p. 182.

dont la surface est bien aplanie, souffrent beaucoup plus de la gelée que les blés semés à la volée sur une surface raboteuse. Lesmottes présentant une succession de renflements et de dépressions abritent un certain nombre de pieds; il est rare, dit M. Wien, de voir périr toutes les plantes plus ou moins levées (1).

Il serait plus facile de donner des indications sur la résistance qu'oppose aux grands froids certains végétaux cultivés. Sur ce point, les renseignements abondent et se confirment généralement les uns par les autres. Ce sont des faits à relever, et notre confrère, M. de Vilmorin, s'y est employé. M. Gatellier a mis en jugement le blé Nursery qu'il suit de très près depuis longtemps; il est d'accord avec nos meilleurs praticiens pour le condamner comme blé de printemps (2).

Dans la lutte contre les rigueurs de la température, les bons conseils ne manquent pas à nos cultivateurs. Les fourrages font-ils défaut? M. Heuzé, M. de Vilmorin, avec une louable promptitude, nous indiquent les réensemencements qu'il convient d'entreprendre (3). S'agit-il de la rentrée des récoltes et de leur conservation? Nous empruntons leurs vieilles méthodes aux contrées les plus habituellement éprouvées. M. Muret et son frère nous ont assuré qu'ils s'étaient bien trouvés, dans leur ferme de Noyen, de l'emploi du siccateur à fourrages qui est imité des systèmes employés depuis longtemps dans les pays du Nord (i). C'est néanmoins un procédé dispendieux et un moyen de défense in extremis.

Le rigoureux hiver de 1890-1891 a mis un certain

(1) Indépendance belge, J. Lavorrièrc, 1892.

(2) Bulletin, nov. 1891, p. 672.

(3) Bulletin, juillet 1891, p. 557.

(4) Bulletin, juillet 1891, p. 593.

nombre d'agriculteurs dans l'embarras. Les blés d'automne semés au printemps 1891 pouvaient-ils être utilisés comme semence cette année même? Beaucoup pensaient que ces variétés, étant sorties du cycle ordinaire de leur végétation, avaient perdu une partie de leurs qualités. M. Heuzé et M. de Vilmorin après lui, sans nous rassurer complètement, ont commencé par nous rendre la confiance (1). Depuis, en nous présentant le résultat de ses expériences, M. de Vilmorin nous a affirmé que les semences ont absolument la même valeur, qu'elles proviennent des blés semés à l'automne ou des blés semés au printemps.

Dans le choix de la semence, il ne faut pas seulement se préoccuper de faction du froid, mais encore de l'action des ennemis vivants du blé. A cet égard, M. Laboulbène s'est livré aux plus consciencieuses recherches sur la résistance comparative de plusieurs variétés de blés cultivés dans le Nord aux attaques de la cécidomyie du froment. Les variétés qui ont le mieux résisté sont les blés Victoria, épi carré d'Ecosse, blés d'Australie, d'Armentières, Cambridge, Stand up(2).

L'action de la température sur les prairies a été particulièrement néfaste. C'est là peut-être un point de vue trop négligé et que M. Chambrelent nous a indiqué; aussi les recherches faites ces temps derniers sur divers fourrages ont-elles soulevé des polémiques intéressantes dans la presse française et étrangère. Ces polémiques Qnt trouvé un écho dans les observations de MM. de Vilmorin et Heuzé sur la gesse des bois. Nos confrères n'ont pas partagé l'enthousiasme des admirateurs de ce

(1) Bulletin, juillet 1891, p. 557.

(2) Bulletin, déc. 1891, p. 725.

nouveau fourrage, dont il serait d'ailleurs très difficile de se procurer la graine en abondance. Nous avons fait un meilleur accueil à la note de M. Ad. Boitel sur la vesce velue, note que nous a présentée M. Risler, parce que la vesce velue, non seulement fournit, trois semaines avant le trèfle incarnat, un fourrage vert et abondant, mais présente une grande résistance aux froids de l'hiver.

Passons à la betterave et à la pomme de terre.

La culture de la betterave à sucre commence à gagner des contrées où naguère elle était inconnue, où on la croyait presque impossible, telles que l'Italie, l'Espagne, l'Angleterre, les Etats-Unis. Les communications et les réflexions de M. Georges Bureau et de M. de Vilmorin (1) vous ont fait assister aux progrès constants de cette culture et de cette industrie.

En France, l'effort considérable qui a rempli ces années dernières paraît suivi par un temps de repos. 11 semble que les savants n'ont plus rien à faire pour la betterave, remise aux mains d'une pratique éclairée. Les succès obtenus dans le Nord ont tenté le Midi. On a pensé que le Midi, ayant plus de chaleur et de lumière, la proportion de sucre pourrait y être plus forte, et dans cette espérance, les plantations se sont multipliées rapidement.

Si la betterave a été un peu négligée par nos savants, ceux-ci ont poursuivi avec ardeur la transformation delà culture de la pomme de terre. On a visé surtout les semences et les maladies. Sous un aspect comme sous un

(I) Bulletin, déc. 1891, pp. 741, 745.

autre, la question est toujours conduite par M. Aimé Girard, qui reste fidèle àlaRichter's Jmperator, à laquelle il a su faire un succèsrapide et d'ailleurs mérité ( 1 ). Mais la Richter's Imperator n'est peut-être pas le dernier mot de la pomme de terre! On cherche encore et on espère trouver, soit par sélection, soit par hybridation une pomme de terre supérieure. M. Aimé Girard tient pour la sélection et M. de Vilmorin ne me parait pas éloigné dépenser comme lui. En effet, onpeut pratiquement ne livrer poulies cultures perfectionnées que des pommes de terre ayant toutes passé par l'analyse. M. de Vilmorin a imaginé d'appliquer à la pomme de terre le système de dosage individuel par l'enlèvement d'un petit cylindre pris au milieu de chaque tubercule. Ce curieux procédé pourra, par la suite, avoir une grande influence sur la valeur des pommes de terre de semence livrées par le commerce à l'agriculture (2). Ce n'est pas tout. Le cultivateurpossède encore un autre procédé extrêmement simple pour évaluer la richesse en fécule de pommes de terre industrielles et fourragères; c'est le féculomètrc de MM. Fleurent et Aimé Girard, dont on vous a fait apprécier le maniement, qui est d'une rare simplicité (3). Citons enfin l'appareil et le procédé préconisés par M. Boiret dans le même but et fondés sur le même principe (4).

La pomme de terre, comme la betterave, comme la vigne, a ses ennemis et ses procédés de défense. L'analogie qui existe entre le peronospora de la vigne et celui de la pomme de terre permet d'utiliser le même traitement au moyen des mêmes appareils. C'est ce qui

(1) Bulletin, févr. 1892, p. 124.

(2) Bulletin, mars 1892, p. 154.

(3) Bulletin, mars 1892, p. 189.

(4) Journal de l 'agriculture, n° du 14 mars 1890.

explique la récente intervention de M. Aimé Girard dans l'étude des meilleures compositions cupriques. 11 a étudié les diverses bouillies au point de vue de leur efficacité dans toutes les circonstances et a reconnu combien il fallait tenir compte des qualités d'adhérence dans chaque bouillie. Des expériences conduites avec habileté ont permis de constater la supériorité de la bouillie au saccharate de cuivre imaginée par M. Michel Perret. Notre confrère, qui n'est jamais à court d'inventions, a eu l'idée d'ajouter aux préparations déjà connues une quantité de mélasse destinée à augmenter l'adhérence du cuivre sur les feuilles, de manière à faire résistance aux grandes pluies d'orage (1).

MM. Prillieux et Aimé Girard nous ont successivement informés des expériences que la Société royale d'agriculture d'Angleterre a instituées, pour constater que la bouillie bordelaise est un remède efficace contre la maladie de la pomme de terre. Ces expériences et les essais pratiques des cultivateurs de l'Angleterre, de l'Ecosse et de l'Irlande, suivant le rapport remarquable du major Graigie, ont tourné à l'honneur de M. Aimé Girard, et tout nous fait espérer que la maladie de la pomme de terre trouvera ses maîtres sous le climat de l'Angleterre comme sous le climat de la France (2).

Je vous ai entretenus en même temps de l'acclimatation de la bouillie bordelaise en Belgique, grâce à l'action des comices agricoles belges qui mettent des pulvérisateurs à la disposition de leurs membres. M. Petermann poursuit dans le même sens ses très intéressantes études sur la pomme de terre, et, parmi ces

(1) Bulletin, mars 1892, p. 187.

(2) Bulletin, janvier 1892, p. 25.

observations, je note le prix qu'il attache à deux variétés Paulsen Simson et Paulsen, espèces qui sont très tardives, d'excellente qualité, se montrent réfractaires à la maladie et donnent des rendements de 25 à 30 000 kil. à l'hectare (1).

Tous les ans, la betterave subit les attaques d'insectes dont les noms commencent à devenir tristement populaires. Les années précédentes, nous avons parlé des nématodes et des siJphes; cette année, on nous a signalé le rhizoctone violet, bien connu et redouté des cultivateurs de safran du Gàtinais, qui donnent à ce parasite le nom de « Mort du safran ». M. Prillieux nous a expliqué pourquoi ce parasite causait plus de dégâts sur les safrans que sur les betteraves (2).

Plus tard, M. Pluchet nous a entretenus de l'invasion beaucoup plus grave de la noctuelle des moissons qui, sous la forme du ver gris, ronge les collets des betteraves en s'enfonçant de plus en plus dans les régions inférieures. Contre cette invasion, M. Blanchard a formulé des règles de défense (3). Pour prévenir l'action du ver gris contre les betteraves, il recommande l'emploi du rouleau qui tasse le terrain en s'opposant à la sortie des papillons. Il estime également que le cultivateur trouve quelque garantie en ensemençant les betteraves de bonne heure. Il ne faut d'ailleurs pas oublier que ce ver gris s'accommode fort bien de la pomme de terre et de toutes les semailles d'automne.

