‹ Mélanges scientifiques et littérairesChapitre 31 sur 33 · DEPUIS LE 3 JUILLET 1895 JUSQU'AU 8 JUILLET · texte numérisé non relu

DEPUIS LE 3 JUILLET 1895 JUSQU'AU 8 JUILLET

Mes chers confrères, c'est une fête pour moi de venir résumer vos travaux et justifier rapidement la distribution de vos récompenses; mais, cette année, la fête est troublée par l'émotion des tristes souvenirs.

Depuis notre dernière séance solennelle, nous avons perdu un grand nombre de nos amis. La disparition de Pasteur, de Tiersonnier, de Tassy , de Micliaul appartient à l'année 1895 : mais, à ces pertes douloureuses, ajoutez, en [1896, les morts inattendues de Dampierre, de Léon Say, de Champonnois, de Daubrée et de Rœderer, et vous sentirez le poids des devoirs impérieux qui vous attendent.

Pour remplacer des confrères qui tenaient dans notre Compagnie une si grande place, le choix sera bien délicat; mais nos études sont si variées et un si grand nombre d'hommes distingués s'en occupent avec tant de succès, que l'espérance me vient naturellement de voir la Société se renouveler par des élections heureuses et méritées.

Les travaux intérieurs de notre Compagnie ont fait cette année un grand pas. Un nouveau volume de Mémoires est en préparation. A la Table des matières de nos Mémoires, accueillie par vous avec faveur, se joindra bientôt la Table générale des matières du Bulletin de nos séances. C'est un travail très considérable, puisqu'il porte sur l'ensemble d'une publication commencée en 1837.

Notre bibliothèque ne s'enrichit pas aussi rapidement que je le souhaiterais. Je fais appel de nouveau à votre générosité et, je répète publiquement que vous ne pouvez rendre un plus grand service. Donnez-nous des livres et recevez nos remerciements.

Quelques-uns d'entre vous m'ont déjà prouvé qu'ils étaient sensibles à ma prière et je livre le souvenir de leurs dons en exemple à tous ceux qui m'entendent ou qui me liront.

Les sciences physico-chimiques sont toujours placées en première ligne dans mon compte rendu, parce que, dans notre Compagnie, elles ont surtout pour objet les éléments qui président à la vie de l'agriculture : l'air, la terre et l'eau. L'air, fa terre et l-'eau soulèvent des problèmes d'un ordre général. Les noms de nos confrères,

Berthelot , Schlœsing, Duclaux, Mascart, Becquerel, Dehérain, Muntz, Aimé Girard et Renou résument le caractère exclusivement scientifique de cette section.

Le calme règne aujourd'hui dans les hautes régions de la science. La température elle-même, surveillée d'heure en heure par M. Renou, n'a provoqué aucune récrimination; on a causé, et les causeries ont passé avec le temps.

La terre ne cesse pas d'être étudiée avec une égale ardeur par les savants et les praticiens. La géologie est un des fondements de l'agriculture et la connaissance du sol et des sous-sols devient de jour en jour une des conditions les plus essentielles de la pratique agricole.

Vous venez d'entendre notre Président, M. Risler, confirmer, au point de vue du phosphore, l'importance que la composition du sol exerce sur sa fertilité.

Vous distinguez aujourd'hui l'étude très intéressante d'un des lauréats de la Société d'encouragement, M. Waldmann, pharmacien à Pont-1'Évêque. L'agriculture et la terre dans le pays d'Auge nous fait connaître les conditions économiques de l'agriculture, ainsi que la nature et les qualités du sol dans l'arrondissement de Pont-1'Evêque. D'autre part, vous avez reconnu tout le mérite du travail de M. Bouilhac, qui propose, par des apports considérables de scories phosphatées, de rendre fertiles cent mille hectares de terre de bruyère dans la Dordogne (1).

Mais vous devez voir surtout les progrès populaires de cette géologie agricole, que représentent, dans notre Compagnie, M. Risler et M. Garnot, dans le rapide éta-

(1) Bulletin de novembre 1895, p. 180.

blissement des caries agronomiques plus ou moins scientifiques, mais dont quelques-unes sont vraiment remarquables. M. Magnien nous a soumis, par exemple, un travail rempli de vues originales sur la manière pratique d'établir des cartes agronomiques. Le très favorable rapport de M. Carnot lui assure la publicité de nos Mémoires.

La Société d'agriculture de l'arrondissement de Meaux, sous la direction de notre confrère, M . Jules Bénard, continue à donner le modèle des études de ce genre. Toutes les communesdecctarrondissemcntseront,dnns quelque temps, étudiées et décrites avec leur valeur géologique, pour le plus grand profit des cultivateurs de cette contrée et pour l'honneur de notre confrère Gatellier, dont nous nous plaisons à rappeler les services.

L'analyse chimique des sols est aujourd'hui une opération courante, mais elle n'est pas toujours absolument sûre et on peut très bien ne pas reconnaître jusqu'à quel point il est avantageux d'employer tel ou tel engrais, si l'élément principal de cet engraisse trouve déjà dans le sol. La terre peut être déjà riche en une des matières qui servent à la constitution des végétaux et cependant ne l'être pasassezpour qu'on n'en complètepas les éléments. L'analyse des sols ne dispense pas le praticien de faire lui-même des expériences répétées et des essais méthodiques.

Pour suppléer aux défauts de l'analyse chimique, le savant peut venir au secours du praticien par une autre voie. Notre correspondant, M. Lecharlier, dont vous avez souvent apprécié les excellents travaux, estimait récemment que l'analyse des plantes peut, souvent mieux que l'analyse chimique du sol, montrer la com-

position et les besoins du sol , au point de vue des principes minéraux : ses études ont spécialement porté sur la luzerne.

La fertilité du sol ne dépend pas seulement de sa composition géologique; elle est en relation constante avec Faction de l'atmosphère. Des questions débattues depuis plus de cinquante ans, l'intervention de l'azote atmosphérique dans les phénomènes de la végétation et par suite l'utilisation de l'azote du sol sont entrées dans le domaine des faits constatés et reconnus. L'heure a paru propice à M. Dehérain pour en raconter l'histoire dans un livre aussi savant qu'agréable : Les engrais et les ferments de la terre, « La fertilité, a-t-il dit, dérive de la connaissance déplus en plus complète, et delà mise en jeu de plus en plus habile des ferments de la terre (1). »

Ce n'est pas que M. Dehérain, dans le laboratoire ou dans la presse, ait suspendu la campagne menée depuis longtemps sur les transformations que font subir à la terre les ferments naturels qu'elle contient. Notre confrère, au contraire, est infatigable.

Nous avons analysé, les années précédentes, ses persévérantes études sur les moyens d'empêcher les déperditions de l'azote du sol par les cultures dérobées d'automne et d'accroître la nitrification par la pulvérisation des terres. Cette année, M. Dehérain s'est appliqué à détruire les préjugés qu'on a entretenus depuis longtemps sur la pratique de la jachère, si répandue dans l'ancienne culture et critiquée par ceux qui n'en connaissaient pas les raisons. Il a montré que jadis la jachère

(1) P. Délierait!. Les engrais et les ferments de la terre. Paris, Rueff, 1895.

était un moyen naturel de combattre la pénurie des engrais. Les terres laissées en jachère forment des quantités de nitrate bien plus considérables que les terres emblavées, parce que ces dernières sont desséchées par les plantes et ne présentent plus les conditions favorables à l'action du ferment nitrique. Aujourd'hui que la production du fumier est plus importante que jadis et qu'on peut se procurer du nitrate de soude, nous n'avons plus intérêt à laisser les terres en jachère pendant toute une année (1).

La perméabilité de la terre a fourni à M. Dehérain et à M. Demoussy une série de questions qu'ils ont essayé de résoudre par un appareil dont le dessin a été publié dans la Nature. Les expériences auxquelles ils se sont livrés montrent que la terre est perméable, tant qu'elle renferme des sels de chaux dissous et que son argile reste coagulée; au contraire, elle devient imperméable, quand une pluie persistante enlève les sels de chaux dissous et laisse l'argile se précipiter et boucher les interstices par lesquels l'eau et l'air circulent. D'où les avantages pratiques du chaulage.

C'est une question très intéressante que celle de savoir combien une terre végétale lavée par les infiltrations des pluies perd d'azote assimilable. On est tenté de la résoudre en prenant pour base de calcul les doses d'acide nitrique trouvées par divers observateurs dans les eaux de drainage, mais ces doses, mesurées dans des cas particuliers où la nitrilication prend une activité inusitée, peuvent conduire à une évaluation exagérée. M. Schlœsing a pensé qu'il serait possible d'arriver à

(1) Annales agronomiques, 1er juillet 189G.

une mesure plus sure, en déterminant l'azote perdu non par une surface de terrain limitée, comme celle d'un champ drainé, mais par une vaste étendue de territoire : par exemple la surface tout entière du bassin d'une rivière.

Les cours d'eau sont les drains naturels où aboutissent les eaux infiltrées dans leurs bassins. Doser l'acide nitrique dans un cours d'eau, c'est donc le doser dans l'ensemble des eaux de drainage de son bassin ; c'est mesurer une perte d'azote correspondant à une très grande superficie, de laquelle perte on pourra déduire celle qui affecte l'unité de surface.

Une note que M. Schlœsing a bien voulu me communiquer me permet de résumer le caractère général des études qu'il poursuit sur ce sujet et des moyens qu'il a employés et qu'il emploiera pour arriver à formuler des conclusions.

Le premier point était de saisir l'occasion opportune où une rivière est exclusivement alimentée par des eaux souterraines exemptes de toute altération. C'est ainsi qu'au mois de février 1895, tandis qu'un froid rigoureux suspendait tout apport d'eau de ruissellement et toute consommation de nitrates par la végétation aquatique, M. Schlœsing a dosé l'acide nitrique dans les eaux de la Seine puisées à divers points de son cours, dans les eaux de la Marne, de l'Yonne et de l'Oise, près de leurs confluents. 11 a trouvé, pour les terres cultivées dans le bassin entier de la Seine, en amont de Paris, une perte moyenne d'azote de 8 kilogrammes au maximun, chiffre bien inférieur à celui qu'on obtiendrait en se fondant sur les analyses connues d'eaux de drainage.

Les dosages d'acide nitrique dans les eaux de source

dérivées à Paris lui ont montré que toutes les rivières du bassin de la Seine ont le même régime nitrique parce que ce régime dépend des conditions climalériques, lesquelles, comme on sait, varient de la môme manière dans toutes les régions du bassin.

L'étude que M. Schlœsing a faite des eaux de source qui alimentent Paris, la Vanne, la Dhuys et l'Avre, l'a conduit à affirmer que les eaux de source doivent avoir une composition chimique constante, ce qui les distingue des eaux de ruissellement à caractère chimique variable. Ce contraste a suggéré à notre confrère, suivant les expressions mêmes de sa note, des idées nouvelles sur la constance et la variabilité de la constitution minérale des eaux de sources et sur l'emploi de l'analyse chimique, pour distinguer les sources d'eau pure et potable de celles qui doivent être tenues pour suspectes.

Ainsi la question s'est peu à peu agrandie et, peut-être seulement dans quelques années, M. Schlœsing pourrat-il connaître l'influence des années sèches, humides ou normales sous le rapport des pluies, sur les variations lentes des titres nitriques des eaux souterraines.

Au point de vue pratique, la question des eaux potables a ranimé l'ardeur de notre vénéré confrère, M. Parandier. Il nous a rappelé que, dans son mémoire sur le Concours efficace du service hydraulique au relèvement de l'agriculture, il avait, en 1885, démontré que le service hydraulique pouvait et devait « étudier la nature des eaux de sources d'après celle des sols d'où elles surgissent, et l'approvisionnement, en eaux solublcs et potables, de toutes les communes qui en manquent ».

Aux recherches scientifiques de M. Schlœsing sur les eaux potables et aux observations administratives de

M.Parandier, je joins les spirituelles critiques de M. Duclaux sur le degré de confiance qu'on doit accorder à certains examens ou expériences réputés scientifiques. Il ne s'agit plus de l'agriculture, mais de l'hygiène publique. Nous sommes toujours sur le terrain des sciences physico-chimiques.

Le caractère d'une eau potable n'a pas toujours été le même pour les savants, depuis le commencement du siècle, et la dernière règle est de décider qu'une eau est potable, quand elle contient moins de 150 microbes par centimètre cube. Rien n'est plus amusant que de voir M. Duclaux s'élever contre le respect qu'on accorde au jugement porté sur une eau potable par un chimiste où un bactériologiste; car, dit-il, l'un et l'autre ne connaissent que Teau contenue dans une bouteille. A M. Duclaux, il faut la garantie du géologue, celle du chimiste, celle du bactériologiste et, si on ne réunit pas toutes ces garanties, il conseille de se résigner à boire ou à ne pas boire l'eau qu'on nous donne sans avoir la prétention d'obtenir un certificat d'innocuité (1).

