Musée de Montauban
de ce que la nature nous cache si nous ne l'interrogeons que superficiellement ! La voir, tout est là. Sur l'ébauche, il y a bien M. Bertin ; mais c'est un des mille Bertins qui, au hasard de l'heure, de l'expression, du mouvement, concourent à constituer le Bertin essentiel, le caractère entier, profond, personnel, dont l'ensemble ne surgit que par éclairs. Cet éclair, Ingres voulait le surprendre : il l'a saisi, fixé sur sa toile.
Qui ne connaît, comme pour l avoir rencontré dans la vie, cet homme aux cheveux gris, aux yeux pénétrants, à la bouche avisée, si carrément assis dans son fauteuil, les deux mains sur ses genoux ! Qui ne se les rappelle, ces mains si vivantes, courtes avec des bouts de doigts effilés et couverts dérides expressives? L'une d'elles vient sans doute, dans un mouvement vif, de bousculer cette chevelure pittoresquement hérissée par places. Elle va remuer encore. Ces lèvres frémissantes de malice vont lancer quelque démontante riposte. Vous sentez qu'il ne faut pas trop s'y fier. Il est intimidant, ce personnage, malgré sa bonhomie. Et tout en vous retirant pour lui laisser le dernier mot, vous vous étonnez que votre ombre n'ait pas intercepté ce reflet lumineux qui tremble là, dans la convexité luisante d'une breloque, et là encore, sur le bois verni du fauteuil. Voici du réalisme, presque du truc, si c'était amené par artifice; mais c'est l'accent de la vérité même1.
I. Deux copies ont été exécutées, Tune par Amaury-Duval; élève de Ingres, pour la famille cle Bertin : l'autre, plus récente, par M. Louis Cabanes, artiste fort distingué, et compatriote du maître, pour le compte de l'Etat. Cette dernière
L ŒUVRE DE INGRES
V Apothéose d'Homère avait précédé le portrait de M. Berlin. Elle avait consacré la gloire de Ingres. Et cela rend plus instructive, plus touchante encore, quand on y songe, la sévérité pour soi-même que déploya, dans l'étude d'une physionomie contemporaine, le grand artiste qui venait de planer sur de tels sommets.
H 07ii ère fut composé pour décorer le plafond d'une salle de Louvre. Il y demeura, "en effet, pendant une vingtaine d'années. Puis une excellente copie par Dumas et les frères Balze vint le remplacer, afin que l'original pût être offert en meilleure situation et en meilleur éclairage à l'admiration du public et à la studieuse observation des peintres.
Nous devons nous féliciter de ce que Ingres a disposé cet admirable groupe face au spectateur et non flottant au-dessus de la tête. Il s'est bien gardé de faire plafonner ses figures, ne voulant pas restreindre à la circonstance, à l'accidentel, un hommage que, dans saferveur pour l'antiquité, il voulait universel et durable.
Sur cette page, d'une souveraine noblesse, l'allégorie s'élève à la hauteur d'une grande pensée philosophique. Le lien spirituel qui enchaîne l'une à l'autre les générations humaines, qui rend chacune redevable à ses aînées de ce qu'elle a pu concevoir, goûter, créer dans son bref passage sur la terre; la véritable immortalité du génie par son incessante action sur toutes les âmes qui, successivement.
copie a été attribué par M. Henry Roujon. alors Directeur des beaux-arts, au musée Ingres.
naissent et se développent dans son rayonnement ; la communauté du trésor artistique, auquel nul ne peut ajouter ou puiser sans faire œuvre fraternelle avec tous les sublimes esprits du passé comme de l'avenir : telles sont les idées qui se dégagent de F Apothéose d'Homère.
11 est impossible de faire plus exactement correspondre une conception plus abstraite avec une formule plastique plus digne de l'exprimer. Ce tableau est un monument élevé par l'humanité à sa propre gloire. Ceux qui l'incarnèrent dans sa plus subtile essence, réunis en un groupe auguste, saluent son antique rêve. Toute la profonde poésie d'une telle pensée vivifie la composition de Ingres.
Chaque visage, chaque attitude, chaque pli d'étoffe fut cherché patiemment, avant d'être exécuté avec cette libre maîtrise qui fait croire à un miracle de révélation. Le choix et la prépondérance respective de personnages si divers, les attributs qui devaient les rendre reconnaissables, le terrible problème des costumes d'époques si différentes, compliquaient les difficultés qu'on imagine. Tout fut résolu avec clarté, simplicité, incomparable grandeur.
Ce sont bien là, rassemblés autour du trône où siège l'aède aveugle, les êtres de légende ou d'histoire qui furent des révélateurs et des conducteurs : les poètes, les philosophes, les peintres, les sculpteurs, les rois protecteurs des arts. Les voilà, tels que nous nous les représentons, avec leur physionomie presque surhumaine à force d'être devenue traditionnelle, et les accessoires distinctifs qui doivent les personnifier. Et cependant, c'est encore et
tout bonnement, par la vérité de l'interprétation, un groupe d'hommes quelconques, unis pour une offrande et qui accomplissent, sans uniformité, sans raideur, un acte identique dans l'ensemble, individuel dans le détail.
Ce mélange d'héroïsme et de naturel est aussi frappant que possible dans les trois figures de femmes purement symboliques : la Victoire ailée, qui pose une couronne d'or sur le front d'Homère, l'Odyssée et Y Iliade, ses filles immortelles, assises au pied de son trône.
Quelle distance entre ces créatures pleines de charme féminin, de vie florissante, de curieuse personnalité, et les froides allégories que le sujet imposait presque ! Peut-on nier cependant qu'elles ne tiennent avec convenance et dignité leur rôle fictif? Cette Victoire, qui s'envole d'un vol si léger, n'a-t-elle pas le prestige céleste, l'autorité qui conviennent à sa mission? Cette orgueilleuse fille, aux sourcils froncés, à la bouche dédaigneuse, aux mains nerveusement croisées autour de son genou, et qui relève un pied prêt à la marche, dont les orteils se retroussent et frémissent, ne semble-t-elle pas la sœur belliqueuse d'Achille? Ëst-il besoin du glaive posé à côté d'elle pour nous faire deviner Y Iliade? Et cette rêveuse, qui drape autour d'elle un manteau couleur de vague, et qui, le menton dans sa main, voit se développer sous ses paupières mi-closes de lointains horizons, n'est-elle pas la mélancolique enchanteresse qui, de rivage en rivage, entraîna le rêve aventureux d'Ulysse ?
Dans Y Apothéose d'Homère, Ingres donnait la mesure entière et la formule de son génie. Pourtant
il ne croyait pas avoir atteint l'expression suprême, définitive de sa pensée. Il crut la livrer mieuxencore, avec plus d'éclat, dé force, de persuasive chaleur clans une œuvre qui suivit immédiatement Homère. Ce fut une scène religieuse destinée à la cathédrale d'Autun : le Martyre de saint Symphorien.
Ingres avait voulu redoubler le grand coup frappé par Homère. Son élan porta dans le vide. Là où il espérait une victoire plus complète encore, si c'était possible, il rencontra presque un échec. Il n'y comprit rien, ne s'en consola pas, maudit son époque et [ injustice du public. Il jura qu'il n'exposerait plus — et il ne devait que trop bien tenir sa parole. Il souhaita fuir Paris, accepta comme une délivrance sa nomination de directeur de l'Académie de France à Rome, ferma son atelier, congédia ses élèves et reprit, l'âme indignée et amère, le chemin de l'Italie. On était en 4834. Il y avait dix ans que Ingres était accouru de Florence dans l'ivresse du succès. Depuis, sa réputation n'avait fait que s'affermir. Et malgré les discussions soulevées par le Saint Symphorien, malgré l'exaspération qu'en ressentit le peintre, il occupait réellement dans l'estime publique la place à laquelle il avait droit .
Quels étaient donc les torts qu'on reprochait à son plus récent tableau ?Et quels juges avait-il surtout contre lui?
Les classiques se prononçaient le plus sévèrement , tandis qu'il trouva des défenseurs inattendus parmi les romantiques. L'un de ces derniers fut Decamps. Nous pouvons nous en étonner aujourd'hui. Témoins des hardiesses les plus outrées, en proie à une véritable anarchie artistique, nous avons peine à nous
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représenter Ingres comme un révolutionnaire. Pourtant, ses écarts et sa témérité scandalisèrent.
Par l'exagération de son dessin, l'abus de la force dans le nu, il se séparait irrévocablement de David. Depuis Michel-Ange, on n'avait jamais vu en peinture des torses, des bras et des jambes musclés comme ceux des licteurs qui entraînent le saint vers le lieu de son supplice. L'énergie de l'accent allait, disait-on, jusqu'à l'invraisemblance. Nul doute pourtant qu'il n'y eût là une antithèse voulue entre la bestialité des bourreaux et la supériorité toute morale de leur victime.
Est-ce à dire que l'artiste demeura cette fois audessous de lui-même et que le Saint Symphorien représente une erreur de ce grand génie ? Non, car, malgré son exubérance, le dessin garde toujours sa lierté. Rien de vulgaire dans tous ces corps, trop robustes, mais magnifiques de style. Les expressions offrent une attachante variété. Le visage illuminé du martyr, l'exaltation fanatique de sa mère, sont les deux centres moraux du drame. Entre eux se partagent la curiosité, l'émotion de la foule. Les uns considèrent avec stupeur cette femme qui envoie son fils à la torture. On ne comprend pas qu'elle le voit déjà dans la gloire, comblé des béatitudes célestes. Les uns s'indignent contre elle, comme ce jeune garçon qui ramasse une pierre pour la lui jeter, ou comme ce soldat qui, en arrière du centurion, tourne vers elle un visage plein d'un étonnement irrité. Une jeune mère presse son enfant entre ses bras dans une protestation frémissante. D'autres considèrent celui qui va mourir pour sa foi. Leurs sentiments oscillent de l'hostilité à la
compassion, de l'indifférence à l'horreur. Les plus éloignés se haussent avec des faces béantes et intriguées ; des femmes s'attendrissent; un vieillard se prend le crâne à deux mains, confondu devant une si inconcevable folie ; un homme se frappe la poitrine, ouvre des yeux éblouis d'une subite clarté, semble prêt à se convertir. Et, les dominant tous, le centurion, du haut de son cheval, ordonne du geste qu'on en finisse, qu'on se mette en marche vers le lieu de l'exécution.
