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Procès-verbal du 16 août

liberté. Au pied d'un fût de colonne où brûle le feu sacré, les attributs des arts. On lit cette inscription : (( Constituée le 18 juillet 1793, en vertu du décret du 4 juillet 1793, l'an 2 de la Rép. franç. » Le revers, orné de deux branches de chêne liées, porte : Commune des Arts de peinture, sculpture, architecture et gravure. La carte est signée : J.-M. Moreau lej. inv. — P. -P. Choffard, sculp.

La Commune Générale des Arts fut plus d'une fois sollicitée d'avoir à se prononcer implicitement contre l'ancienne Académie royale, notamment quand on voulut que les professeurs de l'École fussent ipso facto remplacés. Elle s'y refusa en passant à l'ordre du jour. Elle discute la question des modèles, qui réclament des appointements plus élevés et un logement au Louvre. Elle se défend de toucher à des droits acquis quand on veut la pousser à protester contre Hue, à qui on a confié les tableaux des ports de France, et elle répond par un refus au lycée des Arts qui voudrait entrer en relations avec elle, ce lycée s'occupant surtout de « ses propres intérêts ». Enfin, quand on demande que le public soit admis aux séances, disant que les autorités s'alarment de ces réunions trop fermées, contrairement à la loi, la Commune s'étonne d'abord, puis elle déclare que le public ne sera pas admis. Mais c'est donc une Académie?

La Commune générale des Arts a-t-elle le sentiment qu'on la surveille ? Se juge-t-elle perdue si

elle ne se fait modeste, petite, toute petite ? Le 10 septembre 1793 elle redevient la Commune des Arts. En perdant un mot elle ne change pas de caractère, et, visiblement, elle est de plus en plus académique. L'examen des procès-verbaux suffit à le prouver.

Ce même jour, 10 septembre, la discussion s'ouvre sur le point de savoir ce que sont devenus des papiers qui concernent la Commune des Arts, depuis l'origine. On a vite fait de généraliser et on décide que ces papiers on les réclamera aux présidents, secrétaires, etc. de la Commune, et, par extension, de toutes les sociétés qui intéressent les arts. La Commune a la prétention, qu'elle ne cache bientôt plus, d'être seule à représenter la collectivité des artistes. Garnerey, qui a joué un rôle dans la première Commune des Arts, offre de remettre les pièces qu'il a conservées, et qui formeront le fonds des archives. Alors l'assemblée décide qu'on exigera de Mouchet, par tous les moyens, qu'il imite le civisme de Garnerey*

Un archiviste est nommé. La Commune des Arts ne s'en tient pas là ! Elle prétend que rien de ce qui concerne les artistes ne soit réalisé sans son concours, officiellement réclamé par la Convention ou par le comité d'Instruction publique. Au besoin, elle rappelle son existence par l'envoi de délégués, et il n'est pas une séance où des commissaires ne soient nommés, avec des missions déterminées. Les démagogues y trouveront, du reste, à redire, et ce mot est prononcé par Miger à propos de certains commissaires : « C'est une petite Académie deja formée au milieu de la Commune... » (séance du

13 septembre). 11 s'agit déjuger des concours pour les prix de l'année : si c'est une commission qui les juge, « l'intrigue et la cabale » auront beau jeu. Que la Commune tout entière soit appelée à se prononcer. D'abord, sur quels principes se basera-t-on ? La Commune doit décider qu'il y a des principes immuables. Et, en effet, plusieurs séances sont consacrées à la discussion des principes de l'art, discussion confuse où tous les lieux communs surgissent dans le tumulte d'une assemblée, animée sans cloute de bonnes intentions, mais médiocrement préparée à les réaliser.

Naturellement, les incidents naissent à chaque instant, et la séance du 18 septembre, que préside Allais^ est troublée par un « membre » qui s'exprime avec trop de vivacité, et contre lequel on réclame la censure. Enfin, on adopte les définitions suivantes :

(( La Commune des Arts considérant que pour parvenir à obtenir un jugement simple et motivé sur les productions des Beaux Arts qui ont le dessein pour base et l imitation de la nature pour but elle devoit avant d'en régler le mode reconnoître en principe :

1° Que les arts sont une des branches essentielles de l'instruction publique ;

2° Que le but des arts du dessein est de toucher au cœur, de parler a l'âme, d'éclairer l'esprit en charmant les yeux ;

3° Que les arts doivent imiter la natûre dans ce qu'elle offre de plus beau;

4° Que la peinture, la sculpture et la gravure peu-

vent rendre toutes les nuances des passions qui agitent l'homme ;

5° Que l'architecture doit donner a chaque monument un caractère telle qu'a son aspect on reconnoisse l'objet pour lequel il est édifié ;

6° Que les monuments des arts sont les témoins irréfragables de l'histoire. »

Au surplus, cela ne satisfait pas tout le monde, et, à la séance qui suit, on entend la réclamation d'un sociétaire qui se plaint de ce que « quelques membres doués d'un organe plus imposant et d'une constance plus soutenue parviennent à lasser l'assemblée et à lui faire adopter leurs idées. »

Pour ce qui est du jugement, on arrête que « les diferens ouvrages mis en concours seront jugés par tous les membres composant la Commune des Arts, qui seront convoqués à cet effet ».

