‹ Mélanges scientifiques et littérairesChapitre 17 sur 33 · AMEDEE BOITEL · texte numérisé non relu

AMEDEE BOITEL

Luc dans la séance publique du G juillet 1892.

Boitel naquit et fut élevé dans les champs. Jusqu'à l'âge de quatorze ans, il vécut de la vie de son père, cultivateur à Villers-Saint-Christophe, dans le département de l'Aisne. L'enfant voulait tout comprendre. Le jeune homme voulut tout savoir. La ferme ne lui suffisait plus. Il part. En quelques années d'études, il regagne le temps perdu. Jl enlève le baccalauréat es lettres et le baccalauréat es sciences. Il est trop distingué pour ne pas séduire ses maîtres. On veut l'enrôler dans l'instruction publique et il se laisse nommer professeur àDinan; mais aussitôt il se repent et revient à l'agriculture.

La Société d'encouragement avait fondé une bourse à l'Institut agronomique de Grignon. Le concours est ouvert. Boitel se jette dans les épreuves qu'il subit victorieusement. Philippar, notre ancien confrère, est juge et rapporteur du concours. Il déclare au nom du Comité

I) Membre titulaire le 7 mars 1883. —Décédé le 19 juillet 1889.

d'agriculture que « Boitel a été interrogé pendant un.e heure et demie et qu'en tout point le candidat est un sujet remarquable (1) ».

Les trois années que Boitel passe à Grignon emportent sa destinée ; le récit de sa vie tout entière en est le témoignage. Philippar, dont le cœur excellent s'ouvrait à toutes les bonnes volontés comme à tous les mérites, se fait un devoir de prendre Boitel sous sa protection et un plaisir d'entretenir la Société d'encouragement des succès de son boursier. Une nouvelle machine à battre est établie, sur une des fermes de la Société de Grignon, et Philippar de dire avec joie qu' « un des premiers élèves de Grignon, M. Boitel, par l'effet d'une intelligence toute spéciale, a fait subir à la machine de M. Mottez d'heureuses modiiications. Votre commission se plaît à citer M. Boitel, parce qu'elle lui prédit un très grand avenir (2). » Boitel sort le premier de l'école de Grignon en 1845. Au premier élève de Grignon, le comice agricole de Seine-et-Oise décerne une médaille d'or.

Un voyage paraissait à Philippar le meilleur moyen de compléter une éducation agronomique. Comment ne pas suivre un si bon conseil? Quelques mois après, le maître, devant la Société d'encouragement, louait un mémoire de son élève : Excursions agricoles dans l 'Aisne , dans le Nord et dans le Pas-de-Calais. Ce n'était pourtant pas dans la région où tout enfant il avait appris à aimer l'agriculture, que la fortune devait entraîner Boitel. Consulté sur l'acquisition d'un vaste domaine situé près de Bayonne, Philippar répond à un banquier de

(1) Bulletin de la Société d' encouragement, 1843, p. 517.

(2) Bulletin delà Société d'encouragement, 1845, p. 299.

Paris : « Tant vaut l'homme, tant vaut la terre, » et c'est ainsi qu'il fait donner à Boitel la mission de créer, dans le marais d'Orx, une grande exploitation agricole.

Suivons Boitel à l'extrémité de la France et sur les bords de l'Océan. La terre des Landes est battue par le flot des vagues et le tourbillon des sables. Une chaîne de monticules verdoyants s'élève comme un rempart pour lutter contre les empiétements de la mer : ce sont les dunes. Derrière ces monticules, s'étend, depuis Bayonne jusqu'à Arcachon, une succession d'étangs et de marais qui forme, parallèlement à l'Océan, une ligne d'eau courante ou stagnante. Le marais d'Orx commence la chaîne de ces marais près de Bayonne et de l'Adour. Il est traversé par le ruisseau du Boudigan et par d'autres affluents qui laissent sur leurs rives de vastes terrains capables d'être assainis et cultivés. Quelques hameaux garnissent le revers des dunes qui séparent le marais de la mer. Les misérables habitants de ces misérables hameaux cultivent un peu de maïs, un peu de seigle. Ils envoient leurs bestiaux paître dans les marécages. Ils végètent; mais ils se soutiennent par la concorde et se* prêtent secours pour lutter contre toutes les difficultés de la vie.

Voilà le pays où Boitel est appelé ou condamné à travailler pendant trois ans. Notre jeune directeur n'hésite pas à procéder scientifiquement. Par des sondages et par des analyses chimiques, il reconnaît la nature des formations tourbeuses et vaseuses qu'il doit conquérir. Puis il étudie les végétaux, comme il a étudié le sol. Il détermine l'influence des végétaux marécageux qui, par leurs détritus, sont appelés à former et à élever

les terrains couverts par les eaux, et l'utilité relative des autres végétaux, qui doivent fournir à l'alimentation du bétail dans les terrains découverts. Il note les espèces qu'il convient de conserver précieusement pour améliorer le pâturage, le Carex cœspitosa, le Poatriclalis et le Lathyrus palustris, par exemple. En un mot, il parvient à se rendre un compte exact, par des études géologiques et botaniques, de tous les éléments qui serviront de base à l'aménagement de son exploitation. « Je sens, écrivait-il à cette époque, combien les applications de la science à la recherche des solutions agricoles ont d'intérêt et d'utilité; mais je sens aussi combien il est difficile de s'emparer de la nature pour la transformer. » Ne vous semble-t-il pas que ce jeune homme agit et parle en homme, et que, dès ses débuts, l'élève se pose en maitre avisé et résolu ?

Un autre trait de son caractère mérite d'être noté : « Que de fois, écrivait un témoin oculaire, ne l'avonsnous pas vu, dans cette campagne des marais d'Orx, consultant les paysans grossiers et ahuris sur les raisons de leur culture quand ils en avaient; puis, peu à peu les contredisant, les ramenant par la douceur à changer leur habitudes! Comme il était heureux de leur faire des cours de pratique agricole, pour leur expliquer ce qu'il commandait et surtout pour leur annoncer ce que ses instructions devaient produire! » En effet, dans les treize métairies, dont il était le régisseur ou plutôt l'inspecteur perpétuel, on vit croître des récoltes inattendues de maïs, de turneps, et même de betteraves, et les paysans qui travaillaient sous ses ordres tombèrent dans la stupéfaction et les propriétaires dans l'admiration. Cependant, Boitel avait bien senti et il ne

cessa de répéter, que « sur ce branlant marais » l'élevage du bétail et non l'agriculture devait être le fondement d'une exploitation sérieuse.

De l'état de son esprit, de sa méthode de travail, de ses succès de culture, Boitel nous a laissé de précieux témoignages. L'économie rurale des Landes lui fournit le sujet de plusieurs mémoires que Philippar présenta à noire Compagnie. La Flore des marais des Landes et la notice bien connue sur la culture du Pin maritime, sur les procédés pour en extraire la résine, sur les industries que la résine alimente, comptent parmi les meilleures éludes de son temps (1).

Trois années passées solitairement k cultiver le marais d'Orx, à parcourir les landes ou les dunes, finissaient par devenir un lourd sacrifice. Boitel rêvait l'occasion de revenir et de pousser sa carrière dans l'enseignement ou tout au moins dans l'agriculture du Nord. La Révolution de 1848 lui fournit cette occasion et termina son exil. L'Institut agronomique, consacré par la loi du 3 octobre 1848, fut installé par le décret du 2(J décembre de la même année, à Versailles, dans les trois fermes de la Ménagerie, de Satory et de Gallie. L'enseignement ne devait être organisé qu'un an plus tard, en décembre 1849. Sans hésiter, Boitel résigne ses fonctions et se prépare au concours ouvert pour la chaire de professeur d'agriculture. 11 fallait lutter contre Moll, qui, quatre ans auparavant, lui avait fait donner le premier rang dans les examens de Grignon. Les chances paraissaient bien incertaines. Le succès fut complet.

(1) Mise en valeur des terres pauvres, par le Pin maritime, par Amédée Boitel. Paris, 1857. Cette édition comprend la notice sur la culture des dunes du cap Breton et la notice sur la flore des marais du département des Landes.

Grâce à l'excellence de sa méthode de discussion et à la fécondité de ses observations personnelles, il étonna ses juges, éclairant et confirmant les règles posées par Schwerz pour les cultures du Nord et par Gaspaiïn pour les cultures du Midi. Il était déjà supérieur, non seulement par ce qu'il avait lu et appris, mais par ce qu'il avait vu et constaté. Duchartre, Becquerel, Wurtz, Ville, Barré de Saint-Venant, de Lavergne, Baudement, Tassy, Le coûteux, Doyère, formèrent, avec Boitel, le premier personnel de la nouvelle institution.

Le jeune professeur d'agriculture se livra tout entier à son enseignement, avec cette activité raisonnée et méthodique qui régla tous les actes de sa vie administrative et scientifique. Comme l'Institut agronomique devait « être l'école d'application de l'agriculture », selon le mot de Gasparin, on avait joint à la chaire d'agriculture proprement dite un champ d'expériences de 20 hectares, où les élèves devaient se livrer à des opérations de culture et exécuter les expériences indiquées par le professeur; Pour le seconder, Boitel appela son ancien camarade de Grignon, Londet. Comme répétiteur, Londetne devait pas seulement faire répéter les élèves, mais faire, avec le professeur, des conférences et des expériences. Ces expériences, qui portèrent, en 1851, sur la culture de la pomme de terre et de la betterave et sur l'emploi de certains engrais, ont été décrites dans les Annales de l'Institut agronomique de Versailles, publiées en juin 1852.

Il est curieux d'ouvrir le Journal d agriculture pratique, dirigé à cette époque par Barrai. On y trouve, au mois de janvier 1852, un article sur l'Institut agronomique ou plutôt une critique de l'enseignement de Boitel, qui est

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bien piquante : « Les méthodes culturales, dit Barrai, sont bien enseignées, mais on affecte, sans le savoir,, pour la science, un dédain injuste qui donnerait, s'il était pris au sérieux, une très fausse direction aux idées des élèves. Il faut qu'on sache qu'une science d'observation et d'expérience ne consiste pas en autre chose qu'une sage coordination des faits. » Entre Barrai et Boitel, entre le publiciste et le professeur, éclatait, par ces simples mots, un différend sérieux. Sous cette accusation « de dédain de la science », se cachait non pas seulement une question de méthode et une question de doctrine, mais une rivalité de propagande et d'enseignement.

Si Boitel consacrait avec un dévouement absolu tout son temps à tous ses élèves, il n'en avait pas moins fondé, avec Londet, une publication intéressante : le Recueilencyclopédique d'agriculture. CeBecueil, qui date de 1851, avait pour but de grouper, dans une collaboration commune, les élèves des trois Instituts agronomiques de Grignon, de la Saulsaie, de Grandjouan, et de soutenir, comme le disait Londet, « cette bonne vieille agriculture d'observation, telle que l'enseignaient Thaër, Schwerz, Mathieu de Dombasle et tant d'autres excellents praticiens ». On comprend que l'esprit positif et les fermes allures de cette revue n'étaient pas faits pour plaire au journal de Barrai et de Bixio, qui commençait à afficher la prétention de faire progresser l'agriculture parles théories nouvelles et les expériences scientifiques. De part et d'autre, on échangea des traits assez vifs, et Londet ne craignit pas d'écrire : « Le journalisme n'est trop souvent qu'une œuvre de spéculation et de charlatanisme. Le petit calendrier de Dombasle vaut plus, en

agriculture, que tous les énormes volumes de la Maison rustique qui ont paru jusqu'à nos jours. » Ces engagements de polémique méritent d'être relevés; ils marquent très vivement la situation des deux écoles qui se partagèrent, vers 1852, le monde agricole. Boitel, à cette époque, représentait l'esprit des vrais cultivateurs et toujours il sera le solide champion de ceux qui, pour s'enrichir sûrement, étudient et travaillent la terre suivant les circonstances, les sols et les climats.

Il faut insister, car le moment est venu de montrer Boitel tel qu'il est et de le laisser dire ce qu'il pense; il ne changera plus, soyez-en sur : il restera fidèlement l'homme fait de sa laborieuse jeunesse. « L'agriculture, a-t-il écrit à cette époque, dans le Recueil encyclopédique (1), l'agriculture s'apprend dans les écoles et dans certaines exploitations particulières : nous entendons l'agriculture complète et raisonnée. Le fils d'un cultivateur qui, dès son enfance, s'est trouvé en contact avec tous les objets de l'agriculture, aura toujours un immense avantage sur l'habitant des villes qui n'a pas joint à la vie de l'école la vie des champs. S'il ne s'agit que d'une agriculture locale, il suffira de faire un bon stage chez un habile praticien qui a la réputation de bien marcher. A force d'apprendre à bien administrer une exploitation rurale, c'est-à-dire à gagner de l'argent, un bon administrateur réussira mieux qu'un savant agronome qui ne saurait pas bien administrer.

« L'administrateur qui manque d'instruction peut arriver à faire de bonnes affaires; il est entendu que l'administrateur instruit en fait encore de meilleures. Avec

(1) Recueil encyclopédi'/ue, t. HT, p. 289. Marche à suivre pour bien apprendre l'agriculture.

une bonne éducation, on peut échouer, si l'on n'a pas un jugement sain qui serve de guide dans l'application. Pour une imagination vive, une tête ardente, l'instruction agricole fait naître des illusions et conduit souvent à laperte. C'est la connaissance approfondie de la localité qu'on cultive qui fait la force d'un cultivateur.

« Un bon élève, à la sortie de l'école, sait produire des végétaux et des animaux; mais, en agriculture, il ne faut pas seulement produire, mais produire à bon marché. Il s'agit de reconnaître, dans la localité où siège l'exploitation, ce qui se vend le mieux et ce qui rapporte le plus de bénéfices. » Quelle peinture heureuse que ce petit traité et comme il justifie bien cette épigraphe du Recueil encyclopédique : « La meilleure agriculture est celle qui enrichit le cultivateur. »

En quelques mots, Boitel a tracé son portrait. Son idéal, ou l'idéal du bon cultivateur, ce n'est pas le progrès de l'agriculture par des expériences plus ou moins scientifiques, car, à son avis, elles sont plus ou moins aléatoires : c'est la conquête d'un bénéfice encaissé par un enchaînement raisonné d'utiles combinaisons. Un bon cultivateur est tenu de gagner de l'argent, Pour lui, l'agriculture ne doit pas être seulement un laboratoire de physique et de chimie, mais un fonds d'industrie et de commerce. Boitel n'invente pas : il applique. Il ne veut rien hasarder : il sait compter et place sur le même rang l'art de produire et l'art d'acheter ou de vendre. Vous l'avez reconnu ; c'est le fils du cultivateur de Villers-Saint- Christophe qui apparaît, qui s'affirme. C'est lui qui dirigera le professeur et l'inspecteur général. Il portera sa méthode dans ses actions, son caractère dans ses doctrines, son esprit dans sa conduite.

Quelques jours après le coup d'État du 2 décembre 1 852, l'Institut agronomique fut supprimé. Avec l'Institut, le Recueil encyclopédique de Boitel et deLondet disparut et alla se fondre dans cette vieille collection des Annales de l'agriculture française, qu'avait fondée Tessier, en 1803, et qui s'imprimait chez Mme Bouchard-IIuzard. Londet prit la direction des Annales et promit à ses lecteurs la collaboration de Boitel; mais la fortune, qui souriait depuis longtemps à Boitel, l'entraîna dans la vie active et on dit même qu'il aurait pu la saisir avant qu'elle ne prît les allures d'une brillante compensation. Le professeur de l'ancien Institut agronomique fut nommé, en octobre 1853, inspecteur général de l'agriculture. Il avait 32 ans.

C'est une destinée commune à tous les fonctionnaires de laisser les meilleurs jours de leur vie dans les devoirs obscurs de leur carrière.

Personne ne peut me demander d'entrer à la suite de Boitel dans les secrets de l'administration, d'apprécier le rôle qu'a pu jouer ou de deviner les rapports qu'a rédigés, pendant vingt-sept ans, un inspecteur général de l'agriculture. Si j'ouvre les journaux agricoles, je vois Boitel organiser des concours régionaux, les présider, prononcer des discours et porter des toasts, avec tous les talents de sa fonction. Si je parcours les revues scientifiques, j'apprends, par des communications et des petits mémoires, qu'il reçut des missions officielles et fit de nombreux voyages en Suisse, en Angleterre, en Belgique, en Allemagne, en Algérie. Si je recueille l'avis de ses anciens collaborateurs, j'entends louer le zèle qu'il

déploya pour développer renseignement agricole et pour organiser le service des professeurs d'agriculture. Voilà tout ce que le public et nous-mêmes sommes autorisés à savoir. Heureusement, Boitel ne fut pas seulement inspecteur général de l'agriculture : il fut détaché au ministère de l'Intérieur pour diriger les travaux agricoles des établissements pénitentiaires et c'est ici que nous allons, sans indiscrétion, le retrouver, le reprendre et le suivre dans les péripéties d'une laborieuse carrière.

La mise en culture de terrains abandonnés, la transformation des Landes, de la Sologne, de la Corse, comptent parmi ses plus beaux états de service et donnent un caractère original au cours de sa vie Sa campagne dans le maraisd'Orx avait préparé les études sur les marais de la Sèvre-Niortaise, les marais de l'Ouest, les polders de la Bretagne, et ces études l'entraînèrent dans la Sologne avant que la vieille Sologne eût été condamnée à disparaître sur l'initiative du gouvernement de Napoléon III et sur les réquisitoires scientifiques d'un grand nombre de nos confrères.

Dans son volume sur les Herbages et prairies naturelles, Boitel dit : « Rien n'est plus intéressant que cette petite région, partagée par tiers entre les départements du Cher, du Loiret et du Loir-et-Cher. Ces trois tiers d'un département forment une île dessinée par les contours de la Loire et du Cher, Il est probable que jadis ces deux cours d'eau faisaient partie du même lac dont les atterrissements ont constitué la Sologne actuelle. Malheureusement, ces terrains ne sont pas un mélange intime d'argile et de sable siliceux, et sous le sol, à différentes profondeurs, courent des couches argileuses dont l'imperméabilité est un obstacle au succès des cul-

lures el au développement des essences forestières (1). » Fallait-il désespérer de la vieille Sologne, de la Sologne des sables, des terres légères, des landes, des étangs, des propriétés immenses, des populations clairsemées et décimées par la fièvre, des assolements sans fourrage et des bestiaux sans autre nourriture que le pâturage dans les bruyères, les bois et les marécages? Boitel répond que la Sologne a été calomniée par ceux qui n'ont pas voulu l'étudier et la comprendre. Il affirme qu'on peut sauver ce désert de 400,000 hectares, placé au cœur de la France, à quarante lieues de Paris.