La construction savante, précise et diverse d'une telle scène, tant de personnages qui présentent des caractères physiques et psychologiques si distincts, si pittoresques, une grande noblesse dans les attitudes, les belles draperies, l'énergie virile du dessin, une couleur toujours sobre mais bien adaptée en cela même à la décoration murale, par-dessus tout l'indéfinissable beauté que le génie répand sur toutes ses créations, n'y avait-il pas de quoi épargner à Ingres le déboire que la critique, autant que le public, lui infligea ?
Il en souffrit plus que de raison. « Je ne suis plus, je ne veux plus être de mon siècle apostat ! » s'écria-t-il. Et il quitta Paris pour la Ville Éternelle.
S'il douta de la justice humaine, il ne douta pas de son art. Il s'y voua avec une passion plus emportée.
(( Le jour où j'ai quitté Paris, écrivait-il à M. Gatteaux, j'ai rompu pour jamais tout pacte avec ce
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qui pourrait le moins du monde me rapprocher du public. Je ne suis plus peintre que pour moi, je peindrai ou je ne peindrai pas; je m'appartiens enfin, et je veux n'appartenir qu'à moi. »
De fait, son prestige n'avait pas diminué, son influence non plus. Gomme directeur de l'Académie de France à Rome, il restait l'initiateur, le conseiller, le modèle pour bien des jeunes talents. Son fier idéal ne pouvait manquer d'attirer, de soulever les âmes. Sa doctrine ne profita pas seulement aux peintres. Ce qu'elle contenait d'essentiel s'appliquait à tous les arts : à la musique, qu'il sentait si profondément ; à la sculpture surtout, car ne maniaitil pas le crayon ou la brosse comme un ciseau ? Toutes les branches de notre École de Rome reçurent les lumières de ce noble esprit et en attestèrent l'excellence.
La faveur officielle le suivit dans son ombrageuse retraite, vint lui montrer qu'on ne l'oubliait pas. Le duc d'Orléans lui commanda un petit tableau d'histoire qui allait être pour lui la source de travaux très ardus, mais aussi d'une glorieuse compensation. Il fit Stratonice, une de ses toiles les plus goûtées dès le début, et restée aussi l'une des plus justement célèbres. Le prince, désirant avoir le pendant d'un tableau qu'il possédait déjà, fixa les dimensions : 98 centimètres sur 27.
Malgré cette difficulté, Ingres se résolut à exécuter ce qui séduisait alors son imagination. La tragédie intime dont Stratonice est l'héroïne le hantait depuis des années, mais il la rêvait dans de grandes proportions. La vision avait acquis cette intensité qui fait surgir sous sa forme extérieure l'œuvre entrevue
peu à peu, méditées avec amour. C'était cela qu'il voulait faire, et il le fit. Mais que de tourments dans la contrainte de transformer en miniature sa grandiose conception !
Ce n'était pas le seul écueil. On trouve dans la correspondance de Ingres les traces brûlantes de ses angoisses pendant les années qu'il consacra à l'exécution de Slratonice, et de ses inquiétudes quand, de la Villa Médicis, le tableau partit pour Paris. Tout s'effaça dans la joie du succès, qui fut considérable.
Par la composition, le groupement des héros du drame, leurs attitudes, la distribution de la lumière, la somptuosité en même temps que la délicatesse du décor, Ingres a fait une œuvre d'art impeccable. La tenue de l'ensemble, la grâce des détails, le goût parfait ne sauraient être trop loués. Quant à la signification de cette scène, elle est d'une irréprochable clarté. Les sentiments différents des quatre principaux personnages apparaissent distinctement par l'expression de leurs visages ou par leurs gestes, qui sont significatifs sans tomber dans le théâtral, ce qui constituait pourtant le plus dangereux écueil d'un tel sujet.
Un jeune, homme, atteint d'une grave et mystérieuse maladie, est étendu sur son lit de douleur. Le médecin, appelé par le père au désespoir, se tient à côté de lui et l'examine. Ce père lui-même, effondré de chagrin, s'abat les mains jointes contre la couche où son fils agonise. A ce moment, dans cette chambre presque funèbre, une femme passe. Elle est jeune, charmante et mélancolique. C'est la seconde épouse de ce père désolé, la belle-mère du
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jeune malade. Et tandis qu'elle va s'éloigner d'un pas languissant, le médecin devine avec effroi la vérité. Celui qui est là, sur ce lit, meurt d'amour. A des signes qui ne le peuvent tromper, l'homme de science a reconnu la passion et une passion inavouable, celle d'un fils pour la femme de son père. Telle est, en effet, l'histoire de Stratonice : la seconde épouse de Séleucus Nicatorfut aimée par Antiochus, que ce roi avait eu d'un premier mariage. Le médecin Erasistrate, ayant surpris ce secret, déclara que le jeune homme mourrait si on ne lui accordait Stratonice. Et l'amour paternel alla, paraît-il, jusqu'à une telle abnégation.
De cette page poignante qu'a composée Ingres, tout se dégage en clarté, en beauté. Mais la clarté même nuit peut-être un peu à l'émotion en privant cette scèn e du mystère qui la rend saisissante quand nous l'imaginons, et qui s'évanouit par l'interprétation visible des sentiments les plus secrets. Gela est si vrai, que, pour empêcher Séleucus d'être frappé comme le spectateur par une évidence que les autres ont tant d'intérêt à lui cacher, le peintre lui a fait s'ensevelir le visage, en un mouvement de désespoir, parmi les draperies du lit. Autrement, ce père infortuné verrait ce que nous voyons, et ce qui, dans la tragique réalité, dut rester contenu sous des indices moins perceptibles.
En interprétant par le pinceau une situation pareille, Ingres se condamnait au seul moyen possible de la faire comprendre, c'est-à-dire à une mimique intensément expressive. Ces trois personnages, si anxieux de celer les mouvements de leurs âmes, devaient cependant les traduire par des
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gestes. On devine les tortures d'un artiste au goût souverain, en proie aux difficultés d'une telle tâche. Ingres s'y acharna, calcula chaque pli d'un vêtement, abaissant ou relevant un bras, changeant vingt fois la direction d'un regard, le port d'une tête, la décoloration d'un visage blêmissant.
Certes, nul autro que lui n'eût accompli sans obscurité ou sans ridicule ce tour de force. Il a exécuté un tableau merveilleux, par l'élégance de cet intérieur de palais antique, l'exactitude des moindres objets, le charme touchant de cette figure de femme, svelte et souple dans ses draperies comme ses sœurs de Tanagra, et dont le front se penche, lourd de sa coupable beauté. Une lumière fine, tombant d'en haut, enveloppe Stratonice, et s'en va décroître, entre les colonnes ioniques de l'alcôve, sur le groupe formé par Antiochus, qui veut écarter de son cœur la main trop perspicace du médecin, par celui-ci que saisit l'épouvante et par Séleucus abîmé de douleur.
Slratonice, exposée parles soins du duc d'Orléans dans une des salles du pavillon de Marsan, où de nombreuses personnes eurent l'autorisation de la voir, fut pour tous les visiteurs un objet d'enchantement. Le romanesque du sujet n'était pas pour déplaire au public, et les connaisseurs admirèrent le goût délicat, la grâce pathétique, le style impeccable qui rehaussaient, ennoblissaient l'anecdote.
L'engouement fut tel, que l'humeur farouche de Ingres désarma. Il revint à Paris, et l'un de ses premiers actes fut pour assister à un banquet organisé en son honneur.
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Le duc d'Orléans lui demanda son portrait. Ingres le fit avec plus de cœur qu'il n'en mit généralement aux effigies officielles. L'affaire de Stratonice et la bonne grâce du prince l'attachaient à l'héritier du trône. Il éprouva une sincère douleur lorsque la catastrophe de Neuilly jeta le plus sombre deuil sur la famille royale.
Ce fut la seule circonstance de sa longue vie où des sentiments personnels se mêlèrent chez lui à des considérations politiques. Il vit se succéder les gouvernements, et il représenta successivement leurs chefs avec une absolue indifférence. Il avait peint le Premier Consul, puis l'Empereur, puis Charles X, puis le fils de Louis-Philippe. Il devait, sous le second Empire, peindre Y Apothéose de Napoléon Ier. Ce ne sont certes pas ses meilleures toiles. Sauf pour le duc d'Orléans, il ne cherchait pas l'homme dans le souverain, et le souverain n'avait pas le don d'inspirer son pinceau. Nul moins que lui ne se préoccupa de politique.
Le musée de Montauban garde une des belles toiles de Ingres, Jésus au milieu de docteurs.
L'Enfant Jésus, assis sur un siège trop haut pour que ses petits pieds posent à terre, lève un doigt vers le ciel, et étend l'autre main, dans un geste à la fois plein de gravité et de naïveté puériles. C'est tout un poème tendre et divin que cette jeune figure. Il y a aussi une expression bien heureusement
trouvée chez la mère du Sauveur, qui, reconnaissant son fils dont elle était inquiète, tend les mains avec une joie mêlée d'un soudain respect. Tout autour de l'Enfant Jésus, les vieillards l'écoutent diversement impressionnés. Il en est de séduits, et d'aucuns révoltés. L'un est attentif, l'autre dédaigneux; celui-ci médite, celui-là s'isole avec son voisin dans une discussion particulière. Les vêtements de tous ces sages ont les beaux plis tranquilles qui conviennent à leur digne maintien. L'architecture géométrique dont s'encadre la scène ajoute à sa poétique majesté. Et malgré tout, cette scène est d'une familiarité, d'une bonhomie délicieuse.
