PAR UN ARTISTE FRANÇAIS
Les fresques que le farouche génie de Michel- Ange inscrivit aux parois de la chapelle Sixtine sontelles menacées de destruction ? À diverses époques on a paru le croire, et les pontifes s'en s'ont préoccupés. Récemment Léon XIII, qui avait le désir de conserver intacts les trésors artistiques dont s'enrichit d'âge en âge le Vatican, confiait à une commission le soin d'examiner l'état actuel des fresques et de prendre telles mesures de conservation qui s'imposent. Ceux à qui fut accordé le rare privilège d'étudier librement Michel-Ange à la chapelle Sixtine, en dehors des heures réservées aux touristes, ceux-là savent bien qu'il n'y a point de crainte immédiate à concevoir ; quelques travaux de réfection suffiront à garantir les chefs-d'œuvre qu'elle abrite depuis quatre siècles. On se gardera de toute restauration : la plus habile serait pire que la misère d'une déchéance partielle. L'exemple déplorable du Gampo Santo de Pise où Orcagna et Benozzo Goz-
1. Les documents que nous publions sont entièrement inédits. Ils font partie, sauf quelques-uns dont nous indiquerons les sources, des Archives de la direction des Beaux- Arts. — Le Correspondant. — 10 août 1903.
zoli ont été surchargés de couleurs criardes ne saurait être suivi sans danger à la chapelle Sixtine : on n'y commettra point, c'est certain, un pareil sacrilège.
La France, en particulier, eut en tout temps souci de ces fresques. Nos artistes n'ont point cessé de les vénérer au cours des siècles, tandis que nos gouvernants recherchaient quel parti on en pourrait tirer pour l'éducation de la jeunesse. L'idée de copier le Jugement dernier n'est point d'hier. Sous les yeux mêmes de Michel-Ange, et pour le compte du cardinal Farnèse, Marcello Venusti s'y employa. Mais les peintres sont rares qui osèrent se mesurer avec cette page extraordinaire de mouvement et d une vie si intense. Le sacrifice absolu de soi-même n'y suffit pas : il y faut encore une rare compréhension du génie de Michel-Ange, et, en quelque manière, un degré de parenté avec le sombre Florentin.
L'artiste capable de mener jusqu'au bout une entreprise aussi audacieuse, on s'efforça de le découvrir en France à diverses reprises. En 1820, le comte de Forbin, directeur des musées royaux, s'était demandé s'il ne conviendrait pas de faire copier le Jugement dernier. Une note manuscrite est tout ce qui reste de la tentative d'alors. Cette note, du 18 août 1820, indique que cinq artistes devaient être désignés pour cette tâche gigantesque. On prévoyait une dépense totale de 50.000 francs, sans compter les frais d'échafaudages : « Cette fresque, sans être endommagée, est obscurcie par trois siècles d'exis-
tence et ensuite par la fumée du luminaire de l'autel. On croit qu'elle pourrait être beaucoup éclaircie par le moyen fort simple de la mie de pain. Mais le gouvernement romain accorderait-il : 1° l'exécution d'une copie dont l'exécution (sic) doit durer trois ans ; 2° le nettoyage qui peut lui faire craindre que cette peinture ne soit endommagée et être seul un motif ou un prétexte de refus1. »
Le comte de Forbin recula-t-il devant les difficultés qu'on lui signalait ? Ayant habité longtemps la Ville Éternelle, il savait, par sa propre expérience, et par celle de ses meilleurs amis, Granet et Ingres, que cette note était encore relativement optimiste, quant à la bonne grâce qu'on mettrait à accueillir ses ouvertures. Il dut renoncer au rêve qu'il avait fait de doter son pays d'une copie des fresques de la Sixtine. Et, d'ailleurs, où trouver les cinq artistes de taille à aborder de front Michel-Ange ? Un seul eût suffi pourvu qu'il eût toutes les qualités requises de talent, de caractère, de ténacité, d'audace et — ni le mot ni la chose ne doivent surprendre ici — de sauvagerie.
Ministre du commerce, des travaux publics ou de l'intérieur, au début de la monarchie de Juillet, M. ïhiers tint toujours à honneur de conserver les beaux-arts dans ses attributions. Tous les détails de cette administration lui étaient devenus très vite familiers, l'ancien critique d'art ayant, par surcroît, une connaissance approfondie du monde artistique. M. Thiers était lié avec un grand nombre de peintres. Horace Vernet, Directeur de l'Académie de France