Quand on se trouve en compagnie de M. Duclaux, on ne peut plus le quitter. Sous sa direction, on suit pas à pas, dans les Annales de l'Institut Pasteur, tous les travaux relatifs aux fermentations, aux levures et aux questions si difficiles de la chimie biologique. Jl paraît que le moment n'est pas venu de porter un jugement sur ces délicates matières; aussi, je me garde bien de m'aventurer dans cette question des levures que travaille M. Kayseret je renvoie la lecteur aux revues critiques des Annales qui sont des modèles de discussions scientifiques.

(1) Annales de l'Institut Pasteur, 1894, p. 515, juillet, n° 7.

Permettez-moi de prendre, par exemple, les articles si amusants et si neufs, touchant la falsification des denrées alimentaires. C'est la suite des observations sur les eaux potables.

Ces sujets ont toujours été traités dans notre Compagnie avec autorité. Il fut un temps où Payen s'en était rendu maître. Mais, entre la science de Payen et la science de Du cl aux, quelle différence! Payen présentait à notre Compagnie des analyses de laboratoire qu'il commentait à peine et dont on tirait après lui des conséquences parfois excessives. M. Duclaux soumet au public, comme à ses confrères, des observations toujours solides sur les résultats des analyses les plus diverses. Il compare ces analyses avec des moyens d'investigation plus parfaits, mais surtout avec un esprit critique plus sagace et plus étendu . Il commente, il discute et il conduit le lecteur insensiblement à la démonstration de la vérité.

Le commencement de la sagesse, suivant M. Duclaux, est d'abandonner toute prétention de définir un aliment naturel, et la fin de la sagesse est de ne se préoccuper que du degré de nocuité des ingrédients qu'on y met.

Tous les aliments naturels contiennent plus ou moins de produits toxiques, dit-il, et nous les consommons sans inconvénient, parce que ces produits sont dilués et ingérés normalement. Les expériences faites sur les animaux par injection intra-veineuse de principes toxiques concentrés n'ont pas la signification qu'on leur prête. Au point de vue hygiénique, peu importe à M. Duclaux les falsifications par des substances inoffensives, pourvu qu'elles ne trompent personne. Il n'est pas épouvanté par l'eau dans le vin ou dans le lait ou même par la margarine dans le beurre.

La margarine vient d'être législativcment proscrite parce qu'elle ruine le commerce des beurres, mais elle ne doit relever des tribunaux que si elle est faite avec de mauvaises graisses.

Assurément, certaines falsifications doivent être poursuivies : par exemple, le carbonate de soude, l'acide salicylique et le borax dans le lait, ou bien les sels de cuivre qu'on emploie pour verdir les légumes et les conserves de légumes, mais le cuivre peut être inoffensif. Gela dépend de la dose, et le public est en droit de protester, quand on lui fait consommer des sels de cuivre qu'il ne demande pas.

M. Duclaux ne confond pas la morale avec l'hygiène et la question de sécurité avec la question d'intérêt. Il ne s'occupe pas du législateur, mais des tribunaux qui formulent des jugements.

Vous voyez bien la différence d'argumentation et ses conséquences. Tant que les questions de santé publique n'entrent pas enjeu, M. Duclaux soutient qu'il vaudrait mieux laisser le consommateur débattre ses intérêts avec le producteur et réserver les sévérités de la loi et les décisions de la justice pour Jes falsifications dangereuses.

Le sujet le plus piquant et le plus important pour les agriculteurs est la défense que prend M. Duclaux des alcools d'industrie qu'on attaque et que même on voudrait proscrire.

D'après des analyses, un vieux cognac payé 60 francs la bouteille peut être plus toxique qu'un cognac d'estaminet. « Quand une expérience, dit M. Duclaux, donne des résultats aussi paradoxaux, il faut se méfier de la façon dont on la fait ou de la façon dont onl'interprète. »

Et plus loin : « Les alcools de cœur, qui servent habituellement à la fabrication des liqueurs communes, sont plus purs que les eaux-de-vie naturelles, distillées dans un alambic et non soumises à la rectification. Les rhums d'origine, provenant en général de fermentations très impures, sont plus chargés de produits volatils que les cognacs. Une bonne eau -de-vie, qui est précisément celle qu'on laisse vieillir, s'impurifie peu à peu pour le chimiste en même temps qu'elle se bonitie pour le consommateur. »

Malgré la défaveur que ces vues jettent sur les produits des bouilleurs de cru, je ne puis que me féliciter d'apprendre que nos chers confrères, les Pluchet, les Muret, les Gilbert, qui font de l'alcool de pommes de terre onde betteraves, ne sont pas des empoisonneurs publics. Les intérêts de l'agriculture et de la distillerie sont étroitement liés.

Au point de vue scientifique, M. Duclaux. n'admire pas les laboratoires de surveillance administrative. Le résultat le plus clair de leur ingérencedans les pratiques commerciales et industrielles a été de créer un type artificiel de vin, auquel la pratique doit se conformer. Presque tous les vins communs sont cuisinés, pour employer l'expression ordinaire. Pour le lait, il en est de même. On a fait des moyennes touchant la composition du vin et du lait et le manquement à ces moyennes tombe sous le coup de la justice. En ce qui concerne l'alcool, les laboratoires ont rendu au public le mauvais service de l'effrayer et de lui faire croire qu'il y a du poison dans tout ce qu'on lui fait boire. Or, les produits dangereux qui se trouvent réellement dans la plupart des boissons sont des produits nécessaires, puisque

ce sont eux qui rendent nos aliments savoureux. Ils sont utiles à une certaine dose et nuisibles à une autre (1).

Je serais fort étonné si les vues de M. Duclaux n'ouvraient pas dans la science et dans la pratique une campagne retentissante.

Cette campagne devrait aboutir à l'unification des diverses méthodes d'analyse. Une commission a été instituée près du ministère des Finances pour l'unification des méthodes de dosage, en vue de la perception des droits sur l'alcool et sur le sucre dans les diverses matières qui en contiennent. 11 faut attendre son arrêt qui visera certainement l'argumentation de M. Duclaux. Quant à votre secrétaire perpétuel, en cette matière plus qu'en toute autre, il doit se borner à remplir ses devoirs de rapporteur : mais ces devoirs s'étendent, vous l'avez reconnu, sur tous les travaux des membres de notre Compagnie, du moment qu'ils touchent à l'agriculture, à l'alimentation et à l'hygiène publique.

J'aborde les matières spéciales à la Section de grande culture.

La question du blé n1a pas donné lieu, dans la presse ou dans les sociétés d'agriculture, à des débats nouveaux. La crise du blé, qui avait pris les proportions d'un péril national, a été courageusement abordée et résolue par l'accord des cultivateurs, des savants et des pouvoirs publics. On est résigné à la baisse des prix; on lutte partout avec la volonté de mieux faire. L'histoire de cette

(l) Annales de VInslitui Pasteur, 1896J notamment, t. X, p. 244,309,358.

crise a été exposée, il y a quelques jours, par M. Dehérain, dans un article de la Revue des Deux Mondes. Il a supérieurement montré comment la science était venue au secours de l'agriculture, et pour quelles raisons cette culture du blé, qui paraissait devoir être abandonnée, s'étend aujourd'hui sur près de 7 millions d'hectares, donne un rendement de 17 hectolitres à l'hectare et suffit presque à une consommation qui dépasse 1 00 millions d'hectolitres. C'est un progrès considérable, dont le Président du Conseil des ministres, notre confrère, M. Méline, a eu raison de s'enorgueillir à Soissons, tout récemment, au nom de l'agriculture française.

Je suis, pour ma part, très reconnaissant aux maîtres de la science, quand je les vois, comme MM. Dchérain et Risler, dans leurs publications sur le blé, porter la parole devant le public, populariser les données scientifiques par l'autorité de leurs noms et de leur talent d'écrivain; mais cela n'enlève rien aux mérites de la nouvelle édition de l'ouvrage de M. Heuzé sur les plantes alimentaires, qui donne non pas au public, mais à la pratique des cultivateurs, une parfaite satisfaction (1). Nous avons été touché de voir cet ouvrage dédié aux quatre Vilmorin qui, depuis un siècle, ont propagé un si grand nombre de plantes utiles et contribué avec tant de persévérance à améliorer nos variétés de blé. Ces souvenirs, respectueusement donnés à la chère mémoire d'anciens confrères, m'amènent tout naturellement à remercier notre ami, M. Henry de Vilmorin qui, suivant les traditions paternelles, continue de nous soumettre tous les ans les résultats de ses expériences de Verrières, touchant la

(1) Les plantes céréales. Le blé, par M. G. Heuzé. Librairie agricole.

meilleure époque des semis. Quand on a fait le Catalogue synonymique des froments, on est désigné pour traiter toutes les questions relatives à la culture du froment et pour achever ce grand ouvrage que M. Henry de Vilmorin prépare et que l'agriculture française attend.

Ainsi, cette année, les agriculteurs ont travaillé. Ils ont gardé le silence et, quand un cultivateur garde le silence, c'est qu'il n'est pas malheureux. Mais, en revanche, les savants ont professé ou causé la plume à la maiu, et M.Aimé Girard, comme c'était son droit et son devoir en pareille matière, a repris avec autorité la conduite de ses études sur le blé, qu'il avait jadis abordées par son travail sur la composition chimique et la valeur alimentaire du grain de froment. Par des communications successives, il a porté la lumière sur les qualités boulangères des farines, sur les produits de la mouture du blé et finalement sur la question du pain bis et du pain blanc. Grâce à un procédé d'analyse très ingénieux et très méthodique, M. Aimé Girard a fixé la valeur de chaque farine, en isolant d'abord et en comptant ensuite les débris contenus dans un gramme de farine. Il a ensuite établi que le pain blanc bien levé, trempant bien la soupe, que l'on nous vend, à Paris, sur la balance, sous le nom de pain boulot ou de pain fendu,, jouit de propriétés nutritives bien supérieures à celles du pain bis (1).

La culture de la betterave est conduite à cette heure par nos grands cultivateurs, suivant toutes les règles enseignées parla science. Nous n'avons pas entendu dire qu'on ait proposé quelque innovation culturale. M. Desprez continue, à la station expérimentale de Cappelle,

(1) Comptes rendus de l'Académie des sciences, 16 décembre 1895, 8 et 15 juin 1896.

des expériences que nous avons souvent signalées et qui sont poursuivies depuis quarante ans. Il ne cesse pas de chercher les moyens d'abaisser au minimum le prix de revient et de trouver la betterave qui produit le sucre à meilleur marché dans le champ. C'est le vrai problème à résoudre.

A l'Académie des sciences, M. Dehérain a lu une note de M. Maquenne tendant à expliquer le mécanisme des opérations qui accumulent le sucre dans les racines de la betterave (1). Notre confrère a aussi attiré l'attention sur l'action toxique du nitrate de soude sur les bestiaux alimentés par des betteraves très chargées eu nitrates.

A la Société nationale d'agriculture, on s'est occupé incidemment du procédé Willot qui prétendait détruire les némalodes. Les personnes les plus autorisées et M. Gaillot, directeur de la station agronomique de l'Aisne, ont déclaré, après expériences, que l'emploi des eaux ammoniacales provenant des usines à gaz peut favoriser le développement de la betterave, mais qu'il ne détruit pas les nématodes (2). On s'est occupé entin du silphe opaque, dont l'invasion, d'ailleurs, a été légère et contre lequel M. Grosjean, dans une nouvelle note que nous a présentée M. Tisserand, continue à recommander le vert de Scheele (arséniate de cuivre) (3). M. Dubernard, directeur de la station agronomique du Nord, a proposé une solution d'eau de savon noir mêlée à l'alcool amylique : il suffit de faire de légers arrosages entre les lignes (i).

(1) Annales agronomiques, 1896, p. 5.

(2) Bulletins de novembre 1895, p. 474 et 484, et d'avril, p. 233.

(3) Bulletin de juin 1896, p. 372.

(4) Annales agronomiques, juin 1896.

Votre attention a été attirée et retenue sur d'autres points par notre confrère, M. Têtard. C'est d'abord la recherche des meilleurs instruments pour arracher les betteraves. La betterave arrachée et transportée à l'usine, M. Têtard a expliqué et loué une nouvelle méthode de traitement des masses cuites de sucrerie, par le procédé Manoury, qui a pour ell'et d'obtenir, d'un seul jet en sucre blanc, tout le sucre qui peut être extrait de la betterave et de la mélasse épuisée, prête à être dirigée sur la distillerie (1).

Il paraît que les eaux résiduaires de la distillerie fournissent l'occasion et le prétexte de poursuites contre les distillateurs, en vertu de l'article 26 de la loi du 15 août 1829. On est en instance devant le ministre des Travaux publics pour obtenir une réglementation qui n'expose pas les fabricants à des poursuites rigoureuses. Je n'ai pas besoin de parler de la législation qui se prépare et que rend nécessaire la nouvelle loi allemande sur les primes. Le gouvernement présidé par M. Méline, auquel on doit le relèvement de l'industrie sucrière, fera le nécessaire avec équité pour tout le monde.

