‹ Mélanges scientifiques et littérairesChapitre 21 sur 33 · H NOTICE SUR M. DUCHARTRE · texte numérisé non relu

H NOTICE SUR M. DUCHARTRE

le Dauphiné, cherchaient avec raison à étendre le cadre étroit dans lequel Linné avait établi ses espèces et, sous le titre de variétés, les plantes qu'il n'avait pas pu faire entrer dans ses espèces; nécessairement, ils devaient, les uns et les autres, commettre des erreurs, en rendant des services à la science. Le malheur, pour Lapeyrouse, est qu'il eutRamond pour ennemi. Ramond accusait Lapeyrouse d'avoir fait enlever son nom sculpté sur une roche des Pyrénées. Pour se venger, il envoya son herbier des Pyrénées à de Candolle qui, dans sa « Flore française », releva les erreurs de Lapeyrouse avec autant de vivacité qu'aurait pu le faire Ramond lui-même.

L'herbier de Lapeyrouse était resté entre les mains de son fils qui le communiquait fort discrètement. Après la mort de ce dernier, cet herbier fut déposé dans une bibliothèque publique, par les soins du colonel Dupuy, naturaliste distingué. On voit tout l'intérêt qu'il y avait à reviser sur pièces les déterminations de Lapeyrouse, si violemment attaquées par de Candolle; c'est le travail qu'osa entreprendre le jeune Duchartre. Au bout de quatre ou cinq ans d'herborisations, il se crut en mesure de faire paraître une Flora exsiccata, un essai de Flore pyrénéenne, sous la forme de neuf fascicules d'herbier, composés chacun de vingt espèces. Duchartre offrait ainsi aux botanistes amateurs l'occasion d'enrichir leurs collections de plantes desséchées et soigneusement comparées aux échantillons de Lapeyrouse. Les événements ne lui permirent pas de publier la suite de ce travail de contrôle et de détermination ; mais le classement et la revision de l'herbier de Lapeyrouse furent repris, trente ans après, parle Dr Clos, i'habile directeur

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du Jardin des Plantes, avec la collaboration de Loret.

En cette même année 1 836 , les A nnales des sciences naturelles accueillirent des observations sur les Saxifrages, observations qui sont restées classiques. Moquin-Tandon présenta cet excellent travail aux Directeurs des Annales. En effet, dans la préface de la Flore pyrénéenne, Duchartre offre ses hommages reconnaissants à Moquin-Tandon, qui, « avec une bonté parfaite, dit-il, avait bien voulu lui prêter ses livres, l'aider de ses conseils et lui communiquer son herbier enrichi d'une partie des herbiers de Pourret et de Gouan » . Moquin-Tandon avait remplacé le fils de Picot de Lapeyrouse dans la chaire de sciences naturelles, à la Faculté de Toulouse. En 1833 et en 1834, il avait pris en même temps le cours municipal de botanique et la direction du Jardin des Plantes. Son influence sur les résolutions et les méditations du jeune Duchartre fut très grande et, jusqu'à son départ pour Paris, en 1844, c'est-à-dire pendant dix ans, des relations suivies s'établirent entre le professeur et l'élève, qui devaient un jour se retrouver confrères à l'Académie des sciences.

Duchartre gagnait sa vie avec des leçons que lui avait procurées un inspecteur d'Académie, M. Delcampe. Ce dernier avait conçu pour notre jeune homme une vive amitié, et il voyait avec regret que les leçons l'empêchaient de travailler. Il lui offrit un poste de professeur dans un établissement important, qu'avait créé l'abbé Delbos, curé de Monsempron, près Fumel (Lotet-Garonne). Duchartre accepta. Les six années qu'il passa dans la solitude de Monsempron servirent très utilement sa carrière. Il passa d'abord sa licence es sciences naturelles, le 11 novembre 1839, et eut pour

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juges deux de ses futurs confrères à l'Académie des sciences : de Quatrefages et Moquin-Tandon. En 1841, il enleva le doctorat, toujours soutenu par Moquin- Tandon, qui ne fut pourtant pas le président de sa thèse.

Suivant l'usage de la Faculté de Toulouse, il fit deux thèses : l'une de botanique, l'autre de zoologie. Sa thèse de botanique avait pour titre : Essai sur le développement soil relatif) soit absolu des organes floraux. En parlant du développement relatif des organes floraux, il envisageait l'ordre des verticilles, c'est-à-dire des divers organes de la fleur, et en parlant du développement absolu, il décrivait la marche que suit chacun de ces verticilles ou organes, depuis sa naissance jusqu'à son état parfait, — une fleur complète étant la réunion de quatre organes ou quatre verticilles floraux s'embrassant l'un l'autre de dehors en dedans. Cette thèse fut un coup de maître. A cette époque, il n'existait guère, dans cet ordre de recherches, que des remarques de Mirbel, de Schleiden et un travail de Guillard que Duchartre se plaint de n'avoir pu se procurer. C'est donc tout seul qu'il entreprend un sujet qui devait conduire les savants les plus militants à la création de l'organogénie florale. En commençant, il explique très bien comment les botanistes avaient jusqu'à ce jour étudié les organes essentiellement reproducteurs et comment il était indispensable, si l'on voulait se rendre compte de la structure définitive de la fleur, d'en étudier toutes les autres parties dans les alternatives de leurs développements successifs. Nous le verrons désormais porter son attention sur l'histoire organique de la fleur dans des types dissemblables pour essayer de formuler

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des conclusions générales. Je crois reconnaître, dans Je choix du sujet, l'influence de Moquin-Tandon qui, dans sa thèse sur les Dédoublements, avait abordé un des problèmes de l'organogénie végétale; mais, ce qu'on ne saurait assez mettre en lumière, c'est que Duchartre fit toutes ses observations et formula tous ses arguments presque sans livres et, comme il l'a dit lui-même, avec une simple loupe montée et un mauvais microscope, dont les divers grossissements étaient obtenus au moyen de lentilles qui revenaient les unes sur les autres. Le crayon lui permettait de réfléchir en copiant et il composa, pour ainsi dire, son texte en dessinant les planches. L'anatomie du Trochus Lessonii, mollusque très abondant dans la mer, au cap Agde, fournit le sujet de fa seconde thèse (1).

