I . Souvelles Archives de Fart français
connaît le caractère entier de Sigalon, et qui se méfie. On lui écrit officiellement pour savoir de luimême s'il a commencé ses travaux et s'il en suivra l'exécution avec toute l'activité qu'il était décidé à y apporter : « J'attends avec impatience une lettre de vous, ajoute-t-on, et j'apprendrai avec plaisir que rien ne parait s'opposer au succès cle l'entreprise confiée à votre zèle et à vos talents. » La minute est datée d'octobre. Une note en marge indique que ce le ministre lui-même écrira à Sigalon » .
La lettre officielle se croise avec celle que Xavier Sigalon adressait au ministre à la date du 3 octobre, et qui répondait, un peu tardivement, il est vrai, à celle du 9 août. « J'ai reçu, écrivait Sigalon, les instructions que vous m'avez fait l'honneur de me faire parvenir, je n'ai retardé ma réponse que pour vous annoncer le résultat de celles que vous avez envoyées à M. le secrétaire de l'ambassade française ; toutes les difficultés qui avaient retardé jusqu'à présent mon travail sont levées ; je viens de le commencer depuis quelques jours.
« La toile sur laquelle je dois faire ma copie doit avoir 40 pieds de hauteur sur 34 ou 35 de largeur; cette dimension est forcée pour avoir les figures aussi grandes que nature, au-dessous la mesure serait fausse et le maître perdrait entièrement son caractère ; je crois qu'en donnant à mes figures cette proportion qui est presque celle de l'original, il conviendrait de diminuer un peu celle des pendentifs, afin de les mettre en harmonie avec .la grande fresque.
« Le gouvernement romain me permet de copier les peintures de la chapelle Sixtine aux conditions
de ne pas les toucher soit par des carreaux en fil, soit par aucun papier à calquer : mes échafaudages ne peuvent rester que sept mois de l'année, la chapelle devant en être débarrassée pendant la durée du séjour du Pape au Vatican; toutes ces restrictions, en me privant des moyens abréviateurs augmentent considérablement mon travail, multiplient les opérations et prolongent mon séjour en Italie. Ces nouveaux obstacles ne m'épouvantent pourtant pas, surtout, monsieur le Ministre, si vous voulez bien vous rappeler de moi et me continuer votre affectueuse protection ; j'en aurai bien besoin pour me préserver de toutes les intrigues tracassières qui ne manqueront pas, sans doute, de me tourmenter pendant mon travail ; de mon côté, s'il ne faut que du courage et de l'obstination, j'en trouverai, à coup sûr, dans l'œuvre du grand maître que je vais traduire et dans le vif désir de répondre dignement à votre confiance.
« Agréez, monsieur le Ministre, l'assurance de mon profond respect,
(( X. Sigalon. »
« Je viens de toucher 2 000 francs chez M. Torlonia pour les dépenses des premières dispositions de mes travaux; les frais de 4 1/2 pour 100 me paraissent énormes et, s'ils sont à ma charge, j'aimerais mieux prendre des moyens plus économiques. J'aurai l'honneur de vous les communiquer lorsque les premiers fonds seront épuisés. »
Sigalon s'était mis au travail. Dès l'origine, de nouveaux ennuis surgirent. Les cérémonies pontilicales ne lui laissaient guère la libre disposition de
la chapelle Sixtine, et à peine pouvait-il exécuter des calques qui devaient lui permettre de terminer les travaux préparatoires dans un atelier spécial, l'artiste ne devant songer sérieusement à peindre que lorsque la chapelle serait absolumentlibre.il ne se découragea pas pour si peu : « J'attends avec impatience, écrit-il le 10 décembre, que la fin des cérémonies me laisse la chapelle entièrement libre, et pouvoir me livrer à un travail que je vois toujours avec enthousiasme et qui me fait apprécier tous les jours davantage la mission honorable dont vous avez bien voulu me charger. »
Il craint que sa vie matérielle ne soit guère assurée dans l'avenir, les proportions colossales du Jugement dernier paraissant devoir absorber entièrement les fonds que M, Thiers lui a alloués. Il s'inquiète d'une indemnité de logement, et il trouve en M. Gavé, dont le nom mérite à tant de titres divers de rester dans l'histoire admiriistrative des beauxarts, un appui de chaque instant. Pas une lettre de Sigalon ne passe inaperçue, grâce à M. Cavé, qui les met sous les yeux du ministre, et qui les commente toujours favorablement.
