‹ Mélanges sur l'art contemporainChapitre 12 sur 20 · HOMÈRE DÉIFIÉ · texte numérisé non relu

HOMÈRE DÉIFIÉ

partie de la composition. En regard du roi de France, les trois Médicis, — Corne, Laurent et Léon X, — ont à leurs côtés les érudits et les artistes que le quinzième siècle vit naître pour l'honneur éternel de l'Italie, tandis que, faisant face aux philosophes et aux artistes grecs qui accompagnent Périclès, les poètes latins du siècle d'Auguste attestent la gloire littéraire de Rome avant l'ère que le christianisme allait ouvrir.

Si la nouvelle œuvre de M. Ingres avait eu pour objet de nous donner le résumé complet des progrès intellectuels de l'humanité, s'il s'était agi de représenter Homère comme le fondateur d'une dynastie à laquelle appartiennent, par droit de génie, tous ceux que la postérité a classés parmi les penseurs ou les artistes souverains, sans doute on pourrait remarquer plus d'une omission dans les noms, plus d'une lacune dans les exemples proposés à notre vénération. Ainsi comment Shakspeare et Pascal, comment Léonard de Vinci et Mozart, se trouveraient-ils exclus de ce Panthéon oii siègent, entre autres hôtes infiniment moins dignes d'y être admis. Pope, l'abbé Barthélémy et M"^*" Dacier? En s'imposant la tâche qu'il vient de mener à fin, M. Ingres toutefois n'a nullement entendu dispenser l'immortalité à tous les grands hommes, ni célébrer tous les genres de mérite. Il a voulu seulement proclamer, en même temps que la gloire incomparable d'Homère, l'autorité des enseignements que celui-ci a laissés au monde et l'influence que, depuis près de trois mille ans, ces leçons n'ont cessé d'exercer ; il a voulu, en groupant autour du poëte grec par excellence les écrivains, les artistes de tous les âges que les souvenirs de la Grèce ont le plus habituellement inspirés, indiquer à sa source le flot de ces traditions qui, depuis tant de siècles, portent la fécondité avec elles et qui seules, à ses yeux, peuvent épancher encore dans le domaine de l'art la vie et le progrès. Le dessin de M. Ingres est donc, à vrai dire, un manifeste en l'honneur de l'art antique et de ceux qui en ont

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été les sectateurs fidèles; c'est, aussi bien qu'un hommage à des talents d'élite, l'affirmation formelle d'une doctrine et un acte de foi. 11 convient de l'accepter comme tel, sans demander compte au maître de certains choix trop indulgents que lui auront dictés ses prédilections personnelles, ni de quelques évictions sévères peut-être jusqu'à la rigueur. Parmi celles-ci pourtant il en est une à laquelle il semble bien difficile de se résigner et plus difficile encore de souscrire : dans cette assemblée des plus pieux disciples de l'art antique, André Ghénier ne figure pas. Qu'elle soit, ainsi qu'il faut le croire, le résultat d'un oubli, l'absence en pareil lieu d'un pareil homme n'en a pas moins de quoi nous étonner, et, sans parler des titres qui recommandent en général une aussi noble mémoire, comment s'expliquer que le chantre du Jeune malade ait pu échapper au souvenir du peintre de Stratonice * ?

Quant à l'exécution matérielle, — si tant est que le mot soit applicable à des formes d'expression sous lesquelles perce partout un sentiment exquis du beau, un amour passionné du vrai, mais du vrai dans son acception la plus haute, — quant au rôle du dessin proprement dit, du modelé, de la physionomie extérieure des choses, dans cette œuvre si fortement pensée et, moralement, si éloquente, il faudrait, pour en signaler les mérites, analyser chaque figure, s'arrêter à chacun des détails qui précisent l'âge ou le tempérament d'un homme, les habitudes d'un corps ou les caractères d'un vêtement, les mœurs et jusqu'aux modes d'une époque. Quel art varié, en raison des différents types qu'il s'agissait de reproduire ! Quelle souplesse de style dans l'interprétation des apparences les plus contraires et, en même temps, quelle habileté à faire tourner ces éléments en désaccord au profit de Tharmonie générale I Un autre que

^ M. Ingres a consenti à réparer cet oubli, en ajoutant récemment la figure d'André Chénier, ainsi que trois autres figures, aux groupes qui résumaient d'abord dans sa composition les époques modernes.

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le peintre qui avait su jadis rapprocher sans invraisemblance les draperies épiques d'une muse des habits bourgeois de Ghérubini, un autre aurait-il trouvé le secret de contenter le regard et de persuader l'esprit en réunissant dans le môme cadre, en représentant côte à côte, avec leurs allures propres et leurs costumes disparates , les habitués des portiques d'Athènes et les hôtes du palais de Versailles, les amis de Mécène et les néo-platoniciens, amis de Laurent de Médicis? Nulle part mieux qu'ici, M. Ingres n'a usé du don qu'il a reçu et qu'aucun maître avant lui n'avait possédé au même degré, de s'assimiler tous les exemples du passé, d'en ressusciter toutes les formes, comme s'il avait coudoyé les hommes dont il retrace les images et vu de ses yeux ce que son imagination devine.

