‹ Mélanges sur l'art françaisChapitre 9 sur 31 · Procès-verbaux de la Convention, t. XV, p · texte numérisé non relu

Procès-verbaux de la Convention, t. XV, p

42 MÉLANGES SUll L'ART FRANÇAIS

verbaux de la première période de la Commune des Arts sont-ils perdus à jamais? Dorment-ils dans la paix poussiéreuse d'archives privées? Ont-ils été recueillis par quelque établissement où les retrouvera l'érudition avisée d'un chercheur heureux? Ces procès-verbaux nous manquent : voilà le fait.

Mais nous avons eu la bonne fortune de révéler les procès-verbaux de la deuxième période de la Commune des Arts, du 4 juillet 1793 au 28 floréal an m (17 mai 1795), soit environ pendant les deux années qui suivirent le décret de la Convention.

La première séance delà Commune Générale des Arts, — car elle élargit tout de suite son titre, — convoquée par le Ministre de l'intérieur Garât, fut tenue le 18 juillet 1793.

On devait nommer les six commissaires chargés de préparer la destruction de tous les attributs de la royauté. Le fait même que la Convention s'adressait aux artistes en général, pour leur demander de désigner six d'entre eux, au lieu de frapper à la porte de l'Académie, devait être interprété comme un signe précurseur : à partir de ce jour l'Académie était détruite. C'est bien ainsi que le comprirent tous les artistes de la Commune générale, réunis dans une salle voisine de la salle du Laocoon, où l'Académie tenait ses séances.

C'est Ansselin qui ouvrit la première séance, en sa qualité de président de la Commune « avant la convocation générale ». Mais Ansselin céda la place au doyen d'âge, qui était Vien, alors âgé de soixantedix-sept ans, assisté des deux artistes les plus jeunes, Pajou fils (vingt sept ans) et Isabey (vingt-six ans).

Le procès-verbal nous apprend que la lettre de Garât invitait les artistes à « la plus parfaite impartialitée dans leurs délibérations, qui ne devaient tendre qu'au plus grand avantage des arts et ne reconnoitre d'autre distinctions que celles des talens ». Au reste, le rôle de l'assemblée était limité, par le décret de la Convention, à la question des attributs. Sur l'heure, l'Académie est mise en cause par <( un membre », qui n'est pas nommé, lequel ayant remarqué que la salle de l'Académie « provisoire » était fermée, il semblait qu'elle fût encore réservée à un corps privilégié. Ce qui paraissait d'autant plus extraordinaire, — et la remarque était juste, — que ce corps était virtuellement détruit par la réunion générale des artistes. En conséquence, il demanda que cette salle fut ouverte et que l'assemblée y tînt séance. Il y eut une minute de délire, dont le procès-verbal porte trace : le mot « applaudi » a été biffé après coup, mais on peut encore le lire. Au reste, deux membres insistent, et ce sont Sergent et David, dont les noms ont été également rayés. David présenta « cette ligne de démarcation comme un reste d'aristocratie qu'il falloit détruire ». Il ajouta, en indiquant la salle d'un geste tragique, que puisque « c'était là la Bastille de l'Académie, il fallait sen emparer ». Et, aussitôt, l'assemblée, d'un mouvement unanime, leva la séance et alla siéger dans la salle de l'Académie « provisoire ».

Lesueur donne alors lecture d'un discours, que le secrétaire dit être très énergique et tendant à consacrer les principes d'égalité, de droit et de liberté qui conviennent aux beaux-arts. Ce n'est

pas tout à fait l'ordre du jour indiqué par Garât, aussi, lorsque Sergent demande l'impression de ce discours, on passe outre. Enfin, il s'agit de savoir si tout le monde pourra prendre part au vote, ou s'il faudra prouver qu'on professe les beaux-arts, et, comme il en est ainsi décidé, on procède à l'élection du président. Sur 206 votants, 50 voix vont au citoyen Dardel, 42 à David, 38 à Vien, 12 à Sergent, 12 à Boizot père, 12 à Regnault, 10 à Vincent. Le deuxième tour de scrutin donne 80 voix à Dardel, qui est élu, et 23 à David. On peut supposer que David ne pardonnera pas cet échec à la Commune générale. Il lui est d'autant plus sensible que, si la Commune a une existence propre, elle le doit à David: à la première occasion elle s'en apercevra bien.