Aussi, dans le Recueil encyclopédique, sous le titre de : Conseils adressés à un propriétaire qui se propose d'exploiter un vaste domaine en Sologne (2), Boitel disait, à la date de 18o2 : « Ne vous acharnez pas à tenter de l'agriculture partout et toujours, ne conservez les cultures que dans les terres de bonne nature ; tâchez d'améliorer par la marne et par la chaux, reboisez tous les terrains où vous verrez croître cette petite graminée gazonneuse qu'on appelle le grisou. Plantez, plantez au lieu de cultiver. »

Et, en effet, de toute part, vers 1860, un grand mouvement s'accomplit. On voit surgir des plantations de pins, de bouleaux et de chênes sur les terres sablonneuses. On recherche les terres arables sous les ajoncs et les bruyères qui couvrent les landes. On daigne consacrer à la culture des animaux plus vigoureux, des instruments plus puissants et des engrais mieux appropriés à la nature du sol. Il ne suffit pas d'employer la marne

(1) Herbages et prairies naturelles. Paris, Didot, 1885, p. 39.

(2) Recueil encyclopédique d'agriculture, publié par MM. Boitel et Londet. t. If, p. 4.

que fournit parfois aux cultivateurs la terre de la Sologne : il faut encore, dans ces sols de sable et d'argile, faire intervenir le calcaire, et Boitel négocie avec la Compagnie des chemins de fer d'Orléans une convention pour transporter à prix réduit le calcaire sur les terres du domaine impérial de Lamotte-Beuvron. Ainsi, la Sologne s'organise dans des divisions agricoles que commande la nature des choses. Sur les sables croîtront les bois et des récoltes dans les bonnes terres connues ou retrouvées; des prairies seront essayées sur le bord des cours d'eau à la place des étangs desséchés; enfin, une culture semi-pastorale s'établira au moyen de pâturages temporaires, pour aider l'industrie du bétail et notamment des moutons. Rappeler qu'il y a quarante ans, Boitel et Lecouteux, Vicaire et de Vibraye, Becquerel et Tisserand, tous nos confrères, apportèrent à la transformation de la Sologne le secours de leur expérience et de leur dévouement, c'est remplir un devoir, et ce devoir est un hommage que je rends à notre Compagnie.

L'œuvre agricole de Boitel en Corse s'offre à nos regards avec le même caractère, mais sous un aspect plus émouvant. Au moment même où le gouvernement s'occupait en France de la mise en valeur des lorrains insalubres, il était naturel qu'il fit étudier également l'état des vastes régions malsaines ou abandonnées qu'il possédait en Corse et spécialement la situation des pénitenciers agricoles. Chacun sait que la Corse comprend plusieurs régions superposées les unes aux autres sous des températures différentes. Au centre de l'île, s'élève un

massif ou plutôt un labyrinthe de montagnes entre-croisées, dont les cimes neigeuses, les flancs couverts de forêts de sapins, les vallées étroites et profondes, les verts pâturages et les torrents impétueux ont été souvent décrits et admirés par les voyageurs. Au-dessous et autour de ce massif descendent vers la mer des régions prêtes à récompenser généreusement les cultivateurs qui voudraient et sauraient leur donner travail et confiance.

Longtemps on s'est étonné du contraste qu'offrent les richesses naturelles du sol et la dégradation séculaire des cultures. Que dire du mépris des Corses pour leurs intérêts et leurs propriétés, de leur passion pour l'inaction et l'indépendance? N'abandonnent-ils pas les travaux agricoles aux plus pauvres, aux plus ignorants, à des colons qui sont eux-mêmes obligés de louer à grand prix des animaux de travail? N'abandonnent-ils pas les soins de la récolte à des Italiens, dits Lucquois, qui viennent chaque année louer leurs services de l'automne à l'été? Ceux qui ne peuvent pas louer des étrangers ne font pour eux que le nécessaire. On parle et on circule. Tout le monde veut des emplois et personne ne cherche du travail; on ne poursuit pas la fortune, on rêve le pouvoir. En jour, la Société d'agriculture de Sartène était consultée sur les causes qui éloignent la population de l'agriculture; elle répondit : « Indifférence pour l'instruction et ambition démesurée. » Mais le secret des mœurs originales et même sauvages de la Corse n'était-il pas dans cette absence de routes et de communications qui tenait dans un état de guerre ou d'isolement les localités et les familles, dans cette malaria qui, régnant quatre mois sur la zone maritime, enferme la population

avec elle-même dans un cercle fatal, la rejette dans le centre de l'île et s'oppose à l'exercice régulier des relations avec l'Italie et la France? La mal'aria, voilà l'ennemi. L'agriculture et les chemins de fer, voilà le salut. La mission de Boitel exigeait donc une étude générale et une conduite soutenue. Elle devait se heurter tout d'abord aux obstacles qu'offre aux progrès de l'agriculture le domaine de la mal'aria. Promptement, Boitel s'aperçut que les marais placés sur le bord de la mer devenaient des foyers d'infection, parce que toute communication avec la mer avait été comblée par cette chaîne d'ensablements qu'Elie de Beaumont appelait « le cordon littoral ». Sur ces marais desséchés par la chaleur du soleil s'élevaient à la fin du jour des vapeurs empestées, et ces vapeurs ne se dissipaient qu'au moment où les pluies venaient pour plusieurs mois recouvrir le sol d'une nouvelle nappe d'eau. Fallait-il espérer que les fonctionnaires français ou les propriétaires corses entreprendraient de vaincre le fléau sur le bord de la mer, par ces travaux d'assainissement général qui relèvent uniquement du gouvernement? Assurément non; mais, par la bêche et par la charrue, tout homme de courage et de volonté peut, dans l'intérieur des terres, attaquer la mal'aria, et par l'établissement des cultures et des plantations sur ces terrains que leur abandon rend insalubres, ou sur ces broussailles fourrées qu'on décore du nom de maquis, changer l'atmosphère, c'est-à-dire les conditions de la vie humaine. C'est l'exemple salutaire que Boitel allait donner aux Corses et aux Français.

La Corse possédait, en 1856, deux pénitenciers : Chiavari et Saint-Antoine, tous deux placés sur les bords

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du golfe d'Ajaccio ot tous deux dans des conditions d'insalubrité proverbiale. Si la ville d'Ajaccio échappe presque toujours à la malaria, c'est qu'elle est batlue parles tlots de la mer et que ses abords ont subi l'action préservatrice de la culture. L'établissement pénitentiaire de Chiavari ne se trouvait pas dans le voisinage immédiat de la mer, dont il était séparé par un mamelon; la campagne n'offrait pas cet aspect marécageux qui doit inspirer la défiance ou la terreur, et pourtant la mal'aria y régnait en souveraine. De grands maquis, par des enchevêtremenls de bruyère arborescente, de myrte, de lentisque et de genévrier, formaient des fourrés impénétrables où des matières organiques en décomposition fermentaient dans l'humidité chaude des mois d'été. Boitel commença par assurer au personnel du pénitencier un refuge sur les hauteurs de Gotti, puis il attaqua résolument à la pioche les maquis de Chiavari. Captant les sources qui coulaient de la montagne et s'arrêtaient çà et Là pour former des petits marécages, il les dirigea dans de grands réservoirs creusés à cet effet el, par un ingénieux système d'irrigation, créa des prairies naturelles où l'on récolta tout le foin nécessaire au service de l'exploitation. Enfin, avec une vigueur qui devait assurer sa réputation, il planta un vignoble de deux cents hectares sur les terrains voisins du pénitencier et sur les terrains défrichés du maquis.

Boitel avait trouvé la véritable voie. Dessécher les marais, rectifier les cours d'eau, abattre les maquis, ne suffisait pas pour chasser le mauvais air; il fallait travailler la terre, faire prédominer la vigne, le mûrier, l'amandier et toutes les cultures arbustives, lorsque le sol ou le climat ne se prêtait ni aux céréales, ni aux

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herbes fourragères; en un mot, il fallait combattre l'atmosphère parla viticulture et l'arboriculture aussi bien que par l'agriculture. Justice fut rendue à Boitelavec le temps. Il ne laissa pas seulement à Chiavari l'exemple et le modèle de grands travaux sur un domaine de 2,000 hectares : il améliora sérieusement l'état sanitaire du pays. La mal'aria avait été délogée, refoulée, vaincue.

Si nous avions voulu nous rendre, en 1856, de Chiavari à Ajaccio, nous aurions été, comme Boitel, obligés de faire quarante kilomètres à travers champs et maquis. Point de route, point de communication directes. Arrivés à Ajaccio, un chemin neuf nous conduit à la colonie de Saint-Antoine. Cette colonie de jeunes adultes occupait alors un domaine d'une étendue de 450 hectares. Le pénitencier était parfaitement insalubre, quoiqu'il fût placé sur les coteaux d'une petite vallée; mais cette vallée subissait le courant des vents qui soufflent sur des marais places à ses deux extrémités sur le bord de la mer. Boitel ouvrit d'abord une enquête administrative sous la présidence du préfet, puis il fit lui-même son enquête auprès des rares habitants de ces lieux solitaires. Sur le coteau sud de la vallée de Saint-Antoine, un berger lui dit « qu'il n'est pas étonnant qu'on meure de la fièvre à Saint-Antoine, en face de sa cabane, car la mort aime la froidure et l'ombre ». Un autre lui dit : « A la rigueur, votre habitation est suffisante pour des détenus, mais je non voudrais pas pour mon chien et mes enfants. » Au-dessus de Saint-Antoine, il découvre un petit plateau qu'on appelle Castellucccio, Une bergère y séjourne avec ses huit enfants; une source d'eau pure y coule en tout temps; la vue est magnifique, d'un

côté sur la mer et de l'autre sur les cimes neigeuses des montagnes. Le refuge est trouvé, et le refuge deviendra l'emplacement du pénitencier de Castelluccio. Quelques années après, la colonie de Saint-Antoine était transformée en un établissement horticole confié à des ouvriers libres, et l'exploitation agricole transportée à Castelluccio et réservée aux jeunes détenus.

L'économie de cette exploitation ne pouvait se développer dans le sens de la grande culture. A Castelluccio comme à Chiavari, le sol, le climat, la forte inclinaison des terrains défendaient de consacrer de vastes étendues aux céréales et aux plantes fourragères et stimulaient la production de la viande et l'entretien du gros bétail. Boitel tourne donc ses cultures vers les légumes, l'orge, la luzerne ; il entretient peu de vaches et place l'espoir de ses profits dans des troupeaux de moutons. Il s'occupe spécialement du versant des montagnes sur lequel il installe, dans une bonne exposition, trente hectares de vigne et des pépinières d'amandiers et de mûriers. Le mûrier, surtout, réussit à merveille, et Boite! écrit, en 1869, de Castelluccio, et plus tard de Casabianda : « La sériciculture est la spéculation de l'avenir, comme la viticulture doit être la spéculation du présent. »

Transportons-nous maintenant de l'autre côté de la Corse, sur la côte orientale. De Bastia, rendons-nous à Bonifacio. Une grande route suit le rivage de la mer. Les maisons, quand il s'en trouve, sont fermées; de rares hôtelleries coupent la solitude. On sent les périls qui planent dans les airs. Cette route dessert les communes d'Aleriaet d'Aghione, sur le territoire desquelles s'étend un domaine d'un seul tenant et d'une superficie

de 2,000 hectares. Ce domaine possède des terres d'alluvion excellentes. Le gouvernement français l'achète vers 1861, et, subissant l'impression des premiers rapports de Boitel sur Chiavari, décide qu'un pénitencier pour 300 jeunes détenus sera établi dans la ferme délabrée de Gasabianda. On espère, par un grand exemple, relever le courage abattu des propriétaires de cette côte orientale, dont les fertiles terres attendent depuis des siècles les bras des hommes et le secours des gouvernements.

Le pénitencier, inauguré le 1er janvier 1862, s'éleva sur un mamelon, à 60 mètres d'altitude. Lne route, dont Boitel plante les abords et qui porte encore le nom d'avenue Boitel, conduisit au nouvel établissement. La qualité des terres exploitées dépassa toutes les espérances. La grande culture fut appliquée avec les machines et les instruments les plus perfectionnés. Boitel fit usage du labourage à vapeur, de la faucheuse, de la moissonneuse, du brabant double. Il introduisit avec un succès complet des races plus fortes pour le travail et plus aptes à l'engraissement que les races corses. Ces races corses vivant en plein air, soumises à un régime exclusivement pastoral, sont restées faibles, petites et impropres aux différents services d'une grande et active culture. Le cheval percheron, le mouton barbarin corse, les bœufs toscans et les porcs anglais, servirent d'éloquente mais d'inutile leçon aux propriétaires voisins. Boitel, enfin, prouva que le domaine de Gasabianda se prêtait admirablement à la culture de l'olivier et du chêne-liège, à l'élevage du cheval et à l'éducation du ver à soie.

C'était au milieu d'un douloureux conflit que l'exploi-

tation agricole de Casabianda avait été organisée. La lutte n'avait pas cessé, entre les efforts, pendant quelque temps victorieux, d'un homme de lalent et l'implacable force de la nature. Casabianda n'avait point la ressource de ces montagnes saines et fraîches qui, à Ghiavari et à Castelluccio, offraient un asile sûr pendant les dangereux mois de l'été. « A Casabianda, écrivait Boitel, on ne peut pas fuir la mal'aria. Il faut la vaincre ou être vaincu par elle. » On défriche du maquis à l'aide d'un scarificateur coupant, mû par les machines à vapeur du système Fowler. On dessèche, on met en culture une partie de l'étang del Sale, et on travaille tous les petits marécages; mais il faut du temps et de l'argent, et tandis que la commune de Cervione recevait la garnison d'Alcria et les détenus de Casabianda, Casabianda avec sonpersonnel demeurait toujourssousl'inffuence délétère des étangs voisins. Tandis que l'administration du pénitencier démontrait, par de belles récoltes, que la côte orientale, assainie, pouvait devenir une source abondante de richesses, l'administration des ponts et chaussées ne tentait même pas ces travaux de dessèchement qui avaient paru, dès l'origine, devoir être le complément indispensable de l'entreprise agricole. Dans ces conditions, la lutte pouvait-elle continuer?

La mise à la retraite de Boitel, comme inspecteur des établissements pénitentiaires, fut, en 1 880, le signal de la ruine inattendue de Casabianda. Personne ne put, ne voulut ou n'osa poursuivre cette grande œuvre. Le pénitencier, désaffecté par la loi de finances de 1885, a été remis à l'administration des Domaines le 1er septembre 1886, et le gouvernement proposa au Parlement de se résigner à une aliénation; mais le Parlement rejela avec raison

cette solution extrême. On prit le parti de tenter une location et d'attribuer le prix du bail à l'administration des ponts et chaussées, pour être employé, chaque année, à l'assainissement de la côte depuis Bastia jusqu'à Bonifacio. Rien de mieux. Peut-être le magnifique domaine de Casabianda sera-t-il remis un jour en valeur par des mains habiles et sur les plans de Boitel; mais, dès à présent, l'expérience est faite et elle a duré dix-huit ans. Il faut, sur toute la côte, travailler peu à peu à détruire la mal'aria. C'est un devoir. Avec de la persévérance, toute la côte orientale est sauvée et la Corse donne à la France une nouvelle fortune territoriale (1).

Nous avons suivi, avec le plus vif intérêt, les travaux de Boitel en Corse, et, désormais, on peut deviner, on peut comprendre la nature des services particuliers qu'il était appelé à rendre à l'exploitation des établissements pénitentiaires situés en France. Après avoir organisé les colonies agricoles de jeunes détenus aux Douaires, près de Gaillon (Eure); à Saint-Hilairc, près de Saumur (Maine-et-Loire); à Lamotte-Beuvron, en Sologne; au Val d'Yèvre (Cher), en Berry; à Saint-Bernard, près de Lille, il en dirigea tous les services pendant vingt-trois ans, prescrivant et modifiant les cultures, veillant au choix des races d'animaux, introduisant les nouvelles machines, enfin agissant comme le maître de l'exploitation. Il ne se contenta pas de faire de l'agriculture pour

(1) Mém. de la Soc. d'agriculture, t. CXXXIV. Cf. Mémoire de M. de Vienne sur les marais de la Corse.

le compte de l'Etat, il eut le bonheur d'exploiter directement et par métayage une propriété de 100 hectares, à Mondoubleau, dans cette partie du Perche où règne l'élevage du cheval percheron. Boitel tenait beaucoup à être considéré comme un praticien, et il prit grand plaisir à le prouver à ses élèves, quand il quitta la carrière de l'agriculture administrative et reparut, en 1882, dans sa chaire de professeur à l'Institut agronomique. 11 avait dit en 1852, il avait redit en 1869, il répéta en 1882 : « Il faut que le professeur d'agriculture soit un savant et un agriculteur. Le professeur doit enseigner non pas en répétant des livres, mais en invoquant ses souvenirs, non pas en expvosant seulement des principes, mais en discutant tous les détails de la pratique agricole. » Les souvenirs agricoles de Boitel étaient tout simplement l'histoire de sa vie.

Pendant la plus grande partie de sa carrière, la réputation de Boitel n'était pas entrée dans le grand public, et son autorité s'était exercée dans le cadre de l'administration et dans le cercle des sociétés savantes. Il avait joué un rôle important à la Société d'encouragement et à la Société des agriculteurs de France, dont il fut un des vice-présidents. Il avait écrit beaucoup d'articles dans le Recueil encyclopédique d'agriculture et dans les Annales agronomiques. Plusieurs de ces articles avaient été fort remarqués, entre autres le Mémoire sur la culture du cédratier en Corse et le Rôle des culture^ dans l'assainissement des terres insalubres ; mais, depuis le petit volume sur le Pin maritime, il n'avait pas traité un sujet d'ensemble ni attaché son nom à une grande question. Cependant ses cartons étaient pleins de notes scientifiques et d'observations personnelles, et il ne lui fallait

qu'un peu de loisir pour les grouper et former des ouvrages durables.