Mais comment jugera-t-on ? Une commission préparera-t-elle le travail? La Commune se prononcerat-elle en assemblée générale, sans étude préalable, et seulement en écoutant la voix de l'opinion publique, admise à l'exposition des œuvres? Pourquoi ne pas charger quelques sociétaires du travail préliminaire ? La Commune doit s'entourer de toutes les garanties, en appeler à toutes les lumières, etc. « Il s'agit ici d'analyser et le talent de l'analyse, qui est le résultat d'un grand savoir, n'appartient pas à tous. » A cette sage parole de Nestor, — mais de Nestor académicien, — on répond qu'il ne servirait à rien d'avoir détruit les académies, dont le « vice essentiel etoit d'avoir un gout dominant », si on devait les imiter. « Ce seront les mêmes hommes que vous choisirez pour former votre commission

car c'est parmi eux que se trouve une grande partie des talens que vous voudrez appeller et s'ils avoient des préjugés, ils les ont encore, s'ils influencoient, ils continueront d'exercer cette influence : chacun se reposera sur le travail de la Commission. »

Le jugement de la Commune ne serait qu'une illusion. Elle adopterait les décisions de la commission. Soit. Mais les peintres jugeront-ils les architectes ? Les architectes se prononceront-ils sur les sculpteurs ? Pourquoi pas ? Et on cite modestement Michel-Ange et Servandoni « qui possédoient tous les arts ». Fastidieuse, la discussion se poursuit pendant une dizaine de séances.

La monotonie en est coupée par des incidents qu'il faut noter pour les historiens de l'art.

Dans la séance du 24 septembre 1793, on lit :

ce Le citoyen Lebrun dépose sur le bureau les titres académiques de sa femme. L'assemblée applaudit a sa conduite, et sur la proposition d'un membre le président donne a ce citoyen le baiser fraternel.

ce On demande ensuite que tous nos frères les académiciens soient invités a suivre cet exemple afin de livrer aux flammes tous ces signes honteux de l'aristocratie. Le citoyen Foucou ci devant académicien déclare qu'il a brûlé sa patente le dix aoust. L'assemblée paroit satisfaite de cette déclaration.

« On appuie la proposition tendante a ce que tous les diplômes auxquels sont attachés l'effigie et la signatûre du ci-devant roi soient brûlés sur la loi qui exige que toutes ces effigies seront détruites. »

L'exemple de Lebrun est immédiatement suivi par Moreau le jeune, De Wailly, Houdon, Miger et

Lagrenée l'aîné eux-mêmes, suivis par Regnault, De Machy, Corneille Van Spaendonck, Lagrenée jeune, Suvée, Vincent, Boizot, Van Loo, les citoyennes Vien et Guyard, etc. « Le citoyen Greuze1 déclare qu'il n'a jamais eu de patente. »

Le piquant de l'aventure, c'est que la Commune des Arts décida que les anciens académiciens devraient personnellement faire remise de leurs diplômes ou déclarer par écrit que ces diplômes avaient disparu. Dans tous les cas, on n'admettrait pas la remise indirecte : ainsi Lebrun, malgré le baiser fraternel du président, doit reprendre les diplômes de sa femme, laquelle devra écrire à la Commune qu'elle lui en fait abandon. Mais brûlerat-on les diplômes? Les enverra-t-on au ministre de la guerre pour qu'il en fasse des gargousses ? Les portera-t-on solennellement à la barre de la Convention ?

Un autre incident se produit qui a trait à la caisse de la ci-devant Académie. On a supprimé l'Académie, mais la caisse reste, et la Commune des Arts la réclame. Le comité d'Instruction publique la lui donne. Et comme on propose que, lorsque les scellés seront levés, il soit procédé à la distribution des médailles, quelqu'un, remarquant qu'elles sont à effigie royale, demande qu'on les porte à la Convention. Mais un des jeunes artistes qui ont droit à

1. Nous avons retrouvé le brevet d'académicien de Greuze aux Archives nationales. Il est daté du 23 août 1769, signé Lemoyne, Gaffieri, visé par Dumont Le Romain et porte la signature : « Par l'Académie, Cochin. » (F% 1004.) Dans le même carton est le brevet de Restout, daté du 25 novembre 17G9, qui porte les mêmes signatures, sauf celle de Gaffieri, qui est remplacée parcelle de L. Lagrenée.