J'insiste sur les débuts pénibles de sa carrière, parce que sa supériorité tint de très bonne heure à la méthode de travail que lui imposaient les circonstances. Ce n'est point par la mémoire et la lecture des livres, mais par la réflexion et l'observation des faits qu'il habitua son intelligence à comprendre les phénomènes de la nature. Dès sa jeunesse, il parlait bien parce qu'il savait ce qu'il disait, et il conserva l'habitude d'écrire tout d'un jet, parce qu'en prenant la plume la composition était faite dans son esprit et ses arguments enchaînés les uns aux autres.

Rien ne lui fut donc plus utile que les explorations auxquelles il soumit, pendant dix ans, la chaîne des Pyrénées et l'arrondissement de Béziers. En marchant, il méditait et il travaillait sur la nature elle-même. Il ne

(1) Les deux thèses furent publiées à Toulouse en 1840.

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publia jamais en entier le mémoire sur la géographie botanique de l'arrondissement de Béziers; mais l'extrait qui fut inséré dans les Mémoires de l'Académie des sciences sur le rapport de Gaudichaud nous fait voyager en pensée dans cette région si curieuse et si variée jusqu'alors dédaignée par les savants de l'Ecole de Montpellier. En 1842, l'établissement de Monsempron disparut sous le coup de difficultés financières. Duchartre était prêt, et, son diplôme de docteur es sciences naturelles dans sa poche, il partit, au mois de novembre 1843, pour Paris.

A Paris, il ne connaissait personne. 11 alla droit au Jardin des Plantes et rendit visite à Brongniart et à Decaisne avec lesquels il avait correspondu au sujet de deux mémoires relatifs à des questions d'embryogénie et insérés en 1841 et 1842 dans les Annales des sciences naturelles. Brongniart l'accueillit avec cette bienveillance pleine d'autorité qui lui était naturelle et lui rendit le grand service de le présenter à Adrien de Jussieu. Decaisne, qui n'était pas encore professeur au Muséum et membre de l'Institut, le reçut comme un ami et resta pour lui toute sa vie le meilleur de ses amis. Duchartre n'avait alors d'autre ambition que d'obtenir une place de professeur dans une Faculté de province; il se trouva néanmoins très heureux d'être agréé comme rédacteur de plusieurs publications scientifiques. Avec quelque peine, il fut enrôlé dans le personnel de Y Echo du monde savant que bientôt il dirigea seul. L'année suivante, Decaisne le présenta à d'Orbigny qui lui confia, à partir de la lettre C, presque tous les articles de botanique dans son Grand Dictionnaire d'his-

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toire naturelle. Duchartre prenait ainsi position dans la presse scientifique et, ses talents reconnus, on vint le chercher pour travailler dans l'Encyclopédie du xixe siècle et le complément de Y Encyclopédie de l'Agriculteur.

Il y avait alors à Paris, pour tous ceux qui cultivaient la science botanique, un lieu de rendez-vous, de travail et de causerie : c'était l'hôtel de Benjamin Delessert. Depuis quarante ans, Benjamin Delessert, digne héritier des goûts et des collections de son père, Etienne Delessert, offrait, dans des galeries où reposaient les herbiers les plus célèbres et les livres les plus rares, une généreuse hospitalité à tous les naturalistes de l'Europe. Les maîtres y venaient pour achever leurs ouvrages, les jeunes gens pour s'instruire et consulter les maîtres. Six mille volumes et 250 000 échantillons de 86 000 espèces de plantes fournissaient à tous les amateurs d'incomparables éléments de travail. Duchartre fut accueilli à bras ouverts et, pendant plusieurs années, il passa presque toutes ses journées, rédigeant ses notes et ses articles au milieu des herbiers et de la bibliothèque de l'hôtel Delessert. Benjamin Delessert le distingua et lui donna bientôt les preuves de son estime et de sa confiance.

La botanique ne possédait alors qu'un seul organe spécial. C'était la partie des Annales des Sciences naturelles qui lui était consacrée. Ce grand recueil, que Brongniart, Audouin et Dumas avaient fondé, se composait entièrement de mémoires originaux. Il restait étranger à l'examen et à la critique des ouvrages contemporains. Guillemin, conservateur des collections de Benjamin Delessert avait essayé de rendre une place à

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la critique scientifique, en créant les Archives de botanique. Mais cette publication vint se fondre bienlôt dans le* Annales des Sciences naturelles, dont Guillemin, après la retraite d'Audouin et de Dumas, prit la direction avec Brongniart. Quand Duchartre arriva à Paris, Guill emin venait de mourir. L'aimable et savant Lasègue lui avait succédé; il inaugurait ses nouvelles fonctions de conservateur en dressant le catalogue et en faisant la description des collections confiées à sa garde. Cet ouvrage parut en 1845 sous le titre de Musée Delessert.

Pendant ce travail, les lecteurs attitrés de la bibliothèque dissertaient sur la nécessité de connaître et de faire connaître les publications françaises ou étrangères touchant la botanique. La pensée de renouveler les Archives de botanique, essayées seulement par Guillemin et désormais conduites par les habitués de la maison, qui étaient aussi les maîtres de la science, parut heureuse. Duchartre se proposa, Lasègue l'appuya, Delessert l'agréa et Adrien de Jussieu, Gay, Decaisne, Brongniart et Montagne lui promirent et lui donnèrent le plus cordial appui. La Revue de botanique fut dédiée à Benjamin Delessert qui payait les frais de publication. Ce fut un véritable succès; malheureusement elle ne dura que deux ans, 18i5-18i7. La mort de Delessert mit fin à une publication qui ne pouvait se soutenir que par la générosité de son patron.

