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PRONONCÉ A L OUVERTURE DU

CONGRÈS POMOLOGIQUE D'ÉVREUX

Le 18 Octobre 1892

En me confiant l'honneur de présider la première séance de ce Congrès, M. le Président de l'Association promologique m'a donné la très agréable mission de lui offrir l'expression de notre reconnaissance. Le département de l'Eure, dont la Société d'agriculture, sciences, arts et belles-lettres est l'interprète scientifique, se réjouit de l'occasion qui lui est gracieusement offerte d'entrer dans le mouvement d'études et dans le courant des succès qu'entraînent, depuis quelques années, la culture du pommier et l'industrie du cidre. Nous sentons tous ici le prix d'une réunion où la science et la pratique doivent travailler ensemble pour faire fleurir et mûrir toutes lesquestionsqui naissentdans le pays despommes.

Ces questions sont si nombreuses et si intéressantes, que j'avais cru me dérober à l'embarras du choix en fixant un moment votre attention sur l'histoire du pommier et du cidre en Normandie ; mais, pour quelques cita-

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tions nouvelles, je serais tombé dans des redites. La Société d'agriculture de l'Eure se plaît à rappeler que les premières notions sur l'histoire du cidre ont été recueillies par M. LéopoldDelisle, dans le célèbre ouvrage qu'elle a couronné sur la condition des classes agricoles en Normandie au moyen âge. L'abbé Cochet] et Girardin ont également disserté sur ce sujet, et notre collaborateur dévoué, mon excellent confrère et ami, M. Siméon Luce, nous a promis de traiter à fond toute cette histoire. Déjà M. Luée en a publié d'intéressants fragments, et nous attendons avec impatience un récit qui coulera de sa plume savante et de son bon cœur normand.

Il me semble aujourd'hui que mon véritable devoir est tout simplement de rendre justice aux écrivains et aux institutions qui ont soutenu la cause pomologique, afin de montrer comment votre œuvre, Messieurs, a ses origines dans d'autres œuvres, et comment elle se trouve aujourd'hui portée dans les faveurs de l'opinion publique par les événements, les mœurs nouvelles et les progrès de la science.

Il est certain que depuis le xvie siècle, le sujet des pommes et du cidre a été traité plus ou moins abondamment, plus ou moins sûrement, par des écrivains d'un grand sens, d'un vrai mérite. Le premier entre tous est Julien le Paulmier, médecin à Caen, qui publia en 1588 son livre Devino et pomaceo (1). Je me hâte d'associer à Paulmier, Olivier de Serres (2) et Liébault (3). Combien

(1) Traduit par Cahaignes en 1589.

(2) Le Théâtre dû agriculture et Mesnage des champs, cTOlivier de Serres. Nouvelle édition publiée par la Société d'agriculture du département de la Sciue et augmentée de notes. 2 vol. in-4, Huzard, 1804.

(3) U agriculture et Maison rustique, par Charles Estienne et Jean Liébault, Paris, 1578.

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vous seriez étonnés si je mettais sous vos yeux les réflexions judicieuses de Paulmier ? Nous les répétons tous les jours, et demain elles n'auront pas encore vaincu la force des mauvaises habitudes. Paulmier ne livre-t-ilpas le bon combat pour le cidre, qu'il distingue du poiré, au nom de l'hygiène et de la médecine? Neblàme-t-il pas l'usage général défaire le cidre avec les pommes tachées ou pourries? Ne cherche-t-il pas à dresser une liste des espèces de pommes cultivées de son temps? Que dis-je? il conseille de ne faire la cueillette ni par la pluie, ni par la rosée, mais seulement par un beau jour? Tous ces traits et bien d'autres sont d'une justesse parfaite; toutefois, ils devaient inévitablement se briser contre l'impénétrable indifférence de ceux qui récoltaient les pommes, fabriquaient et buvaient du cidre, sans se soucier de savoir ce qu'ils faisaient. Cet état de choses dura jusqu'au milieu du xvme siècle.

A cette époque, l'économie rurale tout entière subit le contre-coup du mouvement qui commençait à ébranler la société française. Les écrivains se remettent à l'œuvre, et sur quelques points du territoire, les faits répondent à leurs efforts. Le marquis de Chambray prend le rôle de Paulmier. L'Art de cultiver les pommiers (1) a été copié et recopié, depuis son apparition en 1765, dans tous les recueils agronomiques. Rozier, dans son Dictianaire d'Agriculture, avoue qu'il doit à Chambray une partie de son article le Cidre, et qu'il a tiré l'autre partie d'un mémoire de Dambourney, secrétaire perpétuel de la Société d'agriculture de Rouen. Les sociétés d'agricul-

(1) L'art de cultiver les pommiers, les poiriers et dé faire les cidres selon l'usage de la Normandie, par le marquis de Chambray. Paris, 176.ri, in-12 de 66 p.

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ture que le ministre Bertin avait organisées administrativement, vers 1760, n'exercèrent pas d'influence. Elles avaient peu de ressources et bien des ennemis. Quelques-unes cependant firent de bons travaux, la Société d'agriculture de Rouen, notamment. Le dernier volume de mémoires de cette Société contient des articles intéressants sur la pomme et le cidre par Dambourney.

Le trait particulier de cette époque est l'entrée en scène des académies et des sociétés d'agriculture. L'Académie de Caen et l'Académie de Rouen se distinguent par leur zèle pour la culture des pommes et l'industrie du cidre. Dans les notes dont François de Neufchâteau a enrichi l'édition d'Olivier de Serres publiée par la Société nationale d'agriculture en 1804, on trouvera l'analyse de mémoires excellents provoqués par les deux académies : l'Académie de Caen en 1758, et l'Académie de Rouen en 1786. En 1785, Hardy, médecin et professeur de chimie à Rouen, publia un travail intitulé : Conférences sur les cidres, les poirés et les bières, sur les falsifications de ces boissons, et sur les différents moyens de les découvrir. Ce travail venait à l'appui de la demande qu'avait adressée au roi le Parlement de Rouen. Cette demande avait pour objet de faire appel à l'Académie des sciences pour déterminer les moyens de combattre les abus pratiqués dans la fabrication et la vente des cidres. Le rapport présenté à l'Académie des sciences est daté du 17 mars 1786 et porte la signature de Lavoisier. Il concluait à l'ouverture d'un concours touchant la culture des pommes et l'industrie des cidres. On était à la veille de la Révolution. Veuillez doncretenir cette date de 1750. Avant 1750, les rares écrivains qui traitaient des matières de l'économie rurale travaillaient pour eux-mêmes

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et pouvaient se dire : « Vox clamât in deserto » ; mais après 1750, la voix ne se perd plus dans le silence des champs; elle fait écho dans les cercles scientifiques et littéraires, où elle trouve d'autres voix pour lui répondre.

Je n'ai pas besoin de vous dire que, la Révolution passée, les sociétés d'agriculture ébauchées par le gouvernement de Louis XVI, détruites par la Révolution, se reconstituèrent et prirent avec le rétablissement de l'ordre et de la paix publique un nouvel essor. La libre initiative de quelques hommes de bonne volonté ramena ces institutions dans le cadre de leur action naturelle. J'ai relevé, dans les recueils publiés par nos sociétés d'agriculture et d'horticulture de Normandie, tout ce qui avait trait à l'étude du pommier et du cidre, espérant y trouver les traces de Faction de ces sociétés sur les pratiques de nos campagnes. Malgré la valeur des mémoires et notes publiés par des hommes aussi distingués que Dubuc, Rrébisson, Decourdemanche, Isidore Pierre, Morière, Formigny de la Londe, Girardin, Du Breuil, de Boutteville, Houzeau et bien d'autres, aucun mouvement ne pouvait naître de communications successives et isolées. Aucun progrès ne pouvait s'imposer aux masses profondes des propriétaires et des cultivateurs par des conseils donnés pour ainsi dire à voix basse, et qui n'avaient pas l'éclat retentissant d'une large publicité. Cette publicité, que n'avaient pu donner les associations locales et sédentaires, on eut la bonne pensée de la demander à des associations générales et ambulantes, en un mot à des institutions capables de forcer l'attention publique par l'attrait d'un spectacle populaire et sans cesse renouvelé.

Cette pensée avait été formulée, quarante ans avant

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qu'elle ne fût mise à exécution, par un savant très modeste et très consciencieux, mais qui, sous la Restauration, par son zèle et son bon sens supérieur, fut l'âme de la Société d'agriculture, de la Société d'horticulture de la Seine-Inférieure et de l'Académie de Rouen. Dubuc, pharmacien à Rouen, fit insérer dans le Recueil des travaux de l'Académie de Rouen pour l'année 1824, un mémoire sur la Préparation des cidres et poirés, leurs qualités respectives, leur prix marchand, et il terminait ainsi : u J'ai lu à peu près tout ce qui a été écrit sur les cidres, et j'avoue n'y avoir rien vu de bien satisfaisant : un ouvrage reste à faire. J'avais en conséquence réuni depuis trente ans un assez grand nombre de matériaux pour en composer un petit livre, auquel je devais donner le nom de Manuel du fermier pour la préparation et la conservation des cidres; mais en voulant les coordonner, je me suis aperçu de leur insuffisance. Tout porte à croire qu'un ouvrage accompli sur cette matière ne peut avoir lieu que parla réunion, ou au moins par le concours de cultivateurs et d'agronomes instruits, et pris dans les différentes contrées où croissent les pommes et les poires rustiques. » Dans son admirable modestie, Dubuc prédisait l'avenir.

Dix ans après, M. de Caumont jeta les bases de cette Association normande qui par ses congrès, ses enquêtes agricoles et ses promenades scientifiques, a remué, depuis soixante ans, régulièrement et profondément les populations de notre Normandie. A l'Association normande, vous me permettrez de rattacher tout de suite l'Association pomologique. C'est la même action par les mêmes procédés. C'est le même effort par les mêmes moyens. L'Association normande embrasse dans ses

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études tout ce qui touche et honore la Normandie dans l'agriculture, l'industrie, les sciences, les arts et les lettres; vous, Association pomologique, vous ne visez que l'art de l'agriculture, et dans l'agriculture la pomiculture. Vous vous associez dans un but déterminé ; mais, pour atteindre ce but, vous suivez la même voie. Vous ne voulez pas que le pommier soit regardé comme un bienfait de la Providence, dont on peut user impunément, sans chercher à le mériter par des soins reconnaissants ; vous voulez que le pommier et le cidre soient traités avec amour et avec science, comme le vigneron traite la vigne et le vin.

Assurément, l'Association normande ne s'est pas occupée directement du pommier et du cidre, pas plus, pas moins qu'elle ne s'est occupée de toutes les choses de l'agriculture; mais depuis soixante-dix ans, son intervention persévérante a toujours été utile, et je saisis l'occasion de remplir un pieux devoir de reconnaissance en rappelant les conférences, les notes, les publications de son secrétaire général, M. Morière. Pendant un long espace de temps, M. Morière, dans nos départements de l'Eure, du Calvados et de la Seine-Inférieure, a été le champion de la cause pomologique et un lutteur infatigable, dont la mémoire doit être honorée publiquement (1).

La pensée de faire étudier la pomologie dans des réunions de savants et de cultivateurs, cette pensée que Dubuc avait émise le premier en 1824, prit corps sous l'exemple des congrès de vignerons qui, un peu avant 1840, s'étaient organisés en Allemagne. La première

(1) Résumé des conférences sur le cidre, par Morière, 1860-1867.

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tentative eut pour parrains, en France, Leclerc-Thouin et Guillory, et pour témoins les membres de la Société industrielle de Maine-et Loirefl ) . Le département de Maineet-Loire se trouvait placé sur les confins des régions du vin et du cidre et le pommier, sur son territoire, y était cultivé, comme la vigne. Cette région bénie par le sol et le climat semblait admirablement destinée à réunir tous ceux qui s'occupaient des boissons de la France. Le premier congrès des vignerons et producteurs de cidre français tint ses assises à Angers, au mois de septembre 1842. Dans un programme, d'ailleurs parfaitement établi, il était décidé que la nouvelle association se transporterait successivement dans les diverses parties de la France; mais, dès Tannée suivante, cette partie du programme fut modifiée. On reconnut la difficulté de faire discuter dans de grandes réunions, par les mêmes hommes et devant le même auditoire, les questions intéressant le vin et les questions concernant le cidre. Le congrès se dédoubla. En 1843, les vignerons se rendirent à Bordeaux et les pomologistes à Rouen. Que fut ce congrès de Rouen? Une simple conversation. En 1844, le congrès institué par Guillory reprit à Marseille son premier titre de Congrès des vignerons et pomologistes français, sans reprendre son premier programme. On le revit à Dijon en 1845, à Lyon en 1846, et, pour la dernière fois, à Colmar en 1847. Ai-je besoin de dire qu'à Marseille, à Dijon, à Lyon, à Colmar, il fut peu ou point question des pommes ni du cidre ?

Après la révolution de 1848, l'influence toujours croissante de la presse, l'établissement du suffrage universel,

(1) Les Congrès de vignerons français, par Guillory, aîné. Librairie agricole, 1860.

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l'élan donné au commerce par le développement des chemins de fer, l'institution des concours régionaux ont certainement contribué à développer le goût des enquêtes publiques et des libres congrès. La Société d'horticulture pratique de Lyon renoua les traditions et créa un nouveau congrès pomologique dont les premières réunions furent tenues à Lyon de 1856 à 1861, et continuées sous les auspices d'une nouvelle société, dite Société pomologique de France ; mais ces congrès s'occupèrent et s'occupent encore presque uniquement des fruits à noyaux et à pépins, considérés comme fruits de table. Ils laissèrent de côté l'étude des fruits de pressoir et la préparation des boissons alimentaires. Ils s'appliquèrent surtout à distinguer, à apprécier les diverses variétés dans les espèces de fruit, « à faire cesser le chaos qui existait dans la Pomone française » . Je trouve ces expressions, qui peignent bien la situation, dans une circulaire de la Société d'horticulture de France, annonçant, en 1851, la publication d'une Pomologie française.

Vous voyez qu'a Angers, en 1842, on avait essayé d'étudier en commun la vigne et le pommier, le raisin et la pomme comme éléments d'industrie, mais qu'en 1856, à Lyon, on étudie les fruits comme fruits de table, au point de vue de la classification et de l'alimentation. C'est en 1863 et en 1864, à Rouen et à Gaen, qu'on organise enfin un congrès qui sera uniquement consacré au pommier et au cidre. Il avait fallu quarante années pour voir les vœux de Dubuc se réaliser, et sa prédiction s'accomplir.

En ce moment décisif pour l'histoire des congrès pomologiques, je m'abandonne au devoir et au plaisir de rendre hommage à nos savants de Rouen, dont la solli-

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citude n'a pas été épuisée par un effort de soixante-dix ans. J'ai noté les travaux de Dubuc. Je note en courant les travaux de Du Breuil et de Girardin, l'appel fait par ces deux savants, en 1840, pour recueillir les greffes des variétés de pommes à cidre cultivées dans toute la Normandie (1), l'introduction de 4,000 plants greffés dans le Jardin botanique de Rouen, et l'étude raisonnée et méthodique des meilleures variétés. C'est un effort mémorable.

Enfin, nous arrivons en 1802. La Société centrale d'horticulture de la Seine-Inférieure qui s'était fondue avec le Cercle pratique de botanique et d'horticulture, entreprend à son tour de constater les qualités particulières aux divers fruits de pressoir, afin de reconnaître les meilleures variétés dans les pépinières, les vergers et les champs. En 1863, à l'occasion de la présence à Rouen du Congrès pomologique de France, les mêmes recherches sont continuées et publiées dans la Pomologie de la Seine- Inférieure.

Tout était donc préparé pour l'établissement d'un congrès spécial. Les statuts en sont rédigés par M. Michelin, aujourd'hui le doyen des pomologistes de France et le vice-président de votre association, puis votés dans une assemblée tenue à Caen en 1864. Le Congrès ainsi organisé se réunit à Rennes en 1865, à Àlençon en 1866, à Beauvais en 1867, à Saint-Lô en 1868, à Bayeux en 1869, à Yvetot en 1871. Son histoire est l'histoire d'une institution véritablement normande, et le souvenir en a été consacré par cette œuvre qu'avait demandée Dubuc à tous les savants et propriétaires de la Normandie,

(1) Amélioration des cidres, par Girardin et Du Breuil. 1 vol. Rouen, Nicetaz-Périaux, 1840.

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par un livre dont le titre résume parfaitement le caractère et le mérite : « le Cidre, traité rédigé d'après les documents recueillis, de 1864 à 1872 par le Congrès pour l'étude des fruits à cidre par de Boutteville, président honoraire de la Société centrale d'horticulture de la Seine-Inférieure, et Hauchecorne, pharmacien à Yvetot » (1). Je ne sais s'il faut louer davantage M. de Boutteville ou M. Hauchecorne, pour la composition de cet excellent ouvrage; mais je ne puis m'empêcher de dire que M. Hauchecorne fut l'âme de tous ces congrès et incontestablement l'heureux promoteur de l'analyse chimique appliquée aux fruits de pressoir. Nous joindrons à ces noms bien connus le souvenir des vaillants qui, pendant les sept dernières années de l'Empire, travaillèrent à rassembler des éléments de discussion et de travail pour les soumettre à la direction des méthodes scientifiques. A partir de ce moment, les questions à résoudre furent parfaitement posées et les esprits s'habituèrent à poursuivre les mêmes buts. Il s'agissait toujours de rechercher quelles sont les principales variétés de pommiers cultivées dans les pays à cidre et de leur donner des noms. Il s'agissait aussi de démontrer que le choix des espèces, la proportion, dans le mélange, des pommes de première, de seconde et de troisième floraison, et même la conduite des arbres exercent, indépendamment des procédés de la fabrication, une influence décisive sur laqualité et la conservation des cidres. Tout à coup, la guerre de 1870-1871 éclate à la manière des ouragans, disperse les réunions scientifiques et suspend la vie du travail national.

I l vol. Rouen, Deshavs, 1875.