ces médailles proteste énergîquement, et non sans malice :

« Si elles sont a effigie royale dit il nous les fondrons, nous les vendrons ensuite et leur produit servira à alléger nos besoins. Cette observation est goûté de l'assemblée qui passe néanmoins a l'ordre du jour motivé sur la nécessité d'attendre la lovée des scellés qui sont sur la caisse. »

On s'occupe enfin de choses plus sérieuses, et il n'est que temps. La question des terrains nationaux, que nous avons trouvée presque au début de nos Procès-Verbaux, revient à l'ordre du jour. La Convention demandait à la Commune générale de lui présenter un programme d'utilisation de ces terrains. Que fera-t-on ? L'heure paraît venue de relier le Louvre aux Tuileries, et quelque élevées que soient les dépenses, on veut que le programme en fasse mention. Mais on voit que ce qui domine dans ces séances de la Commune des Arts c'est la question du concours. On y revient sans cesse et des discussions interminables ont lieu qui empêchent toute initiative de se manifester. Pourtant, les procès-verbaux portent trace d'efforts parfois heureux, de projets de réformes intéressants : tel l'agrandissement du cabinet des estampes, qu'on voudrait ouvrir plus souvent au public et aux artistes. La Commune est invitée à « surveiller les abus qui s'introduisent dans les bâtiments publics telle que les établissements d'échoppes et petites boutiques qui en interceptant l'ensemble des monuments dégradent aussi leur dignité qu'elle établisse un comité de surveillance pour les arts, avertisse la Commune lorsquil s'etabliroit quelque chose de

mauvais gout. Les législateurs ajoute-t-il peuvent avoir besoin de vos lumières pour diriger et faire fleurir les arts, c'est a vous de les aider et de coopérer avec eux a ce grand travail ».

Certains mots ne manquent pas de grandeur. Comme il s'agit d'attribuer des prix, et que, à ces prix, la Convention n'a pas décidé encore d'attacher une valeur d'argent, quelques membres voudraient qu'on réclamât un crédit de 100 000 livres à titre d'encouragement. Le président dit alors : « Les artistes ont toujours fait des sacrifices, la gloire est leur aliment et non pas l'argent, il faut s'en tenir a ce que la Convention voudra arrêter mais ne rien demander, pareeque cela seroit avilisant. »

On ajoute qu' « il ne faut s'inquiéter de rien parce que Sergent et David sont les avocats de la Commune à la Convention ». Sergent est aussi commissaire de la Commune près du comité d'Instruction publique, pour lui remettre le mode de jugement établi par elle. Rendant compte de sa mission, il dit que ce travail a été très bien accueilli et « que comme membre de ce comité, il lui a représenté qu'il seroit beau au milieu des horreurs mêmes de la guerre d'encourager les arts, que ce seroit en quelque sorte effrayer les tyrans que de leur faire voir nos moyens s'étendant beaucoup au delà des efforts qu'il nous faut faire pour les combattre. »

Nous apprenons là que Sergent à proposé l'édification d'un temple à laLiberté et un à laFélicité publique.

La Commune des Arts a ses délicatesses. Drouais était mort, à vingt-cinq ans, à Rome. Elève de David, il avait fait concevoir les plus grandes espérances. Dans la séance du 18e jour du 1er mois

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de l'an 2e, la Commune décide que la Chananéenne, qui valut le grand prix à Drouais, prendra place au Muséum, ce qui aura le « double avantage d'assurer à la nation la conservation d'un beau tableau, d'honorer la mémoire de son jeune auteur, et d'exciter en même temps la noble émulation des jeunes gens qui lui survivent ».

La mère de Drouais recevra un extrait du procèsverbal des mains de Dubois et de Lethière. Mais Lethière est remplacé parce que « on observe que, ayant ete très ami de Drouais sa présence pourroit causer à la mère une trop vive impression. Sur cette observation l'assemblée arrête qu'il sera remplacé par le citoyen Fortin ».

Les artistes de la Commune, s'ils ont élargi leurs cadres, s'ils ont forcé les portes du Salon à s'ouvrir devant tous, s'ils ont, avec modération, rempli la mission dont le décret du 4 juillet les avait investis, ces artistes ne semblent pas avoir satisfait les démagogues. On les accuse d'être des aristocrates, et à partir du jour où cette grave accusation est portée, la Commune des Arts est condamnée à mort. Les séances du 18e jour du 1er mois de l'an n, du 20e jour, du 29e jour et du tridide la lre décade sont en partie consacrées à son agonie. Aristocrate, la Commune des Arts ? Qu'on le prouve ! Il s'agit bien de cela ! Le mot a été prononcé : il suffit, et Sergent aura beau s'ingénier à démontrer le contraire, les artistes auront beau décider que désormais le public assistera aux séances et qu'on demandera aux sociétés populaires d'envoyer des délégués, ce « repaire d'aristocratie » est destiné à disparaître !