Le Musée botanique de l'hôtel Delessert devait rester encore ouvert pendant vingt-deux ans, sous la protection de François Delessert, frère de Benjamin et, depuis 1852, membre de l'Académie des sciences. Duchartre ne cessa de le mettre à contribution, rappelant sans cesse que ce musée avait été la source perpétuelle-

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ment féconde de ses travaux de critique scientifique. Pouvait-on prévoir qu'un jour la France perdrait ces collections admirables et chéries, qui semblaient appartenir aux botanistes français plutôt qu'à la famille Delessert elle-même !

Le 13 janvier 1869, il écrivit à Decaisne : « Hier, en travaillant dans la Bibliothèque de Delessert, j'ai vu M. Dureau. J'ai appris que M. de Candolle doit arriver l'un de ces jours pour emballer et emporter l'herbier avec la collection des coquilles. Voilà donc, à la veille de s'accomplir, l'œuvre de destruction qui, aux yeux des botanistes, jettera sur le nom de la famille Delessert autant de déshonneur que la création du Musée botanique avait jeté de gloire sur celui de Benjamin et de François Delessert! Il n'y aura donc plus désormais, en France, un seul lieu où il sera possible de trouver à la fois les plantes et les livres, où l'on puisse établir une synonymie, sans perdre un temps énorme I Personnellement, j'aurai peu à perdre à cette déplorable dissociation, mais je n'en suis pas moins désolé et honteux pour la science et notre pays! » Duchartre avait raison, mais il se servait de bien gros mots pour exhaler son chagrin. La dispersion du musée Delessert fut assurément un malheur pour la science botanique, mais le jour où la somme de 15 000 francs, nécessaire à l'entretien du musée, parut trop lourde à des héritiers divisés, il était assez naturel que Paris et Genève se partageassent les trésors recueillis par Etienne et Benjamin Delessert. Genevois devenus Français, les Delessert étaient alliés à deux familles scientifiques : les Candolle et l'Académie des sciences. De génération en génération, les Candolle et les Delessert entretenaient une amitié

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séculaire. Dans son testament, ouvert en 1841, de Candolle léguait à son bon ami Delessert un lot de cent plantes qu'il avait le premier décrites. Les membres de l'Académie des sciences, en adoptant successivement Benjamin et François Delessert, leur avaient donné une autre famille. Comment s'étonner que la collection des herbiers des Delessert soit venue se fondre dans l'herbier des Gandolle, et que la bibliothèque botanique des Delessert soit venue se fondre dans la bibliothèque de l'Institut? Le livre de Lasègue demeure aujourd'hui, avec la Revue de botanique de Duchartre, l'heureux témoignage des services qu'a rendus, pendant plus d'un demi-siècle, l'admirable réunion de la bibliothèque et des herbiers qui composèrent le Musée Delessert.

La Révolution de 1848 éclate, et je devrais ici, par ordre de date(1849-1852), suivre Duchartre, pendant trois ans, dans ses fonctions de professeur de botanique à l'Institut agronomique de Versailles, mais j'y reviendrai. Il est préférable de marquer les étapes de sa carrière de critique scientifique, et de montrer les liens qui unirent, dans un labeur de soixante années, le rédacteur du Dictionnaire de d'Orbigny et le directeur de la Revue de botanique, le rédacteur du Bulletin de la Société de botanique et le secrétaire-rédacteur de la Société nationale d'horticulture.

Je ne puis sans émotion parler de la Société de botanique de France.

C'est mon père, Antoine Passy, qui en futle promoteur. C'est chez lui, rue Pigalle, le 12 mars 1854 que s'échangèrent, pour la première fois, les conversations entre quelques savants et quelques amateurs et qu'on décida

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de fonder, pour la botanique, une société semblable à celle que possédaient la géologie, la géographie, la météorologie, l'horticulture. J'étais présent; Duchartre était présent; Brongniart présidait; Antoine Passy et Decaisne parlaient. Dans le discours prononcé aux funérailles de Decaisne, Duchartre a évoqué ces lointains souvenirs.

« Elle est encore présente à ma mémoire, comme un souvenir d'hier, cette soirée du 12 mars 1854 dans laquelle quatorze botanistes, les uns depuis longtemps célèbres, les autres presque débutants ou simples amateurs, se trouvaient réunis, se demandant s'il serait possible et utile de créer, pour la science qu'ils aimaient, un centre où vinssent converger tous les efforts et d'où pussent rayonner,en retournes encouragements etles exemples. » Les quatorze se réunirent de nouveau le 23 avril et, sur le rapport d'Antoine Passy qui avait été nommé commissaire, l'Assemblée déclara que la Société de botanique était fondée. Elle devait comprendre, elle comprit dans ses attributions les applications de la botanique à la culture, à l'industrie, à la médecine, enfin toutes les questions que soulèvent la distribution géographique des végétaux et l'histoire du règne végétal. On procéda immédiatement à la nomination du bureau. Ad. Brongniart fut nommé président, Decaisne vice-président, Schœnefeld et Duchartre secrétaires. De 1854 à 1861, Duchartre rédigea donc le Bulletin bibliographique de la Société botanique de France avec un talent qui ne saurait être dépassé. C'est M. Bornet qui l'a proclamé hier devant l'Académie des sciences, et je m'incline devant son autorité (1). Duchartre tint son rang

(I) Comptes rendus de V Académie des Sciences, novembre 1894.