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Quand la France se remet au travail, elle n'est plus la môme. Dans la prospérité, on se laisse vivre et Ton s'endort. Le malheur, au contraire, nous réveille etnous apprend que la vie est un perpétuel combat. L'agriculture avait été livrée à toutes les mauvaises fortunes, et après la guerre, la température s'était jointe aux insectes pour l'accabler. La viticulture s'épuisait sous les attaques du phylloxéra. Toutes les conditions de la production nationale étaient bouleversées. La culture du pommier apparut alors comme une œuvre de réparation et le cidre comme une source de richesse. « Il viendra un jour, avait dit Paulmier en 1588, où toute la France fera usage du cidre; elle le préférera même aux vins les plus généreux » ; et sur toute la France on se met à planter des pommiers. On pourrait croire que la spéculation fut seule la cause de ce mouvement; mais non. Ce fut la nécessité qui provoqua, du moins en Bretagne et en Normandie, la restauration des vergers autour des habitations et les grandes plantations à travers les champs.

Le désastreux hiver de 1879-1880 détruisit si rapidement les arbres à fruits de nos campagnes qu'il fallut prendre un parti, abattre les arbres morts et les remplacer; seulement, au lieu de replanter sans attention et au hasard, on replanta après réflexion et avec méthode. On écouta les conseils des professeurs libres d'horticulture et des professeurs départementaux d'agriculture. Un travail secret s'était fait dans tous les esprits, et beaucoup se trouvèrent disposés à profiter des ouvrages qui venaient répondre avec beaucoup d'àpropos à la défense d'un grand intérêt national. J'ai cité le traité sur le cidre de Boutteville et Hauchecorne

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(1875), les ouvrages de Du Breuil (1) et de Girardin (1875). Je veux citer encore l'ouvrage du docteur Denis- Dumont, qui fit sensation en 1877, classa le cidre parmi les boissons hygiéniques et l'introduisit dans les discussions des médecins. Comment ne pas répéter que, trois cents ans auparavant, Paulmier, son compatriote de Gaen et son prédécesseur en médecine et en pomologie, avait développé la même thèse, et affirmé que le cidre ferait la fortune des producteurs en donnant la santé aux consommateurs? N'est-il pas curieux que des médecins, Paulmier, Hardy, Denis-Dumont; des pharmaciens, Dubuc, Hauchecorne, Truelle, figurent, avant les cultivateurs eux-mêmes, au premier rang des défenseurs de la cause pomologique?

Le renouvellement de toute chose en économie rurale, et la faveur avec laquelle l'opinion publique accueillait les travaux touchant la pomologie, semblaient commander la reprise des congrès organisés sous l'Empire, pour l'étude des fruits de pressoir. Cette fois, il fallait étendre les congrès nouveaux sur tous les départements du Nord et de l'Ouest, où le pommier joue un rôle prépondérant, et embrasser dans un plan d'ensemble toutes les études qui touchaient à la vieille culture du pommier, à l'industrie renouvelée du cidre, au commerce naissant des pommes et des poires. Telle fut la noble et difficile mission confiée au zèle d'un vrai savant, M. Lcchartier. Nul n'en était plus digne. Soutenant de tout son dévouement et de son autorité scientifique l'initiative de M. Desplanques, il ressaisit l'héritage des congrès tenus de 1865 à 1871 en Normandie et conduits avant lui par

[{) Les vignobles et les arbres à fruits à cidre, par Du Breuil. 1 vol. Paris, Masson, 1875.

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MM. de Boutte ville et Hauchecorne. Cet héritage, vous voyez comment il l'a reçu, comment il le conduit, comment il le partage avec les maîtres et les serviteurs de la pomologie bretonne et normande. A ce victorieux effort, toute la presse agricole joignit ses applaudissements et des publications spéciales : le Cidre, puis le Cidre et le Poiré soutinrent le mouvement qui, au point de vue commercial, s'est récemment accusé par la création d'un syndicat pomologique de France et qui a fini par entraîner le gouvernement et l'opinion publique (1).

Messieurs, depuis 1883, l'Association pomologique est créée. Désormais elle ira dans cbaque département du Nord et de l'Ouest provoquer les sociétés d'agriculture et d'horticulture. Celles-ci organiseront des expositions de fruits et d'instruments, et, de concert, on examinera toutes les questions d'intérêt général se rattachant au choix et à la culture des arbres à cidre, comme à la préparation du cidre et du poiré.

Ces expositions de fruits et d'instruments sont les moyens de propagande de la nouvelle association. Ce sont des machines de guerre dans la campagne ouverte contre la paresse et l'ignorance. Déjà nous pouvons tirer un enseignement des expositions d'instruments : elles nous ont appris que les propriétaires et les cultivateurs se laissent devancer par les constructeurs, et que ces derniers leur offrent des procédés de travail de jour en jour plus commodes et plus ingénieux.

Les expositions de fruits nous réservent bien des surprises et des encouragements ; elles forment les liens qui

(1) L'Association pomologique publie chaque année un Bulletin dans lequel on trouve le compte rendu de chaque Congrès.

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unissent et resserrent l'Association pomologique et les sociétés départementales; elles deviennent le tableau vivant de la culture de chaque contrée; elles aident à former peu à peu ces catalogues de pommes et de poires, dont tous les auteurs n'ont cessé de proclamer l'utilité et qu'avaient essayés vainement Paulmier , de Chambray, Louis Dubois (1), Odolant Desnos (2), Brebisson (3), Du Breuil, de Boutteville, Hauchecorne, Baltet, et les Sociétés d'horticulture de nos provinces (4). C'est une leçon de choses, comme on dit aujourd'hui; c'est un pas vers la création de ces grands crus de cidre qu'a prédits notre confrère, M. Siméon Luce, et qui ne peuvent s'établir que sur la connaissance des terrains et leur concordance particulière avec les diverses variétés de pommes et de poires ; car, souvent même, vous le savez, le sol a une influence différente sur les mêmes variétés de fruits à cidre. Enfin, et ce n'est pas leur moindre mérite, les expositions de fruits précèdent naturellement et accompagnent les expériences du laboratoire et nous permettent d'entrevoir le moment où le classement et le commerce des fruits de pressoir seront établis sur la base de l'analyse chimique.

Voilà la pensée qui a présidé aux excellents travaux d'un de vos anciens lauréats, d'un des lauréats de la Société nationale d'agriculture, M. Truelle. La persévérance avec laquelle il a continué l'œuvre de M. Hauchecorne a été couronnée de succès. Bientôt l'on donnera pour base à l'industrie du cidre et au commerce

(1) Du pommier et du poirier, par Louis Dubois. Paris, 1SJ4.

(2) Traité de la culture des pommiers et des poiriers, par Odolant Desnos. Paris, 1829.

(3) Annuaire des cinq départements de l'ancienne Normandie, 1841.

(4) Pomologie de la Société d'horticulture de la Seine -Inférieure.

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des fruits non pas seulement les noms des diverses variétés de pommes, mais la connaissance de leur véritable valeur scientifique et marchande. Et puis, M. Truelle n'est pas seulement un chimiste, il a prouvé qu'il aimait nos vergers normands; il les a étudiés avec amour pour en déplorer l'état et en proposer la restauration (1). Il est, à tous les points de vue, un curieux de la nature.

C'est bien l'éloge qu'il faut adresser à ce groupe d'hommes distingués qui soutient, dirige et représente l'Association pomologique. Je souhaite la bienvenue à M. le Frère Abel, de Ploermel, un de vos lauréats d'hier, l'avocat et le médecin des pommiers bretons et le meneur de cette grande campagne contre l'anthonome qu'il a illustré dans une notice populaire (2) ; à M. Hérissant, un de vos lauréats de demain, l'auteur d'une belle monographie des fruits à cidre, et le créateur du verger d'études de l'Ecole d'agriculture des Trois-Croix (3). Quant à M. Power, il appartient au département de l'Eure; s'il ne recueillait pas ici nos éloges, il ne les recueillerait nulle part. Nous voulons bien consentir à le prêter à l'Association pomologique, mais nous ne pouvons pas le lui donner. Tout le monde connaît son Traité de la culture du pommier et de la fabrication du cidre, la Monographie des meilleures variétés de fruits à cidre ; mais tout le monde ne connaît pas l'admirable pépinière de M. Power et sa cidrerie modèle. Le praticien qui donne des exemples rend parfois plus de ser-

(1) Truelle, De la reconstitution de nos vergers normands, Journal de V Agriculture, mai à juillet 1887.

(2) Étude sur l'Anthonome du pommier, par le Frère Abel, broch., Rennes, Oberthur, 1892.

(3) L'Anthonome des fleurs du pommier, par M. Hérissant. Paris, Goin, 1892. — Consulter le Mémoire de M. Brocchi, Bulletin du Ministère de l'agriculture, 1892, n° 5.

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vices que l'écrivain qui prétend donner des leçons. Parler de vos lauréats, des membres de votre bureau, c'est vous parler de vos travaux, de vos campagnes, de vos succès en Bretagne, en Normandie et en Picardie, c'est indiquer des noms dans lesquels l'opinion publique salue les représentants autorisés de la pomologie française. Force est de m' arrêter, et, en présentant mes félicitations et mes vœux à tous les membres ici présents de votre association, je vous ferai remarquer que je n'ai pas abordé une des parties de votre programme, que je n'ai pas défloré, par des considérations inutiles, les discussions qui vont s'ouvrir. J'ai mis en lumière les raisons de notre action commune, l'accord de nos vues et de nos espérances, sans me dégager peut-être avec assez de liberté de mes sentiments de Normand. Veuillez me comprendre etm'excuser. La Société d'agriculture de l'Eure, à laquelle je dois la présidence de cette assemblée, a fait tout ce qu'elle a pu pour vous dignement recevoir, et vous avez bien voulu nous dire que le département tout entier avait répondu à l'appel de M. Léon Petit, notre secrétaire. Si vous êtes contents, nous le sommes aussi, et nous devons des remerciements à ceux qui ont bien voulu concourir à l'éclat de notre belle exposition de fruits et d'instruments. A dimanche les récompenses !

Nous pouvons, les uns ou les autres, être plus ou moins distingués par les connaissances techniques de la carrière que nous suivons, de la science et de l'art que nous cultivons ; mais, dans cette a ssemblée, nous sommes tous égaux par le sentiment patriotique qui anime nos esprits et doit présider à nos travaux. Honneur à vous, Messieurs, qui représentez la culture du pommier, l'indus-

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trie du cidre et le commerce des fruits ! Honneur à vous qui venez défendre les intérêts de tous les pays à pommes, et àEvreux, vous me permettrez de le dire, les intérêts de notre chère Normandie!

DISCOURS

OBSÈQUES DE M. CHAMBRELENT

Ii n'est pas de branche dans les sciences naturelles, il n'est pas de portion de notre territoire dont la Société nationale d'agriculture ne puisse retracer les progrès en rapprochant et en comparant, depuis cent quarante ans, la vie et les travaux de nos confrères.

Quand notre Compagnie a reçu Chambrelent, elle s'est plu à rattacher sa jeune renommée à la vieille gloire de Brémontier. Il nous a semblé voir, sur ce terrain des Landes, rendu par l'un à la culture et défendu par l'autre contre les forces de la nature, les deux inspecteurs des ponts et chaussées se donner la main à travers le siècle. Chevreul, Milne-Edwards, Boussingault, Dumas, Hervé-Mangon vivaient encore et ils prodiguaient à Chambrelent les témoignages de leur ardente sympathie. Personne n'avait oublié le rapport magistral qu'Hervé-Mangon lit, en 1859, à la Société d'encouragement pour l'industrie nationale, et qui se

(1) Membre titulaire le 2o juin 1879; — décédé le 13 novembre 1893.

termine par ces mots : « M. Chambrelent est le digne successeur de l'illustre Brémontier. »

Ainsi, toute une région, comprenant 800,000 hectares et formant comme un département dans les départements des Landes et de la Gironde, a été assainie, mise en valeur, créée, pour ainsi dire, sous l'influence de notre confrère. En fixant les dunes par des plantations, Brémontier avait dû entrevoir le jour où l'agriculture s'installerait dans ces parages désormais abrités contre les invasions des sables; mais le problème comportait encore des difficultés que la perspicacité et la science de Chambrelent ont vaincues. Notre jeune ingénieur conçut un plan de travaux qu'il eut la force de faire admettre et exécuter, et dont l'application devait assurer en peu de temps la sécurité, la salubrité et la prospérité d'une des contrées les plus déshéritées de la France.

Chambrelent, dans cette circonstance, déploya des qualités de premier ordre. Certes, il fut secondé, puisqu'il réussit; mais les concours qui se groupèrent autour de son œuvre ne s'offrirent pas à lui spontanément; il les enleva, il les conquit par l'ardeur de ses convictions, par les séductions de l'exemple.

Dans l'œuvre de Chambrelent, son caractère apparaît. Il possède la sûreté dans la conception (et la vigueur dans l'exécution. S'il a résolument arrêté des plans basés sur des calculs et des connaissances scientifiques, il les a poursuivis avec une ardeur et une ténacité qui ont entraîné tous ses succès.

Chambrelent tient donc un premier rang parmi les savants qui se sont illustrés dans le service des travaux publics appliqués à l'agriculture. Il tient aussi un pre-

mier rang parmi les praticiens dont l'exemple et l'autorité ont provoqué les plus heureux changements dans l'économie rurale de la France.

L'élection de M. Ghambrelent dans notre Compagnie était justifiée par les mérites les plus divers, et nous avions associé à nos travaux le propriétaire-viticulteur et le propriétaire-forestier. Plus tard, son entrée à l'Académie des sciences, dans la Section d'économie rurale, a consacré sa renommée, et cette renommée, il en prit possession pour la faire servir à de nouvelles œuvres d'utilité publique : à la défense des forêts des Landes contre les incendies, à l'assainissement de la Camargue, à l'établissement des canaux du Rhône. Jusqu'à la dernière heure, Chambrelent aura lutté, et, sans aucun doute, le Parlement rendra justice à ses efforts par des lois nouvelles dont il poursuivait, ces temps derniers encore, la réalisation immédiate.

Silvestre, l'un de mes prédécesseurs, terminait l'éloge de Brémontier en supposant que son ombre venait errer sur les dunes et contempler l'effort impuissant de la mer et des vents. Il lui semblait que, vivant ou mort, Brémontier devait régner sur cette région livrée aux attaques des éléments. Ne pourrions-nous pas, à notre tour, souhaiter que le nom de Chambrelent continue à planer sur toute la région des Landes, et demeure dans la mémoire des populations dont il a été l'un des bienfaiteurs?

Vous connaissez le célèbre tableau du Poussin. Des bergers sont réunis autour d'un monument funèbre, et l'un d'eux semble lire l'inscription : « Ego fui in Arcadia. Et moi aussi, j'ai été en Arcadie. » Il faut que devant un monument élevé sous les pins et les chênes

qu'a plantés Ghambrelent, le voyageur, le passant répète pendant de longues années : « Et lui aussi, il fut dans les Landes, et par le cœur et par le génie. »

Puisse l'hommage solennel que nous rendons aujourd'hui à notre éminent confrère adoucir la douleur de sa famille et de ses amis !

COMPTE RENDU

DES

■^ Jr

TRAVAUX DE LA SOCIETE

DEPUIS LE 1er JUILLET 1893 JUSQU'AU 11 JUILLET 1894

Depuis que vous m'avez confié le soin de résumer les travaux de notre Compagnie, j'ai cherché à mettre en lumièreles principaux faits qui, chaque année, ont occupé l'attention du monde agricole, et ces faits se sont trouvés tout naturellement classés par les observations que vous avez présentées à leur sujet au nom de vos sections.

Cet exposé méthodique a le grand avantage de pouvoir établir des comparaisons entre les progrès accomplis dans toutes les branches de l'économie rurale.

Je n'ai point le dessein de me soustraire à une règle de conduite qui donne aux comptes rendus de vos travaux le véritable aspect de nos campagnes agricoles ; mais vous serez frappés, cette année, de l'influence qu'a exercée la sécheresse de 1893 sur toutes vos discussions.

La note est dominante, et vous n'avez quitté l'étude des effets de la température que pour la reprendre sous une autre forme et à une nouvelle occasion. Je dois signaler encore le grand nombre de communications que vous avez reçues touchant l'histoire naturelle de toutes les parties du monde. Au lieu de les disperser par ordre de matières, je trouve plus naturel de grouper les faits relatifs à l'agriculture coloniale ou étrangère et de les placer dans le cadre des travaux de la Section d'histoire naturelle agricole. Il pourrait paraître extraordinaire, à ceux qui s'attacheraient à votre titre de Société nationale d'agriculture de France, de vous voir engagés dans des questions qui, n'ont point leur application directe à l'économie rurale de la patrie française, mais ce serait méconnaître le caractère général de vos travaux. La science, que vous représentez par excellence, domine et rapproche les usages des pays les plus divers et des agricultures les plus contraires. Partout, les lois de la nature se soutiennent, se reproduisent et se confondent. Vous êtes une académie d'agriculture, et l'agriculture relève de toutes les sciences naturelles.

La question de la terre, de ses conditions vitales, de ses transformations sous l'action delà température ou de l'action des hommes demeure l'objet principal des méditations de nos savants. C'est sur ces problèmes délicats que se sont exercés MM. Berthelot, Schlœsing, Dehérain, et qu'en fidèle rapporteur, j'ai, chaque année, appelé votre attention. La célèbre question de l'azote, suivie et poussée d'année en année dans ses péripéties jusqu'à la so~

lution finale, est entrée dans une période de repos, et c'est vers la préparation des terres que nos confrères ont dirigé leurs efforts et leurs observations. Toutefois, pour rendre hommage aux succès de la science pure, notre Compagnie a cru devoir associera ses travaux un des promoteurs les plus célèbres de la question de l'azote, M. Hellriegel, et proclamer l'importance considérable des découvertes de M. Berthelot dans cette môme question, en décernant la grande médaille d'or à son principal collaborateur, M. André, déjà connu par des travaux personnels de premier ordre.

La discussion a ramené devant notre Compagnie les deux grands mémoires que M. Dehérain a composés l'année dernière sur Je travail du sol et la nitrification et sur les cultures dérobées d'automne. La trituration du sol active la nitrification et équivaut à un complément d'engrais. La science se plaît aujourd'hui à justifier et à expliquer les procédés d'une longue pratique.