C'est ce moment que choisit un « membre » pour

demander que les « signes féodaux » ne soient point détruits, « comme devant servir de monument pour l'histoire ». « On regarde, dit le procès-verbal, les opinions énoncés dans ce discour comme tendant a faire regretter les signes de féodalité en conséquence on demande l'ordre du jour.

« Un membre pense qu'il ne faut pas passer légèrement a l'ordre du jour, parce qu'il y a des ouvrages et des monuments chargés de signes féodaux et dont l'existence peut servir à l'instruction des hommes. Les détruire ce seroit, dit-il, vouloir réduire à l'ignorance. J'appuye la fin de ce discour, et je demande qu'il soit rédigé en conservant ce qui peut y avoir de bon.

« On demande l'ordre du jour motivé sur l'existence de la loi et sur ce que son exécution étant confié a des artistes, ils ne manqueront pas lorsque la conservation de quelques signes feodeaux leur paroîtra indispensable d'en instruire la Convention nationale qui décidera sur le fait. »

C'était, au moins, manquer du sens de l'actualité, et les adversaires de la Commune durent saisir l'occasion. Les Procès-Verbaux de la Commune des Arts s'arrêtent à la séance du tridi de la lre décade de l'an n : sans doute n'est-ce point la dernière séance, mais nous touchons à son agonie.

Nos Procès-Verbaux accusent une lacune de deux mois. Que s'est-il passé entre le tridi de la ire décade du 2e mois de l'an n (24 octobre) et le

MELANGES SUR l'âUT FRANÇAIS

3 nivôse (23 décembre)? Tout ce que nous savons, c'est que la Convention supprima par décret la Commune des Arts, comme une simple Académie, et que la Société Populaire et Républicaine, ayant pour président Bienaimé et pour vice-président Allais, prit la suite. Le Moniteur du 12 brumaire an ii (2 novembre), dit que devant le Conseil Général de laCommune de Paris, le 9 brumaire, « une députation de la Commune des Arts déclare au Conseil que, se conformant au décret qui supprime cette assemblée, les artistes, jaloux de veiller a la conservation des monuments des arts, se reuniront en société populaire et publique, sous la dénomination de Société Piépublicaine des Arts.

« Le Conseil applaudit aux vues de ces citoyens et leur donne acte de leur déclaration. »

Plus tard, le 3 germinal, Sergent demande à être reçu en qualité de membre de la nouvelle société. II explique alors les motifs qui l'en ont tenu éloigné jusque-là. ce Ce fut moi, dit-il, qui vous appris que le décret qui constitue la Commune des arts était rapporté ; je vous proposois de vous rétablir sous le titre de la Société Populaire des arts; la malveillance s'etoit plu à répandre que je voulois être le meneur de cette Société; je crus alors, pour vous et pour moi, qu'il étoit utile de ny abstenir d'assister à vos Séances ; maintenant que vous môme vous vous êtes donné l'énergie qui convient, il est temps que je vienne partager vos travaux ; je rentre dans votre sein avec joie, et je viens m'unira vous pour contribuer a donner «aux Arts l'impulsion convenable au plus grand intérêt de la République. »

La Commune des Arts avait donc été détruite

pour son caractère académique, accusation contre quoi s'était élevé Sergent lui-même. La Société Populaire et Républicaine des Arts, si elle voulait durer, devait, avant toutes choses, éviter l'écueil où avait sombré la Commune. Celle-ci était fermée, comme une Académie : la Société Populaire et Républicaine allait s'ouvrir à tous, jusqu'au jour où, à son tour, elle disparaîtra pour avoir accueilli trop de monde. On n'y reçoit pas seulement les professionnels des arts « qui ont pour base le dessin », mais, sans distinction d'aucune sorte, quiconque se présente est admis à siéger dans la salle du Laocoon, de la ci-devant Académie. La Commune des Arts pouvait, à la rigueur, passer pour un corps académique. Il n'en est pas de même de la Société Populaire et Républicaine.