Jamais non plus cet instinct de la vérité historique ne s'était concilié, sous la main du maître, avec une docilité plus sincère aux enseignements directs de la nature. Telle petite tête rappelant par la fermeté et la délicatesse des contours l'exécution d'un camée a reçu, dans le modelé intérieur, certains accents de vie, certaines touches décisives qui laissent la réalité se faire jour et palpiter sous la correction idéale des apparences ; telle figure, solennelle au premier aspect comme une statue antique, a, dans les détails, une grâce simple, vraisemblable, presque familière qui anime cette majesté en l'assouplissant, et définit un individu, là où quelque talent moins franc ou moins sagace se serait contenté de reproduire une fois de plus les formules consacrées d'un type. Que l'on examine par exemple, entre bien d'autres dignes d'admiration au même titre, deux figures, AspasieetAiiacréon^ qui n'existaient pas dans le tableau primitif, ou le groupe si heureusement développé dans la composition nouvelle que forment les trois tragiques grecs, Eschyle, Sophocle et Euripide. Quoi de plus noble, mais aussi quoi de moins académique que cette jeune femme enveloppée de draperies dont l'immobiUté sans caprice, sans inconséquence, pour ainsi dire,

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semble se souvenir du mouvement qui a précodé et faire pressentir le mouvement qui va suivre 1 Et dans ce vieillard souriant de sa défaite sous le poids, encore léger pour ses épaules, des tourments que lui inflige l'Amour, dans chacun de ces trois poètes au torse nu comme celui d'un Dieu de TOlympe, mais d'une nudité tout humaine par la flexibilité des muscles ou les dépressions que l'âge y a creusées, ne verra-t-on qu'une pure imitation de la statuaire, qu'une contrefaçon éruditedes monuments anciens ? Non : indépendamment de certaines beautés renouvelées des traditions de Tart grec, il y a là quelque chose d'imprévu, de pris sur le vif, de personnellement trouvé ; il y a là l'expression d'une véracité sans peur, aussi bien que l'empreinte d'un goût et d'un savoir dus à une longue familiarité avec les grands modèles.

Ce mélange de science profonde et de bonne foi est, au reste, ce qui caractérise en général la manière de M, Ingres ; c'est ce qui en constitue le mérite supérieur et la principale originalité. Avant le peintre de Y Œdipe ^ de Bomulus vainqueur d'Acron, de Virgile lisant l'Enéide et de tant d'autres scènes du même ordre, oii l'antique est comme rajeuni par des traits hardis de vérité, les maîtres appartenant à notre école avaient ou sacrifié les enseignements de la nature à l'étude absolue de l'antiquité, ou défiguré l'antiquité en essayant d'en accommoder les souvenirs aux exigences de l'art moderne, Le grand Poussin luimême, malgré sa raison souveraine, malgré la clairvoyance et la vigueur de sa pensée, Poussin quelquefois semble s'être préoccupé outre mesure de la crainte d'avilir son style en y introduisant certains tours empruntés du fait immédiat. La recherche de l'expression majestueuse ne laisse pas de faire tort, sous son pinceau, à l'expression vive ou naturelle, tandis que Puget, ou, vers le milieu du siècle suivant. Doyen et quelques autres gens habiles élargirent si bien dans leurs ouvrages la part de la réalité contemporaine, que l'antique n'y eut

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plus que la place d'un élément accessoire et la signification d'une étiquette. Survint David, qui, à force de réagir contre les profanateurs de la beauté classique, exila presque du domaine de l'art tout ce qui n'avait pas exclusivement pour objet la glorification de celle-ci, — jusqu'au jour oîi un mouvement d'idées tout contraire entraîna, au nom de la vérité, la peinture française dans le champ des innovations à outrance et des aventures. 11 était réservé à M. Ingres d'associer pour la première fois avec une équité parfaite, de réconcilier deux principes jusqu'alors en divorce complet dans notre école. Non- seulement le dessin d'Homère s'ajoute comme un témoignage de plus aux témoignages successivement produits sur ce point ; mais^ tout en confirmant l'autorité de ces preuves, il porte en soi je ne sais quel rayonnement, je ne sais quelle sève de poésie qui, moins qu'ailleurs peut-être, permettent à l'admiration d'hésiter et à l'esprit du spectateur de se méprendre sur l'ample sérénité, sur la force intime des inspirations.

Est-il besoin de dire après cela que, loin de paraître lassée par les travaux qu'elle n'a cessé d'accomplir depuis le commencement du siècle, la main qui vient de tracer ce nouveau chefd'œuvre n'a jamais été ni plus déliée, ni plus ferme? Faut-il regarder avec surprise, faut-il même mesurer le long intervalle qui sépare, dans la vie du peintre à! Homère^ l'époque des débuts, de celle où il achève d'attester ainsi sa fécondité et sa vigueur? Autant vaudrait s'étonner de voir un chêne dès longtemps enraciné dans le sol dont il est l'honneur croître encore et reverdir d'année en année. L'âge qui pour d'autres talents serait celui de la vieiUesse n'est pour le talent de M. Ingres que l'âge de la maturité. OubHons donc, les quatre-vingt-quatre ans du maître, puisque ses œuvres n'en dénoncent rien, ou, s'il nous arrive de nous les rappeler en dépit d'elles, que ce soit pour saluer avec un surcroît d'admiration et de respect les preuves de l'éternelle jeunesse, de l'inaltérable santé de son génie.

