Nouvelle Revue. — 1er décembre 190A
2. Son nom était exactement Cariés avec un seul r. Il signa d'abord Joseph Garriès, puis, vers 1891, Jean Garriès. Nous adoptons sa dernière signature.
quatre enfants. Son père, Auguste Carriès, originaire du Languedoc, avait été élevé par charité dans un orphelinat de Montpellier. Ayant fait son service militaire à Lyon, il s'y établit de son métier de cordonnier et s'y maria avec Françoise Guérin, une jeune servante de Saint-Martin-la-Plaine, près Rivede-Gier.
Le père et la mère moururent de la poitrine, l'un à trente-cinq ans, l'autre à trente-deux. Une sœur de Carriès fut recueillie à l'orphelinat de Saint-Jean, tandis que lui-même entrait à l'orphelinat Denuzière. Il avait six ans. Jean Carriès ne savait à peu près rien de sa mère, mais il lui éleva en son cœur un autel, où, fidèlement, il en entretint le culte. C'est son image qu'il a fixée au socle de son propre buste en cire vierge, image émouvante, dont la belle âme surgit à travers le regard voilé de ses paupières closes.
L'enfance de Jean Carriès ne se plia que malaisément à la discipline. Son peu de zèle au travail et sa volonté ambitieuse, affirmée en cent occasions, effrayaient les religieuses de l'orphelinat, excepté la sœur Callamand qui avait pour lui les faiblesses d'une mère :
— Laissez-le, laissez-le, se contentait-elle de répondre. Vous verrez : plus tard il saura et fera mieux que les autres1.
A treize ans, il commence son apprentissage chez
1. Jean Carriès, par Arsène Alexandre, p. 9. — Ce beau livre de M. Arsène Alexandre, est une des œuvres les plus touchantes qui se puissent concevoir. La vie et l'œuvre de Carriès y sont expliquées par un critique admirablement informé, el d'une riche documentation.
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Vermare, sculpteur en images de piété. La légende a fait à tort de Carriès enfant un gâcheur de plâtre, puis un maçon. Il a pénétré tout de suite dans la voie qu'il voulait suivre, et s'il n'a pas manié la glaise dès les premiers mois de son séjour chez Vermare, du moins lui fut-il permis d'augurer que cela ne tarderait guère. Son maître l'envoie à l'École des beaux-arts de Lyon, et il consacre ses journées dominicales au musée des Arts Décoratifs. Les moulages de la chapelle de Brou frappent vivement son imagination. Il en gardera jusqu'à la fin la hantise : aux murs de sa petite maison de Montriveau sont encore accrochées les photographies qu'il aima toujours avoir sous ses yeux.
En 1870, après deux années passées chez Vermare, la mère Callamand l'établit chez lui, dans une petite chambre, au numéro 50 de la rue Tramassac. C'est sa destinée de vivre seul, et cette destinée il l'accepte déjà avec une sorte d'ivresse maladive, car elle lui permet de laisser libre cours à son exclusif amour du travail et du rêve.
Mais Paris l'attire. Il part, disant à ses camarades être attendu par un oncle riche. La vérité est plus simple : il a quelques francs en poche. Jeune de ses dix-neuf ans et armé de son fol orgueil de solitaire, la misère aura fort à faire pour l'abattre. Il traverse l'École des beaux-arts, dans l'atelier de Dumont. Pourtant il tente, vainement, de monter en loge pour le Prix de Rome. On raconte que, en ce temps-là, se promenant un jour aux Tuileries, il y découvre un chef-d'œuvre inconnu de tous. Le choc qu'il en reçoit est tel qu'il y conduit son compatriote et son ami, le sculpteur Pézieux, mort trop tôt, lui aussi,
pour l'honneur de l'art français. Pézieux éclate de rire : ils sont devantle Ugolinde Carpeaux. A Lyon, les moulages de Brou, — à Paris, Carpeaux : pour un jeune homme que nul ne guide la rencontre est doublement heureuse.
Garriès expose au Salon de 1875 une tête d'étude en plâtre. Un Anachorète espagnol le représente au Salon de 1876. Il habitait alors un pauvre hôtel garni de la rue de la Huchette, où il eut tout loisir d'étudier de près les mendiants et les déshérités, dont la lamentable théorie s'inscrira dans son œuvre.