Le 1er février '1834, Xavier Sigalon s'adresse encore à M. Thiers :
« Mes travaux avancent rapidement, autant que les cérémonies et les services de la chapelle Sixtine me l'ont permis; mes calques du Jugement dernier sont entièrement finis et le dessin sur la grande toile s'avance rapidement, j'espère l'avoir terminé à Pâques, époque à laquelle la chapelle sera entièrement libre, et commencer à peindre immédiatement.
ce Sans craindre ce grand travail, ses nombreuses
difficultés me donnent quelquefois des inquiétudes sur mon avenir; la somme qui m'est allouée pour mes frais ne sera pas, à beaucoup près, suffisante pour les dépenses auxquelles ce travail entraînera. J'ai près de 4 pieds de toile à couvrir par 400 figures dont les moindres sont grandes comme nature; le maître que j'ai à rendre est le plus énergique et le plus pur, ses qualités le rendent excessivement difficile à copier, et son état de dégradation me forceront souvent à le ressusciter complètement. Le séjour du Pape au Vatican et les différents services de la chappelle Sixtinc m'obligeront à suspendre mes travaux pendant six mois de l'année ; cette difficulté prolongera mon séjour en Italie, et cinq ans suffiront à peine pour confectionner mon travail. Les dépenses que la prolongation de mon séjour à Rome me forceront à faire, à moi et à mon aide, absorberont les avantages pécuniaires que je comptais trouver dans cette mission ; pendant ce laps de temps les arts peuvent vous perdre et vos hautes destinées vous appeler à d'autres dignités. Votre successeur ne me portera pas, à coup sûr, le même intérêt que celui que vous n'avez cessé de me témoigner. Je compte, monsieur le Ministre, que vous voudrez bien, aujourd'hui, me donner une nouvelle preuve de votre bienveillance en réassurant une indemnité en supposant que les frais dépassent de beaucoup la somme qui m'est allouée.
« Ma dernière demande d'une indemnité de logement était comme habitant de Paris et non de Piome , je comptais, monsieur le Ministre, sur la promesse que vous m'en aviez faite ; il me serait douloureux de renoncer à cet espoir. »
M. ïhiers, qui ne refuse jamais rien à Sigalon, annote la lettre : « Prendre un nouvel arrêté et lui répondre. » Gela est parfait. Mais, en dépit de tant de bonnes volontés, l'artiste n'a encore touché qu'un modeste acompte de 4 000 francs à la date du 24 avril 1834 et il s'en plaint avec amertume. Au ministre il écrit que le banquier Torloriia a refusé de lui remettre la moindre avance. Il vient de terminer le carton du Jugement dernier et, après la cérémonie du 6 mai, il introduira enfin ses échafaudages dans la chapelle Sixtine. Il lui faut quelque argent pour parer au plus pressé. Désespéré il saisit l'ambassadeur de France à Rome d'une situation qui est « aussi précaire que désagréable », qui menace de s'éterniser, et dont il cherche, en vain, l'explication, ne la trouvant que dans un fâcheux oubli ou une singulière méprise. A un de ses amis, M. Moreau, il écrit que depuis quatre mois il est sans argent, que sa position est très pénible à Rome où il a dû emprunter. En post-scriptam il ajoute : « Donnez-nous quelques détails sur les derniers troubles de notre malheureux pays. Ceux qui sont parvenus à Rome sont très effrayants. »
Ce n'est qu'en juin que Sigalon reçoit satisfaction. M. Thiers l'informe qu'il peut toucher quatre mille francs à l'Académie de France à Rome, et le bon Sigalon de se féliciter de cette aubaine, d'en remercier le ministre, espérant qu'à l'avenir il n'aura à éprouver d'autres inquiétudes que celles qui pourront naître de l'exécution de ses travaux. Les calques des pendentifs sont terminés, et, depuis quinze jours, il peint dans la chapelle Sixtine.
