‹ Mélanges sur l'art françaisChapitre 16 sur 31 · Archives de l'École des Beaux-Arts · texte numérisé non relu

Archives de l'École des Beaux-Arts

à Rome, était de ses amis, et quand celui-ci arriva au terme de sa mission, c'est à un artiste qu'il avait en haute estime, à Ingres, que, d'accord avec l'Académie des beaux-arts, il lit confier sa succession par le roi Louis-Philippe.

M. Thiers et Ingres eurent plusieurs conférences sur l'Académie de France. Ils examinèrent ensemble les réformes qu'il était urgent d'y apporter et, l'un et l'autre très épris des maîtres anciens, quoi qu'en ait pu dire Amaury-Duval en parlant de M. Thiers, ils tombèrent d'accord sur la nécessité de mieux révéler à la jeunesse artistique les deux chefs autour de qui gravita la Renaissance italienne : Michel- Ange et Raphaël.

L'Ecole des beaux-arts s'était installée depuis peu dans le couvent des Petits-Augustins, dont la chapelle restait sans destination fixe. Ingres pensa qu'on pourrait,y reconstituer en partie la chapelle Sixtine. Il s'en ouvrit au ministre qui adopta pleinement l'idée. Dans l'esprit du maître, l'église des Petits-Augustins eût été consacrée à la gloire de Michel-Ange et de Raphaël, les Loges voisinant avec le Jugement dernier et les Sibylles. Le Jugement devait être placé au fond du sanctuaire et les Loges en frise au-dessus des tableaux copiés d'après les sept Actes des Apôtres de Raphaël. « Depuis, et comme on dit que l'appétit vient en mangeant, écrivait Ingres, il me vint dans la pensée de donner encore plus de développement à cette idée en couronnant cette décoration des bas-côtés par les Sibylles de Michel-Ange, enfin de consacrer ce lieu comme chapelle du Palais des Beaux-Arts, par la copie exacte de la tribune des chanteurs de la cha-

pelle Sixtine et de réunir là, par ce moyen, l'art divin de la musique à ses divines sœurs dont votre beau palais est le temple. » Cette lettre à M. Duban, architecte de l'École des beaux-arts, est du 15 juin 1836. Les conversations de Ingres avec M. Thiers avaient, trois ans plutôt, déterminé le ministre à commander sans délai la copie du Jugement dernier, ce qui avait beaucoup déplu à Horace Vernet.

Cette fois, le ministre n'eut pas à chercher longtemps l'artiste, le seul artiste capable de mener à bien une tâche aussi rude. Quel peintre, parmi ceux qu'il recevait chez lui, eût osé l'entreprendre, hormis ce Xavier Sigalon, que la destinée marâtre persistait à maltraiter, dont ses amis appréciaient l'exquise sensibilité, mais qui passait pour un sauvage égaré dans la civilisation parisienne, et qui, au surplus, venait de s'en évader, maudissant tout et tous, pour se renfermer dans le silence de la vieille cité provinciale où s'était écoulée son enfance taciturne ? Né à Uzès, d'un maître d'école qui dut bientôt se fixer à Nimes, Xavier Sigalon avait subi la forte empreinte de l'antiquité romaine. Son âme s'était développée au milieu des ruines, et il les avait aimées tout de suite d'un amour si profond et si exclusif, qu'il parut toujours vivre dans la Rome antique, oublieux des nécessités immédiates de la vie moderne. Celui qui devait être le peintre de Locuste s'était arrêté à Néron et à Galba : on ne peut le comprendre si on le situe hors de la Rome des Césars.