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Qu'il nous soit permis toutefois en terminant d'exprimer un regret. Une œuvre de cette importance et de ce caractère, une protestation aussi fière contre les humbles inclinations ou les erreurs auxquelles nous cédons trop souvent, une telle œuvre aurait dû apparaître en face même des témoignages suspects dont il lui appartient de faire justice, en face surtout des talents de bonne volonté qu'elle peut si bien achever de convaincre, si puissamment encourager. Ce que nous aurions souhaité pour elle, pour l'honneur de notre école, pour les progrès du goût dans notre pays, c'est le grand jour du Salon, c'est une publicité sans limites, au lieu de cette lumière restreinte qui l'éclairé aujourd'hui et de cette hospitalité domestique dont quelques privilégiés seulement sont appelés à recevoir la faveur. Quelle plus opportune et plus utile leçon qu'un pareil exemple, s'il était donné sur la place publique en quelque sorte, au milieu ou plutôt au-dessus de la mêlée où s'entre-choquent les intérêts et les partis, au milieu de tant d'efforts en sens contraire pour tirer à soi un lambeau de succès, pour conquérir vaille que vaille une notoriété éphémère? Quel plus sûr moyen de ramener ceux qui s'égarent, de faire vraiment acte de maître, c'est-à-dire d'assurer le triomphe des grands principes qu'on représente et la défaite des petites doctrines, des petites ambitions qui s'agitent ou se prélassent là oii elles trouvent le champ libre et l'opinion disposée à les accueillir, faute de mieux? Certes, au degré de gloire oii il est depuis longtemps parvenu, M. Ingres n'a que faire d'un nouveau succès personnel. Une victoire de plus remportée au Salon ne saurait rien ajouter aux respects unanimes qui environnent son nom ; mais, en dehors d'un surcroît de célébrité inutile ou impossible, cette victoire pourrait avoir des conséquences fécondes. Elle enseignerait aux uns, elle rappellerait aux autres à quelles conditions et en vertu de quelles lois l'art s'élève au-dessus d'une industrie futile. En réduisant à leur juste valeur, par l'éloquence du contraste, les

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tours d'adresse ou les fantaisies pittoresques dont nous consentons parfois à être les dupes, elle en anéantirait l'influence présente et en discréditerait l'imitation pour l'avenir. Les bons exemples en matière d'art ont leur contagion, comme les exemples décevants ou malsains. 11 ne suffit pas, je le sais, d*un chef-d'œuvre pour en susciter d'autres, il ne suffit pas qu'un grand artiste se produise pour que des rivaux à sa taille surgissent instantanément autour de lui. Toutefois, que ce chefd'œuvre apparaisse et que ce maître vienne à nous, c'en est assez pour que les usurpations soient par cela même combattues et démasquées, pour que le courage soit rendu à ceux qui n'osaient s'engager ou qui faiblissaient dans la lutte ; c'en est assez pour que les esprits en quête du bien trouvent un guide, les croyances qui se forment un élément de conviction, et les opinions qui chancellent un point d'appui.

Il y a trente ans environ, à l'époque où les élèves de M. Ingres commençaient à prendre rang parmi les artistes connus du public et à propager les nobles principes qu'ils avaient puisés auprès du maître, un des mieux informés d'entre eux et aussi l'un des mieux accueillis, M. Amaury-Duval, annonçait déjà cette élégance dans le style, cette fine sobriété dans la manière qui devaient plus tard caractériser son talent et achever d'en préciser la physionomie. Lorsque le jeune peintre exposait au Salon de 1833 ses i^ramiers Portraits , et au Salon suivant cette figure d'Un berger gi^ec où se résumaient à la fois les enseignements reçus à l'atelier et les souvenirs d'un récent voyage en Morée, il n'était encore qu'un disciple intelligent et convaincu, le pieux sectateur d'une doctrine dont il s'attachait à reproduire sans modification sensible les termes et l'esprit. Sous cette abnégation toutefois, sous ce zèle d'un initié tout entier au désir de convertir les gens et de leur transmettre la foi qu'il a rapportée du sanctuaire, quelque chose de très-personnel se faisait jour; l'originalité involontaire du sentiment se trahissait là même où les procédés étaient le plus conformes à la méthode prescrite et aux exemples qu'il s'agissait de consacrer. C'est, au reste, ce qu'on pourrait dire avec une égale justessad'autres débuts appartenant à la même époque, d'autres talents issus de

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la mémo école et décelant chacun, aussi bien que la communauté des origines, l'indépendance des inclinations, la diversité des visées.