Depuis quelques années, le compte rendu de nos travaux contient régulièrement de nouvelles observations

(4) Bulletin, janvier 1892, p. Ivl.

{2j Bulletin, novembre 1891, p. G89.

(3) Bulletin, juin 1892, p. 345.

sur la lutte engagée et soutenue contre les criquets et les hannetons, ces pillards de nos récoltes, ces dévoreurs de nos moissons. Rien de nouveau n'a été trouvé depuis le rapport de M. d'Herculais et la note de M. Charles Rrongniart. J'ai résumé tous les moyens préconisés par la Société d'agriculture d'Alger et vous avez pu vous convaincre que l'on a fait appel, contre les criquets, à l'imagination comme à la science (1).

Quant aux hannetons, notre confrère, M. Laboulbène, dans des notes qui forment un véritable mémoire, a résumé tout ce que nous savons sur les meilleurs moyens de combattre ce fléau de l'agriculture. La Société a accueilli avec tant défaveur la communication de M. Laboulbène, inspirée d'ailleurs par les travaux de MM. Reiset et Blanchard, qu'elle a décidé de la transmettre comme une instruction à tous les Conseils généraux de France (2). D'autre part, l'année 1892 a été marquée par une tentative très originale et très curieuse, dont l'exposé nous a été fait par un industriel, M. Fribourg (3); il ne s'agissait plus seulement, comme l'avait fait M. Le Moult, d'infecter les mans avec le parasite qu'on appelle Botrytis tenella, mais d'infecter les hannetons euxmêmes. Notre confrère, M. des Cars n'a pas hésité à se mettre à la disposition de M. Fribourg et à faire en grand une expérience de son système. C'est ainsi qu'une découverte en amène une autre et que la science forge tous les jours comme une chaîne d'observations qui sert de guide et de soutien aux agriculteurs.

(1) Bulletin, octobre 1891, p. 627, décembre 1891, p. 762.

(2) Bulletin, mars et avril 1891, pp. 198 et 217.

(3) Bulletin, avril 1892, p. 241.

Je cherche en vain, dans l'ordre des sciences physicochimiques, de grandes nouvelles à vous donner. L'heure semble venue de condenser, dans des ouvrages durables, les travaux excellents accumulés par les agronomes, les chimistes et les physiciens. C'est ainsi que notre confrère, M. Dehérain, sans cesser d'être l'un des promoteurs les plus ardents des recherches scientifiques, vient de s'en faire l'historien habile dans son Traité de chimie agricole (i). Aux trois points de vue de l'atmosphère, du sol et des engrais, vous retrouverez dans ce bel ouvrage le souvenir de nos discussions passées et le tableau de la science contemporaine.

L'analyse des terres devient de jour en jour dune pratique commune et la Société nationale d'agriculture s'en réjouit. Les directeurs de laboratoires signalent que, dans toute la France, les agriculteurs sont entrés dans la voiedes consultations scientifiques. Un des plus grands obstacles au développement de cette pratique, c'était la multiplicité des méthodes. Le comité des stations agronomiques et des laboratoires agricoles vient de nousdonner une méthode unique d'analyse. Ce serait un grand progrès si cette unification pouvait devenir internationale. Le pratique ne serait plus victime d'appréciations contradictoires.

Ici se pose tout naturellement cette question capitale des rapports de la géologie et de l'agriculture que deux de nos anciens confrères, Delesse et Antoine Passy, avaient illustrées dans des cartes célèbres, que M. Risler

(1) Deiikrain, Traité de chimie agricole, chez Masson, 1 vol. in-8°.

a développées supérieurement dans son ouvrage sur la géologie agricole, et cette autre question de l'utilité des cartes agronomiques et agrologiques que notre confrère, M. Carnot, vient de traiter dans un excellent rapport sur les travaux intéressants de MM. Garola et Duclos (1). Dans l'étude des terrains, la géologie et la chimie se donnent la main.

L'ardeur de la découverte et le goût des méthodes scientifiques entraînent les jeunes générations qui s'emparent peu à peu des laboratoires et des chaires et nos maîtres se font honneur de les représenter devant le public et devant vous. M. Dehérain prend toujours plaisir à faire valoir le mérite des jeunes. Il nous a conseillé de distinguer, entre tous les professeurs d'agriculture, M. Garola, et la récompense que nous décernons à celui-ci ne semble que le prélude de plus brillants succès. M. Dehérain a analysé, avec tout le soin qu'il apporte à ses propres travaux, une étude de M. Hébert sur la succession des principes immédiats dans le développement du blé et une étude de M. Paturel sur les avantages et les inconvénients, au point de vue du gain d'azote, du maintien d'un sol en prairie permanente. Nous couronnons les travaux de MM. Paturel et HébeiH que nous avons publiés dans notre Bulletin (2).

M. Duclaux, lui aussi, aime à nous communiquer des notes intéressantes que lui soumettent déjeunes savants. Sous ses auspices, nous avons pris connaissance du travail "de M. Kayser sur les levures de cidre et sur les levures alcooliques du lactose (3), celui de M. Dugast sur

(1) Mémoires, t. CXXXV. Rapport de M. Carnot, p. 151.

(2) Bulletin, avril 1892, p. 209.

(3) Bulletin, nov. 1891, p. 60*.

les variations de composition de la vigne aux diverses époques de sa végétation et la répartition des principaux minéraux dans les feuilles, les sarments et les raisins (1), celui de M. Lambert touchant l'influence du sulfate de cuivre sur le Botrijtis bassiana (2). De son coté, M. Gilbert nous a donné la suite des recherches de MM. Rivière et Bailhache sur la fabrication de l'alcool éthylique bon goût par la fermentation de diverses espèces de graines de céréales à l'aide de levures cultivées et pures (3). Cette question des levures mérite d'être reprise dans mon prochain compte rendu. De nombreux et importants travaux sont en préparation.

La théorie des engrais a été, depuis cinquante ans, une des parties les plus heureusement travaillées de la science agricole. Ce que je disais tout à l'heure du Traité de chimie agricole de M. Dehérain, je le dis des trois volumes que notre confrère, M. Miintz et M. Ch. Girard ont consacrés à cette question des engrais (4). Il n'est guère possible de faire en cette matière des découvertes d'un ordre général; mais, dans le détail, les praticiens associés aux chimistes font des poursuites originales, et j'aime à louer ici l'influence considérable qu'exercent si heureusement dans le monde agricole les articles, les travaux, les expériences de M. Grandeau sur toutes les questions qui se rattachent aux engrais.

Le progrès dépend avant tout de la détermination aussi rigoureuse que possible des conditions de nutrition du végétal. Le but final est l'alimentation de la

(1) Mémoires, t. CXXXV, p. 226.

{2) Bulletin, juillet 1891, p 581.

(3) Bulletin, oct. 1891, p. 644.

(4) Bibliothèque de l'enseignement agricole. — Les Engrais, parMuatz et Girard. Firmin-Didot, 3 vol.

plante et de l'animal; toutefois, on comprend qu'il ne peut pas y avoir de principes absolus et que la santé des végétaux, si je puis dire ainsi, dépend de leur hygiène. Tous les cultivateurs doivent être pénétrés de ces vérités, mais ils ne discernent pas toujours parmi les nouvelles que la vraie ou la fausse science leur apporte.

Deux questions nous ont particulièrement occupés.

Et, tout d'abord, la question des engrais verts qui se relie, vous le savez, au rôle que joue la famille des légumineuses et à l'action que leurs racines exercent en absorbant l'azote de l'atmosphère. Depuis longtemps on constatait dans la pratique agricole que cette famille des légumineuses (pois, vesces, lentilles, trèfle, luzerne) au lieu d'appauvrir le sol, l'enrichissait; mais on ignorait les causes de ce phénomène. Ce n'est que depuis les recherches de MM. Hellriegel, Schlœsing, Berthelot, Winogradsky, Hellriegel et Wilfarth, Michel Bréal, Joulie, Schlûising fils et Laurent, que les conditions qui président à ces phénomènes ont été reconnues. Je vous ai donné connaissance du résumé de ces recherches, qu'a fait notre illustre associé, M. Lawes, clans le Journal de la Société royale d'agriculture d'Angleterre et je m'inspire de ses conclusions pour vous dire :

Avant tout, ce qui nous intéresse, c'est le parti que les agriculteurs peuvent tirer de cette découverte de la production de l'azote.

En effet, grâce à l'action des microbes spéciaux à telle ou telle plante de la famille des légumineuses, il sera possible, quand un sol sera, par exemple, fatigué de produire du trèfle, de substituera ce trèfle une autre; plante

fourragère de la même famille, mais caractérisée par des différences de développement dans les racines et les liges. Si Ton veut donner une plus large place auxlégumineuses dans la rotation, il faudra varier considérablement les espèces à cultiver. Pour assurer la belle végétation des différentes fourragères de cette famille, il faudra recourir à d'abondantes applications d'engrais potassiques et phosphatiques. Enfin, il est permis de supposer que la production des légumineuses fourragères dans ces conditions sera plus avantageuse dans les sols légers et pauvres que dans les terres fortes et riches.

Voilà ce qu'on peut raisonnablement prévoir; mais cette manière tranquille d'envisager le problème des gains d'azote ne convient pas à tout le monde. Il y a quelques mois, on a voulu, sur l'ensemble des anciennes observations et des nouvelles découvertes, asseoir une doctrine absolue, un système de culture général, en un mot, proclamer la victoire d'une révolution agricole.