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dans le personnel et l'histoire de cette grande société ; il en avait été le secrétaire ; il en fut sept fois le président, mais il y aurait exercé une influence encore plus grande par la plume et par la parole, s'il n'avait trouvé définitivement une autre situation, une autre mission, plus modeste en apparence, mais digne de tous ses talents.

La Société d'horticulture est la fille de la Société d'agriculture; elle fut fondée, le 11 juin 1827, par un certain nombre de nos confrères, sous la présidence de Héricart de Thury. Elle tint parole à ses fondateurs, à nos devanciers, Silvestre, Soulange-Bodin, de Mortemart-Boisse, Huzard, Baudrillart, Darblay, Sageret, Vilmorin. Après s'être appelée successivement Société royale en 1836, Société centrale de France en 1848, Société impériale de Paris et centrale de France en 1853, elle pouvait être justement fière, en 1854, de ses vingt-huit années de travaux et de succès. Fidèle à son programme et à sa mission de société scientifique, elle a raconté son histoire, année par année, dans une publication qui comptait, à cette dernière époque, quarante-cinq volumes, et qu'avaient enrichie tous les botanistes et les horticulteurs les plus distingués de l'Europe.

Toutefois, à côté d'elle, s'était développée, grâce à l'infatigable dévouement d'un apôtre de l'horticulture, le docteur Andry, une autre société, d'un ordre secondaire au point de vue scientifique, mais du double plus nombreuse, plus vivante et plus populaire par l'organisation d'expositions florales et, pour tout dire, maîtresse de l'attention publique. La Société d'horticulture de la

Seine, qui avait été d'abord le Cercle d'horticulture, n'était parvenue qu'à sa quatorzième année et n'avait publié que douze volumes. Le duc de Morny et le maréchal Vaillant entreprirent de fusionner les deux sociétés. Qui aurait pu leur résister. ? La fusion des deux sociétés, en 1854, imposa une organisation nouvelle. L'excellent docteur Andry devint secrétaire général et continua à présider aux expositions florales, dont la vogue ne cessa de grandir. Duchartre représenta plus particulièrement la vieille société d'horticulture. Il fut chargé provisoirement, en 1855, pendant la maladie de Rousselon, de la rédaction du journal, avec le titre de secrétaire-rédacteur. Personne n'était mieux qualifié pour remplir une pareille mission ; ses brochures, publiées récemment, sur une maladie des reines-marguerites (1857), sur des feuilles ramifères de tomates (1853), sur YApios tuberosa (1853), sur les boutures droites et renversées (1854), entretenaient une réputation solidement fondée sur le Bulletin bibliographique de la Société de botanique. Le conseil lui confia à l'unanimité le Journal de la Société d'horticulture, le 11 décembre 1857. Dans le compte rendu de l'année 1857, il résume en ces termes la situation nouvelle : « Une société comme la nôtre dispose de deux moyens pour contribuer au progrès de l'horticulture : des expositions et des publications, » et il ajoutait, sans crainte d'être contredit par les savants ou les praticiens : « Notre journal embrasse, dans son vaste cadre, Fart horticole tout entier ; il est riche à la fois de votre propre fonds et de celui de tous les horticulteurs européens. Il est impossible de citer une publication dont le plan soit aussi large et tracé avec une entente aussi parfaite. »

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Duchartre vante le Journal, tel qu'il le trouvait en 1857. Que dirai-je du Journal, tel qu'il l'a laissé en 1893? Il est impossible de citer une publication dont toutes les parties aient été conduites avec une sûreté plus savante. L'exactitude des descriptions, des noms des plantes, des citations bibliographiques, en un mot la correction parfaite du texte imprimé a certainement rendu les plus grands services à la science de l'horticulture.

Le Journal de la Société d' Horticulture contient au moins deux cents communications de Duchartre.

Chaque volume s'ouvre par le compte rendu des travaux de la Société et Je compte rendu des expositions, ces deux compte rendus rédigés et signés par lui. Une suite de notices, de notes, de discours, de mémoires, forme un trésor inépuisable de renseignements touchant l'arboriculture, la floriculture et la culture maraîchère, ces trois grandes divisions de l'horticulture. Au milieu de ces articles d'une étonnante variété, j'ai cherché, avec curiosité, quels sujets avaient le plus attiré son attention ; car il n'est pas un seul d'entre nous qui ne prenne en goût, sans s'en douter d'abord, un sujet qui finit par le passionner. Cette passion, souvent inconsciente, devient un trait du caractère.

Je le vois toujours, avec la gravité d'un savant et l'impartialité d'un juge, applaudissant aux succès des voyageurs botanistes qui rapportent des plantes nouvelles de tous les coins du monde, encourageant les horticulteurs qui, par des cultures soignées ou forcées, perfectionnent et transforment les fleurs, les roses par exemple ou le lilas, instruisant les jardiniers, dirigeant le goût des amateurs vers les nouveautés de la flori-

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culture : orchidées ou bégonias; mais, de cœur, il reste fidèle aux plantes qui tenaient la vogue dans son enfance ou qu'il avait vues fleurir dans le Jardin des Plantes de Toulouse.

Un jour il se plaignit qu'on abandonnât les orangers comme arbustes de décoration .11 aimait les orangers, qu'il défendit contre les atteintes des parasites et qu'il tenta de relever dans l'estime des amateurs. « La mode, dit-il encore, cette capricieuse souveraine, tend à délaisser le camélia, le plus précieux des dons que l'Asie ait faits à l'Europe. L'influence d'une œuvre littéraire bien connue a été funeste. » Il est vrai que le succès de la Dame aux camélias faisait entrer alors, dans les usages du demi-monde, les nobles fleurs que le père Camelli avait introduites dans le grand monde. M. Alexandre Dumas s'est-il jamais douté qu'il fût aussi coupable?

