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venir de sa parole, d'une clarté saisissante, et ceux qui l'ont connu peuvent se figurer l'influence heureuse qu'il exerça. Duchartre enseigna toute sa vie à Toulouse, à Monsempron, à Versailles, à Paris. Il ne fut pas un diseur en matière scientifique, mais un professeur. Les leçons qu'il avait faites à Monsempron, pendant six années, l'avaient préparé à subir l'épreuve redoutable des examens de l'Institut agronomique. Il en sortit victorieux, par la force de son argumentation et la courtoisie de sa discussion. Le cours de botanique appliquée à l'agriculture qu'il créa de toutes pièces et professa à l'Institut de Versailles ne fut pourtant pas le cours qu'il offrit à ses auditeurs de la Sorbonne. La nature lui avait donné l'art d'exprimer correctement ses pensées, mais l'expérience lui avait appris à les manœuvrer, suivant les circonstances, vers des points de vue différents. Pendant vingt-six ans, avec une exactitude extraordinaire, il enseigna les principes de Ja botanique, avec les développements toujours nouveaux que lui apportaient les travaux de tous les savants de l'Europe. Il s'occupait de ses élèves avec un soin jaloux et, avant la création de l'école des Hautes-Etudes par M. Duruy, il établit officieusement, à la Eaculté des sciences, des exercices pratiques de botanique pour la préparation de la licence. Jamais il ne se refusa à donner un conseil, à juger un travail et à faire valoir une note apportée par un étudiant ou par un amateur de botanique.
Pénétré du désir de procurer une instruction saine et solide à celui qui a le goût d'apprendre et qui n'en a pas le temps, il forma le dessein de résumer ses cours dans un manuel élémentaire qui fût un corps de doctrine et un tableau détaillé de l'état de la science. « Mon Dieu!
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écrivait-il à Dccaisne le 25 mai 1866, quelle rude chose à faire que des Eléments de botanique, et que je serai heureux dès que j'en serai hors! Pour résumer tant soit peu complètement, quoique sous forme élémentaire et souvent en quelques lignes, l'état de toutes les questions un peu importantes qui se rattachent à l'organisation et à la vie des plantes, que de recherches, que de vérifications! Et tout cela pour que, le lendemain du jour où une feuille est tirée, on apprenne quelque chose qu'on aurait voulu y introduire. » 11 revient toujours sur cette pensée. Voyez la préface de l'édition de 1885 : « Sept années seulement, dit-il, se sont écoulées dans l'intervalle de la deuxième et de la troisième édition; mais la marche ascendante de notre science est tellement rapide que, dans cet espace de temps, diverses questions ont entièrement changé de face et que d'autres ont surgi, dont nous n'avions aucune notion. » Voilà comment un des mérites de ce livre excellent est de faire reposer l'enseignement élémentaire de la botanique sur l'histoire des recherches que les savants ont accumulées pour se rendre maîtres des mêmes sujets et résoudre les mêmes problèmes. Trois éditions (1867-1877-1885) n'ont pas épuisé le succès d'un livre qui, sous le titre en apparence modeste d'Éléments de botanique, est en même temps un livre de science pure et de vulgarisation scientifique. Duchartre a montré dans une autre publication, qui est le complément des Éléments de botanique, cette préoccupation constante de reconnaître les mérites de tous ceux qui ont contribué au progrès de la science. Avec une aisance magistrale et une impartialité rigoureuse, il passe en revue tous les travaux de ses maîtres, de ses amis et de ses adversaires, de 1810 à 1867. Payer
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n'est pas oublié. Le Rapport sur les progrès de la botanique physiologique mériterait d'être plus connu. Il est enfoui dans une collection de rapports, publiés en 1868, par les soins du ministère de l'instruction publique, et il fait autant d'honneur au savant qu'à l'homme luimême. Nul ouvrage ne donne une plus juste idée de l'enchaînement des travaux qui constituent, dans le milieu de ce siècle, l'histoire de la science botanique.
C'est maintenant au sein de notre Compagnie que nous devons reporter nos pensées et reprendre des souvenirs qui remontent à près de trente-cinq ans. Je vous ai dit par quel singulier hasard, tout à coup, Duchartre devint membre de l'Institut, professeur à la Faculté des sciences et membre de la Société nationale d'agriculture dans les trois premiers mois de 1861. Louis de Vilmorin venait de mourir et c'est Duchartre, son ami, son collaborateur à l'Institut agronomique, que nos devanciers choisirent pour le remplacer. Dans un éloge de Louis de Vilmorin, qu'il inséra dans le Journal de la Société d'Horticulture, il rappelle comment fut fondé, par leurs soins communs, ce jardin botanique de l'Institut agronomique, qui n'eût pas existé, même pendant quelques mois, si Vilmorin, avec une générosité passionnée, ne l'eût créé sous ses yeux. Il est impossible de n'être pas louché des élans d'amitié et de reconnaissance avec lesquels il célèbre cette chère mémoire. C'est sous l'impression de ces souvenirs que notre Compagnie invita Duchartre à prendre la place de Louis de Vilmorin.