Notre confrère, M. Lecouteux, avec toute l'énergie de son expérience et de son bon sens, s'est élevé contre les prétentions de ce qu'on appelle le système sidéral. Il ne croit pas, ni vous non plus, qu'on puisse fonder des fermes et une agriculture sans bétail, sans fourrage, sans fumier, en accumulant la chaleur solaire dans des récoltes maxima et en captant l'azote atmosphérique par l'enfouissement de certaines plantes à l'état d'engrais vert. Si les engrais verts et chimiques sont des moyens de produire à meilleur marché, ils ne sont pas un prétexte pour rompre les liens de solidarité qui unissent dans l'ensemble harmonique de la ferme les céréales, les four-

rages et le bétail (1). Personne ne conteste les services éminents rendus depuis si longtemps par M. Georges Ville à la propagation de la doctrine des engrais verts ; mais vous avez applaudi aux observations que vous a présentées M. Lecouteux, pour ramener dans ses véritables limites l'efficacité du système dit de sidération (2). La seconde question, celle des phosphates, ne s'estpas présentée à nous par l'entremise de M. Risler ou de M. Miïntz au point de vue de l'analyse chimique, c'està-dire du rapport entre la teneur d'un sol en phosphore et son aptitude à porter des récoltes, mais au point de vue de la découverte de leurs gisements dans différentes contrées. Les nombreux gisements existant en France sont exploités avec beaucoup d'activité et, malheureusement, au profit de l'agriculture étrangère, plutôt que de l'agriculture française. On peut entrevoir le moment où le commerce s'attaquera aux dépôts qui se trouvent dans toutes les parties du monde. M. Ladureau nous a entretenus des phosphates de laFloridc dontles gisements sont beaucoup plus importants que ceux du Canada (3). On vous a signalé les phosphates de Tunisie et le nouveau phosphate de File Rata, située au N.-E. du Brésil. Mais si celui-ci, nous a dit M. Andouard, n'est pas propre à la fabrication des superphosphates, il pourra être utilisé en nature (4). N'oublions pas qu'il y a phosphate et phosphate. Le cultivateur doit être sur ses gardes. Vingt fabriques se sont établies pour colorer en vert les phosphates jaunes de la Somme. On voulait imiter les phosphates des grès verts des Ardennes. C'était une

(1) Bulletin, déc. 1891, p. 696.

(2) Mémoires, t. CXXXV p. 31.

(3) Bulletin, déc. 1891, p. 696.

(4) Bulletin, déc. 1891, p. 722.

concurrence déloyale et M. le ministre de l'Agriculture a dû rappeler, par sa circulaire du 19 février dernier, les prescriptions de la loi du 4 février 1888 sur la falsification des engrais.

M. Fasquelle, professeur d'agriculture, nous a soumis un mémoire sur l'action des thermophosphates. C'est un nouvel engrais phosphaté, qu'on obtient en chauffant, pendant quelques heures, les phosphates à une température de 1,200°. Votre Section de grande culture, sur le rapport de M. Gatellier, ne pense pas que le thermophosphate mérite les éloges qu'on lui donne (1 ).

Une fraude a été signalée par M. Aimé Girard; elle concerne les cristaux de soude. Notre confrère ne nous a pas seulement appris que la fraude consistait dans la substitution du sulfate de soude au carbonate de soude; il nous a indiqué un moyen simple et pratique de la reconnaître (2).

Pour donner plus de clarté à nos travaux, il est peutêtre utile de remarquer que le titre de Section de grande culture semblerait appeler une section de petite culture, et cette section porte le nom de cultures spéciales. La grande culture, c'est, pour nous, l'agriculture dont nous venons à grands traits de relever les principaux éléments, en nous occupant des céréales, des fourrages, des betteraves, et de la pomme de terre. Les cultures spéciales, au contraire, c'est la viticulture, la culture maraîchère, l'horticulture, l'arboriculture fruitière et la sériciculture.

(1) Bulletin, nov. 1891, p. 656.

(2) Bulletin, mai 1892, p. 269.

S'il est une culture nationale entre toutes, c'est la viticulture. La France entière a admiré le mouvement universel d'efforts victorieux qui ont rendu à la patrie une industrie qui fait sa gloire et sa richesse. Assez de fois nous avons loué nos savants qui ont été d'excellents généraux, pour que nous puissions louer nos viticulteurs qui ont été d'excellents soldats. Leur activité, leur courage, leur intelligence ont fait des prodiges. La confusion apparente des idées qui se faisaient jour dans les réunions des comices et les travaux des champs était le reflet des difficultés quotidiennes que la pratique éprouve : mais cette confusion s'est dissipée pour laisser jaillir des idées lumineuses, des inventions fécondes, des procédés nouveaux dont l'ensemble forme en pays vignoble une opinion publique qui s'affirme par des progrès constants; c'est l'impression que nous ressentons, lorsque M. Chambrelent nous présente tous les ans son rapport sur le vignoble bordelais (1), lorsque nous parcourons les discussions ouvertes dans les associations viticolcs du midi. Les concours, les comices, les congrès nous ont puissamment aidés à pénétrer dans toutes ses parties l'immense problème de la reconstitution de nos vignobles.

Pour la vigne comme pour le blé, c'est encore la température qui a mis la science en mouvement. Les gelées du mois d'avril et là température inclémente du mois de mai avaient jeté la tristesse dans les pays du vin. Pour un grand nombre, c'était une année perdue. Beaucoup ont été éprouvés; nul n'en a été découragé. On a lutté et on acherchédes moyens de protection et de défense contre

1) Bulletin, déç. 1891, X) 761.

les gelées printanières. On a recommandé ies abris et les nuages artificiels. Les nuages artificiels ont été l'objet d'expériences nombreuses, mais point décisives. La durée et l'intensité de la gelée ont déjoué toutes les prévisions. Après un excellent départ de la végétation, des gelées d'hiver se sont produites à l'époque des gelées printanières et les nuages artificiels ne peuvent guère lutter que contre les gelées printanières.

Deux de nos confrères, M. Bignon et M. Chambrelent, se sont empressés de nous communiquer leurs observations. Vous connaissez de réputation les exploitations de notre confrère, M. Bignon, parmi lesquelles se distingue son beau vignoble de la Houringue. Ce vignoble est resté intact, grâce à l'effort longtemps soutenu des nuages artificiels. Une dépense relativement minime (9 francs par hectare) lui a suffi pour sauver sa récolte; mais M. Bignon ajoute que, dans la pratique, l'association des viticulteurs est nécessaire pour faire produire aux nuages artificiels tout leur effet (4). D'autre part, M. Chambrelent s'est autorisé des expériences faites dans le vignoble bordelais pour soutenir qu'on peut préserver les vignes de la gelée par des nuages d'eau abondamment produits, à condition de les commencer la nuit, avant que la température ne soit descendue audessous de zéro et à la condition de les maintenir assez longtemps après le lever du soleil pour empêcher un changement trop brusque de température (2).

Un nouveau procédé a été signalé par M. Th. Denis, de Lyon. Il consiste à répandre sur les ceps de la chaux grasse en poudre. La chaux ainsi répandue absorbe

{[Bulletin, mai 1892, p. 291.

2 Bulletin, juin 1S92. p. 356.

l'humidité déposée pendant la nuit sur les jeunes bourgeons herbacés de la vigne.

M. Laurent de l'Arbousset a signalé une expérience faite à Castelnau-Valence : on a répandu une certaine quantité de stéatite mêlée à de la chaux grasse. Les rangs de vigne ainsi traités furent seuls épargnés. Probablement la chaux grasse aurait suffi. On affirme encore que l'aspersion de ceps à l'eau froide a également détourné les effets du rayonnement nocturne.

Cette gelée intense que les viticulteurs ont appelée r/eléenoire a produit des effets tellement imprévus qu'ils suffiraient pour la distinguer d'une gelée blanche ordinaire. L'irrégularité de sa marche a dérouté les observateurs. Dans certains cas, les coteaux ont été éprouvés quand les bas-fonds ne l'étaient pas. La fraîcheur des labours, l'abondance de l'herbe n'ont pas paru avoir l'influence qu'on a constatée bien des fois sur la répartition de la gelée. Toutefois, ceux qui ont taillé long, ceux qui ont taillé tard, paraissent avoir conservé un plus grand nombre de bourgeons. Cette double question de la taille longue et de la taille tardive prend donc une grande importance en matière de gelée, indépendamment de toute autre considération.

L'accord est loin d'exister sur le meilleur mode de taille à appliquer dans des conditions déterminées; la taille longue gagne du terrain et le système de M. Mesrouze, sur lequel nous n'avons pas cessé d'appeler l'attention, réunit de plus en plus le suffrage des maîtres de la viticulture (1). On fait mieux que de le discuter, on l'expérimente. Chez son auteur, il continue de faire

(1) Nouveau système de taille et de culture de la vigne, par M. L. Mesrouze, à Vendœuvrcs-en-Breune (Indre).

merveille. Quant à la taille dans le nœud, recommandée par M. Dezeimeris, elle est très combattue, mais elle ne mérite nullement d'être abandonnée. C'est une tentative trop intéressante pour ne pas demander au temps de fixer sa valeur définitive.

Après les froids de l'hiver, le printemps nous ramène chaque année les principales maladies de la vigne. D'un mot emprunté à M. Chambrelent, nous pouvons constater la situation du vignoble bordelais. « Le mildew est désormais vaincu, » Il suffit désormais, pour prévenir ses atteintes, d'étudier soigneusement les expériences comparatives, faites à l'Ecole d'agriculture de Montpellier, entre les compositions cupriques inventées pour combattre le mildew et d'appliquer celles-ci, suivant l'état de la température, l'intensité de la maladie et peut-être même certaines conditions de localité. On ne nous signale rien de nouveau dans les traitements contre le mildew, le black-rot et l'anthracnose.

