PEINTURE DE PORTRAIT ET DE PAYSAGE
La peinture de portrait, qui fut pendant si longtemps une des gloires de l'école française, et même, à certains moments, sa gloire principale, n'a plus dans l'art contemporain qu'une importance médiocre et un rôle accessoire. Ce n'est pas, tant s'en faut, que le nombre des portraits soit aujourd'hui moins considérable que de coutume; mais les peintres éminents semblent dédaigner un genre qui tenta cependant les pinceaux de leurs plus illustres devanciers, ou s'ils consentent de temps à autre à
94 LE SALON m !853.
quitter les sujets d'histoire pour s'attacher à l'imitation de la nature contempot-aine, ils apportent dans l'exécution de leur tâche je ne sais quelles arrière-pensées de grandeur asse:^ peu en harmonie avec la simplicité des vêtements modernes, et presque toujours avec le caractère et les habitudes des personnages qu'il s'agit de représenter. Qnant aux portraitistes de profession, le plus souvent ils tombent dans l'excès contraire. Qu'ils aient à peindre un souverain ou le syndic d'une compagnie, une princesse ou une simple bourgeoise, ils se contenteront de copier fidèlement la forme des traits, les détails d'ajustement et les réalités de toute sorte, sans essayer de préciser, par la dififérence du style, la différence hiérarchique ou morale qui existe entre leurs modèles. Le Portrait en pied de r Empereur, par M. LépauUe, révèle-t-il d'autres préoccupations que la recherche de la ressemblance matérielle et l'étude des broderies, des décorations, de tous les détails du costume? Sans le secours du livret et l'ornementation du cadre, distinguerait-on tout d'abord le Portrait de r Impératrice^ par M. Dubufe, des agréables portraits de femmes qu'il a coutume de nous montrer? M. Vidal a su du moins donner à son Portrait de F Impératrice un charme d'expression et une grâce plus dignes du modèle ; pas plus que M. Lépaulle cependant, pas plus que M. Dubufe, il ne semble s'être rendu compte des conditions sérieuses de sa tâche, et l'on peut dire que, comirie le portrait de l'empereur, le portrait historique de l'impératrice est encore à faire. Deux portraits de femmes, par MM. Gabanel et BénouviUe, sont de très-bons morceaux de peinture que l'on peut mettre, ainsi que le Portrait de M. Giiizot, par M. Mottez, au premier rang des ouvrages en ce genre exposés au salon. Toutefois l'œuvre de M. Mottez, à force de prétendre à la gravité et à l'élévation du style, n'est pas exempte de quelque froideur. Rien de plus légitime, rien de plus nécessaire même, que dé chercher à rendre, par le calme de la pose, la sévérité des lignes
LE f^ALON DE 18r)3. 95
Gt la sobriété de la couleur, la figure de M. Guizot, et certes les agréments de l'exécution ou l'exactitude matérielle eussent été ici plus insuffisants que partout ailleurs ; mais, sans altérer la physionomie de son modèle, M. Mottez pouvait mettre plus d'animation dans le regard, plus de souplesse dans le corps et dans les muscles de la face. Nous aurions souhaité enfin qu'il laissât circuler la vie là oii il n'a fait qu'exprimer noblement l'impassibilité.