La pomme de terre domine l'histoire de l'année 1895- 1896. Tous les ans, j'aime à signaler le caractère grandiose de la campagne que M. Aimé Girard, à la tête de ses correspondants, conduit avec l'autorité d'un maître. On ne trouverait pas, dans notre histoire agricole, une campagne d'expériences menée avec une telle ampleur et un tel succès.

Vous avez appris sans étonnement que les résultats

(1) Bulletin de novembre 1895, p. 475.

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des expériences en 1894 et en 1895 avaient, malgré les obstacles apportés par la température et par la maladie, confirmé les vues propagées par M. Aimé Girard. Quelques-uns de ses collaborateurs ont cru pouvoir s'écarter du programme tracé et ils ont dû le regretter. L'attaque du Phytophtora infestans a causé sur certains points des pertes sensibles, mais elle a prouvé de nouveau la nécessité de traiter préventivement les champs de pommes de terre au moyen de bouillies cupriques (1).

Faut-il employer, à la plantation, des fragments de tubercules ou des tubercules entiers? La discussion continue. L'avantage de planter des tubercules entiers et moyens n'est pas admis sans réserve par M.' Allier et M. Paul Genay ; mais le dernier mot paraît devoir rester à M. Aimé Girard qui appuie son opinion sur des centaines d'expériences faites par ses collaborateurs. Ses propres expériences, renouvelées, confirment les précédentes et la discussion contredit les faits qui lui sont opposés. L'opinion de notre président, M. Risler, donne une nouvelle force aux conclusions de M. Aimé Girard (2).

Quelle est l'influence de la richesse du plant en fécule sur l'abondance et la richesse de la récolte? Autre question. M. Aimé Girard ne s'est pas contenté de continuer ses expériences ; il les a modifiées et améliorées par de curieux procédés. Il a démontré que la totalité de la réserve alimentaire contenue dans le tubercule du plant n'est pas nécessaire au développement de la touffe de pommes de terre, et il a conclu de ce fait et d'essais directs que, pour une variété déterminée, la recherche,

(1) Bulletin d'avril, p. 250.

(2) Bulletins de février 1896, p. 107, de mais. p. 159, et d'avril, p. 206

pour la plantation, des tubercules les plus riches dans une même variété, est inutile. Ces expériences en provoqueront d'autres sans doute : car les causes qui interviennent dans les phénomènes de sélection sont extrêmement délicates et doivent être envisagées à des points de vue divers. Il n'est pas contestable que les plus beaux tubercules recueillis au pied des plus belles touffes seront les meilleurs reproducteurs (1).

En nous communiquant les résultats obtenus par M. Rivière dans la culture de la pomme de terre, à Alger, M. Aimé Girard ne nous a pas caché sa satisfaction de voir ces résultats obtenus avec la Richter's Imperator. Jusqu'à présent, la culture en grand de la pomme de terre en Algérie trouvait des obstacles, pour ainsi dire insurmontables, dans la nécessité, après chaque récolte, de renouveler le plant et de le prendre sur le continent. Depuis 1891, M. Rivière a obtenu trois récoltes successives par an, la semence étant toujours prise dans la récolte. Non seulement la Richter's Imperator s'est montrée la plus productive des variétés de pomme de terre essayées, mais elle s'est montrée la plus résistante à la pourriture causée par le phytophtora. C'est un succès de bon augure pour l'agriculture algérienne, qui n'a pas encore trouvé sa voie (2).

Une découverte fort intéressante, qui nous a été présentée par M. Tisserand, a pour objet la cuisson de la pomme de terre. MM. Vauchez et Marchai, remarquant que la culture en grand de la pomme de terre nécessite des installations coûteuses pour la conservation et la cuisson, ont eu l'excellente idée de profiter de la cha-

(1) Bulletin d'avril 1896, p. 215.

2) Bulletin d'avril 1896, p. 208.

leur dégagée par la fermentation du maïs ensilé, pour obtenir économiquement la cuisson etla conservation des tubercules. Un pareil procédé, s'il ne peut être utilisé dans toutes ]es exploitations, rendra des services dans les régions d'élevage, où Ton emploie le maïs ensilé (1).

L'amélioration de la culture du blé, de la betterave et de la pomme de terre devait avoir pour conséquence l'augmentation de leur production totale. Pour détruire les effets d'une surproduction possible, c'est-à-dire pour éviter une baisse trop accentuée des prix de vente, on se jette dans des essais pour créer de nouveaux débouchés et pour introduire le blé, le sucre et la pomme de terre dans l'alimentation du bétail. Dans le même mouvement, on cherche à donner au pétrole, dans l'éclairage, la concurrence de l'alcool. Nous reviendrons l'année prochai ne sur l'éclairage par l'alcool. La conversation entre les producteurs d'alcool et de pétrole commence. Le public jugera.

Nous sommes tous d'accord sur la nécessité de perfectionner les graines de semence . Dans l'Europe entière, fonctionne un grand nombre d'établissements qui, régulièrement constitués, s'occupent de cette importante opération. En Allemagne, on en compte 38, en Autriche, 14, en Belgique, 9. En France, nous n'avons que la Station d'essai de graines de l'Institut national agronomique, à laquelle notre Compagnie n'a cessé de porter le plus vif intérêt. Comme l'a fait remarquer M. Risler, on a déjà beaucoup fait pour la sélection des graines de betterave et des semences de céréales ; il serait important de poursuivre la sélection des graines de prai-

1 Bulletin de niai 1896, p. 313.

ries artificielles, du trèfle et de la luzerne en particulier. Nous avons félicité M. Schribaux de la très intéressante communication dans laquelle il a exposé l'œuvre qu'il poursuit depuis plusieurs années pour livrer à la culture des trèfles français sélectionnés (1). Nous éviterions l'invasion des trèfles américains et italiens qui sont inférieurs à nos trèfles français.

Je disais que nous n'avions qu'une Station d'essai de graines, mais rassurons-nous : les cultivateurs maintenant connaissent le parti qu'ils peuvent tirer des bonnes graines pour leur culture ou même pour le commerce. L'autre jour, M. Sagnier nous entretenait d'un rapport fait par un Américain, M. Levis S. Ware, qui a parcouru toute l'Europe, cherchant les meilleurs procédés pour sélectionner les graines de betterave. M. Ware a déclaré qu'il les avait trouvés non pas en Allemagne ou en Autriche, mais en France. Cet aveu est digne d'être noté.

Il est d'autant plus important de répandre de bonnes graines, que les graines ont une force de résistance dont on commence à mesurer l'étendue. M. Armand Gautier avait depuis longtemps parlé de la vie latente des graines, d'un état de permanence germinative qui résiste au temps et à bien des causes de destruction. Les recherches que M. Jodin a communiquées à l'Académie des sciences, ont un grand intérêt pour l'agriculture (2). Elles tendent à expliquer, par la conservation prolongée dans le sol de graines toujours vivantes, les invasions de mauvaises plantes qui, à un moment donné, font explosion dans nos champs.

L'agriculture proprement dite, au point de vue de

(1) Bulletin d'avril 1896, p. 201.

(2) Comptes rendus de l'Académie des sciences du 8 juin 1896.

l'abondance de la production et de la qualité des produits, ne cesse pas de faire des progrès. Ces progrès ont diverses causes; il en est une qu'il convient d'étudier : c'est la consommation de plus en plus considérable des engrais commerciaux. Notre confrère, M. Jules Bénard, nous a révélé l'importance d'un mouvement qu'il était jusque-là bien difficile d'apprécier rigoureusement. Il a extrait du rapport de M. Tisserand au Comité consultatif des chemins de fer des chiffres exacts sur les transports de matières fertilisantes par les différents réseaux (1). Ces chiffres indiquent une augmentation de 150 p. 100 en neuf ans, et cette augmentation suit le développement des syndicats agricoles, dont l'influence sur la propagation des engrais a été très puissante. Cette propagation s'est accusée en même temps que la moralisation dans le commerce des engrais et l'abaissement de leur prix de revient ; mais il serait peut-être exagéré d'attribuer à la seule action des syndicats un progrès qui devait découler de la nécessité de modifier les méthodes de culture.

L'abaissement du prix des engrais ne résulte pas non plus uniquement de la pression des syndicats, mais aussi de l'accroissement continu de la demande. Cet accroissement a provoqué l'établissement d'usines, entraîné le perfectionnement des procédés de fabrication, constitué un grand marché et excité la concurrence.

Enfin, les sources de phosphates se sont multipliées. L'abaissement du fret aidant, les gisements de la Caroline, delà Floride, ont pu influencer le marché européen. Plus récemment encore, la découverte des gisements

(1) Bulletin de janvier 1896, p. 48.

algériens a déterminé les phosphatiers de la Somme à céder à bas prix leur marchandise, dans la crainte d'importations qui ne se sont pas produites, mais qui les menacent néanmoins.

Les agriculteurs trouveraient encore des ressources dans les engrais que les villes peuvent fournirpar l'épuration des eaux d'égout. L'utilisation des matières fécondantes, rejetées par les villes, est un problème depuis longtemps résolu à l'étranger. Nous nous félicitons de le voir aborder courageusement en France. L'exemple de Gennevilliers est célèbre. La pratique de l'épuration terrienne, dontM.Heuzé et plusieurs de nos confrères ont constaté les avantages à Reims (1) sera généralisée, et M. Yincey, professeur d'agriculture de la Seine, nous a récemment donné sur ce point des explications fort encourageantes, appuyées sur de curieuses recherches (2). Citons un mémoire de M. Paturel sur l'utilisation agricole des boues de ville (3).

La Section des cultures spéciales a pour premier devoir de suivre les péripéties de la viticulture. Le beau livre de M. de Lapparent sur le vin et l'eau-de-vie de vin est un excellent guide pour ceux qui veulent étudier, département par département, la situation des principaux crus de France (4).

La viticulture a déjà largement profité du secours

(1) Bulletin de juillet 1895, p. 356.

(2) Mémoires, tome CXXXVil.

(3) Annales agronomiques, 1896 p 171

.r>80 L ANNÉE AGRICOLE 1895-1896.

de la science qui Ta véritablement transformée. Cette année, nous n'avons pas à analyser des découvertes, ni même des travaux très marquants; comme toujours les viticulteurs nous font connaître, dans les journaux et dans les congrès, les résultats de leurs expériences pratiques. Je vais m'efforcer rapidement et sèchement, peut-être, de préciser l'état des diverses questions scientifiques que soulève cette grande industrie nationale ; car il n'est pas de partie de l'économie rurale qui, dans le détail, soit plus susceptible de changements et d'appréciations diverses.

La reconstitution du vignoble est pour ainsi dire achevée. M. Viala nous a fait, sur ce sujet, une communication très substantielle (1). Rendant compte des résultats obtenus sur le célèbre champ d'expériences du Mas de Las Sorres, créé en 1872, il a montré les progrès croissants des vignes américaines et la décroissance des traitements insecticides. Dans quelques années, le vieux vignoble français, quand le phylloxéra aura passé partout, sera complètement renouvelé par le greffage.

Plus de discussions au sujet de la reconstitution. Tout le monde reconnaît qu'il faut prolonger l'existence des vignes attaquées; mais, dès qu'il devient nécessaire d'arracher, on reconstitue par le greffage sur pieds américains. Les difficultés de l'adaptation tendent aussi à disparaître : les discussions s'apaisent; on sait à peu près aujourd'hui quels sont, pour tel ou tel terrain, les porte-greffes ou groupes de porte-greffes auxquels on peut s'adresser.

La valeur des hybrides est de mieux en mieux connue.

(1) Revue de viticulture, 4 et 11 janvier 1896.

La résistance à la chlorose des hybrides franco-américains est aujourd'hui démontrée, mais leur résistance au phylloxéra demande encore la confirmation du temps ; en raison du doute qui subsiste sur ce point, on cherche dans l'hybridation des vignes américaines entre elles de nouveaux porte-greffes résistant à la chlorose et présentant moins d'aléa comme résistance phylloxérique.

C'est que la résistance à la chlorose est le côté faible des porte-greffes américains. Fort heureusement, la valeur du procédé de traitement imaginé par M. le Dr Rassiguier est aujourd'hui acquise. Elle n'a pas seulementété démontrée une fois de plus par les expériences de M. Guillon, elfe est consacrée par la pratique.

Le badigeonnage des plaies de taille au moyen de solutions de sulfate de fer est un procédé aujourd'hui très répandu ; il a déjà rendu des services considérables. L'invention de M. le Dl Rassiguier méritait bien nos félicitations et une récompense.

