‹ Mélanges sur l'art contemporainChapitre 14 sur 20 · L'ÉCOLE FRANÇAISE DE GRAVURE EN · texte numérisé non relu

L'ÉCOLE FRANÇAISE DE GRAVURE EN

Il arrive parfois que le mouvement d'un art s'opère dans notre pays en raison inverse du mouvement de l'opinion. Les œuvres sérieuses se produisent au moment oii le succès semble exclusivement réservé aux œuvres d'un genre secondaire ou d'un mérite superficiel; les principes et l'idéal académiques sont-ils au contraire acceptés comme l'unique loi du goût, quelque talent indépendant protestera à l'écart contre ces règles absolues et se développera patiemment en attendant le jour de la réaction. Le fait n'est pas rare, du moins dans l'histoire de la gravure. Les planches gravées, sous le règne de Louis XVI, par Bervic et par Tardieu, sont en désaccord formel avec le goût de l'époque pour les vignettes et ces mille croquis à la pointe qui s'honoraient du titre de griffonnis^ comme, au temps de Louis XV, les travaux de Vivarès d'après les anciens paysagistes démentent avec éclat la mode du paysage galant et des pastorales gravées d'après Eisen et Boucher. Plus tard, lorsque les scènes héroïques captivaient seules l'attention de la foule et qu'on ne jugeait dignes d'être reproduits sur le cuivre que les sujets tirés de l'antiquité grecque ou romaine, Duplessi-

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Bertaux, Boissieu et quelques autres osaient choisir ailleurs leurs modèles, et restituaient à la gravure de genre une partie de sa valeur et de son charme. Cette anomalie entre les inclinations du public et le caractère de certaines œuvres de l'art se révèle encore aujourd'hui ; seulement, à aucune époque la réaction n'a paru moins prochaine ni la séparation plus radicale. Il ne s'agit plus en effet de froideur momentanée pour un ordre particulier de talents, de prédilection passagère pour telle ou telle nature de sujets. La gravure elle-même, — du moins la gravure au burin, — son opportunité dans le présent, sa signification et sa vie dans l'avenir, voilà ce qui est mis en question, voilà ce que l'on est bien près de condamner comme un obstacle au développement des tendances nouvelles et comme une négation du progrès.

Que quelques graveurs en taille-douce continuent les saines traditions de^l'école française et redoublent d'efforts pour lui conserver sa vieille prééminence : nous les regardons faire, non pas même avec la curiosité de gens intéressés par point d'honneur national au succès de l'entreprise, mais avec un sentiment de surprise dédaigneuse. Il semble que l'on doive voir dans ces efforts plus d'entêtement que de vrai courage, dans ces témoignages d'habileté l'indice de croyances en retard sur la marche des idées modernes : nous accueillons les œuvres oii se reflètent ces doctrines et cet art d'un autre âge à peu près comme nous accueillerions au théâtre des pièces obstinément conformes à la poétique du dix-huitième siècle et à la règle des trois unités.

En retraçant ailleurs l'histoire des phases diverses que la gravure a successivement traversées, nous avons eu occasion déjà d'indiquer l'état actuel de notre école et d'accuser l'indifférence où nous laisse tant de persévérance et de talent. Certes, rien aujourd'hui n'autoriserait une rétractation à ce propos, et l'on aurait le droit de se plaindre plus vivement encore d'une injus-