La première discussion sérieuse de la société traite de l'admission des femmes : on décide de leur fermer la porte parce qu'elles sont « différentes des hommes sous tous les rapports ». La Société « ayant pour but la culture des arts et non la politique », et la loi interdisant, par surcroît, aux femmes de s'assembler et de délibérer sur aucun objet, les admettre serait aller contre la loi. « Un membre cite la Société des Jacobins où il y a une citoyenne admise; mais un autre membre, sans avoir égard a cette exception, dit que chez des républicains les femmes doivent absolument renoncer aux travaux destinés aux hommes. Il convient cependant que pour sa propre satisfaction, il aurait beaucoup de plaisir a vivre avec une femme qui auroit des talents dans les arts, mais que ce seroit agir contre les loix de la nature. Chez les

peuples sauvages, dit-il, qui par conséquent se rapprochent le plus de la nature, voit-on des femmes faire l'ouvrage des hommes? Il pense que c'est par ce qu'une femme célèbre, la citoyenne le Brun, a montré de grands talens dans la peinture, qu'une foule d'autres on voulu s'occuper de la peinture tandis qu'elles ne devroient s'occuper qu'à broder des ceinturons et des bonnets de polices.

« On propose de n'admettre que les citoyennes qui seroient reconnues pour avoir des talens et des mœurs. » Enfin les sociétés populaires verraient d'un mauvais œil l'admission des femmes et « cela feroit perdre l'affiliation à la Société ».

Lorsque Debucour exécute son calendrier républicain, la Société s'y intéresse. Elle participe à la fête de la Convention en l'honneur de la reprise de Toulon. Elle a la préoccupation de ne pas être isolée : elle demande à s'affilier à la Société des Jacobins, elle félicite la Convention des sages et grandes mesures qu'elle prend pour faire triompher la République, et, le 9 nivôse, elle décide qu'elle ajoutera à son titre de populaire celui de républicaine. Tous les procès-verbaux précédents sont rectifiés dans ce sens. Elle ne veut pas des éloges d'un de ses affiliés, Chamoulaud, personnage excentrique et ridicule, disant que les éloges « semblent toujours exagérés à un homme libre ». Ce Chamoulaud est un instant secrétaire de la Société : ses procèsverbaux portent la trace d'une sénilité avancée, aussi est-il souvent bousculé par ses camarades, jusqu'à ce qu'il quitte la Société où il était entré sans aucun titre, et où il avait trouvé cependant le moyen déjouer un rôle.

Derrière tout cela passe l'ombre de David. On ne parle plus de Sergent, qui fut assez volontiers l'homme de la Commune des Arts, mais David est ici le maître absolu, et toutes les manifestations de civisme de la Société Populaire, c'est lui qui les suggère. D'ailleurs on s'adresse constamment à David, et lorsque llegnault, qui paraît avoir boudé un temps la Société, vient prendre séance, on lance contre lui je ne sais quelles inculpations qui tendent à l'obliger à s'humilier devant David. On exige qu'il se procure un certificat de civisme, et qu'il écrive à David, dont la" réponse fera loi pour la Société Populaire et Républicaine.

Nous sommes à l'heure des dénonciations. La seule séance du 26 nivôse en compte deux. La moindre est celle d'un membre qui « fait une dénonciation contre le nommé Gonor, espèce de charlatan se disant peintre en miniature et phisionomiste, lequel vient d'annoncer effrontément dans les petites affiches, quil est parvenu par de nouveaux principes à donner la plus haute perfection de ressemblance; que les personnes surtout qui n'ont jamais pu parvenir a avoir leurs portraits ressemblanspourr ont s* adresser chezlui avec confiance , etc. Il demeure sous les arcades du Palais Égalité n° 33. L'assemblée arrête qu'il sera fait mention de cette dénonciation au procès verbal et que son comité de présentation aura la liste des intriguans de cette espèce pour les reconnaître, s'ils venoient s'y présenter pour être reçu de la société ».

La plus grave des dénonciations est celle qui pèse sur la mémoire de Wicar, et dont il ne se lavera pas de sitôt. Elle est connue, mais non dans ses

détails, les premiers procès-verbaux de la Société Populaire et Républicaine qui en font mention n'ayant pas été publiés. C'est ce même 26 nivôse qu'il en est question pour la première fois. Il faut citer intégralement :

« Un membre annonce à l'Assemblée que des artistes arrivés nouvellement d'Italie ont quelque chose d'interresant à communiquer à l'assemblée. Le président les invitent à prendre la parolle, et comme l'orateur de cette députation, le ccn Wicar ainsi que le cen Devoge est auteur de lun des deux dessins fait d'après les tableaux de Pelletier et Marat de David, les dessins viennent d'être favorablement accueillis de la Convention, et qu'un membre venait à l'instant même de demander que ce fait fut consigné au procès-verbal, le président le félicite au nom de l'assemblée. L'objet de la démarche que font les artistes auprès de la Société est un rapport sur la conduite infâme de plusieurs artistes indignes du nom français, actuellement en Italie, et particulièrement une dénonciation contre Xavier Fabre, peintre, qui a trahi lâchement sa patrie en jurant d'être l'esclave de Louis XVII, et contre Corneil, sculpteur. Après avoir exprimé dans ce rapport leur indignation, ils engagent la Société à la partager et à s'unir à eux pour demander : 1° que le prix de Xavier Fabre, sujet de Louis XVII soit arraché des salles de l'école souillée de la cidevant académie, qu'il soit immédiatement traîné au pied de l'arbre de la Liberté où il sera mutilé par chacun des membres de la Société, et que les débris soient brûlées et leurs cendres jettées au vent au cris mille fois répcttés de vive la République.