De tout temps, on peut le dire, le travail du sol avant les semailles a paru un des plus puissants éléments d'une bonne récolte. Au xvinc siècle, le célèbre Tull déclarait que la pulvérisation de la couche arable pouvait remplacer des engrais. Duhamel du Monceau, lui aussi, partageait ces vues, et dans toute la vieille culture française a régné cette opinion que le parfait ameublissement du sol était une source de fortune. La science, aujourd'hui, cherche les raisons des faits et croit pouvoir affirmer que, dans ces phénomènes de l'amélioration des terres remuées et triturées, les infiniment petits jouent un rôle important. En remuant la terre, a dit un jour M. Schlœsing, on favorise l'œuvre des organismes qui sont les agents de la combustion ; on les répand en

des endroits où ils trouvent des ressources nouvelles pour déployer leur féconde activité. M. Dehérain a tiré aussi de longues expériences faites à Grignon cette conclusion, que les façons mécaniques données à la couche arable accélèrent la transformation de la matière azotée inerte du sol en nitrates essentiellement assimilables. En outre, la formation des nitrates provoquée par la trituration des terres serait plus active dans les terres mises en expérience à l'automne et au printemps qu'à l'hiver. Il restait à déterminer si des nitrates créés à l'automne par la bonne préparation des terres n'étaient pas soumis à des causes de déperdition régulière dans le cours de l'hiver. Assurément, et l'usage des cultures dérobées a paru un remède sûr pour conjurer cet inévitable péril. Les nitrates, qui prennent naissance pendant l'automne, sont absorbés par les cultures dérobées et installés dans les racines; ils y demeurent par l'effet de l'activité vitale des plantes et échappent aux eaux qui filtrent à travers le sol pendant l'hiver. Aussi M. Dehérain a-t-il pu dire aux praticiens : « Les champs doivent rester le moins possible découverts pendant tout l'automne, mais porter régulièrement des cultures dérobées, et quand on se rappelle combien sont énormes les pertes d'azote nitrique que subissent chaque année les champs non ensemencés à l'automne, on sera convaincu que l'habitude éprise d'obtenir, après chaque récolte de céréales, une récolte fourragère n'aura pas été payée trop cher par le spectacle des souffrances de l'année 1893 (1). »

La sécheresse de 1893 a produit sur les cultures des

(1) Bulletin de décembre 1893, p. 729.

effets très différents, et M. Dehérain s'est demandé tout spécialement comment la récolte des prairies avait tant souffert ou plutôt avait été nulle et comment la récolte des céréales avait atteint la moyenne. Des expériences faites à Grignon, avec le concours de M. Dumont, chimiste de la Station agronomique, lui ont démontré les raisons des différences entre ces deux récoltes : c'est que le blé sait se défendre contre la sécheresse, en enfonçant ses racines dans le sous-sol où se trouvent des réserves d'humidité, tandis que le gazon succombe, les racines du gazon restant dans les couches superficielles, qui se dessèchent quand la pluie fait défaut (1). Cette opinion a été approuvée par M. Muret qui a appuyé son argumentation sur l'histoire de l'ancien lac de Haarlem. M. Risler a profité de ce débat pour rectifier certaines erreurs des traités de botanique et nous entretenir de ses jolies expériences sur l'influence de l'humidité du sous-sol dans la direction et le développement des racines. « Toutes choses égales d'ailleurs, a-t-il dit, les racines des plantes cultivées dans nos champs et nos jardins doivent tendre à suivre la verticale, mais en réalité les racines se dirigent vers les réserves d'humidité contenues dans le sous-sol (2). »

Les sciences physico-chimiques ont triomphé, cette année, dans le jubilé de Rothamsted. Notre Compagnie s'est associée à cette fête internationale. Il parait aujourd'hui tout naturel que le cultivateur rende à la terre, par des engrais, la force productive que la culture lui a enlevée. C'est une vérité commune et presque populaire que la nature des engrais doit être en relation

(1) Bulletin de juillet 1893, p. 538.

(2) Bulletin de juillet 1893, p. 538.

directe avec la nature des terrains; mais ces observations, qui sont devenues les principes courants de F agriculture moderne, n'avaient pas encore pénétré les masses profondes du monde agricole, lorsque Liebig, Boussingault et Chevreul les répétaient et les prônaient dans des publications savantes, lorsque MM. Lawes et Gilbert les appliquaient, avec une persévérance devenue célèbre, dans les champs de Rothamsted (1).

C'est en cela que la pratique s'est soumise à la science. Les champs de démonstration, qui sont les applications locales d'une vérité générale, ont eu leurs grands avantages et l'enseignement agricole de grands succès. Il est incontestable que, grâce à renseignement agricole, à l'action des professeurs départementaux d'agriculture et surtout à l'organisation des syndicats, la transformation de l'agriculture française par les engrais chimiques a fait des progrès aussi rapides qu'en Allemagne et en Angleterre. On peut supposer, d'après les renseignements fournis par quelques syndicats que l'emploi des engrais chimiques a doublé depuis quatre ans. Ce qui serait du plus vif intérêt, ce serait de pouvoir mesurer le développement qu'a pris le commerce des engrais chimiques, en le comparant à l'augmentation de la production agricole et, à cet égard, la note que M. Michel Perret nous a communiquée sur les livraisons faites par la compagnie de Saint-Gobain (2) n'a fait qu'accroître notre désir de connaître, dans son ensemble, le mouvement d'échange entre l'agriculture et l'industrie des engrais chimiques.

La question des engrais, sous les aspects les plus divers,

(1) Bulletin de février 1894, p. 146.

(2) Bulletin de février 1894, p. 149.

n'a point cessé de provoquer un échange de vues entre les membres de notre Compagnie.

M. Schlœsing, s'appuyant sur des expériences conduites par lui-même pendant deux ans, a combattu cette opinion, reproduite dans tous les livres, que les engrais insolubles comme les engrais phosphatés et même en partie solubles comme les engrais potassiques devaient être éparpillés sur toute l'étendue du sol. La question est sans importance pour les engrais solubles comme le nitrate de soude. L'analyse et la pesée du blé, des pois, des haricots, des pommes de terre et des betteraves lui ont enseigné que l'engrais placé en lignes était mieux absorbé que l'engrais partout disséminé. Donc, comme le fumier n'est jamais répandu avec une régularité parfaite et qu'il s'agit de localiser l'engrais à la portée des racines, le plus sûr serait d'ajouter l'engrais complémentaire, le superphosphate, au tas de fumier lui-même (1). M. Dehérain a reconnu que les expériences de M. Schlœsing étaient confirmées par celles de M. Petermann, qu'il valait mieux mettre l'engrais au fond de la raie que de l'enfouir uniformément par un hersage ; mais, sur le second point, il a fait des réserves : il craindrait que la présence des superphosphates dans le tas de fumier ne neutralisât une partie des éléments nécessaires à la fermentation. M. Gatellier offre un moyen simple d'employer le superphosphate (2). C'est de le répandre d'une façon uniforme sur la terre après labour et avant hersage. Ce procédé a été vérifié par d'heureuses expériences conduites en 1890 par la Société d'agriculture de Meaux. M. Michel Perret croit

1 Bulletin de mars 1894, p. 231.

2) Bulletin d'avril 1894, p. 253.

aussi à l'action perturbatrice du superphosphate mêlé au fumier dans le tas. Dans les étables, dit-il, on peut encore neutraliser, dans une certaine mesure, la déperdition d'azote ammoniacal en saupoudrant le sol avec des sulfates métalliques (1). Cette dernière observation nous ramène à l'étude de M. Mùntz sur la déperdition de l'azote dans les fumiers des étables, étude que j'ai analysée dans mon compte rendu de l'année dernière.

Nous aussi, nous avons, par nos récompenses, marché dans cette voie du renouvellement de la grande culture par les engrais chimiques et M. Heuzé s'est plu à nous décrire, il y a quelques jours, les magnifiques récoltes obtenues, avec le concours de M. Joulie,sur les terres d'Arcy et de Mainpincien, par MM. Rémond et Nicolas, nos anciens lauréats. Si M. Michel Perret eût été présent, il ne se serait pas refusé à nous décrire à son tour la curieuse histoire de ses cultures de Tullins.

Quel est l'effet du sulfure de carbone sur la production agricole? M. Aimé Girard s'est posé cette question à luimême. En 1886, vous vous rappelez qu'il a combattu une variété redoutable de nématodes, Y Heterodera Schachtiij qui attaque les radicelles des betteraves à sucre. Pour tuer le nématode, il a résolu de tuer la plante quand des taches jaunâtres venaient lui prouver que la plante était attaquée. A la suite de ces expériences, on a constaté que le sulfure de carbone employé dans une terre comme insecticide avait contribué à en améliorer les récoltes et cette amélioration ne peut tenir qu'à la destruction de tous les insectes qui vivent souterrainement et

(1) Bulletin d'avril 1894, p. 252.

coupent, pour subvenir à leur alimentation, les radicelles nécessaires à la végétation des feuilles . Si cette observation est juste, le procédé serait assurémentbien coûteux. Time semble que notre confrère, M. Girard, quant à présent, ne voit, dans ce fait, qu'une singularité scientifique (1). Les études de M. Joseph Perraud, professeur de viticulture à Yillefranche, ont eu pour objet, cette année, l'action du sulfure de carbone sur les champignons et ferments. Nous avons publié les conclusions de ces études dans le Bulletin (1). Il en ressort que le sulfure de carbone possède une action antiseptique très énergique sur tous les organismes inférieurs. C'est la reprise des expériences de MM.Schlœsing et Mùntz sur ce sujet.

De tout temps, les horticulteurs ont attaché une grande importance au choix de la terre qu'ils emploient dans leurs cultures. Qui ne sait que telle nature de terre convient mieux à telle espèce de plante qu'à telle autre espèce de plante ou plutôt que toutes les plantes ne se nourrissent pas de la même manière? C'est presque une vérité élémentaire. M. Dehérain a analysé un travail exécuté par M. Truffaut dans le laboratoire de Grignon.

le travail s'occupe de la composition et de la formation générale des terres horticoles, tant au point de vue chimique qu'au point de vue physique. L'action de l'humus et son rôle sur la nutrition des plantes apparaissent

:omme le point capital du débat; car il y a débat entre MM. Truffaut, Grandeau et Petermann, non pas sur le fond des choses, mais sur les procédés d'analyse et sur la valeur des analyses elles-mêmes. Dans cette dis-

(1) Bulletin de février 1894, p. 179.

390 l/ANNÉE AGRICOLE 1893-4894.

cussion très délicate, sont intervenus MM. Dehérain, Berthelot et Risler (1).

Tous les ans, nos confrères nous apportent des indications nouvelles sur la situation des gisements de phosphate. M. Daubrée a laissé la parole, cette année, à notre confrère, M. Sagnier, qui nous a donné des détails sur l'exploitation des phosphates de Gourbesville, dans le département de la Manche (2).

La valeur relative des phosphates fossiles du Boulonnais et de la Bretagne a été examinée par M. Paturel. Une longue série d'expériences l'a conduit aux résultats suivants. D'abord, les différences constatées dans l'efficacité des divers phosphates sont dues surtout à l'inégalité de leur teneur en calcaire. Les sables de la Somme, très chargés de cette matière, résistent davantage aux actions dissolvantes qui déterminent l'assimilation. La valeur agricole des phosphates de la Somme augmenterait beaucoup si on pouvait, par un procédé mécanique ou chimique, les débarrasser de leur gangue calcaire (3).

Quant aux phosphates de la Floride, ils sont, nous a dit M. Ladureau, en pleine exploitation. Je relève la partie, très intéressante, de cette note touchant les diverses catégories de phosphates riches de la Floride, et le courant commercial qui s'établit entre la Floride, l'Angleterre, la Hollande et l'Allemagne. L'agriculture des deux mondes y trouverait, dit-on, des ressources pour ainsi dire inépuisables au point de vue de la fabrication des superphosphates (4).

(1) Bulletin de nov. 1893, p. 60(J.

(2) Bulletin de février 1894, p. 169.

(3) Comptes rendus de l'Académie des sciences, 2 juillet 1!

(4) Bulletin de juillet 1894, p. 529.

A ces questions de la nature des terrains, de la préparation de la terre elle-même et de certains engrais, se rattachent naturellement tous les ouvrages qui ont pour objet la géologie agricole; et comment oublierais-je de louer le troisième volume du grand ouvrage de notre confrère, M. Risler, dont la méthode ouvre des vues si nouvelles sur l'agriculture elle-même? Le titre semble se concentrer sur l'étude des sols dans leurs rapports avec la géologie, et pourtant cet ouvrage est un traité complet d'agriculture comparée, basé sur la série des formations géologiques. L'auteur parcourt toutes les régions de France dont la surface occupe la même nature de terrains et il passe en revue tous les moyens de bien cultiver la couche arable de ces mêmes terrains. Si la géologie montre que, dans un certain rayon, toutes les terres ont, dans une certaine mesure, la même origine et qu'elles ont la même composition, M. Risler est en droit de conclure que l'analyse chimique doit donner la même direction aux cultivateurs de ces régions (1).

Le livre de M. Risler se rattache directement à la confection de ces cartes agronomiques qui me rappellent les grands services de Delesse et d'Antoine Passy, et que notre confrère, M. Carnot, dirige depuis quelques années par des rapports excellents. Avec quelle vive satisfaction 'avons-nous pas appris de notre rapporteur que le louvement en faveur des cartes agronomiques s'est iccentué dans plusieurs départements et que les nouelles cartes sont préparées ou exécutées suivant les conseils de M. Carnot et dans l'esprit même du livre de M. Risler! C'est avec raison qu'on étudie de plus près la

(1) Risler, Géologie agricole, t. III.

composition géologique du sol dans ses relations avec les méthodes d'agriculture. La Société nationale d'encouragement à l'industrie nationale nous en a donné, cette année, une preuve frappante. Le prix du sujetd'agriculture devait être décerné à la meilleure étude sur la constitution des terrains d'une des régions de la France. Le rapport de M. Risler a partagé le prix entre le travail considérable de notre confrère, M. Pagnoul, surles terres arables du Pas-de-Calais et la carte agronomique du canton de la Ferté-sous-Jouarre, publiée par la Société d'agriculture de Meaux, et dressée par MM. Duclos et Janet sous la direction de notre confrère, 31. Cafellier (1).

La Section de grande culture est en fôte. Elle est en fête, parce qu'elle a pour mission de suivre, dans ses évolutions, la fortune annuelle de nos campagnes et qu'à cette heure cette fortune s'annonce superbe et consolante. Elle est en fête, parce qu'elle nous propose de décerner le prix Dailly, ce prix qui, pour tenir en longue mémoire l'histoire de la famille de notre cher donateur, vient récompenser le cultivateur dont le travail heureux et persévérant représente, sur la même terre, le travail de ses pères et de ses aïeux. Réjouissons-nous donc et parcourons, avec nos confrères, conducteurs émérites de la pratique agricole, ces plaines où s'étendent les cultures fondamentales du blé, de l'avoine, de la betterave et de la pomme de terre.

Ce n'est pas au point de vue scientifique, mais au point

(1) Bulletin de janvier 1894, p. 66.

L ANNÉE AGRICOLE 1893-189 i. 393

de vue économique, que la question dn blé a été posée devant l'opinion publique et devant notre Compagnie.

Je dirai seulement un mot des causes de cet avilissement du prix du blé qui a mis en émoi les cultivateurs et le monde politique, et contre lequel il ne paraît pas que les efforts des hommes puissent opposer des obstacles victorieux. Nous acceptons très volontiers toutes les raisons qu'on a fait valoir, pour expliquer ce phénomène économique, notamment l'inégalité des tarifs de transport pour les blés exotiques et les blés indigènes, et la dépréciation extrême de l'argent métal ; mais nous pensons qu'un immense progrès s'est accompli de notre temps dans la culture du sol, dans ses rendements, dans l'outillage de nos fermes, dans le cboix des semences, dans l'emploi des fumiers, et qu'il y a eu défaut d'équilibre depuis 1881, entre le chiffre des quantités de froment produites et importées et la consommation moyenne annuelle de la population française depuis cette époque. C'est aux stocks invisibles du blé produit et importé en France que nous devons principalement les bas prix, et nous n'avons pas l'espérance de voir ces prix se relever bientôt. L'année 1894 sera de tout point excellente et les prix du monde entier, influant les uns sur les autres, ne pourront pas reprendre des cours rémunérateurs. La baisse est une question de surproduction nationale.

Je laisse de côté quelques observations, qu'on retrouvera dans mes comptes rendus précédents et que je reprendrai l'année prochaine, sur les diverses qualités et les diverses variétés de blé. Je ne ferai exception que pour le blé Rielti, dont M. Génin a vanté l'extraordinaire vitalité et l'heureuse précocité. Ainsi récolté de bonne heure, le blé Rietti laisse la terre libre et permet de

couvrir la surface du sol, aussitôt que possible, d'une végétation qui, par ses racines, empêchera les nitrates d'être entraînés par les eaux de drainage.

M. Henry de Vilmorin continue ses expériences sur l'époque où les blés doivent être semés dans la région de Paris. Renouvelant ses déclarations de l'année dernière, notre confrère estime qu'il est plus sûr et plus profitable de faire les semis dans le courant du mois d'octobre. Quand les blés n'ont pas pu être semés avant les premiers jours de novembre, il est généralement plus prudent d'attendre les premiers beaux jours de février (1).

Peu de chose à dire sur la betterave, cette année. Peut-être est-il nécessaire, cependant, de remettre en lumière un fait d'ordre général sur lequel ont disserté nos confrères, MM. de Vilmorin et Muret, au sujet d'une communication de M. Dureau (2). Ce fait est la diminution constante, en France, des rendements culturaux des betteraves à sucre. En dehors des influences météorologiques, il semble à M. Dureau que la bonne préparation des terres avant l'hiver et l'époque avancée des semailles sont des moyens de lutte efficaces contre les excès de la température et les attaques des insectes. M. de Vilmorin croit que la diminution dans le rendement en poids des récoltes de betteraves à sucre entre 1881 et 1893 vient delà loi de 1884, qui a eu pour résultat de bannir des cultures les races à grand rendement cultural et à richesse moyenne. Quant à M. Muret, il n'a pas autant de confiance que M. Dureau et M. de Vilmorin dans des semis hâtifs, et l'avenir de la bette-

(1) Bulletin de décembre 1893, p. 652.

(2) Bulletin de juillet 1893, p. 532.

