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OBSERVATIONS

Total p. 18 ans.

Année moyenne.

Il ne s'agit pour ces deux dernières années que des réexportations, ou sorties des entrepots, et non de véritables exportations.

Les importations ont excédé les exportations de &94,io7quintaux métriques.

(1) Cosïaz, Histoire de l'Administration en France, Paris, 1832, t. 1er, p. 416-417.

l'approvisionnement de la ville DE PARIS. 29

nant des droits variables d'exportation étaient affectées à des travaux publics.

Le 6 août 1807, l'Empereur invita Crétet à apporter, le jeudi suivant, au Conseil, le compte de recette et d'emploi des sommes provenant de l'exportation des grains. « Il faut, dit-il, citer les différents décrets qui ont prononcé des affectations pour tels ou tels travaux, donner le compte de ce qui a été reçu, pour voir si l'on est d'accord avec la Caisse d'amortissement. La Caisse d'amortissement est caissier, les Ponts et Chaussées sont propriétaires. Les comptes de celui qui a payé et de celui qui a reçu doivent être d'accord. S'il y a dissentiment entre le propriétaire et le caissier, je me prononcerai (1). »

Le 13 août, Bérenger, conseiller d'État et directeur de la Caisse d'amortissement, présente les comptes demandés. L'Empereur eut d'abord quelque difficulté à se reconnaître entre les états de recettes établis par les bureaux des douanes et les états de dépenses dressés par les Ponts et Chaussées et basés sur les décrets affectant telles ou telles sommes à tels ou tels travaux.

La comptabilité redressée est mise en concordance par l'Empereur lui-même; il affecte, à l'église Sainte-Geneviève une somme de 646,000 francs, à l'Arc de triomphe de l'Etoile 646,000 francs, et au premier approvisionnement de Paris 1,300,000 francs. Puis, s'apercevant qu'un décret rendu par lui, le 18 mars précédent, avait affecté 1,200,000 francs au second approvisionnement et n'avait pas spécifié sur quelle partie des recettes, faites avec les droits d'exportation, serait prise la somme allouée, l'Empereur prescrit à Bérenger d'ajouter au

(1) Archives nationales, AFlv 169, folio 154

solde du crédit de 1,200,000 francs les recettes qui n'ont pas encore de destination spéciale : comme celles qui viennent des bureaux de Perpignan, de G lèves et de Saint-Malo. Ces recettes avaient déjà produit près de 400,000 francs. Enfin, comme la Caisse d'amortissement a prêté 1,200,000 francs à la ville de Paris pour son approvisionnement, elle recevra, pour le remboursement de cette avance, les sommes affectées à la construction de la route de Paris à Mayence.

A la séance du 20 août, Bérenger soumet à l'Empereur les états rectifiés, suivant ses instructions, des sommes provenant des droits à la sortie des grains et les deux projets de décret qu'il avait été chargé de préparer. L'Empereur examine minutieusement les états et les critique. « Ces états ne sont pas exacts, dit-il; il faut que ces deux projets soient refondus en un seul qui comprendra l'emploi de tous les produits des droits sur les grains et qui déterminera non seulement les bureaux des douanes dont toutes les recettes sont affectées à certaines dépenses, mais encore les bureaux sur les revenus desquels on prélèvera des sommes spéciales pour exécuter d'autres travaux. »

Bérenger recommence son travail et finit par apporter à l'Empereur un texte qui règle toutes les questions de comptabilité et d'attributions, soulevées par la distinction d'un fonds commun et de fonds spéciaux, dans les recettes générales des droits sur l'exportation des grains. Cette analyse des conseils d'administration de 1807 fait bien comprendre comment les droits sur l'exportation des grains étaient fixés, d'une manière variable, par l'administration des douanes, reçus et distribués de diverses manières par l'Empereur lui-même.

l'approvisionnement de la ville DE PARIS. 31

Le 24 août 1807 il écrit à Crétet :

Le pain à Paris, sans être trop cher, est cependant plus cher que ne comporte le prix du blé; cela a des inconvénients. Prenez cet objet en considération et voyez s'il n'y aurait pas moyen d'opérer quelque diminution, en laissant cependant assez gagner les boulangers.

Une mort subite priva Napoléon des services de Crétet, en septembre 1807. Le comte de Montalivet recueillit sa succession. Montalivet arrivait à ce moment du règne où les ministres ne se permettaient plus d'examiner et ne songeaient qu'à exécuter promptement et sans réplique les ordres qu'ils recevaient. Montalivet avait la confiance de l'Empereur et la méritait : mais il ne fut pas invité à suivre les instructions que Crétet avait personnellement reçues. Il attendit. Les événements ne fournissaient aucune occasion d'agir. D'autre part, les bureaux avaient, en fait, perdu la direction du service des subsistances et ne tourmentaient plus le ministre, comme jadis, pour résoudre des questions dont on leur avait enlevé la solution. Deux années se passèrent ainsi et, dans la seconde moitié de l'année 1810, les nouvelles de la récoltes étant moins bonnes qu'en 1809, Napoléon reprit le cours de ses conversations et de ses décrets sur la question des subsistances.

11 écrit à Montalivet, le 15 juin 1810 :

Je vous envoie une note de M. le conseiller d'État Maret. Venez au conseil de lundi armé de tous les renseignements que vous avez sur cette question; j'ai fait prescrire à ce conseiller d'État de s'y trouver avec toutes les pièces qu'il a dans les mains.

Ce conseiller d'État croit qu'à la fin de l'année il n'y aura plus de blé, ni de 1808 ni de 1809. D'après ce qu'il dit de la cherté du seigle, j'en ai défendu l'exportation; j'ai doublé le droit d'exportation du blé. Ces deux décrets seront exécutés cette nuit. Ap-

portez au conseil de lundi tout ce que le bien du service vous suggérera pour modifier cet état de choses et y remédier. Apportez également le tableau des exportations qui ont eu lieu depuis août.