Le mildew a causé de grands désastres en 1895. Les années 1893 et 1894 avaient été peu favorables au développement de la maladie. L'attaque soudaine de l'an dernier a jeté, dans le Midi, une cruelle déception. Beaucoup de viticulteurs devenus trop confiants avaient négligé les traitements préventifs. Ils savent maintenant qu'il ne faut pas cesser les traitements aux sels de cuivre, que ces traitements ont fait leurs preuves. Cette année, les traitements ont généralement été bien faits et de bonne heure, et le mildew, nous dit-on, est rare.

Le black-rot a également promené ses ravages en 1895. La consternation était d'autant plus grande que, les conditions de préservation étant moins bien établies, nombre de vignobles traités n'ont pas été épargnés et

Ton se rappelle encore le cri d'alarme jeté ici même par notre confrère, M. le marquis de Dampierre. Les viticulteurs allaient perdre confiance dans les sels de cuivre ! Un Congrès fut décidé et se tint à Bordeaux en décembre dernier. Il fut brillant par le nombre des auditeurs et le nombre des orateurs. Les conclusions du Congrès furent favorables aux sels de cuivre; mais on reconnut que les conditions de traitement devaient être modifiées. Il faut traiter de très bonne lieure et très souvent. Il faut enfin suivre rigoureusement les dosages indiqués et les modes de préparation recommandés.

MM. Lavergne et Marre, dans leurs expériences instituées sur la demande de M. le ministre de l'Agriculture, n'ont pas seulement prouvé l'efficacité des sels de cuivre contre le black-rot, ils ont indiqué les meilleurs modes de traitement dans un livre que nous récompensons aujourd'hui (1).

Notre confrère, M. Michel Perret, est resté éloigné de nos séances par le souci de la lutte contre les maladies cryptogamiques qu'il poursuit dans ses propriétés de l'Isère. Il nous a cependant fait connaître que la bouillie sucrée, dite au saccharate de cuivre et dont la préparation devait paraître difficile, peut être propagée sous la forme d'une poudre qu'il suffit de projeter dans l'eau en agitant fortement pendant un quart d'heure (2).

Enregistrons le lecherches par lesquelles M. Louis Mangin tend à substituer le naphtolate de cuivre aux sels de cuivre dont la présence dans la cuve n'est pas sans influence sur la vinification. Un avenir prochain

(1) Manuel pratique pour le traitement du black-rot. Paris, Masson.

(2) Bulletin de mars 1896, p. 150.

nous fixera sur la valeur de cet agent contre les parasites cryptogamiques (1).

Le matériel vinaire est en pleine transformation. On rencontre chez nos grands propriétaires un outillage perfectionné et des installations véritablement industrielles en assez grand nombre pour que leur description ait tenté le talent de M. Ferrouillat qui, aidé de son préparateur, M. Charvet, nous a donné un beau livre sur les celliers de France (2). C'est un ouvrage qui mérite des éloges. Mais si les progrès de la fabrication du vin sont éclatants chez les grands propriétaires, ils ne sont guère sensibles chez le petit et même chez Je moyen producteur, où les installations sont trop souvent insuffisantes, le matériel primitif et les soins mal compris. Quand le petit viticulteur aura fait, pour une meilleure fabrication, des efforts en rapport avec ceux qu'ont exigés la reconstitution et la préservation du vignoble, la pratique de la viticulture sera complètement modifiée.

Les pressoirs continus appellent de plus en plus l'attention et M. Dufaure, en nous rendant compte du concours spécial de Gémozac, en nous exposant les essais faits par lui-même dans ses propriétés de la Charente- Inférieure, en analysant la note de M, Ringelmann sur la répartition de la pression dans les pressoirs, nous a donné des leçons de viticulture pratique et nous a initiés aux difficultés de la fabrication en grand des vins blancs et aux espérances que donnent les nouveaux pressoirs (3). Les deux ouvrages que vient de publier

(1) Revue de viticulture, 27 juin 1896.

(2) Lavergne et Marre, Traitement du black-rot, 1 vol.in-8, 518 p., 16 pi. et 108 fîg. Paris, Masson.

(3) Bulletin de février, p. 89.

M. Coste-Floret (1) et celui de M. Pierre Paul (2), ouvrages que nous récompensons, confirment ces espérances et contribueront à résoudre bien des difficultés.

Les études sur les levures de vin n'ont donné lieu à aucune communication, mais nous savons que les praticiens se sont emparés de la question avec une confiance et une prudence également méritoires. Ils n'ignorent pas qu'on ne peut songer, par une simple addition de levure, à transformer un moût et faire des vins fins avec des moûts grossiers; mais ils cherchent à améliorer les moûts par la sélection des levures d'une même région et surtout par la préparation des pieds de cuve dont la pratique commence à se répandre. Leurs études concernant l'influence de la température des moûts sur la richesse alcoolique a amené MM. Miïntz et Rousseaux à imaginer un nouvel appareil de réfrigération des moûts qui a été très remarqué au concours de Montpellier.

Les études ampélographiques paraissent devoir être reprises et généralisées. Elles sont bien nécessaires et nous félicitons la nouvelle Société de viticulture et d'ampélographie de mettre ces études au premier plan de ses préoccupations. Les recherches de cette nature exigent des efforts soutenus et, de la part de ceux qui s'y livrent, une grande compétence. Il est bon que les travaux d'ampélographie soient encouragés, et surtout réunis et contrôlés.

La vigne précoce Caplat est-elle appelée à doter la

(1) Coste-Floret, Procédés modernes de vinification, 1 vol. in-12, 456 p., chez Coulet, à Montpellier. — Vinification des vins blancs, 341 p., chez. Goulet.

(2) Pierre Paul, Vinification {analyse et concours), 1 vol. in-18 jésus, 284 p. Paris, libr. Fritsch.

L ANNÉE AtiKICOLE 1895-1896. 585-

Normandie d'une production viticole? Aurons-nous un jour le vin normand? Nul ne saurait répondre ; mais il n'est pas nécessaire d'être dès à présent fixé sur ce point, pour suivre avec curiosité Je développement que M. Caplat donnera à la culture de cette vigne japonaise. M. André et M. Chatin nous en ont révélé les qualités (1).

M. Aimé Girard, comme M. Miïntz, a apporté à la viticulture le secours du laboratoire. Avec M. Lindet, il a entrepris des recherches méthodiques sur la composition des raisins des divers cépages de France. Limitant ces recherches aux vingt cépages les plus répandus du Midi, de la Bourgogne et du Centre, MM. Aimé Girard et Lindet ont établi avec précision ce qu'apportent à la cuve, au jour de la vendange, les diverses parties de la grappe : pulpe, peaux, pépins et rafle, et ils apprennent ainsi au vigneron l'inlluence que chacune de ces parties du raisin exerce sur la composition et la qualité de son vin. Ce sont là des documents précieux pour l'ampélographie et l'œnologie. Nous avons reconnu, par une récompense accordée à M. Lindet, l'intérêt des premiers résultats obtenus (2).

Comme nous ne cessons de le répéter, il ne suffit pas, à cette heure de notre histoire scientifique, de faire des travaux de laboratoire consignés dans des mémoires et des notes pour la gloire de leurs auteurs; il faut encore les réunir par ordre de sujets et tenir toujours le public en haleine par des livres que les maîtres ne doivent pas dédaigner cl 'écrire. Le livre que notre confrère, M. Mùntz

41) Bulletins d'août, octobre, p. 410 et de novembre 1893, p. 486 et 499. (2) Bulletin de novembre, p. 303.

nous a présenté, sous le titre : les vignes; recherches expérimentales sur leur culture et leur exploitation (1), est donc un grand service. Vous avez suivi d'année en année les travaux de notre confrère sur les exigences de la vigne, les fumures rationnelles, suivant les sols et les climats, les conditions économiques de la production du vin, l'amélioration des procédés de vinification, l'utilisation des sous-produits pour l'amélioration du bétail et la fabrication des piquettes de consommation. Que sais-je! Prenez le volume et vous verrez qu'il contient pJus de choses que je ne puis dire.

Je vous ai prévenu. Ce rapide compte rendu ressemble à un catalogue scientifique des questions viticoles, mais les questions y sont mises au point.

Il ne faut pas croire qu'on s'agite, qu'on travaille, qu'on étudie seulement dans les pays du vin; la science et l'industrie se donnent également la main dans les pays du cidre. Grâce aux congrès tenus par l'Association pomologique de l'ouest, grâce à son savant président, M. Lechartier, et à ses dévoués collaborateurs, le livre d'or de la Pomologie française se prépare à cette heure. Parmi ses rédacteurs, se distingue toujours notre correspondant, M. Truelle, dont le prochain volume de nos Mémoires contiendra deux morceaux intéressants : une note sur la sélection des variétés de fruits à cidre, basée sur la détermination de leur valeur réelle et des notes sur l'extraction des principaux éléments contenus dans les pommes à cidre, sous l'influence des différents temps de la pression et des macérations fractionnées. C'est avec grand plaisir que nous avons entendu M. Chatin

(1) 1 vol. in-8, o8l p. Paris, Berger-Levrault.

louer le nouvel ouvrage de M. Truelle : Atlas des meilleures variétés de fruits à cidre (1).

La viticulture nationale est la question maîtresse de la Section des cultures spéciales et, sans conteste, elle efface l'intérêt qui s'attache aux nouvelles qui nous arrivent des pays étrangers. Les unes ont trait à l'acclimatation de certaines plantes, les autres aux cultures de nos colonies et des régions tropicales. M. Naudin vous a prouvé que les Phœnix signalés plusieurs fois par nos confrères, MM. Léon Dru, André et Cornu dans les jardins de M. de Cessolles, à Antibes, produisaient des dattes très sucrées et très mangeables. Elles appartiennent à l'espèce des dattes noires qui croissent dans la contrée de Laghouat (2). D'autre part, M. Chatin a reçu des nouvelles truffes de Téhéran, qui se distinguent, malgré leur analogie apparente, des terfâs répandus dans les régions méditerranéennes et qui doivent être classés comme une nouvelle espèce(3). Remercions aussi M. Chatin des communications que M. Gennadius nous envoie, par son entremise, sur les cultures de l'île de Chypre.

Du Japon, M. André attend des graines de Yaralia cordata qui se mange comme salsifis ou comme asperge.

Nous avons appris, par M. Dybowski, que le cacaoyer pouvaitètre au Congo l'objet de cultures considérables(i), et cela serait d'autant plus heureux pour la France que le commerce du cacao se fait presque exclusivement

(1) Bulletin d'avril 1896, p. 175.

(2) Bulletin de février 1896, p. 86.

(3) Bulletin de novembre 1895, p. 486.

(4) Bulletin de janvier 1896, p. 22.

avec les colonies étrangères; mais cette assertion paraît trop absolue à notre confrère, M. Cornu.

J'aurais encore bien des considérations à faire valoir sur la situation agricole de nos colonies, et particulièrement sur la canne à sucre, mais elles exigeraient des développements et des critiques et aucune communication spéciale ne m'oblige à vous les soumettre. Je préfère terminer simplement par l'éloge d'un excellent livre de M. Bère, les Tabacs, auquel nous accordons une de nos récompenses (1).

La Section de grande culture et la Section des cultures spéciales ont comme auxiliaire la Section d'histoire naturelle agricole.

La science ne doit pas seulement s'occuper de faire pousser de bonnes récoltes, elle doit aussi lutter avec énergie contre les parasites et les insectes qui tendent à les détruire. Aujourd'hui que le monde agricole est pénétré de cette pensée que la science n'est plus une ennemie, mais une amie très utile et très puissante, les naturalistes se sont appliqués à renseigner les agriculteurs sur la nature des maladies qui causent de si grands dommages dans les cultures. Cependant on pourrait croire que de pareilles études ne sont pas à la portée de toute personne de bonne volonté. Le grand service que notre confrère, M. Prillieux a rendu, dans son nouveau livre sur les maladies des plantes agricoles causées par des parasites végétaux, est de faciliter à tous ceux qui vivent au milieu des champs et ont quelques

(1) May et Motteroz, Paris, 1 vol. in-8», 276 p. et 115 fig., 1896.

notions d'histoire naturelle le goût d'observer le développement de tous ces petits êtres qui, par leur ténuité, échappent presque à la vue et dont on ne peut constater que sur place les secrètes transformations (1).

On ne nous a signalé en France aucune invasion d'insectes nouveaux.

M. Jules Bénard, reprenant l'héritage et les traditions de M. Gatellier, a continué à nous rendre compte de la campagne commencée pour la destruction des hannetons, car vous savez tous que pour réussir il ne s'agit pas d'entreprendre une seule campagne de destruction dans les grandes années de hannetonnage, mais de suivre cette destruction pendant plusieurs années avec une persévérance acharnée (2).

Notre confrère, M. Laboulbène, avec sa supériorité ordinaire, vous a tenus sous le charme de ses savantes communications. Nous lui renvoyons l'examen des insectes sur lesquels nous sommes consultés, et je signalerai tout particulièrement ses notes sur VÂspidiotus parasite du laurier-rose et sur les glands de chêne attaqués par des larves d'insecte hyménoptère gallicole. Consulté par M. le comte des Gars sur les ravages occasionnés par la maladie connue sous le nom de chancre du peuplier, il a déclaré qu'il ne s'agissait pas d'un travail morbide fait par des insectes (3).