L ANNÉE AGRICOLE 1893-1894. 39:i

rave dépend pour lui du bon choix des graines. On pourrait accepter toutes les raisons de nos confrères et les combiner, pour tenter d'arrêter la baisse parfaitement constatée des rendements culturaux de la betterave.

La betterave n'a donné lieu, au point de vue de sa culture, à aucune découverte scientifique, et elle n'est entrée dans nos discussions que le jour où M. Brandin nous a apporté une première série d'expériences touchant l'influence de l'acide phosphorique sur le jeune plant de betteraves (1).

La pomme de terre, au contraire, n'a pas cessé de provoquer des observations intéressantes.

La parole appartient a M. Aimé Girard. Il se plaint, lui aussi, de la sécheresse qui a abaissé les rendements de la pomme de terre industrielle et fourragère dans une large proportion, 88 p. 100 en moyenne sur la récolte de l'année 1893. Dans quelques endroits, les mêmes rendements se sont maintenus, quand les sous-sols ont offert aux radicelles de la plante l'humidité nécessaire à sa végétation. C'est la remarque développée scientifiquement, à propos des prairies, par M. Dehérain. A côté de cette diminution sur les rendements en poids, il convient de placer une augmentation naturelle dans la richesse des tubercules. C'est l'effet de la température. Les procédés culturaux préconisés par notre éminent confrère sont entrés définitivement dans la pratique : je veux parler des labours profonds et de la sélection des plants désignés les meilleurs par la vigueur des feuillages. Ce n'est pas une raison pour dire qu'il existe un

(1) Bulletin de juillet 1894, p. 470.

rapport régulier entre la richesse du plant de pomme de terre en fécule et l'abondance comme aussi la richesse des récoltes. En 1891, M. Aimé Girard comptait six cents collaborateurs; en 1893, douze cents. L'augmentation de ses troupes a forcé M. Aimé Girard à prendre pour chefs de groupes les professeurs départementaux, dont je ne saurais assez louer publiquement les excellents services (1). C'est ainsi que M. Aimé Girard a distingué les nouveaux travaux de M. Magnien, de la Côte-d'Or, auquel nous décernons une nouvelle médaille d'or.

Sur un point de pratique culturale, M. Aimé Girard a trouvé de vives résistances. Il n'a pas encore triomphé, dit-il, de ce préjugé que la fragmentation des tubercules est un procédé de plantation avantageux (2). Il y a quelques jours, notre confrère nous a exposé le résumé de ses longues expériences appuyé de photographies, et il a soutenu avec une nouvelle vigueur que la plantalion de tubercules entiers et de poids moyen est celle qui, dans toutes les circonstances, entraîne le plus sûrement les plus hauts rendements (3).

Les expériences de M. de Vilmorin viennent contrôler heureusement et compléter sur quelques points spéciaux les conclusions de M. Aimé Girard. Notre confrère dit que les conditions extérieures du climat influent sur la pomme de terre par la réduction du volume et du poids, mais non sur la disposition naturelle des diverses variétés à donner des tubercules rares ou nombreux. Pour classer les variétés, il fait ressortir le mérite, la qualité, c'est-à-

(1) Bulletin de mai 1894, p. 315.

(2) Bulletin du min. de l'agvic, 1894, u° 2, p. 17."j.

(3) Bulletin de juin 1894, p. 427.

dire le rendement en fécule et il continue à relever les deux grands défauts de la pomme de terre Richter's imperator, la levée irrégulière et la conservation difficile. Aussi met-il au premier rang, dans les essais de cette année, la variété Géante sans pareille au point de vue du rendement cultural, et la Tzarine, qui semble, malgré son nom, devoir être considérée comme un semis français. Trois nouveautés d'origine allemande : Sirius, Cœsar et Fortuna, occupent de fort bonnes places dans les essais de Verrières (1).

La Société d'agriculture de Meaux,que notre confrère M. Gatellier conduit avec tant d'activité et d'éclat, a porté son attention sur la composition des engrais les plus convenables pour la culture des pommes de terre. C'est la pomme de terre Richter's imperator qui a servi de type. Je n'entrerai pas dans le détail des proportions d'engrais azoté, phosphaté et potassique qu'on a employé comme complément du fumier, car ces résultats sont surtout intéressants pour la localité elle-même. On peut toutefois en déduire cette règle que les engrais complémentaires donnent généralement du bénéfice (2).

Au point de vue cultural, M. Duchartre a fait l'honneur à M. Lefort, secrétaire général de la Société d'horticulture de Meaux, de nous présenter le résultat de ses expériences sur le greffage des pommes de terre. Désormais, il serait constant que toutes les pommes de terre de la grande culture, dont l'apparition est généralement tardive et dont la chair blanche est peu alimentaire, peuvent être transformées, au moyen de la greffe, en variétés bonnes pour la table. M. Lefort pos-

(1) Bulletin de janvier 1894, p. 70.

(2) Bulletin de décembre 1893, p. 686, et janvier 1894, p. 70.

."{98 L ASNÉE AGRICOLE 1893-1894

sède déjà la Richter's imperator transformée, avec une chair jaune et fine, une peau lisse, et récoltable au mois de septembre (1).

Naturellement, la sécheresse de 1893 a mis obstacle au développement de la maladie de la pomme de terre; mais, comme cette maladie reviendra, nous répétons, avec M. Aimé Girard, qu'il vaut mieux recourir aux traitements préventifs, à la bouillie bordelaise qui a si bien réussi l'année dernière, en Angleterre et en France, et étudier les moyens de conserver les pommes de terre destinées à la consommation. Nous avons souvent discuté sur ces deux sujets et nous notons aujourd'hui le conseil donné par M. Schribaux, qui est d'enlever avec un couteau à lame pointue les yeux, c'est-à-dire les germes de la pomme de terre saine. Voilà une observation intéressante parce qu'elle peut être appliquée dans les petits ménages; mais les blessures ne se cicatrisent pas toujours et l'altération des tubercules est la suite fréquente de ces blessures. Si l'on veut opérer rapidement sur un stock important, M. Schribaux place les pommes de terre, pendant dix à douze heures, dans de l'eau aiguisée d'acide sulfurique du commerce, puis les lave à l'eau ordinaire et les laisse sécher. M. Schlœsing trouve que l'acide sulfurique n'est pas d'un maniement commode. Il préférerait qu'on employât le bi-sulfate de soude ; mais c'est affaire de chimie agricole (2).

Une dernière observation sur les plantes de grande culture. Après expériences, M. de Vilmorin déclare que le topinambour commun, généralement cultivé et toujours multiplié par tubercule, est rarement surpassé

(1) Bulletin d'avril 1894, p. 271.

(2) Bulletin de mai 1894, p. 208.

par les semis nouveaux, soit en rendement cullural, soit en richesse alcoolique (1).

La viticulture relève de la Section des cultures spéciales; elle nous retiendra quelques instants. Il n'est pas de sujet plus séduisant ; il n'en est pas de plus vaste ni de plus complexe; il n'en est pas où il soit plus difficile d'établir des règles certaines et incontestées. Qu'il s'agisse de la taille, de la fumure, du choix du plant, de la résistance aux maladies ou aux insectes, de la vinification ou de l'emploi des levures, les contradictions sont parfois très nettes, d'autres fois seulement apparentes, mais toujours nombreuses. Nulle autre branche de l'économie rurale n'a suscité plus de polémiques ni fait surgir plus d'orateurs et d'écrivains. C'est surtout la nouvelle viticulture, la viticulture de la reconstitution du vignoble qui provoque tant de discussions. Dans l'accumulation des faits et des témoignages, on commence à peine à démêler la vérité. On sait seulement qu'un certain nombre de cépages ont leur valeur propre dans des conditions déterminées. Il semble bien que l'avenir de la reconstitution de nos vignobles dépend de l'étude rigoureuse des hybrides franco-américains, dans lesquels le sang français devra dominer pour les producteurs directs et le sang américain pour les portegreffes. Il faudra aussi, dans le choix des hybrides, tenir compte de la faible résistance qu'offre le sang américain à la chlorose.

1 1 Bulletin d'avril 1894, p. 2o6.

L'an dernier, la plupart des vignes ont été abondamment pourvues de raisins ; il a donc été difficile d'établir, par la comparaison, la valeur des nouveaux modes de taille : taille Mesrouze, taille Dezeimeris, taille Dezeimeris modifiée ; car ce n'est ni dans les années désastreuses, ni dans les années d'abondance générale, mais dans les années moyennes et normales qu'on peut faire d'utiles comparaisons.

On discute toujours les mérites relatifs de la greffe lyonnaise Perrier, présentée par M. Dufour, d'Ecully (Rbône). De nouvelles expériences ont été favorables à l'écorcement des boutures, pour faciliter la reprise de ces boutures; mais la communication à sensation de Tannée courante est celle que nous a faite, sur la présentation de notre président, M. Chatin, M. Geneste, propriétaire à Vignieu (Isère) (1). Le système de M. Geneste repose sur le greffage souterrain des vignes. Il enterre dans le sol des gre lions américains fixés à l'extrémité de sarments qu'on recourbe et qu'on ne détache qu'après la reprise. On remplace ainsi les vieilles vignes, sans se priver des dernières récoltes que ces vieilles vignes peuvent encore fournir. On évite l'arrachage et l'on économise cinq ou six récoltes, tout en conservant la même qualité de vin. Ce résultat est considérable. Il faut tendre à remplacer les vignes phylloxérées, sans que l'arrachage ait interrompu complètement la production, et je dis remplacer, pour le cas où les vignes atteintes n'auraient pu être maintenues par de bons soins et de bonnes fumures.

Il est désormais incontestable qu'on a arraché avec

(1) Bulletin de novembre 1893, p. G23.

un entrain d'autant plus regrettable qu'on n'était pas prêt à replanter dans des conditions sûres et avec des garanties suffisantes. De nombreux exemples ont confirmé l'opinion qu'on aurait pu prolonger l'existence des vignes phylloxérées. On les eût ensuite reconstituées dans des conditions bien meilleures et plus économiques et surtout l'on eût obtenu une qualité supérieure.

On s'est attaché à replanter pour fournir à la consommation intérieure les flots de boisson qu'elle réclamait. Dans celte hâte, on a négligé de s'assurer une qualité au moins équivalente à la qualité de l'ancien vignoble. Les plants américains ont généralement fourni une boisson inférieure, cela est certain. Toute la peine du viticulteur et tout son capital ont porté sur la replantation; le propriétaire a pris les cépages qui offraient le plus de résistance au phylloxéra, sans se préoccuper de la qualité du vin qu'il devait donner : c'est le fait qui domine toute la situation.

Comment sortir de cette crise, si ce n'est en améliorant la qualité des vins? Les intéressés se rendent parfaitement compte aujourd'hui de la nécessité de recourir à des procédés de vinification plus rationnels.

La vinification a peu progressé et l'outillage vinaire est resté insuffisant. Pour cette cause, pour d'autres motifs moins légitimes peut-être, le consommateur s'est détourné des vins du Midi : et puis les vins communs ne sont pas un article d'exportation.

^Tous les auteurs s'accordent à prévoir la transformation des méthodes de vinification et de l'outillage vinaire, dans les pays chauds particulièrement. Une simple énumération des systèmes proposés montrera sous quels

402 h ANNÉE AGRICOLE 1893-1894.

aspects variés le problème se présente à ceux-là mêmes qui sont seuls capables de le résoudre.

L'égrappage mécanique constitue une précaution préventive qui, par l'élimination de substances nuisibles, peut aboutir aune amélioration des vins communs. C'est une pratique particulièrement justifiée dans le cas de maladies cryptogamiques : notre confrère, M. Prillieux ne nous contredira pas, et chacun sait que la fortune des grands vins de Sauterne est fondée sur la réunion des grains choisis un à un.

L'immersion des marcs dans le moût a fait inventer divers procédés dont le plus rationnel et le plus complet demeure la cuve à étages de M. Michel Perret. Par une disposition très simple, notre ingénieux confrère obtient une égale répartition du marc dans le moût : d'où suppression de l'acétification du chapeau, macération convenable et fermentation rapide résultant de l'égalité de la température. La durée de la fermentation se trouve abaissée à 84 heures.

Je signale également le système de M. Coste-Floret, qui consiste dans deux cloisons verticales à claire-voie, divisant la cuve en trois sections. La section médiane est occupée par le marc. Ce sont là des combinaisons peu coûteuses. En les négligeant, le viticulteur prend vis-à-vis de lui-même une grande responsabilité.

L'ingénieux appareil arrose-moût de M. Victor Cambon a trouvé près des viticulteurs de puissantes sympathies. Il utilise la force provenant de la compression de l'acide carbonique pour faire circuler le moût en fermentation, lequel, s'échappant du bas, remonte en haut de la cuve. C'est le remontage automatique du moût.

Le but final est toujours d'obtenir une fermentation

régulière, complète et aussi rapide que possible. Les procédés de M. Paul, de M. Martinand offrent un sérieux intérêt, mais nécessitent une modification de l'outillage, assez coûteuse avec le système Martinand, plus coûteuse encore avec le système Paul, qui paraît compliqué et qui ne peut s'appliquer qu'à de très grandes exploitations.

Une difficulté pour la bonne confection des vins dans les pays méridionaux, c'est l'élévation trop grande de la température. On a cherché diverses combinaisons pour rafraîchir les moûts au cours de la fermentation vinaire, et M. Grandeau a fait connaître les cuves en métal émaillé de M. le capitaine ïoutée, qui paraissent destinées à un grand avenir en Algérie et en Tunisie et même en France, et dont les applications seront très nombreuses dès cette année. Ici même, nous avons écouté avec le plus vif intérêt les explications d'un inventeur, M. Ermens, ex-directeur général des travaux horticoles et agricoles du Maharajah de Kashmyr. M. Ermens a fabriqué dans l'Inde un appareil pour rafraîchir les moûts. Il fait passer dans la cuve en fermentation un courant d'eau, comme on le fait dans la brasserie. Divers auteurs avaient déjà conseillé d'utiliser ces procédés (1). M. Brame, ancien brasseur du Nord, actuellement propriétaire près d'Alger, emploie avec succès, dans le même but, une sorte de serpentin en cuivre sur lequel coule de l'eau à 20°. Le vin circule dans les tuyaux et on le ramène ainsi à la température de 26 à 28° environ.

Toutes les études ayant pour objet le progrès dans la vinification sont étroitement unies. Le viticulteur peut

(1) Bulletin de mai 1894, p. 378.

choisir parmi les systèmes proposés; mais on résumera fidèlement toutes ces études, en disant que chacun reconnaît la nécessité d'apporter une plus grande propreté dans la fabrication et le travail des vins. On se confesse mutuellement que le vin n'est pas fait proprement et l'on s'avoue qu'il serait utile de faire autrement. Yoilà pourquoi l'usage des cuves en maçonnerie doublées de verre commence à se répandre.

Mes comptes rendus font foi de l'importance que vous n'avez cessé d'accorder aux levures sélectionnées. Les expériences faites ont donné cette année des résultats contradictoires, dont le secret se trouve peut-être dans le mode d'emploi des levures (1). S'il paraît certain que les levures sélectionnées peuvent contribuer à assurer une fermentation plus prompte et plus complète, leur influence sur le bouquet des vins n'est pas absolument prouvée. On paraît seulement d'accord pour donner, dans le choix des levures, la préférence aux levures indigènes sélectionnées. Notre confrère, M. Duclaux, est le maître de ces questions. La réserve qu'il garde doit-elle nous enlever notre première confiance dans l'avenir des levures sélectionnées? Nous voulons espérer le contraire. Un jour, s'appuyant sur des expériences qu'on poursuit d'ailleurs avec persévérance en France, en Italie, en Allemagne, le maître viendra nous dire dans quelle mesure la fabrication du vin pourra tirer parti des célèbres découvertes de M. Pasteur.

Produire beaucoup de bons raisins, en obtenir le meilleur vin possible, ce n'est pas assez. Il faut recueillir la totalité du vin produit par une plus complète utilisa-

(1) Bulletin du min. de l'Agric, 1894 n° 1, p. 67, Rapport de M. Kayser.

tion des marcs. Or, notre confrère, M. Mùntz a prouvé que le marc pressé retient encore 60 p. 100 de son poids d'un vin en tout point pareil au vin de presse. Ce supplément de récolte, M. Mùntz l'obtient en chassant le vin par l'eau versée méthodiquement à la surface de la cuve pleine de marc. Remarquons que le vin recueilli par cet ingénieux procédé contenait, dans l'expérience de M. Miïntz, onze degrés d'alcool ; et le marc ainsi épuisé peut encore servir avantageusement pour l'alimentation du bétail, surtout en cas de disette fourragère (1).

Tout récemment, M. Miïntz a publié d'intéressantes recherches sur la végétation des vignes traitées par la submersion, et il a montré que c'est la présence des nitrates amenés par les eaux qui empêche l'asphyxie des racines en cédant leur oxygène (2). M. Mùntz se consacre de plus en plus aux études de viticulture. Il en sent comme nous le pressant besoin. La viticulture lui sera reconnaissante.

Quand la reconstitution sera complète et que la qualité du vin aura été améliorée, comment écouler la quantité de vin obtenue? Arriverons-nous à une production si abondante que les viticulteurs seront jetés dans de nouveaux embarras? Cette préoccupation nous amène à dire un mot de la crise spéciale connue sous le nom de mévente des vins : nous y entrons avec le petit mémoire que M. Félix Sahut, notre confrère, nous a soumis sur ce sujet ( 3). Disons tout de suite que la mévente des vins n'est pas générale ; elle a touché certaines contrées et certaines catégories de vins. Dans l'Est, dans la Bourgogne et

(1) Comptes rendus de l'Académie des sciences, 19 juin 189-'}.

(2) Comptes rendus de l'Académie des sciences, 2 juillet 1894.

(3) Bulletin de mai 1894, p. 349.

même dans le Beaujolais, les vins, étant d'une qualité plutôt supérieure à la moyenne, se sont fort bien vendus.