L'histoire anecdotique s'est emparée, du vivant
même de Xavier Sigalon, d'un incident survenu à ce moment entre lui et son aide François Souchon. De graves discussions d'intérêts et surtout d'acerbes critiques de celui-ci compliquèrent un instant les choses. De quel côté est la vérité? Les amis de Sigalon déclarèrent que Souchon s'était montré fort au-dessous de sa tâche pourtant modeste. Chargé des calques du Jugement dernier il n'aurait rien compris au dessin de Michel-Ange, et, en fin de compte, Sigalon, se séparant de Souchon, en aurait confié le soin à Numa Boucoiran, aidé de Cassagne. Un poète nîmois, Adrien Péladan, devait même chanter ainsi l'aventure :
Souchon était chargé des calques de la fresque ;
Mais le coupable ami trace en style grotesque
Des dessins avortés qui ne peuvent servir;
Et quand il a trahi l'amitié la plus pure,
Le malheureux, il fait même pleuvoir l'injure
Sur cet ancien ami qui sut tant le chérir :
Le sublime inspiré qu'arrête cet outrage,
Repoussant le travail de l'infidélité.
Au fidèle Numa recommande l'ouvrage...1
Le certain, c'est que dans les lettres de Sigalon à M. Thiers, il n'est fait aucune allusion à ces malentendus. Quand il reçoit les 4.000 francs des mains d'Horace Vernet, il en remet deux mille à son « aide » : « La fin de ses travaux et son départ pour la France m'ont forcé de lui avancer cet acompte. Le reste m'a servi pour payer les dettes les plus pressantes. )> (Lettre du 18 juin 1834.) Un mois après,
1. Éloge de Xavier Sigalon, par Adrien Péladan, membre de l'Académie des Arcades de Rome, auteur de Mélodies catholiques (1842).
le 21 juillet, il désigne nominalement Souchon et il fait son éloge à M. Thiers, qui n'est plus ministre du commerce, mais ministre de l'Intérieur et des Travaux publics :
ce M. Souchon, mon ami et mon aide, vient de terminer les travaux pour lesquels il s'était engagé avec moi, et à ma grande satisfaction.
ce Le changement de position, l'interruption de ses occupations habituelles de Paris le forcent à réclamer les 4 000 francs restant de la somme de 6 000 francs qui avait été allouée pour lui ; le restant lui a été soldé par moi; un long retard au paiement de cette somme le mettrait dans une situation pénible. Je viens, monsieur le Ministre, réclamer de votre bonté pour qu'il puisse retirer cette somme le plus tôt possible.
« X. Sigalon. »
François Souchon rentre donc à Paris et Xavier Sigalon redouble d'ardeur, aidé du fidèle Numa Boucoiran. Ingres était alors à la veille de prendre la direction de l'Académie de France. M. Thiers jugea le moment venu de mettre Sigalon au courant de ses projets de reconstitution de la chapelle Sixtine à l'Ecole des beaux-arts. L'enthousiaste Sigalon fit à la lettre du ministre l'accueil chaleureux sur lequel celui-ci comptait certainement. Si longue qu'elle soit, la lettre de l'artiste doit être lue pour tous les détails qu'elle donne sur l'état du Jugement dernier à cette époque, et sur la manière dont Sigalon comprenait sa copie :
« M. l'ambassadeur m'a fait parvenir votre lettre le 29 octobre, datée du 3 octobre ; elle a été pour
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moi une nouvelle preuve de l'intérêt que vous n'avez pas cessé de me témoigner. J'applaudis avec toute la France à l'exécution des beaux projets que vous m'avez fait l'honneur de me communiquer. Celui qui doit reproduire une nouvelle chapelle Sixtine me paraît tout à fait monumental; je suis tout glorieux d'avoir été choisi par vous pour coopérer à sa confection. Veuillez, monsieur le Ministre, recevoir de nouveau l'expression de ma plus vive reconnaissance. J'ose espérer que je me rendrai digne du choix que vous avez fait, et que mon ouvrage répondra à la confiance dont vous m'avez honoré.