Ce n'est plus la mode, c'est la politique qui, sans pitié , sous l'Empire comme sous la République, a condamné à l'oubli les lis, ces beaux lis, ces fleurs superbes dont Duchartre admire le port majestueux et les vives couleurs. Les horticulteurs les entretenaient par habitude dans leurs collections, mais les amateurs ne les recherchaient plus pour leurs jardins et les botanistes ne s'en étaient guère occupés. Duchartre se chargea de donner à tous une leçon. Pour écrire l'histoire littéraire des lis et pour étudier la distribution géographique de ce genre de plantes, pour tirer cette conclusion que les lis sont des plantes de pleine terre et non de serre chaude, il lui fallut seulement recourir à ses auteurs dont il connaissait parfaitement les ouvrages; mais, pour fixer les règles qui président à la formation première de l'oignon et au développement de la plante,

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pour établir les diverses variétés que les dénominations contraires tenaient dans la confusion, il fallait aussi des documents, et ces documents ne pouvaient être que des collections de plantes savamment groupées et cultivées.

Duchartre essaya d'en former une avec le concours de Rivière, jardinier en chef du Luxembourg. Cette collection fut détruite en 1870, mais, en Europe, on s'était intéressé aux recherches de Duchartre, et, pour refaire sa collection, il trouva de précieux secours chez M. Krelage, horticulteur renommé de Haarlem, et dans la collaboration généreuse et dévouée de M. Max Leichtlin, de Garlsruhe, dont le jardin, situé à Baden-Baden, contenait une des plus belles collections de lis qui fussent en Europe.

Si les beaux et nobles lis ont eu la chance de trouver dans Duchartre un ami sincère, les monstruosités qui apparaissent quelquefois dans les racines, les tiges, les fleurs ou les feuilles des plantes ont aussi trouvé en lui un savant et curieux interprète. Il marcha dans la tératologie végétale sur les traces des Moquin-Tandon et des Brongniart. En décrivant les difformités survenues dans des tulipes, des roses, des lis. des delphiniums, des tilleuls, des maïs et même des champignons, Duchartre nous apprend que les anomalies végétales peuvent être ramenées à des principes communs et que leur étude contribue à la connaissance plus approfondie des lois de l'organographie végétale.

Le Bulle tin delà Société nationale d' Horticulture vsl devenu, sous la plume de Duchartre, une œuvre personnelle de grande valeur. Il y mit toute sa conscience et tout son plaisir. L'avant-veille desamort, il rédigeait encore le procès-verbal de la dernière ^séance de cette

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compagnie. Pour nous tous qui avons charge de publications savantes', il restera un modèle.

Il était bien naturel que Duchartre rêvât de l'Institut. Un jour, à propos des communications que font certains candidats, Jussieu lui avait dit, avec autant de bonté que d'esprit : « Pour arriver à l'Académie, il ne faut pas s'amusera tirer un grand nombre de coups de pistolet, mais seulement de rares coups de canon. » Decaisne, au contraire, toujours vif, actif et résolu, conseillait de prendre toujours sa part de la bataille scientifique. Se montrer souvent, appeler l'attention, mériter la critique et brusquer l'occasion, voilà le plaisir et le devoir. C'est bien la conduite qu'avait tenue Duchartre, depuis son arrivée à Paris, et dont il voulut tirer avantage au moment qui parut favorable à son patron.

En 1853, la Section de botanique comptait dans son sein : de Mirbel, de Jussieu, Aug. de Saint-Hilaire, Brongniart, Gaudichaud et Montagne. La mort de Jussieu, décédé le 29 juin 1853, d'Aug. de Saint-Hilaire, le 31 mai 1853,deGaudichaud, le 6janvier 1854, de Mirbel, le 14 décembre 1854, allait ouvrir, dans la Section de botanique de l'Académie des sciences, quatre vacances et donner carrière à toutes les ambitions. Tulasne remplaça de Jussieu, et Moquin-Tandon, Aug. de Saint- Hilaire, sans combat. Duchartre ne se serait pas permis de faire candidature à côté de Moquin-Tandon, son ancien professeur de Toulouse, si, le jour de l'élection, Gaudichaud n'était déjà mort, et si Moquin-Tandon n'avait reconnu que la place de Gaudichaud devait nécessairement mettre en présence Duchartre et Payer. Il était bon que Duchartre prît rang.

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La lutte s'engage. Decaisne est admirablement posté dans la Section d'Economie rurale pour batailler avec la Section de botanique dont il faisait scientifiquement partie. Sa parole était vive, son action redoutée. Payer, soutenu par de Mirbel, fit des démarches pour neutraliser son influence, mais il commit la maladresse d'attaquer Duchartre dans sa correspondance et Decaisne lui tint rancune lors de la discussion des titres.

Brongniart avait alors la première influence :il pouvait faire et défaire les académiciens botanistes ; il était bien disposé pour Duchartre, mais il était bien disposé pour Payer, et sa bienveillance flotta jusqu'au moment où la Faculté des sciences de Paris se prononça nettement en faveur du protégé de M. de Mirbel contre le protégé de M. Decaisne. Payer était un brillant jeune homme qui avait eu l'avantage de prendre son doctorat es sciences à Paris et qui occupait la chaire d'organographie végétale tenue par Aug. de Saint-Hilaire à la Faculté de Paris. De plus, il avait, dans l'Assemblée constituante de 1848 et l'Assemblée législative de 1849, traversé la politique assez habilement pour avoir été le chef du cabinet de Lamartine et être resté l'ami de Fortoul. Duchartre était un simple et modeste docteur de province soutenu par Decaisne qui ne passait pas pour un serviteur du gouvernement; on n'avait pas de raison de se passionner pour lui. Il fut battu et bien battu: il devait l'être.