Le puceron lanigère a été l'objet d'une étude approfondie par M. Lignières, un de nos lauréats, chef des travaux à TEcole vétérinaire d'Alfort (4). Cette étude est

(1) Maladies dss plantes agricoles, par M. Prillieux, t. I, il! p. Paris, Firmin-Didot.

(2) Bulletin de janvier 1896, p. 20.

(3) Bulletins de novembre 1895, p. 500, de février 1896, p. 120.

(4) Bulletin de décembre 1895, p. 519.

venue d'autant plus à point que des dégâts considérables ont été constatés cette aunée ; ce qui a permis à M. Heuzé d'avancer que le meilleur moyen de combattre cet insecte est l'eau de savon additionnée d'un dixième de pétrole ou de pbénol. M. Lignières a lui-même créé un insecticide dont l'efficacité parait être reconnue par la pratique (1).

Les expériences faites par M. Danysz pour détruire les mulots, campagnols, rats, etc., avec du pain imbibé de myoktanine paraissent donner de bons résultats.

De l'étranger, on consulte souvent notre maître, M. Blanchard. Ce dernier vient d'indiquer à ses correspondants des Etats-Unis les procédés de destruction contre le Liparis dispar, qui dévore les vergers et les forets (2).

M. Roze a présenté à notre Compagnie plusieurs notes intéressantes sur les maladies de l'épiderme de la pomme de terre. Il a cherché à déterminer la cause première de la maladie de la gale de la pomme de terre [potato scab des Américains) et il l'attribue à un micrococcas qu'il désigne sous le nom de M. pellucidus (3). Les savants qui ont étudié cette maladie aux Etats-Unis ne sont pas d'accord sur les parasites qui la produisent. Récemment, pendant la session du comité permanent du Congrès international d'agriculture, M. le professeur Sorauer a signalé les ravages causés en Hongrie, en 1895, par une maladie qui attaque la partie externe des pommes de terre et il a constaté que cette maladie était identique à celle que les Américains désignent so us le

(1) Bulletin d'avril 1896, p. 200.

(2) Bulletin d'août 1895, p. 409.

(3) Bulletin de mars 1896, p. 139; d'avril, p. 183: de mai, p. 276.

nom à'Early blight. Cette question avait été traitée par M. Henry Grosjean dans le Bulletin du ministère de ï Agriculture (n° 4 de 1895). M. Grosjean a déclaré que la maladie était due au Macrosporium et devait être traitée par la bouillie bordelaise.

Je suis heureux de signaler un petit ouvrage plus juridique que scientifique, mais dont le titre marque bien l'utilité : Législation et jurisprudance concernant les insectes utiles et nuisibles à V agriculteur et les oiseaux insectivores, par M. Georges Yiret.

Notre Compagnie a été saisie, à plusieurs reprises, de communications intéressantes relevant de la Section de sylviculture. Le mémoire de M. Mouillefert sur les espèces forestières qu'on pourrait introduire en France avec profit et succès fait ressortir cette vérité que nous demandons à l'étranger des quantités de bois d'oeuvre ou d'industrie que nous devrions trouver dans notre production nationale. Qui ne connaît, aujourd'hui, les mérites du robinier faux acacia, du peuplier du Canada, du pin Laricio d'Autriche et même de l'aiiante? Et pourquoi ne réservons-nous pas nos soins et nos faveurs au tulipier de Virginie, au cedrela de la Chine, au parrotia de la Perse, au noyer noir d'Amérique, au noyer blond d'Amérique, au sapin pinsapo, au sapin de Céphalonie ou à celui de Cilicie, au pin Weymouth, au thuya géant, à l'ostrya à feuilles de charme? Ces arbres ornent les jardins : ils devraient enrichir nos forêts (1).

(\) Bulletin de janvier 1896, p. :;7.

Parmi les nouveautés qui peuvent intéresser les amateurs des beaux arbres, M. André nous a présenté une variété du Maclura aurantiàca. On sait que les feuilles du maclura nourrissent depuis plusieurs années des vers à soie du Japon; mais cet arbre n'est pas répandu et exploité par les sériciculteurs à cause de ses épines qui s'opposent à la récolte des feuilles. Or, la variété nouvelle, Maclura aurantiàca inermis, présentée par M. André, n'a pas d'épines et les feuilles sont plus grandes (1). Au même moment, M. Duclaux nous remettait une note de M. Lambert, sous-directeur de la station séricicole de Montpellier, touchant des expériences relatives à l'alimentation des vers à soie par le Maclura aurantiàca. et par le mûrier sauvageon. Le Maclura a donné la flacherie et le mûrier sauvageon a laissé les vers à soie indemnes (2).

En diverses occasions, notre Compagnie s'est occupée du chêne-liège et des chênes-liège de l'Algérie. M. Dollfus s'est rendu, en 1892, en Espagne et en Portugal pour examiner les deux points suivants : 1° la supériorité des lièges de Catalogne est-elle due aux conditions de climat, de terrain ou de culture? Les rendements en liège sont-ils plus forts en Espagne et en Portugal qu'en Algérie ? Le rapport présenté au nom de la Section par M. Lamey a fait ressortir l'importance du travail de M. Dollfus, que nous couronnons aujourd'hui (3).

La question de la greffe du châtaignier sur le chêne a été portée devant nous par M.Quintaa, député, qui voit

(i) Bulletin de février 1896, p. 72.

(2) Bulletin de février 1896, p. 105.

(3) Bulletin de janvier, p. 52.

dans la généralisalion de cette pratique la possibilité de reconstituer les châtaigneraies, lesquelles souffrent beaucoup, surtout dans les terrains calcaires.

JVJ. Quintaadit que la greffe doit être faite en couronne, dans la première quinzaine de mai, sur un jeune chêne de la variété dite chêne rouvre et gros comme le poignet (1). M. Bouquet de la Grye fait remarquer qu'il est plus difficile d'obtenir, par des semis, des chênes de la dimension voulue que des châtaigniers destinés à être greffés et que peu de propriétaires seront tentés d'avoir recours à ce procédé. Notre confrère, M. Sahut, nous a confirmé les réserves de M. Bouquet de la Grye, en notant que l'expérience de M. Quintaa avait été faite, il y a une quinzaine d'années, et n'avait donné que de médiocres résultats. En 1892, M. Naudin nous avait signalé une expérience poursuivie dans le même but et qui paraissait en bonne voie. Notre confrère nous dira sans doute bientôt si ses expériences ont été continuées.

Une maladie spéciale a attaqué les feuilles de mélèze. Notre confrère, M. Mer, s'est assuré qu'il s'agit d'un champignon. Le meilleur moyen de lutter, comme en beaucoup d'occasions semblables, est de brûler les feuilles mortes qui, gisant sur le sol, transmettent la maladie dune année sur l'autre (2).

M. Bouquet de la Grye nous a présenté quelques ouvrages dignes d'être cités et loués, notamment le Traité des plantations d'ornement et d'alignement dans les villes et sur les routes départementales (3). M. Chargueraud, son auteur, est professeur d'arboriculture de

(1) Bulletin d'avril, p. 19 4.

(2) Bulletin de décembre 1896, p. 530.

(3) Paris, Rothschild, 1 vol. in-8, 332 p. et 333 fig.

la ville de Paris. Il fut un des collaborateurs de notre confrère Alphand; c'est dire qi^il était merveilleusement placé pour exposer les conditions difficiles dans lesquelles végètent les arbres sur les grandes avenues, les maladies qui sévissent sur ces arbres et le traitement qu'on leur applique.

Ici se place naturellement la mention d'un mémoire important que la situation des arbres de nos boulevards a inspiré à M. Mangin sur la végétation dans ses rapports avec l'aération du sol : M. Chatin nous en a donné l'analyse (1 ).

La question du reboisement de la France, question connue, urgente et scientifiquement résolue, a fourni à M. Demontzey l'occasion d'une nouvelle démonstration dont nous devons lui être reconnaissants. Dans un récent ouvrage, il décrit à la fois la situation actuelle des grands travaux d'utilité publique en cours d'exécution et l'importance de ceux qui restent à accomplir pour achever cette œuvre nécessaire (2).

C'est dans le même ordre d'idées que nous récompensons aujourd'hui M. de Larminat, qui a démontré la possibilité, par une exploitation mieux comprise du chêne vert, d'utiliser cette essence dans les sols arides et rocailleux où elle se plaît, et principalement dans les immenses garrigues qui existent encore dans la région méridionale.

Mais, si le reboisement est une question résolue scientifiquement, ses progrès ne sont guère facilités par la législation fiscale. Notre confrère, M. Bouquet de

(1) Bulletin d'avril 1896, p. 182.

(2) L'extinction des torrents en France par le reboisement, 2 vol. in-8°, Impr. nationale.

la Grye, s'est associé à M. de Taillasson pour réclamer en faveur du reboisement une meilleure interprétation de l'article 116 de la loi du 3 frimaire an VII sur le dégrèvement d'impôt des terrains reboisés (1).

Vous vous souvenez, Messieurs, de la haute récompense que vous avez accordée à M. Briotpour un manuscrit sur l'économie alpestre. M. Jules Bénard vous a présenté l'ouvrage imprimé, et nous avons été heureux d'apprendre que la presse et le public ont déjà confirmé le jugement très favorable que vous avez porté (2).

Dans toutes les parties de la science agricole se forment des associations destinées à concentrer les recherches sur une matière spéciale. Nous voulons espérer que la mort de M. le Dr Jeannel n'entraînera pas la disparition de la Société des Amis des arbres, dont il avait été le fondateur.

Notre confrère, M. Viellard, vous a prouvé que la Société forestière de la Franche-Comté et de l'arrondissement de Belfort mène une vie active et féconde, et le don qu'il a fait à la Bibliothèque des publications de cette Société nous rappelle le présent de M. Lhotelain, président du Comice de Reims, et servira d'encouragement à tous ceux qui voudraient bien enrichir notre bibliothèque.

De quelque côté que l'on tourne ses regards, en France, en Angleterre, en Russie, en Allemagne, en Hongrie, partout les propriétaires et cultivateurs

(1) Bulletin de mars 1896, p. 146.

(2) Les Alpes françaises, 1 vol. in-80,597 p., gr av., cartes et plans. Paris, Berger-Levrault.

cherchent le bénéfice que le prix du blé ne donne plus, dans les progrès de l'élevage et la production des animaux de boucherie. Les crises agricoles ne sont pas localisées comme autrefois; elles sont générales à l'agriculture européenne qui se tourne et se retourne au milieu des mêmes difficultés, pour trouver l'équilibre de ses recettes et de ses dépenses.

Nos races s'améliorent de jour en jour, en se perfectionnant par la sélection, car les méthodes scientifiques guident la pratique de nos éleveurs. Le concours agricole de Paris donne tous les ans des spécimens de plus en plus beaux des grandes races françaises, dont l'histoire est écrite chaque année dans les discours prononcés pendant les concours régionaux.

Aucune discussion ne s'est élevée à propos des races bovines. Néanmoins, le travail d'amélioration de l'espèce bovine et des vaches laitières se continue avec une heureuse persévérance dans nos fermes et dans nos étables. Quelques études intéressantes ont été publiées sur des races locales, et nous attachons beaucoup de prix à la collaboration des professeurs ou des vétérinaires, qui formulent tous des observations, puisées sur place, dans des faits et non dans des livres. Nous notons avec plaisir l'étude si précise de M. Marre sur la race d'Aubrac, celle de M. Barbut sur l'espèce bovine dans l'Aude et la note de M. Joseph Genin, notre correspondant, sur la race bovine suisse tarinée dans l'Isère.

Il convient peut-être d'insister sur la question du mouton qui, pendant plusieurs années, vous a occupés très utilement. Chacun sait que le nombre des ovidés tend à baisser dans l'Europe entière et plusieurs d'entre

vous ont exprimé le regret que le cultivateur abandonnât cette partie de l'alimentation publique à la concurrence étrangère. Cependant notre confrère, M. Sagnier, a fait ressortir les raisons qui peuvent affaiblir les conséquences de la diminution de l'effectif des troupeaux de moutons. Il est certain que si les troupeaux paraissent moins nombreux, ils sont plus soignés. Nos races nationales, en Beauce, en Champagne, dans le Soissonnais, dans le Chàtillonnais se sont perfectionnées et, dans les mains de nos éleveurs, les croisements avec les races anglaises Southdovvn et Dishley ont atteint un rare degré de perfection. Le concours régional de Chartres a montré la supériorité incontestée du troupeau de Southdown de notre confrère, M. Nouette- Delorme,dont l'œuvre agricole a été de nouveau, cette année, mise en valeur par M. Convert,dans une publication qui nous rappelle l'étude consacrée par J.-A. Barrai à la glorification de l'œuvre de M. de Béhaguc

La diminution du nombre des moutons en France donne une nouvelle force à l'opinion de ceux qui voient, dans l'élevage du mouton, un élément de prospérité pour la Tunisie et l'Algérie.