La cochylis, c'est-à-dire le ver de la vigne, qui est une vieille connaissance et dont nous avons parlé longuement l'année dernière, à propos d'un excellent travail de M. Yermorel, a soulevé sur certains points les inquiétudes les plus graves. M. Bignon ne nous a pas caché que la cochylis lui semblait aussi redoutable que le phylloxéra, parce qu'elle agit sur la qualité du vin. M. Kehrig, de Bordeaux, a résumé, dans une courte brochure, les divers moyens de combattre la cochylis, parmi lesquels nous continuerons de recommander la méthode de notre maître, M. Blanchard : saupoudrer la vigne avec de la poussière de route, mélangée de chaux rendue impalpable. A peine est-il besoin de signaler l'apparition de quelques ennemis nouveaux de la vigne :

232 li ANNÉE AGKICOLb: 1891-1892.

une cochenille étudiée par M. Pastrc dans l'Hérault, un petit acarien, le Tetranychus telarius qui s'est montré un peu partout, la Tortrix Coslana, dans la Gironde, et des Blaniulesqui ont coupé sous terre les jeunes pousses des pépinières dans la Gôte-d'Or; car les méfaits de ces insectes sont de peu d'importance et la plupart du temps ils disparaissent comme ils sont venus, on ne sait pourquoi ni comment.

La fumure de la vigne a provoqué également des travaux bien intéressants. Le fumier de ferme demeure toujours l'agent de restitution auquel nos vignerons ont recours de préférence. L'usage des engrais chimiques en matière viticole commence seulement à se répandre. On a fait beaucoup de bruit autour d'une formule préconisée par M. Georges Ville, dans laquelle il n'entre pas de principes azotés ; mais des expériences ont démontré qu'au contraire les engrais azotés sont extrêmement utiles et que le nitrate de soude est la matière azotée qui donne les meilleurs résultats.

Un viticulteur alsacien, M. Oberlin,a prouvé les avantages du plâtre. L'action du plâtre est certainement efficace; mais il faut s'entendre pour savoir si l'on doit employer du plâtre cuit ou du plâtre cru. En tout cas, le procédé n'est pas nouveau, et vraiment, en matière agricole, je m'aperçois bien souvent que le neuf est du vieux retrouvé.

Quels sont les meilleurs engrais pour la vigne? Telle est la question qui se pose, se discute et se confond avec cette autre : Quelles sont les exigences de la vigne? Notre confrère, M. Mûntz, a entrepris de nous donner satisfaction. Ses premières conclusions ne s'éloignent guère des conclusions de nos confrères Boussingault et

Mares ; elles portent qu'il n'est pas nécessaire de donner h la vigne des fumures exagérées. Il suffit de maintenir la vigueur végétative du plant, sans s'inquiéter d'ajouter un supplément d'engrais pour la production du fruit. La vigne est sobre et n'a pas besoin, pour se refaire, d'éléments très fertilisants. Ce sont les façons culturales, le mode de taille, les conditions climatériques qui influent le plus sur la production de la vigne et l'abondance de la récolte (1).

Depuis que le phylloxéra a promené ses ravages parmi nos vignobles et compromis la récolte de nos vins, la plantation du pommier a pris les proportions d'un devoir national et le cidre a paru une boisson délicieuse et plus hygiénique qu'auparavant. Aussi les congrès pomologiques institués sous la présidence de M. Lechartier trouvent toujours le plus grand succès en Bretagne et en Normandie. M. Heuzé et M. de Vilmorin nous ont rendu compte du dernier Congrès tenu à Avranches, et M. Heuzé, particulièrement, a laissé dans nos bulletins une note étendue qui ne laisse aucun doute sur l'action bienfaisante de l'association pomologique (2).

Les insectes ennemis du pommier ont eu les honneurs du Congrès. Comment n'aurait-il pas été question de cet anthonome, dont M. Blanchard nous a supérieurement parlé et dont le Frère Abel, de Ploërmel, a résumé l'histoire sur un petit carton aujourd'hui populaire (3)? C'est avec acharnement que la campagne contre l'anthonome continue, et j'apprends qu'à cette heure on forme un syndicat contre cet insecte dans le Morbihan.

(1 Annales agronomiques, avril 1892.

(2) Bulletin, nov. 1891, p. 673.

(3, Bulletin, févr. 1892, p. 88.

234 l ANNÉE AGRICOLE 1891-1892.

Les conférences d'Avranches n'ont fait qu'entretenir ou exciter le zèle des pomologistes. Un professeur à la Faculté des sciences de Poitiers, M. Dangeard, a apporté sa contribution au Congrès des sociétés savantes, en décrivant une altération des feuilles du pommier et du poirier due à l'action combinée d'un acarien et d'un champignon. Du congrès des sociétés savantes, nous passons au Parlement et nous trouvons le monde agricole et parlementaire en révolution à propos du projet de budget pour l'année 1893, qui tend à établir sur les fruits à cidre (pommes et poires) un impôt de consommation de 40 centimes par hectolitre. M. de Luçay a tenu la plus grande partie de notre dernière séance sous le charme de sa parole savante, en combattant cette disposition et quelques autres relatives à la réforme de l'impôt des boissons (1). Je parierais volontiers que tout s'arrangera au mois d'octobre prochain et que les pommes remporteront la victoire.

Ce serait faire acte d'ingratitude que d'oublier dans cette revue notre lauréat, M. Truelle, dont M. Chatin nous expose les travaux. En nous présentant le pomivalorimètre de M. Truelle, M. Chatin nous a fait valoir les avantages de cet instrument qui donne à la fois la densité du jus de la pomme, le poids du sucre total par litre et la qualité, des espèces. Si M. Truelle a rendu de grands services, M. Chatin a su les faire valoir.

Presque tous les ans, notre Compagnie distingue et honore des industries agricoles qui sont fondées sur des cultures en grand de légumes, de fruits ou de fleurs. L'année dernière, nous avons signalé une grande cul-

(1) Bulletin, juin 1892, p. 366.

LANiNÉE AGRICOLE 1891-1892. 235

ture d'asperge. Cette année, nous récompensons la culture de l'oseille et l'industrie de l'oseille conservée de M. Clairet, à Vareddes (Seine-et-Marne) (1).

Il paraît bien difficile d'enrichir les cultures maraîchères de nouveaux produits, si l'Europe ne fait pas quelques emprunts aux autres parties du monde. Pour faire ces emprunts, il faut savoir choisir et oser. MM. Paillieux et Bois, en publiant le Potager d'un curieux, ont bien mérité de la science aimable de l'acclimatation (2). Ce sera un honneur pour eux que d'avoir indiqué les végétaux susceptibles d'être utilisés, soitcomme aliments, soit comme assaisonnement pour la nourriture de l'homme. Puisque nous cherchons ce que nous pourrons servir avec plaisir et profit sur nos tables, plaçons-y la collection des truffes recueillies par notre éminent confrère, M. Chatin. Après avoir, il y a vingt ans, publié ses études sur les conditions générales de la production truffière, il vient de nous offrir et de donner au public un ouvrage fondamental sur la truffe ou plutôt sur les truffes (3), en même temps qu'un important ouvrage sur l'anatomie comparée des végétaux.

L'arboriculture fruitière n'a pas été l'objet spécial de nos entretiens. On n'a pas besoin d'aller dans les concours pour s'assurer des sympathies qui l'entourent. Partout on trouve des jardins bien soignés et des amateurs de grand mérite; mais la quantité des fruits est aussi utile que la qualité. On a causé de la prune et de l'industrie de la prune, à propos d'un livre de M. BruguièrequeM.Laboulbènealouédevantvous(4). Voilà tout.

(1) Mémoires, t. CXXXV. Rapport de M. J. Bénard p 99

(2) Mémoires, t. CXXXV. Rapport de M. André, p. 111.

(3) La Truffe, par A. Chatin, chez J.-B. Baillière Paris i Mémoires, t. CXXXV. Rapport de M. Laboulb*

~) eue.

L'autre jour, M. Clavé nous signalait une association nouvelle qui a pour titre : Les amis des arbres. Chaque associé s'engage à planter tousles ans un arbre. J'aime rais à voir se former une association pour la plantation des arbres fruitiers. La terre et le climat de France sont admirablement propres à soutenir la concurrence de tous les pays du monde et il ne faut pas oublier que rétablissement des fruiteries et l'industrie des fruits frais et sèches sont des leçons que nous donne l'Amérique. Croirait-on que, dans l'État de New-York, l'industrie des pommes desséchées occupe 30,000 personnes et que la Franceimporteparanplus de 40,000 barils de pommes desséchées pour fabriquer du cidre français! Les docu ments officiels le disent et je ne veux pas les contester

Au point de vue de la culture en plein air, rien ne remplacera jamais les pêches de Montreuil, les chasselas de Fontainebleau et les prunes d'Agen; mais à côté de nous, en Belgique, en Angleterre, à Jersey, depuis trente ans, s'était établie une industrie nouvelle. Je vous en ai retracé les origines dans mes derniers comptes rendus. La Société nationale d'agriculture tient à honorer aujourd'hui M. Cordonnier et M. Phatzer pour avoir, à Roubaix et à Bailleul, fixé, en quelques années, la culture du raisin sous verre (1). M. Cordonnier possède, à l'heure actuelle, deux hectares et demi couverts par des serres, dans lesquelles il a récolté en une année plus de 58,000 kilog. de raisin et 9,000 pêches.