A ce moment, Duchartre avait bien d'autres mécomptes ; il s'était figuré qu'après les trois années passées à l'Institut agronomique de Versailles, les services qu'il avait rendus et la suppression sans compensation d'une chaire gagnée au concours, il avait droit à la chaire

de philosophie végétale laissée par Adrien de Jussieu. Il avait conquis brillamment, en 1848, le titre d'agrégé des sciences près la Faculté de Paris, en concurrence avec Ch. Martins et Robin. Il avait été désigné pendant la maladie de Jussieu pour continuer le cours de physiologie végétale. Que de chances pour réussir ! Il ne réussit pas. La chaire de Jussieu fut supprimée. Duchartre accusa Payer d'avoir contribué à son échec et d'avoir inspiré ce passage du rapport de Fortoul à l'Empereur: « Le nouveau cours de botanique embrassera l'ensemble de la science. On ne conçoit pas qu'il soit possible de traiter des classifications sans s'occuper de l'anatomie et de la physiologie des plantes : et si ces deux aspects de la science sont en quelque sorte indivisibles, il est bon, dans l'intérêt même de l'enseignement, d'en confier l'exposé à un seul professeur. » Que Payer ait travaillé à se faire déclarer officiellement le seul représentant de la botanique impériale, c'est probable. Que les botanistes aient regretté la suppression de la chaire d'Adrien de Jussieu, cela est certain. Mais Fortoul n'avait supprimé la chaire de physiologie végétale que pour créer le même jour et à sa place la chaire de physiologie générale. Cette chaire, il l'avait donnée à un certain docteur es sciences qui s'appelait Claude Bernard et cela suffit (17 août 1854).

Duchartre confia ses chagrins à Decaisne dans une lettre touchante qui peint l'état de son esprit et de son cœur :

« La bombe a enfin éclaté ; le Moniteur a parlé de son énergique langage et la chaire d'organographie et de physiologie végétale à la Faculté des sciences est et demeure supprimée. Yoilà des gaillards qui n'y vont

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pas de mainmorte. Deux chaires sur quatre supprimées en quatre mois! Si les deux derniers botanistes officiels venaient à mourir maintenant, il est très probable que leur chaire aurait le même sort et qu'un jour on pourrait graver sur la tombe de Monseigneur Fortoul : « Ci-gît le « grand ministre qui a détruit en France Ja science pour « laquelle ce pays avait marché longtemps à la tête de « l'Europe. » Maintenant que toutes mes espérances se sont évanouies pour moi de ce côté et aussi de tous les autres, laissez-moi vous remercier de tout mon cœur de votre conduite digne et noble à mon égard, de votre désintéressement inspiré par l'élévation de vos sentiments et la grandeur de votre cœur, inspiré par l'amitié que vous êtes assez bon pour prêter à un malheureux et dont je suis heureux et fier. Veuillez le croire, cette amitié, je ne puis y répondre que par l'attachement le plus sincère et le dévouement le plus absolu. Mon cher ami, vous êtes une exception peut-être unique dans ce monde scientifique élevé, si brillant lorsqu'on l'envisage, de loin, si terne et si plat lorsqu'on l'envisage de près. « A.ussi, je ne sais combien de personnes à Paris qui, vous connaissant, vous appréciant, vousestimantautant qu'elles vous aiment, m'ont exprimé leur étonnement de ce que vous êtes arrivé à la haute fonction à laquelle vous aviez tant de droits, et cela sans ramper devant qui que ce soit, en marchant toujours le front haut, comme un parfait honnête homme, par la seule force de votre mérite. Maintenant, vous le concevez sans peine, je n'aurai pas l'entêtement surhumain de chercher à lutter contre une mauvaise destinée. Je baisserai humblement la tête pour éviter d'y attirer de nouveaux coups, en persistant à la porter trop haut. Je vois, en

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effet, du même coup, briser sans retour toutes mes espérances pour la Faculté, pour l'Académie ; maintenant, j'ai la ferme conviction que les portes de votre illustre compagnie ne s'ouvriront pas pour moi. Que suis-je? Ne me blâmez pas; je cède à la nécessité. Soyez convaincu que dans le trop peu de temps que je pourrai désormais dérober à mes travaux payés, je m'occuperai de la science, que j'aime pour elle-même, et non pour parvenir. Elle seule a été ma consolation dans les circonstances pénibles et je ne lui ferai pas d'infidélité. » Cette lettre nous donne le secret d'un incident littéraire assez piquant. Il manquait au Manuel des Plantes de Jaques et Herincq un quatrième volume. Personne n'était plus capable que Duchartre d'enlever vivement un pareil travail; l'éditeur Dusacq le lui proposa. Decaisne, consulté comme toujours, l'engagea à accepter, sous condition que le volume ne porterait pas son nom. Il leur semblait à tous deux que la publication de ce Manuel n'ajouterait rien à la réputation scientifique du candidat à l'Académie des sciences. Dusacq ne tint pas parole : ne pouvant croire à une pareille modestie, il expédia une circulaire dans laquelle s'étalaient le nom et les titres de son auteur. Désespoir de Duchartre : interventio n de Decaisne, qui lève enfin ses propres scrupules et donne le laissez-passer. Il faut parfois écrire pour l'existence lorsqu'on voudrait écrire seulement pour la science. Ce combat entre le présent et l'avenir se renouvelle bien souvent et toujours le spectacle en est aussi honorable que douloureux. Cependant, la plus grande des consolations lui survient tout à coup. Une personne aimable et bonne lui propose de partager ses peines. Tout change aussitôt. Les bénédictions du mariage lui

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ramènent les faveurs de la fortune; et puis, Decaisne veillait.