Gomme pour beaucoup de ses toiles, Ingres conserva celle-ci longtemps dans son atelier, et la date tardive de la signature ne correspond pas à celle de l'exécution.
Pendant les quinze ou vingt dernières années de sa vie, le peintre fut surtout occupé è reprendre des œuvres ébauchées dans sa jeunesse, à les terminer, à les refaire, ou bien à exécuter des répliques de c elles qu'il avait laissées partir, mais dont il ne demeurait pas satisfait.
C'est ainsi que nous avons, à l'aquarelle ou à l'huile, des répétitions de Y Apothéose d'Homère qui devient Homère déifié avec des substitutions ou des additions de personnages, de la Chapelle Sixtine, de la Vierge à l'Hostie, de Roger délivrant Angélique, des variantes de Œdipe, de Stratonice, et nous pourrions presque dire deux exemplaires de la Source, tant Vénus Anadyomène semble une sœur jumelle de la plus exquise création de Ingres.
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Entre la première ébauche et l'achèvement de Vénus, quarante ans s'écoulèrent. Qui s'en étonnera si, précisément, on la rapproche de la Source, si l'on songe à tant de dessins1, d'esquisses, où la forme délicieuse se fixe peu à peu parmi des tâtonnements sans fin, et si l'on constate en elle la vision dominante dont s'enchanta le génie du peintre?
Vénus Anady amène, c'est une Source sans rocher, sans urne, — vierge aussi, mais un peu moins individuelle, un peu moins humaine, dans une faible tentative de divinisation. Au fond, c'est une apparition identique : le corps de la femme surgi hors du des mystère des créations, dans sa perfection la plus idéale, et sans qu'un émoi de désir en ait encore fait tressaillir la chair innocente.
Ce rêve délicat, cette évocation touchante, cette beauté sans souillure et sans souffrance, cette Eve qui n'a pas encore apporté ni subi la tentation, voilà l'œuvre suprême qui absorba la plus noble ardeur d'un des plus nobles génies. On peut dire que Ingres s'y consacra passionnément. Étant donnée cette conception toute spéciale, il y a lieu de s'étonner que l'imagination du peintre l'ait identifiée avec l'allégorie de Vénus. La triomphante déesse, dont le règne brûlant asservit les cœurs des hommes, paraît mal adaptée à ce rôle de candeur, même sortant du sein des ondes, comme dit Musset :
Secouant, vierge encor, les larmes de sa mère.
Mais qu'importe le titre du tableau? Ingres, en
1. Il y a trente dessins environ au musée de Montauban, sans compter les études dont se sont enrichies les collections particulières.
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choisissant ce sujet, na dû songer qu'à cette harmonie bleue du ciel et de la mer, sur laquelle se détacherait la svelte blancheur du corps adorable, et aussi à ces amours qu'il pourrait grouper en leurs grâces d'idolâtrie et de caresse aux pieds de Vénus naissante.
Rien de plus délicieux à voir que ce groupe d'enfants. L'un tend un miroir à la Beauté, qui n'y jette pas les yeux et qui s'ignore encore. Un autre, brun et espiègle, décoche une flèche à quelque naïade. Un troisième baise le pied de la jeune déesse, dont un quatrième embrasse le genou. La blanche écume mousse autour des formes enfantines. On nepeut imaginer quelque chose de plus gracieusement tendre, de plus naturel, que les attitudes et les expressions de ces petits êtres. Doit-on regretter le ton uniforme de leurs chairs, pareilles entre elles et pareilles aussi à celle de Vénus? Cette espèce d'idéalisation de la substance humaine, qui lui ôte les ombres, les taches, les nuances, les signes trop matériels et trop sensuels de la vie, pour ne lui laisser que la chaste splendeur des contours, est une expression d'art qu'il faut accepter ou rejeter en bloc, mais sans discuter avec le peintre qui l'a voulue. Ne demandons pas à sa Vénus ou à sa Source l'illusion voluptueuse des formes palpables, sous lesquelles court et s'émeut le sang prompt à les rougir au moindre effleurement. Contentons-nous de l'enchantement du regard et de l'émotion de la pensée devant ces créatures de pureté et d'ignorance, qui nous montrent la Beauté victorieuse par elle-même sans le secours troublant de la Passion.
Cette Vénus Anadyomène, avec son visage naïf,
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presque rustique, ne donne guère l'idée de son rôle divin. On ne voit pas en elle la personnification de la plus redoutable et en même temps de la plus enivrante puissance qui courbe les cœurs des hommes. Pourtant elle subjugue par la seule magie de sa grâce, enveloppée des contours les plus souples qui jamais aient exprimé le charme féminin. Le style de cette nudité immortelle, le galbe si fin et pourtant sans aucune sécheresse, la longue ligne fîère qui, de la pointe du pied droit jusque à la rondeur du bras, monte au-dessus de la tête, l'autre ligne renflée si délicatement par la hanche et le sein gauches, la séduction si simple du geste, qui soulève la chevelure alourdie par un ruissellement d'eau et de perles, tout concourt à l'émotion respectueuse qui étreint le cœur devant la parfaite beauté.
Vénus Anadyomène porte la date de 1848. Cette date concorde avec un moment troublé de la vie de Ingres ; nous voulons parler de la décoration du château de Dampierre.
Quand, pour la seconde fois, il revint, et définitivement, d'Italie, Ingres s'était engagé, surlademande du duc de Luynes, à exécuter deux immenses peintures murales dans la grande galerie, nouvellement restaurée, du château de Dampierre. 11 médita longuement, et se décida pour deux compositions allégoriques, Y Age d'Or et Y Age de Fer.
Son premier projet était de les peindre à fresque, puis il se décida pour l'huile, ne voulant pas s'imposer, pour un si long travail, la présence d'un maçon. Il commença par Y Age d'Or. Pendant sept années, de 1842 à 1849, il passa régulièrement plusieurs mois de la belle saison à Dampierre. Le duc
de Lu y nés avait fait aménager pour lui et Mme Ingres un pavillon où leur existence demeurait indépendante de celle des châtelains.
Ingres travailla d'abord avec beaucoup d'enthousiasme et de passion à ce grand panneau décoratif. Puis son zèle se refroidit. Des tiraillements entre lui et son hôte se produisirent. Il abandonna l'œuvre, la reprit, l'abandonna de nouveau. Enfin, en 1849, Mme Ingres étant morte, le maître déclara que le séjour de Dampierre, où toujours elle l'avait accompagné, lui serait désormais trop pénible, et qu'il ne pouvait terminer Y Age d'Or, déjà cependant très avancé.
Quant à Y Age de Fer, à peine une ébauche en avait-elle été jetée sur la muraille.
Le duc de Luynes sembla garder contre le peintre un ressentiment, qui s'expliquerait mal si la raison mise en avant pour la suspension des travaux avait été sincère. Entre l'artiste et le grand seigneur, il dut y avoir autre chose, des susceptibilités meurtries, de ces coups d'épingle dont la piqûre se cicatrise moins vite que la blessure d'un coup d'épée.
Quoi qu'il en soit, le maître de Dampierre fit disposer devant Y Age d'Or un ample rideau de velours, qui le voile encore aujourd'hui. Et le souvenir de cette grande muraille, où flottait son rêve inachevé, devait rester aussi douloureux sans doute à Ingres qu'au maître de Dampierre la vue du morne rideau où périssait l'espérance d'un chef-d'œuvre.
On croira difficilement que le pinceau si chaste de Ingres ait pu se départir cette fois de la sévère pureté avec laquelle il traitait, même les plus su g-
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gestives nudités féminines. Il est certain que malgré le titre évocateur de Y Odalisque, malgré la liberté de ce beau corps sans voiles, les plus candides regards n'ont pas à se baisser devant elle. Il en est de même de Vénus, de Angélique, de la Source, inaccessibles comme des marbres antiques à toute suggestion libertine.
Dirons-nous toute notre pensée ? Le plus grand des hommes est toujours un homme. Et c'est d'une psychologie bien humaine que l'imagination s'exalte sur ce qu'on regrette, sur ce qui va échapper, plus que sur les trésors dont on ne prévoit pas la privation : beaucoup d'écrivains et d'artistes ont mis dans leurs œuvres tardives une flamme de passion qu'ignora leur jeunesse. Ingres avait dépassé la soixantaine, quand il peignit X Age d'Or et aussi le Bain Turc. Loin de nous l'intention de découvrir quelque sénilité dans ces admirables pages. L'art s'y affirme avec autant de force, de certitude, d'éclat que dans ses mâles débuts ; mais il s'y montre plus troublé, plus ému, et d'une émotion plus charnelle. Le rêve descend plus près de terre ; il s'humanise ; il prend une grâce plus tendre, plus provocante, — disons le mot : plus lascive.
Dans Y Age d'Or quelques coups d'aile encore tentent de nous maintenir parmi le symbolique et l'immatériel. A gauche du tableau, cette altière figure d'Astrée, prêchant la sagesse à de méditatifs adolescents, atténue la suggestion voluptueuse de leurs jeunes corps, dont les beautés virginales ou viriles se laissent ignorer d'eux-mêmes plus que du spectateur. Au milieu, ces jeunes filles qui dansent autour de l'autel conservent quelques voiles, sauf
une seule, dont la forme gracile suit le rythme de la ronde avec un mouvement d'une pudeur exquise. Mais déjà, sa robuste compagne, qui bat des mains pour ramener le joueur de flûte à la mesure ne s'inquiète guère d'éveiller des rêveries moins innocentes. Et quant aux personnages du premier plan, ceux que Ingres appelait « des familles heureuses », ils ne permettent pas, en effet, de douter de leur bonheur. Couples enlacés, enivrés, ils ne peuvent, même dans le repos, renoncer mutuellement à la saveur de leurs chairs splendides. Ils dénouent à peine leurs étreintes, même pour caresser leurs beaux enfants, et ils ne songent pas à profiter du mystère que leur offriraient les bocages, pourtant si délicieusement frais et sombres, de leur miraculeux jardin.