La culture de la vigne en Algérie a causé quelques déceptions. La reconstitution du vignoble français n'a pas permis aux Algériens de réaliser les succès d'argent que méritaient leurs efforts. L'industrie du mouton, au contraire, parait être la question vitale de l'agriculture algérienne. Rapports sur rapports ont été publiés depuis 1852. Je ne parlerai point des excellents conseils de M. Viger, ministre de l'Agriculture, ni des observations de M. Bourde sur l'amélioration de la race ovine, tendant les uns et les autres à des substitutions ou des

croisements de races, notamment avec le mérinos de la Grau; je parlerai de la solution qu'après de longues études vous a soumise M. Decaux et qui a pour objet de créer une source nouvelle d'alimentation (1). Il s'agit d'utiliser un arbre qui vient dans les terrains salés, sur des milliers d'hectares, dans le sud de l'Algérie, le Tamaris articulata; les brindilles et les herbes de pacage, dit-il, pourraient grandir sous son ombre, et nourrir les troupeaux de moutons. La transhumance serait supprimée et, sur les Hauts-Plateaux, les reboisements s'effectueraient facilement. Un pareil projet devrait être appuyé sur un plan d'ensemble encouragé par le gouvernement de l'Algérie, et soutenu par le génie de la spéculation française. Aujourd'hui, la question du mouton algérien est entre les mains débiles, pauvres et inexpérimentées de l'indigène ; elle devrait passer entre les mains de quelques grands éleveurs qui oublieraient les usages de la France pour imiter les procédés et adopter les mœurs industrielles de l'Australie et de la République Argentine. Sur ce beau sujet on a beaucoup écrit, et, récemment, dans le Bulletin de la Société d'acclimatation, M. Marcassin, après études et voyages, a traité de la production des laines et de l'amélioration du bétail dans le sud Algérien. On écrira encore beaucoup; mais cela ne suffit pas : il faudrait agir.

On peut appliquer aux races porcines les mêmes réflexions qu'aux races ovines. Si l'on se bornait à consulter les statistiques, il faudrait croire que la production diminue, c'est-à-dire que, pendant les quinze dernières années, la France aurait perdu un septième de

(1) Bulletin de mai, p. 305.

ses effectifs en porcs. Sur ce point encore, notre confrère, M. Sagnier, fait des réserves et nous pensons qu'il a raison. Une augmentation indéniable de la production laitière, dont J 'élevage du porc est le corollaire naturel et la statistique des marchés largement approvisionnés semblent des indications contraires à cette opinion que la production et le commerce du porc ont diminué et tendent à diminuer. Quoi qu'il en soit, on peut affirmer que, dans l'espèce porcine comme dans les autres espèces, le progrès est considérable dans le sens de la sélection et de la pureté de la race.

M. Lavalard, tous les ans, nous tient au courant de toutes les questions spéciales à la race chevaline et, à propos de l'intéressant ouvrage de M. le baron de Vaux (1), il continue à soutenir les idées qui lui sont favorites et qui n'ont pas trouvé, dans notre Compagnie, d'ardents contradicteurs. Il prône la sélection attentive de nos races, de préférence à leur croisement ; il critique les éleveurs qui n'apportent pas tous leurs soins à la sélection des mères et qui ne savent pas les remettre au travail pendant les intervalles dé la gestation; il affirme que les races de trait ne demeurent pas étrangères à la création du cheval d'armes.

Un pays qui sait produire de bons chevaux, quels qu'ils soient, n'a pas besoin de faire exprès le cheval de guerre ; il le trouve sans le chercher dans le courant de sa production incessamment stimulée par la certitude d'une consommation permanente. Les exigences du commerce pourraient alimenter tous les besoins de la cavalerie par cette seule raison que la vente à grand

(1) A cheval, 1 vol. in-8, 236 p., illustré. Paris, Rothschild.

prix d'un cheval de luxe fait élever vingt chevaux de remonte.

A propos du rapport de M. Morton, intitulé : Les chevaux américains sur le marché du monde, les conclusions de notre confrère sont rassurantes. Les Américains se réjouissent d'avoir importé, à prix d'or, les meilleurs étalons Clydesdale, Shire, Suffolk, et attribuent à ces achats le succès de leurs ventes; mais M. Lavalard nous assure qu'autant leurs chevaux légers sont bons, autant leurs chevaux de trait sont médiocres (1). Notre cheval de trait léger n'a pas trouvé de concurrent sérieux dans la production chevaline étrangère, et nous devons tout faire pour lui garder ses qualités si précieuses de vitesse, de force et d'endurance.

Vous savez que M. Lavalard n'a pas cessé de vous tenir au courant des relations des Etals- Unis et de la France au point de vue de l'élevage des chevaux; il nous a transportés, ces dernières années, dans les foires de Nogent-le-Rotrou, de la Ferté, de Mortagne et il nous a dénoncé les achats faits par les Américains de nos chevaux de gros trait et de trait léger. Aujourd'hui, il ne s'agit plus, pour les Américains, d'importer des chevaux français, mais d'exporter des chevaux américains en France. M. Lavalard les a vus, les a étudiés et il a heureusement constaté que les races françaises de trait percheronnes ou boulonnaises ne s'étaient pas reproduites en Amérique, à ce point que les Américains pussent nous envoyer des chevaux semblables à notre vaillant cheval de trait léger. Le commerce d'exportation des chevaux américains s'établit dans l'An-

(1) Bulletin de janvier, 1896, p. 31.

gleterre, l'Ecosse, l'Irlande, la France, la Belgique, T Allemagne. Si la France, dit-il, comprend bien son rôle, notre cheval peut rester le maître du marché, mais il faut pour cela que l'administration des haras et surtout le ministère de la Guerre renoncent aux méthodes actuelles, que Tachât des chevaux de trois ans cesse, et qu'enfin la production chevaline soit l'objet d'études nouvelles qui changent la direction imprimée jusqu'à €e jour (1). C'est la suite du débat engagé l'année dernière entre MM. Trasbot et Lavalard, à propos du cheval de guerre.

Une communication de notre confrère, M. Bieler, de Lausanne, a ramené notre attention sur un sujet qu'a jadis traité, dans son ensemble, M. le professeur Sanson, et qui est resté cher à M. Lavalard. En effet, on a souvent montré la nécessité d'encourager les progrès de lamaréchalerie par des instructions spéciales, des cours professionnels et des concours. La plupart des pays étrangers sont entrés dans cette voie et ont créé des écoles de maréchalerie. Dans le Recueil de médecine vétérinaire, M. Thary (2) a publié récemment un exposé des mesures prises en Europe pour l'enseignement de la maréchalerie.

Frappé de l'état rudimentaire dans lequel est restée cette profession en France, notre confrère, M. Bieler, nous a signalé que deux écoles de maréchalerie sont attachées aux écoles vétérinaires de Berne et de Zurich. Il ajoute que plusieurs cantons, ceux de Vaud, Fribourg et Neuchâtel organisent chaque année, pendant trois ou quatre semaines, des cours tempo-

(1) Bulletin d'août 1895, p. 422.

(2) Thary. Recueil de médecine vétérinaire, p. 45, 5 janv. 1896.

raires qui sont subventionnés par Ja Fédération (1).

M. Boissier a fait un livre sur le travail des chevaux dans les mines. C'est une heureuse pensée: nous couronnons son ouvrage qui nous apprend les raisons qui rendent ce travail pénible et quelles espèces de chevaux sont propres à ce travail (2).

Du moment que les animaux ont pris la première place dans les préoccupations et dans les intérêts des agriculteurs, le devoir était d'étudier sous toutes les formes les meilleurs procédés d'alimentation. C'est un des plus beaux sujets d'étude que puissent se proposer les praticiens et les savants et il n'est pas d'année où nous n'ayions eu l'occasion de citer avec éloge les travaux d'ordre scientifique de MM. Miïntz ou Lavalard, Aimé Girard ou Grandeau et les communications importantes des agriculteurs, nos confrères. La sécheresse de 1893 a remis en mémoire les services que peuvent rendre, comme fourrage, les feuilles d'arbres, les ramilles, les sarments de vigne, les marcs de raisin, et on a montré qu'en les associant aux tourteaux, aux drèches et autres déchets industriels, il était possible de constituer des rations d'un prix modique et d'une haute valeur alimentaire. En même temps, on a étudié les propriétés et l'action de certaines plantes fourragères, notamment la consoude du Caucase, la gesse des forêts et surtout la vesce velue dont les mérites ont été signalés par M. Schribaux et de nouveau étudiés et appréciés par notre confrère, M. Lechartier.

Puis, on s'est demandé si l'on resterait toujours l'es-

(1) Bulletin de juin 1890, p. 365.

(2) Considérations sur l'emploi du. cheval dans le bassin /touiller du Gard. 1 vol. in-8, 190 p. Alais, Martin.

clave du foin et de la paille et si l'on n'avait pas intérêt à faire entrer les grains eux-mêmes dans l'alimentation des animaux. La question posée était résolue : le blé à 17 francs est une denrée moins chère que l'avoine à 19 francs.

Le préjugé que le blé est nécessairement consacré à l'alimentation de l'homme s'affaiblit peu à peu. Nos populations connaissent et emploient avec agrément et profit les légumes et la viande. M. Gaston de Vaux dans un petit livre intitulé : Le blé à 27 francs les 100 kilos y a fort habilement résumé les expériences faites en Angleterre et en France et les raisons qui doivent porter nos cultivateurs à les continuer. Il a fait valoir les travaux et les observations de nos confrères ; il a droit à nos félicitations.

En somme, on a tenté de faire entrer le blé concassé, aplati, moulu, où même transformé en pain, dans la ration des animaux domestiques, et notamment des chevaux. En Angleterre, on a entrepris récemment de substituer le froment aux tourteaux de graines oléagineuses dans l'engraissement du bétail, et ces expériences n'ont pas permis de prendre de conclusions décisives : mais si l'on cherche des débouchés au blé, le mieux pourrait être de l'employer à l'élevage et à l'engraissement des animaux de basse-cour. La basse-cour est devenue et sera de plus en plus la richesse d'une exploitation rurale. L'avoine reste donc à son rang et n'a pas lieu de s'inquiéter des concurrences que lui suscite le blé. M. Paul Gay a fait récemment des expériences a l'école de Grignon sur la digestibilité comparée de l'avoine

(1) Imprimerie Luce, à Versailles. 1 vol. in-12, 228 p.

entière, aplatie ou concassée et il n'a pas reconnu d'avantages à faire subir à l'avoine une préparation mécanique ayant pour but d'en augmenter ladigestibilité (1). C'est le moment de citer avec éloge le nouvel ouvrage de M. Ringelmann intitulé : Traité de machines pour la préparation des aliments du bétail.

Nous arrivons à la pomme de terre.

L'événement de cette année est la constatation des nouvelles victoires de M. Aimé Girard. Plusieurs de nos confrères nous avaient révélé qu'au point de vue économique ils trouvaient plus d'avantage à ne pas vendre leurs pommes de terre, mais à les faire consommer par le bétail de la ferme. 11 était réservé à M. Aimé Girard de justifier, par des expériences générales, et de populariser, dans une mémorable campagne, un procédé d'alimentation dont on ne soupçonnait pas tout le prix.

M. Aimé Girard a démontré que l'alimentation des animaux de boucherie était le débouché indispensable que réclame aujourd'hui la culture intensive de la pomme de terre. Qu'il s'agisse de bœufs ou de moutons, du fait d'une alimentation systématique à la pomme de terre et au foin, on voit les animaux augmenter de poids vif dans une proportion importante, les rendements en viande nette dépasser Jes rendements ordinaires, la viande enfin acquérir des qualités de succulence et de finesse qui la placent au premier rang des produits de la boucherie. La pomme de terre riche et à grand rendement doit être dorénavant considérée comme un fourrage de premier ordre, et, le moyen de concourir, avec profit, à l'augmentation de la production de la viande dans les contrées pauvres, où la culture des fourrages

fl) Annales agronomiques, 1895, p. 145 et 225

herbacés est difficile, où la pomme de terre prospère au contraire.

Tous ceux qui ont fait entrer la pomme de terre dans l'alimentation des animaux domestiques regardent comme un honneur de soumettreleur pratique àM. Aimé Girard, et notre confrère, à son tour, se fait un plaisir de vous signaler des essais qui viennent confirmer ses travaux. La noie de M. Egasse touchant l'alimentation de ses bestiaux et de ses chevaux depuis plusieurs années par la pomme de terre (1), la communication de M. le comte d'Alton sur l'emploi des drèches et vinasses de distillerie de pommes de terre dans l'alimentation et l'engraissement des animaux de l'espèce bovine (2), la note de M. Cormouls-Houlès, sur la comparaison de diverses rations avec blé, seigle, pomme de terre, tourteaux décortiqués pour l'alimentation des bêtes bovines (3) sont insérées dans nos Bulletins et viennent compléter la série de documents que les années 1895- 1896 apportent à la nouvelle fortune de la pomme de terre.