Si j'ai retenu un instant votre attention sur l'arboriculture fruitière, c'est que l'esprit scientifique et commercial nous réserve de ce côté d'étonnantes surprises. Quelques

(1) Mémoires, t, CXXXV. Rapport de M. André, p. 108,

nouvelles ont paru vous intéresser. Déjà le froid avait été appliqué au transport des denrées et des viandes. Maintenant les Anglais l'appliquent à la conservation et au transport des fruits frais de leurs colonies. On a vu dans les magasins de Londres, en janvier dernier, des pêches, des abricots, des raisins et des poires provenant de l'Australie et du Cap de Bonne-Espérance (1). Que dis-je? Les pêches et les abricots du Cap ont fait leur apparition aux halles de Paris et même aux halles de Lille. Enfin, en avril dernier, est arrivé à Liverpool un premier chargement de beurre frais de la Nouvelle- Zélande. Voilà de quoi faire réfléchir nos jardiniers et nos cultivateurs.

A côté de la grande production en plein air, faite par tout le monde, des inventeurs se sont attachés spécialement à telle ou telle branche d'industrie pour leur fortune et la renommée de notre pays. Nous venons de parler de l'industrie des raisins et des fruits; M. H. de Vilmorin, dans d'intéressantes communications, nous a parlé des (leurs (2). C'est autour de Paris, chez nos brillants horticulteurs dont les noms sont dans toutes les mémoires; c'est autour de Cannes et de Nice et sur le littoral méditerranéen que s'est développée cette industrie presque nouvelle qui a su conquérir les faveurs parisiennes. Chaque année, j'aime à porter vos regards sur ces tableaux vivants qu'offrent les jardins et les expositions de nos industriels et de nos amateurs.

Vous tous qui ne pouvez aller voir avec M. de Vilmorin la fabrique de roses de M. Mari aux environs de Nice et

1) Bulletin, mai 1892, p. 272.

1 Bulletin, avril 1892, p. 251.

les champs remplis de jacinthes, d'œillets, de violettes et de mimosas, prenez un livre qui vient de paraître. Il a pour titre la Culture des fleurs à Paris et pour auteur un jeune homme, vingt ans à peine. Comme son père, son grand-père et son arrière-grand-père, nos confrères, Philippe de Vilmorin sera un maître (1).

Et puis saluons, avant de quitter les rives bénies de la Méditerranée, saluons, dans la villa Thuret, notre fidèle confrère, M. Naudin, lui qui n'oublie jamais la Société nationale d'agriculture et qui enrichit notre Bulletin de ses premières remarques sur l'acclimatation des arbustes et des plantes exotiques.

C'est une grande fête pour nous que de décerner le prix Béhague : mais c'est une fête qui nous impose des devoirs. Béhague, pour perpétuer la mémoire de ses succès, nous a confié le soin de récompenser en son nom l'auteur du meilleur travail suY l'élevage du bétail ou l'agriculteur qui aura introduit dans son pays des races nouvelles ou des procédés nouveaux d'engraissement. Une pensée avait séduit un grand nombre d'entre nous, et pourquoi ne pas trahir le secret de nos réflexions et de nos scrupules?

Béhague, en prenant possession de son domaine, avait demandé ses bœufs de labour à la race charolaise et avait perfectionné cette race dans ses établesde Dampierre. Bouille, d'autre part, dans son domaine de Vil* lars, était devenu, par ses expériences et ses conseils,

(1) La Culture des fleurs à Paris, par Philippe de Vilmorin, J.-B. Baillière, Paris.

le fondateur de la race bovine rnivernaise. Or, la race nivernaise pure n'existe pas : il existe aujourd'hui une racecharolaise-nivernaise dont les qualités ont été fixées par l'habileté et la persévérance des éleveurs s'exerçant dans des milieux favorables. Le caractère de cette race est de s'allier à la race Durham pour produire d'excellents animaux de boucherie. On comprend le légitime orgueil avec lequel le continuateur de notre Bouille dans la présidence de la Société d'agriculture de la Nièvre et dans la direction du célèbre concours de Nevers, notre confrère, M. Tiersonnier, est venu constater que, cette année, sept prix avaient été donnés au concours général de Paris à des animaux déjà primés au concours de Nevers. Ne vous semble-t-il pas que cette amélioration successive d'une de nos grandes races françaises, si ce n'est créée, au moins transformée sous la haute direction de plusieurs de nos confrères, appelait une récompense ou tout au moins le témoignage public de notre reconnaissance? Et pourtant, nous n'avons pas cru pouvoir décerner le prix Béhague à la Société d'agriculture de la Nièvre, parce que les termes de la donation visent une personne et non une société. C'est avec de sincères félicitations que le prix a été décerné à MM. de Lariboisière et Ayraud, pour avoir introduit en Bretagne la charmante race de Jersey (1).

On continue à échanger des observations sur la valeur relative de nos races, mais on cause plutôt qu'on ne discute. La race Durham française tient toujours le premier rang dans ces conversations.

Au lieu de faire des articles, quelques-uns de nos

(1) Mémoires, t. CXXXV. Rapport de M. Gréa, p. Ua.

éleveurs les plus distingués ont l'ait un voyage. Ils sont allés visiter, dans leur patrie, les durhams de l'Angleterre et ils sont revenus convaincus par des preuves vivantes que cette race était un des moyens les plus expéditifs pour asssurer la précocité dont le besoin est croissant.

D'autre part, les délégués de la Société d'agriculture du Nord ont proclamé les rares aptitudes laitières d'une tribu de la race Durham. On pourrait croire que le jugement des Français sur les durhams français est suspect, quoique les polémiques engagées garantissent notre sincérité, mais le jugement des Anglais eux-mêmes n'est pas à dédaiguer. Déjà, eu 1887, M. Jonas Webbs et tout récemment M. Mills, de Ruddington-Hall, ont admiré les fines qualités, lesbelles formes, la robe rouge de nos durhams français.

Ne négligeons pas un détail : l'opinion générale était que la race Durham ne pouvait guère réussir sur des exploitations tenues par des métayers. Le concours général de Paris a prouvé le contraire et sa décision a fait honneur à ce système de métayage que pratique avec tant de succès, à Theneuille (Allier), notre excellent confrère, M. Bignon.

Sur la race normande qui a remporté à Paris le prix des vaches laitières et de la race limousine, je veux seulement relever des critiques faites à la tenue souvent peu soignée des animaux du Centre et du Midi. Les éleveurs de Normandie eux-mêmes feront bien de prendre garde à l'avertissement du Syndicat des cuirs. Ce défaut de soins, non seulement entraîne dans la valeur des peaux une dépréciation de 6 à 10 p. 100, mais il peut propager un grand nombre de maladies,

Je ne veux pas quitter nos étabies sans vous signaler un procédé d'écrémage simple, peu coûteux et applicable dans toutes les fermes, pour obtenir en toute saison un beurre fin et recherché. Le procédé Diéterle, dont nos confrères, MM. Reiset et Duclaux, ont été les patrons, consiste à immerger dans une citerne alimentée par les eaux de pluie des flacons de 6 à 12 litres de lait et je vous renvoie aux détails de l'opération qui a valu à son inventeur une de nos récompenses (1).

Le nombre des animaux enregistrés dans les herd-books spéciaux continue à augmenter. Je n'entends pas parler des durhams, dont le herd-book a été créé en France par arrêté ministériel d'avril 1853; je parle de nos races françaises qui, pendant si longtemps, n'ont pas connu les avantages de cette institution. Le mouvement dans ce sens n'est pas encore bien considérable. Ainsi, on n'a relevé, parmi les animaux exposés au Palais de l'Industrie, que 12 inscrits sur 18 individus de race limousine, et 12 inscrits sur 58 individus de race normande. Quant aux flamands, aux charolais-nivernais, aux bretons dont les herd-books existent pourtant, aucun n'était accompagné de son certificat d'inscription. Cette négligence est préjudiable à ces excellentes races, au point de vue de leur valeur commerciale. On ne comprend guère, en effet, comment on pourrait appliquer à des animaux dépourvus de toute garantie d'origine le système des ventes publiques aux enchères qui paraît devoir s'établir ici comme il fonctionne en Angleterre.

Deux mots sur l'espèce ovine.

L'année dernière, je vous disais qu'il n'y avait passeu-

1 Mémoires, t. CXXXV. Rapport do M. Duclaux.

lemenl une question du mouton, mais la question de la côtelette de mouton. Gomme les droits de douane ne peuvent pas immédiatement changer les allures de l'industrie agricole, ni le Parlement faire sortir de nos étables des troupeaux de moutons, on craignait que l'alimentation publique ne fût troublée, et que cette chair si précieuse et si salubre ne fit défaut dans les petits ménages. Aujourd'hui, chacun est rassuré. Les moutons étrangers sont débarqués au Sanatorium de la Villette, dont le service paraît offrir toute garantie. Les 30,000 moutons nécessaires par semaine à l'alimentation de Paris y viennent toujours. Pour combler les vides de l'époque printanière, nous avons les africains, dont M. le ministre de l'Agriculture attend avec raison des secours précieux et qui nous semblent devoir être améliorés par des croisements avec les béliers mérinos français.

Enfin, l'augmentation de la consommation, en France et en Angleterre, est tellement continue que les grandes expéditions de viande congelée de l'Amérique du Sud disparaissent, sans que la reproduction nationale en souffre ou même s'en ressente. Nous continuerons donc à adresser nos félicitations à M. Nouette-Delorme et à tous nos éleveurs émérites de mérinos, de southdowns et de dishleys; mais la question de l'entretien et de l'élevage du mouton, de la création de nouveaux troupeaux, en un mot d'une plus grande production de viande, cette question générale appartient aux méditations et aux calculs de nos agriculteurs (1).

Nous devons bien des remerciements à M. Lavalard,

(1) Bulletin, janvier 1892, p. 19.