Singulier reproche, en effet, que cette accusation de despotisme qu'on a essayé quelquefois de porter contre le maître en s'autorisant de la servilité prétendue des disciples ! Singulière erreur, commise encore aujourd'hui par plus d'un juge à courte vue, que ce parti pris de ne reconnaître aux élèves de M. Ingres qu'un mérite de copistes, qu'une habileté plus ou moins grande à contrefaire les inspirations ou la manière du peintre à' Homère et de Stratonice! Qui ne le sait d'ailleurs, qui le nie? Tous ont beaucouj) dû à leur maître, beaucoup appris auprès de lui; tous, heureusement, se ressentent et se souviennent de la forte discipline à laquelle ils ont été soumis ; mais les plus éminents d'entre eux n'ont répudié pour cela ni le respect de leurs propres instincts, ni la volonté d'en combiner l'expression avec la fidélité aux traditions qui avaient nourri leur jeunesse. Sans parler d'Hippolyte Frandrin, le plus chrétien des peintres français modernes formé par le plus fervent des continuateurs de l'art grec, M. Lehmann n'a-t-il fait acte que d'imitateur dans l'ordonnance et dans l'exécution de ses peintures à l'institution des Jeunes-Aveugles, à l'Hôtel de ville, au palais du Sénat? Là, comme dans les portraits signés du même nom, n'y a-t-il pas à côté de certaines habitudes, à côté de certaines croyances acquises une fois pour toutes, les preuves d'une imagination et d'un goût très-indépendants des leçons du maître? Lorsque, au sortir de l'atelier de M. Ingres, Ziegler peignait son Giotto^ ou lorsqu'il exposait, quelques années plus tard, son Saint Geoi^ges et son Saint Luc^ il ne renonçait pas, que je sache, à l'ambition de se donner carrière et de révéler l'ampleur de ses intentions, au risque même d'en accuser le caractère trop souvent emphatique et théâtral. La pensée si hautement philosophique de M. Paul Ghenavard a-

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t-ellc oto gônée dans son essor par les entraves de l'cklucation pittoresque, par les coutLimes imposées d'abord h la main? MM. Gomairas, Alexandre Lafond, d'autres encore dont le talent consiste surtout dans l'énergie du faire, peuvent-ils être confondus avec MM. Cornu, Balze, Dumas, c'est-à-dire avec des artistes plus érudits à tous égards, et dont le mérite résulte de la réflexion et des calculs, plutôt que des suggestions spontanées de la verve? Enfin, l'un des mieux partagés à l'origine, sinon le plus richement doué des élèves de M. Ingres, Théodore Ghassériau, en exécutant son tableau des Troyennes^ ses belles études peintes ou dessinées et ses peintures murales dans l'église de Saint-Merry, Ghassériau montrait assez que la pratique des enseignements du maître ne compromettait chez lui ni le développement des facultés natives, ni le progrès dans le sens de la vocation personnelle. Qu'il se soit ensuite étrangement mépris sur cette vocation, qu'il ait tenté, au grand dommage de son talent;, je ne sais quelle conciliation entre les doctrines si radicalement ennemies de M. Ingres . et d'Eugène Delacroix, c'est ce que prouvent de reste VEscalier de la Cour des comptes et V Hémicycle de Saint-Philippe du Roule. Jusque dans ces témoignages d'égarement toutefois, quelque chose apparaît d'assez naturellement senti, d'assez noble encore, pour autoriser les respects aussi légitimement que les regrets de la critique. Ge qui survit des qualités premières s'affirme avec assez de fierté et de vigueur pour dénoncer à ceux-là mêmes que décourageraient les violentes témérités de ce pinceau la secrète puissance de la main qui l'a tenu, et l'élévation instinctive de la pensée dont il traduit à la fois les inspirations et les sophismes.

Les œuvres successivement produites par M. Amaury-Duval n'ont rien, on le sait, de ces emportements et de ces audaces. S'il fallait, au contraire, y relever quelque excès, ce serait, pour ainsi dire, l'exagération de la réserve ; ce serait — je ne parle

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ici que des compositions du peintre sur des sujets historiques ou religieux — une tendance trop habituelle à réduire, à supprimer presque, dans l'ordonnance d'une scène, la part de l'invention, pour n'y laisser de place qu'à des éléments consacrés, à des intentions choisies et reproduites avec goût plutôt que franchement imaginées, au souvenir enfin de certains exemples de Tart plutôt qu'à l'expression d'une émotion immédiate, d'une idée spontanément conçue. Aussi, quelque louables que soient, au point de vue de l'élégance et de la correction du style, les peintures dont M. Amaury-Duval a décoré la Chapelle de Sainte-Philomènc à Saint-Merry, la Chapelle de la Vierge à Saint-Germain l'Auxerrois, et plus récemment l'église de Saint- Germain en Laye, avec quelque délicatesse que soit pratiqué le système archaïque adopté ici par l'artiste, il ne nous semble pas qu'il faille chercher dans de pareils travaux les titres principaux et les preuves les plus sûres de son talent. Je me souviens qu'il y a quelques années, un écrivain des plus compétents en matière de beaux-arts caractérisait ce talent par une comparaison entre le charme un peu subtil de sa physionomie et l'éclat amoindri, le parfum sans montant d'une rose du Bengale. Fautil ajouter qu'un peintre célèbre en définissait plus rudement la naïveté recherchée et voulue, lorsqu'il accusait celle-ci de ressembler à « l'ingénuité d'une veuve de quarante ans demandant si les enfants se font par l'oreille ? » La science dépensée par M. Amaury-Duval pour simuler, dans ses peintures murales, l'absence d'expérience et de savoir, ses efforts d'adresse pour paraître maladroit ou timide, comme si l'art en était encore à ses débuts et l'artiste lui-même au temps des maîtres imagiers, toute cette affectation de simplicité justifierait peut-être le second des deux jugements que nous venons de rapporter. En tout cas, le premier a cet avantage de ne pas nous révéler seulement les côtés insuffisants ou défectueux de la manière de M. Amaury-Du^al, et do rappeler, en même temps que les cpia-