Cette question est la plus importante de toutes et il est impossible que je remette plus tard que lundi à asseoir définitivement mes idées là-dessus.

Vérifiez bien et tenez la main à ce que ma réserve de Paris soit entière. Vous avez des inspecteurs; qu'ils vérifient. L'existence de cet approvisionnement est confiée à votre zèle pour mon service. Voilà 8 ans que je sacrifie près d'un million par an pour former cet approvisionnement. 11 serait malheureux que cet argent et ces soins fussent perdus, au moment où l'on doit en recueillir les fruits. Je ne dormirai tranquille sur cette importante question que bien assuré que vous faites votre affaire particulière de vérifier que l'approvisionnement de Paris existe. Il n'est aucune mesure de gouvernement plus susceptible d'influer sur le bonheur du peuple et sur la tranquillité de l'administration que la certitude de l'existence de cet approvisionnement.

Il n'est pas hors de vos attributions de vous faire remettre un état des approvisionnements de guerre. Veillez à ce que les Invalides et les hôpitaux aient leur approvisionnement et qu'on ne soit pas pris à l'improviste. S'il était vrai qu'on eût exporté en Angleterre, comme on veut me le persuader, 40,000,000 depuis août, cette exportation serait de nature à effrayer.

J'ai mis un double droit sur l'exportation des blés. Vous me rendrez compte, lundi, s'il est possible de l'augmenter davantage et je désirerais aussi pouvoir, sur les deux millions et demi que je retirerai des droits de douane, augmenter encore mon approvisionnement (1).

L'organisation des magasins de réserve remplit le Conseil d'administration du 6 octobre 1810.

Napoléon avait ordonné au ministre de l'Intérieur de lui présenter les renseignements recueillis annuellement par son administration, touchant la dernière récolte des grains et les mercuriales des différents marchés. Ces documents ne devaient être que le prétexte du discours

(1) Correspondance de Napoléon, t. XX, n° 16561 .

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que l'Empereur avait besoin de se prononcer à lui-même.

« L'Empereur, dit le procès-verbal de cette mémorable séance, fait connaître son intention d'établir des magasins de réserve dans les grandes villes. Le ministre de l'Intérieur lui présentera, sans délai, un projet de règlement sur cet objet. On prendra pour principe que toute ville ayant plus de 80,000 habitants, aura le huitième de l'approvisionnement de réserve de Paris ou 60,000 quintaux; au-dessus de 60,000 habitants, 50,000 quintaux; au-dessus de 40,000 habitants, 30,000 quintaux; au-dessus de 10,000 habitants, 10,000 quintaux. Il sera établi un tableau des villes de plus de 80,000, de 60,000, de 40,000, de 20,000 et de 10,000 habitants, sur lequel on portera l'approvisionnement fait par chacune d'elles, en y comprenant la ville de Paris pour 500,000 quintaux, et on établira ainsi le total général de l'approvisionnement de réserve en France. Cet approvisionnement sera fait aux dépens de chaque ville, mais il sera fait par l'administration du ministre de l'Intérieur. Au premier aperçu , on calcule qu'il équivaudra à 3 millions de quintaux, poids de marc; qu'il coûtera de 25 à 30 millions : ce qui sera la moitié du revenu des villes de France. Il est évident que ces villes ne pourraient pas disposer sur-le-champ de cette somme, mais l'Empereur ne verrait aucun inconvénient à la leur prêter, et si elles remboursaient en trois ans, cela ferait 10 millions par an et le sixième de leurs revenus. 11 faudrait ensuite calculer l'entretien et la conservation de ces réserves qui seraient également à la charge annuelle des villes et qu'on peut estimer de 1 million à 1,200,000 francs par an, ou le soixantième de leurs revenus.

« Les départements au delà des Alpes sont en souf-

france; on pourrait établir immédiatement des mesures semblables dans l'Italie française. En supposant qu'elle est le cinquième de la France, ce serait 600,000 quintaux qu'il faudrait acheter et, par conséquent, une dépense de 6 millions. En maintenant la prohibition de sortie dans l'Italie, et en achetant, sinon pour toute cette somme, du moins pour une partie, on réagirait sur le Piémont, et on ferait baisser les prix.

« Nantes et Bordeaux peuvent former sur-le-champ leurs approvisionnements par la Vendée; les villes de la Belgique pourront aussi former le leur. Il n'y aurait que certaines villes qui ne commenceraient pas l'opération cette année. La situation du Piémont étant toute particulière, il faut pousser avant tout à la formation du magasin de Turin, en désignant de quelle nature de grains, blé, maïs, etc., il doit se composer. On achèterait sans délai en Jtaliepour le remplir. La prévoyance ne doit pas se borner à cet objet. Tout annonce qu'il y aura beaucoup de misère cette année à Turin. Un projet mettra, dès l'ouverture de la mauvaise saison, des travaux publics en activité.

« Quant au département de la Corse, le ministre de l'Intérieur proposera un projet de décret pour autoriser la direction générale des vivres à faire sortir 10,000 quintaux de grains de Livourne et 10,000 quintaux de Marseille. Ceux de Livourne seront expédiés sur Bastia, et ceux de Marseille sur Ajaccio. On déguisera le plus possible la main qui fera cette opération. Lesblés seront mis en vente aux prix courants du pays et les bénéfices seront encaissés par la régie.

