‹ Mélanges sur l'art françaisChapitre 18 sur 31 · Nouvelles Arc/rives de VArt français · texte numérisé non relu

Nouvelles Arc/rives de VArt français

quelques semaines à Nîmes au milieu des siens, qu'il ne devait plus revoir. On était au cœur de l'été, et le choléra menaçait Rome. La plus élémentaire prudence recommandait à Sigalon d'attendre que le fléau eut au moins atténué ses coups. Il était trop l'homme du devoir pour y songer. Il partit, et, rentré à Rome, il avait à peine le pinceau à la main, quand il fut frappé brutalement: il succomba le 18 août à une attaque de choléra bleu asiatique. Ce fut de la stupeur. Ingres, qui conseillait à ses pensionnaires d'oublier l'épidémie en lisant Plutarque, ne s'illusionna pas longtemps sur l'efficacité de cette lecture : « La douloureuse perte que les arts viennent de faire, écrivait-il à M. Thiers, dans la personne de M. Sigalon, est venue frapper l'imagination d'un certain nombre de nos jeunes pensionnaires et huit d'entre eux m'ont demandé l'autorisation de quitter Rome... Après avoir vainement essayé de ramener la confiance dans l'imagination de ces jeunes artistes, je n'ai pas cru devoir leur refuser l'autorisation qu'ils demandaient... » (Lettre du 22 août). Deux artistes avaient quitté Rome pour Florence aux premiers symptômes : Hippolyte Flandrin et le musicien Boulanger, déjà fort affaiblis par la fièvre.

Le malheureux Sigalon fut enterré à Saint-Louis des Français, où un modeste monument perpétue le souvenir « d'une vie d'honneur et de dévouement à l'art. »

A Numa Boucoiran revint le soin de terminer l'œuvre entreprise par Xavier Sigalon, et à laquelle il avait été associé d'une manière si intime. Six

copies des Prophètes et des Sibylles, sur douze, étaient entièrement finies à la mort de Sigalon. Pour sa part, Numa en avait copié deux sans que Sigalon y eût mis la main. Le maître avait une confiance absolue dans le disciple et il ne retouchait jamais aucune des parties exécutées par lui. Ingres en témoigna, de concert avec le chargé d'affaires de l'ambassade de France à Rome, qui recommandait le jeune artiste au comte de Montalivet. INI . Thiers écrivant, le 12 septembre, à Ingres pour le féliciter des mesures prises à la Villa Médicis contre le fléau, ajoutait, comme si M. de Montalivet n'était pas intervenu: « La mort prématurée de M. Sigalon laisse inachevés des travaux sur le degré d'avancement desquels j'ai besoin d'avoir des renseignements. Veuillez, je vous prie, me les envoyer dans' l'une de vos prochaines lettres et y joindre votre avis sur la marche à suivre pour assurer l'achèvement des travaux dont il s'agit. » Ingres répondit, après vérification sur place : « Sur les douze pendentifs de la Sixtine représentant les Prophètes et les Sibylles dont M. Sigalon avait à faire la copie, six sont entièrement terminés, cinq sont simplement ébauchés et le douzième n'est pas commencé.

«Votre Excellence me fait l'honneur de me consulter sur la marche à suivre pour assurer l'achèvement de ces travaux. Je me fais un devoir de lui répondre que je ne juge pas de mesure plus convenable à prendre que de confier à M. Numa Boucoiran, l'ami et le collaborateur de M. Sigalon, le soin d'achever ce qui reste à faire de ce grand ouvrage. Déjà celui-ci l'avait, en son absence,

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charge de le continuer et, à son retour, il trouva deux des pendentifs entièrement terminés par M. Numa d une manière si complètement satisfaisante qu'il n'y lit aucune correction. L'administration, selon mon opinion, trouvera toutes sortes d'avantages à prendre cette mesure : personne d'abord ne me paraît plus capable de mener ces travaux à bonne fin que ce jeune artiste, car c'est en assurer l'ensemble que d'en confier l'achèvement pour ainsi dire à la même main. S'il était besoin d'appuyer cette opinion sur d'autres considérations, je dirais encore à Votre Excellence que M. Boucoiran est déjà connu de MM. les inspecteurs du Vatican qui ont délivré les permissions nécessaires à l'entreprise de ce travail, que ce sera là une difficulté grave et un retard de moins ; qu'enfin les marchés conclus pour établir les échafaucls, les démonter à certaines époques de l'année, ont été passés aussi bien avec lui qu'avec M. Sigalon et qu'en chargeant un autre artiste de la continuation de ces travaux, ce serait augmenter cette partie de la dépense et lui laisser à vaincre des difficultés et des inconvénients déjà heureusement surmontés par M. Numa Boucoiran.

« Je profite de cette occasion pour remercier Votre Excellence de l'approbation qu'elle a bien voulu me donner aux mesures que j'avais cru devoir prendre dans ces dernières circonstances et pour l'informer aussi de la disparition totale du choléra de Rome. Tous les habitants de la Villa sont en bonne santé, sauf quelques fièvres de saison. MM. les pensionnaires ont repris leurs travaux déjà

depuis quelque temps, et j'ai lieu d'espérer que l'exposition prochaine ne se ressentira pas de cette suspension forcée de leurs travaux. »

Sur les 78.000 francs qui lui étaient alloués, — 40.000 francs pour le Jugement, 24.000 francs pour les pendentifs, 14.000 francs pour les frais matériels et d'aides, — il restait à payer 30.000 francs. M. Thiers décida d'affecter sur ce reliquat 12.000 francs aux copies de Numa Boucoiran, les 18.000 francs complémentaires devant revenir aux héritiers de Sigalon1. Le ministre plaçait l'exécution des pendentifs « sous la direction de M. Ingres ». Moins d'une année après, les copies étaient terminées. La ville de Nimes en profita pour appeler Numa Boucoiran à la direction de son École de dessin. Ingres avisa le Ministre de l'intérieur que l'ami de Xavier Sigalon avait mis tout son talent dans l'œuvre un instant interrompue, et qu'elle se présentait avec un caractère de parfaite unité.

Pendant les vacances de l'été de 1839, Numa Boucoiran quitta sa bonne ville de Nîmes pour se rendre à Paris, où Ton paraissait oublier un peu trop les Prophètes et les Sibylles. Il avait écrit plusieurs fois au ministère, mais on ne le gratifiait pas de la moindre réponse. Il pensa que ses affaires s'arrangeraient plus facilement s'il était à Paris, et, quelque coûteux et fatigant que fût le voyage, Numa n'hésita pas à l'entreprendre. Aussi bien pouvait-il douter de l'accueil qu'on ferait, au ministère, au disciple fidèle de Sigalon ? Il se présenta. Le reçut-on ? C'est douteux. Une lettre de lui, — la

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