Mais il est rappelé à Lyon par la mère Callamand. Sa sœur Agnès, novice au couvent de Saint- Jean, agonise. 11 arrive assez tôt pour la voir encore et pour exécuter son buste. Jamais il n'oubliera son âme charmante et douce, et il l'associera, clans la gravité de son souvenir, à l'image de leur mère. Jusqu'à son dernier jour, il portera le petit médaillon avec le portrait de la jeune novice, et la plupart de ses figures de femme auront quelque chose de cette frêle enfant, qui mourut dans sa seizième année.
Carrriès ne retournera pas encore à Paris. Recommandé au colonel Miquel de Puu, qui commande le 20e d'infanterie, Jean Garriès entre dans ce régiment pour y faire son service militaire. De Lyon le régiment est envoyé en garnison à Montauban, où, grâce à son bienveillant colonel, il poursuit ses travaux de sculpteur. Il loue un atelier, et les modèles ne lui manquent pas, depuis le chef du régiment jusqu'à son camarade de lit, en passant par les sous-officiers qui ont pour l'artiste-troupier d'autant
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plus de cordialité, qu'ils le savent sous la protection du colonel.
Nous avons connu Jean Carriès à ce moment et, si jeune que nous fussions, nous avons gardé le souvenir de l'artiste qui quittait volontiers son atelier pour utiliser les moyens que lui offraient les ateliers des artisans du voisinage et, en particulier, ceux qui se rapprochaient de l'école de natation où il se rendait souvent. Il s'arrêtait alors chez les menuisiers du Treil, sous prétexte d'un socle à bâtir, d'un cadre à réparer, et même — car il était fort adroit — d'un fauteuil démoli à remettre debout pour le colonel de Riu. Sa bonne humeur entraînait tous ces braves gens. Jean Carriès fréquentait deux ateliers de sculpteurs sur bois : celui d'un Alsacien et celuilà même où le jeune sculpteur Bourdelle, enfant prodige, préludait aux essais qui, de l'École des beaux-arts de Toulouse, allaient le mener dans l'atelier de Falguière.
Aucun des détails de ce séjour de deux années à Montauban n'était indifférent à Carriès. Plus tard, l'un des gamins qu'il roulait dans les rubans de copeaux de l'atelier paternel eut l'occasion de les évoquer devant lui. C'était en 1892, le jourmêmeoù le Président de la République, à la demande de Dalou, venait de lui annoncer, au Salon du Champde-Mars, qu'il allait être décoré de la Légion d'honneur. La gloire le touchait de son aile. Mais il y avait surtout place, en sa fine et forte sensibilité, pour les émotions du cœur. Les vieux souvenirs de Montauban le remuèrent au plus profond. Il ne les séparait pas de son triomphe actuel.
C'est à Montauban, en effet, que Jean Carriès fit
ses premières tentatives de cuisson. Les fours qu'on put mettre à son service étaient ces très primitives constructions qu'on voit dans les champs, aux portes de la ville, et dont le toit de chaume repose sur quatre tuteurs fixés dans le sol.
L'un des briquetiers avait longtemps cherché pour Carriès l'argile propice qui, deux siècles plutôt avait fait la fortune des faïenceries d'Ardus, maintenant disparues. Déjà, comme dans la Nièvre à douze ans de distance, il réclamait la terre la plus belle, la matière la plus riche en ressources. C'est ainsi qu'il exécuta des poteries rustiques, parmi lesquelles une tire-lire pour le colonel de Riu.
Son œuvre de statuaire porte trace de son passage à Montauban. Entre deux lectures des Curiosités esthétiques, de Baudelaire, il modelait les bustes ou les médaillons de ses chefs et de ses camarades, sans parler de celui de Mlle de Riu qu'il brisa, sous prétexte que le colonel n'y avait pas, sur l'heure, reconnu les traits de sa fille.
Libéré par anticipation, sous forme de congé renouvelable, Jean Carriès rentra à Paris en passant par Lyon. Va-t-il faire des Salons, comme tout le monde? Il sent en lui quelque chose de mieux qu'un art d'école. Il poursuit donc ses recherches de coloration des matières dont il n'est pas douteux qu'il a appris les premiers éléments chez le rudimentaire sculpteur d'images de piété Vermare. Les patines imprévues l'enchantent. Dès ses débuts on le voit enlever au plâtre l'uniforme de sa matité. Il réclame bientôt du bronze tout ce qu'il peut donner quand on le soumet à une cuisine de chimie savoureuse, au lieu de le confier au polissage
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traditionnel des fondeurs patentés. Sa rencontre avec Bingen, qui fut un prestigieux alchimiste, permit à Jean Carriès le ragoût de ces bronzes à cire perdue qui s'égalent aux créations d'un Benvenuto Gellini ou d'un Donatello.