» Les conseils que vous avez la bonté de me donner sur la direction de mon travail sont en harmonie avec mes pensées. Mais la grande page que je viens de couvrir m'en donne la conviction. Je sais que le temps, par des dégradations pittoresques, a donné à la fresque du Jugement dernier un caractère fantastique qui n'est pas sans beauté, mais vouloir le copier serait impossible, et le résultat ne pourrait être qu'un froid pastiche dont l'aspect plat et blafard ne serait compris de personne. Dans le travail que j'ai à exécuter, je ne vois qu'une chose : reproduire le maître tel qu'il devait être ; la pureté de son dessin, la puissance du modelé en l'effrayant aspect des mouvements, rend la tâche assez difficile.
» Mes travaux marchent rapidement et autant qu'il est possible, les calques de la grande fresque, ceux des pendentifs et leur transposition sur leur toile sont entièrement terminés; une année à peine a suffi pour ces différentes opérations ; les moyens restreints qn'on nous a imposés les ont rendus extrêmement difficiles. Il fallait souvent les recom-
mencer deux ou trois fois pour nous assurer de leur exactitude. »
« Des trois toiles qui composent le Jugement dernier la plus grande est presque entièrement couverte. Dans cinq mois, sans interruption de fêtes ni dimanches et par des chaleurs accablantes, j ai dessiné et peint quatre-vingt-trois figures, dont les moindres sont presque aussi grandes que nature ; j'espère cet hiver, dans les intervalles des cérémonies, couvrir entièrement cette toile.
« Quand les fonctions de la chapelle Sixtine m'empêcheront d'introduire mes échafaudages, je m'occuperai dans un atelier particulier de l'ébauche de mes pendentifs. Voilà, monsieur le Ministre, l'ordre de mon travail et que je répéterai l'année prochaine. J'espère, malgré toutes les entraves, ne perdre aucun jour et je crois que trois ans encore suffiront pour terminer mes travaux.
« Quoique ma tâche soit immense, je n'en suis point effrayé, le travail est pour moi du repos. La seule cause qui puisse m'arrêter et me décourager serait les dépenses, la grande dimension de mes toiles et échafaudages. Leurs fréquents placements et déplacements que les fonctions de la chapelle provoquent m'imposent périodiquement des frais qui dépassent d'une manière effrayante la somme que vous m'avez allouée. Un état exact de toutes mes dépenses et la manière dont j'ai disposé des sommes que vous m'avez fait passer vous en donnera une juste idée.
Pour l'achat de mes toiles, leur impression, châssis et fourniture de couleurs . . . * 6o00francs;
Au festarole pour l'achat de son échafaudage pour les différents déplacements, changements de planchers et déplacements de
toile 2 500 francs
Donné à mon aide en acompte des
6 OOOfrancsquiluiontétéalloués. 2 000 — Au gardien de la chapelle Sixtine pour location d'un échafaudage spécial pour les différentes opérations de mes calques et pour les fréquents déplacements du baldaquin qui couvre une partie
de la fresque 1 500 —
Achats d'une machine à calquer crayons, palettes, pinceaux et carton en petit du Jugement dernier 300 —
Location d'un atelier pour déposer mes toiles, faire mes dessins et ébaucher mes pendentifs, un an et demi 750 —
Mon voyage de Paris à Rome . . 800 —
Pour dépenses imprévues, démarches, difficultés à lever, cadeaux, etc 500 — v
Pour mon entretien et celui d'un aide que j'ai été forcé de prendre pour accélérer mon travail . . 5 000 —
Total .... 19 850 francs.