« Le ministre de l'Intérieur fera aussi un rapport sur cette question : A quel prix convient-il de prohiber la

sortie des grains? Pour résoudre cette question, il faut d'abord faire connaître la législation actuelle. Il paraît que la sortie est prohibée, lorsque le blé est à 14 francs l'hectolitre ou 26 francs le quintal, poids de marc. Lorsque le blé est à ce prix, combien vaut le pain? Car c'est là le premier des éléments de la question qui se simplifie peu à peu et se convertit en celle-ci : A quel prix le pain doit-il être en France pour le maximum et quand la récolte est abondante? Il sera facile au ministre de connaître quel a été le prix du pain en France, dans les années de bonne récolte. Si le maximum du prix du pain pour les pauvres ne doit pas être de 14 sols 6 deniers les quatre livres ou de 3 sols 9 deniers la livre, prix qui paraît cependant considérable pour la France et qu'à ce prix le calcul donne 20 francs au lieu de 24 francs l'hectolitre de blé, il conviendrait de fixer à 20 francs le prix au delà duquel l'exportation du blé ne doit plus être permise. Il y a aussi une considération : quel doit être le revenu des terres dans une bonne récolte et quel est ce revenu, lorsque le prix du blé est à 20 francs l'hectolitre? En général, on peut se dispenser de se faire cette question, en traitant une semblable matière : est-il bien de faire vendre le blé cher, lorsque la nature le donne abondamment (1)? »

L'Empereur ne cesse de se questionner en questionnant ses auditeurs qui ne répondent pas, et, de question en question, on voit qu'il finit par se demander à luimême : « Est-il bien de faire vendre le blé si cher, lorsque la nature le donne abondamment? » Il faut qu'on l'aide; il faut qu'on l'instruise. C'est l'affaire de ses ministres de répondre, et de répondre clairement et

(1) Archives nationales. AF,V 170 fol. 287.

de suite. Il résoudra le problème, mais il faut qu'on en réunisse les éléments.

La note suivante, dictée en conseil d'administration pour le ministre de l'Intérieur, le 26 novembre 1810, est un nouvel exemple de ces questionnaires que l'Empereur envoyait à ses ministres pour qu'on lui fît une réponse immédiate :

La matière est très importante, avait-il écrit à Montalivet, le 15 novembre; les subsistances sont un article bien délicat en ce moment (1).

Puis, le 26 novembre, il dit encore :

La question serait celle-ci [: acheter dans les départements du Rhin, où il parait que les blés sont abondants, 500,000 quintaux de blé, poids de marc, les transporter partie aux affluents du Rhin, partie aux affluents du Midi, en se servant ou de la Saône ou du Doubs, calculer à combien ces blés reviendraient à leurs différentes destinations. Les estimations faites supposent que le prix d'achat serait de 4,500,000 francs et celui du transport de 2,000,000 ou 2,500,000 francs; ce qui ferait 6,000,000 à 7,000,000 francs. Mais il faut savoir : 1° si ces calculs sont vrais; 2° si les départements du Rhin peuvent supporter de pareils achats; 3° s'il y a d'autres départements où le blé. est abondant, et quels seraient les avantages qu'on trouverait à opérer dans cette supposition.

On pourrait traiter une seconde question : serait-il possible de faire de semblables achats, pour la même quantité de 500,000 quintaux, dans les départements de l'Ouest, pour transporter ces blés, partie aux affluents du Midi, partie aux affluents de Paris? Quelle route faudrait-il prendre et quelle serait la dépense tant des achats que des transports ?

Si ces deux projets se réalisaient simultanément, on aurait à portée de Paris et du Midi un million de quintaux de grains de réserve avec une dépense de 12,000,000. Cette opération serait sans inconvénient, puisque la direction des vivres de la guerre dépense au delà de cette somme. Elle aurait l'avantage de mettre entre les mains du gouvernement, avec la réserve de Paris, 1,500,000 quintaux, qui fourniraient le moyen de parer à l'événe-

(1) Correspondance de Napoléon lT, t. XXI, n° 171G6.

ment d'une mauvaise récolte à venir. On pourrait lier cette opération avec le projet des magasins de réserve à former dans les différentes grandes villes.

Napoléon n'est pas satisfait du ministère de l'Intérieur. On ne lui donne pas des renseignements nets et clairs. Il s'agit de Paris, dont il veut absolument connaître, à l'heure présente, les nécessités de cousommation. Pour savoir ce qu'il doit fournir à Paris, l'Empereur demande ce que Paris consomme, ce que chaque habitant doit consommer, quelle quantité de farine entre dans la fabrication du pain consommé à Paris. Montai ivet rédige une note datée du 17 décembre 1810, dans laquelle, après avoir réservé les calculs de Turgot, de Necker et de Dubois, le premier préfet de Police^ il dit (1 ) : « La consommation de chaque individu est de quinze onces de pain par jour; la consommation quotidienne, dans la capitale, exige 1,372 sacs, non compris le militaire, savoir :

Pour les habitants 1,300 sacs

Pour les hospices 3o —

Pour les indigents 30 —

Pour les prisons. 7 —

Total 1,372 sacs

1,372 sacs de farine, à raison de 416 livres, 11 onces, 7 gros, 42 grains, ou 204 kilogr. de pain par sac, produisent en pain 208,698,423 livres, 7 onces, 1 gros 48 grains, ou 102,159,120 kilogr.

La population de Paris comptant alors 604,730 habitants, chaque habitant mangeait donc en moyenne :

Par an : 345 livres. 1 once 5 gros 14 grains, ou 1G8 lui. 930 gr. Par jour : 0 — 1 ."j — 1 — 5 — — 0 — 463 —

(1) Husson, Les consommations de Paris, 2e édition, t. I, p. 137.

Napoléon n'oubliera pas ces calculs, et il reparlera souvent des 1,372 sacs nécessaires à l'alimentation de la capitale.