2° Qu'il soit nommé quatre commissaires pris dans le sein de la Société et envoyés à toutes les sections pour les instruire du fait et leur communiquer l'arrêté en demandant leur adhésion et leur réunion pour obtenir de la Convention Nationale une prompte exécution de cette vangeance due à la République et aux arts. 3° Que ceux des artistes qui auront été reconnus par les bons patriotes comme intimement liés avec les aristocrates contrerévolutionnaires ci-dessus nommés soyent regardés comme suspects et déclarés incapables de remplir aucun emploi dans la République. 4° Que comme il est constant que le nommé Gauffîer continu à rester à Florence attendu qu'il est peintre en titre de l'infâme lord Hervei, ministre d'Engleterre, et protégé par le soi-disant Prince Auguste, l'ennemi le plus acharné contre la France, et ses rapports avec l'aristocratie Gardinalesque de Bernis ; le tableau du prix de Gauffîer soit descendu ou qu'il soit tourné vers la muraille dans la même place qu'il occupe, jusqu'à ce qu'il soit bien constaté qu'il a prêté le serment ordonné par le nouvel Édit du grand Duc. 5° Que comme le nommé Desmarais est émigré à Pise et intimement lié avec Tierce peintre, également émigré à Livourne, et dont les fils portent la cocarde blanche ; et que ce Desmarais etoit intimement lié avec Gorneil, Fabre, Gagnereaux l'aîné, Gauffîer et plusieurs autres dont ils peuvent donner les noms ; que plusieurs artistes au dehors semblent balancer entre l'émigration et la rentrée dans leur patrie ; ils demandent pour fixer leur irrésolution qu'il soit accordé deux mois aux artistes seulement qui sont en pays ennemis et qui ne sont que suspects, après

lequel tems ils seront regardés comme émigrés et mis hors de la loi. 6e Enfin ils demandent que les noms des traître émigrés soient envoyés a leur département respectif pour y être inscrits sur la liste des émigrés. Les artistes au nom desquels le rapport du cen Wicar est fait sont les citoyens Laffitte, Meynier, Gois fils, Michalon, Dandrillon, Moinet, Varon, Debure, Gérard et Bidan fils, la plupart pensionnaires de la République.

ce Après la lecture de ce rapport il s'engage une discussion très vive entre les membres de l'assemblée ; les uns adoptent en partie les demandes qui en sont l'objet ; d'autres ne les approuvent point du tout, mais le plus grand nombre animé d'un zele patriotique les approuvent toutes et veulent de plus que les tableaux de réception des artistes émigrés Doyen, Ménageot et autres soient aussi brûlés. On propose qu'il soit incessament fait une pétition sur cet objet mais généralisé. Cette proposition parroit satisfaire l'assemblée, lorsqu'un de ses membres s'y oppose, alléguant que la loi pour les traîtres est faite, et que d'ailleurs des artistes ne doivent pas demander la destruction des ouvrages de ceux qui leur sont supérieurs en talent; mais plusieurs autres membres, n'écoutant que leur patriotisme, se lèvent spontanément et viennent au bureau pour y signer leur vœu en demandant l'appel nominal.

a A cet enthousiasme succède un instant de calme, et l'assemblée arrête qu'elle fera une pétition sur cet objet. Elle nomme sur le champ six commissaires pour la rédiger qui sont les citoyens Espercieux, Destournelle, Balzac, Chaudet, Désoria et Bienaimé, en leur adjoignant le cen Wicar. »

Le 29 nivôse, « on propose d'admettre au nombre des membres de la Société les artistes nouvellement arrivés d'Italie que leur patriotisme ramené au sein de leur patrie, tandis que d'autres l'abandonnent et la trahissent et qu'a leur égard il y ait une exception au mode d'admission, qui les dispense des cartes civiques qu'ils ne peuvent avoir au terme de la loi qu'après six mois de résidence, en les engageant néanmoins a obtenir de leur section la faveur accordée a l'un d'eux, qui vient d'en obtenir une par cela seul qu'il a mieux aimé être le deffenseur que l'ennemi de sa patrie. Cette proposition est vivement appuyée par plusieurs membres ; d'autres sans la combattre demande que la Société appuyé ces artistes auprès de leurs section pour l'obtention de leur carte civique, attendu que la loi à cet égard a été faite lors que ces artistes étoient en pays étranger et qu'il doit y avoir une exception en leur faveur puisqu'ils sont connus pour de bons patriotes. L'assemblée ajourne et renvoie cette proposition à son comité d'organisation. »

On revient à l'affaire Wicar, qui est assez vivement discutée.