« Des 14 000 francs qui m'ont été payés en différentes sommes, 1 500 francs me restent, le surplus est à payer. Veuillez voir, monsieur le Ministre, par cela, la somme que vous avez à m'envoyer maintenant, afin de me liquider. Toutes les dépenses que j'ai faites jusqu'à présent ont été pour mon travail d'une impérieuse nécessité, celles que j'ai à faire
encore pendant le cours de mes travaux seront de 7,000 francs par an en y comprenant mon entretien et celui de mon aide. En ajoutant ces dépenses aux précédentes, je justifierai, je l'espère, les craintes que je vous ai exprimées sur mon avenir. Je laisse à votre sollicitude pour moi et à l amitié dont vous voulez bien m'honorer le soin de mes intérêts. J'accepte d'avance avec reconnaissance tout ce qu'elles vous inspireront. »
Cette lettre de Xavier Sigalon produisit le meilleur effet sur l'esprit de M. Thiers. Le ministre ne manqua pas de l'en informer par le canal de l'excellent M. Gavé : « M. le Ministre de l'intérieur a lu avec intérêt les détails que vous lui donnez par votre dernière lettre sur la continuation des travaux relatifs à l'exécution des copies du Jugement dernier et des pendentifs de Michel-Ange dans la chapelle Sixtine. Il a vu avec plaisir que ces travaux sont conduits avec activité et courage ; je suis chargé de vous en témoigner toute sa satisfaction. Vous serez heureux d'apprendre que les dimensions que vous donnez à vos copies conviennent parfaitement à leur destination ; ainsi non seulement nous avons l'assurance d une excellente exécution, mais encore la certitude que vos ouvrages auront une exposition digne d'eux. Dans cent ans, il n'y aura probablement plus de chapelle Sixtine qu'à Paris. »
M. Cavé avisait du même coup Sigalon que le ministre avait porté de 20 000 à 30 000 francs la somme allouée pour le prix de la copie du Jugement dernier. Si cette somme était encore insuffisante on était disposé à l'augmenter, comme aussi à dégrever l'artiste de toutes les charges nou-
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velles. M. Cavé réclamait le privilège de défendre les intérêts de Sigalon auprès du ministre, désireux de seconder, disait-il, « de tout mon pouvoir votre dévouement à votre art ». (Lettre du 12 décembre 1834.) Il faut convenir qu'on ne fit jamais plus largement ni plus galamment les choses.
Ingres arriva à Rome dans les premiers jours de janvier 1835. Sa correspondance officielle et ses lettres privées du début ne font aucune allusion aux travaux de Xavier Sigalon. Et pourtant il s'entretient de Michel- Ange avec M. Thiers et Quatremèrede Quincy, secrétaire perpétuel de l'Académie des beaux-arts1. Il annonce au ministre, le 15 jan-
1. « Vous souvient-il, Monsieur, écrivait Quatrenière, que je sollicitai de vous, il y a plusieurs mois, un renseignement sur quelques détails de la décoration architecturale de la chapelle Sixtine? Je désirais et je désire encore savoir si tous les petits sujets défigures, employés comme remplissage d'ornementpar Michel-Ange dans tous les petits fonds ou espaces vides des compartiments d'architecture aux voûtes de la chapelle (sujets de fantaisie sans doute), mais qui, selon moi, étant dépendants de l'architecture devraient n'y paraître qu'en grisaille comme sculpture d'ornement, ne sont pas, au contraire, en plus ou moins grand nombre, représentés par la peinture avec les couleurs de la nature vivante. Ce serait une petite chicane à faire à Michel-Ange. Vous savez que quand elle serait fondée, cela ne lui ferait pas grand tort. Mais ce serait dans son histoire, que je suis près de terminer, un petit fait dont je pourrais tirer quelque conséquence. Si M. Ingres avait quelque occasion d'aller faire une visite à son ancien ami Michel-Ange, je serais charmé qu'il voulût bien vérifier ce petit fait et me faire connaître le résultat de cette vérification, sans se gêner et con pocke parole.