La crise sévit dans des contrées limitées et pour des causes déterminées. La raison générale de cette crise, c'est l'abondance des vins communs de qualité inférieure, difficiles à transporter et à conserver, plus difficiles encore à consommer tels quïls sont offerts. En fait, l'interdiction de plâtrer à plus de deux grammes (qui équivaut à une interdiction absolue) a beaucoup nui à la circulation des vins. L'incertitude dans laquelle, au début de la campagne, s'est trouvé le commerce au regard du régime douanier franco-espagnol, a limité les approvisionnements; car chacun sait que les vins du Midi et les vins d'Espagne sont l'objet d'opérations parallèles. Vouspenserez avec moi que, si le producteur doit donner satisfaction au commerce et au consommateur par l'amélioration du produit, le législateur doit chercher à augmenter la consommation, en réduisant notablement les charges vraiment abusives qui, par les octrois des villes, s'opposent au développement de cette salutaire partie de l'alimentation nationale.

Les ennemis de la vigne, outre les fléaux naturels, sont toujours les champignons et les insectes. La gelée, la grêle et la coulure sont difficiles à prévoir et à détourner.

On nous avait annoncé que des associations étaient formées pour lutter au moyen de nuages artificiels contre les gelées printanières. Nos espérances restent suspendues. Quelques insuccès résultant de gelées violentes et de fumées insuffisamment épaisses et prolongées ont jeté le découragement dans un grand nombre de syndicats. Ce résultat prouve que la bonne confection des

feux pour nuages artificiels exige l'emploi de matières goudronnées ou résineuses qui donnent à la fumée la durée et l'intensité. Les sciures de bois, les pailles et les feuilles humides ne sont utiles que pour venir au secours de matières plus efficaces. La taille tardive et à long bois est encore le meilleur préservatif contre la gelée de printemps.

Notre confrère, M. Sahut, nous a entretenus, par deux mémoires fort intéressants, de l'influence des gelées tardives sur la végétation (1) et des soins qu'il convient de prendre pour ménager le bois des vignes grêlées pour les récoltes suivantes. Ses conseils sont ceux d'un praticien éclairé et notre Bulletin les a enregistrés (2).

Contre la coulure, dont nous subissons cette année les rudes atteintes, on n'a pu recommander que Fincision annulaire, dont les avantages ne sont guère contestés que par ceux qui négligent de laisser au-dessus de la dernière grappe quatre feuilles au moins.

Les mêmes maladies ont donné lieu aux mêmes conclusions. Toutefois, nous devons vous rappeler une communication faite par notre confrère, M. Prillieux, en collaboration avec M. Delacroix, sur la gommose bacillaire des vignes. Cette maladie du bois, dont M. Prillieux nous a apporté des spécimens, paraît être dorigine bactérienne. C'est le « mal nero » des vignobles italiens; il a été reconnu en France et en Tunisie. M. Duchartre nous a présenté une note de M. Prunet, sur une maladie cryptogamique qui attaque les greffes boutures stratifiées dans le sable (3). M. Prunet conseille

(1) Bulletin de juin 1894, p. 452.

(2) Bulletin de juillet 1893, p. :i."ii.

(3) Bulletin de mai 1894, p. 339.

de stériliser le sable de stratification, pour remédier aux attaques du parasite qui détermine la maladie du pourridié (i).

Parmi les insectes, nous enregistrons de nouvelles apparitions : c'est YHelops lanipes dont la larve s'attaque spécialement aux greffes, et que l'on combat par des débris de bourre et de laine imprégnés de naphtaline. Ce sont diverses cochenilles peu connues, que M. Valéry- Mayet a étudiées avec autorité et qu'il combat par un insecticide à base de carbonate de soude et de goudron.

Pour les autres maux, les mêmes remèdes suivant les préférences. En général, les traitements liquides sont d'une efficacité plus grande que les poudres, à moins qu'on n'emploie celles-ci à la rosée, de manière à obtenir une sorte de bouillie.

Heureux les vignerons qui peuvent trouver près deux des chefs capables de les diriger! Notre regretté confrère, Henri Baudrillart, dans un ouvrage posthume que j'ai loué devant vous, a mis en relief l'influence heureuse qu'exerçaient jadis les gentilshommes ruraux de la France. Ces gentilshommes ruraux — il en existe encore — se trouvent aujourd'hui confondus dans la foule des propriétaires instruits et résolus à défendre leurs intérêts en défendant les intérêts de l'agriculture. C'est ainsi que notre confrère, M. Cheysson, conduit avec succès, et au grand profit de ses compatriotes, le syndicat de Chiroubles qui est, pour la défense du vignoble, un véritable modèle (2).

(1) Bulletin d'oct. 1893, p. 592.

(2) Bulletin du min. de l'agric, 1894, n° 2, p. 163 et Bulletin de juin 1894, p. 442.

L'année 1893 sera donc mémorable par la grande abondance des vins et la disette des fourrages. Il était nécessaire de mettre la viticulture et l'alimentation du bétail de la ferme au premier rang de ce compte rendu.

Je ne m'attarderai pas sur la culture des pommiers et le commerce du cidre, qui ont subi les mêmes influences naturelles et économiquesquclavigneetlevin. Le régime de toutes les boissons naturelles est presque toujours dominé par les mêmes causes et subit les mêmes effets. Dans tout le nord de la France, la pomologie excite autant de passion que la viticulture dans le Midi, et le congrès de Vannes, en 1893, a eu autant de succès que le congrès d'Evreux, en 1892. Nous n'avons pas cessé d'année en année de récompenser les efforts heureux de MM. Lechartier, Hérissant, frère Abel, Truelle et, cette année encore, nous mettons en honneur les beaux travaux de MM. Power et Louise.

L'abondance de la récolte et la difficulté de son écoulement avantageux ont conduit notre confrère, M. Houzeau, à formuler des conseils pratiques; je les résume en deux mots : « Ne faites pas de cidre ordinaire, a-t-il dit aux cultivateurs, mais du cidre pur qui est de meilleure garde. Faites de l'eau-de-vie de cidre et voici les procédés dont vous devez vous servir... Au besoin, fabriquez du vinaigre. Surtout, utilisez vos pommes pour l'alimentation de votre bétail en les renforçant par des aliments plus riches en principes azotés. Employez aussi le marc de pommes pour la destruction des mousses dans vos herbages. Vous ferez des poires ce que vous faites des pommes. » Ces bons avis de

M. Houzeau sont la conclusion pratique de la campagne de 1893(1).

Vous connaissez et vous suivez avec attention les travaux des Sociétés et des Congrès de pomologie en Amérique : voici qu'à Saint-Pétersbourg doivent aussi prochainement s'ouvrir une exposition fruitière et un congrès de pomologie. La France s'associera à ce généreux effort.

La Section de sylviculture a porté le deuil de M. Ghambrelent qui, tous les ans, avec une conviction ardente, présentait à notre Compagnie des rapports étendus sur les vignobles de la Gironde, les incendies des forêts dans les Landes, les irrigations et les plantations de la Camargue. S'il eût vécu, il nous eût fait connaître certainement la note que M. Rayet a soumise à l'Académie des sciences sur les terribles incendies qui ont éclaté dans les forêts de pins du département des Landes en 1893. Ces incendies se sont étendus sur 35 000 hectares et il est bien certain que c'est à la sécheresse de l'été dernier qu'il faut imputer ces désastres forestiers. Peutêtre pourrait-on prévenir ou atténuer de pareils malheurs en coupant, comme le conseillaient MM. Chambrelent et Dehérain, les plantations de pins par des bandes de chênes?

Cette année, c'est notre nouveau confrère, M. Emile Mer, qui a pris le plus souvent la parole pour traiter des sujets nouveaux. Aux études sur les maladies du sapin,

(1) Bulletin de novembre 1893, p. 644.

au mémoire sur l'utilisation des sous-produits ligneux pour l'alimentation du bétail (1) est venu s'ajouter un autre mémoire sur les avantages que présente l'écorcement des bois et sur la vermoulure (2).

La vermoulure est due à un insecte minuscule, la vrille t te qui, en cherchant à s'emparer de l'amidon accumulé dans l'aubier de plusieurs essences forestières, désorganise le tronc ligneux et enlève au bois sa valeur. En supprimant l'amidon, M. Mer a pensé qu'il supprimerait l'insecte, et il a essayé de supprimer l'insecte et l'amidon en découpant au printemps l'écorce autour du tronc de l'arbre.

Deux maladies particulières ont été relevées sur les mûriers : l'une est causée par une bactérie, l'autre par un champignon. Sur ce sujet, MM. Boyer et Lambert ont signé des recherches intéressantes. Quant à la miellée du tilleul, étudiée jadis par Boussingault, elle est, par sa composition, comparable à cette manne du mélèze reconnue par M. Berthelot. M. Maquenne a repris ce sujet d'étude à propos de la recrudescence de cette maladie pendant la saison d'été de 1893.

On s'est ému des atteintes portées dans les plantations résineuses par les Bombyx du Pin. Avec beaucoup de raison, M. Blanchard a rappelé que le Bombyx du Pin a son histoire et qu'on a souvent détruit les chenilles par des aspersions d'une eau savonneuse mélangée de pétrole (3).

Notre nouveau confrère, M. Michaut, se loue beaucoup d'un nouveau compas forestier inventé par M. Henri

(1) Bulletin de février 1894, p. 117.

(2) Bulletins de décembre 1893, p. 728 et de janvier 1894, p. 78.

(3) Bulletin de mai 1894. p. 365.

Jobez, un de nos pins jeunes et de nos plus distingués sylviculteurs. Le compas enregistreur de M. Jobez permettra au propriétaire de connaître, dans sa forêt, les conditions dans lesquelles croissent les arbres, suivant l'état des peuplements, leur âge, leur exposition et leur essence (1). C'est, en effet, a dit M. Bouquet de la Grye, une application de la doctrine du mesurage qui est la base de la méthode de M. Gurnaud, méthode que notre Compagnie a inaugurée dans son domaine d'Harcourt. La Section de sylviculture ne s'est pas bornée à des dissertations. Elle a provoqué un acte de la Société. CeJle-ci a formulé le vœu que les formalités à remplir pour l'obtention des dégrèvements stipulés en faveur des propriétaires qui effectuent des reboisements, soient fixées par un règlement d'administration publique.

Dans aucune partie de l'économie rurale la sécheresse de 1893 ne s'est imposée plus rudement que dans la Section d'économie des animaux. Aussi les efforts des savants et des praticiens se sont-ils confondus dans une étude approfondie des ressources alimentaires qu'on peut employer quand fait défaut le secours inestimable de la prairie. Les questions de zootechnie sont restées au second plan dans la presse et dans les concours.

Après l'émotion provoquée par la crise fourragère de l'année dernière, on n'a pas entendu, dans le monde agricole, s'élever trop de plaintes sur la situation du bétail français. Tout au contraire, le concours général

(1) Bulletin de mai.1894, p. 3GG.

de Paris et les concours régionaux ont fourni des occasions de reconnaître les progrès incessants que font nos races françaises. Le système des croisements est abandonné et, de toute part, chaque région agricole travaille à perfectionner, par la sélection et l'alimentation, les mérites particuliers de chaque race. Comme exemple de ce mouvement, je citerai la création du Syndicat de la race bovine limousine, dont le but est de maintenir cette race absolument pure et de favoriser la lutte dans les concours avec les races privilégiées. Ainsi, nous avons vu, dans les grandes assises agricoles de ces dernières semaines, l'opinion publique consacrer les éloges qu'ont donnés à nos éleveurs M. le ministre de l'Agriculture ou ses représentants (1).

Les discussions sur la race Durham, sur la question des moutons qui remplissaient, l'année dernière, les journaux agricoles, se sont en partie éteintes, et chacun, paraissant délivré de tout souci pour l'alimentation du bétail, s'est empressé d'assister aux concours généraux ou particuliers ouverts, ces dernières semaines, sur tous les points de notre territoire.

C'est à propos de ces concours que notre confrère, M. Lavalard, nous a tenus au courant de ce qui se passait dans le monde au point de vue de l'espèce chevaline.

D'abord M. Lavalard se transporte en Angleterre; il s'engage avec entrain dans l'éloge des libres associations pour le perfectionnement et l'élevage des diverses races de chevaux. Les concours régionaux et l'administration des haras sont de puissants moyens d'influence; mais la

(1) Bulletin de déc. 1893, p. 617.

force combinée des bonnes volontés est la souveraine directrice du progrès. Il voudrait que chaque race eût son association protectrice, ses livres généalogiques, sa clientèle de dévoués partisans. Pourquoi le cheval ne serait-il pas entouré de soins aussi jaloux que le bœuf du Limousin?

Et puis, M. Lavalard nous parle de Chicago.

Il décrit ce concours mémorable où l'on comptait plus de mille chevaux de trait et de luxe. Le jury, dans chaque catégorie, se compose d'un seul juge. Les races n'ont pas été comparées entre elles. Les récompenses sont données aux races anglaises : Clydesdale et Shire.

Les Américains achètent leurs chevaux au poids; ils paraissent disposés à développer les organes favorables au rôle que doit remplir le cheval de trait. M. Lavalard conclut en disant : « Laissons les Américains chercher le poids, et nous, conservons la vitesse, l'énergie et l'endurance du cheval de trait français. » En effet, laissons les Américains développer, suivant leurs convenances, les types de chevaux qu'ils sont venus chercher sur notre sol et, sans nous endormir dans une confiance présomptueuse, gardons pour nous la gloire de notre cheval percheron.

Cette gloire, M. Lavalard n'en est pas inquiet. Il revient en France et visite les principales assemblées des races chevalines. A Nogent-le-Rotrou, il a retrouvé le vrai cheval percheron, le percheron puissant, avec des allures rapides et non plus avec le poids, comme au temps récent de la vogue américaine. A Paris, à Lille, il se réjouit de rencontrer de magnifiques poulains, mais il ne peut se consoler de voir ces poulains vendus

i/ ANNÉE AGRICOLE 1893-1894. 415

pour le service de l'armée à l'âge de 3 ans et sans être dressés (1).

J'aborde la question capitale de cette année : l'alimentation de tous les animaux de la ferme. Il est inutile de répéter qu'en cas de disette de fourrage, on doit supprimer la paille comme litière et la remplacer par de la tourbe ou de la terre, qu'on peut supprimer le foin et le remplacer par de la paille hachée et mélangée avec des racines, qu'on doit utiliser les ajoncs, la bruyère, le genêt, les ramilles de bois, le tout broyé et fermenté: c'est entendu. Les bulletins de nos séances sont remplis de ces bons conseils, qu'on retrouve dans les Mémoires de la Société royale d'agriculture d'Angleterre et que le ministre de l'Agriculture a renouvelés dans ses circulaires au printemps de l'année dernière.

La question des feuilles d'arbres, des branchettes, des ramilles, que nous avons retrouvée avec étonnement dans les usages de nos confrères du xvme siècle, a saisi l'attention de nos savants, MM. Grandeau et Ch. Girard, et d'un grand nombre d'expérimentateurs.

Au premier rang, se distingue M. Cormouls-Houlès qui, par un mélange avec le mais vert passé au hachepaille et conservé ensuite dans les silos, a donné à ce fourrage improvisé une valeur d'assimilation qu'on ne lui soupçonnait pas (2). M. Doumet-Adanson a prêché d'exemple et a mis la feuille verte par moitié dans la ration. M. Pruines, propriétaire à Vaux (Vosges), a fait du foin de ramilles en réduisant les ramilles en particules très fines, et M. Kuhn, qui coupe et triture les branchettes de chêne sans les pulvériser, les a trans-

(1) Bulletin de juin 1894.

(21 Bulletins de décembre 1893 et de juin 1894, p. 399.

formées en une provende légèrement humide et tendre au toucher. Les préparations de ces fourrages ont été exposées au Concours général agricole de Paris. Nous ne pouvons citer tous les cultivateurs qui se sont mis, avec une ardeur ingénieuse, à utiliser les secours qu'ils avaient sous la main.

Je rapproche les études faites sur les ramilles, dont nous ont rendu compte plusieurs de nos confrères, de la communication de M. Mer sur l'utilisation de tous les produits ligneux pour l'alimentation du bétail (1). On peut tirer du hêtre, du sapin, du bouleau, du sorbier, de l'aulne, de la bruyère, des ressources dune certaine importance. M. Mer a mélangé ces essences et composé des rations avec lesquelles, pendant six mois, il a nourri heureusement dix-huit vaches laitières. A l'état frais et tendre, on ne peut les faire consommer qu'en mai, juin et juillet, mais à dose modérée. En juillet, il faut les préparer comme les ramilles et branchettes et, en août, il faut les supprimer. L'acacia a été fort discuté et un cri d'alarme est venu surprendre le monde agricole au moment où la faveur des ramilles semblait s'établir. On a signalé la mort de plusieurs chevaux du 20e dragons. M. Cornevin a établi qu'il y avait confusion. L'acacia robinier ne doit pas être confondu avec le faux-ébénier ou cytise et M. Boiret a longuement disserté sur ce sujet dans les Annales agronomiques. M. Boiret conclut, avec notre confrère, M. Cornevin et avec M. Ch. Girard, qu'on devrait multiplier les plantations d'acacias et que les feuilles peuvent en être consommées du mois d'août jusque dans les premiers jours de novembre (2).

(1) Bulletin de février 1894, p. 117.

(2) Annales agronomiques, 25 mars 1894, p. 124.

De M. Cornevin nous vient encore un mémoire favorable à l'emploi des résidus de fabriques d'absinthe. Directement expérimenté, ce nouvel aliment a été accepté par des bœuts à l'engrais à Pontarlier, par des vaches laitières à Lyon, à la condition de le faire alterner avec du foin ou avec d'autres fourrages. La seule précaution à prendre est de faire consommer à l'état frais, c'est-à-dire dans les environs de la fabrique.

Il était bien naturel que les promoteurs de la vesce velue fissent campagne par ce temps de sécheresse. M. Schribaux a continué sa propagande et cette propagande a mis tout à coup cette plante si commune, dédaignée hier par les cultivateurs, pourchassée même comme une herbe nuisible, au rang des meilleures espèces. 11 semble que non seulement la vesce velue résiste aux excès de la température, mais encore quelle offre une valeur nutritive que ses admirateurs, peut-être passionnés, rapprochent du froment lui-même.

La vogue que je prédisais Tannée dernière à ce nouveau fourrage ne m'empêche pas de rappeler l'observation de M. deDampierre qui assure que, cette année, la vesce commune du pays a fait merveille à côté de la vesce velue. M. de Vilmorin fait remarquer que si la vesce velue est triomphante dans les hivers rigoureux, la vesce ordinaire prend sa revanche quand la température est humide et douce. Ce n'est pas porter atteinte à la renommée croissante de la vesce velue que de limiter les circonstances au milieu desquelles son succès est assuré (1).