En peu d'années Carriès s'est révélé à lui-même. Un voyage en Belgique et en Hollande lui arrache des cris d'enthousiasme. La santé magnifique et sereine de Franz Hais, àHaarlem, éblouit ce malade, frappé au berceau d'une double et fatale hérédité. La vanité des manifestations d'art annuelles lui apparaît. 11 s'en éloigne et ce n'est qu'en 1888, chez ses amis M. et Mme Ménard-Dorian, où il réunit vingt-quatre de ses œuvres, qu'il se livre au jugement dîme élite, Il y avait là VÉvêque, Le Guerrier, Jules Breton, Gambetla, Franz Hais, Madame Hais ou La Hollandaise, la poétesse Loyse Labé, Charles Ier, Les Faunes, La Novice, Vela&quez, V Infante, La Sœur Callamand, des Têtes d'enfant, autant de chefs-d'œuvre qu'on reverra au Petit-Palais, où la ferveur de M. Georges Hœntschel vient de les assembler, et qui attestent chez un artiste de trente-trois ans l'une des personnalités les plus originales de l'École française en ce xixe siècle finissant.
Au lendemain de son premier triomphe il écrivait à Mme Ménard-Dorian :
« Maintenant, il ne faut pas que je me laisse aller à une existence mondaine. Cela ne convient ni à mon caractère, ni à mon éducation, ni âmes souvenirs d'enfant. Le meilleur moyen de ne pas se créer dès besoins, c'est de se rappeler sa condition. Mon père était cordonnier, ma mère a été cuisinière, domestique, mes frères forgerons ; moi je dois rester ouvrier imagier. »
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L'imagier s'est affirmé d'un seul coup comme un vieux maître delà Renaissance. Au tour du potier maintenant d'opérer le même miracle.
Jean Carriès était arrivé à Paris en 1878, après ses essais de poteries, médiocres à la vérité, mais médiocres uniquement par les moyens à sa disposition. Ni Montauban, ni Martres-Tolosane, près de Toulouse, où il avait poussé ses tentatives — nous le tenons de lui-même — n'avaient pu lui fournir, avec les terres souhaitées, l'outillage nécessaire pour mener son rêve jusqu'au bout. La vitrine japonaise de l'Exposition Universelle qu'il put visiter un peu avant sa clôture, ne fit que le confirmer dans la volonté déjà manifestée de demander au feu sa collaboration redoutable et magnifique. S'il attendit dix longues années, c'est peut-être qu'il sentit la nécessité de s'affermir dans sa propre confiance. C'est aussi, apparemment, qu'il se rendit compte des lourdes charges que comportait l'installation d'un atelier de poteries. Le certain, c'est qu'il part pour la Nièvre dès que sa propre exposition de 1888 lui en fournit les moyens, et que, après des tâtonnements inévitables à Cosne, il s'installe à Saint- Amand-en-Puisaye, où il lui suffit de quelques mois pour obtenir des résultats qui tiennent du prodige.
Il s'est installé dans une grange, à Saint-Amand, dans les premiers jours d'octobre. Il ne sait rien, ne l'oublions pas, n'ayant pas mis une seule pièce à cuire au four depuis le séjour de Montauban. Le
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2 février 1889, quatre mois après, de retour à Paris, il adresse à Mme Ménard-Dorian, ce « bulletin de victoire », selon le mot de M. A. Alexandre :
« Je suis rentré depuis trois jours ; j'ai rapporté avec moi 350 essais de colorations, à moi, bien à moi. Je refile mercredi chercher 125 pièces qui se défournent à Saint-Amand jeudi matin. J'ai, dans cette fournée impatiemment attendue, 40 pièces sculptées et émaillées. Je crois avoir découvert les émaux mats. Je le crois absolument, et j'affirme même pour la deuxième fois. » Il ajoute avec orgueil : « J'ai tout fait avec rien. Rien ! Seulement une gueule de Boule dogue. Je n'ai pas déragé de deux mois, à tel point que je ne puis plus me regarder dans la glace tant j'ai pris la tête d'un mauvais bougre. C'est égal, si on a tenu compte à des potiers — de choix — de s'être obstinés dix-sept ans, on me tiendra bien compte d'avoir été heureux de trouver en deux mois et demi. Il me semble par moments que je sors d'un rêve. Mais non, c'est la réalité, vrai, bien vrai. »
Rendons pleine justice à notre temps : il ne bouda point le potier de génie qui se révélait comme une génération spontanée, comme un miracle de la nature en fête. Il avait espéré qu'on lui tiendrait compte de son formidable effort. Le contraire était à redouter. Il n'en fut rien. Quand il exposa ses riches trouvailles, dans son atelier du boulevard Arago, les artistes le louèrent sans restriction et les amateurs, qui avaient commencé la fortune du statuaire, l'année précédente, tinrent à honneur de la continuer au potier soudainement improvisé.