Du côté de la Faculté des sciences, tout espoir était perdu ; mais, du côté de l'Académie, quelques amis fidèles lui répétaient que savoir attendre, c'est savoir vaincre; aussi le tonde sa correspondance change-t-ilpeu à peu. Quelques mois après son mariage, le 14 septembre 1854, M. de Mirbel meurt, et, le 7 février 1855, Duchartre écrit à Decaisne : « Depuis deux ans et demi, j'ai subi à moi tout seul plus de mésaventures, d'échecs et de malheurs qu'il n'en survient à la généralité des hommes. Faute d'autres mérites, j'ai du moins une grande ténacité d'idées et du courage, » et à Gay, le botaniste, il écrit : « J'attendrai la volonté de nos maîtres.

Belle Philis, on désespère Alors qu'on espère toujours. »

Un de ces maîtres du scrutin, et certes un des plus ardents, était toujours Payer. « 11 est mon ennemi, » ne cessait de répéter Duchartre à Decaisne, et Decaisne de répondre : « Tout le monde en a plusieurs. » La succession de Mirbel donna lieu aux péripéties d'un combat corps à corps entre Payer et Decaisne, entre Claude Gay et Duchartre; mais, au moins, le combat ne fut-il plus entre deux rivaux en organographie florale, mais entre un voyageur et un botaniste. Il était difficile d'opposer deux candidats plus différents. Claude Gay était un universel et Duchartre un spécialiste. Ses voyages et son magnifique ouvrage sur le Chili avaient classé Claude Gay parmi les savants qui, comme Arago et Humboldt, montrent que toutes les sciences naturelles sont solidaires. Ses travaux de physiologie et d'anatomie végé-

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taies faisaient de Duchartre le représentant exclusif de la botanique. L'Académie pouvait faire son choix sans que personne n'eût à se plaindre. L'Académie se partagea, et Duchartre dut s'en trouver très honoré. Claude Gay fut nommé au second tour de scrutin par 28 voix. Duchartre en obtint 27. Si la Section de botanique paraissait complétée pour bien des années, l'Académie, du moins, avait clairement engagé Duchartre à ne plus répéter :

Belle Philis, on désespère

Alors qu'on espère toujours.

Arrêtons-nous et considérons un moment les hasards d'une fortune extraordinaire ! La mort, qui semblait avoir épuisé ses rigueurs, continue à frapper de coups inattendus l'infortunée Section de botanique. Payer, le jeune et brillant Payer, meurt subitement à quarantedeux ans. Il meurt, et sa mort laisse à Duchartre la possession incontestée des situations scientifiques qu'il semblait lui avoir enlevées pour toujours! Duchartre avait été nommé membre de notre Société d'agriculture, le 10 janvier 1864; il est nommé membre de l'Académie des sciences le 21 janvier et, deux mois après, le 24 mars, il est nommé professeur de botanique à la Faculté des sciences. Admirez encore ce nouveau hasard qui lui avait donné pour concurrent à la Section de botanique de l'Académie des sciences, notre illustre Pasteur, Pasteur qui devait un jour prendre sa place dans la Section des cultures spéciales de notre Compagnie, où Duchartre s'était installé déjà depuis dix ans!

Je ne regrette pas d'avoir fait passer sous vos yeux les mauvaises d'abord et les bonnes chances de sa car-

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rière académique, car je me trouve maintenant obligé de vous dire avec Decaisne, Brongniart et Moquin-Tandon, les titres scientifiques que ces derniers firent valoir à l'appui de la candidature de Duchartre.

Presque tous les travaux de Duchartre se rapportent à la physiologie végétale, aux phénomènes de la vie des plantes; mais, dans la physiologie végétale, quelques savants avaient peu à peu introduit Fétude, pour ainsi dire nouvelle, de Forganogénie végétale et florale, c'est-à-dire l'étude du développement progressif des organes jusqu'à l'épanouissement de leur état définitif et adulte. La nécessité d'étudier le développement des organes est la pensée maîtresse qui avait inspiré à Duchartre, dès 1840, sa thèse de doctorat.

Il faut donc rattacher à la thèse sur le développement des organes floraux et placer dans un même groupe d'études les mémoires sur Forganogénie florale des plantes à placenta central libre, des plantes de la famille des Malvacées, des Caryophyllées et des Nyctaginées. La description de la formation des Malvacées, telle que l'a donnée Duchartre, a été niée par Payer, mais elle a été pleinement confirmée par les observations de M. Schrœter dans un mémoire spécial sur l'androcée des Malvacées publié en 1883 à Berlin. On peut y joindre le mémoire sur les embryons qui ont été décrits comme polycotylédonés et qui ont en réalité deux cotylédones divisés profondément.

Quant à la monographie de la famille des Aristolochiées insérée dans le Prodrome de Candolle, elle a établi dans le genre aristoloche une division en sousgenres naturels qui a été maintenue par les auteurs modernes. Cette monographie a été suivie de recherches

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sur la végétation et la structure anatomique des Aristolochiées. Enfin les études sur les Zostéracées, plantes phanérogames qui croissent naturellement au fond de la mer, ont démontré tout le parti qu'on peut tirer du système de Fanatomie appliquée à la classification des végétaux. Duchartre a pu reconnaître les caractères anatomiques les plus essentiels de quatre genres de la famille des Zostéracées. L'anatomie a été certainement un des procédés et un des talents de Duchartre.

Les Mémoires et les Comptes rendus de V Académie des sciences contiennent ces importantes recherches, et j'y renvoie le lecteur compétent (1).

D'autre part, une série d'expériences conduites pendant plusieurs années provoquèrent et enchaînèrent une série de communications qui tendirent à expliquer, dans ses divers phénomènes, l'action de la rosée, de la pluie et de l'humidité sur les plantes. Ces questions étaient alors nouvelles et furent l'objet de contestations. Elles ont été portées devant vous et vous sont devenues familières.