Parmi les sujets qu'il avait particulièrement étudiés, se trouvait la question des herbages et des prairies naturelles, sur laquelle il avait publié plusieurs dissertations fort intéressantes. Ces dissertations ne trahissaient aucune préoccupation. Il les avait successivement composées dans le cours de ses voyages, et sans songer qu'elles pourraient être réunies dans un but patriotique ; mais, quand survint, en 1878, la grande crise agricole qui frappa le cultivateur et le propriétaire, chacun, on s'en souvient encore, s'abandonna à un découragement exagéré. On pressentit le moment où les frais de production et l'avilissement des prix chasseraient les céréales des surfaces cultivées; on se demandait si ces terrains, dont la culture était devenue onéreuse, reviendraient à l'état de landes, de bois ou de pâturages. De pareilles pensées révoltaient Boitel. Veuillez réfléchir à l'émotion d'un homme dont la vie avait été consacrée à la mise en culture des terrains insalubres ou abandonnés! Lutter était un devoir. Créer de bonnes prairies sur les terres labourables, rendre bonnes celles qui étaient mauvaises, porter à leur maximum de rendement celles qui étaient bien conduites, telle est la tâche qu'il lui parut nécessaire de s'imposer publiquement. « C'est pour répondre à un besoin impérieux de l'époque actuelle, dit-il dans la préface de ses Herbages et prairies naturelles, que j'offre cet ouvrage au public des campagnes. »

Les Herbages et prairies naturelles toril partie de la Bibliothèque de l'enseignement agricole (1), publiée sous la

(1) Herbages et prairies naturelles. Firinin-Didot, 1881. 1 vol.

direction de notre confrère, M. Miïntz. C'est une œuvre vraiment originale. Boitel n'a pas lu ou entendu dire ce qu'il écrit. Il a vu, de ses yeux vu, en France, en Algérie, en Suisse, en Belgique, en Allemagne. « J'ai consacré bien du temps, écrit-il, à recueillir sur place les documents réunis dans ce volume. C'est le fruit de trente années d'excursions et de voyages. »

Les conditions climatologiques et agrologiques de la production de l'herbe, la description et le choix des diverses espèces de fourrages, la création, la transformation des herbages et des prairies naturelles occupent tour à tour l'ancien professeur d'agrologie et de géologie agricole à l'Institut agronomique, le botaniste qui a décrit la flore des Landes et de l'Algérie, l'agriculteur émérite qui a pratiqué la mise en valeur d'herbages importants. Dans cette première partie, Boitel peut encore trouver des émules qui, comme lui, sauraient exposer solidement la question capitale des prairies naturelles; mais nul ne refera, avec une plus grande précision de détails, la deuxième partie de son ouvrage où sont décrites, en nature et en proportions, les plantes de la prairie Goelz, les plantes des herbages et des prairies naturelles de la France, de la Suisse et de l'Algérie. Ses monographies forment comme une galerie de tableaux que le maître a signés de ses qualités maîtresses: la fidélité et la sagacité.

Les huit dernières années de Boitel ne furent pas seulement remplies par le cours qu'il professa à l'Institut agronomique; elles lui servirent à nous laisser le témoignage de sa persévérante ardeur. A côté de l'ouvrage sur les Herbaç/es et prairies naturelles, auquel les circonstances avaient donné un intérêt pressant d'actualité,

Boitel prépara la publication de son cours sous la forme de deux autres ouvrages, qu'un publiciste distingué, son élève et son ami, M. Berthault, a bien voulu se charger de nous offrir. Dans le volume intitulé : Agriculture générale (1), nous retrouvons Boitel tout entier. Il part de cette donnée, qu'il est plus facile pour tout le monde, et plus profitable au plus grand nombre, de rechercher les procédés et la nature des cultures, dans l'étude des climats, dans l'étude des sols et des sous-sols, et surtout dans l'étude combinée des sols, des climats et des végétaux. L'influence prépondérante des conditions physiques de l'agriculture semble le détourner des séductions de la chimie à laquelle il rend hommage, sans y abandonner son imagination. Avant tout, Boitel est météorologiste, géologue et botaniste. La prudence dirige en lui l'écrivain^ parce que l'écrivain se borne à exposer les souvenirs de l'observateur et du praticien, et que le praticien n'a pas consacré sa vie tout entière au tranquille ménage des champs, mais à des luttes perpétuelles contre la nature elle-même.

On nous annonce un troisième ouvrage qui ne sera plus Y Agriculture générale, mais X Agriculture française. Il paraît que Boitel résumera devant nous toutes ses observations sur la situation agricole dos diverses parties de la France, et notamment de la Picardie, de la Flandre, de la Bretagne, de la Vendée, de la Bourgogne, de la Normandie, de la Beauce, du Gatinais, du Perche, du Morvan, de la Corse et de l'Algérie. Cet ouvrage ne peut que faire grand honneur à son auteur et à son éditeur.

^1) Agriculture générale. Firmin-Didot, 1891. 1 vol.

Les opinions de Boitel furent toujours en parfait accord avec son caractère. Toujours il fut l'homme du travail et du devoir. Il ne prenait jamais une heure de repos et trouvait son bonheur dans ses obligations professionnelles. C'est ainsi qu'un bon cultivateur, du soir au matin, surveille les travaux sans cesse renaissants deson exploitation. L'ordre qui présidait à toutes ses actions rendait son caractère plutôt ferme que souple. Sous ces apparences froides il était résolument dévoué. Sa grande réserve se fondait aisément dans l'espérance de rendre service. On mit souvent à l'épreuve sa bienveillance naturelle; mais, en aucune occasion, les qualités de son cœur ne se déployèrent avec une plus cordiale ténacité que dans le service de sa famille adoptive, de la famille agricole de Grignon.

Grignonfut la passion secrète de sa vie. Grignon avait dans son esprit et dans son coiur l'attrait incomparable de la maison paternelle. Rien n'effaça jamais le souvenir des trois années qu'il passa dans cet asile du travail et de la science. Ses maîtres, Bella et Philippar, avaient été ses patrons et ses guides, il fut le patron et le guide des élèves qui lui succédèrent à Grignon. C'est à Grignon que Boitel connut Londet et que tous deux entreprirent ce Recueil encyclopédique d'agriculture qui, non seulement devait être un cercle d'études et un centre d'action pour la défense des doctrines professées à Grignon, mais un bureau toujours ouvert pour servir les intérêts et la fortune de tous les élèves. Dix ans avant Bella, Boitel et Londet avaient tenté de fonder l'Association amicale des élèves de Grignon. C'est un effort mé-

morable, et comment alors s'étonner que Boitel, inspecteur général de l'agriculture, recherchât l'honneur d'être le dévoué camarade de tous les Grignonnais et le convive assidu des banquets annuels de l'Association?

Poursuivons. En 1867, la Société agronomique de Grignon termine le bail que lui avait fait le gouvernement de la Restauration. On liquide. Boitel reçoit la mission d'organiser une nouvelle institution et de relever l'enseignement en le spécialisant. Grignon avait été une exploitation scientifique ; ce sera désormais une école scientifique. Grignon deviendra une école d'agriculture sans cesser d'être une station agricole. Boitel voudrait que François Bella continuât l'œuvre transformée de son père, mais Bella refuse. Après de longs mois de direction et d'attente (1869-1871), Boitel trouve enfin le plus digne des successeurs. C'est notre ancien confrère Dutertre : Dutertre, un élève, un ami, un serviteur passionné de Grignon. L'avenir parait assuré; la mort vient tout compromettre. Dans la force de l'âge, du talent et de la popularité, Dutertre disparaît subitement. Un mois après, François Bella meurt à son tour, et tous deux vont rejoindre Auguste Bella dans ce cimetière de Thiverval, qui, suivant la belle expression de notre confrère Dehérain, devient pour Boitel et pour les élèves de Grignon « la terre sacrée de l'agriculture ».

A cette heure suprême, Boitel reparaît. Il est nécessaire et pour ainsi dire inévitable. On lui donne la présidence du comité qui élève un monument à Dutertre; on lui donne la présidence de l'Association amicale des anciens élèves de Grignon ; onlui donne, en 1885, le décret qui déclare cette association d'utilité publique. Voici un hasard plus surprenant encore. En 1883, Boitel prend

place dans notre Compagnie et quelle place demandet-il? Quelle place lui donnons-nous? La place si longtemps occupée par les deux Bella, les deux directeurs de Grignon ! C'est Grignon en personne qui continue à siéger dans la Société nationale d'agriculture. L'œuvre de la destinée est accomplie.

Et maintenant approchez et contemplez notre infortuné confrère sur le lit de douleur où il doit trouver la mort. Sa tête est saine, sa mémoire est entière, son cœur est fidèle. Longuement il souffre et il ne cesse de reprendre la succession des événements et de méditer sur le hasard des circonstances. Il monte, il descend, il remonte tout le cours de sa vie et s'attache doucement aux premiers jours de sa carrière, à cette bourse de la Société d'encouragement, qui l'a installé dans la maison paternelle de Grignon et l'a conduit dans le ministère de l'agriculture. Il revoit Bella, Philippar, Londet, enfin tous ses maîtres, ses amis et ses élèves. Il entretient sa digne compagne, Mme Boitel, de ces chers souvenirs et il trouve le plus délicat moyen de les consacrer solennellement, en y associant celle qui a partagé toutes les émotions et tous les sentiments de sa vie. Une bourse sera créée tour à tour pour Grignon et pour l'Institut agronomique, et c'est notre compagnie, la Société nationale d'agriculture, qui sera chargée d'attribuer cette bourse et de perpétuer le souvenir des modestes débuts dune brillante carrière. Le premier avis de cette nouvelle nous a été donné par le beau-frère de Boitel. M. Gréard, tout heureux, lui aussi, de servir une fois de plus cette cause de l'instruction publique, qu'il domine par la force de son dévouement et l'autorité de ses talents. Enfin, une gracieuse et récente décision de

Mlle Boitel nous permet d'annoncer que Tannée 1892 a vu s'accomplir la volonté suprême de notre regretté confrère.

En m'invitant à raconter la vie exemplaire de Boitel, en inscrivant son nom sur le tableau de nos bienfaiteurs, la Société nationale d'agriculture a voulu reconnaître ces résolutions généreuses qui laisseront toujours le nom de Boitel vivant et honoré.

COMPTE RENDU

DES

TRAVAUX DE LA SOCIETE

DEPUIS LE 6 JUILLET 4892 JUSQU'AU l) JUILLET 1893

Les comptes rendus que le Secrétaire perpétuel est chargé de vous présenter tous les ans sont l'image de vos travaux, et vos travaux sont le tableau des événements qui conduisent la fortune de l'agriculture. En 1891, les questions d'économie rurale se succèdent naturellement et occupent le cours de vos séances. L'année suivante, les questions d'économie politique et de législation ramènent dans notre Académie l'écho des débats parlementaires et passionnent la presse agricole et les cultivateurs. Cependant, comme si vous aviez deviné le péril qu'une température tantôt glacée, tantôt chaude, mais continuellement sèche nous faisait courir, chacun s'est appliqué cette année à en chercher les remèdes. Dans toutes vos Sections, des voix se sont

élevées tour à tour pour prévenir ou combattre les effets de la température.

En mettant sous vos yeux l'enchaînement de vos réflexions et de vos efforts, vous reconnaîtrez que la météorologie a été la maîtresse de nos destinées et le guide de nos discussions.

Dans le discours que M. le ministre de l'Agriculture a prononcé, il y a quelques jours, à Biois, il rappelait la sécheresse de 1785 et les mesures que Lavoisier avait prises dans son domaine. D'autre part, notre président, M. Tisserand, n'a pas négligé de vous parler d'une instruction envoyée parle gouvernement du roi Louis XVI qui devançait, avec une remarquable conformité de vues et de décisions, les instructions ministérielles de 1893. C'est, pour moi, un devoir de recueillir ces lointains souvenirs et de vous montrer que nos confrères ont joué ces temps derniers le rôle et tenu le langage qu'avaient tenu, il y a cent ans, leurs prédécesseurs.

Les premiers mois de 1785 avaient été d'une sécheresse exceptionnelle. Les foins manquaient dans les trois quarts du royaume. On craignait d'être obligé de sacrifier la moitié et, dans certaines régions, les deux tiers du bétail. Le Gouvernement s'émut. Le 1 7 mai, un arrêté royal autorisa les propriétaires de bestiaux à faire paître le gros bétail dans les bois du domaine jusqu'au 1er octobre. C'est l'arrêté de M. le ministre de l'Agriculture d'avril 1893. Les intendants étaient invités à veiller sur la conservation du bétail, à entraver la vente des jeunes veaux, à intervenir dans les transactions des cultivateurs et des bouchers. Quelques jours plus tard, un arrêt du Conseil (lisez un vote de la Chambre) suspendait les droits sur les fourrages étrangers. Le contrôle général

expédiait dans toutes les provinces (c'est M. Tisserand et l'administration de l'agriculture) une instruction rédigée par notre Compagnie sur les moyens de suppléer à l'insuffisance de la récolte par l'émondage des arbres, l'extension de la culture des turneps, des betteraves et des maïs.

Pour préparer des provisions en fourrage d'hiver, Broussonet, notre secrétaire perpétuel, conseillait la culture des turneps, Parmentier la culture du maïs, et Lavoisier, donnant l'exemple dans son domaine, parlait comme a parlé M. Heuzé et conseillait ce qu'a conseillé M. Tisserand.

Le 7 juillet, Broussonet lisait à ses confrères un mémoire de M. de Servières, sur la manière de cueillir les feuilles des arbres, de les conserver et de les donner à manger aux bestiaux. M. de Servières, n'est-ce pas M. Charles Girard et M. Miïntz? M. de Servières énumère très bien la liste des arbres qui doivent donner une bonne alimentation aux bestiaux. « Les feuilles du frêne, dit-il, sont particulièrement propres à soutenir les forces des animaux qui fatiguent, celles de la vigne leur plaisent beaucoup, les feuilles de l'aulne conviennent particulièrement aux bêtes à laine ; » enfin, relisez ce curieux mémoire, et vous verrez que, sans expliquer scientifiquement les choses, on proposait jadis les mêmes conclusions qu'aujourd'hui.

N'avais-je pas raison de vous dire que le Gouvernement et notre Compagnie avaient uni leurs efforts dans une même campagne de défense et de secours en 1785 et en 1893? Rien n'est plus curieux et, pour nous, rien n'est plus honorable. Le récit un peu aride de nos débats dans la crise fourragère demeure désormais éclairé par

la lumière que répandent les premiers temps de notre histoire. Je puis reprendre mon récit. Yous comparerez dans votre pensée les hommes et les faits.

Yous n'avez pas oublié, — et je n'y reviendrai pas, — les communications que la sécheresse avait suggérées à beaucoup d'entre vous, au commencement de l'année 1892; car nos maux s'aggravent de la continuation des mêmes maux. Pendant les vacances, M. Chatin a exposé à l'Académie des sciences le degré de résistance qu'avaient opposé les principales espèces de nos prairies aux rigueurs d'un été sec et chaud (1). C'était la suite de nos délibérations.

Je ne me doutais pas, au mois de novembre dernier, qu'en vous parlant de la récolte des graines fourragères (1891-1892), j'abordais un sujet qui aurait un jour beaucoup d'importance (2). En effet, la récolte des graines, en 1891, avait été très défavorable et, en 1892, elle n'avait guère été meilleure. Ce fait vient encore augmenter les difficultés que trouveront sur leur route tous ceux qui produisent ou consomment des fourrages.

L'hiver s'écoula et le mois de mars, sous un soleil radieux, décida M. Mascart à vous avouer qu'il n'y avait pas d'exemple dans nos annales et pour nos régions, — au moins depuis l'époque où les observations météorologiques ont été recueillies régulièrement, — d'une aussi longue période de jours sans pluie en cette saison (3).

Depuis cette déclaration, le soleil n'a pas cessé d'ac-

(1) Comptes rendus de V Académie des Sciences, septembre 1892.

(2) Bulletin, novembre 1892, p. 550.

(3) Bulletin, avril 1893, p. 297.

complir sur les fourrages son œuvre de destruction et de marquer l'année 1893 parmi les années extraordinaires. Cette situation devait exercer sur nos discussions une influence prépondérante et nous porter tour à tour à étudier les meilleurs modes de culture, les nouvelles espèces fourragères, les divers moyens d'alimenter les animaux.

Nous voici arrivés au mois d'avril dernier (1). Noire confrère, M. Heuzé, refaisant, comme je vous le disais, l'instruction de 178o, intervenait pour désigner aux cultivateurs une série de végétaux qu'on pouvait semer ou planter avec avantage depuis mai jusqu'à fin juin : betteraves, navets, choux, moutarde blanche, citrouilles, vesces, pois gris, moha, alpiste, maïs. Ces végétaux à croissance rapide devaient donner au bétail des nourritures fraîches et abondantes dès la fin du mois d'août, et permettre, par l'ensilage de leur excédent, de constituer des réserves importantes, pour couvrir, pemhinl l'hiver prochain, le déficit des prairies naturelles et artificielles. Les conseils que donnait M. Heuzé ont été consignés, quelques jours après, dans une circulaire adressée par le ministère de l'Agriculture aux professeurs d'agriculture ; mais le mal est devenu plus grand qu'on ne pouvait le supposer à cette époque ; car, pour faire toutes ces plantations, il aurait fallu que la terre fût en état de les recevoir, et la pluie n'est pas venue. Aussi, depuis deux mois, il n'est question que des méthodes pour constituer des provisions d'hiver, en remplacement du foin quand il fera défaut.

Causons maintenant des nouvelles espèces fourragères.

(1) Bulletin, avril 1893, p. 316.

Déjà, M. Naudin nous avait entretenus de plusieurs plantes fourragères provenant de l'Ouest des Etats-Unis et propres aux terrains arides, infertiles et dévastés (1). Il les avait mises à l'étude, non sans espérance, dans le jardin de la Villa Thuret; puis, revenant plus à fond sur l'utilité de chercher des espèces qui pussent résister non seulement dans le Midi, mais, surtout en Algérie aux grandes sécheresses de l'été, il nous a fait l'éloge du cytise des Canaries, de la luzerne arborescente et de divers acacias d'Australie ; enfin, comme espèce acclimatée, il a exalté les mérites de la pimprenelle qui résiste au plus brûlant soleil et dont il qualifie la résistance d'héroïque (2). M. Chatin, dans sa note à l'Académie des sciences, avait, lui aussi, vanté cette plante, et M. de Vilmorin, s'associant à M. Heuzé, l'a défendue contre les persécutions dont elle est injustement l'objet en Allemagne. Sans affaiblir les honneurs rendus à la pimprenelle, glissons le nom de la cameline qu'on retrouve dans les vieux livres et que recommandaient Parmentier et Mathieu de Dombasle.

Un jour, M. Heuzé est venu avec une touffe de luzerne dite luzerne faucille (medicago falcata) et a disserté sur la résistance que présente cette plante à la sécheresse dans les terrains siliceux des environs de Cabourg. M. de Vilmorin ne nous a pas dissimulé que la graine était fort difficile à récolter. A la séance suivante, M. Vilbouchevitch, dans une note intéressante, nous a donné des détails sur cette luzerne faucille qui remplit de ses variétés les steppes de la Russie, quoiqu'elle

(1) Bulletin, juillet 1892, p. 399.

(2) Bulletin, mai 1893, p. 361.

germe assez difficilement (1). « Au reste, dit M. Vilbouchevitch, le problème de culture de la luzerne faucille sera encore plus utile à résoudre pour la Russie que pour la France elle-même. »

Depuis quelques années, nous nous occupons de la vesce velue. Vous avez certainement dans la mémoire la communication importante de M. Schribaux, qui a été un des ardents promoteurs de cette plante, et une note intéressante de M. Adr. Boitel.

De la vesce velue, M. Heuzé nous a dit l'origine, qui est la Russie ; l'introducteur, qui est M. de Vilmorin, le père de notre confrère ; la qualité, qui est l'abondance du fourrage; le défaut, qui est la longueur et la grande souplesse des tiges. « Ce qu'il faudrait trouver, dit M. Heuzé, c'est une plante fourragère qui soit en état de la ramer. »

Rien n'est impossible, répond notre confrère Vilmorin , et il le prouve. La vesce velue a subi à Verrières, récemment, des expériences décisives (2). Semée en mélange avec le seigle, elle réunit la précocité, la vigueur, l'abondance de sa production et une grande force de résistance aux froids les plus rigoureux. La vesce velue est en progrès : bientôt peut-être elle sera en vogue.