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tiee qui se généralise et qui grandit d'année en année. Ce qu'il était permis d'entrevoir et de pressentir comme un danger possible est devenu un danger manifeste; jamais conditions aussi défavorables n'ont été faites à la gravure, jamais elle n'a obtenu parmi nous moins d'encouragements ni de crédit, et tandis qu'une sympathie croissante s'attache aux improvisations du pinceau et du crayon, on n'a pour les sévères travaux du bui'in que de l'éloignement et de l'oubli. Dans le monde, dans la presse môme, qui s'occupe de cet art en apparence suranné? Qui songe à rendre homm.age au zèle des hommes qui le pratiquent encore, à discuter leur mérite, ne fût-ce que pour blâmer le système où ils s'opiniâtrent? On se contente de réprouver le tout implicitement, quitte à ignorer à la fois la valeur intrinsèque des œuvres, l'habileté relative des artistes qui les ont produites, et jusqu'aux noms dont elles Font signées. A l'exception de M. Henriquel-Dupont, talent hors ligne qui s'est en quelque sorte imposé à l'estime de tous, y a-t-il de notre temps un seul graveur français dont le nom ait acquis une véritable popularité, un seul dont la réputation dépasse, égale même celle du moindre dessinateur de caricatures? Et cependant, malgré les obstacles de tout genre suscités depuis quelques années au développement de la gravure, notre école se maintient comme autrefois au premier rang. Le nombre et le caractère de ses travaux attestent sa supériorité : nous sommes seuls à la méconnaître, car, dans les autres pays, on recherche, on étudie ces estampes auxquelles nous n'accordons ici qu'un regard distrait, et il n'est pas jusqu'aux Américains, oracles peu sûrs d'ordinaire en matière d'art, qui ne nous donnent à ce sujet une leçon d'équité et de goût. Que l'on, rapproche des estampes gravées sous l'empire et au temps de la restauration celles qui ont été pubhées à partir du dernier règne jusqu'à l'époque oii nous sommes^ on verra que, durant cette période et dans les circonstances les plus contraires, la gravure a pris, au point de

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vue (lu talent, un développement que, malgré des encouragements de toute espèce, elle n'avait pu acrpiérir vers le commenment du siècle. Quelle pauvre mine feraient aujourd'hui le grand ouvrage sur l'Egypte et les planches du Musée Filhol en regard de ce qui a été gravé depuis lors d'après des modèles analogues !

D'où vient donc qu'un art si loin encore de sa décadence ne puisse réussir à vaincre nos préventions, et que tant de témoignages de talent passent en quelque sorte inaperçus? La confusion introduite dans nos idées par la découverte de certains procédés mécaniques, d'ailleurs fort étrangers à la gravure, est sans doute une des causes de cette insouciance. On pourrait l'attribuer aussi à l'esthétique frivole que nous avons progressivement adoptée, à l'influence d'habitudes qui ont fini par déterminer complètement nos jugements après avoir abaissé notre goût. D'une part, l'application indiscrète du daguerréotype à des objets qu'il n'appartient qu'à l'art d'interpréter a substitué le culte de l'identité inerte au respect de l'imitation intelligente; de l'autre, le spectacle de l'art facile nous a désaccoutumés des travaux sérieux. Ici l'a peu près nous amuse et nous suffit, et de même que beaucoup de gens se contentent pour toute nourriture littéraire de vaudevilles et de romans vulgaires, beaucoup de prétendus amis des arts cherchent et trouvent la réalisation de leur modeste idéal dans des vignettes ou dans des recueils de croquis.

Les tendances générales de la nouvelle école de peinture ne sauraient, il faut bien le dire, nous ramener au culte de l'art sévère et en particulier à l'étude des œuvres du burin. Les conditions de la peinture telles qu'on semble les comprendre maintenant ne sont-elles pas en contradiction avec les conditions essentielles de la gravure? La gravure, sans procéder exclusivement de la ligne comme la sculpture, a cependant pour élément principal l'imitation précise de la forme. Or, un dessin