A la fin de cette année 1810, Napoléon se croyait le maître des événements et même des éléments. IL avait remué tant de fois cette question des subsistances qu'il se figurait avoir prévu toutes les difficultés. La question des subsistances de Paris n'était plus qu'un jeu pour lui dans la grande partie de l'alimentation de l'Empire. Dans les premiers temps du Consulat, Bonaparte avait été très naturel et très sincère. Faisant allusion aux conférences qu'il tenait à cette époque avec les conseillers d'État, ses vrais collaborateurs, Chaptal dit dans ses Souvenirs :

« Plus jaloux de s'instruire que d'affecter un savoir que ses études et son âge ne lui avaient pas permis d'acquérir, il demandait souvent la définition des mots, interrogeait sur ce qui existait avant son gouvernement, et, après avoir solidement établi ses bases, il en déduisait les conséquences toujours favorables à l'état présent. Infatigable dans les travaux, inépuisable dans les ressources, il rattachait et coordonnait, avec une sagacité sans exemple, les faits et les opinions éparses à un grand système d'administration (1). »

Tel était bien le Bonaparte de l'an IX, mais combien était différent le Napoléon de 1810? En 1810, le grand système d'administration dont il était le moteur suprême était fait et parfait, et Chaptal dit encore : « Lorsqu'il eut acquis des connaissances et qu'il se fut formé une opinion pour toute chose, il n'écouta plus personne ; alors les ministres eux-mêmes ne furent plus

(1) Souvenirs de Chaptal, t. I, p. 227.

que des porteurs de portefeuilles, qu'on remettait à Maret pour les faire signer (1). » C'est ainsi que, dans cette question des subsistances, nous le voyons toujours paraître et reparaître avec les mêmes opinions et les mêmes préoccupations, s'acharnant sur cette institution des magasins de réserve qui lui paraissait le comble de l'habileté, et plus décidé que jamais à tout voir, à tout diriger, à disposer arbitrairement du commerce, à régler même au besoin le prix des marchandises et à nourrir son peuple et ses armées par la toute-puissance de sa prévoyance et de sa volonté. La crise alimentaire de 1811 allait mettre en mouvement et en lumière tout le système de Napoléon dans la question des subsistances, et prononcer, par les faits eux-mêmes, sa condamnation.

La Grise alimentaire de 1812.

La récolte de 1811 s'était annoncée, comme les précédentes, sous des auspices favorables; mais, au mois de juin, elle trahit toutes les espérances et surprit l'Empereur, qui avait accordé le droit d'exporter la récolte de 1810. Les pays à blé, les départements du Nord, de la Normandie, les environs de Paris : en un mot, toute la région où la ville de Paris venait prendre ses approvisionnements fut tout à coup menacée, bientôt gravement atteinte, et l'Empereur se trouva conduit à prendre trois mesures importantes qui changèrent l'ancienne organisation de l'approvisionnement de la ville de Paris.

La première fut la réunion, entre les mains de

(1) Souvenirs de Chaptal, t. i, p. 228.

Maret, conseiller d'État, de la direction des vivres de l'armée et de la direction des approvisionnements de la ville de Paris. La seconde fut l'organisation, pour ainsi dire permanente, d'un conseil des subsistances. Enfin, la troisième fut la création d'un ministère du Commerce, qui enleva au ministère de l'Intérieur le service des approvisionnements de l'Empire.

Pendant la première partie de l'année 1811, la situation de Paris avait préoccupé toutes les autorités de cette ville. « Beaucoup d'ouvriers, écrivait l'Empereur au général Clarke, ministre de la guerre, le 7 mai 1811, n'ont pas d'ouvrage, » et il donnait des ordres pour les employer à une commande extraordinaire de fournitures militaires (1). Au général Duroc, grandmaréchal du Palais, le lendemain : « Le faubourg Saint- Antoine manque d'ouvrage; je désire lui en donner. Il est nécessaire que vous alliez à Paris, voir les gens de mon Garde-Meuble et mon architecte Toussaint, et que l'on fasse une commande telle que, pendant les mois de mai et de juin, deux mille ouvriers .du faubourg Saint-Antoine qui font des chaises, des tables, des commodes, des fauteuils, et qui sont sans ouvrage, en aient sur-le-champ... Commandez des pièces' qui pourront servir soit au Louvre, tels que châssis, fenêtres, qui seront nécessaires pour la nouvelle galerie, soit pour le fonds du Garde-Meuble, pour Versailles -et pour les autres palais. Que vos idées soient arrêtées demain et qu'on commence sans délai. Que les travaux de Versailles prennent la plus grande extension et qu'on emploie 2,000 à 3,000 travailleurs (2). » En même temps, il

(1) Correspondance de Napoléon, t. XXII, p. 170, n° 17699.

(2) /(/., t. XXII, p. 171, n° 17700.