L ANNÉE AGRICOLE 1891-1892. 2i3

qui aime à nous soumettre sur la race chevaline des observations que je résume en quelques mots (1).

Nos voisins les Anglais et les Allemands ne négligent rien pour opposer à. nos chevaux français une concurrence formidable, surtout sur ce grand marché de T Amérique qui nous accueille encore si bien. Que de publications illustrées dans lesquelles les uns et les autres reproduisent les différents types de leurs races chevalines! Prenons-nous cette peine? Assurément non.

Chez les Anglais, le mouvement est imprimé par des sociétés particulières et les grands propriétaires ; le gouvernement ne se mêle de rien; et pourtant, l'Angleterre, non seulement se suffit, mais encore se livre à de larges exportations dans tous les pays.

En Allemagne, l'élevage ne garde pas sa liberté comme en Angleterre. Il accepte des subventions, et par là subit la pression de l'Etat qui, en retour d'encouragements pécuniaires, imprime à la production une direction spéciale. Cette direction ne s'accorde pas toujours avec les conditions économiques qui, seules, devraient la régler. L'État allemand, qui voit tout à travers le prisme militaire, a fait porter tous ses sacrifices sur la production du cheval d'armes. Aujourd'hui, on reconnaît que le cheval de service, gros trait et trait léger, manque et qu'on a dépassé le but.

En présence de ces faits, notre Compagnie pense, avec M. Lavalard, que c'est une œuvre patriotique de s'adonner à la production de l'espèce chevaline et mulassière. Il faut produire et produire des chevaux de toute espèce. Nous le pouvons : ainsi nous augmenterons nos débou-

1 Bulletin, mai 1892, p. 283.

chés, nous répondrons aux exigences du commerce qui parviendra, par contre-coup, à alimenter les besoins de notre cavalerie. On ne saurait trop répéter que la vente à grand prix d'un cheval de luxe fait élever vingt chevaux de remonte.

L'année s'est écoulée jusqu'à ce jour, sans épidémie. D'autre part, la science a fourni à l'administration et aux agriculteurs des données nouvelles pour reconnaître deux maladies redoutables : la tuberculose et la morve. Depuis qu'on a étudié la puissance des virus atténués comme moyen de préservation contre le développement de maladies réputées incurables et que notre grand Pasteur a posé les principes si vaillamment soutenus par Henri Bouley, de généreux efforts ont réuni des faits importants dont l'ensemble composera un chapitre notable dans l'histoire de la médecine vétérinaire.

Je parle des virus atténués, sans oublier que notre confrère M. Cl h au veau a développé, au mois de janvier dernier, devant la Société de médecine vétérinaire, sa doctrine sur la transformation des virus, doctrine fondée sur vingt-cinq ans de méditations et d'expériences. Son important mémoire combat l'opinion, souvent formulée depuis Jenner, que le vaccin est un produit de la transformation de la variole par son passage à travers l'organisme de chacune des espèces bovine ou chevaline. A l'appui de cette doctrine, on invoque la grande découverte de M. Pasteur, que certains virus malins peuvent être atténués, c'est-à-dire transformés en virus bénins, lesquels peuvent donner l'immunité contre les attaques de l'agent infectant naturel, c'est-à-dire du virus fort. Le virus charbonneux s'atténue par divers procédés de culture in vitro : le virus du rouget, par son passage àl

travers l'organisme du lapin, devient bénin pour le porc. De même les passages successifs par le singe atténuent le virus rabique. La transformation de la variole en vaccin apparaît donc comme une opération possible, et relativement facile. Il n'en est rien, dit M. Chauveau : le virus vaccinal n'est pas du virus variolique atténué; le vaccin et la variole peuvent dériver de la même origine, mais chacun a sa nature propre et conserve son caractère original et ses effets particuliers. Le virus variolique malin, en passant par l'organisme du cheval ou du bœuf, ne se transforme pas en virus vaccin constamment bénin.

Ce sont des conclusions qu'il importe de relever, pour montrer combien lu nature des virus naturels ou atténués est devenue l'objet des études les plus persévérantes et l'un des plus importants éléments de la médecine et de la médecine vétérinaire.

Vous avez été saisis par M. Nocard de la question de la tuberculose bovine, dont le traitement se rattache à l'étude doctrinale de la transformation des virus.

La question de la tuberculose passionne, depuis quelques années, l'Europe tout entière. Depuis notre dernière séance publique, en 1891, un Congrès, tenu à la Faculté de médecine de Paris, a établi l'état de la science contemporaine. On a reconnu que la tuberculose était identique chez l'homme et chez l'animal, que l'hygiène était encore le meilleur moyen de la combattre, mais qu'on n'avait pas encore trouvé de remède pour la détruire. Et pourtant que de progrès accomplis dans la connaissance, si ce n'est dans le traitement de cette redoutable maladie, et quelle large part la France a prise dans cette lutte !

En 1865, nous entendons Yillemin annoncer que la maladie peut être transmise de l'homme à l'animal par inoculation; en 1869, Chauveau proclame que la tuberculose peut être transmise de l'homme à l'animal et de l'animal à l'animal par inoculation, par ingestion et par inhalation. Voici la maladie reconnue dans ses relations entre les hommes et les animaux. Suivons maintenant les travaux du laboratoire. Toussaint, en 1881, reconnaît que le virus tuberculeux peut être cultivé en dehors de l'homme ou de l'animal; mais il ne sait pas encore la forme et la nature du virus. En 1882, Koch découvre dans les lésions tuberculeuses l'existence constante d'un organisme vivant microscopique, qui affecte ta forme d'un petit bâtonnet, d'une petite verge, qui s'appellera désormais le bacille de la tuberculose. La découverte de ce parasite dans tous les dépôts tuberculeux de l'homme ou des animaux ne prouvait pas que ce parasite fût la cause de la maladie elle-même. Pour l'établir, il fallait trouver le moyen d'isoler le bacille des tissus tuberculeux, le cultiver artificiellement et reproduire la maladie en introduisant ce bacille cultivé dans un bon terrain de reproduction. Koch y réussit. A Paris, Nocard et Roux répètent ces expériences et les complètent en montrant que les milieux glycérines conviennent merveilleusement à la culture du bacille de la tuberculose; tout récemment enfin, Koch annonce que l'extrait de ces cultures du bacille en milieu glycérine constitue un moyen efficace de prévenir la tuberculose et même de la guérir, quand elle est encore peu avancée : voilà la tuberculine créée.

On se rappelle l'émotion que cette grande nouvelle répandit en Europe; mais l'émotion se tourna bientôt en

déception. Koch espérait que sa tuberculine pouvait guérir de la tuberculose. Les expériences de Jaccond et de Dujardin-Beaumetz détruisirent ces espérances. Les avantages que Koch prétendait tirer de sa tuberculine disparaissaient peu à peu; mais la question allait prendre une face nouvelle. Si la tuberculine se trouve impuissante à garantir les animaux de la maladie, du moins Gutmann de Dorpat, Bang de Copenhague, Lyd- - tin de Garlsriihe, Schiïtz de Berlin, et Nocard d'Alfort, établissent qu'elle est capable de donner le diagnostic. J'ai cru devoir vous rappeler la part importante qu'ont prise nos savants français dans la lutte contre la tuberculose, pour mieux vous préparer à la séance où M. Nocard, développant devant vous ses expériences et ses arguments, vous a convaincus des progrès réalisés. Désormais on pourra reconnaître aisément la tuberculose bovine par des injections de tuberculine, puisque ces injections provoquent des symptômes qui ne laissent aucun doute à l'expérimentateur.

Vous voyez quelle influence un pareil fait peut exercer sur l'économie de nos étables, la fortune des cultivateurs et l'hygiène publique (1).

S'il est reconnu que la tuberculose est une maladie plus répandue qu'on ne le croyait, il né faut pas cependant s'en trop effrayer. Les maladies contagieuses sont d'abord les affections localisées dont on peut, par un traitement opportun, prévenir la généralisation ultérieure, et c'est ainsi qu'un bœuf ou une vache, sans lésions généralisées du système ganglionnaire, ne saurait être considéré comme un animal atteint dans toute sa

(1) Mémoires, t. CXXXV, Notes sur la tuberculose bovine, par M. Nocard, 1>. 195.

substance. Sauf pour les animaux morveux et charbonneux, la viande de la plupart des animaux malades peut être consommée après cuisson convenable, sans danger de compromettre la santé de l'homme.

11 n'en est pas de même du lait, quoique le danger soit, comme pour la viande, proportionné à la gravité de la maladie; mais le lait se boit pur et frais, tandis que la viande est toujours cuite. Assurément, on a trouvé le moyen de découvrir, dans le lait, la présence du microbe de la tuberculose ; mais comment excercer partout une surveillance suffisante? Que de quantités de lait, soit par ignorance, soit par insouciance, échappe à un contrôle salutaire! Si la tuberculine permet de reconnaître qu'un animal est tuberculeux, le nourrisseur prendra son parti vivement. Il évitera tout danger pour le consommateur et pour son troupeau, en isolant les animaux malades et il les mettra le plus vite possible au régime de l'engraissement pour la boucherie.

Mêmes procédés, mêmes arguments, mêmes succès dans la lutte contre la morve.

L'année dernière, un Russe, Kalning, avait réussi, dans le laboratoire bactériologique de l'Institut vétérinaire deDorpat, à extraire des cultures pures du bacille de la morve une substance analogue à la tuberculine et capable de permettre le diagnostic, dans les cas douteux de morve. Cette préparation s'appelle la malléine (de ?na/leus, morve). A peine avait-il fait sa découverte que Kalning succombait à la suite d'une inoculation de morve. Ses travaux furent repris, en Prusse, parMM.Pearson, Preuss, DieckerhofT, et en France, par M. Nocard. Ce dernier annonçait, il y a quelques mois, à la Société de médecine vétérinaire, que des injections de malléine

permettent de déclarer morveux des chevaux qu'aucun signe clinique n'autorisait à suspecter. Ainsi, la tuberculose, cette maladie qui frappe tant d'animaux de l'espèce bovine sans se manifester par des signes certains, peut être reconnue par des injections de tuberculine, comme la morve par des injections de malléine.Ce sont les plus importantes conquêtes que la médecine vétérinaire ait faites depuis longtemps.