Dans le Bain Turc, sur les marges étroites d'une piscine, c'est un entassement de femmes nues, aux tièdes chairs opulentes. Elles s'alanguissent et s'énervent dans l'air moite, saturé de parfums. Leurs corps se tordent, s'étirent ou se ramassent au hasard de leur impatience ou de leur assoupissement. L'une d'elles pince les cordes d'une mandoline. Les notes aiguës, grelottantes, nostalgiques, les traversent de spasmodiques frissons ou les hypnotisent en une haletante extase.
Entre toutes ces créatures anéanties ou grisées, une seule paraît échapper à l'oppression physique, et mettre un songe d'amour ou de liberté parmi cette sensualité morne : c'est une blonde aux traits piquants, dont une esclave parfume les cheveux. Le buste droit, les bras croisés, un énigmatique sourire à ses lèvres dédaigneuses, elle fixe d'un regard perdu quelque mirage aperçu d'elle seule.
L'OEUVRE DE INGRES
C'est une attachante figure, unique dans l'œuvre de Ingres par son genre de beauté irrégulière, toute moderne, avec quelque chose d'ironique, d'averti, de désabusé. Par quel hasard cette fille de l'inquiétude occidentale se trouve-t-elle parmi ses sœurs fatalistes et résignées de l'Orient ? On aimerait à lui entendre raconter son histoire.
Les beautés de tout premier ordre que contient Y Age dOr ne nous sont pas absolument soustraites par le linceul de velours qui les ensevelit à Dampierre. Ingres a exécuté entièrement cette œuvre sur une toile de dimensions restreintes. D'ailleurs ceux qui ont suivi dans cette étude ses procédés de travail ne seront pas surpris d'apprendre que cette importante composition avait été préparée par de nombreuses ébauches. Montauban les possède. Elles entrent pour une proportion considérable dans les dessins que nous avons publiés. On a pu juger de l'inspiration abondante, pleine de verve, qui devait faire de cette peinture une œuvre vibrante, chaudement voluptueuse, comme un hymne d'amour païen.
Dans cette rapide analyse de la vie et des travaux de Ingres, nous avons dû laisser de côté plusieurs de ses tableaux et non des moindres, tels que le portrait de son père, celui de Chérubini, les deux admirables portraits de Mmc Moitessier, ceux de Mmc de Broglie, de Mmo de Rothschild, de Mme Forgeot-Panckoucke, de la famille Rivière, de M. Bochet, de M. Gordier, La Naissance des Muses, Molière à la table de Louis XIV, YOdalisque à V Esclave, etc.
Nous ne pouvons davantage nous étendre sur les
dessins qu'il exécuta pour les vitraux des chapelles de Dreux et de Saint-Ferdinand. Cependant nulle part autant que dans ces figures de saints et de saintes, le maître ne déploya la perfection, la sûreté, la noblesse de son dessin. On les admirera au Louvre, et, dans ses préparations, on verra que, par l'étude du personnage nu avant le drapé, le maître ne se contentait pas de mystiques effigies, mais quïl voulait faire palpiter un être de chair sous le vêtement religieux et traditionnel.
Comment dérouler en quelques pages l'œuvre de cette vie féconde, remplie par un acharné labeur?
Nous touchons aux dernières années. Elles furent aussi actives que les premières, mais baignées de gloire. Le bonheur intime n'y manqua pas. En 1852, les amis de Ingres l'avaient persuadé de se remarier. Il rencontra pour la seconde fois la profonde, la paisible tendresse si nécessaire à son âme de sensibilité vibrante et tourmentée.
En 1855, l'Europe entière, conviée aux fêtes de l'Exposition universelle, put admirer l'Œuvre de Ingres, réuni aussi complètement que possible, et présenté dans une salle à part. L'impression fut immense. Les critiques de détail tombèrent devant un ensemble où s'affirmait un idéal unique, personnel, s'expliquant lui-même par le rapprochement de ses expressions diverses, et livrant ainsi le secret de ses réserves comme de ses audaces.
Puis, l'année suivante, comme pour couronner par une évocation de suprême poésie cette carrière où rivalisaient les chefs-d'œuvre, Ingres exposa la Source.
L'OEUVRE DE INGRES
La voici bien, la fille de son rêve. Ce n'est pas une passagère vision qu'animait le pinceau du vieux maître. C'était l'émanation même de son âme géniale, lentement fleurie dans de longues méditations, et qui, finalement, s'incarnait dans une forme immortelle. Doit-on la décrire encore ?Son charme échappe à l'analyse. Et tant de mots ont été dits sur elle!
Debout contre la paroi sombre et humide du rocher, le corps virginal apparaît dans sa pureté, sa fraîcheur de grand lis d'eau. Frissonnant comme de la chair, il est solide de contour et uni de ton comme un marbre rosé. Quelle est cette substance humaine qui participe à tout ce que la nature créa pour la volupté du regard : pulpe soyeuse de fleur, mollesse d'enfance, finesse, fermeté d'albâtre? Et quelle ciselure de cette unique matière ! Quelles lignes enveloppantes, caressantes malgré leur chaste fierté ! En quels termes définir tant de grâce unie à une telle splendeur de style ?
Qui donc, autre qu'un incomparable poète de la forme, eut trouvé l'attitude de cette adorable créature : ce bras gauche levé pour développer, comme un élancement de tige, une longue ligne onduleuse ; l'autre bras, avec l'épaule fléchissant un peu sous le poids de l'urne, afin de donner la double saillie délicate du sein et de la hanche ?
Toute rigidité d'allégorie s'efface en cette marque de légère lassitude, en ce genou qui plie, comme si ce corps venait à peine de trouver son équilibre. Rien d'immobile dans un dessin pourtant si arrêté. Le mouvement existe dans le repos. Ce n'est pas une statue, cette jeune fille, qui, tout à l'heure, par quelque beau geste d'incantation, va renouveler le
miracle de l'onde éternellement jaillissante. Ce qu'il y a de plus immuable en elle, c'est son âme. Son rêve innocent ne saurait changer. N'est-elle pas loin de la terre, née du baiser de quelque nuage effleurant la roche impassible ? Fidèle à son berceau de pierre, elle ne suit pas son eau vagabonde parmi les passions des hommes. Assez de limon là-bas, dans la plaine, troublera cette eau qu'elle abandonne. Mais ici, c'est la transparence du cristal, la paix de l'ombre, l'ingénuité de la nature vierge. C'est ce que le peintre a rendu par la candeur de ce visage au vague sourire, dont les yeux ont la limpidité du flot qui ruisselle en ce clair bassin. Figure de calme, d'ignorance, de sérénité, planant sur une existence de luttes, sur un siècle ivre de savoir. Sœur de YŒdipe, elle semble, à côté de cette ardente personnification de la curiosité humaine, un souvenir de notre lointaine innocence, l'image de notre passé disparu. C'est pourquoi nous l'aimons. Nos lèvres arides se rafraîchissent à cette eau qu'elle leur verse. Et nous bénissons l'artiste à qui nous devons le ravissement de ce songe divin.
Ingres mourut en 1867. Il avait achevé sa tâche, donné le dernier mot de son génie.
On a dit de lui qu'il était un Grec égaré dans notre époque moderne. Nous savons que la nature ne sème pas les âmes au hasard dans la durée, mais que tout grand créateur exprime les aspirations de sa race et de son temps. Ingres n'échappa point à cette loi. Non seulement il fut le fils de son siècle, mais il le représenta doublement et dans la réaction classique et dans l'impulsion romantique. Mais comme, dans son âme admirablement équilibrée,
L OEUVRE DE INGRES
les deux tendances se tempéraient l'une l'autre, il en résulta ce génie harmonieux qui semble planer au-dessus des passions contemporaines, dans lesquelles cependant son cœur intrépide se plongea si hardiment.
Plus encore que le fils d'un pays et d'un siècle, Ingres fut le fds d'une ville. Dans ce tempérament à la fois fougueux et contenu, ne reconnaît-on point l'àpre génie de Montauban ? Le mélange même d'indépendance et de tradition, qui fut la caractéristique de son art, marque ce qui s'est fondu d'esprit latin avec la bouillonnante sève gauloise dans la vieille capitale du bas Quercy.
Ville tout imprégnée de la forte culture littéraire et artistique de Rome, cependant éprise de libre examen et toute frémissante des luttes entreprises pour défendre le droit dépenser, Montauban devait enfanter ce héros intellectuel armé d'un double glaive. Nulle autre cité ne pouvait le porter dans ses entrailles.
Aussi quel sentiment profond unissaitlngres avec sa ville natale ! Ce qu'il lui rendit en reconnaissance, elle le lui avait donné en maternelle prédilection. « Nul n'est prophète en son pays », faut-il croire. Celui-ci pourtant le fut. Les acclamations de l'Europe ne firent que multiplier les applaudissements dont sa fière petite patrie avait enivré son enfance et fortifié sa jeunesse. Elle a le droit de revendiquer bien haut celui qu'elle ne renia jamais.
Fils de Montauban comme le glorieux peintre, nous savons remplir le vœu de son cœur en reportant à sa ville bien-aimée l'hommage que nous souhaitions de rendre à son génie.
LES PORTRAITS DESSINÉS DE INGRES
La Ville de Montauban, en autorisant la publication des dessins de Ingres, a rendu accessible à tous un incomparable enseignement artistique en même temps qu'elle haussait au-dessus des dernières contestations la gloire du plus illustre de ses fils.
L'antiquité même ne nous offre point une supérieure leçon de beauté ni l'exemple d'un style plus pur, allié à une vérité plus scrupuleuse, dans l'étude de la figure humaine.
Depuis que nous eûmes l'inestimable privilège d'exposer pour la première fois à Paris les reproductions des plus importants de ces merveilleux croquis par quoi le maître préparait ses tableaux, nulle voix réfractaire, parmi celles qui dénigraient encore ces tableaux mêmes, ne s'est plus élevée pour combattre l'influence, la rénommée, ou le génie de Ingres. Nulle ne s'élèvera plus désormais. Les antagonismes d'école se sont tus. Ce qui pouvait apparaître, pour les plus obstinés adversaires, de contestable, de relatif ou de froid, dans les grandes pages dues à ce pinceau d'une probité sans égale, s'efface sous la maîtrise absolue d'un crayon véritablement divin.