l'approvisionnement de la ville de paris. 4t

écrit à Montalivet : « Je désire que les secours des comités de bienfaisance soient doublés à partir de demain, 9, et que, dans les faubourgs Saint-Antoine et Saint-Marceau, ils soient même triplés, si cela est nécessaire. Vous donnerez également ordre que, pendant les mois de mai et juin, à Lyon et à Rouen, les secours des comités de bienfaisance soient triplés; faites cela avec le moins d'éclat possible. Pour Paris, ordonnez qu'on multiplie les ateliers au canal Saint-Maur. On peut y employer 2,000 à 3,000 personnes d'ici à peu de jours. Enfin prenez des mesures pour que, sous aucun prétexte que ce soit, la police ne trouve aucun ouvrier qu'elle ne puisse envoyer à un atelier. Instruisez de tout cela le préfet de Police (1). » Enfin, au mois d'août, il éclate en reproches. 11 se plaint qu'on ne travaille pas aux abattoirs de Montmartre, du Roule, de Grenelle, de Viilejuif, de Ménilmontant : « Au grenier d'abondance, on n'a dépensé que 130 000 francs, sur 1 220 000 francs qui ont été accordés, et il n'y a que 170 ouvriers. Il faudrait les quadrupler. Faites-moi connaître si la coupole de la Halle aux grains sera terminée cette année, comme je l'avais ordonné. Quand est-ce que le Panthéon sera restauré (2)? » Le 9 août, au comte de Montalivet, nouvelle lettre : « Au 5 août, on n'a pas encore travaillé au marché Saint-Jean, au marché de la place Maubert, au marché Saint-Germain, au marché Saint- Martin, de sorte que, sur un fonds de 2,500,000 francs accordé pour les marchés, il n'y a de dépensé que 400,000 francs ; 1 ,900,000 francs restent à dépenser (3). »

(1) Correspondance de Napoléon, t. XXII, p. 173, n° 17703.

(2) Id., t. XXII, p. 440, no 17993.

(3) Id., t. XXII, p. 449, n° 18004.

On ne comprend guère, en effet, l'insouciance des ministres, en présence de la crise ouvrière qui régnait et d'une crise de subsistances qui se préparait lentement, dans Paris.

Napoléon, pendant dix ans, Premier Consul ou Empereur avait toujours considéré que le meilleur moyen d'approvisionner la réserve de Paris était de confier toutes les opérations d'achat à un commerçant habile et sûr. A Bendecker avait succédé Vanlerberghe qui, ensuite, sans se retirer, avait passé la main à la compagnie Paulet. Il parait que ces négociants étaient fort habiles et exécutaient fidèlement leurs traités, c'est-à-dire entretenaient, dans les magasins de la Réserve, 300,000 quintaux métriques de blé et 30,000 sacs de farine, par des achats opérés à l'étranger. Ils avaient fait de gros bénéfices. L'Empereur, qui regardait le commerce comme son adversaire, et qui n'admettait pas qu'on pût gagner dans un traité fait avec l'Etat sans le voler, résilia le marché fait avec la compagnie Paulet, par un traité daté du mois d'avril 1810. Voici l'entreprise remplacée par une régie, et l'administration de cette régie confiée à Maret. Maret était le frère de Maret, ministre secrétaire d'Etat, et il devait cumuler les fonctions de directeur des approvisionnements de la guerre avec les fonctions de directeur de l'approvisionnement de la réserve de Paris. C'était le retour à un système que le Premier Consul avait discuté pendant la crise de l'an X.

Maret ne voulut accepter la responsabilité des magasins de la Réserve qu'après en avoir fait faire la vérification. Il attendit pour les compléter. Il était le maître de ses achats, et ni le préfet de Police, ni le ministre de l'Intérieur ne pouvaient se hasarder à lui donner des

conseils ou des ordres. La compagnie Paulet avait été sous la surveillance du préfet de Police et en rapports continuels avec lui; mais Maret n'était plus que sous la surveillance de l'Empereur lui-même. Au mois de septembre 1811, quand Maret prit les magasins, au lieu de 300,000 quintaux de blé, on n'en trouva que 11 S, 000; au lieu de 30,000 sacs de farine, seulement 11,000. Maret se décida à acheter; mais il acheta dans le rayon interdit à l'approvisionnement de la capitale, malgré les protestations de ses agents. Le prix du blé augmenta. Les réclamations éclatèrent. Les boulangers réclamèrent que le pain fût taxé plus cher et, malgré la résistance de l'Empereur, il fallut bien céder.

Au mois de novembre, pendant qu'il faisait un voyage d'études militaires en Hollande et sur les bords du Rhin pour préparer la campagne de Russie, l'Empereur avait reçu la nouvelle que les ministres de la Police et du Commerce commençaient à s'inquiéter sérieusement du prix des subsistances. Aussitôt, il dicte un mémoire qu'il expédie à Montai ivet le 1er novembre :

Je vous envoie an mémoire que je vous prie de lire au Conseil des subsistances, pour qu'il se pénètre de son objet. La liberté du commerce des blés est de principe. Une gène momentanée des moutures est sans inconvénient. Il ne vous échappera pas qu'il en résultera plusieurs avantages : on sera obligé d'envoyer des grains et non des farines à Nantes; ce qui influera de plusieurs francs sur le prix des farines à Paris. M. Maret ne paraît pas avoir considéré les choses sous ce point de vue. Si on juge nécessaire de porter le pain à 15 sous, ce qui ne m'étonnerait pas, il importe de prendre les mesures indiquées dans mon mémoire, afin de lutter contre le renchérissement de la farine. Il faut aussi qu'il y ait, sur la place, un pain de beaucoup moindre valeur. En l'an X, j'en fis faire qui était assez beau et qui coûtait beaucoup moins. Il faut même en faire faire qui approche du pain de munition. J'ai accordé un fonds de deux millions pour les achats, on

y trouvera une ressource suffisante pour les primes; d'ailleurs, quand vous me rendrez compte de vos besoins, je mettrai de nouveaux fonds à votre disposition (1).

Il paraît que Savary, qui était alors ministre de la Police, fit trop sentir, dans sa correspondance à l'Empereur, les inquiétudes que le préfet de Police et le conseil des subsistances ressentaient à l'approche d'un hiver menaçant. Celui-ci répondit vertement par des remontrances pleines de pitié.