« Q de Q. o
^Archives de la Villa Médicis).
vier, que, à peine installé à la Villa Médicis, il a complètes à l'intention de M. Thiers, « l'œuvre gravé du divin Michel-Ange dans la Sixtine » et qu'il suivra la voie la plus prompte pour le lui envoyer. « Je ne terminerai pas, dit-il, sans avoir l'honneur de rappeler au souvenir de Votre Excellence la presque assurance, qu'elle me donna à mon départ, que je trouverais à Rome des instructions pour faire copier les Loges de Raphaël. Si telle est encore son intention, je la prie de vouloir bien me la faire connaître. »
Les Loges et les Stanze : voilà surtout ce qui préoccupera Ingres. Il en suivra de près l'exécution, confiée à ses élèves désignés par lui, notamment les frères Paul et Raymond Balze. Quant au Jugement dernier, il n'en sera presque pas question. A vrai dire, s'il estimait le caractère de Xavier Sigalon, l'auteur du Vœu de Louis Xlll ne prisait que médiocrement sa peinture et, en particulier, cette Courtisane, qui n'était sortie du Salon cle 1822 que pour entrer au musée du Luxembourg. Sigalon lui-même ne se sentait pas en communion avec Ingres, et il avait négligé de se présenter à la Villa Médicis quand le nouveau directeur s'y était installé. Ingres brûlait pourtant du désir de voir la copie du Jugement dernier, d'en rendre compte au ministre qui le lui avait demandé. Sigalon souhaitait, de son côté, l'avis d'un artiste tel que Ingres, sévère sans doute, mais incapable de se laisser influencer par d'autres sentiments que ceux qu'il emporterait de sa visite. Poussé par ses amis, Sigalon se décida donc à faire une démarche auprès de Ingres qui l'accueillit fort bien. Le lendemain le maître lui rendait sa visite
a la chapelle Sixtine. Il était velu de noir, haut boutonné dans sa redingote, ganté de noir et portait un énorme bolivar. Sigalon le reçut au bas de l'échelle. Ils étaient tous deux très émus, Ingres n'ayant jamais pu examiner un chef-d'œuvre avec sang-froid, et Sigalon ayant, dans la circonstance, toute raison de craindre.
La crainte se dissipa bien vite chez Sigalon. Son terrible visiteur n'eut pas longtemps à regarder pour se convaincre qu'il se trouvait en présence d'une œuvre sincère, et qui rendait à Michel-Ange l'hommage suprême en le traduisant avec une fidèle éloquence. Les larmes dont s'emplissaient les yeux de Ingres témoignaient de son admiration. A la fin les deux artistes se jetèrent dans les bras l'un de l'autre. Thiers pouvait être heureux : le Jugement dernier de Xavier Sigalon n'était point indigne de Michel-Ange.
L'histoire de cette visite parvint à Paris où l'on s'ingénia naturellement à la défigurer. Le scepticisme traditionnel desatetiers et l'ironie coutumière qu'on y dépense ne pouvaient se satisfaire de l'étroite communion de deux nobles esprits devant une des plus hautes pages de la Renaissance. On était alors en plein romantisme et il fallait vraiment s'appeler Ingres pour pleurer sans contrainte devant une copie de Michel-Ange. On en sourit un peu tout d'abord, on en ricana ensuite, puis on enfla les éloges de Ingres qui parurent tenir bientôt de fhy berbole, à ce point que ses amis crurent devoir s'en informer auprès de lui : « Quant à Sigalon, répondit Ingres à M. Gatteaux, je l'ai loué, non outre mesure, mais je l'ai loué pour ce qu'il vaut. Je me suis plu à
lui rendre justice, par la raison que je n'avais jamais loué en lui ce que je n'avais pu aimer, sa propre peinture : mais ce qui m'a ici profondément surpris, c'est le talent et le courage qu'il a mis à copier Michel-Ange. Quoi qu'il puisse y avoir encore à désirer, il n'en a pas moins fait une œuvre presque impossible à mieux faire, une œuvre vraiment très belle et très meritevole. Je vous avoue que, comme peintre et comme Français, je lui en sais le plus grand gré, et je ne puis penser que cet ouvrage placé à son effet n'ait le droit de produire une immense sensation : ou bien alors nous serons tout à fait nel bujo de la barbarie. »
Et, comme la malignité publique insinuait, — sans doute à l'instigation de François Souchon, — que Sigalon peignait le Jugement dernier, non devant l'œuvre même de MichelTAnge, mais dans son atelier, Ingres estima qu'il devait préciser : « De plus, disait-il, vous saurez que ce n'est pas aux Thermes de Dioclétien qu'il le peint, mais bien dans la chapelle Sixtine, où je le vois souvent, moi, de mes deux yeux, travailler. Il a aux Thermes un très mauvais hangar pour y déposer ses incroyables grandes toiles, puisqu'il est obligé de faire son ouvrage en trois morceaux. Aussi, grande est la calomnie, comme toujours, au reste. » (Lettre du 24 novembre 1835.)