LES PORTRAITS DESSINÉS DE INGRES
On comprend aujourd'hui l'humilité avec laquelle ce pinceau, pour si habile qu'il fût d'ailleurs, se subordonnait à un tel crayon. Pour Ingres, la couleur sur la ligne, c'était comme la draperie sur le nu. Elle n'existait pas par elle-même ni pour ellemême. Sa grâce ne pouvait venir que de la forme frémissante et vivante qu'elle avait mission de recouvrir, mais qu'elle ne devait jamais cacher.
Il est certain que, malgré la difficulté extrême d'établir des hiérarchies dans les diverses expressions de l'idéal, on peut avancer non seulement qu'un dessin parfait s'impose à l'admiration plus qu'une peinture inégale, mais encore que le langage de la ligne atteint plus complètement au sublime que le langage de la couleur. La preuve en est que nous concevons malaisément ce que le coloris des Titien, des Véronèse et des Rembrandt aurait gagné à la conservation de la peinture antique, tandis que nous n'imaginons pas Raphaël, ni Ingres lui-même, sans Praxitèle et Phidias, et que nul deuil n'équivaudrait à la perte des chefs-d'œuvre de la statuaire et de l'architecture grecques.
La ligne comporte le style, c'est-à-dire la noblesse, la dignité, la généralité dans la beauté. La couleur n'en est guère susceptible, puisqu'elle se nuance, éclate et meurt suivant la gamme de la passion, avec tous les frissons individuels, intimes et inexprimables des sentiments. La première enthousiasme l'esprit, et, par conséquent, atteint à l'universalité plus que la seconde qui émeut le cœur et touche ainsi le fond changeant des sensibilités particulières. Voilà pourquoi certains tempéraments d'artistes se sont fermés si obstinément à la couleur, à
l'atmosphère, à la vision picturale du maître de Montauban, qui n'ont plus failli à le comprendre quand ils ont subi sans intermédiaire la pure magie de son crayon.
Un crayon, une line pointe noire: ce qu'un si simple outil pouvait produire, on le sait vraiment depuis qu'il fut manié par Ingres. Appelons cet homme le dieu de la ligne. Peut-on le condamner d'avoir dit : « Le dessin comprend les trois quarts et demi de ce qui constitue la peinture, le dessin comprend tout, excepté la teinte», quand lui-même a su mettre tout dans le dessin, tout ce qu'il voulait qu'on y vît, c'est-à-dire, suivant ses propres termes, « l'expression, la forme intérieure, le plan, ]e modelé ».
Les peintres qui, à défaut d'une puissance pareille, projettent l'émotion de leur œuvre dans les harmonies ou les oppositions de couleur, dans les jeux d'ombre et de lumière, sont des illusionnistes, qui, ne parvenant point à saisir le secret de la nature, lui empruntent ses accidents, ses métamorphoses fugitives, ses travestissements d'une heure. Ils peuvent correspondre à des états d'âme, et frapper fortement certains spectateurs à certaines époques de la vie ou de l'histoire. Ils ne possèdent pas la tranquille souveraineté artistique, pour laquelle il n'est ni éclipses, ni révolutions, ni capricieux retours.
Ingres est entré dansce règne impérissable, parce que, dédaigneux d'artifice, il a pris corps à corps la vérité dans le domaine où elle ne peut se dérober, se travestir, ni séduire insidieusement, dans l'austère domaine des contours et des lignes. Il l'y a
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prise, et il l'a traduite avec une simplicité noble et saisissante, n'ajoutant au réel aucun idéal chimérique, mais n'acceptant du réel que les traits les plus hauts qui dans tous les siècles, servirent précisément à édifier l'idéal. Et c'est ce qui marque un lien si étroit de parenté entre lui et les statuaires de la grande période grecque. Sa célèbre figure d'homme couché, qui n'est qu'un crayon d'étude, émeut autant que telle œuvre antique, humaine jusqu'à la palpitation de la vie, et d'une individualité très particulière, sous des formes divinement pures, comme ce mystérieux éphèbe de Subiaco, la gloire du musée national de Rome.
C'est aussi ce qui sépare Ingres de son maître David, qui, lui, se refuse à voir la nature ailleurs que dans l'idéal tiré de cette nature même, la trahit pour mieux l'embellir, et risque presque de la caricaturer à force de vaine perfection.
Ainsi donc, c'est par le style insurpassable de son dessin que le chef de l'École française demeure à jamais grand et comparable aux plus grands. 11 le savait, il avait la très juste conscience de sa force. A ce point qu'il redoutait sa propre rivalité, et protégeait ses œuvres achevées contre le voisinage de ses ébauches. Scrupule intéressant et singulier ! Lorsque, en 1855, on fit une exposition générale de ses œuvres, les organisateurs voulurent y placer quelques-uns de ses dessins ; il s'y refusa. « Non, non, leur dit-il, on ne regarderait plus mes tableaux. »
La postérité lui donne un démenti glorieux en regardant d'autant plus ses tableaux qu'elle connaît maintenant ses dessins. Les pages dont la
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MÉLANGES SUll I/ART FRANÇAIS
sévère ordonnance déconcerte trop souvent l'émotion des artistes épris du mouvement et de la vie, s'animent jusqu'à la plus chaleureuse éloquence quand on retrouve sous le calme du geste et la noblesse tranquille des attitudes, les lignes des corps frémissants, surprises, observées, fixées, avec une conscience acharnée jusqu'au désespoir et qui n'acceptajamais aucune ressource en dehors du vrai. Chez Ingres, c'est la convention qui est factice, et la nature qui est sincère. Mais cette facticité n'est qu'un voile transparent jeté sur la violence de son effort et sur la violence de la vie, comme par une pudeur pleine de fierté. Le but sublime est atteint. Son génie vient d'arracher à la matière la vivante argile humaine. Il en a pétri l'être de chair et de sang digne d'être acclamé comme un frère par ses semblables. Il le hausse au-dessus de leur trouble multitude en lui donnant la sérénité d'un dieu. Ses ancêtres, les Grecs, n'agissaient pas autrement.
Le témoignage le plus éclatant du respect de Ingres pour l'individualité des caractères et de l'intensité avec laquelle il la pouvait traduire, se trouve dans ses portraits. Là encore, c'était son merveilleux dessin qui disait tout de son modèle avant les indications précieuses, mais non révélatrices de la couleur. A cause de cela, tel de ses petits portraits au crayon vaut pour l'évocation d'une âme, d'une physionomie, pour la reconstitution d'une existence des chefs-d'œuvre fameux, comme son Bertin, ou comme cet adorable poème féminin qu'est Mme Devauçay.
Ici, pour sa sentir pénétré par son génie, point
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n'est besoin d'un sens artistique spécial, où parfois la simple flexion d'un muscle est un sujet de méditation et d'admiration pour les connaisseurs. Les portraits dessinés intéressent un public autrement étendu que les études du maître, si merveilleuses qu'elles soient. Il importait donc de les réunir et de les présenter, comme nous le faisons aujourd'hui, autant pour la gloire du maître que pour la délectation des gens de goût. Les originaux de ces portraits se trouvent, en effet, presque tous, — sauf un petit nombre qui sont arrivés jusqu'à nos musées, — clans des collections particulières. Ils n'étaient pas exécutés pour les regards des foules, et ne représentent qu'exceptionnellement des personnages connus. Pour s'attacher passionnément à ce qui transparaît du mystère d'un cœur clans les traits d'un visage, les plis d'une main, la ligne fléchissante ou redressée d'une épaule, Ingres ne demandait pas que la célébrité mît son lustre autour d'une existence. La plus humble lui offrait une énigme suffisante, un assez ample trésor cle joie et de douleur. En donner l'interprétation vivante lui paraissait une tâche toujours supérieure au plus haut effort de l'art humain.
Cet esprit altier se consolait par la noblesse de l'œuvre des nécessités médiocres qui , souvent, l'obligèrent à l'entreprendre. On doit la plupart de ces croquis magistraux à la misère qu'il connut à Rome, durant sa jeunesse. Il faisait alors, pour vivre, de petits portraits au crayon, qui lui étaient payés cinq ou six écus chacun. On a calculé que Ingres produisit environ trois cents portraits qui lui rapportèrent, à peu près huit mille francs. Cette somme
suffirait à peine aujourd'hui pour l'acquisition d'un seul.
Les portraits à la mine de plomb, que nous devons aux malheurs de cette grande destinée, sont les productions les plus étonnantes, sinon les plus magnifiques du génie de Ingres. Cependant, à l'époque où il les exécutait pour gagner son pain, il en éprouvait une espèce d'humiliation. Au moment où une commande aurait été la mieux venue clans râtelier du pauvre artiste, il éconduisit un Anglais, qui lui demanda, lorsqu'il ouvrit : «Est-ce ici que demeure le dessinateur de petits portraits? » — « Non, Monsieur, riposta l'impétueux jeune homme, ici demeure un peintre », et il lui ferma la porte au nez.
C'est dans les portraits au crayon de Ingres qu'on reconnaît, de façon incontestable, ce réalisme méticuleux, mais sans bassesse, et ce don de la vie, qui, dans sa grande peinture, se trouvent plus ou moins dissimulés sous la rigueur du style. Pour les sensitifs et les particularistes en art, plus touchés par une nuance d'âme individuelle que par une beauté générale voisine de l'abstraction, les crayons de Ingres apparaissent comme son suprême titre de gloire. Nous ne mettrons pas l'artiste en rivalité avec luimême, comme il en avait l'appréhension lorsqu'il redoutait pour sa peinture le voisinage de ses dessins. Sans chercher où il fut le plus grand, goûtons tous les fruits savoureux de son génie.