Il n'en est pas de même de la Regina alta, qui est une téosinte sans grande valeur et dont le lancement paraît avoir été arrêté net par les courtes explications de MM. Heuzé et de Vilmorin.

La cuscute, cette ennemie acharnée du trèfle et de la luzerne, a résisté aux bons conseils que nous avons donnés pour la détruire. Il est bon de rappeler combien est nécessaire le contrôle des semences de trèfle et de

(1) Bulletin, mai 1893, p. 387.

(2) Bulletin, avril 1893, p. 293.

luzerne, dans lesquelles la cuscute se cache traîtreusement, jusqu'au jour où elle paraît pour attaquer le végétal, le sucer et le tuer. M. Ponsard, de la Marne, dont vous connaissez le mérite, fauche au plus ras les places envahies; avec le plus grand soin, le produit de ce fauchage est brûlé. Ainsi rasée, la place reçoit une dissolution de sulfate de fer. Voilà un cas où le sulfate de fer est très utile. On commence à discerner ses bons et ses mauvais effets. Il a été un peu trop vanté ces années dernières. Sur ce sujet, voyez une note de M. Boiret que nous récompensons aujourd'hui. Que la cuscute soit condamnée à périr et qu'elle le soit avec une implacable rigueur, c'est bien. Mais que faire contre les ennemis humains du trèfle et de la luzerne? N'a-t-on pas saisi des vendeurs de graines qui mêlent aux grains de trèfle des sables quartzeux venus d'Italie? C'est le moment de nommer M. Schribaux avec honneur. M. Quantin nous a envoyé des bocaux remplis de ces sables admirablement travaillés, et il n'estime pas à moins d'un tiers la fraude dans la quantité de marchandise vendue. Les tribunaux condamneront, et le bruit de ces condamnations amènera nos cultivateurs à profiter du contrôle des stations d'essais de semence et de graines.

Tandis que nous essayons de défendre le trèfle et la luzerne contre les fraudeurs de semences et les parasites de la nature, on cherche si l'alimentation des animaux peut être assurée par quelques plantes dont les noms reviennent à la mémoire dans les temps de crise. Dans certaines contrées, on parle de l'ajonc, dont M. Lecouteux a refait l'éloge après nos discussions des années précédentes. Suivantles analyses les plus récentes, l'ajonc est assez riche en azote et en substances protéiques pour

soutenir la comparaison avec le sainfoin, parfois même avec la luzerne. C'est le point qu'il était utile de remettre en lumière.

Enfin, voici que la consolide à feuilles rugueuses du Caucase entre en lice et s'empare de M. Dehérain et de M. Lechartier (1). A ce propos, je vous citerai un fait intéressant. Dans une vaillante et pauvre localité du comté de Tipperary (Angleterre), il s'est formé une association pour récompenser les exploitations qui entretiendraient le plus de bétail nourri au fourrage artificiel vert, pendant l'été. Cette association poursuit le but de nourrir autant d'animaux que possible dans des étables ou des parcs et de faire paître, dans des enclos mobiles, des moutons en été, sur des récoltes vertes et particulièrement sur la consoude. L'association de Tipperary ne cherche pas à propager seulement la consoude et le chou fourrager du Harrow, mais aussi ce fameux Lathyrus sylvestris, dont nous avons tant parlé et que vient d'étudier à fond le docteur von Liebenberg, professeur d'agriculture à Vienne.

Tout récemment, en même temps que M. Duchartre en faisait la présentation à l'Académie des sciences, notre correspondant, M. Baltet, nous énumérait les mérites de la Persicaire ou Renouée de Sakhalin, du Polygonam sacchalinense, plante d'ornement à grand développement feuillu, que M. André avait introduite en France, dès 1867, et que M. Doumet-Adanson a expérimentée comme plante fourragère. Elle lutte avec avantage contre le froid et la sécheresse (2).

De la recherche des espèces fourragères à l'utilisation

(1) Bulletin, mai 1893, p. 331.

(2) Bulletin, juin 1893, p. 459.

des fourrages forestiers, il n'y a qu'un pas. Quand la récolte des fourrages ordinaires suit son cours normal, on ne pense pas que, dans certaines parties delà France, les Gévennes, le Yivarais, le Dauphiné, le Bourbonnais, la Bresse, on récolte avec soin les feuilles dn frêne et d'autres essences pour les faire consommer sèches parles moutons, les boiufset les vaches. La pratique suit silencieusement sa marche et l'aménagement des frênes en têtard est en usage fort ordinaire ; mais voici que la sécheresse exerce ses rigueurs et l'administration de l'agriculture ouvre au parcours les cantons défensables des forêts domaniales. La science apporte ses conseils et cette année ces conseils sont donnés par des voix autorisées. La Société d'agriculture applaudit le mémoire (1) de M. Ch. Girard sur l'alimentation des animaux par les feuilles des arbres et, s'associant aux éloges de M. Dehérain, elle reconnaît tout le mérite de ce travail. Après avoir constaté que la composition immédiate des feuilles prises à diverses hauteurs et sur des arbres d'âges différents présentait peu de variations, M. Ch. Girard indique le mois de septembre comme le plus favorable à la récolte des feuilles. Il énumère les arbres les plus propres à remplacer les fourrages et il faut citer Forme, le frêne, le saule, l'aulne, le peuplier, le tilleul, le faux-acacia, et il tire cette conclusion, basée sur des expériences scientifiques, que les feuilles ont une valeur alimentaire comparable à celle delà luzerne. C'est au point de vue des expériences scientifiques, mais non pas des conclusions, que le mémoire de M. Girard se distingue du mémoire déjà cité de M. de Servières.

(1) Bulletin, mai 1893, p. 368.

En Allemagne, on ne se borne pas aux feuilles; on a essayé le fourrage de ramilles, après certaines préparations qui consistent en une cuisson avec 1 p. 100 de malt, c'est-à-dire d'orge germée et desséchée. En France, nous avons appris que M. Gaston Cormouls-Houlès, propriétaire dans le Tarn-et-Garonne, se propose de soumettre 400,000 kilos de brindilles vertes à l'ensilage. Vous-mêmes, vousavez autorisé M. Lemoine, de Brionne, à faire, dans vos bois d'Harcourt, une expérience de feuiîlée. Partout, nous en sommes convaincus, la nécessité fera mettre à contribution les fourrages forestiers sous une forme ou sous une autre. L'usage de la feuiîlée est une très vieille histoire.

Pour compléter le travail de M. Ch. Girard, M. Miïnlz a présenté à l'Académie des sciences une note qui montre l'admirable ressource que présentent les feuilles de vigne (1). Ici encore, la science ne fait que confirmer des faits anciens, en donnant une base plus solide aux usage des praticiens.

La partie était belle pour M. Ghambrelent, l'infatigable défenseur des travaux hydrauliques etdes irrigations. Sans prévoir que la température allait donner à ses bonnes raisons une force irrésistible, il nous a exposé la triste situation des prairies dans les pays où la sécheresse n'avait pas été combattue par un système d'arrosage (2). De ces conditions générales, il a passé à l'exposé des bienfaits que répandrait l'établissement des canaux dérivés du Rhône, déclarés d'utilité publique depuis plus de douze ans. Parler d'irrigations, invoquer les

(1) Comptes rendus, 5 juin 1893.

(2) Bulletin, octobre 1892, p. 483.

bienfaits Je l'eau en une pareille saison, c'était triompher sûrement.

J'ai mis d'abord en pleine lumière tout ce qui, dans nos travaux, touchait à la question des fourages et je me trouve maintenant en présence du blé, de la betterave, des pommes de terre, qui sont l'objet annuel de mon rapport. Sur ces trois sources de la production nationale se concentrent toujours les efforts de nos savants et de nos cultivateurs.

Du blé, je n'ai spécialement rien à vous dire cette année, au point de vue de la culture. On travaille beaucoup mieux qu'autrefois et nous aimons à croire que la Physiologie du blé , de notre confrère M. Risler, comme les études de M. Grandeau, sont pour beaucoup dans la faveur avec laquelle on traite la première de nos céréales.

La nouveauté de l'année est une expérience faite par M. de Vilmorin, à Verrières (1). M. de Vilmorin affirme que les ensemencements faits en automne et relativement tôt sont de beaucoup les plus avantageux. Ensuite viennent les ensemencements après Ja période des grands froids, car il se montrent d'autant plus productifs qu'ils sont terminés plus tôt dans la saison. Enfin, pour les vrais blés de printemps, il y a peu d'avantage à semer avant le commencement de mars. Sous le climat de Paris, ces conseils ont une très grande valeur. M. Florimond Desprez, directeur de la station expérimentale de Cappelle, nous apprend toutefois qu'à la suite des intempéries du rigoureux hiver de 1891-92, les blés

(1) Bulletin, octobre 1892, p. 466.

très clairs ont donné des rendements très acceptables quand le sol a été très soigneusement travaillé, biné et roulé (1).

Notre correspondant, M. Genay, a fait des études pour déterminer la rusticité de quelques variétés de blé (2), et M. Genin a relevé les avantages qu'offre la précocité du blé Riettî (3).

M. Schribaux, s'inspirant des Etudes sur le Danemark, l'une des premières œuvres de notre président,, M. Tisserand, nous signale une variété intéressante du seigle, variété originaire de la Probstei, transplantée et soumise à une sélection méthodique par M. Rimpau, de Schlandstedt. M. Schribaux cultive cette variété avec succès depuis cinq ans au champ d'expériences de l'Institut agronomique, sans que ses qualités aient subi la moindre altération (4). Cette variété s'est montrée également constante en Bretagne, en Limousin, en Auvergne, et maintient ses rendements moyens à l'hectare entre 22 et 2 i quintaux métriques sur défrichement de landes. Elle se recommande par du grain recherché en meunerie, et fournit de la farine qui donne un pain très apprécié par le consommateur.

De la betterave, également, nous n'aurions rien à dire, si M. Florimond Desprez n'avait continué ses expériences pour arriver à cette conclusion : « C'est avec une race bien adaptée au sol, ensemencée en temps voulu dans des terres convenablement préparées, qu'on peut produire, dans des temps ordinaires, des betteraves ayant

(1) Journal de l'agriculture, octobre 1892.

(2) Bulletin, février 1893, p. 149.

(3) Bulletin, octobre 1892, p. 499.

(4) Journal de l'agriculture, 17 août 1892, p. 321,

même richesse en sucre, malgré les diverses influences atmosphériques. »

La sécheresse et les insectes ont, à l'heure où nous écrivons, compromis en bien des endroits la récolte des betteraves. Déjà Ton commence à déclarer qu'il n'y aura que deux tiers ou moitié de la récolte. Un point fort curieux, c'est qu'en Allemagne et surtout en France le rendement des betteraves diminue toujours au point de vue du poids. Ce résultat ne vient ni du climat ni du sol. Des personnes autorisées croient que ce déficit tient au mode de culture. Le remède serait de préparer les terres avant l'hiver et de semer de bonne heure. Semer en avril vaut mieux qu'en mai, semer en mars vaut mieux qu'en avril. Ce serait, pour la betterave, l'application des règles qu'a résolument posées notre confrère, M. de Vilmorin, au point de vue du froment. Rien n'est absolu, en agriculture surtout, mais les exceptions tirées des variétés de betterave et de la nature du sol n'ébranlent pas la foi de ceux qui croient à l'efficacité de semis faits de bonne heure.

C'est sur la pomme de terre que notre attention s'est le plus souvent portée.

L'année 1892 a été favorable à la pomme de terre au point de vue du rendement et de la qualité ; mais les cultivateurs n'ont pas retiré de l'abondance de la récolte, à cause de cette abondance môme, les bénéfices qu'ils en attendaient. C'est l'observation que nous a faite notre correspondant, M. Paul Genay; mais M. Pluchet, par des chiffres bien établis, nous a montré les avantages pécuniaires qu'il avait retirés de sa récolte de pommes de terre, en l'utilisant, après cuisson, pour l'alimentation du bétail.

La maladie n'a pas sévi sur la pomme de terre, grâce à la température chaude et sèche; mais, si elle avait sévi, nous n'aurions pas hésité à conseiller l'application de la bouillie bordelaise. Les expériences de la Société royale d'agriculture d'Angleterre ont confirmé les expériences et les conseils de M. Aimé Girard.

M. Genay, qui est un praticien, n'est pas un admirateur exclusif de la Richter's Imperator, et de ses études sur un grand nombre de variétés, il ressort cette pensée qu'il faut soumettre les nouveautés à l'épreuve des conditions culturales, au milieu desquelles on doit les placer (1). Cela est bien vrai. Tel milieu, tel produit.

C'est aussi la culture de la pomme de terre que M. Cazaux, professeur d'agriculture de Seine-et-Marne, soumet à d'intéressantes recherches. Ses essais ont eu pour but d'apprécier l'influence respective de chacun des éléments utiles des engrais sur la production et de déterminer quelle est la manière la plus avantageuse de composer les touffes ou poquets (2).

M. Lechartier et M. Hérissant ont étudié la pomme de terre au point de vue de l'alimentation de l'homme. Us ont reconnu que, même un mois avant la maturation complète, les variétés comportaient entre elles les mêmes différences qu'à la maturation. Leurs expériences seront continuées; elles sont surtout importantes pour l'agriculture bretonne.

M. Guilloteaux, notre nouveau correspondant, nous a envoyé également de la Bretagne une note sur deux nouvelles variétés : Saxonia et Britannia (3).

(1) Bulletin, février 1893, p. 149.

(2) Bulletin, février 1893, p. 134.

(3) Bulletin, février 1893, p. 124.

Ai-je besoin de vous signaler les essais comparatifs de pommes de terre faits cette année, à Verrières, par M. de Vilmorin (1)? Ces essais ont ouvert un concours entre les races les plus renommées de pommes de terre à grand rendement. La Richter'slmperator n'est arrivée qu'en quatrième rang, le premier rang étant occupé par la Géante bleue, avec une production de 8,600 kil. à l'hect., soit 21.6 p. 100 de fécule. La pomme de terre Bismarck a fourni 25.9 p. 100 de fécule. Ces taux de richesse de fécule ne sont-ils pas extraordinaires et de nature à nous faire entrevoir les résultats des transformations, auxquelles la culture de la pomme de terre est soumise, par la volonté de nos confrères, M. Aimé Girard et M. de Vilmorin?

C'est à M. Gatellier, dans le rapport qu'il nous lira tout à l'heure, que reviendra l'honneur de faire ressortir les progrès dont M. Aimé Girard a doté l'agriculture française, notamment en ce qui touche la pomme de terre. Les succès des années précédentes se sont affirmés dans la dernière campagne et les procédés indiqués par M. Girard appartiennent désormais au domaine classique de l'agriculture progressive.

Notre confrère nous apparaît, en 1892, comme un capitaine qui a commandé un bataillon de six cents volontaires.

A côté de l'action populaire que M. Girard a exercée si brillamment dans le monde agricole, viennent se placer des expériences de laboratoire que vous avez pris plaisir à étudier avec lui. On est en droit de conclure que la fécule emmagasinée à l'origine dans les cellules des tubercules primitifs se dirige, à mesure que les re-

(1) Bulletin, novembre 1892, p. 537.

pousses se développent, vers les cellules de ces repousses pour les remplir et s'y fixer sous sa forme normale. C'est un phénomène curieux dont les physiologistes devront poursuivre l'étude (1).

Un autre point a été examiné par M. Aimé Girard. Il s'agit de l'influence attribuée à la richesse en fécule des plants de pommes de terre sur le rendement et la richesse des récoltes en fécule. M. Aimé Girard conclut que l'opinion suivant laquelle il existe un rapport régulier entre la richesse du plant de pomme de terre en fécule avec l'abondance et avec la richesse de la récolte n'est pas justifiée jusqu'ici (2).

Si la Société décerne aujourd'hui à M. Aimé Girard le prix Barotte, c'est qu'il a, par son énergique persévérance, associé les praticiens au succès de ses expériences

scientifiques.

On peut envisager cette année les études de la Section des cultures spéciales, qui se confond bien souvent avec la Section d'histoire naturelle agricole, sous trois points de vue. Le premier embrasse l'horticulture et certaines cultures spéciales.

L'horticulture proprement dite n'a pas fait grande figure dans nos conversations (3). Le poirier nous a seul occupés. M. André nous a apporté des remarques nouvelles à propos du greffage sur épine, tandis que M. Bouquet de la Grye a exposé les vues de M. Barotte (de l'Aube), qui prône la greffe du poirier sur l'aubépine blanche (4).

(1 Bulletin, mai 1893, p. 411.

(2 Mémoires, tome CXXXV, p.- 625.

(3) Bulletin, mars 1893, p. 193. '

(4) Bulletin, mars 1893, p. 169.

Quant aux cultures spéciales, nous noterons cette année la culture des endives, qui se traite maintenant en grand dans la région de Paris, comme nous l'a appris une note de M. Jules Bénard et qui est une culture à la fois lucrative et épuisante (1); les pépinières d'asperges, qui paraissent devoir se multiplier, si nous en croyons M. de Haut (2) ; la féverolle, qu'il ne faut pas confondre avec la fève ordinaire et que MM. Prat et Bassot, de Dijon, soumettent à l'attention des agriculteurs (3). Il paraît que la meunerie ajoute de la farine de ^ève, qui est très riche en azote, à la farine de blé pour compenser la faiblesse des blés à grands rendements que la culture française fournit de plus en plus. Or, les usines qui fabriquent spécialement la farine de fèves tiraient jadis la marchandise de l'Egypte et les modifications récentes survenues dans notre régime économique ne le lui permettent plus. Il y aurait donc, dans les terrains humides de certaines régions, en Normandie par exemple, des avantages certains et des débouchés assurés pour la culture des féverolles. La note de MM. Prat et Bassot, insérée dans notre Bulletin sur la demande de M. Gatellier, donne à cet égard tous les renseignements nécessaires.

Le second point de vue qu'offrent les cultures spéciales est celui de la viticulture, et le troisième celui des fruits coloniaux.

La viticulture a souvent constitué la partie la plus importante de notre compte rendu annuel. Cette année, nos confrères ne nous ont pas fait, au point de vue scientifique, des communications importantes. La presse

(1) Bulletin, février 1893, p. 126.

(2) Bulletin, octobre 1892, p. 464.

(3) Bulletin, novembre 1892, p. 562.

agricole, d'ailleurs, s'est peu occupée de la vigne qui, ces années dernières, avait forcé l'attention générale. La défense contre les maladies et contre les intempéries absorbe les propriétaires; on replante avec hardiesse ; les discussions s'apaisent, tandis que les essais se multiplient. On parle moins : on travaille plus. L'adaptation est toujours le gros problème de la viticulture. A demi résolu dans les contrées méridionales, il est encore nouveau dans les régions de l'Est récemment attaquées par le phylloxéra.

