‹ Mélanges sur l'art contemporainChapitre 16 sur 20 · PHOTOGRAPHIE · texte numérisé non relu

PHOTOGRAPHIE

Dans les procédés de l'aqua-tinte, la part laissée à la volonté et au talent est assurément plus grande que dans les nouveaux procédés mécaniques. Ce mode de gravure, quoique très-inférieur à la gravure en taille-douce, n'est pas du moins en opposition formelle avec les conditions de l'art, et, quelle que soit son insuffisance à bien des égards, il offre en soi des ressources qu'il serait injuste de dédaigner ; aussi n'est-ce pas contre l'aqua-tinte elle-même, mais contre l'usage qui en est fait, qu'on a le droit de s'élever. Il y a un peu moins de quarante ans, lorsque, à l'exemple des graveurs anglais, quelques graveurs de notre pays essayèrent d'appliquer l'aqua-tinte à la reproduction des tableaux, ils se gardèrent bien de choisir leurs modèles ailleurs que dans un ordre de peinture secondaire, autorisant l'emploi de ce moyen assez superficiel. Des scènes familières, des épisodes de l'histoire contemporaine, retracés le plus habituellement parle pinceau rapide de M. Horace Vernet, furent pendant plusieurs années les seuls sujets qu'ils osassent aborder, et les compositions plus graves ou plus laborieusement étudiées demeurèrent l'objet particulier des travaux

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du burin. Peu à peu les scrupules diminuèrent, la ligne de démarcation s'effaça. On tenta quelques incursions sur le terrain qu'on avait d'abord respecté, et, d'empiétements en empiétements, la gravure à l'aqua-tinte a lini par s'installer partout au lieu et place de la gravure en taille-douce. Histoire, portrait, figures de fantaisie ou de haut style, tous les genres indistinctement sont traités aujourd'hui par les graveurs à l'aqua-tinte avec une activité tout industrielle, au grand avantage du commerce sans doute, mais aussi au détriment de l'art sérieux et du goût. On peut dire sans exagération qu'il y a entre la gravure en taille-douce et la gravure à l'aqua-tinte, telles qu'elles sont maintenant pratiquées l'une et l'autre, à peu près la même différence qu'entre l'art du statuaire et le métier du mouleur : au lieu de l'interprétation délicate, de l'imitation châtiée d'un modèle, on ne nous donne qu'une empreinte surprise à la hâte, incomplètement fidèle et ne reproduisant que les formes générales. A force de voir ces estampes défectueuses, si propres pourtant à accuser les vices de la méthode, le public a pris le change sur les vrais éléments de la gravure, sur la valeur relative des divers procédés, et l'on a fini par confondre si bien ces procédés entre eux, qu'assez peu de gens peut-être savent distinguer encore une planche gravée au burin d'une planche gravée à l'aqua-tinte.

Dans cette multitude d'estampes à l'aqua-tinte qui se succèdent presque de semaine en semaine aux vitres des magasins, il en est cependant quelques-unes où se révèlent des qualités d'artiste. La Mort du duc de Guise ^ gravée par M. Desclaux d'après M. Delaroche, appartient à cette classe d'œuvres particulièrement recommandables, et ressort plus qu'aucune d'elles au milieu de tant d'œuvres improvisées pour les circonstances ou pour les besoins du commerce. L'estampe de M. Desclaux porte les traces d'un travail consciencieux, de l'effort et d'une habileté en harmonie avec les ressources combinées de l'aqua-

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tinte, du burin et de la manière noire; mais de pareils procédés devaient-ils être choisis pour nous rendre la scène si finement sentie et exprimée par le peintre, et n'était-ce pas le cas ou jamais de recourir uniquement à la précision, à la délicatesse du burin ? Tout le monde connaît ce tableau^, le meilleur peut-être qu'ait produit M. Dekroche. Dernièrement encore^ il frappait les yeux les moins clairvoyants par l'extrême netteté de la pensée, la finesse du style et cette correction savante sans pédantisme, scrupuleuse sans minutie, dont bien peu d'artistes ont le privilège et le secret. Le mode de gravure une fois adopté, M. Desclaux a lutté de son mieux contre les difficultés de l'entreprise ; mais, quoi qu'il ait su faire, l'esprit même et le vif de la peinture originale ne se retrouvent pas dans cette traduction forcément un peu lourde ; elle n'a et ne pouvait avoir qu'une analogie lointaine avec le tableau de M. Delaroche, et s'il fallait prouver par un exemple l'insuffisance des procédés de l'aqua-tinte ou de la manière noire, quand on les applique même avec talent à la gravure d'une œuvre délicate, ce serait la Mo7't du duc de Guise qu'il conviendrait peut-être d'indiquer. Que dire à plus forte raison de tant de planches oii l'erreur n'a pas du moins le talent pour complice, oii le métier se substitue ouvertement à la science et à l'étude? C'est à côté des mille objets sortis de nos fabriques qu'il faut reléguer ces prétendus objets d'art, ces produits d'un mode de travail avant tout expéditif. Le mieux est d'envelopper dans un même oubli des œuvres dont la forme et le style sont invariablement les mêmes, soit qu'elles retracent des scènes bibliques ou des faits d'armes contemporains, soit qu'elles rappellent des événements de l'histoire ou quelque chose des inspirations graveleuses de Gentil- Bernard et de Parny.