Voyez, par exemple, ce groupe célèbre, dont l'original est au Louvre, « la bonne famille Forestier », suivant l'expression même de celui qui en fut l'ami autant que le peintre, et faillit lui être davantage. Qui jamais poussa si loin l'art de l'expression, rendit
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mieux la physionomie, le naturel et le caractère, avec des moyens d'une simplicité plus déconcertante? Ne pénètre-t-on pas d'un coup d'oeil dans l'intimité de ces honnêtes gens ? On reçoit le sourire de leur accueil. Dès l'abord, on n'est plus un étranger dans ce salon confortable et sans apparat, où les minutes doivent s'écouler, parmi la causerie et la musique, avec une paisible lenteur. Ingres lui-même on goûta longtemps tout le charme.
Cette jeune fille, dont la main traîne encore sur les touches, va se remettre au piano pour peu que vous l'en priiez, avec la complaisance empreinte sur ce visage placide où se lit la même bienveillance heureuse que sur ceux de ses parents. Elle ne vous jouera pas des symphonies compliquées et troublantes. Ce ne sont pas des raffinés, ces aimables bourgeois. Mais tout en restant fidèles aux saines traditions, leur sentimentalité délicate les avertit de certaines inquiétudes plus exaltantes, de certains frissons plus aigus. Si vous rencontrez chez eux beaucoup de convenances, vous serez pourtant à l'abri de la banalité. L'artiste qui nous les fait connaître avait vingt-cinq ans lorsqu'il: dessina cette page admirable. Il y mit, à la lettre, tout son cœur. Ce n'est pas le lieu, ni sans doute encore le moment, de dire ce qu'il faut entendre par là, ni de raconter la mélancolique et pure idylle dont ce clavier dut chanter la douceur brève et pleurer longtemps les larmes secrètes.
A droite et à gauche de la Famille Forestier, on voit au Louvre les portraits de M. et de Mme Gatteaux. On les retrouve ailleurs, avec leur fils et Mlle de Gardanne, depuis Mme Brame, dans un groupe non
moins significatif et d'une perfection insurpassable. Le fils, Edouard Gatteaux, fut un des amis les plus chers de Ingres, l'un de ses dévots les plus fervents.
Prenons les parents isolés, tels qu'ils se révèlent au Louvre, c'est-à-dire tels qu'ils étaient vers 1828.
Le graveur, M. Nicolas Gatteaux, et sa femme, nous représentent bien un couple de la classe moyenne à la veille du règne de Louis-Philippe. Ils ont le bon sens, la culture, l'esprit, mais aussi le côté un peu lourd, borné et cossu, qui caractérisent les gens considérés et satisfaits de cette époque.
Sur le visage de M. Gatteaux, le crayon de Ingres a marqué, en des traits merveilleux d'exactitude, les boursouflures, la flaccidité d'une chair molle et rapidement flétrie. Qu'on étudie cette notation si précise, cette vérité prodigieuse, ce modelé qui fouille tous les sillons, indique tous les reliefs, sans aucune redite ou surcharge, sur une surface de quelques centimètres carrés, ce travail matériel si minutieux, et qui pourtant n'alourdit rien, laisse à l'expression toute son acuité : on restera confondu de ce qu'a pu faire une pointe de mine de plomb dans la main d'un homme de génie.
Qui osera dire, devant ces traits pétris par les années, l'affaissement de ce double menton, que Ingres arrangeait la nature ? Mais l'âme du modèle apparaît aussi nettement que son individualité physique. Par elle tout s'explique, s'éclaire, se révèle. Ces petits yeux parlent, ce gros nez s'anime, l'angle aigu de la bouche frémit. D'ailleurs, le visage n'exprime pas tout. Il y a aussi l'éloquence de l'attitude : on sent de vrais bras sous les manches de cette redingote. Quelle science libre et sûre dans les
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plis de l'étoffe !. Quelle vivante chaleur dans ces deux mains croisées !
Mme Gatteaux, avec son bonnet et ses cheveux en coques, ses yeux doucement lumineux, sa bouche au dessin ravissant qui met un jeune sourire entre ses joues pleines et mûres , sa bonhomie coquette, ses bras écartés d une taille que l'âge épaissit, ne présente pas une image moins saisissante. Qu'on examine comment sa robe est traitée, le mouvement du châle sur le dossier de sa chaise, le gonflement de la mousseline autour de sa tête, C'est d'un rendu léger, facile; c'est exécuté avec entrain et animation, comme en se jouant. Mais quelle puissance ! Quelle maîtrise dans ce crayon agile, qui dédaigne d'appuyer, de revenir, de se reprendre, car il dit tout et tout de suite par la spontanéité de la ligne.
On ne surpasse point un art aussi complet. Jamais le crayon ou le burin ne furent maniés de la sorte. On y a comparé certaines pointes sèches de Van Dyck, les portraits de Clouet, les dessins aux trois crayons deHolbein, on a trié les chefs-d'œuvre de ce genre : ils ont supporté d'être placés près des portraits dessinés de Ingres, mais personne n'oserait les mettre au-dessus .
Pour savoir ce qui peut couler de douceur et de charme par cet instrument ingrat qu'est une pointe de mine de plomb, regardez Mme Destouche, cette jeune femme que coiffe un chapeau fastueusement empanaché. On ne peut imaginer plus de fraîcheur, de grâce, une plus suave séduction. Cette soyeuse chevelure, dont on croit distinguer la nuance d'or pâle, ces tendres yeux, ce petit nez
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ingénu, cette bouche adorable, la rondeur presque enfantine de ces joues fermes et lisses, ce long cou, ces longs bras dont les contours se devinent sous le tissu transparent, ces mains hors.de la dentelle, cette pose de tête et de buste, tout est interprété comme avec le pinceau le plus velouté, le plus caressant. Les attraits mêmes qui relèvent de la couleur, comme l'éclat de la carnation, le satiné de la peau, nous deviennent sensibles. Nulle peinture n'offrirait une plus délicieuse évocation d'une si délicieuse figure que ce crayon, tellement suggestif en son aérienne brièveté.
L'atmosphère morale qui flotte, en quelque sorte, autour de chaque type immortalisé par Ingres, se fait sentir avec une force plus pénétrante dans ses groupes familiaux. Il saisit et marque avec une subtilité particulière les -traits communs, plus frappants parfois que des ressemblances, imprimées par la race, le milieu, les habitudes identiques, dans l'expression et l'attitude de ses personnages. Ce qu'on appelle, par une très juste expression, « l'air de famille » se dégage étonnamment sous le crayon magistral, et glisse en nous une persuasion plus vive, un sentiment plus irréfutable de la réalité comme du sens de ces existences inconnues.
A côté de la famille Forestier, de la famille Gatteaux, étudiez à ce point de vue la famille Stamaty. Là aussi, une jeune personne pose la main sur le clavier d'un piano. Mais quelle qualité supérieure d'intelligence et de rêve ! Ce père à la physionomie si line, qui a dépassé l'âge mûr et dont le front' chauve est chargé de réflexion, cette mère encore jeune, au charmant sourire, aux yeux remplis d'un
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songe câlin, devaient avoir des enfants tels que ceux-ci : volontaires et avisés comme ce grand garçon, ou voués à quelque chimère pensive comme cette adolescente dont nuls mots ne décriraient la grâce pudique, le regard candide et profond, ou encore nerveusement tendres et impressionnables comme le dernier né, ce Benjamin qui se blottit contre le sein maternel et lève timidement ses prunelles noyées d'une enfantine extase. Groupe merveilleux, palpitant d'une familiale chaleur, et où l'intensité du sentiment ne fait pas tort à la traduction étonnante de la nature morte. Les détails des vêtements, les plis des étoffes, la différence des tissus, tout est indiqué par le trait caractéristique, tout se voit, se touche, pour ainsi dire. La science et l'éloquence du dessin ne sauraient aller au delà1.
Dans ces groupes, où se trouvent des enfants, et parfois même de petits enfants, Ingres sait marquer la tendresse sans tomber dans le maniérisme ni la mièvrerie. Rien, à cet égard, n'est plus sobre et à la fois plus touchant de joie intime que le portrait de M et Mme Guille, avec leur jeune fils. Le bébé s'enfonce dans les jupes de sa mère, la tête levée vers son père qui le contemple pardessus l'épaule de celle-ci. L'écueil eût été de prêter à Mme Guille un mouvement et un sentiment analogues à ceux cle son mari. Et c'était tellement naturel ! Eût-elle aperçu le regard éclairé d'une douce et paternelle fierté, qu'à son tour elle aurait souri au chérubin et l'eût incité à quelque
1. Le groupe le plus considérable dessiné par Ingres est celui de la famille de Lucien Bonaparte, qui appartient au comte Joseph Primoli chez qui nous l'avons vu à Rome.
mignardise. Mais la muette communication des deux êtres chers lui échappent pour l'instant. Elle n'y intervient pas, et laisse à leur affectueuse mimique cette légère teinte de gravité que ses caresses eussent rendue impossible, et qui préserve la jolie scène d'une banalité trop courante.
La façon dont cette mère est assise et regarde le spectateur, droit en face, n'est donc pas due au hasard, mais à un souci de composition, qui, dans ce petit dessin, s'égale à lui-même, c'est-à-dire vaut les superbes ordonnances, longtemps méditées, des grandes toiles du peintre. Ne fallait-il pas donner le plus d'importance, le plus de plénitude et le plus de lumière à ce beau visage féminin, montrer en sa courbe entière cet ovale parfait, et, dans leur large splendeur sérieuse, ces yeux admirables, surmontés par un front si clair et si calme et par des sourcils à l'arc si pur ?