La question des hybrides est toujours débattue par des centaines, même par des milliers d'expérimentateurs, qui donnent aux praticiens l'espoir d'une heureuse solution. Nous avons enregistré une note de M. Perraud (1), de la station viticole que M. Vermorel a créée à Villefranche, sur la résistance des vignes américaines et franco-américaines au froid de l'hiver, parce qu'elle donne des indications qui paraissent appuyées sur des observations sérieuses. Dans une note, M. Perraud donne aussi une indication intéressante sur la convenance de pratiquer, en matière de replantation, le principe de la sélection des sarments.

La communication que M. de Mély nous a faite sur l'emploi des schistes bitumineux est curieuse. M. de Mély considère ces schistes comme un insecticideparfait contre le phylloxéra, n'offrant pour la vigne aucun danger, même aux plus hautes doses, pourvu qu'on l'emploie comme il le conseille, avec la mousse de tourbe. Il appuie son argumentation sur les expériences auxquelles il a soumis plusieurs centaines d'hectares (2).

(1) Bulletin, mars 1893, p. 209.

(2) Bulletin, février 1893, p. 92.

Notre confrère, M. Duchartre. nous a appris que, d'après des recherches de M. Gouderc, il est établi que l'oïdium Tuckeri, dont nous avons eu tant à nous plaindre, est identique à l'oïdium dont souffrent les vignes en Amérique ; nous n'avons donc pas à redouter, pour nos vignobles, l'importation d'une maladie nouvelle, puisque l'une n'est qu'une phase de l'autre (1).

Le mildew est généralement combattu au moyen du sulfate de cuivre. M. Dehérain, pendant un voyage, s'est aperçu que, dans le Puy-de-Dôme, beaucoup de vignes envahies par ce parasite n'étaient pas traitées. Les viticulteurs du Puy-de-Dôme, comme les agriculteurs de presque tous les pays, hélas! ne croient au danger et ne songent à se défendre que lorsqu'ils ont été déjà durement atteints.

La bouillie au saccharate de cuivre de M. Michel Perret, par l'économie qu'elle procure, par son adhérence sur les feuilles, continue de conquérir l'opinion publique. Elle a amené notre ingénieux confrère à imaginer, par une réaction analogue, un saccharate de fer destiné à combattre la chlorose des feuilles, des fleurs et des fruits, sans avoir à craindre, comme auparavant, l'altération produite par les acides des sels de fer.

Le saccharate de cuivre se fait avec la mélasse ; mais la mélasse n'est pas un article de vente courante ; les viticulteurs éprouvent, pour se la procurer, la plus grande peine. Nous appelons sur ce point l'attention vigilante de M. le ministre de l'Agriculture.

Au point de vue des maladies cryptogamiques de la vigne, notre confrère, M. Prillieux a traité, devant le

(1) Bulletin, février 1893, p. 92.

Congrès viticole de Montpellier, toutes les questions relatives à l'oïdium, au mildew, au black-rot, à Tantrachnose, au pourridié, et le bruit des applaudissements qu'a soulevés son rapport a retenti jusqu'à nous.

M. Cazaux-Cazalet, au nom du Comice agricole de Cadillac-sur-Garonne, dont j'ai déjà signalé l'activité méritoire, a publié un grand mémoire sur la chlorose des vignes. La discussion s'est souvent portée dans les congrès sur cette maladie spéciale aux terrains calcaires et sur laquelle le sulfate de fer paraît avoir une action incontestable. Des contradictions demeurent sur l'efficacité des remèdes proposés contre cette affection redoutable. Nous n'avons rien à dire de la bouillie noire, qui est un remède nouveau et dont la composition et les effets sont peu connus; mais nous devons noter le procédé de M. le Dr Rassiguier, qui taille la vigne en octobre et badigeonne la section fraîche des coursons avec une solution saturée de sulfate de fer afin de provoquer l'absorption de ce fer par le végétal.

On ne pouvait guère se passer de parler des insectes qui attaquent les vignes. La cochylis est revenue dans nos conversations sur une note de M. Duchartre. Après avoir rappelé l'opinion de MM. Foëx et Viala sur les difficultés de la lutte, il a cité des essais entrepris en Italie par M. Berlese. L'extrait phéniqué de tabac, de glycérine, l'émulsion de sulfure de carbone n'ont fourni aucun résultat. Un insecticide nommé Rubina Petrobelli, a trouvé en Italie grande faveur; l'autorité de M. Berlese inspire conliance à M. Duchartre. M. Blanchard n'a pas manqué de rappeler que, suivant lui, la recherche des insecticides n'est pas indispensable, parce qu'on peut détruire les chenilles de la première génération avec un peu

de chaux très pulvérisée ou de la poussière de route (1). On reparlera encore de la cochylis l'année prochaine. L'un de nos correspondants, M. Sahut, s'est occupé d'un groupe d'acariens qui s'attaquent à la vigne, les tetranychus telarius. Les feuilles, marbrées sur la face supérieure, jaunissent par taches, se rouillent et tombent avant l'heure, de sorte que le raisin ne prend pas tout son développement et ne mûrit pas convenablement. La face inférieure de la feuille se recouvre d'un tissu soyeux qui ressemble à une toile d'araignée. Les insectes sont plus petits encore que le phylloxéra; mais M. P. Viala croit que ces altérations sont ducs au champignon de la brunissure, le Plasmodiophora vitis, qu'il a étudié spécialement, avec M. Sauvageau. On préconise l'écorçage et le badigeonnage Balbiani. Le livre de M. Yiala sur les maladies de la vigne, dont une nouvelle édition nous a été présentée par M. Tisserand, est toujours un guide sûr et complet.

La discussion continue sur le meilleur engrais à fournir à la vigne, sans que la question ait fait un pas décisif. 11 faut cependant noter en passant les opinions de notre confrère, M. Miïntz, sur les exigences de la vigne en principes fertilisants. L'azote tient le premier rang. L'acide phosphorique n'est pas grandement nécessaire. La potasse, au contraire, entre pour une grande part dans la nutrition de la plante; les conclusions sont confirmées par l'examen des résultats obtenus pour le Roussillon, le sud-ouest et la Champagne. De même pour les gelées printanières, combattues de tant de façons différentes suivant les cas et les situations, et au

(1) Bulletin, juin 1893.

sujet desquelles M. Houdaille, l'un de nos lauréats d'aujourd'hui, a présenté devant le Congrès viticole de Montpellier un excellent rapport.

M. Dehérain a résumé, devant l'Académie des sciences, un travail de notre confrère, M. Muntzsur l'utilisation des marcs de vendange (1). La quantité de vin qui imprègne ces marcs atteint jusqu'à 20 hectolitres par hectare de vigne. Il faudrait, pour garder au marc sa valeur nutritive, extraire le vin en le déplaçant par de l'eau qui le chasse sans s'y mélanger. On obtiendrait ainsi des piquettes excellentes pour servir de boissons ou pour la fabrication des eaux-de-vie. Le marc conservé en silo, grâce à un mélange de 5 p. 100 de sel, est pour le bétail un aliment apprécié. On recherche toujours l'utilisation plus complète des produits du sol.

C'est peut-être la vinification qui, chez nous, est appelée à progresser le plus. Tant à Paris, à la Société des agriculteurs, qu'à Montpellier, dans le dernier Congrès, on a longuement disserté sur de nouvelles pratiques qui paraissent appuyées sur des données scientiliques et sur des essais probants et qui aboutissent à une sensible amélioration des vins.

Je regrette de ne pouvoir développer complètement la méthode de vinification employée par M. Debonno, propriétaire en Algérie. Cette méthode est basée sur l'emploi d'un pressoir de son invention; toutefois, je ferai ressortir le grand parti qu'il tire des principes colorants des pellicules du raisin. M. Debonno assure que d'un marc lui ayant fourni du vin blanc, il tire assez de colorant pour colorer deux fois et demi la quantité de vin

(1) Comptes rendus, 19 juin 1893.

obtenue. Notre Compagnie suivra certainement avec intérêt le développement de cette méthode, qui aurait en outre pour objet, en hâtant la fermentation, de faire gagner au moût un titre alcoolique beaucoup plus élevé : ce qui n'a rien de contraire à la théorie de la fermentation du vin.

On trouvera, dans notre Bulletin d'avril dernier, la communication que nous a faite M. Gayon et de laquelle il résulte que la pasteurisation est aussi avantageuse pour les vins de Bordeaux que pour les vins de Bourgogne. On se souvient qu'il restait un doute à cet égard. On prétendait que, les expériences de M. Pasteur ayant porté sur des vins de Bourgogne, ses conclusions pouvaient ne pas être applicables à des vins d'autre provenance. La discussion qui a suivi la communication de M. Gayon a provoqué, de la part de nos confrères, MM. Doniol, Chambrelent et Clavé des observations piquantes sur l'amélioration des vins de Bordeaux par le voyage. M. Duclaux a terminé la conversation en tirant, des expériences de M. Gayon, cette conclusion que la maturation des vins ne dépend pas de l'influence des microbes, puisque les vins chauffés se sont comportés comme ceux qui n'avaient subi aucun traitement.

Peut-être l'industrie naissante des levures cultivées est-elle appelée à faire reviser toutes nos formules, toutes nos pratiques, en y ajoutant une pratique nouvelle dont nul ne peut prévoir ni limiter la portée aujourd'hui? Ce qui déjà semble acquis, c'est que le vin est d'autant meilleur qu'on amorce la fermentation avec des raisins frais et de qualité supérieure. Cela a été affirmé sans contestation et l'on a reconnu que les raisins américains donnant habituellement un vin foxé perdent une partie

de ce goût, si Ton a introduit avant eux, dans le fond de la cuve, du moût de raisins supérieurs. La théorie des levures aurait donc déjà trouvé d'utiles applications. La nécessité d'être prudent en une matière aussi délicate ne doit pas nous empêcher de constater que les essais d'amélioration des moûts par des levures de moûts supérieurs ont souvent donné à leurs auteurs des résultats favorables.

La Société d'encouragement à l'industrie nationale, sur un rapport de M. Mûntz, vient de décerner un prix à M. Kayser, notre ancien lauréat, pour ses travaux sur les levures. Nous nous plaisons à enregistrer ses conclusions: « L'emploi des levures sélectionnées, dans les cuves de vendange, est à conseiller. Il peut donner lieu à un changement de goût et à une amélioration du bouquet. Chaque levure a ses exigences propres et spéciales qui doivent se combiner avec la qualité du moût. Il faut, dans l'état de nos connaissances, n'avoir recours qu'à des levures indigènes et pures. » Le Congrès viticole de Montpellier vient d'émettre le vœu qu'il soit créé, à Paris et dans les régions intéressées, des laboratoires de fermentation.

La dernière récolte a été un peu inférieure à la récolte précédente de 1891 (29 millions d'hectolitres au lieu de 30 millions) ; mais les viticulteurs français escomptent déjà la récolte prochaine comme l'une des plus belles que la vigne leur aura fournies, depuis qu'elle a subi les assauts de tant d'ennemis redoutables.

Remercions M. Mouillefert, qui a bien voulu nous rendre compte, à la suite de la mission dont il avait été chargé, par le gouvernement anglais, de l'état de la viticulture à Chypre. Le rapport fait valoir nos procédés de

culture et de vinification, et, dans cette île, ces procédés sont considérés comme un grand progrès sur les pratiques locales (1).

Nous arrivons aux fruits exotiques. C'est une tradition, dans notre Compagnie, que de s'occuper de toutes les acquisitions que l'agriculture et l'horticulture peuvent faire dans les pays étrangers. Dès le règne de Louis XVI, la Société donnait des instructions aux voyageurs qui allaient en Amérique et aux Indes faire des observations d'histoire naturelle. Aussi, depuis que le monde entier a pris possession de lui-même sous l'impulsion de la vapeur et de l'électricité, depuis vingt ans surtout où les voyages scientifiques se succèdent avec régularité, nous commençons à connaître les ressources agricoles de toutes les parties du globe.

Nous avons été agréablement surpris, lorsque notre Président a invité M. Dybowski à venir disserter sur les ressources agricoles de l'Afrique centrale, avec la compétence qn'il a sur la botanique, car nous n'avons pas oublié que M. Dybowski enseignait récemment encore aux élèves de Grignon l'horticulture (2). A propos de ce beau voyage, M. Dehérain nous a rappelé les observations qu'il avait présentées à l'Académie des sciences, au nom de MM. Dybowski et Demoussy sur les condiments employés par certaines peuplades sauvages (3).

Notre confrère, M. Naudin, avait refait l'ouvrage de l'acclimateur Von Mueller, M. Raoul complète en ce moment le livre de M. Sagot sur les cultures tropicales.

(1) Bulletin, janvier 1893, p. 61.

^2; Bulletin, janvier 1893, p. 44.

(3) Bulletin, février 1893, p. 128.

Plusieurs de nos confrères nous font le plaisir d'apporter à nos séances des nouvelles de toutes les parties du monde. D'abord remercions M. Naudin, dontles lettres nous permettent d'entrer par la pensée en collaboration avec lui. Vous vous souvenez de ses communications relatives à la fécondation des palmiers par les abeilles, au riz impérial de la Chine et à la greffe du châtaignier sur Je chêne (1).

M. Edouard André, reprenant les observations de M. Naudin sur les palmiers, les a étendues dans un mémoire touchant la fructification d'arbres à fruits exotiques (2) dans la région méditerranéenne. Une autre fois, il nous a parlé de la production des fruits au cap de Bonne-Espérance et nous a rassurés sur la concurrence dont semblait nous menacer l'importation des fruits frais du Gap ; ce qui ne veut pas dire que le commerce ne commence pas à s'en établir à Londres et surtout à Paris (3). M. Cornu et M. André sont d'accord sur la nécessité de développer daus nos colonies la production des fruits et primeurs. L'Algérie et la Tunisie surtout doivent être livrées non pas seulement à la vigne, mais aux arbres fruitiers à noyaux: pêchers et abricotiers. Ce qui préoccupe surtout M. André, et à bien juste titre, c'est d'acclimater des arbres à fruits dans les terrains pauvres.

M. Cornu est plus confiant que M. André dans le succès des fruits coloniaux. Il croit qu'on peut faire beaucoup en cette matière et il poursuit de ses vœux la création de jardins fruitiers dans les colonies. C'est ainsi qu'il a été appelé à nous parler des kakis du Japon (4),

(1) Bulletin, mars 1893, p. 229.

(2) Bulletin, janvier 1893, p. 19.

,3) Bulletin, mars 1893, p. 195.

4) Bulletin, décembre 1892, p. 582.

des luffas(l), puis de la papaye (2); enfin M. Ciarenc, actuellement à Diego-Suarez, nous a fait parvenir par M. Heuzé une note sur la culture du pipengaye (3) qui est un légume originaire de l'Asie tropicale, et par M. Cornu une note sur un arbuste, le mouroungue, dont les racines, les feuilles, les fleurs, les fruits et les graines se prêtent à de nombreux usages (4).

M. Cornu nous a appris que le lait du papayer a des propriétés digestibles comparables à la pepsine. Le fruit est d'une bonne odeur, la cbair agréable à l'œil et sa culture peut constituer, pour nos colons, une source importante de revenus. La papaye, au Sénégal, est meilleure, nous dit-on, que partout ailleurs.

La communication sur les kakis, qui ne sont bons à manger que quand ils sont mous, a donné lieu à une série d'observations fort intéressantes sur la blettissure des fruits par MM. Laboulbène, Berthelot et Cornu (o).

La connaissance approfondie des cultures tropicales est l'accompagnement naturel du mouvement politique et économique qui entraîne les pays d'Europe à exploiter les autres parties du globe. L'Algérie et la Tunisie sont considérées aujourd'hui comme des terres françaises, et leur agriculture ne nous intéresse pas moins que l'agriculture de nos vieux départements. Il en sera de même pour nos colonies, et c'est avec toute raison que M. Cornu a fait valoir le mérite exceptionnel du livre de MM. Sagot et Raoul au point de vue de la pratique agricole. Nous attendons avec impatience l'achè-

(1) Bulletin, juillet 1892, p. 432.

(2) Bulletin, janvier 1893, p. 30.

(3) Bulletin, juillet 1892, p. 414.

(4) Bulletin, mai 1893, p. 337.

(5) Bulletin, décembre 1892, p. 582.

vement, par M. Raoul, d'une œuvre à laquelle notre Compagnie donne aujourd'hui un premier encouragement.

La science forestière ne comporte pas de progrès rapides. Les découvertes n'y viennent pas surprendre le forestier et ces progrès franchissent des étapes fort éloignées. On conçoit que les expériences exigent en forêt le contrôle du temps : aussi, quiconque, en sylviculture, se voue à des recherches, doit s'armer d'une patience méritoire, car les mêmes problèmes restent posés pendant des siècles et il est rare que celui qui adresse à la nature des questions précises reçoive lui-même la réponse à ses questions.

Nous ne devons donc pas nous étonner de voir M. Mer reprendre les recherches de notre ancien confrère,Varenne de Fenille, sur les conditions que doivent remplir les éclaircies dans les futaies pour être efficaces. Quelle discussion intéressante que celle qui s'est produite sur ce sujet entre MM. Mer, Dehérain, Miintz, Saint-Yves Ménard, de Vilmorin, Clavé, Cornu, Bouquet de la Grye, Risler et Tisserand ! Elle nous porte à désirer que M. Mer vienne plus souvent en provoquer de semblables entre nos confrères chimistes ou forestiers, botanistes ou propriétaires (1).

M. Mer nous a aussi appris, d'après M. Bartet, que le couvert des réserves avait été jusqu'à présent mal évalué et que ce couvert peut occuper non pas le tiers, mais bien les deux tiers de la surface totale, sans que le taillis soit sacrifié. M. Bartet recommande encore, d'après des

(1) Bulletin, février 1893, p. 103.

320 î/ANNÉE AGRICOLE 1892-1893.

recherches méthodiques, d'introduire le chêne rouvre de préférence au chêne pédoncule, partout où les gelées printanières sont à craindre (1).

Créer des forêts, les entretenir, les améliorer, leur faire subir les transformations conseillées par l'expérience, c'est l'œuvre à laquelle se consacrent les sylviculteurs qui comptent sur le temps; mais l'administration ne doit pas oublier qu'elle aie devoir de veiller à ce que ces richesses lentement accumulées ne soient pas détruites en un jour; et lorsqu'on voit les incendies qui, dans les Landes et ailleurs, ont frappé si cruellement et en si peu de temps le domaine forestier de la France, on est en droit de dire que notre législation sera imparfaite tant que de pareils désastres seront possibles. Les pouvoirs publics paraissent décidés à agir : des projets de loi sont actuellement en discussion devant le Sénat; félicitons-nous de ces bonnes dispositions et félicitons notre confrère, M.. Chambrelent. Il a déployé plus d'énergie, si c'est possible, pour sauver les Landes contre l'indifférence générale, qu'il n'avait dépensé d'efforts pour les transformer (2). La rançon de notre sécurité aura été lourde : veillons à ce que les lois nouvelles soient efficaces et strictement appliquées par l'administration.