La seconde séance est consacrée à compléter le bureau. Cependant, il se produit quelque émoi lorsqu'un membre annonce que. le Conseil général de la Commune a chargé le comité des Travaux publics de la destruction des attributs de la royauté. Or le décret de la Convention accordait ce privilège aux artistes. Le mot n'est pas prononcé, mais qui ne se rend compte qu'il est sur toutes les lèvres ? Hé quoi ! on retirerait aux artistes ce que la Convention leur accordait le 4 juillet?

La Commune générale va se préoccuper des intérêts particuliers des artistes. C'est à sa décharge. Lui demander de contribuer à détruire les vestiges d'un passé odieux, c'est bien, et la Commune générale des Arts y collaborera avec patriotisme. Grâce à elle les mutilations se limiteront à l'essentiel, du moins autant qu'il sera en son pouvoir. Si les artistes y avaient mis de l'acharnement c'en était

fait, en France, de tout l'art dupasse, et, du fatras des délibérations, il ressort que les conseils de sagesse, de prudence et de mesure furent donnés par la Commune générale. Elle protesta, à diverses reprises, contre des actes de vandalisme qui n'étaient point le fait des artistes, mais d'agents subalternes incompétents et, par surcroît, inspirés par un zèle intempestif.

Parmi les artistes, il en était qui eussent volontiers montré le même zèle, tel celui qui demandait quels changements on pourrait faire subir à la galerie de Rubens. On lui répondit que ce n'était pas là « des monumens et qu'il en seroit pour les tableaux representan des traits... d'histoire et de la vie des rois comme des pièces de théâtre ou les acteurs prenentle costume des personages qu'il représente, qu'on ne pourait faire aucun reproche a un artiste moderne qui representeroit un roi dans les habillemens royeaux, mais qu'il n'en serait pas de même de celui qui représenterait le fils de Gapet avec les ornemens de la Royeauté et a conclu en disant qu'il serait bon et raisonable de soustraire pendant un laps de tems, nombre de ces tableaux aux yeux du public en les renfermants ».

Le 22 juillet, la Commune générale procède au premier scrutin pour la nomination des six commissaires, prévus par le décret du 4 juillet. Les voix se répartissent sur douze membres. Regnault arrive en tête avec 39 suffrages, et les deux derniers sont David et Monnot, avec 13 voix. C'est un nouvel échec pour David, lequel déclare, à la séance du 23 juillet, qu'il ne se présente pas au scrutin de ballottage. Les six commissaires nommés sont :

MÉLANGES SUR l'àUT FRANÇAIS

pour la peinture, Regnault et Vincent; pour l'architecture, De Wailly etPercier; pour la sculpture, Gois et Roland. On désigne comme suppléants Fontaine, Monnot et Pajou fds.

Le décret du 4 juillet ainsi exécuté, la Commune générale se préoccupe de son organisation intérieure. Elle ordonne que la Minerve sera ornée d'un drapeau tricolore, dont la lance sera surmontée du bonnet de la liberté. Mais quelle forme aura ce bonnet? « Ce sujet qui, clans toute autre assemblée, auroit été sans doute indiffèrent, n'a pas paru devoir l'être dans une assemblée d'artistes. » Un membre propose qu'on en discute. On s'arrête au bonnet de la liberté, qui est sur le revers de la médaille de Rrutus, ce qui oblige la Commune à renoncer au drapeau tricolore, qu'on remplace par « une enseigne dans la forme romaine », confiée « au gout et aux talens de Percier ». Sur cette enseigne on écrira : ce Reunion de tous les artistes, le 18 juillet 1793, l'an 2e de la République françoise. »

La lecture des procès-verbaux accuse une véritable fièvre de travail. La Commune générale s'occupe du Salon en même temps que des monuments publics à détruire, — ou à conserver; — elle va du concours de pendules au concours pour un plan de division des terrains nationaux; elle adresse des pétitions à la Convention, à la Commune, au comité d'Instruction publique; elle rend hommage à la veuve Hérissant, qui imprimait le catalogue des Salons de l'Académie royale, et qui imprimera celui de la Commune générale; elle entend les réclamations des uns et des autres, écoute les dénonciations, appelle à sa barre dénoncés et dénonciateurs,

examine jusqu'aux moindres détails. On a pu, sur la foi de ceux qui avaient lu superficiellement le Journal de Détournelle, accuser la Société Populaire et Républicaine de bavardages inutiles, et, en effet, on y discourait plus que de raison, mais on y travaillait aussi réellement. En tout cas, la Commune générale qui la précéda fit de très utile besogne, et les emballements fâcheux y sont trop rares pour qu'on ne le souligne pas.