Cet art de la composition, exercé avec autant de sûreté que de conscience dans les œuvres les plus réduites, s'ajoute à la fierté du style pour donner aux dessins de Ingres ce quelque chose de définitif et d'absolu qui caractérise les chefs-d'œuvre, les fait s'imposer et durer. Dans ces groupes familiaux, dont on ne saurait assez étudier l'inspiration et la facture, certains détails prouvent bien que l'auteur avait dans l'âme une synthèse, une idée de généralité et de durée. Ainsi, pour quelques-uns d'entre eux, la présence, un peu à l'écart, de quelque servante, dont rattachement et les bons offices méritaient sans doute cet honneur. N'y a-t-il pas là une intention d'embrasser tout un foyer, d'en évoquer l'harmonie générale, et non de noter simplement quelques effi-
LES PORTRAITS DESSINES DE INGRES
gies individuelles ? C'est dans ce sentiment large et profond de l'unité familiale que les maîtres du Moyen Age et de la Renaissance plaçaient aux arrièreplans de leurs toiles collectives les serviteurs et même parfois les animaux domestiques d une maison. Ingres avait une vie intérieure trop profonde et alimentée à de trop fortes sources pour ne pas suivre de telles traditions, et pour croire qu'on peut exprimer un homme sans se soucier de son milieu. Même dans ses figures isolées, on constate sa curiosité artistique et philosophique de l'atmosphère où vivaient ses modèles, de leurs occupations coutumières, de leurs habitudes. A défaut d'un cadre complet, c'est par le costume, c'est par le geste qu'il s'efforce d'étendre leur caractère jusqu'à l'ampleur du type.
Point n'est besoin, pour découvrir le tour d'esprit particulier de ses modèles, que ceux-ci nous le montrent clairement par un attribut distinctif comme Paganini, qui tient son violon, Gounod, qui promène ses mains sur le clavier, Lesueur portant sous son bras le carton d'épures que dépasse la règle plate et dans sa main le compas de l'architecte, l'inconnue de la collection Beurdeley, dans ses atours de reine de salon, Mme Magimel, qui, sans lutter contre l'âge, berce sa maturité pensive d'une mélodie et d'un souvenir, tandis que la « Princesse dite de la famille Bonaparte », opulente rose d'automne, orne et alanguit la sienne en une nonchalance pleine de coquetterie. Mais, en prenant même des physionomies marquées de signes moins décisifs, on ne se trompera guère sur les personnalités décrites par ce crayon si étonnamment révélateur,
possédât-on un minimum d'observation psychologique.
Qui ne devinera au premier examen, Térudil, le savant, l'homme d'analyse minutieuse, dans cet extraordinaire portrait du chevalier Drach, dont le regard, coupé par le bord des lunettes, est d'une acuité presque hallucinante? Tout, dans la tenue négligée, la cravate mal nouée, les cheveux rares et hérissés au faîte d'un immense front, la bouche serrée et sagace, la concentration réfléchie de l'expression, révèle ce qu'on pourrait appeler, dans le meilleur sens d'ailleurs, « le rat de bibliothèque ». Les yeux se chargent d'ôter à cette épithète, ce qu'elle pourrait impliquer d'étroit et de routinier. Les textes compulsés par ces yeux-là passaient au crible d'une critique avertie. Quelle pénétration dans les prunelles !... Ingres leur a donné une vie presque inquiétante, grâce à cet artifice qui consiste à les faire regarder à côté des lunettes dont le cercle d'or les entame légèrement. C'est une habileté qui pourrait surprendre chez ce génie grandioscment simple et sincère, si l'on ne réfléchissait pas qu'ici l'habileté n'est qu'une sincérité de plus. Le dessinateur n'a fait qu'enregistrer un des effets coutumiers d'une telle physionomie, et celui qui, apparemment, en réalisait le plus véridiquement l'impression.
Un des portraits où Ingres a fait le mieux toucher l'âme de son modèle, et qui est en même temps une des manifestations les plus admirables de son crayon, est celui du jeune prince Achille Murât, simple esquisse, qui devait être complétée pour faire partie d'un groupe représentant la famille royale de
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Naples. C'est un jeune garçon en costume militaire, et dont la délicatesse presque efféminée, l'attitude lasse, le regard empli d'un vague effarement, seraient incompréhensibles, si l'on ne se rappelait que la reine Caroline portait cet enfant dans son sein quand la secoua l'épouvante de la machine infernale dirigée contre son frère le Premier Consul. Le petit prince vint au monde marqué d'un signe tragique. Dans cette rude et énergique famille des Murât, Achille faisait contraste par une nature craintive et mélancolique, dont l'orgueil acquis cachait à peine le perpétuel tremblement intérieur. Avec une compréhension presque attendrie, Ingres dégage le secret de cette destinée, et le cœur se serre de voir cette frêle figure rehaussée malgré tout de dignité juvénile et d'une grâce lière, sous le martial apparat.
Mais lequel de tous ces visages ne nous retiendrait par une espèce de fascination, tant il semble qu'on y pourrait lire, sous le crayon d'une légèreté, d'une finesse invraisemblables, les mystères éternels de l'âme humaine?... Comment décrire ce qui pétille de vie dans ces extraordinaires figures d'hommes de la collection Arthur Veil-Picard, où l'on retrouve toute la nervosité singulière du portrait de Paganini, dans les effigies de M. et de Mme Leblanc, qui sont comme les préparations de leurs portraits à l'huile, peints à Florence en 1823 ? Encore une fois, devant eux, on reste confondu de ce peut dire le crayon. La moindre ligne nous instruit de quelque particularité significative. Et pourtant, quelle largeur, quelle liberté, quelle simplicité d'exécution ! Un autre couple, celui de lord et lady Cavendish Benting, nous intéresse par
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l'exotisme. C'est une traduction littérale. Sur le visage de Mme Bénard, comme sur celui de son mari, le dessin est ténu au point de devenir insaisissable. Et ce visage, on le voit cependant, on le reconnaîtrait entre mille, avec ses yeux à fleur de tête, d'une douceur bovine, et son étroite bouche aux lèvres charnues si placidement inexpressive. Le corsage en velours de ce portrait constitue un véritable tour de force. Voici le général Dulong de Rosnay, type d'énergie mâle et d'héroïsme, le docteur Martinet, Gilibert, ami d'enfance du maître, M. de Lauréal, magistrat replet, M. Foureau, avec sa tête de paysan madré, le graveur Forster, évidemment content de lui-même, le peintre Chauvin, futé, alerte, à frimousse d'écureuil, le peintre Thévenin, directeur de l'Académie de France à Rome, bouffi d'importance, des vieillards : M. deLavergne, le docteur Potelli.
C'est d'un dessin frôleur et fondu qu'est traité le portrait de Gounod. L'artiste est jeune, inconnu ou presque. 11 porte en lui le trésor mélodieux et tendre, qui en s'évadant peu à peu de son âme, tiendra les cœurs suspendus dans un si doux enchantement. Le voilà devant son piano, ses doigts y éveillent quelque chant suave, tandis que son regard, tourné vers un invisible auditeur, semble interpréterpassionnément sa musique. Il cherche, ce regard, l'unisson de sympathie sur quelque visage aimé. Il interroge et pénètre, tout chargé de sa propre extase et de l'anxieux désir d'en rencontrer une aussi profonde, éveillée par la divine harmonie. L'expression est d'une ardeur caressante, mais ouverte, candide et claire, comme la fleur même de cet aimable génie.
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Quelle différence, dans l'écriture psychologique, avec cette autre figure de musicien, qui réclamait une traduction plus nerveuse et serrée ! Paganini apparaît, sec et vibrant comme l'archet qu'il tient à la main. Ce n'est plus le chuchotement langoureux de la grisaille, c'est le verbe précis du trait, si vif parfois, si aigu même, qu'il vous perce à fond de nerfs comme un cri de ce violon sublime et déchirant.
Ces deux manières, si bien appropriées à leurs modèles qu'elles semblent voulues dans leur diversité, n'ont pas été dictées seulement par l'intelligence des caractères, si fine que soit cette intelligence chez le portraitiste. Une trentaine d'années se sont écoulées entre ces deux œuvres de Ingres. Le maître, au moment de la seconde, a quelque peu varié dans ses procédés d'exécution. Le crayon n'est plus entre ses doigts cette pointe sèche comme un burin, qui résumait les formes par quelques lignes d'une inexprimable éloquence. L instrument a presque pris la flexibilité du pinceau, il enveloppe les contours d'une trace large et grasse, s'enfonce avec complaisance dans les couches épaissies des ombres, devient plus prolixe, sinon plus explicite, dans l'interprétation des modèles.
Allons-nous placer Ingres en parallèle avec luimême, établir une échelle des valeurs parmi ses merveilleux crayons, faire subir aux moins parfaits cette rivalité que l'artiste redoutait de ses croquis pour sa peinture?... Ce n'est pas notre intention. L'œuvre dessiné du chef de l'École française se tient d'un bout à l'autre avec une solidité de pyramide. Impossible d'y marquer aucun point faible ou bran-
lant. Il resta jusqu'au bout sûr de sa main et de sa pensée, et quand parfois il changea de langage, c'est parce qu'il le voulut bien, et non parce que l'expression lui manquait. Peut-on imaginer rien de plus puissant, de plus décisif, que l'image qu'il traça de lui-même dans sa vieillesse? Le crayon s'y montre d'une netteté aussi précieuse que dans les pages les plus énergiques de ses jeunes et fougueuses années. L'intensité de cette sobre écriture émeut l'âme et l'incline avec une force souveraine.
Précisément, c'est sur une autre effigie dessinée de Ingres, celle qu'il dédia à ses élèves lorsqu'il prit la direction de l'Académie de France à Rome, en 1835. et dont l'original est au Louvre, que nous pouvons le mieux étudier cette facture un peu différente, à la fois plus détaillée et plus fondue qu'il paraît préférer à partir de cette époque. Dans cet admirable portrait, l'assouplissement et la diffusion de la ligne n'affaiblissent en rien la vigueur du caractère ni la vivacité de l'expression, ce qui n'est pas toujours le cas pour certains autres, où le procédé plus coulanl semble choisi pour interpréter des physionomies plus molles.