Je reçois votre lettre du 30 octobre. Vous êtes des enfants, à Paris; vous perdez la tête par la peur que vous avez. Que sera-ce quand le pain sera à 18 sous, que les boulangers auront consommé leur approvisionnement, que la Réserve n'aura plus que 2,000 ou 3,000 sacs de farine et qu'il n'y aura plus que 800 à 900 sacs sur la halle? Le préfet de Police a par trop peur. Quand on a 20,000 sacs de farine en réserve, du blé pour en faire 100,000 sacs, qu'il y a 30,000 sacs en réserve chez les boulangers, il faut prendre des précautions, mais ne pas perdre la tête, n'avoir jamais peur. La peur n'est jamais bonne à rien. Le mal est si peu de chose que je vois que la simple prime a tout arrangé. Le Conseil a, par son institution, l'autorisation de la continuer. Tout se réduit donc à attendre pour cinq ou six jours mes ordres; il n'y a donc pas lieu de craindre des crises ou de s'effrayer (2).

Napoléon se hâta de revenir à Paris, mais il revenait fort mécontent des deux ministres de l'Intérieur et de la Police. D'ailleurs, le moment était venu pour lui de passer en revue toute l'administration de l'Empire et cette revue devait se terminer par un changement dans l'organisation et dans le personnel du service des approvisionnements généraux de l'Empire et de la ville de Paris.

M. le comte de Montalivet, écrit-il de Saint-Cloud le 15 novembre 1811, je tiendrai un Conseil de l'Intérieur pendant chaque

(\) Correspondance de Napoléon, t. XXII, p. 634, n° 18221. . (2) Correspondance de Napoléon, t. XXII, p. 648, n° 18236.

semaine des mois de novembre, décembre, janvier et février; ce qui fera quatorze conseils. On commencera par y traiter les objets relatifs au commerce et aux manufactures. On traitera ensuite et successivement les différentes branches de votre ministère... Je vous prie de me faire un rapport sur la distribution et sur l'ordre des matières qui seront traitées dans ces conseils. Les comptes de 1810 et 1811 y seront examinés, de manière que, si les fonds sont insuffisants, les suppléments nécessaires puissent être accordés, et ce, pour chaque article. Après avoir considéré le compte de chaque branche d'administration, on en considérera la législation, et l'on proposera les changements convenables pour marcher vers le perfectionnement de chaque partie. Il faut que la réunion des procès-verbaux de ces conseils soit à la fois un compte de finances et un exposé des motifs des changements et des améliorations opérés. Les résultats de tous ces comptes rendus sont : 1° l'état réel des dépenses de 1810; 2° l'état par approximation des dépenses de 1811 ; 3° le budget de 1812 (1).

Peu de semaines après, l'Empereur créait un ministère du Commerce et des Manufactures :

Monsieur le comte de Sussy, j'ai décidé qu'il y aurait à l'avenir un ministre des Manufactures et du Commerce. Je vous ai désigné pour ces hautes fonctions. Je devais reconnaître ainsi les bons services que vous avez rendus en organisant les douanes comme elles le sont aujourd'hui (2).

Dans le décret qui fixe les attributions du nouveau ministère on lisait : « Le ministère du Commerce se composera de deux divisions des subsistances qui comprendront deux bureaux : l'un chargé des recensements généraux des subsistances dans l'Empire, des marchés publics, des approvisionnements de réserve et de l'état des récoltes ; l'autre sera chargé de la surveillance du mouvement des denrées dans l'intérieur, de l'importation et de l'exportation. » Le ministre de l'Intérieur per-

(1) Correspondance de Napoléon ICT, t. XXIII, p. 20, n° 18262.

(2) Id., t. XXIII, p. 189, n" 18420.

dait donc tons les services qu'il avait dirigés pendant le Consulat et l'Empire; mais, au fond, la pensée de l'Empereur était d'avoir, clans sa main, un agent spécial de renseignements et d'exécution pour la question des subsistances, qu'il trouvait trop difficile pour l'abandonner à un autre qu'à lui-même.

Tandis que la direction de l'approvisionnement de la ville de Paris était confiée au directeur de l'approvisionnement des vivres de l'armée, et que, d'autre part, la question des subsistances était dévolue à un nouveau ministre du Commerce, l'Empereur imprimait au conseil d'administration, s'occupant des subsistances, une activité et une régularité qui en firent le rouage principal de la nouvelle organisation administrative.

Il nous faut rappeler que l'Empereur administrait non pas avec le conseil des ministres, mais dans des conseils d'administration qui se réunissaient au Palais sur son ordre et sur la convocation spéciale du ministre secrétaire d'État. La composition de ces conseils avait toujours varié, suivant l'objet que l'on devait y traiter. L'Empereur les présidait le plus souvent; mais, s'il ne les présidait pas, il s'en faisait toujours remettre le procès-verbal. Nous ajouterons seulement qu'avant 1810, les minutes des procès-verbaux des conseils d'administration portaient en sous-titre l'objet spécial qu'on y traitait : Subsistances, Ville de Paris, Université, Ponts et Chaussées, etc. La séance du 6 octobre 1810 tenue à Fontainebleau porte, pour la première fois, le titre de « Conseil d'administration de l'Intérieur relatif aux subsistances ». Ce n'est qu'en 1811 que le conseil d'administration prit le titre spécial de conseil des subsistances. Cette nouvelle désignation, rapprochée des change-

ments opérés dans l'administration et la direction de l'approvisionnement de Paris et de l'Empire, marque bien l'importance nouvelle que les événements allaient donner à ces conseils. Le 15 août 1811, le conseil des subsistances est convoqué et le 28 août, il est consacré par un décret qui ne sera pas publié. La crise de 1811 devait faire du conseil des subsistances une véritable institution (1).