Il ne faudrait pas croire que la Commune générale perdît de vue l'objet pour quoi on l'avait réunie. Le 30 juillet, quelqu'un fait observer qu'on n'a pas enlevé les fleurs de lys qui ornent les colonnes des Tuileries. On s'est borné à les recouvrir avec du plâtre, ce qui indigne le « membre ». Le 2 août « un membre fait par à lassemblée des craintes que lui donnoient le décret de la Conv. nle du 1er aoust 1793 qui ordonne de détruire tous les tombeaux des Rois qui sont dans letendue de la republique et notament ceux qui sont à S1 Denis pour le 10 aoust prochain.

« Lassemblée arête sur la proposition d'un autre membre de nommer quatre commissaires qui seront chargés de se transporter sur le champ au Comité de salut public pour lui demander de proposer à la Convention de rendre un décret qui charge la commission des monumens de la destruction de ces tombeaux, vue quelle poura veiller à ce que tout ce qui peut être utile aux arts soit conservé et que les marques de royauté et de féodalité soient seules détruites.

«Les quatre commissaires nommés sont :

« Les citoyens Espercieux, Gilbert, Veny et Romain auxquels le secrétaire a remis sur le champ l'extrait du procès verbal de leur nomination. »

MÉLANGES SUR i/ART FRANÇAIS

De tels actes sont tout à l'honneur de la Commune générale . Le procès-verbal du 6 août décharge les artistes qui en font partie de la manière la plus précise. Il dit, en effet : « Un des commissaires nomé clans la dernière séance pour se transporter au Comité de salut public prends la parole pour faire son raport et dit qu'ayant inutillement cherché a être introduit au Comité de salut public les CCres se sont transportés a celui d'instruction publique et que les membres de ce comité pansaient que les tombeaux des Rois ne valaient pas la peine d'être conservés, — que ce n'était pas l'intention de la Convention natle que d'ailleurs il serait difîcile peut être d'empêcher le peuple de briser ces monumens. »

Ainsi, les artistes représentés par la Commune Générale et ses délégués firent leur devoir d'artistes, au milieu de quelles difficultés, inconnues jusqu'à ce jour, on vient de le voir! On va les juger encore à l'œuvre le 9 août, où le citoyen Milbert attire l'attention sur le tombeau du connétable de Montmorency, « vu que déjà à Montmorency deux tombeaux ont été réduits en poudre ». Mais les pouvoirs des commissaires de la Commune Générale ne s'étendant pas au delà de Paris, l'assemblée décide que le citoyen Moreau jeune communiquera la lettre de Milbert « à la commission des monuments qui, d'après le décret du 17, peut étendre la surveillance partout ou besoin est ». Le 13 août, « le citoyen Moreau jeune qui avoit été chargé de repondre a la lettre du Cit. Milbert annonce qu'il doit aller a Montmorency le lendemain 14 du courant pour tacher de conserver aux arts le tombeau qui est

encore intact dans l'église de cet endroit, il fait par aussi que la Commission des monumens doit aller à S1 Denis pour aux termes du décret de la Convention national détruire les tombeaux des Rois en en brisant tout ce qui a rapport a la royauté et en enlevant et plaçant dans un dépôt tout ce qui peut être utile aux arts ».

Moreau rend compte de sa mission le 16 août. 11 dit (( qu'il a trouvé au tombeau d'Anne de Montmorency deux figures d'albâtre brisés et deux en bronze qui ont été fondues mais que les lignes principales de ce tombeau etoient encore intactes, il a détaillé ensuite la manière dont il a combattu les prétentions de la commune de Montmorency qui croyoit avoir le droit de vendre le tombeau par la seule raison qu'il est scellé dans l'église et il a facilement détruit ce prétendu droit par le texte du décret qui charge la Commission des monumens d'enlever des édifices nationaux tous les objets de curiosité relatifs aux arts. Le résultat de son rapport a été d'annoncer que ce monument seroit conservé aux arts ainsi que ceux de S1 Denis dont on extraira tout ce qui peut être utile à leur progrès ».

Moreau avait toute la confiance de la Commune générale des Arts. C'est lui et Choffard qui exécutèrent la carte des sociétaires, et on trouvera trace dans nos Procès-Verbaux des remerciements pour cet acte de civisme1.

La carte, dessinée par Moreau et gravée par Choffard, portait à son avers une Minerve, admirablement drapée, qu'un génie va coiffer du bonnet de la

Page 1