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lités dont elle est dépourvue, les mérites qui la recommandent et la grAce qui lui appartient.

La grâce, et quelquefois une grâce charmante, telle est, en effet, la marque distinctive de ce talent, là oii il n'est ni déconcerté par les proportions trop vastes de la tâche, ni préoccupé outre mesure des exemples anciens. Il s'accommode difficilement, nous l'avons dit, des scènes compliquées, des sujets qui exigent dans l'expression morale une certaine abondance, une certaine force d'invention, et, dans la disposition pittoresque, quelque chose de plus que la svTuétric architectonique. De là, sans doute, son empressement à se réfugier en pareil cas sous l'autorité des traditions, à abriter ses incertitudes secrètes sous les dehors du sacrifice volontaire et du parti pris. En revanche, lorsqu'il s'agit simplement d'agencer dans un cadre restreint les lignes d'une figure entourée de quelques accessoires, lorsqu'il s'agit soit d'interpréter la nature dans un portrait, soit de l'idéaliser dans la représentation de quelque type chastement nu, comme la Vénus exposée au Salon de 1863, ou comme la Jeune Fille dont la Gazette des Beaux- Arts publie aujourd'hui une reproduction gravée, M. Amaury-Duval prend conseil avant tout de lui-même et de son propre goût. Il écoute et met à profit ces avis de la voix intérieure qui le portent à revêtir d'élégance la vérité sans la déguiser pour cela, à en épurer les apparences, non plus en raison d'un système préconçu d'archaïsme, mais en vertu de ses aspirations personnelles et de son fin sentiment des choses. Ici, ni abandon de soi ni insuffisance ; nulle prétention à immobiliser l'art dans l'imitation sans merci d'un passé dont cinq siècles nous séparent ; nul excès de docilité non plus aux souvenirs de l'atelier de M. Ingres, j'entends en ce qui concernerait une pure contrefaçon matérielle. Dans ses portraits et dans ceux de ses tableaux qui appartiennent à la classe des études^ M. Amaury-Duval ne récuse ni l'époque où il vit, ni les justes exigences de l'art qu'elle comporte. Son style, à la fois

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très-sincère et très-raffiné, son pinceau voridique et ingénieux tout ensemble, traduisent la réalité contemporaine avec une délicatesse d'autant plus méritoire qu'elle correspond mieux aux caractères un peu complexes des modèles et à ce mélange de simplicité et de recherche qui, dans un certain monde, constitue ce qu'on appelle « la distinction. »

Par ses aptitudes naturelles, comme par les coutumes de son talent, M. Amaury-Duval réussit surtout à peindre les femmes, et, parmi les femmes, celles que parent les agréments de la physionomie ou les élégances de la jeunesse, plutôt que les traits de la beauté proprement dite. Ce n'est pas qu'il n'ait su rendre parfois avec une très-remarquable habileté les formes et l'expression viriles. Il suffirait de citer l'excellent portrait de M. A??iaury-Duval père, exposé au Salon de 1838, ceux de MM, Alexandre Diwal et Barre ^ exposés deux ans plus tard, pour rappeler ce que, dans cet ordre de travaux, il s'est montré capable de faire ; mais, en général, c'est devant d'autres modèles qu'il a trouvé ses meilleures inspirations, — témoin un de ses premiers ouvrages et, à notre avis, un des plus significatifs, le portrait de la nièce du peintre, qui figurait au Salon de 1839.

Rien de plus pur et de plus placide que l'attitude de cette jeune fille debout, vue de face, les bras tombants et les mains posées l'une sur l'autre, comme si elle s'oubliait elle-même dans la contemplation ingénue des objets ou des gens que ses yeux rencontrent ; rien de plus naïvement assuré que ce regard presque enfantin, de plus chaste que cette franchise avec laquelle les contours d'un corps adolescent se laissent deviner sous les habits de fête qui en rehaussent la grâce, moins encore qu'ils n'en accusent la souplesse. Ne cherchez pas ici la douceur un peu attristée, la poésie tout élégiaque que respirent certains portraits peints par Hippolyte Flandrin, la Jeune Fille à l'œillet entre autres. Dans le portrait dont il s'agit, l'innocence et la