La nomination de Sussy comme ministre du Commerce avait été signée le 25 janvier 1812. Huit jours après, le 3 février, Sussy fit son entrée dans le conseil des subsistances, non plus en qualité do conseiller d'Etat, mais en qualité de ministre. L'Empereur vint présider cette séance que la situation alimentaire de Paris rendait nécessaire. Etaient présents : Sussy, Frochot, Pasquier, Real, Dubois, le ministre secrétaire d'Etat Maret. Le nouveau ministre mit sous les yeux de Napoléon le tableau des approvisionnements de la Réserve existant au lor février. Sur ce premier point, l'Empereur commença ses critiques. Il se plaignit qu'on eût vendu en trop grande quantité des farines de la Réserve sur la halle. Cette mesure a eu pour effet d'obliger l'administration de la Réserve à se compléter, à faire des achats qui ont précipité la hausse et d'empêcher le commerce de contribuer loyalement à l'approvisionnement de la halle. « Il ne faut donc, dit-il, mettre, sur le marché des halles, que 600 ou 800 sacs ; en un mot, ce qui est indispensable pour le service de la boulangerie (2). » Suivant lui, la Réserve commet la

(1) Journal des Ecoîiomistes, 1843, p. 22 i. Yinccns, notice sur la cherté des graines de 1811 à 1812.

(2) Archives nationales, AF'V 1218. N° H.

faute de livrer, non seulement pour la consommation de Paris, mais pour celle des environs de Paris et il ne serait pas étonné que les sacs vendus à un taux modéré par la Réserve aient été achetés par des spéculateurs, qui les auraient revendus plus cher à la même Réserve, pour compléter ses provisions, de telle sorte que l'administration serait dupe : ce qu'il ne peut tolérer.

Quant à la boulangerie, il reconnaît bien que la situation en est déplorable. « A Paris, il y a, dit-il, 641 boulangers dont 234 de première classe, faisant de 6 à 6 fournées et demie par jour, 368 de deuxième classe, 4 à 6 fournées, et 39 de troisième classe, faisant moins de 4 fournées. 156 boulangers sont en déficit, c'est-à-dire qu'ils n'ont pas la réserve spéciale qui leur est ordonnée par les règlements. Ce sont les boulangers des quartiers les plus pauvres qui sont embarrassés; car les boulangers qui sont dans les quartiers riches gagnent quelque chose sur la fabrication du pain blanc et trichent sur le poids que les personnes aisées ne contrôlent pas.

Le 8 février 1812, l'Empereur envoie la note suivante aux ministres de l'Intérieur et du Commerce :

Nous sommes dans un cercle vicieux; il faut en sortir. J'ai prescrit qu'il fût distribué, par les comités de bienfaisance de Paris, 30,000 livres de pain et 30,000 soupes économiques, ce qui désintéressera les pauvres; si ce secours n'est pas suffisant, je l'augmenterai. J'ai ordonné des distributions à Versailles, à Saint-Cloud, à Saint-Germain, à Compiègne, à Rambouillet, à Fontainebleau, à titre de principal propriétaire de ces cantons. Ayant ainsi désintéressé la masse la plus nécessiteuse, mon intention serait de porter mardi le pain à 18 sous et la farine de la Réserve à 85 francs, d'interdire tout achat de farine audessus de 85 francs, de sorte que la Réserve n'offrirait de farine qu'à 85. francs aux fariniers. Les farïniers ont besoin de vendre; nous ne sommes pas pressés, puisqu'une grande quantité de blé

arrive. J'attends le procès-verbal de la dernière séance du Conseil des subsistances pour savoir où en sont nos achats. Ces trois mesures marchant de front paraissent utiles, en maintenant toujours que la Réserve ne fasse aucun crédit (1).

Dans les conseils des subsistances de février et mars, la direction générale des vivres remplit les greniers dégarnis de la Réserve, et la situation cependant s'aggrave. Le prix du pain est porté à dix-huit sous les quatre livres et on délivre de la farine aux boulangers en plus grande quantité parce que la hausse ne leur permet pas de refaire eux-mêmes leur approvisionnement réglementaire (2). On remarque d'ailleurs qu'il y a bien des fraudes et que les boulangers obtiennent de la Réserve des farines qu'ils revendent à un prix plus élevé dans les environs de Paris.

Les nouvelles qui viennent des départements sont très mauvaises. Toute la Normandie est dans l'agitation, la souffrance et la révolte.

Une émeute a éclaté aux halles de Caen,le 2 mars 1812. Le préfet Méchin prévient en toute hâte Rovigo, ministre de la Police générale. Les autorités ont été menacées; les moulins de Montaigu ont été pillés. Le préfet n'a aucune force militaire pour contenir les manifestations populaires. « Les armes manquent, dit-il. Celles qu'on a sont en mauvais état. » Napoléon sent le péril et sera sans pitié. Le général Durosnel réunit quatre mille hommes et marche sur Caen. Il fait son entrée dans la ville au bruit du canon. Un placard annonce que « le peuple connaîtra bientôt les desseins de Sa Majesté ». Une circulaire du préfet est

(1) Correspondance de Napoléon I", t. XXIII, p. 243, n° 18485.

(2) Archives nationales, AFlv 1240. N° 41.

adressée à tous les maires ; «... Le bras tout-puissant de l'Empereur, dit-elle, se fait sentir soudainement à toutes les distances, soit que les ennemis du dehors, soit que les séditieux du dedans le forcent à lancer la foudre. » La terreur règne, la ville est déserte. On a arrêté et transporté au château, où siège le conseil de guerre, une vingtaine d'hommes et de femmes. Quelques heures suffisent pour dresser l'arrêt qui prononce huit condamnations à mort, huit aux travaux forcés et neuf à cinq années de réclusion. Sur-le-champ, quatre hommes et deux femmes sont fusillés. Le 16, le général Durosnel quitte la ville de Gaen pour se diriger sur Rouen; les troupes surexcitées malmènent les populations et répandent la terreur. Napoléon avait cru nécessaire, par ces cruelles exécutions, d'assurer l'ordre public au moment où il quittait la France; il la laissait presque sans troupes et dans les embarras de la famine.