De toutes ces communications, la plus importante, comme document scientifique, est la note de M. André Gouin sur le rôle relatif des matières azotées et des matières féculentes dans l'alimentation des bovidés (4).

D'après des calculs très précis, M. Gouin estime que les matières azotées nécessaires pour l'élevage n'onl pas la même importance pour l'engraissement et que leur rapport aux matières féculentes peut être abaissé, sans préjudice, dans le rapport de 1 en matière azotée à

(1) Bulletin d'avril 1896, p. 245.

(2) Bulletin de mai, p. 271.

(3) Bulletin de mai, p. 283.

(4) Bulletin d'avril, p. 186.

8 de matières féculentes. Quand on fait des calculs et des expériences sur l'alimentation des animaux, il faut toujours avoir présente à la mémoire cette observation de notre confrère, M. Duclaux, qu'il n'y a rien de mathématique en matière d'alimentation et de digestion. Ce qui est vrai d'un animal n'est pas vrai d'un autre. Ce qui est vrai d'un homme n'est pas vrai d'un autre.

L'année dernière, on a agité la question de l'emploi du sucre dans l'alimentation du bétail. La question se pose au point de vue économique et au point de vue hygiénique. Il est évident que l'introduction du sucre dans l'alimentation du bétail ouvrirait un débouché nouveau, important, capable d'utiliser une partie de la production. Au point de vue hygiénique, il est bien difficile, comme l'a montré M. Malpeau, de pouvoir porter un jugement définitif (1). D'une manière générale, le sucre semble favoriser la production de la viande et de la graisse, mais il ne semble pas augmenter le rendement en lait, et agir sur sa composition. Cette question a fait du bruit l'année dernière. Elle n'est pas résolue.

Les effets de l'alimentation sur les animaux sont très différents, suivant qu'on les étudie à tel ou tel point de vue. Ainsi la production du lait mérite une attention spéciale. M. Calixte Pages, dans un ouvrage que nous couronnons, a abordé très heureusement l'étude de cette matière importante et délicate (2). Réglant son argumentation sur cette pensée générale qu'il existe des laits et non du lait, il montre que les praticiens instituent des régimes d'alimentation en rapport avec les résultats

(1) Annales agronomiques, 1896, p. 288.

(2) Hygiène des animaux domestiques dans la production du lait. 1 vol in-12, 324 p. Paris, Masson.

qu'ils veulent obtenir, et il conclut que les bergers, les éleveurs, les nourrisseurs qui dirigent leurs troupeaux par une suite d'observations et de traditions, sont supérieurs aux savants qui prétendent fixer des rations générales et conformes pour la composition du lait.

Point d'épidémie en France sur les bestiaux. Les progrès qui sont faits, dans tous les pays d'Europe, au point de vue de l'hygiène du bétail et de l'art vétérinaire, semblent devoir nous préserver du péril de grandes contagions.

Du côté de l'art vétérinaire, nous avons heureusement peu de chose à dire, mais nous sommes de ceux qui voulons lutter avec M. Nocard et nous associer à la campagne qu'il a si vaillamment ouverte et qu'il conduit contre la tuberculose. C'est un service public que de répéter après lui et avec lui que la tuberculose est en progrès dans l'Europe entière et que ces progrès tiennent à l'état d'esprit, à l'indifférence des populations qui la regardent comme chose inévitable et inhérente au mode d'entretien des animaux. Aujourd'hui on sait, par des études bien suivies, que la tuberculose n'est pas le résultat du travail épuisant, de la stabulation permanente, de la lactation prolongée, ou même de l'hérédité, mais que la vraie cause est la contagion. Or, pour mettre fin à cette contagion, il suffit de séparer les animaux malades des animaux sains. Pour isoler les malades, il faut pouvoir les reconnaître, et, pour les reconnaître, le diagnostic ne suffit pas et la tuberculine, prouvée par des milliers d'expériences, vient, dans une étable infectée, fournir le point de départ entre les animaux sains et les animaux malades.

11 était impossible que notre Compagnie ne témoignât

pas à la campagne de M. Nocard sa vive sympathie, à la veille du jour où le Parlement doit discuter un projet de loi destiné à combattre la tuberculose. En effet, un décret du 16 mars dernier a déjà décidé que les animaux de l'espèce bovine venant de l'étranger, présentés à l'importation en France, seraient soumis à l'épreuve de la tuberculine, exception faite des animaux déclarés pour la boucherie. Voici la tuberculine consacrée par le Gouvernement.

Nous couronnons aujourd'hui M. Nocard et M. Leclainche pour leur grand ouvrage sur les maladies microbiennes des animaux, qui est la consécration des méthodes pasteuriennes (1) et l'ouvrage de M. Raillet sur la Zoologie médicale et agricole.

La Société d'agriculture de Melun,dont nous ne saurions trop louer la féconde initiative, a voulu résoudre, par de nouvelles expériences, la question soulevée par M. Arloing, touchant la vaccination contre la péripneumonie contagieuse. Je vous ai entretenu l'année dernière de la découverte, par M. Arloing, d'un microbe qu'il a cultivé à l'état de pureté et qui, propagé dans des cultures en bouillon, peut être inoculé sous la peau. A la suite d'une ou deux inoculations, les animaux paraissaient doués d'une immunité, à l'égard de la contagion naturelle, supérieure à celle que cherchait à produire l'inoculation de la sérosité naturelle par la méthode de M. Willems.

Les essais comparatifs d'inoculation préventive faite d'après les procédés Arloing et Willems ont eu lieu à Pouilly-le-Fort, dans des conditions inattaquables de

(1) Paris, Masson, 1 vol. in-8, 817 p.

contrôle scientifiqne. Le rapport a été rédigé par M. Rossignol père, de Melun. Le lot Arloing a été soumis à deux inoculations d'un liquide provenant de la culture du pneumobacillus liquefaciens . Le lot Willems a été inoculé avec de la sérosité puisée dans un poumon péripneumonique. Les animaux mis en contact avec les Arloing ont eu des lésions graves. Les animaux mis en contact avec les Willems sont restés indemnes. La méthode Willems est sortie victorieuse de l'épreuve à laquelle elle a été soumise; mais il n'est pas défendu d'espérer que M. Arloing pourra améliorer son procédé. Il a su trouver, cultiver et isoler les microbes propres à la sérosité péripneumoniqup et il finira tôt ou tard par découvrir le vaccin de la péripneumonie. « L'efficacité du procédé Willems a paru incontestable », dit M. Rossignol; mais ce procédé a besoin d'être complété par de nouvelles recherches qui ont beaucoup d'importance. Aussi, ne voyons-nous, dans les expériences de Pouilly-le-Fort, que des raisons de travailler avec plus d'ardeur, et le combat engagé entre les procédés Willems et Arloing, au point de vue de la valeur prophylactique, suscitera un jour ou l'autre quelque nouvelle découverte, dont la Société d'agriculture de Melun pourra revendiquer sa part d'honneur. Le congrès central vétérinaire de Bruxelles, en 1895, a eu tort de condamner l'inoculation willemsienne, et de proclamer la supériorité de l'abatage général des animaux atteints de péripneumonie. Notre Compagnie doit se féliciter d'avoir contribué aux expériences de Pouilly-le-Fort.

Le cours des événements, l'exemple des cultivateurs, le nombre et l'importance des travaux m'ont conduit à appuyer cette année sur l'économie des animaux. Dans

l'économie des animaux paraît être vraiment transportée le profit de la ferme. Nous lisons tous les jours et nous entendons répéter qu'il y a une crise agricole et qu'on peut parer aux dangers de cette crise par telle ou telle mesure législative ou par tel ou tel procédé scientifique : il fautvoir les choses comme elles sont. La France ne subit pas une crise agricole. La France subit une évolution agricole qui emporte tous les pays du monde et chaque nation doit chercher à se tirer de la lutte pour la vie, du mieux qu'elle peut, suivant les qualités de son sol ou de son climat, par les applications les plus diverses de la science et l'effort le plus énergique des populations rurales.

Quelques mots sur l'ostréiculture et la pisciculture.

Les questions relatives à l'ostréiculture sont à l'ordre du jour. Le temps est loin où Coste faisait tous ses efforts pour créer sur nos cotes une industrie ostréicole. Cette industrie produit, dit-on, un milliard de mollusques et répand dix-sept à dix-huit millions dans la bourse de nos populations maritimes. Une crise de mévente s'est déclarée. La consommation ne répond plus à la production. On accuse la concurrence étrangère. La science a suivi la pratique dans ce mouvement industriel.

Notre Compagnie n'a pas eu, cette année la fortune d'entendre une de ces communications par lesquelles notre vice-président M. de Lacaze-Duthiers sait si bien nous charmer et nous instruire. En revanche, M. Bornet, avant d'être entré dans notre Compagnie, nous

avait montré, dans un mémoire, quels rapports existent entre l'ostréiculture et la botanique. Confirmant les précédentes communications de M. Chatin, il a attribué à une diatomée la cause du verdissement de l'huître et nous a fait entrevoir le profit que pourraient trouver les parqueurs en étudiant, d'après ces délicates observations des naturalistes, les conditions précises dans lesquelles ces diatomées se multiplient. M. Chatin et M. Joannès Chatin suivent en même temps la même voie. Ce sujet est intéressant, car en distiguant les colorations morbides ou normales, on défend l'industrie française de nos huîtres saines et vertes, contre les critiques intéressées des pisciculteurs étrangers.

Des cas d'infection grave ont eu lieu par les huîtres aux États-Unis et il a été reconnu que la fièvre typhoïde avait été produite par des huîtres élevées dans des endroits où l'eau était impure. Cet exemple doit être considéré par nos parqueurs comme un avertissement sérieux.

En pisciculture appliquée, notre confrère, M. Chabot- Karlen, nous tient au courant des faits nouveaux. Le repeuplement en écrevisses de la rivière la Superbe est désormais acquis, grâce au directeur de l'Ecole pratique d'agriculture de Saint-Rémy (Haute-Saône). Les désastres causés par le terrible mycosu sont donc réparables.

En nous entretenant de la montée de l'anguille, en nous adressant sa communication annuelle sur l'état de l'enseignement de la pisciculture en 1896, M. Chabot- Karlen nous a montré les chances de développement de la production piscicole, mais il ne nous a pas caché non plus que les causes de destruction sont également puis*

santés : nous nous élevons tous les ans contre le braconnage et la contamination des rivières par les eaux de fabrique. C'est une lutte entre les efforts de la science et les défaillances de l'administration. La protection des lois et des règlements disparaît devant l'inertie des administrations qui compromet tous les efforts faits en vue du repeuplement de nos rivières et môme de nos étangs. Je suis d'autant moins disposé à renoncer à cette observation que le gouvernement actuel paraît se décider à appliquer ces lois et ces règlements. Il vient d'en donner la preuve en obligeant le personnel de la Régie à faire son devoir contre les fraudeurs.

La pisciculture ne cesse pas d'être l'objet de nos vœux. Nous en donnons la preuve en attribuant une de nos récompenses à M. Rolland, pour les recherches poursuivies à l'école de Saint-Ron sur les fécondations artificielles de truites.

Nos félicitations à M. Brocchi pour son excellent ouvrage : la 'pisciculture dans les eaux cloîtres.

Chaque année, l'on peut constater, dans les concours, l'amélioration constante du matériel agricole moderne que notre confrère, M. Tresca, a décrit avec science et méthode dans son ouvrage aujourd'hui terminé (1). Dans peu de temps, l'outillage du cultivateur sera complètement renouvelé. Les charrues que nous avons connues seront remplacées à la longue par des modèles plus rationnels. Les batteuses pénètrent jusque dans les plus

(1) Le matériel agricole modems, 2 vol. Paris, Firmin-Didot.

petites exploitations, par la location ou l'entreprise à la tâche. La faux cède la place à la faucheuse et à la moissonneuse dans les grandes et même dans les moyennes exploitations, et se trouve cantonnée dans l'exploitation des parcelles. Les travaux des champs exigent plus d'adresse et moins d'effort musculaire qu'autrefois.

Nos constructeurs en machines agricoles sont de premier ordre. La concurrence des maisons anglaises, qui n'a pas encore disparu, les tient en haleine et les oblige à des efforts et à des sacrifices permanents dont les résultats sont remarquables et dont l'agriculture profite.

Le progrès est partout.

Donnons en passant, avec M. Tresca, un témoignage d'admiration à la machinerie agricole des Etats-Unis. L'ouvrage de MM. Grille et Lelarge nous a révélé, entre autres faits singuliers, l'existence de fabriques qui occupent des surfaces de 20 hectares, emploient 3,500 ouvriers et livrent jusqu'à 600 moissonneuses par jour, soit une par minute (1).