A la vesce velue, joignons le pastel.

I Bulletin de mai 1894, p. 308.

La culture du pastel, qui faisait autrefois la richesse des environs d'Albi, de Yalenciennes et de Caen, a été ruinée par l'introduction de l'indigo, à ce point qu'il est difficile de se procurer delà semence. M. Schribaux nous a envoyé une note destinée à remettre en honneur cette plante, soit pour la production de fourrages de première saison, soit pour la production d'engrais verts. L'essai en vaut la peine. Le pastel se distingue par sa résistance au froid, sa précocité, sa productivité (1).

De même que nous avons retrouvé, dans les instructions de nos confrères du xvmc siècle, l'emploi des ramilles, de même on a repris, dans la pratique plus encore que dans les discussions, l'alimentation des chevaux avec des pains spéciaux. La chose était toute naturelle, le blé étant meilleur marché que l'avoine. La discussion ouverte sur ce sujet dans le sein de la Société par la communication que j'ai faite au nom de M. Albéric de More, de Conches (Eure) (2), a conduit M. de Dampierre à nous expliquer dans quelle mesure il emploie le pain dans l'alimentation de ses chevaux et de ses bœufs, et quels résultats il a obtenus. M. Lavalard ne partage pas la confiance que semble inspirer à certains cultivateurs l'emploi du pain pendant les mois d'hiver. Tous ces procédés d'alimentation ont été expérimentés par la Compagnie des omnibus, et celui qui donne du pain ne sait pas au fond ce qu'il donne effectivement à l'animal, comme valeur alimentaire. Il a été prouvé que, dans les pains fabriqués pour les animaux, la teneur en eau variait de 8 p. 100 à 41 p. 100. Peut-être, pour apprécier l'utilité de cette alimentation, conviendrait-il de faire une dis-

(2) Bulletin de février 1894, p. 131.

tinction entre les chevaux astreints à un travail assidu comme dans les grandes administrations, et les chevaux moins régulièrement tenus dans certaines exploitations rurales. Il est certain que notre confrère, M. Pluchet, s'est bien trouvé d'une alimentation basée sur le pain, pendant les cinq mois de l'hiver dernier, non seulement pour ses chevaux, mais même pour ses bœufs. Au fond, l'emploi du pain est une question d'opportunité. Il ne nous semble pas qu'il y ait de principe rigoureux à établir en cette matière, chacun prenant parti suivant ses besoins et ses ressources (1).

Cette réflexion nous est inspirée par d'autres exemples que nous tirons encore de la pratique de notre confrère, M. Pluchet. C'est lui qui, l'année dernière, nous avait entretenus des avantages qu'il obtenait de l'emploi des pommes de terre cuites comme aliment pour son bétail. M. Cormouls-Iloulès et bien d'autres ont fait les mêmes essais. Ce qui a décidé ces excellents cultivateurs, c'était la différence du prix de revient.

Sous un autre point de vue, M. Aimé Girard a repris des expériences analogues. Avec le concours de M. Cornevin, il a étudié méthodiquement l'iniluence exercée sur la production de la viande de bœuf et de mouton par l'emploi de la pomme de terre cuite et a comparé les résultats obtenus à ceux de l'alimentation avec la betterave. Ces résultats ont été absolument remarquables. Le bénéfice net avec les bœufs nourris à la betterave est à peine de 45 francs par tête et, sur les bœufs nourris à la ration normale de pommes de terre, il s'élève à 105 fr. La pomme de terre doit donc être con-

(1) Bulletin de lévrier 1894, p. 150.

sidérée comme fourrage normal et particulièrement rémunérateur au point de vue de la production de la viande. D'autre part, si nous en croyons notre confrère de Lyon, M. Cornevin, la pomme de terre crue augmente la production et la richesse du lait et diminue le poids vif de l'animal. La pomme de terre cuite, au contraire, diminue la production du lait et augmente le poids vif (1). Yoilà les dernières nouvelles de l'histoire scientifique de la pomme de terre en 1894. Peut-être pourrait-on ajouter en faveur de la betterave que l'alimentation du bétail devrait se trouver améliorée, au point de vue hygiénique, d'un procédé pratiqué avec grand succès en Allemagne et que nous a déjà signalé notre confrère, M. Bénard. Il s'agit de substituer à l'ensilage le procédé de dessiccation des cossettes provenant de la diffusion des betteraves.

La vigne a été étudiée également au point de vue alimentaire. La Société d'agriculture de la Gironde, s'inspirant des conseils de M. Grandeau, a fait des expériences pour utiliser les sarments de vigne broyés. Notre confrère, M. Bignon, nous a rendu compte de cette expérience, qui paraît s'être poursuivie d'une manière favorable; il a ajouté des détails sur l'emploi avantageux des feuilles de vigne ensilées et salées dans l'alimentation des bœufs (2). Il faut ajouter que notre confrère, M. le marquis de Dampierre, utilise les sarments de son vignoble de 80 hectares en Saintonge, en les broyant et en les servant à ses vaches (3) ; mais, c'est à M. Mùntz que nous devons des études précises sur les

(1) Bulletin du 4 juillet 1894.

(2) Bulletin de décembre 1893, p. 671.

(3) Bulletin de décembre 1893, p. 706.

h ANNÉE AGRICOLE 1893-1894. 421

ressources alimentaires que le bétail trouve dans la vigne. Ce ne sont pas seulement les sarments de la vigne hachés ou écrasés à la machine à un état plus ou moins sec, mais ce sont les feuilles elles-mêmes qui, récoltées aussitôt après la vendange, fournissent à l'état frais d'importantes ressources. Sans nous occuper de la quantité d'aliments que donnent les feuilles, on doit relater que la valeur nutritive de ce fourrage est comparée, par M. Miïntz, à la valeur des luzernes de bonne qualité. La pratique a justifié depuis longtemps les jugements du laboratoire.

Je ne saurais passer sous silence les recherches de M. Houzeau et de M. Degrully sur l'emploi des pommes et de M. Cornevin sur l'usage des fruits et des résidus de leur distillation dans l'alimentation du bétail. Quand la récolte des fourrages est très mauvaise et que celle des pommes et des poires est très favorable, comme Tannée dernière, rien n'est plus habile que d'utiliser les pommes, en renforçant la ration par une addition d'aliments tels que son, menue paille, avoine, foin, glands concassés, betteraves, ramilles, maïs et autres grains, suivant qu'il s'agit de chevaux, de bêtes à cornes ou d'autres animaux.

Il y aurait encore beaucoup à dire et à citer sur le vaste sujet des ressources alimentaires en temps de sécheresse, mais je dois me borner à certaines plantes nouvelles qu'on a mises à l'étude. On doit louer sans réserve des entreprises semblables à celle de la Société centrale d'agriculture de l'Aude, qui a organisé un ensemble de cultures expérimentales de plantes fourragères à grand rendement : la vesce velue, la consoude rugueuse du Caucase, le Polygonam sachalinense . Les éloges de M. Baltet, les

422 l'année AGRICOLE 1893-1894.

recommandations de M. Doumet-Adanson ont provoqué, sur le Polygonum sachalinense, des réserves auxquelles se sont associés M. Cornu et M. de Vilmorin. Ces derniers pensent que la vogue du Polygonum passera. Un gracieux envoi de M. Baltet nous a prouvé que le Polygonum pouvait produire des graines utiles (1). M. André a fait, sur cette plante, qu'il avait introduite le premier en France comme plante d'ornement, une notice 1res complète dans laquelle il met les agriculteurs en garde contre la vente du Polygonum cuspidatum sous le nom de Polygonum sachalinense (2). En revanche, il nous a offert cinq variétés de plantes fourragères de l'Uruguay dont le climat se rapproche du climat de notre France méridionale. Je vous ai soumis une note de M. Denaiffe sur le trèfle de Pannonie perpétuel, lequel trèfle (3) n'est jamais entré dans la pratique à cause de la rareté de ses graines.

M. Sagnier, à propos d'une étude de M. Beugin. nous a enseigné qu'on peut aujourd'hui demandera l'Algérie d'excellents fourrages à des prix très faibles. Le diss a une valeur égale à celle du foin moyen et l'alfa vaut plus que la paille de blé (4).

De tant d'études, d'efforts et même de souffrances, sortiront victorieuses la science et la volonté d'utiliser les ressources naturelles qu'on a toujours sous la main sans les avoir préparées et quelle que soit la température. Grouper dans leur ensemble et mettre en relief, comme une consolation de la sécheresse de 1893, les moyens que tous les cultivateurs ont essayé d'opposer

(1) Bulletin de février 1894, p. Ki7.

(2) Bulletin de déc. 1893, p. 662.

(3) Bulletin de janvier 1894, p. 61.

(4) Bulletin d'octobre 1893, p. 565.

aux surprises de la température était, je le répète, cette année, le principal devoir de ma tâche.

Quoi qu'il en soit, il faut soumettre toutes ces expériences au jugement de la nature elle-même, et ce jugement est la santé des animaux, iY la fin d'une de nos discussions, notre confrère, M. Duclaux, faisait ressortir cette vérité, qu'assurément il était indispensable de rechercher des ressources alimentaires quand on n'en avait pas, mais qu'il n'en fallait pas moins étudier l'influence qu'elles devaient avoir sur le tempérament et la santé du bétail. Cette juste réflexion a bientôt trouvé sa preuve dans les expériences dont M. Andouard nous a soumis les analyses, et qui tendent à mettre en garde les cultivateurs contre la poudre de viande du commerce, fabriquée dans l'Australie et surtout dans l'Amérique du Sud(l).

Et, en effet, l'alimentation n'est pas une simple affaire de combinaisons chimiques; elle a des secrets par lesquels se transforment, se renouvellent et s'équilibrent les sources d'énergie pour l'accomplissement de la vie. Ce sont malheureusement des sujets qu'il n'est pas permis d'aborder sans prendre conseil du maître qui vient d'offrir au monde savant ses études sur la vie et l'énergie chez l'animal, c'est-à-dire sur les transformations de la force mise en œuvre dans le travail physiologique. J'ai nommé notre éminent confrère, M. Chauveau (2).

Ce n'est pas qu'au point de vue pratique on n'ait déjà atteint des résultats importants. Nul n'a oublié les études expérimentales sur l'alimentation du cheval

(1) Bulletin de juin 1894, p. 445.

(2) Un vol. in-8°. Houzeau, Pari;-

de trait, par MM. Grandeau et Leclerc et un autre travail de haute importance dû à MM. Miintz et Lavalard. L'ouvrage de M. Lavalard, Le cheval dans ses rapports avec l'économie rurale et les industries de transport,, contient le résumé de ces importantes expériences (1).

Ces recherches n'auraient pas été possibles si la science n'avait pas trouvé des collaborateurs dévoués dans les administrateurs de deux grandes compagnies: la Compagnie des Omnibus et la Compagnie des Petites Voitures. Il est bon, de temps en temps, de déclarer hautement que les grandes administrations privées savent rendre des services publics et que la science vient y puiser de fécondes leçons.

La science vétérinaire s'était occupée spécialement, l'année dernière, de la tuberculose, de la morve et de la péripneumonie. Les mêmes maladies sont à Tordre du jour.

En général, on est d'accord. La tuberculose des animaux est identique à celle de l'homme ; on peut s'y soustraire en évitant la contagion qui s'établit par une cohabitation intime et prolongée. Séparer les animaux sains des animaux malades, voilà le salut. Mais comment reconnaître si l'animal est tuberculeux? Par une injection de tuberculine, qui est un simple extrait glycérine du bacille de la tuberculose. Rien à ajouter sur la mémorable histoire de cette tuberculine que vous connaissez depuis longtemps et sur la belle campagne entreprise et poursuivie par M. Nocard (2).

Il semble qu'on soit moins ferme au point de vue de la malléine et de son effet pour diagnostiquer la morve.

(1) Chez Firmin-Didot et Cie.

(2) Bulletin du min. de l'agric, 1 89 ï, n" 2, p. 159.

M. Nocard, dont je rappelle encore le nom avec plaisir, a, dans la malléine, une foi profonde. L'ardeur de ses convictions a suscité des réflexions. Entre vétérinaires, la question est de savoir si la malléine conduit à une vérité scientifique ou à une hypothèse vraisemblable.

La nouveauté de l'année paraît être l'inoculation préventive du pneumo-bacille contre la péripneumonie contagieuse du bœuf. A notre confrère, M. Arloing, revient l'honneur d'une entreprise qu'il a commencée, il y a huit ans et qui s'achève aux applaudissements de ses juges et de ses confrères. Pendant de longues années, le procédé Willems était en usage. Il consistait à utiliser le liquide exsudatif du poumon malade pris sur un animal que l'on venait de sacrifier et de l'introduire au bout de la queue du bœuf par plusieurs petites plaies. Ce procédé provoquait des accidents graves et parfois mortels. M. Arloing, après avoir obtenu l'extrait de ce qu'il considère comme le microbe de la péripneumonie, en fait l'injection sous-cutanée sur l'un des côtés de l'encolure. Les animaux vaccinés par ce procédé ont parfaitement supporté la nouvelle opération. Ainsi l'inoculation du pneumo-bacille vient s'ajouter aux procédés de la malléine et de la tuberculine. Les douloureux événements qui ont éclaté à Lyon ces jours-ci ont seuls empêché notre confrère de venir nous exposer l'ensemble de ses recherches dont la Société de médecine vétérinaire a eu les prémices.

La Section d'économie des animaux, par des rapports que je n'essaierai pas d'analyser, a appelé notre attention et nos récompenses sur des publications qui éclairent d'un jour nouveau l'art vétérinaire. M. Ghauveau a fait valoir le mérite de l'étude de M. Galtier sur lapleuro-

pneumonie septique des veaux. Suivant M. Galtier, les fourrages des localités où sévit la pneumo-entérite septique contiennent les bacilles de la maladie. Il suffira de quelques soins d'hygiène pour les combattre et les détruire. M. Trasbot nous a fait le plus grand éloge des quatre mémoires de chirurgie vétérinaire dus à M. Gadiot, dont l'un traite, au point de vue chirurgical, le cornage chronique chez le cheval, et l'autre la tuberculose du chien. M. Saint -Yves Ménard s'est particulièrement chargé des questions d'hygiène, en s'occupant des travaux de M. Yillain sur la viande malade et de M. Mandereau, sur l'utilisation des viandes tuberculeuses après salaison. C'est une vieille question dont on peut retrouver tous les détails dans nos Bulletins et nos Mémoires. Nous récompensons, en nous plaçant au point de vue du cultivateur même, l'ouvrage de MM. Pion et Godbille, qui est un véritable guide de l'éleveur pour le commerce des animaux, le petit traité de M. Maurice Dupont, relatif à l'âge des animaux domestiques, matière qui a déjà été supérieurement traitée par M. Cornevin : enfin, le mémoire de M. Ligniôres, relatif à la garantie dans les ventes ou échanges d'animaux domestiques destinés à la consommation. Le rapport de M. Trasbot nous permet de recommander ce dernier travail à M. le ministre de l'Agriculture, car il tend à modifier l'article premier de la loi du 2 août 1884 (1).

Ici devrait se placer tout naturellement l'éloge du grand ouvrage de M. Cornevin sur la zootechnie générale (2). Nous lui avons décerné, sur le rapport de M. Saint-Yves Ménard, notre plus belle récompense : le

(1) Cf. Mémoires, T. CXXXVI.

(2) Cornevin, Traité de zootechnie générale.

Prix de Béhague. La Société nationale d'agriculture ne fait que consacrer la juste renommée de notre confrère et le rang qu'il occupe parmi les représentants les plus distingués de la zootechnie.

Nous donnons ordinairement à la laiterie une place de faveur dans la série de nos récompenses. M. Lezé nous a paru tenir le premier rang parmi ceux qui, depuis plusieurs années, font la propagande des bonnes méthodes pour amener à la perfection les opérations de l'industrie laitière. D'autre part, M. Lezé s'est distingué entre tous par des recherches originales. Le rapport de M. Dehérain justifie cette récompense.

Les manipulations frauduleuses du lait et du beurre donnent un vif intérêt à tous les moyens qu'on propose pour reconnaître lapureté des produits naturels. MM. Lezé et Hilsont, par exemple, pensent qu'on peut vérifier la pureté du lait en observant Je temps nécessaire à la coagulation sous l'action de la présure titrée du commerce (1). M. Pages a examiné le même phénomène, et s'est aperçu que la nature de l'alimentation exerce une iniluence directe sur la durée de la période pendant laquelle s'opère la coagulation. Il trouve dans ce fait la raison pour laquelle la Normandie a échoué dans la fabrication du fromage de Brie (2).

Que dirai-je de la falsification des beurres et du mélange insolemment victorieux du beurre et de la margarine? La législation est restée impuissante et la science a été sommée de fournir des moyens de contrôle et des raisons de jugement. Il faut que la découverte de la vérité soit bien difficile pour que M. Miintz ne refuse

(1) Comptes rendus de V Académie des sciences, 9 mars 1894.

(2) Comptes rendus de l'Académie des sciences, i juin 1894.

pas le concours des méthodes empiriques qui utilisent l'odeur, la saveur, l'aspect du produit et leur demande des doutes utiles. Assurément, M. Miïntz précise les propriétés physiques et les caractères chimiques que les experts doivent rencontrer pour déterminer le beurre pur et le beurre falsifié; mais, en lisant son excellent rapport, on est frappé de l'insistance qu'il met à déclarer que ces opérations sont très délicates et que, pour se prononcer judicieusement sur la pureté des produits examinés, les chimistes doivent être très habiles et très soigneux (1 ). On peut craindre que la réputation de nos beurres normands ne continue à souffrir d'une promiscuité insaisissable et que la margarine, née de la science, ne soit pas encore vaincue par la science.

Notre confrère, M. Emile Mer, nous a offert une très agréable dissertation sur l'utilisation du lait de beurre : le lait de beurre, c'est-à-dire le liquide qui reste au fond de fa baratte, semble avoir été jusqu'ici trop dédaigné. M. Emile Mer, avec de certaines précautions, a réussi à transformer en fromage le lait de beurre aussitôt le barattage terminé. Sa communication nous paraît mériter l'attention de tous les cultivateurs (2).