« L'un des commissaires chargés de la rédaction d'une pétition sur la demande précédemment faite parles artistes nouvellement arrivés d'Italie, fait un rapport sur cet objet dans lequel il develope les motifs qui les ont dirigés. Après l'examen des pièces qui ont servi de base à la dénonciation. Ils pensent que la Société ne pourvoit sans partager les crimes des dénoncés ne pas appuyer la pétition de ses frères artistes, et n'ayant pas vu les faits, ils se bornent à demander qu'elle les accompagne à la

barre pour demander que le Comité de Salut public examine les faits, approuvant d'ailleurs la destruction des ouvrages énoncés dans la dénonciation, en les livrant aux flammes ainsi que les tableaux de Doyen Menageot et autres artistes émigrés ; le portrait d'Angiviller est un mauvais bas relief représantant les arts prosternés devant un despote corrompu. »

Un membre s'oppose à cet acte de vandalisme inutile. Le fait que les accusés sont à deux cents lieues de Paris plaide en faveur de la modération. Où sont les preuves de leurs crimes ? Et, quand même on les aurait, pourquoi détruire des œuvres qui n'y sont pour rien ? Sur qui l'action de brûler ces tableaux fera-t-elle impression ? Sur le peuple ? On dira donc au peuple que ces tableaux furent l'œuvre d'un traître et que la République ne veut rien « qui nous rappelle de pareils monstres? » Le membre en question a dit autre chose, mais cette autre chose on a ordonné sa suppression du procèsverbal, et en effet, les lignes qui suivent ont été biffées avec soin, pas assez pourtant pour nous empêcher de les déchiffrer. Voici ce qu'on n'a pas voulu laisser à la postérité : « Mais que demain, je suppose, l'auteur des tableaux de Marat et Lepelletier vienne a oublyer les devoirs envers la patrie, et à se soustraire à la vengeance nationale, vous verriez le peuple venir vous demander l'autodafé de ses ouvrages, et vous ne pourriez le lui refuser puisque vous lui auriez vous-même donné l'exemple. L'on me répondra que les tableaux de Fabre et de Gauffier ne sont pas de bons tableaux, cela se peut : mais le peuple ne regarde pas cela. Il regardera

que votre intention en brûlant leurs tableaux a été de détruire leur souvenir, et il faudra en faire de même ».

Soupçonner David, quel crime! Et pourtant il ne fallut pas plus de six mois pour que « l'auteur des tableaux de Marat et Lepelletier » fût arrêté sur cette accusation qu'il avait « oublié ses devoirs envers la patrie ». Quoi qu'il en soit, on décide qu'une pétition sera rédigée et remise au comité de Salut public.

L'affaire Wicar revient encore dans les séances des 6, 9 et 13 pluviôse, et le secrétaire Chamoulaud constate que l'assemblée « manifeste de tems en tems les sentiments de la plus vive indignation ». Il n'empêche, que le 16 pluviôse, la Société fut de nouveau appelée à discuter la pétition du 29 nivôse, plusieurs membres tenant à se dégager d'un acte qu'ils jugent avec sévérité :

« L'assemblée témoignant que les signatures des citoyens porteront sur cette dernière partie, et quant à la dénonciation, que la responsabilité pèsera seulement sur les citoyens signataires de la dénonciation, adopte définitivement la rédaction de la pétition.

(( Arrête en outre que les avis se trouvant partagés sur le fonds de cette pétition, qui réunit plusieurs objets, il sera libre à chaque membre d'accorder ou de refuser sa signature, sans que l'acte de refus puisse faire naître aucun soupçon contre le civisme. »

Les dénonciations ne sont pas rares. Dans la séance du tridi de la 2e décade de pluviôse, c'est au tour de Lebrun, qu'on accuse d'avoir écrit une brochure contre les artistes, et à qui l'on impute à

crime une seconde brochure, cette fois écrite pour la justification de la citoyenne Vigée Le Brun. Le même jour on signale les Petites Affiches, qui annoncent un abrégé de l'Histoire naturelle en figures destiné à la jeunesse. Balzac et Dauvergne sont délégués pour porter au Comité d'Instruction publique le vœu qu'on interdise ce livre « comme contraire aux principes ». Le 23 pluviôse on s'en prend à Petit-Couperay, « dénoncé pour avoir été désarmé. » Fort heureusement Petit-Couperay se justifie grâce à des « attestations d'un civisme pur... L'assemblée satisfaite de trouver cet artiste innocent l'admet au nombre de ses membres au milieu des applauclissemens. »