Mêmes émeutes, mêmes pillages dans l'Eure et la Seine-Inférieure; les préfets demandent des troupes (18 mars). Le ministre, de la Guerre envoie un régiment do la garde impériale et un régiment de gendarmerie pour maintenir l'ordre, mais les exécutions ne se renouvellent pas. Dans tout le nord de la France, l'agitation, le péril et la peur grandissent.

Revenons à Paris.. .

Le 10 mars, l'Empereur décrète que la Caisse d'amortissement tiendra à la disposition du ministre du Commerce, pour être employés à l'achat de grains et farines pour la ville de Paris 2 millions qui, joints aux 8 millions avancés par décret du 25 décembre 1811, seront rem-

(1) Napoléon et la disette de 1812, à propos d'une émeute aux halles de Caen, par G. Lavalley. Paris, 1896, chez Picard.

bourses en 10 bons portant intérêt à op. 100, par le directeur général des vivres, d'avril en août suivant (1). Le 41 mars 1812, Napoléon se fait rendre compte des ressources que pourraient offrir, à la classe indigente, les soupes à la Rumford. Il remarque que les soupes à la Rumford n'exigent point de blé. « Le fait est, dit-il, qu'on manque de blé en France. Il faudrait ordonner à l'administration des villes et aux préfets de faire établir partout une grande quantité de fourneaux, non seulement pour délivrer gratis des soupes à la Rumford, mais encore pour les vendre. Il faudrait d'abord en établir dans les communes des environs de Paris et notamment à Saint-Denis. Les ministres de l'Intérieur et des Manufactures s'occuperont de l'exécution de ces dispositions. Le ministre de l'Intérieur écrira à tous les préfets pour leur faire connaître que l'Empereur a vu, avec mécontentement, que dans les pays où le pain est très cher et les subsistances rares, ils n'aient pas pris des mesures pour faire établir des soupes à la Rumford par des entrepreneurs qui les vendraient au public. Il établira le calcul qu'une soupe coûte tant et qu'elle offre au peuple le moyen de se nourrir comme si le pain ne coûtait que tant. Il leur enverra une instruction sur la manière de construire les fourneaux et d'établir les soupes. On pourrait ensuite les donnera moitié prix. A Saint-Denis et dans les environs de Paris, il faudrait que le préfet fît faire les soupes par des entrepreneurs et les fît afficher. Il faudrait également, à Paris, introduire l'usage de les vendre. Cette vente devrait être absolument séparée de la distribution gratuite. D'ailleurs, l'ouvrier qui a un peu

1) Archives nationales, AF*V, 640, plaq. 5085.

d'aisance peut rougir d'aller à la charité, tandis qu'il peut trouver commode, surtout pour ses enfants, d'acheter des soupes à bon marché. Il y a plus d'avantages à les vendre à la population qu'à les donner gratis ; car la distribution gratuite ne peut être que limitée, au lieu que, dans les pays où le blé est cher, cette alimentation pourrait prendre une grande extension. L'administration, d'ailleurs, aiderait en fournissant des fonds et en veillant à ce que les soupes fussent bonnes et au meilleur marché possible. »

Trois jours après, le 16 mars, l'Empereur prend une grande mesure de bienfaisance publique; il ordonne une distribution journalière et gratuite de deux millions de soupesa la Rumford. «Deux soupes équivaudront à une livre de pain; une somme de 22,o00,000 francs, pour cinq mois, est mise à la disposition des préfets pour l'exécution de ce décret. Dans les vingt-quatre heures de la réception du décret, les préfets feront la répartition des secours par canton. Les sous-préfets nommeront pour chaque canton un comité de bienfaisance qui fera la répartition des soupes affectées au canton, en le subdivisant en autant de sections qu'il y a de principales communes. »

Dans le conseil du 11 mars, l'Empereur avait abordé d'autres questions. « Quelle est, avait-il dit, la manière de se procurer 10 millions pour subvenir aux besoins de la classe indigente de la France : ce qui pour avril, mai, juin, juillet et août ferait deux millions par mois? Les ressources paraissent être le revenu des communes.

« S'il reste des fonds de département, soit en nonvaleurs, soit des compagnies de réserve, non seulement

l'approvisionnement de la ville de PARIS. 53

de l'année courante, mais de tous les exercices arriérés, soit enfin des économies qui peuvent être faites sur les budgets, en ajournant des dépenses moins urgentes et en accordant quelque chose sur le Trésor. On avisera. Les fonds une fois trouvés, quelle est la meilleure manière de les employer, de telle sorte que cela ne soit pas une source d'abus plus nuisible qu'utile? Ces 10 millions doivent être employés à soulager la classe indigente pour l'indemniser de la hausse du blé. Il faut donc connaître les départements qui souffrent d'un prix trop élevé et enfin déterminer quelle doit être la distribution de ces fonds entre les départements et le procédé à suivre pour arriver au but. Il faut marcher dans la direction donnée à Paris; on y a distribué 30 000 livres de pain et 40 000 soupes à la Rumford. On peut se vanter aujourd'hui qu'aucun habitant de la capitale ne souffre de la faim.

« Les ministres de l'Intérieur et des Manufactures, le ministre du Trésor, les conseillers d'Etat composant le conseil des subsistances et les ministres d'État Regnaud et Defermon se réuniront chez le ministre de l'Intérieur avec le ministre de la Police et le conseiller d'État directeur général de la comptabilité des communes, pour s'occuper de ce projet ».

Ce projet fut converti en décret le 27 mars 1812 (1).

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