‹ Mélanges sur l'art françaisChapitre 12 sur 31 · Arch. nat., F · texte numérisé non relu

Arch. nat., F

Lintérieura nommé Messieurs Ghatelin, Provost, Petit- Coupray Bodson, Fâche Conforme à la minute.

Châtelain, PrésidK

Fâche, Secrétaire.

Parvenu au bout de notre analyse des Procès- Verbaux, ne jugera -t-on pas qu'il y a quelque chose d'instructif et de véritablement touchant dans les efforts de cette Société d'artistes, essayant, sous divers noms et par différents systèmes, d'échapper aux vices qu'elle reproche à l'Académie royale — pour lesquels celle-ci fut abolie — et qui retombe dans des errements identiques, sans voir qu'ils tiennent à l'existence même de toute assemblée du même ordre?

A ce point de vue, l'histoire de la Commune générale des Arts et de ses succédanées, est symbolique de la Révolution elle-même, et le symbole s'impose avec une vivacité d'autant plus saisissante que l'Art est le domaine le moins facilement gouvernable à coups de votes et par les suffrages des majorités. « Le vice essentiel des Académies est d'avoir un goût dominant », affirment nos artistes révolutionnaires : voilà donc l'écueil à quoi ils cherchent à échapper. Leur souci en est attendrissant. La Commune des Arts en arrive à ne pas oser nommer des commissaires pour juger les concours et distribuer les prix, car « ce serait une petite Académie sujette à l'intrigue et à la cabale ». Il faut que la totalité des sociétaires prononce. Mais quoi ! . . . Comment obtenir de cette foule des jugements qui aient quelque

cohérence, qui puissent dégager certaines règles générales et servir d'indication aux concurrents futurs? Il faut d'abord voter des principes immuables. La voilà donc résolue à faire régner ce qu'elle abhorre, c'est-à-dire « un goût dominant ». le goût de sa majorité. Elle n'est préservée de cette contradiction avec elle-même que par l'effroyable cacophonie de ses discussions, où, suivant les procèsverbaux, « quelques membres doués d'un organe plus imposant et d'une constance plus soutenue parviennent à lasser l'assemblée ».

Pour ces gens bien intentionnés, mais absolument ignorants des lois psychologiques, l'indépendance de l'art, qui leur est si véritablement chère, ne se trouvera que dans l'anarchie, dans cette anarchie, où, d'après l'expression si juste de Renou, « la moindre règle paraît un attentat à la liberté ».

Oui, mais alors, pourquoi maintenir une assemblée dirigeante? Car le moindre acte de celle-ci, la sélection même qu'elle représente, créerait une hiérarchie, un pouvoir, des influences, toutes choses qui tournent vite à une pression plus ou moins directe sur l'initiative personnelle des artistes.

D'autre part, la disparition totale de toute assemblée ne peut être admise par des esprits imbus de cette idée, que le salut de l'art, comme le salut de la patrie, est dans la volonté des majorités, dans le suffrage des masses. D'ailleurs, un groupement quelconque est indispensable pour le fonctionnement de certaines institutions : concours, prix, subventions aux artistes nécessiteux. Sans compter le vœu secret de la vanité humaine, qui ne tolère pas le travail égal pour le génie, le talent ou la mé-

diocrité, sans aucune sanction de titre, de gloriole et de prééminence.

Parmi ces difficultés absolument irréductibles et entre lesquelles l'insuffisance de notre nature n'a jamais pu établir qu'une balance, la Société artistique révolutionnaire, qu'elle s'appelle d'un nom ou dun autre, se débat en se donnant le ridicule touchant de ne pas vouloir le reconnaître.

Éviter la tyrannie en art, n'est-ce pas très simple? 11 suffit de noyer l'élite qui voudrait l'exercer, dans la multitude de tout ce qui tient un pinceau ou un ébauchoir. Puisque le médiocre aura voix au chapitre comme l'homme de génie, on ne craindra plus que celui-ci n'abuse de sa puissance intellectuelle.

Alors la porte de la Société Populaire et Républicaine des Arts s'ouvre toute grande. C'est un flot indescriptible de sottises, une cohue de prétentions, des séances tumultueuses qui n'aboutissent à rien. Et, lorsque dans la lassitude universelle, quelque décision par hasard est prise, on doit reconnaître qu'elle a été arrachée à l'ahurissement de tous par la bruyante ténacité d'un seul, ou bien inspirée par la volonté occulte qui les terrorise tous, celle de David, dont on redoute l'influence politique, autant qu'on subit la maîtrise lumineuse, claire et forte, grâce à laquelle, malgré toutes les manœuvres égalitaires, il devint chef d'école. On tombe ainsi dans le piège qu'on avait voulu éviter.

Le confus idéal de la société artistique substituée à l'Académie royale se montrait en désaccord avec son existence même. Tous les travaux un peu valables de la Commune, comme de la Société Républicaine des Arts, ne furent pas autre chose que des

travaux académiques : indication d'une esthétique officielle, sujets de concours proposés, prix distribués, secours offerts, commissions élues, commandes de l'Etat sollicitées, etc. Mais toute cette besogne s'accomplissait avec le malaise et l'étonnement d'y revenir, parmi des bonnes volontés qui se cabraient devant les ornières déjà tracées, et que paralysait en outre le lourd poids mort d'une multitude prétentieuse et incapable.

En moins de cinq ans l'expérience fut accomplie, a Puisque nous ne pouvons être qu'une Académie », proclamèrent les rêveurs déçus, « rappelons les académiciens qui nous précédèrent ».

Et ainsi firent-ils. Car, éclairés par leur erreur et sincères avec eux-mêmes, ils apercevaient en toute évidence sur le domaine de l'art, ce qu'on ne devait pas découvrir de sitôt sur le domaine politique : à savoir que la tyrannie d'une foule ignorante est autrement oppressive que l'oligarchie d'une élite, et conduit fatalement, du reste, à l'autocratie.

Gomme l'avait très bien prévu Renou, dans sa lettre si spirituelle : « M. David, voulant régner seul, affecte une démocratie outrée pour mettre la multitude de son côté, or la multitude des mauvais artistes est grande. » Heureusement, l'influence de David n'avait point été néfaste, parce que ce despote ne tenait au pouvoir que par amour de l'art. A cause de cela, il trouva, dans les sociétés dont il était l'âme, des sujets aveuglément dévoués. Ces hommes turbulents et chimériques, non exempts de faiblesse et de lâcheté, comme le prouve leur triste campagne de délations, gardaient au cœur la flamme sacrée. Ils surent, à certains moments, comprendre

que l'éternelle beauté est plus sacrée que les changeants concepts politiques, et, devant les injonctions gouvernementales leur enjoignant de détruire, sur les monuments publics, les emblèmes de l'ancien régime, ils élevèrent la voix pour défendre les nobles formes qui représentent l'éphémère avec des splendeurs d'infini, et restent ainsi, non le patrimoine des rois, mais celui de l'humanité.

A l'époque révolutionnaire, une telle ferveur n'était pas sans danger, ni par conséquent sans mérite. Cette attitude seule devrait assurer à nos sociétés artistiques l'attention reconnaissante de la postérité, et retenir sur nos lèvres le sourire d'ironie qu'appelle trop souvent le désordre stérile de leurs séances et la puérilité de leurs illusions.

Et voilà pourquoi, dans ces tumultueux Procès^ Verbaux, palpite pour les amants de l'art, sous un battement de fièvre, une angoisse presque sainte : la fièvre et l'angoisse de notre génie troublé, mais toujours fier, durant les heures les plus tragiques de notre histoire nationale.

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