Assurément, à cette époque, la renommée de Duchartre comme botaniste suffisait pour le faire entrer dans la Section des cultures spéciales ; mais notre Société comptait
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dans son sein des témoins de la brillante campagne que le professeur avait conduite à l'Institut agronomique de Versailles. Jusqu'en 1849, il s'était spécialement occupé de botanique pure, mais non pas de botanique appliquée. J'ai sous les yeux le programme du cours de botanique et de physiologie végétale appliquées à l'agriculture (1) qu'il entendait professer et qu'il professa à l'Institut de Versailles. Rien n'avait été fait dans ce genre. Le plan était à créer et, dans le plan, tous les détails. Si ce programme, qui est un véritable mémoire, était publié, on en louerait l'originalité et la belle ordonnance. Non seulement Duchartre eut le mérite de créer un cours nouveau, mais se donnant tout entier à sa tâche, il essaya de le soutenir, par nombre d'expériences dont il devait un jour tirer heureusement parti. Je citerai les expériences sur la germination des céréales récoltées avant leur maturité. Dans un mémoire lu à l'Académie des sciences le 27 octobre 1852, il prouva que la faculté germinative existe dans les graines des céréales avant même qu'elles ne soient mûres.
C'est aux temps heureux de l'Institut de Versailles que se rattache encore la découverte du soufrage des vignes malades. Le lo juin 1850, Dumas conlia à Duchartre, par une mission spéciale, le soin de chercher les substances avec lesquelles on pourrait combattre l'oïdium. M. Kyle de Leyton, qui avait combattu cette maladie en Angleterre, avait indiqué plusieurs substances et, parmi ces substances, le soufre. Duchartre eut la bonne idée d'employer la fleur de soufre. C'est ce que Barrai constata dans un rapport fait à la Société d'en-
(1) Bibliothèque de l'Institut. DM6(K Rec. T. 16.
couragement et qui nommait, comme dignes de récompense, MM. Kyle de Leyton, Duchartre, Henri Mares et Gontier. Duchartre reçut, après M. Kyle de Leyton, le premier prix dans la répartition de 10 000 fr. proposée parle gouvernement pour combattre l'oïdium (1;.
La suppression de l'Institut national agronomique remplit Duchartre d'une véritable douleur. Sa correspondance avec Decaisne, dont j'ai fait revivre devant vous les douloureux témoignages, nous le montre, de 1852 à 1856, brisé dans ses espérances scientifiques et dans la nouvelle carrière qu'il avait brillamment conquise. Cependant, les trois années d'incessant labeur qu'il avait consacrées à l'Institut de Versailles le forcèrent heureusement à embrasser la botanique sous tous ses aspects et le livrèrent à l'étude des végétaux sur lesquels repose l'agriculture. Une fois membre de notre Compagnie, Duchartre suivit nos séances avec l'exactitude rigoureuse qu'il mettait à remplir tous ses devoirs, et étendit sa sollicitude aux débats engagés dans la Section des cultures spéciales. Il aborda les problèmes de science agricole. Je n'en veux d'autre preuve que les trois notes lues par Duchartre devant l'Académie des sciences, le 23 novembre, le 6 décembre 1875 et le 8 janvier 1876, à propos d'une communication de M. Violette tendant à mesurer l'influence de l'effeuillage de la betterave sur la production du sucre.
Claude Bernard soutint que la suppression des feuilles n'exerçait pas d'influence sur le développement de la racine de betterave non plus que sur sa richesse en
(1) Rapport sur le moyen de combattre le champignon qui attaque les vignes (Monit. univ., n° du 9 sept. 1830). (Annales agronomiques, février 1851, p. 173.)
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sucre. Duchartre tenait au contraire que les matières saccharoïdes apparaissent dans la feuille à la suite de la décomposition de l'acide carbonique de l'air, après quoi elles vont s'accumuler dans différentes parties de la plante, soit dans leur premier état, soit en subissant certaines modifications. Dans cette discussion, Duchartre se montrait digne de notre Compagnie et je constate que des travaux ultérieurs lui ont donné raison et que, dans ce débat, entrèrent en ligne Boussingault, Pasteur et Berthelot.
Si des Comptes rendus de l'Académie des sciences je passe au Bulletin de nos séances, je pourrais noter les communications sur l'igname du Japon, le riz du Japon, l'arachide, qu'il aurait voulu substituer à la garance dans la plaine de Yaucluse, les ifs dont il signalait les propriétés toxiques bien avant M. Cornevin, la morille, le piétin du blé, la carie et le charbon du blé, la cloque des pêchers et sur beaucoup d'autres sujets; mais, c'est principalement à la vigne qu'il a consacré toute son attention.