Il faut espérer qu'on trouvera bientôt un outil parfait pour l'arrachage des betteraves. Chacun s'y emploie. Nos confrères, M. Têtard, M. Tisserand, M. Jules Bénard nous ont fait connaître les résultats des concours spéciaux organisés en septembre dernier et les espérances que ces concours permettent de concevoir (2).

Les beurres fabriqués avec des appareils centrifuges

(1) L'Agriculture et les machines agricoles aux États-Unis. 1 vol. gi\ in-8°, 178 p. et 1 album in-4° de 64 pi. Paris, E. Bernard. (21 Bulletin d'août 1895, p. 413.

ont pris une extension considérable. Dans les Charentes, l'industrie du beurre s'est développée avec les laiteries coopératives qui se servent des appareils centrifuges. On fabrique ainsi près de trois à quatre millions de kilogrammes de beurre dans les Gharentes. M. Sagnier, sur ce sujet, nous a fait les honneurs de la cinquième édition de luxe de M. Pouriau (1).

J'ai eu l'occasion, en parlant de la transformation du matériel vinaire, de signaler les communications de M. Dufaure sur les pressoirs continus. L'intérêt de ces communications se trouve dans la sagacité et dans la précision avec lesquelles notre confrère étudie les appareils proposés par les inventeurs. On sent que les inventeurs cherchent passionnément le pressoir le plus efficace et le plus rapide, qui permettra de traiter les vins blancs d'une manière à la fois scientifique et pratique. Dans cet esprit, M. Dufaure a analysé la note de M. Ringelmannsur la transmission de la pression dans les pressoirs, note à laquelle il a ajouté les remarques d'un praticien éclairé (2). Il nous a également parlé, comme d'une invention ingénieuse et très pratique, du transporteur aérien que M. Boula a exposé à Montpellier, en 1893 (3).

Les communications si nombreuses qui nous étaient faites autrefois par Nadault de Buffon, puis par Barrai sur les irrigations, n'ont été reprises par aucun de nos confrères; mais, comme nous venons de le dire, M. Heuzé et, après lui, M. Paul Vincey nous ont entretenus de l'utilisation agricole des eaux d'égout.

(1) Bulletin de février 1896, p. 65.

(2) Bulletin de février 1896, p. 89.

(3) Bulletin d'août 1895, p. 419.

L ANNÉE ATiRICOLE 1895-1800. 615

Votre Section d'économie, de statistique et de législation agricoles porte encore le deuil de Léon Say. Je demeure sous l'impression douloureuse de cette séparation, et mon devoir est de vous rappeler que notre illustre confrère est mort, quelques jours après un éloquent discours où il défendait des intérêts dont vous avez la garde et des idées qui vous sont chères. On a bien vu la communauté de nos doctrines quand notre Compagnie a été consultée parla commission du budget de la Chambre des députés au sujet de l'impôt général sur le revenu. C'est à l'unanimité que nous avons repoussé les propositions d'impôt global et progressif su rie revenu, comme contraires à la fois aux principes que nous professons et aux intérêts que nous représentons. La Société faisait un acte de conscience, en adoptant à l'unanimité une décision appuyée par les observations de MM. Leroy-Beaulieu, Levasseur, Sagnier, Doniol, de Monicault. M. de Luçay combattait ailleurs, au même moment, contre le même danger (1).

La Société nationale d'agriculture évite d'intervenir dans les discussions soumises au Parlement, quand elle n'y est pas invitée par le Gouvernement ; mais lorsqu'elle est consultée, elle émet des opinions réfléchies appuyées sur des études consciencieuses. C'est pour être prête à répondre aux demandes de l'administration qu'elle accueille avec reconnaissance les communications de ses membres, surtout quand ces communications, comme

(1) Bulletin de mars 1896, p. 135.

616 h ANNÉE AGRICOLE 1895-1896.

toutes celles de M. de Luçay, constituent de véritables documents à consulter. Quoi de plus nourri, de plus fort, de plus solide que les notes de notre confrère sur la loi des contributions directes de 1896, sur l'impôt foncier des propriétés non bâties et la nouvelle évaluation du revenu net de ces propriétés? Quelquefois, nous jugeons que ces notes méritent l'attention du ministre compétent, et nous en recommandons l'examen à M. le ministre de l'Agriculture (1).

La question de l'impôt et de son égale répartition entre les diverses classes de contribuables a toujours figuré au premier rang des préoccupations comme des études de la Société nationale d'agriculture. En 1879, consultée par le Gouvernement sur la situation de l'agriculture en France, elle n'hésita pas à déclarer « que celle-ci supportait, par les impôts divers dont ses produits étaient frappés, la plus grande partie des charges publiques », et elle réclama « une revision de notre système d'impôts ». Est-il besoin de rappeler que cette déclaration recevait, quelques années plus tard, le 10 février 1885, une consécration officielle? Le ministre de l'Agriculture d'alors, président du Conseil d'aujourd'hui, proclamait du haut de la tribune de la Chambre des députés que, tandis que la propriété urbaine ne payait que 17 p. 100 de ses revenus, la propriété mobilière 4 p. 100, le commerce et l'industrie 13 p. 100, le prélèvement du fisc sur l'agriculture n'était pas inférieur à 25 p. 100 et atteignait même 33 p. 100, en ajoutant les impôts de consommation, que les agriculteurs payent comme tous les contribuables.

(1) Bulletin de juillet 1895, p. 372, décembre, p. 530, janvier 1896, p. 36.

La nouvelle évaluation des propriétés non bâties est en cours, ou du moins les préliminaires en sont terminés, et la Chambre est saisie du plan d'opérations. Tout en reconnaissant que ce plan constitue une amélioration sensible sur la précédente évaluation, M. de Luçay en a critiqué certaines dispositions, et nous savons que sur un point il a obtenu complète satisfaction. Les dépenses que le projet primitif mettait à la charge des propriétaires par des centimes spéciaux sont, dans le projet de budget de 1897, inscrites au compte du ministère des Finances, qui les soldera sur ses crédits généraux.

Deux dispositions de la loi de finances de 1896, relatives à l'impôt foncier, ont été également signalées à la Société par notre confrère. L'une d'elles, relative à l'expertise dans les contestations en matière de contributions, ne saurait être accueillie qu'avec regret par les agriculteurs, car elle assure à l'administration fiscale une prépondérance que rien ne justifie. Les sylviculteurs ont tout lieu d'être satisfaits, au contraire, de la nouvelle procédure adoptée en matière de défrichements, de reboisements et dessèchements : c'est le vœu émis en 1895 par notre Compagnie, sur la proposition de M. Bouquet de la Grye, qui reçoit ainsi une heureuse sanction.

Nous ne nous sommes pas seulement occupés des impôts. La législation des céréales nous a été soumise à nouveau par la communication dans laquelle notre confrère, M. Henry Sagnier, a clairement exposé la question de l'admission temporaire du blé et en quoi le régime actuel a paru préjudiciable à la culture. La création, en 1879, d'un nouveau type de farine à 40 p. 100 permettant, dans l'apurement des comptes de douane à

la sortie, de considérer, comme son, les 38p. 100 restant, constituaitpour les meuniers une prime abusive, puisque ces 38 p. 100 contenaient, de l'aveu de la Chambre syndicale des grains et farines de la région du Nord. 10 p. 100 de farine payant comme son et non pas comme farine. La question touche à tant d'intérêts contraires qu'elle ne peut être résolue à la légère, et il n'a pas fallu moins de toutes les enquêtes qui ont eu lieu et de toutes les discussions qui se sont produites pour permettre à M. le ministre de l'Agriculture de préparer une solution.

L'intérêt de l'agriculture nationale peut être envisagé de bien des manières différentes, avec la meilleure foi du monde. Prenons pour exemple les phosphates d'Algérie.

Les vœux de certaines associations agricoles visaient à une réglementation étroite des droits du propriétaire. Il semblait que le devoir de l'Etat était de faire obstacle à la libre exploitation et au libre commerce de ces phosphates, ce devoir dût-il porter atteinte aux principes de droit commun les plus élémentaires. Notre Compagnie n'a pas suivi ce mouvement. Consultée par M. le ministre de l'Agriculture aunom d'une Commission de la Chambre des députés, la Société a désigné, pour la représenter, des commissaires favorables à la liberté d'exploitation. La discussion qui s'est produite a été fort brillante. C'est pour ainsi dire à l'unanimité qu'il a été reconnu qu'un régime libéral devait être appliqué aux phosphatiers algériens, que l'intérêt de l'agriculture était lié à l'intérêt des exploitants, que plus les exploitants seraient favorisés par un marché libre, plus l'agriculture y trouverait de profit; car son intérêt est que la perspective debéné-

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fices légitimes provoque les extractions de phosphates (1).

Notre Compagnie suit avec sympathie tous les faits qui révèlent l'action du principe d'association sur les transformations de l'Economie rurale. Nous avons reconnu le mérite des ouvrages de M. de Rocquigny. Nous constatons l'intérêt qu'offre l'ouvrage sur les associations syndicales par M. Gain, et l'agenda des agriculteur et des syndicats agricoles, par M. Silvestre.

Si l'association, sous toutes ses formes, peut, dans l'ordre économique, être un des éléments les plus actifs de la prospérité agricole, on est tenté de revenir sur les critiques jadis adressées au métayage. M. Dehérain vient de justifier l'ancienne coutume de la jachère : nous reconnaîtrons peut-être bientôt que le métayage peut encore, à la fin du xixc siècle, tenir sa place dans l'économie rurale. C'est avec reconnaissance que j'ai personnellement accueilli la décision de la Section de grande culture donnant le prix Dailiy à un métayer de la Haute-Vienne, M. Pierre Royer. Notre Compagnie n'a pas moins à se louer d'avoir reconnu, par une de ses meilleures récompenses, le mérite des travaux de M. Emile Chevallier qui, dans son enseignement de l'Institut agronomique, dans ses livres couronnés par l'Institut, aussi bien que dans ses travaux à la Chambre des députés, a fait à l'agriculture une place dont nous lui sommes reconnaissants.

La Société me permettra d'offrir à notre confrère, M. Levasseur, des remerciements bien sincères pour l'ardeur avec laquelle il s'associe à nos travaux. Nos

(1) Bulletin de mars, p. 164.

dernières séances ont été animées par le récit de son dernier voyage agricole en Tunisie et ce récit deviendra un fort curieux mémoire. Je le remercie aussi de s'être placé parmi ceux de nos confrères qui ont bicu voulu connaître à fond notre domaine d'Harcourt, et la belle carte que M. Levasseur nous a donnée restera un témoignage de sa sympathie pour notre domaine.

Quand j'arrive à la fin de ce compte rendu, il me semble que je vous ai conduits à une revue militaire. Tous les ans, vous voyez défiler, dans l'ordre accoutumé, les bataillons de l'armée agricole sous les ordres des mêmes chefs, qui sont nos confrères.

La revue terminée, il ne nous reste plus qu'à témoigner notre reconnaissance en mettant à l'ordre du jour ceux qui se sont le plus distingués. Si j'étais obligé de donner un avis et de risquer l'honneur de prononcer des noms, je serais bien tenté de proposer M. Aimé Girard qui tient toujours la campagne à la tête de plusieurs centaines de fidèles collaborateurs. Maisilen estd'autres qui, eux aussi, commandent à de véritables régiments. Vous avez nommé M. Risler, directeur de l'Institut agronomique et le conducteur delà jeunesse agricole, et M. Tisserand, directeur de l'Agriculture et gouverneur des fonctionnaires de l'Agriculture. Or, cette année, au mois de mars, il s'est passé à l'Institut agronomique, qui est l'annexe et qui deviendra la pépinière de la Société nationale d'agriculture, un événement qui mérite d'être consigné dans nos annales.

On célébrait le vingt-cinquième anniversaire de Tins-

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tilut agronomique. Un comité réunissant tous les anciens élèves de l'Institut avait fait exécuter et placer dans le grand amphithéâtre les médaillons en bronze des deux seuls directeurs qui aient administré l'École depuis sa fondation : Tisserand et Risler. Des discours, il en fut prononcé de très émus et de très agréables ; des applaudissements il en fut donné à pleines mains et à cœur joie. Des applaudissements, vous en donnerez encore à ces deux promoteurs de l'enseignement rationnel et scientifique de l'agriculture, à ces deux présidents de la Société nationale d'agriculture et, comme il faut terminer par quelques bonnes paroles qui dépassent cette enceinte, je dirai en votre nom aux agriculteurs de la France ce que M. Tisserand disait aux élèves de l'Institut agronomique : « Soyez des hommes d'action et d'initiative. Aimez la France, aimez avec passion l'agriculture. L'une et l'autre sont généreuses et savent toujours récompenser les efforts qu'on fait pour elles. »

Ces nobles paroles répondent à vos sentiments : je les ai retrouvées, je les retrouve tous les jours sur les lèvres d'un de nos confrères, M. Méline, aujourd'hui Président du Conseil des ministres.

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