Les plantations forestières sont la culture des terrains pauvres et des terrains en montagne ; elles concourent utilement à la fixation des torrents et à laprotection des cultures dans les vallées qui sont soumises à ces torrents. Appuyons-nous sur les associations locales, qui montreront aux populations l'intérêt qu'elles ont à se-

(1) Bulletin, février 1893, p. 115.

(2) Bulletin, février 1893, p. 94.

conder l'administration dans des sacrifices pour le reboisement des montagnes ; mais demandons en même temps à l'administration de venir en aide aux propriétaires, en sacrifiant les formalités contradictoires qui s'opposent à l'application facile des exemptions d'impôt en matière de reboisement. Ce sont des conclusions que la Société nationale d'agriculture a votées, sur le rapport présenté par M. Bouquet de la Grye, au nom de la Section de sylviculture (1).

YI

En abordant l'économie du bétail, il semble que la situation désolante faite aux animaux de la ferme par les rigueurs de la saison s'impose à votre examen, mais nous n'avons pas le droit d'escompter les pertes que pourraient faire subir à nos troupeaux la sécheresse et les maladies qui peuvent en être la suite. Tout au contraire, nous avons le devoir de résister à l'affolement qui s'est emparé d'une partie de la population et d'exposer le tableau consolant que nous offrent les concours régionaux et le concours général de Paris. Rien n'est perdu. Rien n'est compromis. Relisez les discours prononcés depuis un mois dans les grandes assemblées de l'agriculture et vous verrez que du nord au midi, de l'est à l'ouest, on n'entend que des éloges sur la belle tenue du bétail français. Quelques ruines particulières, de grandes souffrances locales ne peuvent porter une atteinte profonde à la situation générale de nos étables. Déjà, nos confrères nous avaient apporté le témoignage de leur parfaite satisfaction lors du concours du Palais

(1) Bulletin, mars 1893, p. 232.

de l'Industrie. Vous vous souvenez de cette parole de M. Gréa : « C'est le concours le plus complet et le plus brillant qui ait été tenu jusqu'ici en France. » Et c'est pour lui conserver cette supériorité que notre confrère, M. Doniol, a plaidé la nécessité de maintenir intacte l'institution parallèle et simultanée du concours des animaux gras de boucherie et du concours des animaux reproducteurs. 11 est bon, en effet, de montrer à côté des producteurs le produit final, c'est-à-dire le produit destiné à être consommé (1).

Si nos animaux domestiques n'étaient admirés que par nous, la défiance serait permise, mais les étrangers nous rendent pleine justice. Nous avons souvent constaté que les Anglais suivent avec une attention intéressée les progrès de nos troupeaux de Durham. Cette année, M. Housman s'est livré à une enquête patiente, dont il est utile de constater les résultats (2). Dans une série de communications au Live-stock Journal, journal anglais consacré aux questions d'élevage, il fait l'histoire de l'importation de cette race ; visitant nos plus célèbres étables de la Nièvre, du Bourbonnais, du Berry, il mentionne d'une manière particulière le troupeau de notre confrère, M. Tiersonnier, auquel il consacre une notice détaillée ; dans l'Anjou, il admire les beaux animaux de M. Grollier, suit pas à pas les descendants des plus célèbres tribus de l'Angleterre à travers leurs alliances, à Genouilly, au Colombier, à Rilly, à Durtal, et arrive à cette déclaration que nombre de Shorthorns appartenant à des familles élevées en France depuis longtemps,

(1) Bulletin, février 1893, p. 131.

(2) Journal de V agriculture, 1892, p. 385, 452, 506, 580, 657, 769, 819, 892, 1011, 1095.

ne le cèdent en rien aux plus beaux animaux récemment importés d'Angleterre! Voilà peut-être la raison principale de la dépréciation de la valeur moyenne des Shorthorns (Durham), dépréciation dont je vous ai donné le tableau. Si les Shorthorns trouvent faveur dans la plus grande partie du globe, il est constant que d'autres races sont appréciées et leur créent une redoutable concurrence (1).

Au dernier concours de Blois, M. le ministre de l'Agriculture s'est expliqué très nettement sur le rôle de la race Durham. Ses opinions sont conformes aux doctrines qui ont toujours prévalu dans notre Compagnie et qui se résument dans cette parole de notre ancien confrère, Baudement : « Le vrai rôle de la race Durham est d'opérer des croisements pour la consommation. » Il ne faut pas abandonner le travail de reconstitution des belles et bonnes races françaises.

Quant à la question des moutons, la Société ne s'en est point occupée comme les années précédentes. C'est un peu la faute de nos ministres de l'Agriculture qui l'ont accaparée. Nous avons suivi avec sympathie les études de M. Yiger, député, sur le mouton algérien, et nous souhaitons sincèrement que nos confrères, MM. Bignon et Nouette-Delorme, appelés dans la commission instituée au ministère pour l'amélioration de la race ovine, nous fournissent une occasion prochaine de proclamer le succès de leurs efforts.

M. Lavalard est le rapporteur ordinaire des concours de la race chevaline. Il a recueilli, dans le deuxième concours hippique de la Société percheronne, à la Ferté-

(1) Bulletin, décembre 1892, p. 623.

Bernard, les meilleures impressions. Il a constaté que la race percheronne n'était plus travaillée avec la même ardeur en vue de la fabrication d'un gros et lourd cheval suivant le goût des acheteurs américains; qu'au contraire on la ramenait à son type naturel, au type d'un cheval de trait capable de tirer au trot les plus lourdes charges. Tout le monde est d'accord. M. Develle et M. Viger, au nom du Gouvernement, ont répété publiquement ce que M. Lavalard n'a cessé de soutenir. Ce dernier n'a pas été moins heureux dans son inspection de la race boulonnaise exposée au concours d'Arras (1). Ici encore, il retrouve la race primitive dans sa pureté. Cette pensée de perfectionner les races par elles-mêmes et en elles-mêmes a pénétré chez tous nos éleveurs, et c'est assurément un des bienfaits de la presse agricole, à l'heureuse influence de laquelle on ne saurait trop rendre hommage.

A la question chevaline, se joint la question mulassière. M. Chabot-Karlen et M. Lavalard se plaignent avec raison de la situation de l'industrie mulassière et de la baisse de prix des célèbres baudets du Poitou (2). Comment y remédier? On implore le Gouvernement; mais le Gouvernement ne peut empêcher que l'élevage du mulet n'ait fait à l'étranger de sérieux progrès, et qu'en vendant à l'étranger, pendant plusieurs années, des animaux de grand prix, on n'ait créé des foyers de producteurs qui viennent faire inévitablement concurrence aux pays d'origine.

Que prouvent ces animaux d'élite, dont le nombre augmente dans toutes les espèces : bovine, ovine, por-

(1) Bulletin, juin 1893, p. 461.

(2) Bulletin, décembre 1892, pp. 593 et 615.

cine et chevaline, et qui finiront par constituer les masses profondes de notre population animale? Apparemment, nos éleveurs ont su créer des animaux dont les formes s'adaptent admirablement au but auquel on les destine et dont la constitution robuste implique des facultés supérieures d'assimilation. Le progrès est plus ou moins laborieux, selon que la ration alimentaire est plus ou moins heureusement composée. Mais comment et d'après quels principes convient-il de se diriger? Tel est l'objet constant des préoccupations, des expériences et des propositions de tous ceux qui, dans la science et la pratique, ont pour but la meilleure alimentation des animaux.

Cette étude a repris le premier rang dans le monde agricole. Le hasard a voulu qu'en cette année 1893 M. Grandeau publiât le premier volume d'un grand ouvrage sur la nutrition animale et résumât l'historique des travaux consacrés à ce sujet par nos plus illustres physiologistes, chimistes et praticiens depuis le commencement du siècle. En effet, des règles scientifiques servent aujourd'hui de base à une alimentation raisonnée, et c'est un grand honneur pour nous que de voir des conseils insérés dans nos Bulletins, des conclusions insérées dans nos Mémoires ou dans les ouvrages de nos confrères s'imposer à la pratique sous l'autorité du ministre de l'Agriculture. Nous ne saurions trop louer naturellement la dernière circulaire ministérielle sur les équivalents de nourriture pour conjurer la crise que nous traversons. C'est une belle leçon. Quand bien même elle ne serait pas appliquée, elle ne sera pas oubliée.

Toutefois, nous pouvons bien dire qu'au point de vue

scientifique il ne convient pas de s'attacher à des formules trop absolues, à des conseils trop bruyants, et la communication de M. Mallèvre, qui avait pour objet de nous présenter ces réserves, a été écoutée avec tant d'intérêt que nous avons souligné notre plaisir en le récompensant aujourd'hui. M. Mallèvre a soutenu qu'on n'avait pas résolu le grand problème des substitutions alimentaires, et que pour établir une sorte de balance et d'équilibre entre la valeur des divers aliments, il fallait tenir compte des conditions perpétuellement diverses qui modifient le travail de la digestion. M. Duclaux et M. Chauveau ont applaudi à ces réserves de la critique scientifique et M. Duclaux, avec cette clarté qui donne tant d'autorité à ses paroles et à ses écrits, n'a pas hésité à dire que, malgré des travaux approfondis, nous ne savions à peu près rien en ces matières, qu'il fallait courageusement étudier en elle-même chaque expérience de nutrition, l'envisager comme une solution particulière, étudier des faits en grand nombre, avant de se permettre de poser des règles générales (1).

La pratique est peut-être actuellement, en matière d'alimentation, le guide le plus sûr. Retenons donc ce que nous a exposé notre confrère, M. Pluchet, sur la valeur de la pomme de terre cuite pour la nourriture du bétail, etsurleprofitqu'il entend retirer de son emploi (2).

Assurément il est très important de donner à nos animaux des aliments variés; mais encore faut-il que ces aliments soient bien préparés. Les aliments d'origine végétale voient leur action se développer, suivant que le| fourrage est vert ou sec, jeune ou vieux, entier ou ha-

(1) Bulletin, avril 1893, p. 300.

(2) Bulletin, mai 1893, p. 340.

ché. Il en est de même des aliments d'origine animale. Si M. Cornevin, dans son beau livre sur les résidus alimentaires, s'était simplement borné à indiquer les ressources que peuvent donner les pulpes de betteraves et de féculerie, les déchets de brasserie et d'amidonnerie, les mélasses, les sucres, les lies, les tourteaux divers tant indigènes qu'exotiques, les résidus de meunerie, les criblures, les sons, les farines basses, etc., puis les résidus d'origine animale, il aurait déjà mérité toute notre reconnaissance ; mais il ne s'est pas arrêté à des observations générales ; il a donné aux cultivateurs les plus sages conseils, pour indiquer comment il fallait s'y prendre pour faire consommer par les animaux ces aliments avec un profit certain.

Prenons un exemple : la pulpe de betteraves est un aliment excellent et cependant elle donne aux animaux qui la consomment une maladie particulière, quand elle a été ensilée dans de certaines conditions. La pulpe se détériore dans le liquide qui stagne dans les fossés et qui est un véritable bouillon de culture pour les microbes. M. Arloing combat ce danger par l'emploi du sel marin mélangé à la dose de 20 à 25 grammes p. 100 de la pulpe, dont il réduit la ration journalière à 50 ou 60 kilog. par tête de bœuf. M. Butel, vétérinaire, combat le même danger en conservant la pulpe de betterave dans des silos à fleur de terre et, en effet, par ce procédé, l'accumulation des liquides n'est plus à craindre. L'attention étant maintenant éveillée, les cultivateurs, avant d'essayer le remède proposé par M. Arloing, feront bien de surveiller leur ensilage suivant les réflexions de M. Butel.

Je ne toucherai qu'un mot de l'industrie laitière qui

328 L AKNÉE AGRICOLE 1892-1893.

est une dépendance de l'économie des animaux. Notre confrère, M. Duclaux, domine cette année, au point de Tue scientifique, cette importante matière par ses recherches spéciales sur les laits phosphatés et par la publication de ses Principes de laiterie (1).

La question du lait phosphaté a été traitée par M. Duclaux dans les Annales de l'Institut Pasteur, et elle est venue incidemment devant la Société. Il s'agit de savoir ce que vaut le lait vendu comme enrichi de phosphate au delà de la proportion normale, l'excès de phosphate étant supposé introduit dans le lait par une addition de ce corps à la ration alimentaire des vaches, M. Duclaux, après analyse, a trouvé que les laits dits phosphatés ne contenaient pas plus de phosphate que le lait ordinaire (2). Donc l'annonce des laits phosphatés serait une duperie.

Si, d'autre part, on tentait d'introduire, dans le lait fraîchement trait, un phosphate soluble, comme du phosphate de soude, ou un phosphate insoluble, comme du phosphate de chaux pulvérisé, cette fraude serait vite découverte, puisque par là on troublerait la proportion normale des phosphates solubles et insolubles. Et, en effet, la proportion normale des cendres dans le lait (0,75 p. 100) est plus constante que celle de tout autre constituant et fournit l'uu des plus précieux critériums de pureté.

Depuis quelques années, la laiterie est l'objet d'études intéressantes et c'est justice que de reconnaître les heureuses contributions que M. Lezé et beaucoup d'autres ont déjà apportées à la littérature de cette industrie;

(1) Principes de laiterie, in-18, chez Armand Colin.

(2) Bulletin, mars 1893, p. 184.

mais M. Duclaux avait compétence spéciale pour dévoiler les mystères de la laiterie, l'action des microbes dans les transformations du. lait et la fabrication des fromages. On ouvre son livre et on ne le quitte plus. C'est une merveille que d'expliquer avec un pareil agrément les problèmes scientifiques qui touchent aux ferments du lait, de la crème et du fromage. M. Duclaux aime à tout expliquer sans avoir l'air de tout savoir : « La science et l'industrie, dit-il, sont deux ignorantes qui font bien d'aller ensemble à l'école mutuelle. »

Montrer clairement ce qui est, telle est la mission qu'a remplie M. Duclaux, démontrer ce qui devrait être, telle est la tache que s'est imposée M. Mùntz. Sans rechercher à quelle somme on peut évaluer la valeur des produits de la laiterie et la perte que nous fait subir la dépréciation de nos beurres sur les marchés étrangers, il faut bien déclarer que le commerce des beurres français s'est affaibli et qu'à la fraude seule revient la responsabilité d'une situation pénible. Pour faire cesser la fraude, on a voté la loi de 1885, mais cette loi n'a jamais pu être mise à exécution. Depuis 1888, les sociétés d'agriculture et le Parlement s'évertuent à trouver le moyen de proscrire la margarine, et tant que la science n'aura pas donné ce moyen, la loi sera sans action. Voilà pourquoi nous avons donné une médaille d'or à M. Coudon qui, dans le laboratoire de M. Mùntz, s'est livré heureusement aux expériences les plus délicates et paraît avoir réussi à sauvegarder, par des procédés certains, l'honneur et le profit de la laiterie française.

La science vétérinaire a continué à s'occuper tout spécialement de la fièvre aphteuse, de la tuberculose,

330 L AXNÉE AGRICOLE 1892-1893.

de la morve, de la péripneumonie, qui est bien l'inlluenza des animaux.

L'année dernière, M. le ministre de l'Agriculture disait avec raison que la fièvre aphteuse ne s'introduit pas seulement par le passage aux frontières des animaux contaminés. La fièvre aphteuse se développe très souvent dans nos campagnes par la négligence que le cultivateur met à ne pas faire visiter immédiatement l'animal malade ou par le commerce des porcs ou des moutons, que des marchands vont vendre de village en village sans avoir désinfecté leur voiture. Il semble donc qu'en dehors des moyens scientifiques qui tendent à guérir la maladie, on pourrait, par de nouvelles mesures de police sanitaire, prévenir la propagation du mal dans un grand nombre de circonstances.

M. Risler nous a lu une note de M. Japy qui espère pouvoir guérir cette maladie par l'assainissement des étables. Notre confrère, M. Saint-Yves Ménard, croit en effet qu'une étable infectée peut être rendue salubre par la pulvérisation de solutions antiseptiques; mais il faut, dit-il, commencer par trouver le spécifique applicable à chaque maladie infectieuse, soit comme traitement curatif, soit comme préventif. Comme antiseptique, notre confrère met en avant le Crésyl Jeyès qui lui a donné de bons résultats contre la maladie des jeunes chiens (1).

La question de la tuberculine et de la malléine conserve tout son intérêt. Les belles recherches de M. Nocard ne paraissent pas contestées. On peut découvrir la tuberculose, comme nous l'avons expliqué l'année dernière, chez un grand nombre d'animaux en appa-

(1) Bulletin, mars 1893, p. 249.

rence parfaitement sains. Ce sont toujours les découvertes scientifiques qui réagissent sur la législation. Il s'agit aujourd'hui, après avoir constaté l'état des animaux tuberculeux, de les faire disparaître par des indemnités données aux propriétaires. M. le ministre de l'Agriculture connaît à merveille, et pour cause, cette grave question.

Quant à la malléine, elle a été l'objet de discussions fort intéressantes dans le sein de la Société centrale de médecine vétérinaire. On peut disserter, comme on le fait à la Société centrale de médecine vétérinaire, sur la puissance diagnostique de la malléine et sur le degré de confiance qu'il faut avoir en ses indications, pour découvrir si la morve existe dans un cheval à l'état latent; mais tout le monde préférera admettre, jusqu'à preuve contraire, qu'il y a des formes de morve qui sont curables et qui peuvent guérir par les seules forces de la nature.

Un jour, j'ai soutenu devant vous qu'il manquait à notre Compagnie une section d'hygiène rurale. Je suis bien reconnaissant à M. Saint-Yves Ménard d'avoir apporté un argument à l'appui de ma thèse. Je veux parler de ses recherches relatives à la composition et à la qualité des divers laits qu'on peut, dans nos campagnes, donner aux jeunes enfants.

Une découverte a été faite par MM. Saint-Yves Ménard et Chambon dans la culture du vaccin. Notre confrère a démontré, par des expériences auxquelles s'est associé le professeur Strauss, que la culture vaccinale voit très souvent ses produits s'altérer et se perdre au point de rendre les opérations stériles. Il s'agissait donc de trouver un moyen d'obtenir une se-

mence de vaccin qui demeurât complètement exempte de parasites étrangers et qui fût capable de reproduire invariablement la vaccine la plus pure. Ce procédé consiste dans l'épuration de la pulpe vaccinale glycérinée. La pulpe fraîche donne des colonies très nombreuses de microbes, c'est-à-dire un mauvais vaccin, tandis que la pulpe glycérinée, après 50 à 60 jours, s'épure par le vieillissement et permet de compter sur de belles éruptions vaccinales. Ce perfectionnement de technique nous paraît réaliser un progrès notable dans la culture du vaccin sur les génisses (1).

YII

Sortant du cadre rigoureux de ses travaux, notre Compagnie se délasse en s'occupant de la pisciculture, dont le développement, longtemps retardé, a pris un mouvement ascensionnel, grâce au concours du ministère de l'Agriculture, je pourrais dire du ministère de l'alimentation publique. Sous l'œil vigilant de notre confrère, M. Chabot-Karlen, les institutions d'enseignement piscicole sont, pour la plupart, devenues des usines à repeuplement pour nos rivières et, ce qui est mieux, des écoles où se forment les pisciculteurs de l'avenir.