Lorsque M. Thiers le désigna pour copier le Jugement dernier, Xavier Sigalon s'était retiré à Nîmes

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où la commande du ministre vint le surprendre au milieu du printemps de 1833. Il répondit, à la date du 31 mai, que les travaux qui le retenaient à Nîmes seraient prochainement terminés : « Je n'attends que vos ordres pour fixer le jour de mon départ. » Sigalon considéra comme une délivrance le choix dont il venait d'être l'objet. Il en était flatté,, et à l'heure même où sonnaient ses quarante-cinq ans, l'espoir enfin montait en lui d'un avenir plus souriant. « En remplissant avec zèle la mission importante que vous m'avez fait l'honneur de me confier, écrivait-il, je prouverai, je l'espère, combien je suis glorieux de l'intérêt que je vous ai inspiré. »

Un arrêté du 18 juin fixa les conditions. Xavier Sigalon devait se rendre àRome pour y copier les fresques de la chapelle Sixtine, en commençant par le Jugement dernier. 11 pouvait s'y faire accompagner d'un ou de plusieurs artistes à son choix pour l'aider dans ses travaux. Le Jugement devait être achevé dans le délai de deux ans, et on lui allouait spécialement pour cette première copie vingt mille francs. En même temps il devait peindre les pendentifs : une indemnité de deux mille francs lui était attribuée pour chacun d'eux ; quatorze mille francs, enfin, étaient destinés à l'indemnité de ses frais de voyage, d'installation, d'aide et de matériel, échafaudages compris.

Sigalon accepta d'enthousiasme un traité que la bienveillance de M. Thiers modifia heureusement, au cours des travaux, au mieux des intérêts de l'artiste. Sigalon partit au début du mois de juillet, en compagnie de son ami François Souchon, peintre fort médiocre dont il ne tarda pas à se séparer, de

son élève Numa Boucoiran, et d'un ami de ce dernier du nom de Cassagne.

Deux jours après son arrivée à Rome, le 21 juillet, Sigalon adressait à M. Thiers cette lettre :

« J'ai l'honneur de vous annoncer, suivant vos ordres, mon arrivée à Rome depuis le 19 du courant.

« Je me suis empressé, dès mon arrivée dans cette ville, de me présenter chez Mgr Capacini, soussecrétaire d'État, pour lui remettre la lettre de M. de Saint-Aulaire ; j'attends avec impatience le résultat de cette démarche auprès de cette Éminence. Je viens vous prier, en attendant les effets de cette protection, de vouloir bien avoir la bonté de renouveler vos instances auprès de M. le Ministre des affaires étrangères, votre collègue, pour qu'il fasse sans délai toutes les démarches auprès du gouvernement romain, afin que l'exécution de mes travaux ne souffre ni retard ni difficultés, comme vous m'avez fait l'honneur de me l'annoncer dans votre arrêté.

« Dans les différents rapports que j'ai eus avec quelques membres du gouvernement romain, et particulièrement avec M. le secrétaire de l'ambassade française, j'ai appris qu'aucune démarche n'avait été faite dans l'intérêt de ma mission ; en supposant qu'il y ait oubli, veuillez, je vous prie, monsieur le Ministre, dans votre sagesse, décider ce qui serait le plus convenable.

« Recevez, monsieur le Ministre, pour votre gracieuse bienveillance, tous mes remerciements.

ce J'attends, pour faire les premières dispositions de mes travaux, la somme de 4 000 francs qui doit m'être comptée ; veuillez, je vous prie, me désigner

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le banquier chez lequel je pourrai aller la toucher. »

Quelque extraordinaire que cela paraisse, Xavier Sigalon disait vrai : on n'avait omis qu'une chose, et c'était d'informer le gouvernement du Saint-Siège, par la voie diplomatique, de l'importante mission confiée à l'artiste. Il en résulta un incident fort piquant entre M. Thiers et le duc de Broglie, Ministre des affaires étrangères, sur quoi nous renseignent les trois lettres échangées à cette occasion. Afin de donner satisfaction à Xavier Sigalon, le Ministre du commerce écrivit à son collègue :

« Paris, le 6 août 1833.