Dans le même ordre d'études, M. Chauveau a fait valoir les recherches de M. Lucet touchant une maladie qui affecte les mamelles de la vache. Quant à l'hématurie des bêtes bovines, M. Chauveau a beaucoup loué M. Detroye d'avoir établi que la maladie était causée par un microbe pathogène, qu'elle était infectieuse et que le mieux était de signaler les animaux et de les réserver pour la boucherie (1). L'une de ces maladies, la mammite chronique des vaches, causée par un microbe infectieux spécial, avait été soigneusement étudiée par MM. Nocard et Mollereau. M. Lucet a étudié les mammites aiguës. Il a trouvé, décrit et cultivé les microbes qui les provoquent et indiqué le traitement le plus rationnel. Ce travail constitue un progrès sérieux, a dit M. Chauveau en demandant pour M. Lucet une médaille d'or (2).

A côté des maladies causées par des microbes, vient prendre place la série des maladies parasitaires et non microbiennes. C'est le sujet qu'a traité avec talent M. Neumann, professeur à l'Ecole vétérinaire de Toulouse. M. Trasbot a disserté sur cet ouvrage et nous a convaincus que nous n'avions rien de mieux à faire que

(1) Bulletin, oct. 1891, p. 610.

(2) Mémoires, t. CXXXV. Rapport de M. Chauveau, p. 119.

de nous associer M. Neumann comme membre correspondant.

Tout ce qui touche à l'alimentation relève du programme que nos traditions et l'opinion publique nous ont successivement imposé et c'est ainsi que le développement et la conservation du gibier de terre et d'eau ont été souvent l'objet des communications de vos Sections d'économie des animaux, d'histoire naturelle agricole et d'économie rurale.

Le mouvement en faveur de la pisciculture et de son enseignement ne paraît pas près de s'arrêter. Tous les ans, la Société nationale d'agriculture décerne quelques récompenses aux zélés protecteurs de la pisciculture en France. Cette année, nous avons le plaisir de récompenser les efforts de M. Fleurot, qui a fait de grands repeuplements dans les Vosges et de M. Daguin, qui nous a fait connaître les travaux de pisciculture dans la Haute-Marne. Malheureusement, ces efforts sont isolés et ne fournissent pas, comme nous le souhaiterions, un secours à l'alimentation publique. On a beau faire des lois de police en France ou expédier des instructions scientifiques, elles sont rarement observées. La pisciculture ne peut tenir contre la corruption des eaux entretenue par les établissements industriels et contre la pratique du braconnage protégé par la complicité de tout le monde. Le Parlementa pris récemment, à l'égard de la nomination des gardes particuliers, une mesure qui n'a point été goûtée par les propriétaires et elle ne peut pas l'être par ceux qui s'intéressent au développement du gibier de terre ou d'eau.

Ce n'est pas pour décourager nos dévoués confrères que nous tenons ce langage inspiré par les faits, mais au contraire pour relever l'intérêt de leurs vaillantes entreprises et de leurs généreuses recherches.

Tout d'abord, quoique ladate en soit déjà bien ancienne, à la conférence de M. de Lacaze-Duthiers sur les expériences d'ostréiculture conduites au laboratoire de Roscoff, tous les honneurs. Notre confrère nous a prouvé, avec pièces vivantes à l'appui, que les huîtres élevées dans un vivier s'y reproduisent. Ce nous est une occasion de relever l'importance croissante qu'ont prise, sous la haute direction de M. de Lacaze-Duthiers, les établissements zoologiques de Banyuls-sur-Mer et de Roscofï, et pour nous féliciter de l'union intime des deux stations sœurs de la Manche et de la Méditerranée (1).

Notre confrère, M. Chabot-Karlen n'a pas cessé de nous faire de piquantes communications. Dans l'une, il précise les renseignements qu'il nous avait déjà fournis sur la présence delà morue près des côtes du Sahara (2). Dans une autre, il nous montre M. Guillard, notre lauréat de l'année dernière, à la recherche de la sardine qu'il trouve au large, selon ses prévisions, dans des eaux d'une température de 12 degrés (3). Dans une troisième, il nous fait connaître l'emploi utile de la chaux sur les fonds huîtriers en vue de la destruction des pholades. La chaux serait la fumure des fonds huîtriers (4).

La pisciculture en eaux douces vous a valu le récit des expériences poursuivies par notre confrère, M. de Monicault, dans les étangs de laDombes. Il s'agissait d'établir

(1) Bulletin, juillet 1891, p. 571.

(2) Bulletin, janvier 1892, p. 28.

(3) Bulletin, novembre 1891, p. 658.

(4) Bulletin, décembre 1891, p. 707.

que, dans des eaux d'une température élevée, les alevins de truite peuvent vivre et prospérer grâce à une alimentation riche et abondante, que fournissent l'ensemencement et la multiplication des insectes faits par M. Lugrin. Les résultats déjà obtenus par M. de Monicault, sur de grandes surfaces, sont très encourageants (1).

La question de la conservation du gibier, du droit de pêche ou de chasse, des rapports entre les propriétaires et l'administration, est certainement une de celles qui soulèvent, dans nos campagnes, le plus de passions et excitent dans notre Compagnie le plus d'intérêt. Notre confrère, M. Clavé, a renouvelé cette année-ci le débat solennel que notre Société avait engage en 1873. Une discussion fort éloquente a été soutenue par MM. de Haut, Josseau et Clavé; la Société s'est ralliée aux conclusions de son rapporteur, M. de Haut, conclusions qui tendaient au maintien de la loi actuelle sur la chasse, mais à son observation rigoureuse, au double point de vue de l'intérêt agricole et de la conservation du gibier (2).

Cette discussion a mis en lumière la nécessité pressante de protéger les petits oiseaux. Ce sujet a été traité au Congrès international de la Haye et il a paru réunir tous les suffrages. En France, savants ou cultivateurs, tous ceux qui travaillent à lutter contre les invasions de certains insectes, déplorent la destruction de ces utiles auxiliairesdel'agriculture. Notre confrère, M. Parandier, ne s'est pas borné à faire des vœux. Il a étudié dans le détail les moyens de protéger les petits oiseaux et je

(1) Bulletin, décembre 1891, p. 658.

(3) Bulletin, octobre 1891, p. G3G et mai 1892, p. 299.

m'associe personnellement aux conclusions très pratiques de son travail.

Longtemps les forêts ont été l'œuvre de la nature avant de devenir l'ouvrage de l'homme. Elles n'ont pas seulement été modifiées au point de vue de la surface et de l'emplacement, mais elles l'ont été au point de vue de l'aspect et de la constitution. On s'est occupé d'elles, tantôt pour les détruire, tantôt pour les reconstituer. On cherche péniblement à rétablir ce qu'il eût été si facile de conserver.

Ce n'est pas seulement en France, c'est dans l'Europe entière que gouvernements et particuliers ont rivalisé d'imprévoyance en gaspillant les richesses forestières. L'Espagne, le Portugal, l'Italie, la Suisse, la Russie, l'Angleterre elle-même, regrettent et s'inquiètent. Seule, l'Allemagne a conservé ses forêts en hautes futaies qu'elle traite par la méthode des éclaircies et des réensemencements naturels. La France possède, disent les statistiques, 8,785,000 hectares. C'est une grande étendue. Nos savants professent aussi bien qu'en Allemagne la sylviculture, cet art nouveau de planter et d'entretenir. Nos forêts nous donnent encore une provision suffisante de combustible, mais les chênes séculaires, les grands hêtres, les beaux sapins sont tombés ou tombent sous la cognée. Nous payons à la Suède, à la Norvège, à l'Amérique, pour nos bois de constructions, un tribut annuel de 80 millions et ce tribut ne cessera de s'accroître. Le moment n'est-il pas bien choisi de pousser en avant l'œuvre réparatrice que nos con-

frères, nos maîtres en sylviculture ont si bien commencée et de demander aux pouvoirs publics le secours nécessaire de leur puissante protection?

Quant à nous, la conquête des terrains pauvres et incultes nous a paru toujours un devoir patriotique.

Notre Compagnie a toujours suivi avec la même faveur ces études et ces travaux. Brémontier fut des nôtres et nos devanciers l'ont soutenu de leurs encouragements. Nous avons tenu la même conduite à l'égard de M. Chambrelent toutes les fois qu'il nous a parlé des dunes de la Gascogne et des déserts de la Camargue. Récemment, il nous a montré les forêts des Landes menacées par les incendies ou par les défrichements. La Section de sylviculture et, bientôt après, notre Compagnie sont entrées dans ses craintes et ont répondu à ses vœux (1). Après une discussion approfondie, la Société a résolu d'appeler l'attention de M. le ministre de l'Agriculture sur les dangers dont la stabilité des dunes de Gascogne pourrait être menacée.

Peut-être suis-je encore sous l'impression du voyage que ma notice sur Boitel vient de me faire faire à travers les régions incultes et les terrains pauvres, les Landes et la Sologne, la Corse et l'Algérie; mais la conquête de ces régions et de ces terrains, leur mise en valeur par l'agriculture et surtout la sylviculture, me paraît une des œuvres les plus dignes d'entraîner les pouvoirs publics et de séduire les hommes de bonne volonté.