Je ne puis reproduire le tableau des faits importants de Tannée 1892 que nous a tracé M. Chabot-Karlen, mais je puis signaler l'importance des versements d'alevins faits dans nos rivières, à très peu de frais (2). Quand on aura, grâce à des instructions répétées, grâce à des exemples frappants, répandu le goût de la pisciculture et fait com-

(1) Bulletin, décembre 1892, p. 585.

(2) Bulletin, millet 1892, p. 404 et juin 1893, p. 472.

prendre l'importance de cette industrie alimentaire, ou reconnaîtra la nécessité de prendre des mesures rigoureuses pour la protection du poisson. Ces mesures sont en grande partie édictées dans nos lois, mais il faut toujours répéter les mêmes plaintes : ces lois sont peu ou pas appliquées. M. Bouquet de la Grye, en nous entretenant d'un vœu émis par le Conseil général des Vosges sur l'initiative de M. Lambert, nous a fait toucher du doigt quelles difficultés l'on éprouve, lorsqu'il s'agit de faire appliquer les lois sur une pareille matière (1). Il faut que le sentiment public, aiguisé par l'intérêt général, se mette de la partie. Il faut que les riverains s'associent pour défendre les rivières dépeuplées contre les déprédations des maraudeurs. Développons donc le goût de la pisciculture, et le reste, comme on dit, nous viendra par surcroît. Quand il y aura en France une légion de pisciculteurs et surtout de pisciculteurs propriétaires, le poisson sera protégé. Toute richesse qui n'est pas appropriée risque de se perdre. Je crois que notre confrère, M. Clavé, s'est servi de cette pensée à propos de la chasse.

Qui sait? Peut-être verrons-nous, dans l'avenir, l'exploitation des rivières concédée à des sociétés fermières, seules capables de faire les frais de réempoissonnement et de s'assurer le remboursement de leurs avances. Pourquoi les amateurs de pêche ne paieraient-ils pas à ces sociétés un droit d'usage d'autant moins onéreux que les rivières, grâce à cette organisation, seraient poissonneuses, et si vous trouvez cette vue de l'avenir un peu hasardée, je fixerai vos regards sur ces associa-

(1) Bulletin, novembre 1892, p. 557.

lions de chasse qui louent, dans certaines contrées, tout le territoire d'une commune, pour conserver et exploiter le gibier et qui servent ainsi la grande cause de l'alimentation publique.

Il n'est pas d'année où vous ne causiez des huîtres, suivant avec le plus vif intérêt les belles expériences de M. de Lacaze-Duthiers à Roscoff. M. Chatin nous a vivement intéressés, en nous annonçant une série d'observations sur le verdissement des huîtres. Il paraît que leur matière colorante ne ressemble à aucune des matières colorantes connues tant des végétaux que des animaux et M. Chatin relie la question du verdissement à la botanique par l'analogie de la coloration entre les huîtres de Marennes et les plantes (1).

Enfin, nous récompensons aujourd'hui un ostréiculteur de la Seudre, M. Maurin, à l'occasion de ses recherches sur l'emploi de la chaux en ostréiculture. La chaux, paraît-il, favorise la pousse et contribue à la destruction de la pholade (2).

J'ai groupé d'abord les faits et les observations touchant l'agriculture appliquée. Je vais maintenant grouper les recherches qui, cette année, marqueront dans les annales de l'agriculture scientifique. Je suis la division même des sections de la Société entre l'agriculture et les sciences naturelles, entre la pratique et la science.

Tout d'abord, j'ai le devoir et le plaisir de signaler

{{) Bulletin, octobre 1892, p. 498 et décembre, p. 549 et 579. (2) Bulletin, janvier 1893, p. 26.

les deux articles publiés récemment dans la Revue des Deux Mondes, par M. Dehérain. La terre n'apparaît plus comme un sol minéral, si je puis dire ainsi, mais comme un sol animal. Reprenant l'histoire des principales découvertes dont nos confrères ont enrichi la chimie agricole, au point de vue de l'organisation vitale du sol lui-même et des transformations qu'il subit dans sa composition et son action, M. Dehérain a fixé l'état de la science et l'honneur qui revient à chacun. C'est un service dont nous lui sommes très reconnaissants et qui relègue votre secrétaire perpétuel dans la rapide énumération des problèmes nouveaux soulevés dans le cours de cette année.

La question des engrais est toujours de premier ordre : le beau livre de MM. Miintz et Ch. Girard n'a pas épuisé le sujet. Tantôt on nous signale des engrais nouveaux, comme le guano de Mona, que nous a fait connaître M. Andouard ( 1 ), tantôt des produits nouveaux contre lesquels nous devons mettre en garde le cultivateur. Le Dr Max de Maerker s'est chargé de condamner l'engrais Henzel, et nous avons enregistré son jugement (2).

Le fumier a été l'objet de contributions importantes. La première nous vient de MM. Mùntz et Ch. Girard (3). Presque tous les agronomes qui ont étudié la déperdition de l'azote dans les fumiers se sont bornés à mesurer celle qui se produit dans le fumier mis en tas, c'està-dire depuis sa sortie de l'étable jusqu'au moment de l'épandage; mais on a généralement négligé l'étude des pertes que subissent les déjections à l'étable même,

(1) Bulletin, janvier 1893, p. 59.

(2) Bulletin, mars 1893, p. 201.

(3) Bulletin, lévrier 1893, p. 81.

sous les pieds des animaux, depuis l'instant où elles sont é mises jusqu'au moment où le fumier est enlevé et transformé en tas. Les observations de M. Mùntz démontrent que c'est surtout à l'étable que se produisent les pertes d'azote, ce qui s'explique par la fermentation ammoniacale extrêmement rapide des urines. L'emploi des litières de tourbe et de terre riche en humus paraît être le meilleur remède pour éviter ces pertes; mais la pratique conseille d'associer à la paille des terres tourbeuses ou humifères, dont quelques pelletées jetées sous les pieds des animaux entravent notablement la déperdition de l'ammoniaque. A la suite de cette communication, M. Dehérain a dit qu'en effet, pour diminuer les pertes d'ammoniaque dans les étables, il convenait d'employer la tourbe ou la terre; mais, une fois le fumier en tas, il faut se contenter de l'arroser. A quoi M. Michel Perret a ajouté qu'il fallait couvrir le tas de fumier, ce qui nous a remis en mémoire le hangar si économique que notre confrère a imaginé.

M. Alex. Hébert s'est livré, à Grignon, à des expériences qui confirment l'enseignement de M. Dehérain. Les déperditions en azote d'un fumier maintenu en bon état d'humidité ne peuvent avoir lieu à l'état d'ammoniaque; les divers procédés imaginés pour empêcher ces pertes ammoniacales (addition de plâtre, de sulfate de fer, d'acide sulfurique) ne sont donc pas d'une grande efficacité, puisque l'azote qui disparaît pendant la préparation du fumier se dégage à l'état libre (1).

Avec M. Ch. Girard, M. Mùntz avait travaillé les fumiers. Avec M. Coudon,ila étudié la fermentation am-

(1) Bulletin, février 1893, p. 146.

moniacale qui se manifeste au sein des terres arables (1 ) . Cette apparition de l'ammoniaque était attribuée autant à des réactions chimiques qu'à Faction des micro-organismes. MM. Mùntz et Coudon montrent que c'est exclusivement à certains microbes qu'est due la fermentation ammoniacale. En effet, la transformatio n ne s'opère pas dans la terre stérilisée, c'est-à-dire privée de germe, et elle réapparaît si la terre stérilisée reçoit l'ensemencement microbien.

Nous avons encore à remercier tout particulièrement notre confrère, M. Dehérain, de la persévérance avec laquelle il plaide la cause des cultures dites dérobées. « Semer à l'automne, a-t-il dit, immédiatement après une céréale, de la graine de vesce, c'est fixer dans une matière organique l'azote des nitrates qui se trouve dans le sol ; cet azote, mis en réserve dans les plantes enfouies à l'état vert et dont la décomposition ne se produit qu'après l'hiver, ne reprend sa forme assimilable qu'au printemps suivant, au moment où il peut être utilisé par les nouvelles plantes qui occupent le sol (2). »

La science est parvenue à déterminer les éléments chimiques nécessaires au développement des plantes. Pour compenser le manque d'azote, on a recours à des nitrates ; mais les nitrates sont coûteux, et de plus ils sont très solubles et entraînés par les eaux qui traversent le sol. M. Dehérain croit qu'on peut amoindrir et peut-être supprimerl'achatetremploi du nitrate de soude en augmentant, par la trituration du sol, lanitrification naturelle. Par des expériences fort curieuses, il a con-

(1) Annales agronomiques, 25 mai 1893,

(2) Bulletin, octobre 1892, p. 455.

époques de l'année avait pour conséquence d'activer le développement des ferments nitriques. Aune trituration excessive, correspond une nitrification excessive. Ces résultats ont été constatés par l'analyse des eaux de drainage qui avaient traversé des cases de végétation traitées comparativement. En effet, les eaux de drainage entraînant une grande quantité d'azote nitrique, leur analyse est un moyen sûr de déceler la proportion d'azote assimilable présente dans le sol. C'est la justification des meilleures pratiques culturales et l'explication de ce dicton, qu'une bonne préparation de la terre équivaut à une fumure. La répartition de l'engrais dans le sol est un problème que M. Schlœsing reprend avec autorité, dont il nous a indiqué les données, avec les premières expériences qu'il se dispose à suivre.

Un jour, notre confrère, M. Chatin, à la suite d'une communication de M. Gatellier, a dit qu'il fumait avec avantage ses luzernes, et l'on peut s'étonner qu'il soit avantageux de donner un engrais azoté comme le fumier de ferme à une légumineuse capable de s'emparer de l'azote atmosphérique par les nodosités de ses racines. « Cette anomalie apparente, dit M. Dehérain, s'explique très bien. Si les graminées de la prairie vivent d'engrais chimiques, les légumineuses n'atteignent tout leur développement que dans un sol renfermant des matières ulmiques. Dans les régions riches, l'emploi des engrais est d'autant plus avantageux que, sous leur influence, les plantes forment des racines assez vigoureuses pour aller puiser dans le sous-sol les réserves d'humidité qu'il renferme (1). »

(1) Bulletin, novembre 1892, p. 531.

La durée prolongée de la période de sécheresse que nous traversons a conduit MM. Dehérain, Dcmoussy et Dumont à rechercher quelle quantité d'eau la terre peut encore renfermer. C'était une question d'actualité. Ces chimistes ont constaté que la quantité d'eau était à peu près nulle, par suite de l'évaporation rapide et du vent très sec. La proportion d'eau varie donc peu avec la profondeur. Toute l'eau du sol n'est pas à la disposition des racines. Aussi les plantes se flétrissent bien avant que les terres soient complètement desséchées (1 ) .

M. Houdaille, qui poursuit des études analogues depuis 1886, a établi qu'en temps de sécheresse les plantes à racines profondes, comme la vigne, font un appel beaucoup plus puissant aux réserves d'eau des couches inférieures du sol. Ne quittons pas cette question de l'état physique du sol sans rappeler le procédé préconisé par M. Gautier pour obtenir le dessalement du sol. Ce procédé consiste à drainer le sol en disposant les drains à 0m,15 au-dessus de la nappe d'eau salée, puis à le submerger pendant deux mois avant la plantation; enfin, à arroser tous les vingt jours durant l'été. Mais le problème de l'utilisation des terrains salants a été supérieurement traité devant vous par M. Hilgard, directeur des stations agronomiques de Californie et la solution, comme nous l'a dit M. Vilbouchevitch, dans le mémoire que nous récompensons, dépend surtout delà botanique.

Nous n'avons pas entendu parler, cette année, de l'action de l'électricité sur la production végétale. Les sévères paroles que plusieurs de nos confrères ont portées

(1) Comptes rendus, 16 mai 1893.

sur la persistance d'efforts inutiles paraissent avoir éloigné, au moins momentanément, les illusions des chercheurs. Tout autre est la question de l'influence de la lumière électrique sur la végétation dans les serres. Ce point délicat paraît avoir été bien étudié par un horticulteur américain, M. Bailey, et ses conclusions, que nous a exposées M. Dehérain, tendent à prouver que l'emploi de la lumière électrique peut être avantageux, mais qu'il reste nombre de difficultés à surmonter, notamment l'effet nuisible du foyer trop rapproché et la maturation trop précoce de certaines espèces. Il faut aussi tenir compte d'une multitude de particularités qui varient d'une plante à une autre.

L'agriculture n'a pas supporté cette année l'invasion de ces végétaux parasites ou de ces animaux malfaisants qui, tout à coup, apparaissent en destructeurs de nos récoltes et de nos végétaux. Nous avons vécu avec nos anciens ennemis, et nous donnons simplement les réflexions que leur présence a suggérées tour à tour à nos confrères.

Le blé s'est développé dans de bonnes conditions et nul péril n'a été signalé nulle part; mais la rouille pouvait nous surprendre, et M. de Yilmorin nous a soumis les conclusions des longues expériences qu'il a conduites à Verrières avec le concours de M. Douillet. La rouille est un champignon microscopique qui vit de la substance de certaines plantes végétatives et qui en couvre la surface par ses fructifications. Comment prévenir la rouille ? Comment la combattre? M. de Vilmorin nous répond

d'abord philosophiquement qu'il faut vivre avec la rouille comme avec le phylloxéra. Puis il nous donne comme enseignement l'histoire de la viticulture. « C'est plutôt dans la résistance organique des variétés cultivées, dit-il, que dans les moyens préventifs ou curatifs qu'il faut mettre sa confiance. » Et, à l'appui de cette déclaration, il dresse la liste des variétés de blé qui succombent à la rouille, ou qui échappent à la rouille, ou qui résistent à la rouille. Cette étude devrait être dans les mains de tous nos cultivateurs; elle a été publiée dans les bulletins de la Société des agriculteurs de France.

M. Neumann, notre correspondant, nous a signalé, par l'entremise de M. Chauveau, une maladie nouvelle ou tout au moins inaperçue, qu'il a appelée la dématiose du blé. À la suite de violents orages, dans plusieurs communes du département de la Haute-Garonne, un très grand nombre de tiges de blé, au lieu d'être battues et courbées par la pluie, se sont trouvées brisées, cassées au niveau du nœud lui-même qui, cependant, est de sa nature très résistant. Au microscope, M. Neumann reconnut la présence d'un champignon, de filaments mycélienset de spores que, de prime abord, on pourraitprendre pour le champignon de la rouille avec lequel il coexiste, mais qui s'en distingue par des différences tranchées de coloration et de conformation, etc. (1).

Aux environs de Paris, une autre maladie a menacé une importante industrie, celle de la production de la chicorée étiolée, plus vulgairement connue sous le nom de barbe de capucin. Yoici ce que nous raconta notre confrère, M. Prillieux. La chicorée a été tirée des champs,

(1) Bulletin, janvier 1893, p. 30.

ou cultivée en lignes, et elle a déjà donné des feuilles dont on nourrit le bétail ; puis, après certaines préparations, elle est replantée sur couches de fumier de cheval dans des caves où on fait des arrosages, en maintenant une température constante de 25 degrés. Si ce régime favorise la production de la barbe de capucin, il favorise aussi, sous l'influence de la chaleur humide, la multiplication des cryptogames, parmi lesquels se trouve celui que l'on connaît sous le nom de minet. Quand il envahit les caves, il fait pourrir promptement tout ce que ces caves renferment. Pour détruire ce parasite, notre confrère a essayé, avec un succès de bon augure, l'aspersion au saccharate de cuivre. Reste à trouver un procédé pratique d'application. M. Prillieux le trouvera (1).

Notre confrère, M. Prillieux, nous a dénoncé également un champignon microscopique qui fait des ravages considérables aux environs de Limoges sur les châtaigniers, particulièrement sur ceux que l'on cultive en taillis, pour en tirer des cercles et des lattes. Ce champignon détermine une altération à laquelle on donne le nom de javart et qui a beaucoup de rapport avec le chancre du pommier. On estime le préjudice qu'il peut causer à un tiers de la valeur de la vente sur pied. M. Prillieux rattache ces champignons au genre Diplodina. Quant aux moyens de les détruire, il n'ose se prononcer. Vous voyez que les châtaigniers, comme la barbe de capucin, sont entre des mains sûres (2).

Après les cryptogames, les insectes.

M. Pluchet s'étant plaint, l'année dernière, des ravages que faisait dans les betteraves et que fait encore mal-

(1) Bulletin, février 1893, p. 77.

(2) Bulletin, janvier 1893, p. 54.

i/ ANNÉE AGRICOLE 1892-1893. 343

heureusement, cette année, une invasion de chenilles noirâtres, notre confrère, M. Lahoulbène s'est mis en campagne et nous a lu un mémoire excellent sur les noctuelles ou plutôt sur les agrotis auxquels se rattachent les chenilles vulgairement connues sous le nom de ver gris. Puisque les chenilles se portent sur les feuilles, il faut, dit-il, les en dégoûter. Comment faire? M. Lahoulbène n'est guère partisan des poussières métalliques ou des solutions de sels vénéneux; mais on pourrait, dit-il, essayer de certains alcaloïdes dont l'action toxique serait suffisante pour éloigner la chenille et aurait l'avantage d'être assez fugitive pour ne pas compromettre le plant. Des arrosages faits avec des liquides où Ton a fait macérer ou cuire à divers degrés de concentration des feuilles ou des graines de delphiniwn ont produit de bons effets, et l'on peut noter que des arrosages semblables sur des semis de crucifères les ont garantis contre d'autres insectes et les larves des puces de terre (1).

Notre maître, M. E. Blanchard, considérant qu'il s'agit de combattre une invasion et non pas de guérir une maladie, s'en tient aux procédés les plus simples. Il conseille de semer toujours de bonne heure, parce que la betterave, étant formée plus tôt, a plus de force pour résister quand le ver gris vient la couper au collet. En buttant, en roulant la terre, on la durcit et, par là, dit-il, on fait périr les chrysalides qui essaient en vain de remonter à la surface du sol pour laisser échapper les papillons. M. Champonnois, notre confrère, est également partisan de cette méthode, dont il a vu les heureux effets. Il faut, dit-il, qu'on roule la terre et qu'on la plombe, au mo-

(1) Bulletin, mars 1893, p. 217.

ment même où les betteraves commencent à lever leurs premières feuilles; mais on répond : Vous écrasez les tiges naissantes. — Non, répond M. Blanchard ; c'est au cultivateur à opérer le roulement au moment propice. Si quelques-unes sont écrasées, d'autres renaîtront. L'opération a aussi pour effet d'empêcher les vers gris de se mouvoir et de se transporter facilement d'une terre ou d'une plante à une autre.

Au moment du sarclage, on pourrait cueillir les œufs déposés en plaques, au nombre de soixante à cent, soit à la base des feuilles, soit à leur face inférieure ; mais c'est un grand travail. Ces différents modes de destruction de Yagrotis méritent d'être recommandés; mais pour choisir, il faut évidemment considérer le prix de la maind'œuvre dans le lieu où il s'agit d'opérer, et aussi le degré d'habileté et de souplesse que cette main-d'œuvre a acquis (1).