Le grand nombre de bons ouvrages que suscite la laiterie montre l'intérêt de plus en plus grand qu'excite cette importante industrie. Les écoles nationales de laiterie, les sociétés coopératives de laiterie en sont des preuves vivantes.

Quelques mots, si vous permettez, pour remercier les représentants de la pisciculture de mer et d'eau douce, MM. Chatin, de Lacaze-Duthiers et Chabot-Karlen.

(1) Bulletin du min. de l'agric, 1894, n° 1, p. 49. \2) Bulletin d'avril 1894, p. 244.

M. Ghabot-Karlen avait préludé à son rapport général et annuel sur la pisciculture, en 1893-1894 (1), en nous signalant la présence de morues près de nos côtes d'Afrique (2). Quant à l'ostréiculture, vous avez entendu notre président, M. Chatin, nous entretenir de ses recherches sur le verdissement des huîtres (3) et sur leur alimentation animale et M. de Lacaze-Duthiers se réjouir devant vous de la reproduction des huîtres dans le vivier de RoscofT (4). A mon tour, je vous ai signalé le rapport adressé au gouvernement des Etats-Unis par M. Bashford Dean, en mission officielle pour examiner les opérations de notre industrie huîtrière (8). Ce rapport est pour nous très honorable, mais il conclut que les conditions sont bien meilleures en Amérique qu'en France pour la reproduction d'huîtres vigoureuses et prolifiques.

La sécheresse de l'année 1893 a laissé sa marque dans les travaux de la Section d'histoire naturelle agricole. Tout se résume en ces mots : peu de cryptogames et beaucoup d'insectes.

La Société royale d'agriculture d'Angleterre et quelques sociétés américaines ont introduit, dans le cadre de leurs institutions, des fonctions exercées par des savants de premier ordre, pour suivre les faits ou les découvertes qui concernent les diverses parties de l'éco-

(1) Bulletin de juillet 1894.

(2) Bulletin de novembre 1893, p. 604.

(3) Comptes rendus de V Académie des sciences, 8 janvier 1894.

(4) Bulletin de janvier 1894, p. 45.

(5) Bulletin d'octobre 1893, p. 570.

nomie rurale. Ainsi, en Angleterre, la chimie a eu longtemps pour rapporteur M. Voelcker; l'entomologie, miss Ormerod; l'art vétérinaire, M. Fleming. Dans notre Compagnie, personne n'a officiellement une pareille charge; mais, tout naturellement, chacun, suivant sa ligne, se trouve être le rapporteur accrédité de la science qu'il cultive. C'est ainsi que notre Société possède deux médecins consultants pour soigner les maladies des plantes, MM. Prillieux et Cornu, et deux autres médecins pour combattre les invasions d'insectes nuisibles, MM. Blanchard et Laboulbène.

Du côté des plantes, M. Prillieux ne nous a signalé aucune maladie épidémique, aucun cryptogame menaçant. Toutefois, dans une communication à l'Académie des sciences (1), il a décrit une maladie inconnue qui avait atteint la pomme déterre en 1890 et qui se distingue par des amas de bacilles dans l'intérieur des tissus altérés. Cette maladie est infectieuse et nombre de plantes : le tabac, la tomate et la pomme de terre, peuvent être atteintes par des maladies ayant la même cause. 11 en est de même d'une maladie dite « maladie de la toile » qui attaque un grand nombre de plantes de culture maraîchère, ainsi que diverses plantes d'ornement. Cette maladie est caractérisée par un réseau de filaments déliés qui entourent les racines d'une véritable toile. MM. Prillieux et Delacroix conseillent d'employer les sels de cuivre; mais, comme le parasite est en terre sur les racines, on se demande si les sels de cuivre produiront de bons effets sans produire des effets nuisibles (2). A la suite de MM. Prillieux et Delacroix, il est juste de

(1) Bulletin d'avril 1894, p. 244.

(2) Comptes rendus de l'Académie des sciences, 2 avril 1894.

classer les études expérimentales de MM. Costantin, Matruchot et Dufour sur les diverses espèces et les maladies des champignons de couche (1). Yous connaissez la note de M. Prillieux sur la maladie des pois et les expériences de M. Gaston Lavergne sur la destruction de l'orobanche rameuse dans les cultures de tabac (2).

La température sèche et chaude devait nuire au développement des cryptogames et favoriser au contraire la multiplication des insectes. L'énorme production de guêpes a été le fait important de l'année 1893. On nous a signalé la situation des houblonnières dans l'Est où la sécheresse a été suivie d'une invasion de pucerons. Chacun a donné son avis pour la combattre : M. Heuzé, M. Blanchard, M. Trasbot, M. Laboulbène. On a décidé que le mieux est d'employer l'eau savonneuse qui est chère à M. Blanchard ou des arrosements d'eau alcaline à laquelle, suivant M. Laboulbène, on fera bien d'ajouter du pétrole. Le puceron du houblon ne peut y résister (3).

Dans ces derniers temps, une grande nouvelle nous est parvenue. La Cecydomyia des/ rue /or, la mouche de liesse qui attaqua l'Allemagne et la Belgique, puis passa en Amérique et mit en mouvement M. Riley et le bataillon de ses jeunes et vaillants compagnons, cette mouche, qui avait épargné la France, nous venons de la voir voltiger dans un petit bocal, tandis que nous écoutions les curieuses observations de notre confrère, M. Laboulbène. Faut-il espérer que ce terrible ennemi du blé et même de l'avoine, continuera seulement dans

(1) Comptes rendus de V Académie des sciences, 15 mai 1894.

(2) Bulletin de février 1894, p. 166.

(3) Bulletin de juillet 1893, p. ."129.

quelques localités ses attaques contre les tiges du blé près de la racine? A l'ouest, à Test, au centre, on le signale. C'est le secret de l'avenir, mais l'avenir est inquiétant. Que faire? M. Laboulbène voit le salut dans l'alternance des cultures : moyen souvent impraticable, ou l'arrachage des chaumes attaqués et leur destruction par le feu. En ce moment, ce moyen serait bon, car Tinsecte est à l'état de pupe et certainement il a chance de périr (1).

Bien curieuse aussi est la note sur une larve mineuse des feuilles du céleri dans le midi de la France. « Le mieux, dit encore M. Laboulbène, est d'arracher les plantes sauvages sur lesquelles vient le Tephritis heraclei. De ces plantes sauvages, les larves gagnent le céleri, s'y logent et s'y épanouissent. Ici, l'eau de savon noir ne suffit pas; il faut couper avec soin, enterrer ou brûler les feuilles du céleri cultivé atteintes par les larves (2). »

Plus curieuse encore est la communication faite par M. Duchartre au nom de M. Legrain, médecin-vétérinaire et de M. Villemin, botaniste. Tandis que le ver nématode, nommé X Heterodera Schachtii, détruit en France les betteraves, Y Heterodera radicicola exerce sur ces mêmes betteraves, sur l'aubergine, le céleri et l'oignon, une action favorable. Le fait a été constaté sur diverses plantes maraîchères cultivées en Algérie vers les confins du Sahara. Ce parasite détermine, sur la partie souterraine de ces plantes, la formation de tubérosités et cause une modification tissulaire qui devient un réservoir où l'eau s'emmagasinelpour alimenter les plantes. Ce phcno-

(1) Bulletin de juin 1894, p. 418 et i2.'i.

(2) Bulletin de janvier 1894, p. 27.

h ANNÉE AGRICOLE 1893-1894. 433

mène ne se rencontre ni sur la carotte ni sur le navet (1).

Voici le silphe opaque adulte à l'état parfait et vivant. M. Têtard le présente à la Société et M. Laboulbène, reconnaissant l'ennemi, se plaît à nous redire les meilleurs moyens de combattre ce dévoreur de la betterave. M. Blanchard a toujours proposé de rouler fortement la terre qui, n'étant plus ameublie, devient moins favorable au développement des insectes coléoptères. M. Laboulbène croit que des pièges sous lesquels les insectes viendraient se loger seraient utiles. Il donne encore le conseil de semer de très bonne heure. On voit que le silphe opaque des betteraves doit être combattu à peu près comme la noctuelle des moissons (2).

On nous annonce une invasion de la Sitotroga cèreajella, de cette petite chenille qui vit à l'intérieur des grains sur pied ou récoltés et qui attaque le blé, le seigle, l'orge et le maïs. M. Laboulbène la découvre dans des épis de maïs que M. Duchartre lui avait confiés. Quel remède? Avant tout, il ne faut pas semer de grains atteints; il faut séparer les grains des épis de maïs, les égrener, puis les jeter dans l'eau. Les grains attaqués et vides surnagent. On peut aussi les passer au trieur à force excentrique. Le trieur projette en l'air les grains plus légers que les grains non altérés (3).

Une chenille à fourreau commet de grands ravages dans les prairies élevées de l'Auvergne : c'est la Psyché atra. Après avoir décrit cette chenille dans ses moindres détails, notre confrère propose de s'en débarrasser avec un râteau à dents en fer triangulaires, allongées,

(1) Bulletin de mars 1894, p. 186.

(2) Bulletin de mai 1894, p. 341.

(3) Bulletin de mars 1894, p. 201.

larges à la base et séparées par un intervalle suffisant pour bien racler les tiges des herbes de prairie. Le moyen est pratique (1).

La cochylis, ce petit ver rouge de la vigne, a tenté la curiosité savante de M. Laboulbène. Elle a tant fait parler d'elle, ces années dernières, que je ne saurais en répéter l'histoire. M. Laboulbène avec M. Blanchard conseillent toujours la poudre des routes tamisée très line et projetée sur les petites chenilles, auxquelles elle adhère en bouchant les organes respiratoires (2). On a découvert, paraît-il, un champignon parasite de la cochylis. Cette découverte est due à MM. Sauvageau et Perraud; mais elle est plus scientifique que pratique.

Je crois être l'interprète de la Société tout entière en remerciant M. Laboulbène. Ses communications ont un cachet tout particulier de précision et d'élégance et rien n'est négligé quand il écrit et quand il parle pour nous rendre, avec lui, maîtres de son sujet. Il nous apporte, vivants ou morts, les insectes eux-mêmes, car il professe que, pour savoir les combattre, il faut connaître leur vie et leurs mœurs. C'est ainsi que, la science s'unissant heureusement à la pratique, nous arrivons à formuler des conseils que peuvent suivre avec profit tous nos cultivateurs.

Ces dernières années, 'nos malheureux cultivateurs ont souffert des ravages du ver blanc et du ver gris. Du ver blanc, nous toucherons un mot tout à l'heure. Du ver gris, il faut avouer qu'il est encore tout-puissant. Ce n'est pas que ses mœurs n'aient été étudiées par MM. Curtis, Goureau, Blanchard, Boisduval, Laboul-

(1) Bulletin de juillet 1893, p. 549.

(2) Bulletin de décembre 1803, p. 714.

bène, sans compter MM. Johannès Chatin et Decaux qui nous apportent cette année de nouvelles observations. M. Johannès Chatin a reconnu, d'une part, que le ver gris s'offre à nous sous des formes assez diverses et que, d'autre part, les larves progressent, en grimpant comme en marchant. Ce fait explique comment Faction nocive du ver gris s'exerce avec une rapidité et une intensité dont nous voyons les surprenants effets. Montrer l'action redoutable du ver gris, c'est exciter, ce me semble, l'ardeur généreuse de ceux qui prétendent nous en débarrasser; car il ne faut pas oublier qu'il attaque la betterave, la carotte, la chicorée, les navets, la laitue, les céréales. Ce ver gris commet des dévastations foudroyantes, et j'insiste. Il faudrait pouvoir rouler vigoureusement la terre au moment où les insectes cherchent à percer le sol, répète M. Blanchard, mais nos nouvelles méthodes de culture nous permettent rarement le roulage des betteraves au 15 mai. M. Blanchard nous présente une note de M. Decaux qui conseille de changer l'assolement ordinaire du blé; après la betterave, dit-il, mettez de l'avoine, et le cultivateur pourra donner des labours fréquents pendant l'hiver. Lorsque la récolte de betteraves est compromise, sacrifiez-la et ensemencez la terre en choux rouges, en colza, puis enfouissez cette nouvelle récolte en vert. Toutes les crucifères renferment des produits sulfurés nuisibles aux insectes vivants. C'est une manière de remplacer les chiffons imbibés de pétrole. Parmi ces divers moyens, il semble que le plus commode, pour le gros des cultivateurs, serait de changer la culture, afin de travailler la terre et de détruire les insectes par des labours répétés (1).

: (I) Bulletin de juillet 1893, pp. 520, 527, 54ft.

Il faut parler encore du hannetonnage et prendre la campagne au point où nous l'avons laissée au mois de juillet de l'année dernière. M. Le Moult, en présentant une édition nouvelle de sa carie, nous a signalé les départements menacés cette année et il a développé devant nous les procédés employés pour une bonne préparation de la culture du Botrytis tenella. Selon lui, les insuccès constatés dans un certain nombre de cas proviennent de la mauvaise préparation du parasite. Et pourtant, il est facile à l'agriculteur de se préparer à lui-même du parasite à un prix très inférieur aux prix du commerce : 15 à 20 centimes le kilogramme au lieu de 15 à 20 francs! M. Le Moult a résumé sa conférence en indiquant que les conditions de succès résident dans la pureté et la virulence de la semence employée, dans la quantité enfouie à l'hectare et dans l'époque de Topération. Il ne faut donc pas se décourager, mais apporter dans l'emploi du parasite une plus grande application. M. Le Moult espère qu'indépendamment de Ylsaria densa ou du Botrytis tenella l'agriculture emploiera bientôt, contre les insectes nuisibles, quelques autres parasites, et il espère que le ver gris lui-même pourra être atteint par une découverte nouvelle (J).

M. Jean Danysz préconise un autre moyen de propagation du Botrytis tenella. Il crée des champs d'infection d'une grande intensité, des gisements de momies qu'il entretient en y versant les vers blancs sains que le labour ou toute autre cause met au jour. Le but de M. Danysz est de mettre à la disposition des cultivateurs des quantités de muscardine virulente et à un prix extrême-

(1) Bulletin de déc. 1893, p. 692.

ment faible. Ce qu'on ne saurait cesser de répéter, c'est que la destruction des vers blancs et des hannetons est une opération où la persévérance seule est victorieuse.

De son côté, M. Sagnier nous a signalé un procédé de contamination employé par M. Gaston de Vaux, agriculteur au château de Linières (Eure-et-Loir) ; le procédé de M. de Vaux s'adresse non pas aux vers blancs, mais aux hannetons, dont l'humeur vagabonde peut être utilisée en vue de propager le parasite. On trempe les hannetons dans un bain contaminé et on leur rend ensuite la liberté d'aller porter la mort. Tout le monde peut faire aisément cette expérience (1).

Notre confrère, M. Dehérain, a été également frappé par les expériences dans lesquelles M. Jean Danysz a démontré la possibilité de communiquer aux mulots et campagnols des microbes pathogènes qu i les détruisent. Il met beaucoup d'espoir dans cette méthode de défense qui ne présente aucun danger pour les animaux utiles, le microbe s'attaquant uniquement à ces petits rongeurs. Quelle vieille histoire que cette lutte de la pratique et de la science contre les invasions des mulots (2) !

Je vous disais, au commencement de ce rapport, com-

Lent j'avais été conduit à distinguer les deux courants

le vos communications et, après avoir suivi le courant

de l'agriculture française, à m'abandonner à cet autre

courant de l'agriculture internationale qui a transporté

(1) Bulletin de mars 1894, p. 228.

(2) Bulletin de décembre 1893, p. 681.

nos conversations, au hasard, je l'avoue, dans toutes les parties du monde.

L'Exposition universelle de Chicago a mis en mouvement deux de nos plus intrépides confrères, M. Levasseur et M. de Vilmorin. La presse a déjà répandu les discours et les mémoires que tous deux ont publiés, à des points de vue divers, sur l'économie rurale des Etats- Unis. Le volume cxxxvi de nos Mémoires sera presque entièrement consacré à l'agriculture américaine. Jadis, moi aussi, je suis entré dans ces études assez avant pour reconnaître que les travaux de M. Levasseur et de M. de Vilmorin nous feront le plus grand honneur. Nous y joindrons l'étude de M. Lezé, un de nos lauréats, sur l'industrie laitière aux États-Unis et au Canada, et la très intéressante communication de M. Gos sur la viticulture en Californie, de telle sorte que nous pourrons offrir aux Etats-Unis eux-mêmes le témoignage de l'intérêt soutenu que nous portons au mouvement qui transforme perpétuellement l'économie rurale de l'Amérique du Nord.

Des Etats-Unis, nous nous arrêterons chez nous, dans les Antilles. C'est avec une certaine mélancolie que nous jetons un regard sur l'agriculture de ces îles depuis longtemps françaises et qui trouvent, dans l'administration et dans la législation coloniales, tant d'obstacles à leur développement.

La Martinique et la Guadeloupe devraient être d'autant plus choyées par le gouvernement français que la population se joint au climat pour y créer des causes permanentes de décadence. Ces réflexions nous sont suggérées par le manque de bras et la multiplicité des animaux nuisibles à la culture de la canne à sucre. La

Martinique et la Guadeloupe ont fait retentir des cris d'effroi lorsqu'elles se sont vues attaquées par des cryptogames inconnus et d'innombrables insectes. C'est M. Chabot-K arien qui nous a signalé le premier les inquiétudes de la Martinique. Une invasion de diverses espèces de « borers » fera assurément, cette année, grand tort aux récoltes. Des colons, et notamment M. Ravenez, directeur du Crédit foncier colonial à la Guadeloupe, sont venus nous expliquer les moyens de défense qu'on a l'habitude d'employer, et nous en demander de plus efficaces. M. Blanchard, M. Cornu, M. Prillieux ont longuement disserté sur cette matière, et nos Mémoires conserveront précieusement le rapport final que M. Blanchard a consacré aux ennemis de la canne à sucre (1).