Tandis que la plupart des graveurs à l'aqua-tinte méconnais-

^ Lors de rexposition qui précéda la vente des tableaux appartenant à M""« la duchesse d'Orléans.

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sent les limites de leur art et suppléent au savoir par une trompeuse dextérité, les graveurs sur bois conservent au moins au procédé qu'ils emploient son vrai caractère, en réservant ce genre de gravure pour Y illustration des livres de luxe ou des diverses publications périodiques qui couvrent à tour de rôle les tables des salons. Bien que la verve et la finesse de l'exécution distinguent souvent les vignettes qui reproduisent sur le bois l'image ou la satire des événements de la veille, on ne peut y voir en général que d'agréables spécimens de l'art frivole : elles n'ont qu'un attrait éphémère, et, la curiosité une fois satisfaite, on ne songe plus à les regarder; mais les vignettes qui ornent des publications d'un autre ordre sont dignes d'un intérêt plus durable. Beaucoup d'entre elles sont traitées, en dépit de l'aridité du moyen, avec une aisance presque comparable au travail libre et dégagé de la pointe; par la souplesse de ton qu'elle a acquise, la gravure sur bois est devenue une sorte d'équivalent de la gravure à l'eau-forte.

h'Histoire des Peintres de tontes les écoles permet mieux qu'aucun autre recueil d'apprécier les récents progrès de la gravure sur bois en France, et les petites estampes qui accompagnent le texte, dû à la plume ingénieuse de M. Charles Blanc, démontrent des perfectionnements que personne, il y a quelques années, n'aurait osé ni soupçonner, ni prédire. Sans doute de pareils ouvrages ne peuvent être mis en regard des planches gravées en taille-douce d'après les m.êmes modèles. Quelle que soit son habileté, un graveur sur bois n'arrivera jamais à donnera un paysage, par exemple, ce charme et cette beauté achevée qui n'appartiennent qu'aux planches gravées par le burin d'un Vivarès ou d'un Woollett; mais, toute proportion gardée entre les deux genres de gravure, on peut dire qu'ici l'adresse du travail laisse à peine entrevoir l'insuffisance du moyen. A l'exception de quelques planches d'histoire ou de portrait trahissant certaines préoccupations

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ambitieuses, certaine prétention malencontreuse de rivalité avec la gravure sur cuivre, on ne trouve dans V/Jistohedes Peintres qu'une suite de vignettes traitées avec une intelligente réserve et un sentiment assez exact des ressources du procédé : qualités fort rares dans les ouvrages de même espèce publiés aujourd'hui en Angleterre ou en Allemagne, et précisément contraires aux principes des graveurs à l'aqua-tinte, qui ne travaillent qu'à exagérer la mesure et la portée de leur art.

On sait que la gravure sur bois n'est, à vrai dire, que le moyen de multiplier par l'impression les épreuves d'un dessin exécuté préalablement sur la planche même : dessin dont les traits subsistent en relief après que le graveur a creusé plus ou moins profondément toutes les parties intermédiaires. Une épreuve ainsi obtenue doit donc être l'empreinte du sujet tracé par le dessinateur, et la tâche du graveur sur bois, beaucoup moins compliquée que la tâche des autres graveurs, se borne à respecter les contours le long desquels on opère. Au lieu d'établir soi-même ces contours d'après un modèle, d'interpréter un effet en interrogeant sa propre science et son sentiment, on n'a simplement qu'à suivre de la main l'empreinte matérielle du sentiment d'un autre. Ce rôle mécanique et en quelque sorte passif est aussi celui des graveurs qui, sauf la différence des procédés, se proposent pour but unique la reproduction Uttérale d'un croquis au crayon ou à la plume. La gra\ ure en fao simile consiste à simuler sur le cuivre, — soit par le moyen de l'eau-forte, soit à l'aide de l'aqua-tinte ou du burin, soit enfin par le mélange de ces divers modes de gravure, — les indications incomplètes, les repentirs et jusqu'aux altérations que présentent des originaux rapidement dessinés par quelque maître. Il ne s'agit plus de rendre par analogie le coloris, la touche et les formes spéciales de la peinture : il s'agit de décalquer trait pour trait un modèle tracé sur le papier, de s'y conformer de point en point, sans rien ajouter et sans rien omettre,

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