M. Thiers reconnut de la meilleure manière le formidable effort de Sigalon. Il augmenta encore de 10.000 francs l'allocation fixée par l'arrêté du 18 juin 1833, la portant ainsi à 40.000 francs. En outre une indemnité annuelle de 3.000 francs était promise officiellement à l'artiste « aussitôt qu'il
y aura des fonds vacants et que l'imputation en sera possible1. »
La copie du Jugement dernier fut terminée pendant L'hiver de 1836-37. Elle est signée : X. Sigalon, d'après Michel-Ange. Rome. 1837. Avant de l'expédier à Paris, l'artiste voulut montrer son œuvre aux Romains. La salle des Thermes de Dioctétien qui lui fut accordée ne désemplit pas d'une foule de visiteurs d'ailleurs très satisfaits. Le Pape lui-même se rendit aux Thermes pour y admirer la copie de Sigalon. Commel'artiste se prosternait, Grégoire XVI lui tendit la main avec une affabilité particulière et, ayant admiré longuement, il lui dit : « Nous ne savions pas, monsieur, la grandeur du trésor que nous possédions à la chapelle Sixtine. Votre ouvrage nous apprend à l'apprécier. »
Pendant la visite pontificale, il se produisit un incident singulier. Le supérieur des Chartreux, de qui dépendaient les Thermes de Dioctétien, accourant, tout ému, vers le Souverain Pontife, s'exclama : « Je n'ai pu croire qu'il vous ait plu de violer les règles de notre communauté... Une femme munie d'un bref de Votre Sainteté a essayé de forcer nos portes, mais je viens de... — Allez ouvrir, ordonna Grégoire XVI, ce que j'ai fait est bien fait. »
La femme de l'ambassadeur d'Autriche, accompagnée de ses deux enfants, pénétra, en effet, et put à son tour admirer l'œuvre de Sigalon.
ce C'était vraiment curieux, racontait l'artiste, de voir sous les voûtes antiques de ces Thermes,
1. Nouvelles Archives de VArt français. Lettre du 14 mars 1835, 427 (4876).
devant le Jugement dernier de Michel-Ange, au milieu de cardinaux drapés dans leurs robes rouges et des chartreux austères dans leur froc et stupéfaits, une jeune et belle femme avec ses deux enfants agenouillée aux pieds d'un vieillard qui les bénissait, et moi tout à côté serré dans un étroit habit noir *. »
L'immense toile bientôt roulée fut dirigée sur Paris, où Xavier Sigalon dut arriver vers le 20 janvier 1837. Une lettre adressée à sa famille, et datée de Marseille le 15 janvier, nous apprend qu'il séjourna deux ou trois jours dans cette ville. Il ne put se rendre à Nîmes, à ce moment, sa présence étant indispensable à Paris « et promptement, pour faire accélérer la marche de mon tableau » écrit-il. Il s'agit évidemment du marouflage du Jugement dernier dans la chapelle des Petits-Augustins, où le public fut admis à le visiter à la fin du mois de février 1837.
Xavier Sigalon ne devait pas s'en tenir au Jugement dernier, et, tandis qu'il s'occupait à Paris d'assurer la destinée de son oeuvre, Numa Boucoiranet Gassagne travaillaient à Rome aux pendentifs de la chapelle Sixtine. Leurmaître n'avait, du reste, qu'un souci en tête: c'était d'aller les retrouver et de parfaire une tache si bien commencée à la satisfaction de M. Thiers, qui ne ménagea point ses louanges, et des camarades eux-mêmes qui durent reconnaître, quelque dépit qu'ils en eussent, toute l'autorité qu'y avait mise l'artiste. Sigalon reprit le chemin de la Ville Eternelle après s'être arrêté