A côté des problèmes d'ordre politique et administratif que soulève la législation coloniale, se dressent aussi des problèmes d'ordre naturel que toutes les compagnies savantes peuvent discuter tour à tour. Le hasard nous a apporté cette année deux questions d'acclimatation sur lesquelles on ne peut pas prendre de conclusions précises. Dans quelle mesure, par exemple, peut-on utiliser l'autruche et qu'a-t-on fait pour la domestication de cet animal? Sur ce point, M. Milne-Edwards a vivement recommandé les études de M. Forest aîné qu'il trouve dignes d'occuper l'attention du gouvernement. En effet, les autruches ont disparu de l'Algérie depuis 1870. Pourquoi ne pas imiter ce qu'ont réalisé les Anglais au Cap, et créer en Algérie des fermes spécialement organisées pour l'élevage des autruches? En 1880,

il n'y avait plus que 80 autruches au Cap: en 1888, on en comptait 152,000. Ce n'est pas seulement le commerce fructueux des plumes d'autruches qui serait renouvelé, ce serait aussi, dit M. Blanchard, un nouveau moyen de détruire les criquets, dont l'autruche est une dévorante ennemie (1).

Il s'agit maintenant de l'acclimatation et de l'utilisation de l'éléphant indien en Afrique. M. Léon Dru a justifié, dans une excellente dissertation, les vœux plusieurs fois exprimés à la Société nationale d'acclimatation. Il est hors de doute, nous a dit M. Saint- Yves Ménard, que l'éléphant africain est susceptible d'être domestiqué et dressé comme l'éléphant indien. M. Berthelot et M. Cornu reconnaissent que ces expériences seraient fort désirables, mais ne les croient pas destinées à un succès final. Quant à M. Blanchard, il fait encore de plus fortes réserves, en raison des difficultés de la multiplication domestique. Il faudrait au moins essayer de conserver à certaines régions et à certains climats les animaux qui leur conviennent le mieux (2). Le concours général de Paris s'ouvre, et une troupe de bœufs tunisiens excite la curiosité générale : on se demande si on ne pourrait les acclimater au Tonkin. M. Gréa, répondant à M. Milne-Edvvards, nous fait remarquer l'obstacle que rencontrerait cette acclimatation par le manque de phosphate dans le sol, et par suite dans les aliments. Cette insuffisance de phosphate entraîne une maladie spéciale : l'ostéomalacie. Toutefois, la question pourrait changer de face si, sous une autre forme, on pouvait donner aux animaux, comme cela

(1) Bulletin d'avril 1894, p. 266.

(2) Bulletin de février 1894, p. 104; avril 1894, p. 263.

paraît acquis, le complément de phosphate qui leur est nécessaire. La conversation, sans quitter le sujet du bétail dans les pays tropicaux, prend un autre tour. M. Chauveau nous assure que les matières minérales peuvent être assimilées en partie par les animaux (1). C'est là une déclaration d'une portée considérable, puisqu'elle clorait le débat longtemps soutenu ici, entre M. Gayot et M. Bouley, sur l'addition et l'action des phosphates dans l'alimentation. On voit qu'aujourd'hui la science tient le monde entier pour un champ d'expériences et comment les mtxnes questions fournissent dans tous les pays des points de comparaison.

Naturellement, il ne s'agit pas seulement d'amener et d'entretenir des animaux sur tel ou tel point du globe ; il faut se préoccuper des ennemis naturels qui rendent aux animaux l'existence difficile ou impossible. La mouche tsé-tsé est au nombre de ces ennemis ; mais deux communications de M. Léon Dru et de M. Laboulbène sont venues nous rassurer à ce sujet. M. Laboulbène nous a vivement tracé l'histoire de cette redoutable mouche sous laquelle ont succombé des troupeaux entiers. Il pense que la mouche tsé-tsé puise ou emprunte son venin aux cadavres des animaux sauvages dont certaines forêts du continent africain sont remplies. Cette observation s'est trouvée récemment confirmée dans une conférence faite à la Société de géographie par un explorateur français, M. Foa. La mouche tsé-tsé sera donc chassée ou rendue impuissante par les progrès de la civilisation (2).

Nous nous sommes étendus si longuement les années

(1) Bulletin de janvier 1894, p. 87.

(2) Bulletin de février 1894, p. 133 el 161.

précédentes sur la campagne ouverte en 1890 et 1891 contre les sauterelles d'Algérie que nous sommes condamnés à reconnaître que les forces de 87 000 travailleurs, l'emploi de 20 000 appareils cypriotes et la destruction d'un nombre incalculable d'acridiens n'out pu empêcher de nouveaux dégâts en 1892 et 1893. M. Kunckel d'Herculais, continuant ses recherches et sa mission, a proposé comme moyen de destruction des criquets la multiplication d'un insecte diptère qui, dans le corps des acridiens, dépose des larves sarcophages (1). D'autre part, on a trouvé que les œufs des sauterelles d'Algérie traités chimiquement produisaient de l'huile; mais ces observations, dignes d'être consignées dans l'histoire naturelle des acridiens, paraissent rentrer dans le cadre des observations purement scientifiques. De même que, l'année dernière, vous avez entendu avec le plus vif intérêt les communications de M. Jean Dybowski sur les ressources naturelles de l'Afrique centrale, de même vous avez accordé votre bienveillante attention aux communications si bien faites d'un voyageur émérite, M. Edouard Blanc. Il vous a entretenus de la culture du coton dans le Turkestan et de la possibilité de reprendre en Algérie des essais de cette culture avec les variétés qui réussissent dans cette région. Il nous a aussi décrit l'importante culture, au Turkestan, du kenclir, qui croît à l'état sauvage. Ce kendir produit de la filasse avec laquelle on fabrique des cordes, des filets de pêche, et qui entre même dans la fabrication de certains tissus (2). Enfin M. Cornu, au nom de M. Blanc, nous a présenté des légumes du Turkestan,

(1) Comptes rendus de V Académie des sciences, 23 avril et 13 mai 1894.

(2) Bulletin d'avril 1894, p. 258.

dont un radis pesant 1 kil. 565 gr. Ce radis ne nous a pas paru aussi excellent qu'étonnant, et nous aurions préféré goûter aux truffes du Caucase, dont notre président, M. Chatin, nous a fait une description d'autant plus séduisante que, sur les marchés de Bakou et de Tiflis, le prix en est des plus modérés (1).

La culture du thé dans toutes les parties du monde a fourni à M. Naudin le sujet d'une belle note qui a pour objet de répondre à cette question : la France prendrat-elle sa part clans l'exploitation de l'arbre à thé? Ni la France elle-même, ni l'Algérie n'offre de chances sérieuses à l'acclimatation d'un arbuste qui demande une humidité chaude et une main-d'œuvre peu coûteuse. Peut-être pourrait-on faire des essais dans le Tonkin, la Cochinchine, Madagascar? Il faut lire cette note tout entière (2).

La fécondation des palmiers-dattiers est un sujet traité les années précédentes par MM. André et Naudin et de nouveau examiné par notre confrère, M. Dru. Chez M. de Cessoles, près de Nice, s'élève un palmier qui est à sa troisièmerécolte de dattes comestibles. Ce palmier appartient à l'espèce aujourd'hui répandue du Phœnix canari m sis, et il est certain qu'il a dû être fécondé par le transport aérien du pollen ou, comme le suppose M. Naudin, au moyen d'insectes mellifères. Ainsi l'acclimatation spontanée de plantes exotiques se fait pratiquement sentir sur les rivages français de la Méditerranée et la nouvelle culture du palmier à dattes comestibles serait le rattachement le plus curieux entre les climats, la flore et l'agriculture de la France et de l'Algérie. Quand M. Léon

(1) Bulletin d'octobre 1893, p. 588.

(2) Bulletin de juin 1894, p. 390.

Dru nous a fait goûter les dattes elles-mêmes, M. de Vilmorin nous a fait observer que si le fruit n'atteint pas sur le littoral la maturité gastronomique, il atteint très bien la maturité physiologique, celle qui rend le fruit capable de germer et de se reproduire (1).

De toutes les curiosités botaniques dont on nous a successivement parlé, peut-être la plus importante est l'essai fait au Cap d'un arbuste fourrager, YAtriplex nummularia, qu'on croit susceptible de fournir des récoltes rémunératrices en terrains salés. Jusqu'à présent les essais avaient été faits dans des conditions théoriques et restreintes, quelquefois même sur des sujets isolés, tandis qu'au Gap il s'agit d'une expérience considérable pour laquelle ont été employées 2,000 livres de semence. Nous savons maintenant que la science s'est emparée d'un champ d'expérience où l'un des saltbushs dont MM. Naudin et Cornu ont fait l'éloge, sera apprécié et jugé comme plante culturale dans les marais salants. Ces renseignements nous ont été fournis par notre ancien lauréat, M. Vilbouchevitch, à qui j'envoie, en Russie, tous nos remerciements (2). Quoi qu'il en soit, je ferai remarquer, avec notre confrère, M. Naudin, que, jusqu'à présent, les essais d'acclimatation déplantes nouvelles dans les terrains salants n'ont donné que de médiocres résultats. Parfois, le climat est défavorable; parfois, le sol ne convient pas aux plantes; mais souvent aussi le zèle de nos savants initiateurs n'est pas secondé par la confiance active des propriétaires et des exploitants.

Le Muséum d'histoire naturelle demeure le centre d'une correspondance qui s'échange entre les jardins

(1) Bulletin d'avril 1894, p. 279.

(2) Bulletin de décembre 1893, p. Gjj.

botaniques du monde entier. C'est à notre confrère M. Cornu que sont adressées, de toutes les parties du monde, les graines des plantes dont l'acclimatation est à l'étude. Cependant le transport des graines provenant des régions tropicales souffre de grandes difficultés. Bien des graines germées à l'obscurité au cours du voyage, si on les confie au sol par les procédés ordinaires, périssent infailliblement. M. Cornu a trouvé une méthode qui lui permet d'utiliser et de faire développer les jeunes plantes germées en vase clos et étiolées depuis longtemps. La Société a suivi avec sympathie la communication faite par notre confrère à l'Académie des sciences.

Faciliter les relations et les échanges de plantes, graines, livres, tel est le but d'une nouvelle association née dans un meeting spécial, sous les auspices de l'Exposition de Chicago. La Société internationale d'horticulture a pour président M. Berckmans, président de Y American Pomoloc/ical Society, et comme vice-présidents notre confrère M. Henry de Vilmorin et M. Nicholson, curateur des jardins royaux de Kew (Angleterre). L'horticulture est peut être encore plus internationale que l'agriculture, et nous envoyons à la nouvelle Société nos meilleurs souhaits.

Il m'est agréable de clore cette série de nouvelles en vous présentant la quatrième édition du livre de notre confrère, M. de Vilmorin: les Fleurs de pleine terre. M. André a orné cette nouvelle édition d'un chapitre sur le tracé et l'ornementation des parcs et des jardins. Notre président, M. Chatin, a rappelé le jugement de l'opinion publique : « Cette publication fera date dans l'histoire du jardin et du paysage. »

Parmi les créations les plus récentes et les plus dignes des sympathies de notre Compagnie, la Station d'essais des machines agricoles tient le premier rang. Elle est confiée au zèle et aux talents de M. Ringelmann. Si les expériences qu'on y fait doivent être exécutées dans les conditions normales de la pratique, il est nécessaire que les résultats soient analysés et discutés scientifiquement, pour déterminer des règles applicables à l'agriculture et à l'industrie nationales. Nous avons témoigné récemment le prix que nous attachons aux travaux de M. Ringelmann, en insérant dans nos Mémoires une note sur une modification apportée par lui au frein automatique de Prony, et c'est avec intérêt que nous avons lu le rapport adressé à M. le ministre de l'Agriculture.

L'événement de l'année pour la Section de mécanique agricole est le concours international des moteurs à pétrole. Ces légères machines paraissent destinées à remplacer avantageusement la locomobile, lorsque l'eau et le charbon sont rares, ou font défaut. La Société d'agriculture de Meaux qui, sous l'infatigable direction de notre confrère, M. Gatellier, a fondé un laboratoire de chimie agricole, établi le crédit agricole, institué des expériences culturales, dressé la carte agronomique de l'arrondissement, expérimenté toutes les machines que l'agriculture met en œuvre, a voulu organiser encore, il y a quelques mois, un concours de moteurs à pétrole. C'est ici qu'éclatent les services que peut rendre la Station d'essais dont nous venons de faire l'éloge. La tâche du jury de Meaux eût été presque

impossible si, d'avance, à la Station d'essais, on n'eût mesuré la consommation et la production de chaque machine. Sur le champ du concours, on n'avait plus qu'à examiner la mise en train. Nos confrères ont retrouvé M. Ringelmann à Meaux, faisant les honneurs de toutes ces expériences dans une conférence très appréciée. On lui a décerné des médailles. Nous lui envoyons aujourd'hui nos cordiales félicitations. Notre Compagnie a pensé qu'elle devait marquer le caractère original de ce concours. Sur la demande de notre éminent confrère, M. Linder, président du jury, et sur lé rapport de notre confrère, M. Tresca, elle décerne une grande médaille d'or à MM. Merlin et Cie, qui ont obtenu le premier prix.

Maintenant, je voudrais, par quelques traits, marquer l'esprit des études de votre Section d'économie, de statistique et de législation agricoles. M. Levasseur porte, avec son ardeur ordinaire, cet esprit en tous lieux. Tandis que, revenant avec M. de Vilmorin de l'Exposition universelle de Chicago, il nous apportait des mémoires sur la statistique, les prêts hypothécaires, le prix du blé aux États-Unis, notre confrère, M. de Luçay, continuait de nous peindre le tableau des charges fiscales de la France dont, au point de vue agricole, il refait tous les ans la critique par de solides arguments (1).

M. de Luçay a joué, dans la défense des intérêts agricoles, le rôle le plus actif et le plus efficace. Aussi,

(1) Bulletins de février 1894, p. 157, juin 1894, p. 405.

avons-nous accueilli avec plaisir l'hommage qu'il nous a fait de l'histoire des travaux de la Société des agriculteurs de France depuis un quart de siècle. Vers le même but, mais avec des moyens différents, les deux Sociétés ont conduit leur action et leur influence. La Société des agriculteurs, par ses concours, par ses ressources, par sa composition et par ses vœux formulés en congrès, se prête à une action militante qui nous échappe. Je ne saurais assez répéter que notre Société est une académie des sciences agricoles et qu'à ce titre son rôle est bien plutôt d'annoncer et de contrôler des découvertes scientifiques que de poser aux pouvoirs publics des règles de conduite et de dicter des lois.

Cependant, nos statuts mettent notre dévouement à la disposition du gouvernement et, à plusieurs reprises, le gouvernement a bien voulu y faire appel. Nous citerons avec quelque fierté l'enquête sur le crédit agricole, enquête ouverte en 1878-79 sur la demande de M. Méline, alors ministre de l'agriculture. La publication des deux volumes de l'enquête a été suivie par un remarquable rapport de M. Josseau qui est dans toutes les mémoires. Après la période de discussion est venue la période d'élaboration, puis celle d'organisation. M. Je ministre de l'Agriculture a soumis aune commission, dont ont fait partie un grand nombre de nos confrères, un projet qui sera bientôt la loi.

Aujourd'hui, le crédit agricole s'organise et il s'organisera suivant les vœux de ses promoteurs, non par en haut mais par en bas. Peut-être nous sera-t-il permis de rappeler qu'avant le projet de loi en discussion nous avions témoigné nos sympathies à l'Association de Poligny, comme nous avons adressé récemment tous nos

compliments à M. Gatellier, fondateur du Crédit agricole de Meaux et à M. Josseau, fondateur du Crédit agricole de Coulommiers.

L'organisation du crédit agricole peut être l'une des plus belles œuvres des syndicats agricoles; elle s'ajoutera à tant d'autres institutions d'ordre social que la mutualité a fait inventer pour adoucir, dans les campagnes, les conditions de la lutte pour la vie. Les bienfaits qui en découleront mettront les populations rurales en défense contre la propagande révolutionnaire et les quinze cents syndicats qui couvrent le pays deviendront ainsi, sans qu'on l'ait prévu, une digue naturelle contre les aspirations socialistes. Cette pensée, si bien développée dans le livre remarquable de M. le comte de Rocquigny sur les Syndicats agricoles et le Socialisme agraire, domine l'excellent rapport de M. de Luçay, comme elle a dominé toujours notre conduite et poussé nos sympathies vers le développement des syndicats agricoles.

En terminant ce rapport qui constate, sur des points spéciaux, les observations nouvelles^présentées par les savants ou les praticiens et le mouvement général des esprits vers telle ou telle partie de l'économie rurale, je devrais me laisser aller au plaisir de tracer le tableau des progrès de l'agriculture française; mais si je considère l'action bienfaisante de l'enseignement agricole, je me trouve en présence du rapport que notre confrère, M. Tisserand, vient de publier et qui montre la France en mesure de lutter avec toutes les nations de l'Eu-

450 l ANNÉE AGRICOLE 1893-1894.

rope(l). Si, au contraire, j'envisage, soit par les concours régionaux, soit par tous les documents de la statistique les résultats acquis, je me trouve en présence de l'éloquent discours que M. le ministre de l'Agriculture a prononcé devant le Sénat, lors de la discussion ouverte sur le crédit agricole et dans lequel il a relevé magistralement les progrès de l'agriculture française depuis quelques années.

Chacun ainsi garde son poste dans le grand combat que nous livrons tous ensemble pour la prospérité nationale et notre Compagnie, sur le terrain de ses traditions séculaires, continue à servir scientifiquement la cause de l'agriculture française. •

C'est à cette œuvre que la Société convie aujourd'hui ses nouveaux membres, MM. Henry Sagnier, Stanislas Têtard, Michaut, de Gayffier, Gabriel Dufaure, Gusman Serph. Qu'ils ouvrent les volumes de nos Bulletins et de nos Mémoires, qu'ils veuillent bien considérer les services éminents qu'ont rendus, à des titres divers, les chers et illustres confrères que nous avons perdus : Lecouteux, Chambrelent, Mille, Gaston Bazille, Jacquemart. Leurs ouvrages et leurs vies sont des exemples que nous nous permettons de leur proposer, et nous ajouterons à nos regrets et à nos éloges l'espérance de trouver dans leurs successeurs cette confraternité amicale et cet attachement cordial qui ont toujours fait l'honneur de notre Compagnie.

(1) Bulletin du min. de l'agric, 1894, n° 3, p. 229.

NOTICE

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