Dans le discours qu'il prononça devant vous comme président de notre Compagnie, en 1889, Duchartre citait ce propos du grand ministre de Henry IV : « Labourage et pâturage sont les deux mamelles de la France, » et il ajoutait : « Sully voulait exprimer, sous une forme pittoresque et saisissante, que l'agriculture est le fondement de la richesse de la France. Mais peut-on dire que le labourage et le pâturage constituent à eux seuls l'agriculture française? Non, sans doute, car il faudrait oublier la viticulture. » L'enfant de Béziers attaque alors ces ennemis de la vigne qui appartiennent à la vaste classe des petits champignons parasites, réunis sous la
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dénomination commune de moisissures, et encore ne s'occupe-t-il pas de ceux qui ont pour siège les parties aériennes de la vigne. Il cite les relevés faits par un naturaliste autrichien, M. de Thiïnen, il constate que la science compte aujourd'hui 322 espèces de champignons parasites, et il s'arrête aussitôt, effrayé, pour aborder la question de l'oïdium. « C'est au commencement de 18£8, dit-il, que remonte son apparition en France; on a pu diriger contre lui une attaque directe, et, dès 1850, des expériences démonstratives, faites à Versailles, ont prouvé qu'il ne résiste pas à l'action du soufre pulvérisé par sublimation ou autrement. »Qui donc aemployé la fleur de soufre contre l'oïdium, si ce n'est lui, et il se tait. Il se tait et fait l'histoire des maladies parasitaires qui ont successivement envahi nos vignes (anthracnose, mildew et rots), pour Jouer MM. Planchon, Millardet, Gayon, Pulliat, Viala, et surtout, comme il dit si justement, notre savant et infatigable confrère, M. Prillieux. Quand il termine son discours, et c'est le second point que je voulais mettre en lumière, il s'écrie : « Parmi les inventeurs des moyens à l'aide desquels ont été conjurés ces fléaux de la vigne, j'ai la vive satisfaction de ne citer que des Français, et presque uniquement des membres de la Société nationale d'agriculture. » Me sera-t-il permis, avec votre agrément, de rappeler à mon tour, sans parler du soufrage de l'odïum, toutes ces communications qui mettaient la viticulture sous notre surveillance. Tantôt il expérimente les nouvelles pratiques de bouturage, s'occupe de la fécondation artificielle de la vigne, constate les résultats du croisement del'Aramon et du Teinturier, étudie la composition des feuilles et des pousses, examine la nature du perono-
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spora vilicola, de l'érinose, du pourridié, du phylloxéra, prend une part active aux débats sur la reconstitution de la vigne par les plants américains, par le système Mesrouze, sur l'emploi du sulfate de fer contre le mildew, de la poudre de garance contre le phylloxéra; enfin, il est toujours prêt à dire le mot juste, utile et fin, pour affirmer ce qu'il croit la vérité ou pour la respecter par un doute prudent. Duchartre a été parmi nous un des représentants les plus autorisés de la viticulture scientifique.
Il est d'usage, après le décès d'une personne aimée, de réunir les discours qui ont été prononcés sur sa tombe et de les offrir aux amis de la dernière heure comme un bouquet de funèbres immortelles. Combien serait préférable de voir offrir à ces derniers amis d'autres bouquets composés d'autres fleurs plus vivantes et plus naturelles? Ces fleurs seraient des pages choisies dans l'œuvre de celui qui n'est plus. Ce bouquet serait un recueil de morceaux qui prouveraient son génie ou peindraient son caractère. Au lieu de recevoir les adieux des vivants, ce serait le mort qui viendrait faire aux vivants des adieux. C'est ainsi que j'aimerais à voir réunies dans une petite brochure les notices que Duchartre a consacrées tour à tour à la mémoire des maîtres avec lesquels il a conduit la science botanique : à Decaisne, à Brongniart, à Vilmorin, à Tulasne, à Hardy, àBoissier, à Alph. de Candolle, à Andry, à Rivière, à Lavallée. Ses notices sont sobres et excellentes. Une reconnaissance affectueuse l'emporte vers Decaisne, une respectueuse gratitude vers Brongniart, une sincère admiration vers Tulasne, une tendre vénération vers Louis de Vilmorin,
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une vive amitié vers Hardy, une profonde estime vers Alph. de Candolle, une cordiale sympathie vers Andry, Boissieret Lavallée. Dans quelques pages, chaque personnage revit avec le caractère de son œuvre et de sa personnalité. Duchartre s'y peint lui-même.
Son souvenir est trop près de nous pour que j'entreprenne d'esquisser son portrait. Vous le voyez encore entrer dans cette salle, occuper cette place, toujours la même, jusqu'au jour où vous l'avez appelé au fauteuil de la présidence. Il écoute attentivement; il parle au bon moment, s'impose par la clarté et la précision de sa parole ; sa modestie naturelle n'avait pas empêché son autorité de s'établir, et son extrême simplicité avait quelque chose de ferme et de doux qui devenait de la dignité. Le travail dans le silence et la retraite a suffi, avec les joies de la famille, à remplir une vie qui a été consacrée uniquement au service de la science. Parle travail, il sut se rendre heureux et rendre heureux ceux qu'il aimait.
COMPTE RENDU
DES
TRAVAUX DE LA SOCIÉTÉ