La rosée, a-t-il dit, couvre la surface des plantes sans pénétrer absolument dans leurs tissus. La rosée exerce son action sur la végétation par laterre, lorsqu'elle se condense à la surface du sol ou qu'elle y retombe des feuilles. La pluie n'est pas directement absorbée par les plantes, quoiqu'elle exerce à la longue une certaine influence sur les organes extérieurs des plantes et des feuilles. C'est en mouillant le sol que la pluie favorise la végétation.

Quels sont les rapports des feuilles et des racines

(1) La liste des principaux travaux de Duchartre, publiée à la suite d'une notice sur sa vie et ses œuvres, par Gaston Bonnier {Revue générale de Botanique, t. VI, page 681, 1894).

aériennes avec l'eau répandue dans l'air sous la forme invisible? Presque aucuns. Les plantes hépiphytes (Orchidées, Broméliacées) qui, par racines aériennes, s'attachent à l'écorce des arbres et vivent sans rapport avec le sol, sont dépourvues de la faculté d'absorber et de consommer la vapeur invisible de l'air, quelle que soit la proportion de cette vapeur. Elles se nourrissent en absorbant l'eau liquide par leurs racines.

L'influence de la lumière n'est pas la seule qui puisse agir sur la direction normale des racines; l'humidité qu'elles vont toujours rechercher influe également sur leur direction.

Parmi les phénomènes modificateurs de la sève, se trouve l'expulsion de vapeur d'eau par les organes de la plante : c'est ce qu'on appelle la transpiration des plantes. Il n'est pas vrai de dire avec de Candolle que les végétaux ne transpirent que pendant le jour; ils peuvent avoir quelque transpiration pendant la nuit, mais cette transpiration varie beaucoup d'intensité, suivant diverses causes, dont les unes tiennent à la structure de la plante et les autres à des conditions extérieures. Ainsi, la transpiration peut devenir nulle, quand une forte condensation d'humidité forme sur la surface des feuilles un revêtement liquide complet.

Des expériences précises de Duchartre ont prouvé que ce n'est pas seulement la sécheresse du sol qui fane les plantes sur pied : car, môme en sol humide, ni la circulation ni l'absorption par les racines ne compensent la transpiration de la plante par l'effet du soleil.

La lumière diurne favorise puissamment la transpiration : l'humidité de l'air au contraire nuit à la trans-

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piration des plantes. L'âge des plantes influe sur ce phénomène et il semble que le maximum de la force expulsive concorde avec le développement complet de la plante.

Deux mémoires, l'un sur la Clandestine et l'autre sur la Colocase, ont conduit Duchartre à faire des remarques importantes et nouvelles. Le mémoire sur la Clandestine appartient à sa jeunesse; il fut présenté à l'Académie le 18 décembre 1843, au moment de son arrivée à Paris et fut inséré en 1847 dans le Recueil des savants étrangers.

La Clandestine d'Europe est cette singulière plante souterraine qui attache ses suçoirs aux racines des saules et des peupliers dans nos départements de l'Ouest et qui végète cachée dans le sol, ne laissant voir à l'extérieur que ses grandes fleurs pourpres. Cette histoire de la Clandestine ne fut que le début d'autres observations sur d'autres plantes parasites analogues, X Or ob anche Eryngii (1845) et 1' Hypopitys multiflora de nos forêts. Ces observations permirent à Duchartre de signaler, pour la première fois, notamment dans la Clandestine, des stomates parfaitement conformés sur les feuilles souterraines de ces plantes sans chlorophylle. On avait cru jusqu'alors que les stomates, ces petits appareils qui fonctionnent à la surface des feuilles et des tiges, se trouvaient en relation nécessaire avec la matière verte des végétaux, dite chlorophylle, qui sertàleur nutrition.

Le mémoire sur la Colocase des anciens qu'on cultive dans nos jardins sous le nom de l'herbe à pluie couronne heureusement cette partie de l'œuvre de Duchartre. Cette plante laisse échapper des gouttes d'eau par l'extrémité des feuilles. Duchartre a trouvé la raison

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de ce phénomène. C'est un mouvement des stomates qui se dilatent et se contractent dans l'intérieur de la feuille sans que leurs cellules marginales s'altèrent. L'herbe à pluie pleut des gouttes, quand dominent les causes qui retardent l'émission d'eau chez les feuilles ordinaires. Elle pleut moins ou pas du tout, quand dominent les causes qui favorisent l'évaporation de l'eau par les feuilles. On voit donc que ces petits appareils qu'on appelle des stomates, ces ouvertures épidermiques dont Duchartre a fait une étude suivie, jouent dans la transpiration des végétaux un rôle important, s'ils ne jouent qu'un rôle accessoire dans l'assimilation de la matière chlorophyllienne et s'ils ne servent point à faire absorber l'eau par les feuilles.

Tels sont les principaux travaux de science pure que Duchartre avait soumis à l'Académie avant son élection, en 1861. Pour en résumer l'esprit, j'aime à citer ce passage d'une lettre à Decaisne : « En principe, je tiens très peu à être père de telle ou telle théorie ; je suis de bonne foi et je dis nettement que j'ai tort, quand je vois que j'ai tort. » Constater des vérités par des observations rigoureuses, telle a toujours été la noble et modeste ambition de Duchartre.

Après son entrée à l'Académie des sciences, il continua ses observations; mais le souci de professer un cours sur toute la botanique et l'ambition de tenir ce cours à la hauteur des discussions scientifiques devaient le détourner du plaisir de pénétrer les secrets de la nature par des expériences personnelles.

Du professeur à la Faculté des sciences je dirai peu de mots. Ceux qui l'ont entendu ont conservé le sou-

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