S'il est difficile de trouver parmi les portraits envoyés au salon quelques toiles dignes d'éloges, en revanche les paysages qui mériteraient d'être cités se rencontrent à chaque pas. La peinture de paysage a fait, on le sait, de grands progrès depuis un quart de siècle, et, dans le cours des dernières années surtout, elle a été traitée en France avec une éclatante supériorité ; mais à aucune époque les talents n'ont été moins tares qu'aujourd'hui, jamais les œuvres n'ont présenté un caractère aussi uniformément remarquable, jamais elles n'ont plus clairement attesté la communauté des tendances et des efforts. Envisagée comme ensemble de doctrines homogènes, l'école actuelle de paysage est, à vrai dire, toute l'école française, puisqu'il n'y a plus, dans les autres parties de l'art, que tentatives isolées, contradiction et anarchie. Faut- il pourtant se féliciter bien haut du développement qu'a pris dans notre pays, noil pas l'art de Poussin et de Claude le Lorrain, mais l'art de Van den Velde et de Wynants, et ne doit-on pas reconnaître encore dans ces progrès du paysage les progrès du système réaliste? Là aussi, la réalité, qui devait servir de thème , est devenue l'objet d'une imitation littérale ; on a fait du moyen le but, et au lieu d'exprimer un sentiment à propos d'une nature choisie, on a seulement rendu, par d'habiles procédés de palette, les caractères matériels de tel site qui s'offrait aux regards. Tout sera-t-il dit parce qu'on aura reproduit avec justesse l'effet d'un rayon de soleil sur un marais ou sur quelques huttes, et n'eût-il pas
96 LE SALON DE i8tl3.
mieux valu faire tomber ce rayou sur des objets dignes de sa lumière? Sans renouer la tradition des paysagistes de l'empire, qui auraient cru déshonorer leur art s'ils n'avaient construit, en quelque lieu que ce fût, des temples et des pyramides, ne saurait-on trouver d'autres modèles que les hameaux- de la Sologne ou de la basse Bretagne ? L'art du paysage, tel qu'il est maintenant compris et pratiqué en France, est avant tout un art de portrait, l'expression du fait plutôt que la traduction d'une impression poétique : tout en rendant pleine justice au mérite de ces portraits si parfaitement ressemblants, il est permis de dire qu'ils n'intéressent guère que nos yeux.
Les paysagistes contemporains n'obéissent pas tous cependant avec la même docilité au mouvement qui entraîne l'école. Plusieurs d'entre eux heureusement n'ont pas renoncé à poursuivre l'idéal, et lesSoinxes de l'Alphée^ de M. Edouard Bertin, le Saint Sébastien^ de M. Corot, le Coucher de soleil, de M. Gabat, prouvent que, même au salon de cette année, les envahissements de l'art matérialiste ne s'accomplissent pas sans résistance. Les Sources de ï Alphée surtout, composition pleine de grandeur et traitée dans un style sévère, sont en désaccord formel avec le goût et la méthode des disciples du réalisme. D'autres artistes, tels que M. Aligny et M. DesgofPe, refusent plus ouvertement encore toute concession aux doctrines régnantes, toute complicité avec les enthousiastes de la couleur. Par un parti pris violent et en quelque sorte philosophique, ils ne cherchent que la majesté du dessin, quitte à rencontrer souvent la convention ; ils s'opiniâtrent dans leur amour exclusif pour la forme, sans s'apercevoir qu'à force d'épurer et d'ennoblir la structure d'un arbre ou les lignes d'un rocher, ils donnent aux œuvres de la nature l'aspect aride des figures géométriques. UOreste en Tauride^ de M. Desgoffe, le Souvenir des Environs de Corinthe^ de M. Aligny, sont loin d'être des ouvrages sans valeur ; mais l'estime qui leur est due a quelque analogie avec
LK SALON DE i8u3. 1)7
la sympathie assez froide qu'inspirent certains morceaux de musique savante : ces tableaux manquent de mélodie, et le mérite dont ils sont empreints semble procéder beaucoup moins des révélations de l'art que des efforts de la volonté et des calculs laborieux de la science.
Le talent de M. Français n'a pas, il s'en faut de beaucoup, cette allure compassée et cette physionomie austère. Par le fond et le caractère de ses tendances, il appartient à la nouvelle école; par la finesse du goût et le choix délicat des effets, il se distingue de la masse des talents voués au culte de l'imitation textuelle. M. Français se préoccupe peut-être assez peu du style, et le style de ses ouvrages est cependant d'une rare élégance. Ce qui chez d'autres artistes accuse un système témoigne chez lui d'une habitude naïve, d'une tournure d'esprit naturelle, et nulle part la grâce ne paraît moins apprise que dans ses agréables tableaux. La Fin de l' Hiver ^ le Ravin de Nepi^ l'Effet d'Automne ont, comme toutes les productions de son pinceau, un caractère de simplicité sans niaiserie, de vérité sans affectation, qui leur assigne le premier rang dans la classe des paysages familiers et qui les isole, d'autre part, des paysages inspirés par l'étude delà nature vulgaire.