« Monsieur le duc et cher collègue, désirant répandre dans notre pays la connaissance des chefs-d'œuvre qui font la gloire de Rome, j'ai chargé un de nos artistes les plus distingués, M. Sigalon, d'exécuter des copies des fresques de la chapelle Sixtine. J'ai attendu qu'il se pût rendre sur les lieux pour vous prier d'obtenir l'autorisation sans laquelle ces travaux ne pourraient avoir lieu. J'apprends aujourd'hui que M. Sigalon est arrivé à Rome; je vous serais fort obligé, Monsieur le duc et cher collègue, si vous voulez bien intervenir le plus tôt qu'il vous sera possible et de la manière la plus puissante auprès du gouvernement romain, afin qu'il permette à cet artiste d'établir les échafaudages nécessaires et de commencer les copies qu'il m'a paru utile de donner à la France. J'attache une grande importance à cette entreprise et il me sera très agréable que vous le secondiez de toute votre influence. J'ai espoir que, grâce à vos soins bienveillants, elle ne souffrira ni délai, ni difficultés ; en effet, en même temps qu'elle honore le génie des grands artistes romains, elle tend à perpétuer la durée de leurs admirables peintures, et par conséquent à entretenir et à propager l'idée du beau.

a Veuillez agréer, Monsieur le duc et cher collègue, l'assurance de ma haute considération. « Le Ministre, etc.

« A. Thiers. »

La réponse du Ministre des affaires étrangères marque quelque humeur. Elle insiste sur la fâcheuse habitude de l'administration des beaux-arts qui néglige trop de se concerter avec la chancellerie, quitte à s'adresser à elle en dernière analyse :

« Paris, le 6 août 1833.

« Monsieur, j'ai reçu la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire pour m'entretenir de la mission que vous avez confiée à M. Sigalon et pour m'exprimer le désir que le succès en puisse être assuré par l'intervention et les bons offices de l'ambassade du roi à Ko me.

« J'avais appris déjà par la correspondance de cette ambassade que M. Sigalon était arrivé à Borne, chargé par vous de copier les fresques de la chapelle Sixtine, que cette opération exigeait plusieurs années de travail et rétablissement d'échafaudages permanents, mais qu'il serait bien difficile de maintenir dans un lieu spécialement destiné aux fonctions pontificales du Pape. A cette occasion, M. de Tallenay regrettait que l'ambassade n'eût pas été prévenue du projet que vous aviez d'envoyer M. Sigalon à Rome et préalablement invitée à demander pour lui les autorisations nécessaires, ce qui eût du moins permis de s'assurer jusqu'à quel point cet artiste pourrait être à portée de remplir sa tâche importante. Quoi qu'il en soit, je charge expressément M. de Tallenay de faire les démarches les plus actives et les plus pressantes pour aplanir, autant qu'il dépendra de lui, les dLfîcultés qui s'opposeraient à l'entreprise de M. Sigalon et pour obtenir qu'il puisse la commencer le plus tôt possible ; mais vous jugerez facilement, Monsieur, combien dans l'intérêt même de toute mission de ce genre, il importe

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que l'ambassade du roi près du Saint-Siège en soit d'avance informée.

« Si, par exemple, il était question comme M. le marquis de la Tour-Maubourg l'a appris indirectement, de faire transporter de Rome à Paris un morceau d'antiquité en granit, qui se trouve à l'Académie royale de France, il y aurait préalablement à donner quelques explications au gouvernement pontifical, et ces explications ne pourraient lui être communiquées que par l'organe de l'ambassade. M. de la Tour-Maubourg observe que lorsque M. le directeur de l'Académie eut la mission de visiter les côtes d'Afrique et qu'un bâtiment de TÉtat vint le chercher à Givita-Vecchia, l'ambassade n'eut aucun avis de cette expédition et que cependant M. le directeur et le commandant du bâtiment se trouvèrent dans le cas de recourir à son intervention.

« Ces considérations, sur lesquelles je croirais inutile d'insister, démontrent assez combien, ainsi que je l'ai déjà dit, il importe que l'ambassade du roi à Rome soit informée régulièrement et à temps, soit de l'objet des missions que le gouvernement de Sa Majesté croit devoir confier à des artistes pour cette capitale, soit des ordres qui peuvent être donnés au directeur de l'Académie royale, toutes les fois que le succès de ces missions et la bonne exécution de ces ordres demandent l'intervention de l'ambassade. Vous me trouverez toujours empressé, Monsieur, à lui transmettre, en de semblables occasions, les recommandations et les instructions nécessaires.