Mais une proposition est écartée qui soumettait à la censure le dénonciateur. On décide qu'à l'avenir toute dénonciation devra être accompagnée de pièces probantes. Dans la même séance, Bienaimé lit un mémoire où il se plaint des calomnies dirigées contre lui, et le rédacteur du procès-verbal dit que les applaudissements témoignent que « les nuages qui ont pu obscurcir l'opinion de quelques citoyens sur son compte ne sont pas parvenus » jusqu'à la Société. Il n'empêche que le même jour, et le 29 pluviôse également, les mouleurs dénoncent à la Société les « brigandages qui se commettent dans leur partie. » Le 6 germinal, Petitot, sculpteur, étant arrêté, on veut rayer son nom comme suspect. Il est vrai que des commissaires se sont informés, et qu'ils vont lui décerner un certificat de civisme : le 9 germinal l'assemblée y applaudit pour réparer son erreur et pour prouver le « désir bien prononcé qu'elle a de ne trouver que des innocens et de bons

patriotes dans les membres qui la composent ». Son affaire se gâte, semble-t-il, et la Société envoie une délégation au comité de Sûreté générale, et vers David qui les tance vivement. Gomme « camarade » il verra, mais pas comme représentant. La Société n'est pas une société « constituée » : elle n'a pas le droit d'envoyer des délégations, et David le lui dit pour qu'elle n'en ignore point, et pour qu'elle se rende bien compte qu'elle est à sa merci.

A qui le tour maintenant d'être dénoncé ? Wic ar va s'en charger. Cette fois, c'est aux « ouvrages d'une obsénité révoltante pour les mœurs républicaines, lesquels obsénité salissent les murs de la République ». Il faut proscrire ces ouvrages, il faut les brûler au pied de l'arbre de la Liberté. Wicar, Petit- Couperay, Bosio et Lesueur sont chargés d'une mission à ce sujet. Sergent s'en mêle, tout le monde parle à la fois, on incrimine les artistes, et Boilly vient modestement s'expliquer à la barre de la Société. Il dit qu'il « a abjuré ses anciennes erreurs » et la preuve, c'est qu'il va se mettre en mesure de demander son admission à la Société Populaire et Républicaine des Arts.

Entre temps, on rappelle le rôle néfaste des anciens académiciens, qui ne voulaient pas que le peuple s'élevât jusqu'à eux ; on constate que le premier concours arrêté par la Convention est celui de la statue de J.-J. Rousseau, et on insiste pour que tous les travaux soient donnés dans les mêmes conditions, ce qui est indispensable pour que l'intrigue ne triomphe pas, comme aux mauvais jours de l'Académie. Sergent, Wicar, Détournelle interviennent en faveur d'une réforme du costume, encommen-

çant par le costume militaire, et plusieurs séances sont consacrées à cette discussion. Lebrun, au grand scandale de quelques-uns, fait l'éloge de l'art flamand et se plaint de l'abandon où le laisse le Conservatoire du Muséum, ce qui oblige Bonvoisin à expliquer qu'on a voulu d'abord mettre en évidence la ce majesté de l'école italienne ». Mais comme il parle d'un ton méprisant des peintres de genre ! On ne les aime pas, à la Société Populaire et Républicaine des Arts. Wicar surtout leur a voué une haine mortelle. Ne demandait-il pas pour eux la guillotine P1 Aussi, quand les peintres de fleurs et de genre réclament leur part des travaux de la Convention, on leur répond que ce sont des artistes de « pure fantaisie » et que les encouragements de la Nation ne doivent être réservés qu'à « ceux qui, par leur crayon et les sujets qu'ils représentent, peuvent affirmer notre Révolution en propageant les belles actions et enfin toutes les vertus ». On devine David ici et son porte-parole Wicar, lequel, après avoir souhaité qu'on allât solennellement féliciter la Convention pour son énergie, fait décider, malgré Détournelle, qu'on ira seulement avec les sections. Ce qui valut à Wicar cette insinuation, dans le Journal de Détournelle, qu'il n'avait changé d'opinion si promptement que parce qu'il avait été prendre le mot d'ordre chez David.

Le 6 floréal, David vient lui-même, faveur de plus en plus rare, à la Société Populaire et Républicaine des Arts. Il apporte les arrêtés du comité de Salut public, qui donnent satisfaction aux vœux des

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