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inaclieM' et flottant est devenu à nos yeux une des expressions du talent pittoresque, ou tout au moins la plus excusable des imperfections. Nous faisons bon marché de Tincorrection des contours et du modelé pour priser avant tout dans un tableau l'éclat des tons et les tours d'adresse de la brosse : le moyen de concilier de pareilles inclinations avec le goût pour un art oii l'escamotage de la forme est impossible, oîi tout est forcément et rigoureusement accusé? Aussi qu'arrive-t-il? C'est que le plus souvent les graveurs se trouvent contraints de chercher leurs modèles ailleurs que parmi les tableaux contemporains. Sauf M. Scheffer et surtout M. Delaroche, dont les œuvres ont assez souvent encore, le privilège d'occuper le burin, il n'est aucun peintre de l'école moderne qui voie ses compositions habituellement reproduites par la gravure. Le pinceau de M. Horace Vernet, il est vrai, n'improvise pas la moindre scène sans que les éditeurs d'estampes s'en emparent aussitôt pour en expédier des copies dans toutes les parties de l'Europe et du monde; mais ces copies, lestement exécutées àTaqua-tinte, ne relèvent de l'art que d'une manière fort ii^directe. Elles intéressent avant tout le commerce, et l'aqua-tinte réduite, comme elle l'est aujourd'hui, au rôle d'un procédé rapide et économique, n'a plus dans notre école qu'une importance industrielle. Il n'en va pas ainsi, tant s'en faut, de la gravure en tailledouce; par malheur, en s'isolant du mouvement de la peinture contemporaine, elle contredit d'autant plus formellement les instincts du public, et cette réserve qu'elle est forcée de s'imposer ne contribue pas médiocrement à dépopulariser ses produits. Les seules estampes sur lesquelles nos regards s'arrêtent encore sont celles qui, participant ouvertement des tendances actuelles de la peinture, n'ont d'autre fin qu'une séduction passagère, d'autre intérêt qu'un intérêt de circonstance ; les estampes gravées, au contraire, en vertu des règles absolues de l'art et de ses conditions immuables, demeurent sans attrait

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pour nous, parce que cette méthode savante n'a plus à nos yeux que le caractère du pédantisme.

Les graveurs français contemporains peuvent donc se diviser en deux groupes distincts. Le premier, c'est-à-dire le plus important par le nombre, est forme de tous les artistes qui se servent de la gravure comme d'un moyen de satisfaire le goût à peu près universel pour les œuvres secondaires, amusantes avant tout et intelligibles sans effort. Ces graveurs, qu'on pourrait appeler les feuilletonistes de l'art, retracent avec plus ou moins de succès, à l'aqua-tintc ou sur le bois, des sujets ordinairement en rapport avec les inclinations de la foule, et font de la gravure un auxiliaire de l'industrie ou un accessoire de la presse. Le second groupe, plus digne de considération à tous égards, se compose des graveurs qui, en dépit de l'indifférence publique, consacrent encore de longues années aux études difficiles, aux rudes travaux, aux investigations patientes, et qui semblent, à côté de ces improvisateurs, des bénédictins attardés dans le dix-neuvième siècle, ou tout au moins des talents dépaysés. L'école française de gravure n'a, on le voit, ni l'unité de physionomie qui la caractérisait autrefois, ni même aucune sorte d'unité. Chacune des classes d'artistes qui la partagent est elle-même subdivisée à l'infini et ne présente qu'un ensemble de talents individuels, sans principe et sans lien communs. On peut toutefois établir entre les graveurs contemporains une ligne de démarcation générale. En regard, ou plutôt à la suite des œuvres du burin, de ces planches d'histoire conformes au passé de l'école, il convient de placer les innombrables produits d'un art inférieur, mais digne aussi de fixer l'attention , ne fût-ce qu'à titre de fait nouveau et de symptôme. S'il est juste de tenir compte de tous les genres d'habileté, il est juste aussi de faire une part inégale entre le résultat des efforts studieux et le résultat d'une adresse superficielle; en un mot, sans méconnaître là où elles peuvent se trouver la

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gnice facile et la finesse, on doit attacher plus de prix à des qualités d'un autre ordre et réserver une estime principale pour le talent sérieux et pour les travaux qui l'attestent.

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