A l'exception des artistes que nous venons de citer et de quelques autres, parmi lesquels il ne faudrait oublier ni MM. Paul Flandrin et Bellel, ni M. Lanoue, ni M. Eugène Flandin, qui cette année encore a interprété avec talent la nature et l'architecture orientales, les paysagistes de l'école actuelle se proposent tous pour but unique la reproduction de la réalité. Sans doute il existe bien des différences de détail entre la manière de M. Troyon et celle de M. Rousseau, entre le coloris de M. Dupré et le coloris de M. Goignard, mais les tableaux de ces artistes et de leurs disciples attestent au fond la dévotion aux mêmes principes et la môme ardeur révolutionnaire. Je me trompe : la révolution est désormais bien accomplie, et le temps
98 LE SALON DE I8ri3.
est loin où elle effrayait encore qnclques esprits. Les réformateurs n'ont plus besoin de se faire accepter; ils régnent, non sans s'exagérer peut-être l'étendue des services rendus, non sans s'abuser sur l'importance de leur rôle, et le public, habitué de longue main déjà aies croire sur parole, n'essaye même plus de se demander si le beau ne saurait être ailleurs que dans la négation de l'idéal. Il admire lnVailée de la Touque, de M. Troyon? — et il a raison, jeleveux bien, d'admirer ce tableau en tant que portrait énergiquement tracé; — mais il ne songe pas à remarquer qu'un pareil site et les animaux qui le peuplent ne rappellent en somme que des réalités d'un ordre bien secondaire, d'un caractère bien humble; que la poésie n'a guère affaire en tout cela, et qu'il n'était pas besoin, pour peindre avec succès une prairie et quelques bêtes à cornes, de choisir une toile au moins aussi grande que les toiles où Poussin nous montre la Mort d'Eurydice ou les Funérailles de Phocion. — Le Chêne de Henri IV, au pied duquel M. Goignard a groupé le troupeau de Chailly, — les Mettons en tête d'un troupeau de la Camargue, peints par M. Loubon, n'exigeaient pas non plus les vastes dimensions que les deux paysagistes ont cru devoir donner à leurs ouvrages, et quel que soit d'ailleurs le talent dont ils ont fait preuve, on peut reprocher à MM. Loubon et Goignard d'avoir méconnu, à l'exemple de M. Troyon, une des lois de l'art et du goût.
M. Rousseau n'est pas tombé dans la même erreur. Le tableau qu'il a exposé, et qui représente un Marais dans les Landes, est d'une dimension conforme au caractère du sujet : hâtons-nous d'ajouter que c'est là le moindre mérite de cette toile, et que la finesse de l'effet, la vérité et la force du coloris, la précision du dessin, — qualité rare dans les tableaux de M. Rousseau, — lui assurent tous les genres de supériorité sur les autres paysages de l'école réaliste. Pendant quinze ans à peu près, on a beaucoup plus parlé du talent de M. Rousseau que
de ses œuvres mômes. Assez peu de gens connaissaient celles-ci, mais on savait qu'elles étaient invariablement exclues des expositions annuelles. Il n'en fallait pas davantage pour que chacun criât au scandale et que l'on acceptât de confiance comme des iniquités commises envers un maître ce qui pouvait n'être qu'un conseil maladroitement donné à un talent encore incomplet. La presse avait-elle à signaler à l'administration et au respect publics leschefsde l'école contemporaine :1e nom de M. Rousseau figurait même à côté de celui de M. Ingres, et tel écrivain ou tel artiste que les ouvrages du paysagiste enthousiasmaient peut-être médiocrement ne mettait souvent ce nom en si haut lieu que pour l'élever au niveau de ses rancunes personnelles. Survint, il y a quatre ans, une réforme radicale dans la constitution du jury de peinture : les tableaux de M. Rousseau purent enfin se produire aux regards de la foule. Il faut avouer qu'ils déconcertèrent