Ingres ne fut jamais plus fortement inspiré que lorsqu'il se prit pour modèle. Cette confession de son âge mûr, sans avoir la bouillonnante audace de la toile de Chantilly, qui le représente à vingt-quatre ans, ni l'imposante et presque redoutable supériorité de sa glorieuse vieillesse, telle que nous l'évoquions tout à l'heure, raconte magistralement l'alliance du génie et de la volonté. Tout ce qui s'est éteint de juvénile exubérance se concentre en profondeur, en
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réflexion, en discipline intérieure. Quelle énergie dans ce bras gauche, qui rive à la table un poing nerveux ! Le pouce se détache et s'écrase en une indication autoritaire. Avec quelle ferme sûreté la main droite tient le crayon qui va faire de cette feuille blanche où le coude repose, une page précieuse à jamais ! Mais surtout quelle fierté dans ce front, dans ce regard !
Que, si nous comparons la substance même d'où jaillissent de si merveilleux effets, avec quelqu'une de ses œuvres antérieures, avec ce Paganini, par exemple, dont nous examinions la vibrante sécheresse, nous constaterons que, dans celui-ci, le modelé est indiqué seulement tandis qu'il est exécuté dans l'autre. Les traits isolés, indépendants, en 1819, sont liés en 1835. Les premiers sont vifs et directs, les seconds presque lents et sinueux : Paganini est d'une netteté de métal; le Ingres à ses élèves est d'un velouté de cire. Inutile d'ajouter pourtant que c'est le même style et la même main, et, disons-le bien haut, la même perfection. Le parallèle ne saurait être poussé jusqu'à la dernière rigueur, ni entre deux dessins, ni entre deux époques. Tel portrait de la première période, comme celui de la marquise de Pastoret, digne pendant de Mme Destouches, fait en 1822, offre déjà la grisaille et le fondu dans le modelé du visage, alors que tel autre, celui de la seconde Mme Ingres, miracle de finesse, exécuté en 1852, nous ramène à la plus sobre, à la plus subtile manière de l'artiste, à cette manière qui nous donne le sentiment de la plénitude dans la ténuité, par une magie si secrète qu'elle échappe à la description comme à l'analyse.
En nous arrêtant devant cette délicieuse image de Mme Ingres, nous voici amené à noter d'autres ressources de ce crayon, si varié dans l'unité et si plein de nuances dans un rendu qu'on croirait trop immatériel pour en comporter aucune. Avec son extraordinaire mine de plomb, taillée pour son génie seul, à la fois solide comme un burin et plus légère qu'une antenne de libellule, Ingres produisait des effets de douceur non moins extraordinaires que ses effets de force. C'est ainsi qu'avec la même simplicité d'écriture il donne aux visages de femmes une suavité incomparable, et à ceux des hommes l'énergie expressive que nous avons eu lieu d'admirer.
Ce trait délié et pur comme un fil d'acier, cassant aussi dans ses élans suspendus avec une brusque éloquence, on le croirait apte seulement à rendre les éclats de l'esprit, la nervosité du geste, les sillons que la pensée creuse dans la chair, tout ce qui pétille d'intellectualité sur des physionomies humaines, tout ce qui frémit de volonté dans la contraction des muscles. Mais quoi! c'est lui encore, un peu moins appuyé, roulé sur lui-même en ondoyantes volutes, qui va se faire plus tendre qu'une caresse au con^pur d'un sourire féminin, sur la pulpe d'une joue en fleur, au bord soyeux des paupières transparentes, ou dans le velours des prunelles câlines. C'est bien lui, c'est le même crayon éloquent et contenu, qui exprime tout, et même l'inexprimable d'une physionomie, avec tant de plénitude dans la brièveté que jamais art si simple ne fut si grand, et que, devant certains de ses tours de force, l'admiration se fait superstitieuse, comme en présence d'un sortilège impossible à
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expliquer par les seules lumières de la technique et de la raison.
C'est surtout quand cet inimitable maître traite une chair grasse et satinée de femme que le miracle de son dessin nous échappe. Ce sujet lui plaisait entre tous. Ingres aimait chez la femme les belles lignes pleines, l'opulence des formes, et aussi lamentalité plutôt paisible et nonchalante dont s'accompagne un aimable embonpoint. Son idéal féminin fut tout oriental. Aussi ne faut-il pas s'étonner qu'il plaçât si volontiers dans des cadres de contes arabes les belles personnes à l'âme rudimentaire et à la plastique voluptueuse dont il étudiait si volontiers la séduction. \J Odalisque et le Bain Turc nous renseignent pleinement à ce sujet. Ce n'est pas lui qui eût fait brûler en des yeux de fièvres, sur des visages minces et amers, l'inquiétude passionnée de Léonard, ni dans des regards hallucinés de rêve, parmi la danse aérienne de sveltes corps, l'ardeur des vierges botticellesques, affolées de surhumaines tentations.
Les femmes de Ingres sont des créatures soumises qui pensent le moins possible et s'étendent volontiers sur des sofas. Est-ce le hasard des circonstances ou sa vision spéciale, qui lui fournit des modèles si conformes à son goût? Parcourez la série de ses portraits féminins. Vous y constaterez une identique placidité d'expression, la même grâce paresseuse dans l'attitude, la même langueur tendre dans les yeux. Ce sont choses exceptionnelles qu'une certaine malice intelligente comme sur le joli visage de Mme Bochet, qui fait penser à un masque de La Tour, ou qu une maigreur spirituelle avec un sou-
rire aigu comme clans le portrait de Mme Leblanc.
En revanche, quel poème caressant et sensuel pour les amants de la chair ! Quelle richesse sous les corsages ! Comme les bustes ondulent et palpitent sous l'étoffe, et comme le peintre, épris des gorges "somptueuses, a mis à profit la mode des tailles courtes, en honneur pendant toute la première moitié du siècle, et qui fait valoir si complaisamment les plus suggestifs de tous les attraits féminins 1 !
Nous avons analysé déjà, — dans la mesure où la perfection est analysable, — les suaves modelés des frais visages, le tissu visible des teints lisses, la douceur exquise des sourires, quand l'angle d'une bouche délicate s'enfonce dans une joue ferme et ronde, où se creuse une fossette. Les portraits de Mme Destouches, de Mme de Lauréal, de Mme Bochet, de la marquise de Pastoret, de Mme Leblanc, de tant d'autres, montrent quelle souplesse, quel velouté le crayon peut atteindre sous une si savante inspiration. La maturité de la femme, l'âge où la chair s'épanouit pleinement, et où la bonté indulgente succède, chez les natures simples et harmonieuses, à la coquette vivacité de la jeunesse, attirait particulièrement ce grand artiste, dont la farouche énergie ne se détendait que dans la chaleur et la douceur d'un paisible cœur féminin. Aussi quel aveu reconnaissant dans les portraits de la première comme de la seconde Mmc Ingres ! Deux fois il eut ce rare bonheur de rencontrer la tendresse humble, dévouée, compréhensive qu'il souhaitait à son foyer. Et ce bonheur, il nous le fait lire sur les
t. Plusieurs études du musée de Montauban sont à ce point dè vue très caractéristiques.
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vxsageS'SOuriants et calmes, comme aussi dans la grâce lourde de bonnes déesses, de celles qui le lui donnèrent.
Nous admirons aussi, dans l'œuvre dessiné de Ingres, plusieurs excellents portraits de vieilles femmes. Leurs yeux nous montrent encore cette expression apaisée, ce reflet des tendres devoirs modestement accomplis, dont il se plaisait à parer ses modèles comme du charme le plus précieux de leur sexe. Tous ces beaux regards de femmes de Ingres débordent de candeur, d'affectueuse soumission, avec un peu de timidité exquise. Sans doute, leurs âmes, même rétives, fondaient et pliaient, sous son magnétisme à la fois amoureux et dominateur. Sous le froncement de ses impérieux sourcils qui leur montrait le maître tellement haussé loin d'elles par le génie et l'orgueil, elles surprenaient l'attendrissement des prunelles sombres, qui s'enchantaient de leur faiblesse non moins que de leur beauté, domptées et ravies. Elles lui apparaissaient alors telles qu'il les voulait, et la ferveur de son crayon récompensait leur émoi docile.
Quelque application que l'on apporte à décrire une œuvre illuminée par le génie, on ne provoquera pas, fût-ce par les plus enthousiastes paroles, une parcelle de l'émotion èuscitée par la vue même de cette œuvre. Il importait, pour la gloire de Ingres, comme pour la joie des foules et l'éducation des artistes, que ces incomparables portraits au crayon fussent accessibles au regard du grand nombre. Le moment est venu où pareille entreprise ne risque plus de trahir une intraduisible beauté. En effet, les
procédés modernes de reproduction permettent d'offrir au public non pas une lointaine ressemblance avec les merveilleux originaux, mais une identité absolue. Les cent portraits dessinés de Ingres que nous publions aujourd'hui donnent l'illusion parfaite des crayons eux-mêmes. On y peut suivre dans ses subtilités les plus délicates le travail de la mine de plomb. Les traits d'une ténuité invraisemblable, les frottis imperceptibles, les plus secrètes habiletés de la facture, apparaissent dans leur entière vérité. La teinte n'est pas moins fidèle, et l'on goûtera même le raffinement qui consiste à prêter au papier les nuances jaunies, les piqûres d'humidité, tous ces légers affronts que le temps fit subir à ces fragiles et sublimes pages, et qui les rend plus touchantes, plus sacrées à notre admiration.
Ainsi ces portraits merveilleux, dont la plupart sont jalousement gardés comme des monuments de famille, ou font l'orgueil de collections privées, deviennent un trésor national, que tous pourront contempler, étudier, garder dans la mémoire et dans le cœur, aussi complètement que les immortelles figures d'un Bertin, d'une Mme de Senonnes, d'une Mme Panckouke, d'une Mme Moitessier ou d'une Mme Devauçay. En outre, si le malheur voulait que périt par accident quelqu'un des originaux, la perte, pour irréparable qu'elle fût, ne serait pas pourtant une destruction totale. C'est d'un tel hommage et d'une telle sauvegarde que nous sommes heureux d'avoir entouré des chefs-d'œuvre qui se placent au premier rang dans le patrimoine de l'art humain.