Que vous dire de notre mortel ennemi, de ce grand ravageur, du ver blanc et du hanneton? Nous n'avions pas besoin des communications de M. Le Moult et de M. Gatellier pour reconnaître les services rendus par une organisation générale du hannetonnage pratiqué avec intelligence (2). L'exemple donné par le Syndicat de Gorron a été suivi dans l'ouest et dans le centre ; presque tous les départements possèdent un ou plusieurs syndicats. D'autres sont en voie de formation dans la Nièvre, l'Allier, la Vienne, la Loire-Inférieure, la Mayenne. La carte de la France, dressée par M. Le Moult, au point de vue des dégâts causés par les hannetons est fort intéressante. Nos correspondants nous informent

(1) Bulletin, décembre 1892, p. 605.

2) Bulletin, décembre 1892, p. 612.

qu'en prévision du printemps menaçant de 1a prochaine année, une action vigoureuse se prépare. Il est donc permis d'espérer que si, en 1889, plus de 2 millions de kilogrammes de hannetons ont été détruits, ce chiffre aura été notablement dépassé en 1893. Hélas ! les mans, dans beaucoup de localités, semblent nous défier et rongent en ce moment même nos jardins et nos champs.

La Société d'agriculture de Meaux a répondu dignement à l'énergique appel de son président, notre confrère, M. Gatellier. Par la solide organisation de son service spécial et par le bon choix des délégués envoyés dans les communes de son ressort, elle inspire une confiance telle que partout les cultivateurs ont fait, de leur propres deniers, des avances pour faciliter les frais de battue et de cueillette : ces avances doivent être remboursées, il est vrai, par le département. Il y a mieux : les frais de destruction qui se montaient à 20 centimes le kilo de hannetons avaient été couverts par le département en 1889. En 1892, le département a gardé à sa charge la moitié de cette dépense, pendant que les cultivateurs ont consenti à payer l'autre moitié, se déclarant d'ailleursprêts à recommencer dans les mêmes conditions en 1893. Nous citons ces faits comme des exemples dignes d'être propagés par la presse agricole. Quant à l'emploi du Botrytis tenella, les résultats varient beaucoup. M. Le Moult prétend que ceux qui ne réussissent pas s'y prennent mal. La vérité est que tous les moyens sont bons et qu'aucun n'est souverain. Le dernier rapport de M. Laboulbène contient toutes les indications nécessaires pour la bataille du hannetonnage, sans dédaigner le secours du Botrytis tenella.

M. Hilgard, sur ma demande, nous a donné des dé-

tails sur la lutte contre certains insectes aux Etats-Unis par l'utilisation de leurs parasites, distribués par l'administration même, grâce à une organisation parfaite.

M. Decaux, membre de la Société entomologique de France, a publié une brochure sur l'olivier et ses principaux ennemis, dont M. de Vilmorin, au nom de la Section des cultures spéciales, s'est déclaré très satisfait. La partie originale de ce travail concerne les dégâts de la mouche Keiron (Dacus oleœ) et du Tinea olivella que M. Decaux propose de combattre par l'emploi des chiffons de laine imprégnés de pétrole, par la destruction des olives atteintes, par l'écrasement immédiat des fruits récoltés et surtout par la fixation de la date extrême du 15 mars pour la récolte des olives (1).

L'olivier est souvent attaqué par des insectes qu'on appelle Kermès et par une maladie qu'on appelle la fumagine. Après trois années consécutives d'essais, MM. Degrully, Cadoret et Duchein, de Montpellier, ont formulé les règles suivantes : Il faut renoncer à poursuivre le kermès avec les insecticides ordinaires, et, si le coût de l'opération ne paraît pas excessif au producteur d'olivier, il faut combattre la fumagine par des sels de cuivre. En tout cas, une taille un peu sévère pratiquée tous les trois ou quatre ans porterait un coup décisif aux kermès cantonnés sur les jeunes ramifications (2).

Je note en passant une courte et substantielle dissertation de M. Laboulbène sur le rôle des insectes par rapport aux truffes. De la conversation engagée entre M. Chatin et M. Laboulbène, il résulte que les insectes se nourrissent des truffes mais ne les produisent pas.

(1) Bulletin, mai 1893, p. 388.

(2) Bulletin, mai 1893, p. 334.

La trufïe se reproduit par des petits œufs pourvus de pointes qui sont la graine des truffes (1).

J'ai eu l'honneur d'ouvrir la session du Congrès tenu à Evreux par l'Association pomologique de l'Ouest, au mois d'octobre dernier. M. Cornu etmoi, nous vous avons témoigné l'heureuse impression que nous avions ressentie en entendant le récit des campagnes scientifiques poursuivies par les pomologistes bretons et français. Nous n'insistons pas sur la notice consacrée à Fanthonome, publiée par M. Brocchi dans le Bulletin du ministère de l'Agriculture, vous la connaissez; elle contient d'excellents conseils, en tout point conformes aux observations recueillies par le Frère Abel, dePloërmel. M. Decaux, dans un mémoire, lu au Congrès des Sociétés savantes, a complété les instructions que nos savants sont d'accord pour formuler contre lanthonome. Mais ce qui était vraiment nouveau, à Évreux, c'est la bataille livrée contre la cheimatobie. Les meneurs de cette bataille nous ont été présentés par M. Chatin et par M. Laboulbène.

Dans les herbages de Livarot et de Vimoutiers, dans les vallées de la Touque et de la Dives, les pommiers sont, depuis cinq ou six ans, en proie à une petite chenille verte de la famille des Phalénides ou Géomètres. Comme cette chenille grimpe en grande masse le long du tronc de l'arbre, M. Lecœur, qui a passé deux années à étudier les mœurs de ces chenilles, propose d'en arrêter l'invasion en entourant l'arbre d'un collier de papier couvert de glu. Ce procédé est très simple. Il est connu. Il a été souvent proposé et mérite d'être

(1) Bulletin, décembre 1892, p. 373.

appliqué. Les travaux de MM. Huetet Louise concluent aussi à l'application d'une ceinture de goudron sur le tronc des arbres pour empêcher les femelles de monter ; à l'emploi de torches enflammées promenées le soir dans les vergers pour détruire les mâles; à des injections dans le sol avec le sulfure de carbone pour atteindre les chrysalides. Nous récompensons également deux mémoires de M. Lignières, relatifs à des acariens parasites des cochenilles du pommier et nous félicitons nos lauréats d'avoir eu pour rapporteur M. Laboulbène, dont tous les rapports sont des morceaux d'une haute valeur scientifique.

N'oublions pas les yponomeutes, qui aiment à filer autour des branches du pommier un cocon d'une soie parfaitement blanche. On a proposé d'arracher les toiles et d'écraser les chenilles au moyen d'un balai de houx emmanché au bout d'une gaule ; mais M. Blanchard préfère une aspersion des nids avec une eau savonneuse.il suffit d'avoir à sa disposition, dit-il, soit une petite pompe, soit une forte seringue (1).

Pas plus que les châtaigniers, les pins sylvestres n'échappent aux atteintes des parasites meurtriers. Ici, ce sont des hyménoptères du genre Sir ex dont notre confrère, M. Laboulbène, nous a décrit les curieuses particularités. L'insecte femelle a une tarière saillante qui pénètre dans le bois et sert à l'y fixer pour l'aider à accomplir ses fonctions physiologiques. Les mandibules sont d'une force si extraordinaire qu'elles lui permettent de creuser le bois, etmême le plomb, comme l'a constaté le maréchal Vaillant. Que faire contre un ennemi qui, avec des armes

(1) Bulletin, mai 1893, p. 421.

pareilles, poursuit à couvert son œuvre de destruction? Deux méthodes sont proposées : ou prévenir l'attaque, ou la rendre impuissante. Il faut, comme le veut M. Laboulbène, fortifier les arbres maladifs par des amendements, par des engrais ; ou bien éclaircir les arbres trop serrés, qui, faute de lumière et d'air, deviennent faibles et languissants : car, notez-le, les arbres sains et vigoureux restent insensibles aux attaques du Sirex; enfin, comme le conseille notre confrère, M. Bouquet de la Grye, on peut recourir à un moyen héroïque, abattre et réduire en cendres les arbres dont la tête affaiblie dénonce le mal incurable qui les ronge (1).

Un autre exemple de la puissance destructive des infiniment petits sur les matières ligneuses nous a été signalé par notre confrère, M. deLacaze-Duthiers. Il nous a montré des fragments de pieux immergés à Banyuls-sur-Mer, il y a moins d'un an, « criblés de trous et réduits dans un tel état qu'il suffit de la pression des mains pour les rompre ». Ces dégâts sont l'œuvre du taret, mollusque presque microscopique aux deux valves munies de dents qui font office de lime. Quand ce monde de tarets est en travail, il se dégage un bruit que les gens du pays caractérisent en disant que les tarets font de la musique! Pour faire cesser ce concert, il faudrait priver le taret du milieu dans lequel il vit, l'eau de mer, et lui substituer de l'eau douce, qui est mortelle pour lui (2).

Il vaut toujours mieux prévenir les maux que de les guérir et les remèdes inventés par la science ne sont pas aussi sûrs que les secours préparés par la nature. La nature est organisée pour se protéger elle-même.

(1) Bulletin, novembre 1892, p. 541.

(2) Bulletin, novembre 1892, p. 555.

Il suffirait souvent que l'homme ne vint pas anéantir ses moyens de défense et troubler l'ordre naturel de sa conservation. G'estpourtant le triste spectacle que nous nous donnons à nous-mêmes. Les insectes malfaisants que nos savants combattent comme ils peuvent, n'ont-ils pas pour ennemis naturels et puissants les oiseaux petits et grands? Ces oiseaux ne jouent-ils pas tous les jours contre les insectes une partie qui tournerait au profit des hommes, si les hommes ne changeaient les conditions de la lutte, en détruisant eux-mêmes leurs alliés et leurs bienfaiteurs? Que de fois nous avons demandé qu'on protégeât les oiseaux! Prenons le livre excellent et récemment publié par M. Oustalet et supplions le gouvernement d'accorder sa protection aux petits oiseaux. Mais, comme nous-mêmes, le gouverment ne peut rien sans l'opinion publique et nous faisons un appel à la presse tout entière pour qu'elle répète sans cesse que la destruction des oiseaux est un attentat contre l'agriculture.

Au point de vue technique, nos confrères se souviennent de l'intéressant compte rendu que nous fit, sur l'exposition des machines agricoles au Palais de l'Industrie, M. Ringelman, directeur de la station d'essais de machines agricoles. Ses observations me dispensent de vous parler des nouveautés de la mécanique agricole (1 ) . Votre Section, d'ailleurs, se tient dans une grande réserve au sujet des perfectionnements de plus en plus

(1) Bulletin, février 1893, p. 117.

nombreux de la machinerie agricole ; elle hésite à prendre parti au milieu des petites modifications que suggèrent aux praticiens et aux constructeurs les besoins de l'agriculture. La Section sait qu'il ne peut pas y avoir un type absolu de machine pour telle ou telle opération culturale. Les conditions diverses de sol, de culture, de lieu, de milieu économique, imposent des variétés dans la même machine et des changements dans ces mêmes variétés.

Il est bien vrai qu'on voit surgir avec une rapidité extraordinaire tous les instruments qui répondent aux exigences du travail agricole. La viticulture, pour donner un exemple, a fait naître quantité d'instruments nouveaux, dont le pal injecteur, les charrues sulfureuses, les pulvérisateurs, les machines à greffer, les charrues de défoncement, les pressoirs continus à grand travail sont les plus mémorables exemples.

Telles sont les raisons qui font des expositions de machines les parties principales de nos concours régionaux, et c'est ainsi que l'exposition de machines agricoles annexée au concours annuel des animaux gras dans le Palais de l'Industrie est devenue un marché général où les constructeurs viennent prendre des idées et des commandes pour la fabrication de l'année courante.

M. Ringelmann nous a fait une autre communication sur les moissonneuses à maïs employées aux États-Unis et qui pourraient avantageusement être utilisées en France dans les départements où le maïs occupe d'importantes surfaces (1). Il a vivement engagé les agriculteurs français à employer, pour leurs moissonneuses

(1) Bulletin, octobre 1892, p. 473.

lieuses, le lil de chanvre qui est plus solide et plus économique que le fil de manille, que les Américains nous glissent avec leurs machines et que nous acceptions jusqu'ici sans examen (1).

Notre confrère, M. Bénard, nous a appris que la machine à tondre les moutons de MM. Bariquand et Marre était en grand usage parmi les agriculteurs de sa région et que cette machine, ayant subi le contrôle d'expériences successives, méritait d'être signalée d'une manière spéciale à tous les cultivateurs par une de nos récompenses (2).

Quand je vous aurai rappelé le buttoir mécanique imaginé par un chimiste laborieux, M. Andouard,pour substituer aux billons des planches de même largeur et d'un égouttage aussi satisfaisant, mais qui, par leur forme, permettent l'usage du semoir dans les terres les plus humides (3) ; quand je vous aurai rappelé les mérites du livre de M. Debains intitulé : Les machines agricoles sur le terrain, dans lequel l'auteur paraît avoir fixé les prix de revient des labours suivant les modes de traction, il ne me restera plus qu'à louer le volume que notre confrère, M. Tresca, a consacré à la mécanique agricole et qui sera un des plus utiles parmi les ouvrages si utiles de la Bibliothèque de l'enseignement agricole.

Je vous disais, l'année dernière, que l'économie politique avait dominé tout le cours de l'année 1891-92. Je faisais allusion à la réforme économique dont M. Méline,

(1) Bulletin, juillet 1892, p. 410.

(2) Bulletin, mai 1893, p. 385.

(3) Bulletin, décembre 1892, p. 614.

notre confrère, a été le victorieux promoteur. On aurait pu croire que le mouvement qui porte à renouveler la législation agricole se serait arrêté et aurait pris quelques moments de repos; mais l'évolution qui s'accuse, non seulement en France mais dans toutes les parties du monde, n'est pas seulement une évolution économique, c'est une évolution sociale. Partout les esprits prennent la même direction et les efforts succèdent aux efforts pour gagner de vitesse les nations rivales. Non seulement on croit à la science et on lui demande conseil et appui ; mais on croit à la force des lois, et il est clair que les temps sont venus où les agriculteurs lutteront et se défendront pour faire triompher une législation conforme à leurs intérêts. La Société des Agriculteurs de France, dont presque tous les membres de notre Compagnie font partie, est devenue l'instrument populaire de l'agriculture française. Elle peut se jeter dans la mêlée des affaires politiques et des discussions journalières. Elle est une légion qui parle haut et ferme au suffrage universel, c'est-à-dire au Parlement. Tout autre est le rôle de notre Section d'économie, de statistique et de législation. Cette section se concentre dans la mission qui lui est naturellement dévolue, de présenter des observations justifiées par des faits concluants, sur des sujets déterminés, et toujours dans un esprit scientifique. Aussi, comme elle compte parmi ses membres des maîtres éminents de l'économie politique, la Section ne cherche-t-elle à se révéler que par des communications dont l'esprit scientifique fait le principal mérite.

M. Levasseur et M. de Luçay ont encore rivalisé de dévouement, cette année, pour nous entretenir des sujets

les plus intéressants. Vous connaissez M. Levasseur et son ardente probité. Il s'élève, il se tient dans des régions élevées où la science domine ; c'est avec étonnement que nous suivons notre confrère dans le cours de son infatigable activité. De cette activité, nous avons recueilli cet importantmémoire sur le prix moyen annuel du blé depuis le xin° siècle jusqu'à la fin du xixe et ce tableau graphique dans lequel l'œil peut suivre et vérifier les conclusions de l'auteur. Ne dois-je pas encore citer en passant le grand ouvrage, la France et ses colonies et cet autre grand ouvrage, la Populo lion française, qu'il vous a successivement offerts? Le mot d'admiration, pour ce prodigieux effort de travail, n'est pas exagéré.

Les communications de M. de Luçay ont un caractère différent. M. de Luçay se plaît à nous montrer sa parfaite connaissance dans toutes les questions qui touchent à la législation des intérêts agricoles. Avec une sagacité remarquable, il se précipite sur le péril qu'il voit courir à l'agriculture, et montre le point par lequel les lois menacent les intérêts agricoles. Il est militant dans ses énergiques revendications, parce qu'il est convaincu. Il est convaincu, parce qu'il sait parfaitement ce qu'il dit. Les observations sur la réforme touchant l'impôt foucier des propriétés bâties (1), sur la question des octrois (I), sur l'impôt des portes et fenêtres (2), mériteraient l'attention de nos législateurs, parmi lesquels je regrette de ne pas voir notre confrère. Deux fois, sur la question des octrois, dont la suppression paraît dangereuse à M. de Luçay pour les intérêts agricoles et sur la nouvelle réforme

(lï Bulletin, juillet 1892, p. 418.

(2) Bulletin, novembre 1892, p. 528, et mai 1893, p. 349.

h ANNEE AGRICOLE 1892-1893. 355

de l'impôt des portes et fenêtres, la Société a entendu des rapports remarquables, qu'elle n'a pas hésité à recommander à l'attention de M. le ministre de l'Agriculture. C'est Je plus grand honneur que la Société puisse faire au travail de l'un de ses membres.

En dehors de notre Section, la Société a accueilli avec bienveillance des vœux que je suis heureux de rappeler. M. Bouquet de la Grye, au nom de la Section de sylviculture a fait voter une résolution tendant à écarter les difficultés qu'éprouvent les propriétaires qui font des reboisements, lorsqu'ils demandent à profiter des exemptions d'impôt auxquelles ils ont droit (1). M. Cheysson nous a entretenus du congrès international pour la transmission de la propriété foncière qui s'est tenu à Paris en octobre dernier (2) et nous a présenté son mémoire sur les institutions patronales; enfin M. Bénard a émis le vœu que la Société exprime aujourd'hui à M. le ministre de l'Agriculture, c'est que, dans la distribution des fonds provenant du pari mutuel, les campagnes ne soient pas oubliées (3). Il est vrai que la loi de 1891 parle des établissements de bienfaisance ; mais les bureaux de bienfaisance établis dans les campagnes et môme les sociétés de secours mutuels ne peuvent-ils pas être considérés comme des établissements de bienfaisance? L'administration des hospices a passé, depuis quelques années, entre les mains des municipalités des villes, et les habitants des campagnes u'y sont reçus qu'en payant. « Il y a une autre misère que celle des villes, a dit M. Jules Simon : il y a la misère des campagnes où vivent les deux

(1) Bulletin, mars 1893, p. 232 et mai p. 431.

(2) Bulletin, novembre 1892, p. 512.

(3) Bulletin, mars 1893, p. 188.

tiers de nos concitoyens ; que faites-vous de leurs vieillards? de leurs infirmes? de leurs mendiants? » Nous plaçons nos vœux sous la protection de ces paroles éloquentes.

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