quelque peu l'opinion. On s'étonna, sans trop oser le dire, de cette manière brusque et vague en même temps ; chacun fit mine d'admirer cette confusion de tons simulant trèsimparfaitement les tons riches et variés de la nature, ces formes tourmentées ou anéanties sous la multiplicité des touches ; chacun au fond se consola de n'avoir pas vu plus tôt ces œuvres si bruyamment vantées, et M. Rousseau, tout en restant en possession de sa réputation, perdit beaucoup auprès de bien des gens à ne plus être avant tout une victime de l'injustice. Son talent, il est vrai, semble avoir grandi depuis lors. Il y avait loin déjà des paysages exposés l'année dernière aux paysages qui figuraient aux salons précédents ; le Marais dans les Landes atteste un progrès plus significatif encore. L'exécution, autrefois embarrassée et pesante, a pris ici de la souplesse et de la légèreté ; la manie des tons de détail et ce qu'on pourrait appeler le pédantisme de la clairvoyance ont fait place à un sentiment plus sobre de la couleur. Enfin, au lieu de ces contours informes oti quelques-uns prétendaient reconnaître le rayon-
nement qui unit les corps à l'atmosphère, on ne voit plus que des silhouettes délicatement baignées d'air et de lumière. Il serait difficile de trouver quelque chose à reprendre dans le tableau de M. Rousseau, et cet ordre de peinture une fois admis, on ne peut que louer l'extrême vérité de l'ensemble et des détails. Peut-on rendre plus exactement les vapeurs qui s'exhalent, sous l'action du soleil, d'une terre humide, et se condensent en nuages d'«n ton uniformément plombé? La lueur pâle et voilée qui laisse seulement entrevoir l'horizon^ la dégradation infinie des plans qui se succèdent, depuis la base du tableau jusqu'aux montagnes servant de fond, tout concourt à donner au Marais dans les Landes l'aspect même de la nature. Ce n'est encore que de la peinture réaliste sans doute, mais cette peinture est excellente, et comme elle n'est, à proprement parler, qu'une étude. Userait injuste de lui reprocher l'absence des qualités nécessaires anx œuvres d'imagination. On peut en dire autant d'un petit paysage de M. HaussouUier, le Mont Saint-Jean aux environs d'Honfleur. Si, au lieu de représenter simplement une habitation entourée d'un jardin le long duquel s'étend une allée de pommiers, le tableau de M. Haussoullier prétendait nous montrer quelque scène grandiose de la nature, à coup sûr ce tableau devrait être exécuté tout autrement : il s'agissait seulement ici de préciser jusqu'aux moindres accessoires, de laisser à chaque objet son caractère familier, et de tirer toutes ses ressources de la justesse du coup d'œil et de la fidélité de la main. Ces modestes conditions, M. HaussouUier les a remplies avec exactitude : le Mont Saint-Jean semble l'œuvre d'un daguerréotype intelligent, et il figurerait sans désavantage à côté des tableaux les plus fins et les plus achevés de Delaberge.
Il est impossible, nous le répétons, de mentionner dans un examen du salon tous les paysages diversement recommandables envoyés par les nombreux disciples ou imitateurs de
LE SALON DE 18o3. 101
MM. Troyon et Rousseau. Bornons-nous à constater que dans cette multitude de vues, d'études, de paysages de tout genre, il en est bien peu qui ne révèlent plus de talent qu'il n'en fallait au commencement du siècle pour arriver à la célébrité. Quelle pauvre mine feraient aujourd'hui les toiles de Dcmarne, de Dumouy et des peintres de môme force qu'admiraient nos pères, à côté des tableaux de MM. Achard, Daubigny, Jules Noël et vingt autres paysagistes qui n'ont réussi à obtenir qu'une réputation indivise, parce que les progrès généraux de l'école se résument à peu près également dans leurs ouvrages!