C'est en étudiant l'œuvre pratique de notre regretté confrère que j'ai eu l'occasion d'étudier ces questions et le plaisir de me rencontrer en conformité de vues

(1) Bulletin, octobre 1891, p. 623; Bulletik,. avril 1892, p. 230; Bulletin, mai 1892, p. 279.

avec notre nouveau correspondant et ancien lauréat, M. le comte de Dienne, dans son mémoire sur les marais de la Corse (1). C'est ainsi que j'ai reconnu la portée des recherches de M. Vilbouchevitch sur les plantes utiles qu'on pourrait cultiver en terrains salés, recherches que la Société nationale d'agriculture de France se fait un devoir de centraliser et de publier (2).

J'arrive aux travaux sur la sylviculture proprement dite. Comme en viticulture, les façons culturales, le mode de taille et d'exploitation, ont la plus grande importance. Notre confrère, M. le comte des Cars, continue à défendre avec la même confiance et à appliquer avec le même succès son système d'élagage des arbres en forêt. Ce système fait toujours des prosélytes, mais il soulève des problèmes délicats de physiologie végétale et ne peut être jugé qu'après une très longue expérience.

Il en est de même de la communication de notre nouvel associé, M. Mer, touchant l'influence des décortications annulaires sur la qualité du bois de chêne (3). C'est la reprise des expériences faites par Bu ff on en 1735. Il s'agit de savoir si le maintien sur pied, pendant deux ou trois ans, d'un chêne écorcé sur six ou huit mètres de haut, a pour effet de transformer l'aubier en bois parfait. M. Mer ne donne pas encore de conclusions définitives.

Les divers modes d'exploitation ont également des partisans et des adversaires déterminés. Notre Compagnie n'a pas pu toujours conserver l'apparente indifférence qu'observent les sociétés savantes en matière d'opinions

(1) Mémoires, t. CXXXIV, p. 607.

(2i Mémoires, t. GXXXIV, p. 653.

(3) Mémoires, t. CXXXIV, p. 557.

±'s6 L ANNÉE AGRICOLE 1891-1892.

scientifiques. Propriétaire du domaine forestier que lui a légué M. Delamarre, à Harcourt, dans l'Eure, il lui a fallu prendre parti et, sur les conseils de ses membres de la Section de sylviculture et surtout de mon ancien et cher collaborateur M. Bouquet de la Grye, elle s'est résolue à appliquer la méthode de contrôle dont M Gurnaud est l'auteur. A cette occasion et pour répondre à diverses sollicitations, j'ai tenu à me rendre compte de ce qui avait été fait à Harcourt pour rester fidèle aux vœux de M. Delamarre, et une note spéciale vous mettra en mesure de juger la nature de nos efforts et nos espérances.

La mécanique agricole continue à pénétrer dans la pratique. Ses progrès résultent surtout des relations qui s'établissent entre les constructeurs et les acheteurs. Les appareils nouveaux se font connaître seulement dans les concours et, à cet égard, le concours général de Paris est le premier concoursde France. M. Liébautnous a lu une étude très sérieuse de M. Kingelmann signalant un grand nombre de perfectionnements importants; mais, depuis les essanveuses que nous avons vues pour la première fois, il y a deux ans, nos constructeurs ne nous ont donné aucune nouvelle machine agricole proprement dite. Toutefois, reconnaissons l'intérêt que présentent les tentatives de MM. Boulet et Bajac pour mettre à portée de la moyenne culture le labourage à vapeur. Les constructeurs français paraissent aujourd'hui maîtres dans la fabrication des machines et instruments de labour J'entends affirmer que notre indus-

trie ne redoute aucune comparaison, même pour la préparation superficielle du sol, où triomphaient autrefois les constructeurs anglais.

11 faut remarquer que les cultivateurs eux-mêmes commandent les perfectionnements qu'il convient d'apporter à leurs instruments. Les concours spéciaux ont une grande influence sur la propagation des bonnes machines dont la construction devient de plus en plus parfaite, grâce à la concurrence incessante qui se fait en plein jour et en plein champ. Néanmoins, les concours régionaux n'ont pas cessé d'être un des meilleurs moyens pour faire pénétrer dans les campagnes la connaissance des bonnes machines agricoles. C'est une nouvelle raison pour que nous exprimions le désir de voir maintenir intacte l'institution des concours régionaux.

Remercions la Société des agriculteurs de France d'avoir su mettre à la disposition des inventeurs assez de belle ramie verte pour expérimenter publiquement leurs appareils à décortication. Le concours a eu lieu à Gennevilliers, en septembre, sous la présidence de notre confrère, M. Henri Muret, et c'est notre confrère, M. Tresca, qui en a été le rapporteur. On n'a pas encore trouvé une machine pouvant rapidement, c'està-dire pratiquement et économiquement, décortiquer la ramie. Celte machine est pourtant le point de départ nécessaire d'une belle industrie.

En commençant le compte rendu de vos travaux, je vous disais que l'année 1891-1892 avait plutôt un caractère économique qu'un caractère agricole, et cependant

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c'est de votre Section d'économie, de législation et de statistique que je vous parlerai le moins. D'une part, c'est le Parlement et non pas notre Société qui a été le théâtre des discussions et des résolutions mémorables auxquelles j'ai fait allusion; de l'autre, les travaux de toutes nos sections peuvent être aisément notés, analysés et classés, tandis que les études économiques auxquelles se sont livrés particulièrement nos confrères, MM. Levasseur et deLuçay, ont besoin d'être lues et méditées. Tous deux sont infatigables : l'un dans le domaine de la législation et de l'administration, l'autre dans le domaine de l'économie politique et de l'histoire. Nous les remercions l'un et l'autre de leur active collaboration. Je note en passant les communications de M. de Luçay touchant les contributions de la France à cent ans de distance (1789-1889), la réforme de l'impôt des boissons et l'impôt sur les propriétés bâties; l'étude de M. Levasseur sur les récoltes en Russie et sur le mouvement de la population ; Mais je m'arrête pour admirer le magnifique ouvrage sur la population, auquel M. Levasseur a consacré tant d'efforts et d'années et qui restera un monument de l'économie politique contemporaine.

Sur deux points de législation vous avez porté vos études : la chasse et le crédit agricole. De la loi sur la chasse je n'ai rien à dire, puisque vous avez seulement demandé que la loi actuelle soit appliquée plus rigoureusement. Mais du crédit agricole, au contraire, je ne puis me dispenser de parler, pour louer deux de nos confrères auxquels nous portons autant d'estime que d'affection. La nouvelle loi qui se prépare sur le crédit agricole suit la direction de l'opinion publique. Il est impossible de ne pas reconnaître l'influence que l'établissement

du suffrage universel a exercée sur l'esprit d'association. L'Empire voit naître l'institution nationale de la Société des agriculteurs de France; la République voit naître l'institution populaire des syndicats. Comment aurionsnous été insensibles à la pensée d'encourager la mutualité dans ses applications aux hommes et aux choses de l'agriculture? et comment n'aurions-nous pas été touchés par l'accord qui s'est établi entre nos confrères, MM. Josseau etMéline, dans l'examen du nouveau projet de loi sur le crédit agricole (1)? C'est, en effet, vers la mutualité et la libre association, que nous devons conduire nos efforts et nos espérances. C'est pour marquer la direction présente de vos esprits, que nous couronnons aujourd'hui même le Syndicat agricole de Poligny, qui est devenu un exemple.

A peine ai-je le droit de parler du Parlement, où notre confrère ,M. Méline, a livré et gagné de si grandes batailles ! Ses amis reconnaissants ont célébré sa victoire dans un banquet que présidait M. Josseau. Ce banquet a été le couronnement de cette grande campagne parlementaire qui a placé devant la douane, et sur le même rang, l'agriculture et l'industrie.

Mes chers confrères, chaque année, notre séance publique a sa note particulière. Cette année s'est écoulée paisiblement, mais tristement. Elle a été coupée par des deuils cruels et répétés. Rendre hommage encore une fois aux noms et aux œuvres d'Alphand, de Hardy, de Baudrillart, de Raoùl-Duval, de Quatrefages, de d'Ha-

(1) Bulletin, mai 1892, p. 309.

vrincourt, de Jacquemart, c'est remplir un pénible devoir que vous voudrez partager avec moi. Notre Compagnie, en leur donnant des successeurs, a trouvé de grandes consolations et personne ne s'étonnera que, parmi nos nouveaux confrères, je salue, avec l'émotion des anciens souvenirs, les noms illustres et chers de Becquerel et de Milne-Edwaids. Ce renouvellement de la Société, qui a occupé une partie notable de nos séances, suffirait pour imprimer à mon compte rendu un pieux caractère; mais voici qu'en même temps la fortune groupe, parla distribution de nos récompenses, les noms de nos bienfaiteurs. On dirait qu'ils rentrent en séance pour reprendre une vie commune. C'est pour la première fois que nous décernons le prix Adolphe Dailly et je suis personnellement bien reconnaissant à la Section de grande culture des honneurs qu'elle a su rendre à cette chère mémoire.

C'est la huitième fois que le prix Béhague est décerné, et la Section d'économie des animaux n'a rien négligé pour remplir les vœux de celui que Chevreul appela : le maréchal de l'agriculture française.

Enfin, je vais vous lire une notice sur Amédée Boitel. Cette notice vous apprendra tout ce qu'a fait notre regretté confrère pour la Société nationale d'agriculture, l'Institut agronomique et l'Ecole de Grignon. Notre Compagnie n'est pas seulement une compagnie de savants et de praticiens : elle est surtout une famille, où les sentiments du cœur soutiennent la communauté des travaux et unissent des hommes distingués dans les liens étroits d'une affectueuse confraternité.

NOTICE

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