jeunesse s'expriment en termes plus souriants, avec une sorte de vivacité sereine que Flandrin n'aurait pas aperçue ou sentie, et, malgré l'irrégularité des traits du modèle, avec un charme irrésistible. Sous le rapport de l'exécution matérielle, l'œuvre n'est ni moins originale, ni moins finement traitée. Le modelé sans relief excessif, la silhouette précise sans sécheresse du visage, des épaules et des bras, la limpidité du ton général, — depuis la couleur rose et transparente de la robe jusqu'à l'éclat discret des fleurs placées dans la chevelure, jusqu'à la couleur claire du lambris sur lequel l'ensemble de la figure se dessine, — tout concourt à établir une harmonie complète entre les diverses parties du travail, et à faire de cette toile charmante, non-seulement un des plus aimables spécimens de la manière du peintre, mais un des meilleurs morceaux dans cet ordre d'art qu'ait produits la peinture contemporaine/

Deux autres portraits appartenant à peu près à la même époque, — le portrait de M"^ Lesourd et celui de M"^^ Ménessiei^- Nodier j — nous montrent, en raison du genre de beauté particulier aux modèles, le talent de M. Amaury-Duval sous des apparences plus amples, plus somptueusement élégantes, sans aucun sacrifice toutefois de sa délicatesse accoutumée. Le portrait de M"^^ Lesourd qu'on pourrait, pour la dignité de l'aspect et l'aisance dans la pratique, comparer au beau portrait de M"^^ Lehmann que M. Lehmann devait peindre et exposer quelques années plus tard, est, à d'autres égards, une œuvre trèspersonnelle, très-distincte des travaux de même sorte qui l'ont précédée ou suivie. Il fallait la sûreté du goût de M. Amaury- Duval pour donner à la coiffure, en forme de turban, qui orne la tête, ou à la coupe de la robe, un caractère supérieur à la signification tout artificielle, à l'élégance toute futile d'ajustements que la mode prescrit aujourd'hui et qu'elle répudiera demain ; il fallait aussi la souplesse et, en même temps, la rare sobriété de son pinceau pour coai'donner avec autant de vrai-

semblanco et de mesure des éléments qui, sous une main moins judicieuse ou moins déliée, auraient pu facilement aboutir à l'expression pesante ou à la confusion. C'est par des mérites analogues que se recommande le portrait de il/""" Ménessier, Vêtue d'une robe noire qui laisse découverts le haut du buste et les bras, assise sur un fauteuil le long duquel tombe un châle de couleur jaune, les cheveux entremêlés de quelques rangs de perles, la figure se présente à peu près de face et se détache sur un fond grisâtre dont les teintes absorbées, presque négatives, ajoutent au coloris du visage un accent de lumière et de vie, au ton vigoureux des vêtements un surcroît de solidité. Nulle exagération pourtant dans les contrastes; point d'affectation dans reflet, ni de recherche à outrance du modelé saillant, de la vérité palpable, de tout ce qui tendrait à substituer aux formes d'une œuvre d'iirt les niaiseries ou les brutaUtés d'un trompel'œil. Ici comme ailleurs, le peintre exprime ce qu'il a senti à propos de la nature, tout en reproduisant fidèlement celle-ci ; il interprète ce qu'il a eu devant les yeux avec une habileté égale à la bonne foi qu'il met à en transcrire les dehors : il nous révèle enfin le secret de sa pensée, de ses prédilections, de sa science, aussi bien que la rigueur de ses scrupules, et il ne méconnaît pas plus les droits de la vérité qui l'obligent que les franchises du talent qu'il lui appartient de maintenir.

Nous n'entreprendrons pas de mentionner et d'examiner une à une les diverses œuvres du même genre sorties del'ateUer de M. Amaury-Duval, depuis le portrait d'une jeune femme vue de profil et vêtue d'une robe de soie bleue, si justement remarqué lorsqu'il parut, il y a vingt ans, jusqu'au gracieux portrait de 3i"' Emma Fleury^ exposé en j 861 , jusqu'à deux autres portraits de femmes qui figuraient, l'un au Salon de 1863, l'autre au Salon de l'année suivante. Ce serait vouloir tomber dans des redites oiseuses et recommencer, en face de chaque nouveau témoignage, l'analyse ou l'éloge des qualités qui dis-

tinguent la manière du peintre en général. Qu'il nous suffise d'indiquer quelque chose des modifications que cette manière a subies, non quant au fond môme des intentions et des principes, mais dans l'emploi des moyens matériels.