« Agréez, Monsieur, les assurances de ma haute considération.

« v. Rroglie. »

M. Thiers, qui n'était pas homme à se laisser prendre sans vert, répondit :

» Paris, le 9 août 1833.

« Monsieur le duc et cher collègue,

« Je n'ai jamais douté que Votre intervention auprès

de l'ambassade du roi à Rome ne fût nécessaire pour le succès de l'entreprise dont j'ai chargé M. Sigalon. Si je ne l'ai pas réclamée plus tôt, c'est parce que ce peintre est parti de Nîmes pour l'Itatie sans m'en donner avis. Je n'ai appris son arrivée à Rome que par le marquis de la Tour-Maubourg, qui l'a annoncée dans mes bureaux; alors seulement j'ai pu vous prier de transmettre à l'ambassade française la recommandation et les instructions nécessaires.

« Je vous remercie, Monsieur le duc et cher collègue, de l'empressement avec lequel vous avez bien voulu m'assurer de vos bons offices pour cette entreprise. J'espère qu'ils pourront en assurer la réussite. J'ai invité M. Sigalon à ne pas annoncer la prétention d'établir des échafaudages permanents dans la chapelle Sixtine, et lui ai indiqué des moyens qui n'offriront pas les mêmes inconvénients et qui seront d'ailleurs moins dispendieux.

« Quant au transport d'un morceau d'antiquité en granit, de Rome à Paris, c'est un sujet auquel je suis tout à fait étranger. Je n'en avais pas connaissance avant votre lettre. Je n'ai donc pas pu vous prier de vouloir bien faire donner au gouvërnement pontifical les explications qui seraient nécessaires. Je vais prendre des informations à cet égard.

« Je me suis pareillement trouvé dans l'impossibilité de me pourvoir auprès de vous pour gue l'ambassade fût avertie du voyage du directeur de l'Ecole de Rome sur les côtes d'Afrique ; ce voyage a eu lieu sans mon instruction préalable, et je n'en ai été informé que lorsque M. Horace Vernet était parti.

« Agréez, Monsieur le duc et cher collègue, l'assurance de ma haute considération.

« Le Ministre, etc.

« A. Thiers. »

En même temps, M. Thiers informait Sigalon des bonnes dispositions du Ministre des affaires étrangères. Il lui recommandait, dans l'intérêt de sa mis-

sion, la plus extrême prudence, le gouvernement romain, jaloux de ses richesses artistiques, pouvant craindre que d'autres gouvernements ne lui demandassent des autorisations à l'exemple de la France.

Cependant, l'artiste s'énervait. 11 faut sans doute faire la part delà température qui, au milieu du mois d'août , fermente clans les cerveaux romains, et puis Sigalon ignorait que sa réclamation venait démettre aux prises M. Thiers et le duc de Broglie, ou tout au moins, et ce qui est pire, deux administrations jalouses de leurs prérogatives essentielles. Sigalon racontait à son ami Rossi que toutes les portes restaient fermées devant lui. Il importaitd'avoir avec soi le secrétaire d'État, le majordome et surtout le baron Camucine, premier peintre du Pape et conservateur de la chapelle Sixtine. Celui-ci pouvait, à son gré, faciliter la tache ou l'entraver; c'est vers lui que devaient tendre tous les efforts. Il chargeait donc Rossi de s'en ouvrir à M. Cavé, chef de division au ministère du Commerce (service des beaux-arts) et à Victor Schœlcher, son fidèle ami. Pour ce qui était de Rome, Xavier Sigalon s'excusait de n'en point parler : c Dans ce moment, le prisme à travers lequel je vois cette ville ne t'amuserait pas plus qu'il ne m'amuse. J'attendrai donc, pour t'en parler, d'avoir d'autres lunettes1. »

Du 18 août au 3 octobre, Xavier Sigalon garde le silence. Que fait-il? Est-il toujours dans les mômes dispositions ou les difficultés du début l'ont-elles à à ce point aigri et découragé qu'il renonce à tout? L'administration s'en inquiète et aussi M. Thiers, qui

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