On imagine que de tels résultats ne vont pas sans de terribles appréhensions. Pour la nature ardente d'un Carriès, pour sa nervosité maladive, Les heures
d'attente devaient avoir quelque chose d'affolant. Paris dédommagea largement le chercheur solitaire qui lui rapportait les fleurs délicates de son laborieux exil. Il reprit bientôt le chemin de Saint- Amand, cette fois avec la commande d'un travail considérable.
La princesse de Scey-Montbéliard — aujourd'hui princesse de Polignac — lui demanda une porte monumentale en grès émaillé destinée à s'ouvrir sur la vaste salle d'un château où, comme en un reliquaire, on conserve le manuscrit de Parsifal. Jean Garriès allait enfin réaliser la vive espérance de sa jeunesse quand, frappé par la pauvreté décorative des monuments de sa ville natale, il les ornait mentalement d'une parure plus digne de leur objet.
Le feu avait plié devant tous ses caprices. Il ne pouvait pas ne pas satisfaire aux exigences de sa volonté. L'artiste se mit à l'œuvre avec entrain. Il construisit des fours à Montriveau pour ses poteries et pour la cuisson des grès de la porte. Il en construisit également à Saint-Amand, où s'éleva le vaste atelier nécessaire à l'élaboration prodigieuse de cette œuvre gigantesque.
a Avant de cuire, écrivait-il à son ami le peintre Lobre, il me faut faire le moulage de cette porte, qui a comme poids actuel 22 000 kilogrammes qu'il me faudra diviser en 600 parties. Chaque brique demandera 4 calibres de zinc, ce qui fera 2 400 calibres à découper. Après cela il faudra reciseler/ajouter ces 600 morceaux et les remouler un à un. Donc 600 moules, pour ce qui, à quatre mois à plusieurs, me coûtera une douzaine de mille francs. C'est fou et sera affolant, mais qu'y faire »
L'OEUVRE DE JEAN CAHUTES
A un autre il écrit :
« Dans ma pauvre caboche, que je mets à toutes les besognes, c'est l'enfer endiablé sans repos. »
La porte est au moulage à la fin de 1890. De Paris, Carriès écrit au chef de ses ateliers, Auguste Heurteau1 :
« Veuillez donc, je vous prie, avoir la bonté de me donner des détails sur la marche des travaux de l'atelier de Saint-Amand.
« Les mouleurs, où en sont-ils de leur moulage de la porte ?
« J'espère que vous avez ajusté le haut de la colonne avec le morceau de gueule. Il a été convenu que Niquet ne moulerait pas complètement la gueule, avant d'avoir essayé l'emboîtage du haut de la colonne avec la coupe du morceau de gueule qui était encore à la retouche quand je suis parti. L'avez-vous fait, ce travail ? Il était important.
« J'espère que pour tout le reste vous avez fait le nécessaire et qu'il n'y aura pas d'à-coup. Malheureusement vous savez que je ne puis pas être partout : ouvrez l'œil, car, une fois moulé, c'est trop tard.
« Enfin, j'attends une lettre de détails par retour du courrier ; j'ai hâte de savoir.
« Pour la colonne, je désire que la retouche se fasse quand je serai à Saint-Amand, car c'est important que ce travail se fasse sous ma direction.
« Que devient mon ami Martignon ? Il me semble qu'il doit avoir besoin de quelques fonds? J'arriverai fin janvier. Peut-il attendre cette époque?
« J'ai complètement oublié ce bon Dubois-Florent, mon peintre. Je vais d'ici quatre ou cinq jours lui envoyer ses 200 balles ; demandez-lui donc la note exacte.
« J'attends des longs détails. »