Les portraits les plus récents de M. Amaury-Duval diffèrent des portraits antérieurement exécutés par lui, en ce sens qu'ils ne sont pas, comme ceux-ci, peints, dans les carnations, à l'aide de tons clairs ou vigoureux simultanément déposés sur la toile; ils ne sont pas, — pour parler la langue des ateliers, — modelés dans la pâte ou, si l'on veut, préparés dès le commencement en vue de toutes les conditions de la tâche, sauf à recevoir ensuite de quelques frottis ou d'une série de retouches l'accent définitif et l'achèvement. Afin de conserver aux résultats de son travail un aspect plus frais et plus hmpide, M. Amaury- Duval a imaginé de procéder du clair à l'ombre, c'est-à-dire d'établir et de déterminer tout d'abord la masse des lumières, de couvrir d'une teinte plate les formes générales d'un visage par exemple, et de revenir sur ce fond lumineux en en diminuant graduellement l'éclat dans les parties plus ou moins privées de jour, mais en réservant intacte l'œuvre primitive du pinceau là oii il s'agit de laisser en relief les surfaces éclairées. C'était prendre le contre-pied de la méthode adoptée par Léonard de Vinci qui, on se le rappelle, arrivait progressivement à l'expression de la lumière, en agissant sur un champ préalablement teinté de couleurs sombres dont il atténuait peu à peu l'obscurité par la superposition de touches claires, modifiées, en raison des exigences de l'effet, depuis les demi-tons jusqu'aux tons les plus aigus de la gamme * ; c'était aussi courir le

* Si l'on ne savait, par le témoignage de quelques écrivains contemporains du maître, qu'il arrivait souvent à Léonard de dessiner ses études avec du blanc, et sans le secours d'aucun crayon noir ou gris, sur une leuille de papier enduite d'une couleur foncée, le tableau ébauché que l'on voit dans le musée des Ofiices, à Florence, et qui représente X Adonxiion

risque de compromettre la solidité apparente du travail et d'ôter en consistance au modelé ce qu'on ajouterait à la vivacité de l'aspect. Peut-être M. Amaury-Duval n'a-t-ilpas toujours réussi il éviter ce danger ; peut-être, si habilement traité qu'il soit, si légitime qu'ait été le succès qui l'a accueilli, le portrait de femme exposé au Salon de 1863 n'a-t-il pas, comme morceau de peinture proprement dit, une valeur égale au mérite d'autres portraits peints plus anciennement par la même main. Certaines têtes de femmes dessinées, de grandeur naturelle, sur du papier blanc, et, par conséquent, conformément au mode d'exécution que l'artiste emploie aujourd'hui dans ses tableaux, prouvent que M. Amaury-Duval excelle à définir la forme à peu de frais, à en modeler l'image, monochrome ou succinctement coloriée, sur une surface claire. Suit-il de là néanmoins que les procédés qui conviennent au crayon s'approprient aussi bien à la fonction du pinceau, et n'y aurait-il pas quelque imprudence à prétendre transporter dans le domaine du peintre les ressources techniques forcément un peu grêles et les moyens d'imitation naturellement restreints dont dispose le dessinateur?

Une autre toile au surplus exposée, comme le portrait que nous venons de citer, au Salon de 1863, et, comme lui, peinte dans ce qu'on pourrait appeler la seconde manière de l'artiste, donnerait jusqu'à un certain point raison à ces tentatives pour rendre par la virginité du coloris et de la touche la radieuse simplicité de la nature. On se souvient de cette svelte Véniis^ debout au bord de la mer, soulevant de ses mains délicates les ondes dorées de sa chevelure, et se manifestant, tout en s'ignorant pour ainsi dire, dans le pur éclat de la vie à son aurore, de la nudité chaste, de la beauté ingénue. Certes un pareil sujet exigeait, indépendamment de l'élégance idéale des formes, une suavité parfaite, une véritable fluidité dans le ton. A quelles Mages, suffirait pour fournir à cet égard les renseignements les plus positifs.

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ques procédés qu'il ait cru devoir recourir, il faut louer M. Amaury-Duval d'avoir su respecter ces conditions nécessaires ; il faut le louer surtout, — au risque de contrarier en cela les préférences pour d'autres œuvres, témoignées, il y a deux ans^ par la majorité du public, — de ne pas s'être fait le complice de certaines ambitions assez communes aujourd'hui, de s'être absolument désiatéressé de certains exemples. Son tableau ne rappelle rien ni des coquetteries pittoresques renouvelées du dix-huitième siècle, ni des grâces suspectes que plus d'un peintre de l'école actuelle propose à nos regards sous une étiquette antique. Malgré la signification voluptueuse inhérente au sujet, malgré même l'exagération d'élégance qu'on peut reprocher au dessin de quelques parties, aux proportions et aux contours des jambes en particulier, il y a ici dans les intentions une gravité digne de l'art, dans le style une retenue, tout opposée aux confidences inscrites ou aux mauvais propos que d'autres pinceaux se permettent. La Source^ de M. Ingres, — cela va sans dire, — une fois hors de cause, nous ne savons guère, parmi les compositions sur des thèmes analogues que nous avons vues se succéder depuis quelques années, celles qui satisfont mieux, aussi bien même, aux conditions les plus élevées d'une pareille tâche ; nous n'en connaissons pas oii l'on puisse, sous le rapport de la grâce sans afféterie et de la vraisemblance sans excès, signaler des morceaux mieux traités que la tête, les attaches du cou, la poitrine et, en général, toute la partie supérieure de la figure peinte par M. Amaury-Duval.

D'où vient pourtant que cette Vénus ait été accueillie, lorsqu'elle parut, avec une sorte d'indifférence sinon de défaveur, tandis qu'une autre figure, — celle-là même dont la Gazette des beaux-arts publie une reproduction gravée, — obtint, au Salon suivant, un succès beaucoup moins douteux? Nous ne voulons pas médire de ce succès ni contester les mérites de l'œuvre qu'il a récompensée. Qu'il nous soit permis toutefois, en recon-

naissant ce qu'il y a de délicatesse et de fin savoir dans l'exécution de la seconde figure, de regretter un peu l'intervention de certains accessoires qui en compromettent le sens ou en diminuent la portée poétique; qu'il nous soit permis de tenir en estime plus haute une image moins familière, plus vraie par cela môme qu'elle reproduit moins littéralement les menus détails de la réalité, et de préférer à cette jolie petite fille déshabillée, si pudique qu'en soit l'aspect, la Imm nue, mais d'une nudité plus naturellement explicable, plus nécessaire même, et exprimant une grâce sévère plus voisine de la beauté. C'est, nous le croyons, en continuant de traiter des sujets de ce genre que M. Amaury-Duval confirmera le plus sûrement ses titres ; c'est en persévérant dans cette voie qu'il achèvera de nous révéler ce que ses Portraits nous ont appris déjà de la pureté' de son goût, des délicatesses de sa manière, et qu'il réussira à rendre manifestes des qualités que ses peintures religieuses permettent seulement d'entrevoir ou de pressentir.

Quelle qu'ait été, d'ailleurs, dans la carrière de M. Amaury- Duval l'inégalité des succès, quelque différence qu'il convienne de constater entre la naïveté un peu trop érudite des peintures dont il a orné les églises et le caractère non moins savant, mais plus sincèrement expressif, des travaux que lui a inspirés l'étude directe de la nature, il est un côté par lequel toutes ses œuvres se rattachent les unes aux autres et se ressemblent, un mérite dont elles portent invariablement l'empreinte : je veux parler de cotte recherche ou plutôt de ce besoin obstiné du mieux dans l'expression des formes une fois choisies, de cette application constante chez le peintre à aher en toutes choses jusqu'au bout de sa pensée, à épuiser ce qu'il sait ou ce qu'il croit être le vrai. Non-seulement M. Amaury-Duval n'a jamais consenti à interroger les succès de ses voisins pour se comporter en conséquence, à pactiser avec la mode pour acheter à bas prix les faveurs du public ; mais il ne lui est pas arrivé

d'accepter une seule tâche qui ne s'appropriât exactement aux exigences de sa foi esthétique, aux inclinations de son talent, aux préférences particulières do son goût. Tout en faisant ses preuves comme peintre de portraits plus habituellement que comme peintre d'histoire, il n'a pas entendu pour cela sacrifier les conditions de l'art aux accommodements que semble autoriser le métier, s'imposer indifféremment ou se laisser imposer tous les modèles, et convertir sa fonction d'artiste en une profession facile ou lucrative, son atelier eu une officine bien achalandée.

A en juger par le soin qu'il prend de ne se fier qu'à certains types dès longtemps connus de lui et attentivement étudiés, à voir avec quelle sagacité patiente il poursuit jusque dans les plus secrets détails l'imitation delà physionomie et de la forme, avec quels inexorables scrupules il insiste sur le moindre trait caractéristique, sur le moindre élément de vraisemblance ou de beauté, — il semble que, pour M. Amaury-Duval, la représentation du fait n'existe pas en dehors de l'image achevée, et que le sentiment éprouvé par l'artiste en élaborant chacune de ses œuvres est bien moins l'orgueil de sa propre habileté que le tourment même de la perfection. De là, le nombre relativement restreint de ses travaux et l'estime un peu froide qu'ils inspirent aux esprits pressés ou superficiels, à ceux qui^ s'extasiant de confiance devant les fantaisies ou les impertinences pittoresques, n'ont ni le pouvoir d'apprécier pleinement le mérite sans faste, ni le loisir d'en étudier de fort près les témoignages. Sans pousser trop loin le parallèle, et tout en tenant compte, sous le rapport de l'imagination, de la valeur inégale des résultats, ne saurait-on reconnaître une certaine parenté entre le talent de M. Amaury-Duval et celui de M. Henri Reber, dans l'ordre de la composition musicale? Ne serait-oii pas autorisé à dire que, sauf la différence des moyens employés, ils'procèdent l'un et l'autre de principes analogues? Même volonté invariable

chez les deux artistes de se refuser, en face de l'opinion, aux concessions ou aux sacrifices ; même dédain parfait des modes d'expression vulgaires ; même souci de la correction absolue, de la définition exquise. A des talents comme ceux-là, la popularité peut faire défaut par cela même qu'ils semblent d'avance trop bien déterminés à se passer d'elle : mais ils obtiennent une considération plus solide que l'enthousiasme, plus durable que le bruit fait autour de certains noms. Les suffrages de ceux qui savent sentir et se décider pour leur propre compte les dédommagent des distractions ou des préjugés auxquels il nous arrive de céder sur la foi d'autrui, et si la foule semble quelquefois les oublier ou les méconnaître, les esprits attentifs du moins, les délicats sont de leur parti.

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