Toutes les lettres qui suivent sont inédites
Il vit désormais dans un perpétuel état d'inquiétude. Quand les circonstances le forcent à quitter pour quelques jours Montriveau et Saint-Amand, qu'il se rende simplement à Cosne ou qu'il se rende à Paris, il se tourmente, s'énerve, et, dans l'effroi d'on ne sait quelles vagues dénonciations, il envoie de pressantes objurgations au chef de ses ateliers :
« Je vous recommande particulièrement, lui écrit-il de Cosne, le 7 avril 1891, de veiller pendant mon absence à ce que personne ne touche aux moulures et pièces que je vous ai prié de remiser avant mon départ.
« Veillez-y, j'ai des raisons toutes particulières pour vous écrire cette lettre. Passez chez moi souvent et veuillez donner un coup d'œil sérieux à ce que des mains malveillantes ne dérangent rien et répondezmoi pour ma tranquillité à Paris, boulevard Arago, n° 65, et recommandez à l'inoubliable P... de veiller chez moi et de ne pas s'absenter de l'atelier inutilement.
« Je file demain pour Paris ppur quelques jours. Écrivez-moi des nouvelles dé chez moi et croyez-moi votre. »
Un peu plus tard il écrit encore :
« Veillez, veillez dans mon atelier. J'ai des raisons pour vous écrire ceci, ayant reçu ici des lettres anonymes malveillantes, d'un homme capable de toutes les sottises lâches. Soyez donc prudent, discret et ouvrez l'œil. Je compte sur vous. »
Le 10 mai, nouvelle lettre :
« Mon cher Heurteau,
« Soyez assez aimable pour dire à ma bonne qu'elle peut disposer du temps qu'elle demande. Je lui demande seulement de me préparer le lit qui se trouve à Mont-Riveau, étant donné que je puis arriver d'un moment à l'autre pendant son absence. Je prie Mme Pér-
L'OEUVRE DE JEAN CARRIÈS
raut de préparer les repas de son mari dans ma cuisine, de manière que Perraut ne quitte plus de chez moi.
« Je pense être de retour avec Grandin dans huit ou dix jours. Tâchez donc de voir Martignon et de lui demander quand il sera libre pour recommencer avec Grandin. Voyez Albert et dites-lui de répondre à mon petit mot et qu'il me donne des détails sur mes constructions de Mont-Riveau ; dites-lui que je désire que la porte de mon atelier ait 1 m. 50 de large comme celle de Saint-Amand, pourtant un peu moins large.
« L'homme aux épitres anonymes continue toujours de m'écrire ses chinoiseries. Il m'écrit que vous montrez mes lettres comme un journal à tout le monde et que vous inventez toutes espèces de sottises pour me rendre ridicule, que P... se balade partout, disant que je ne le paye jamais et que d'ailleurs il ne fiche rien chez moi : inutile de vous dire que je n'ajoute pas foi à ces écrits lâches. Je vous prierai seulement de vous tenir sur vos gardes et surtout d'être discret, de ne pas aller crier sur les toits ce que je vous écris et écrivez, vous, et que P... se tienne à son poste. »
Garriès se livrait tout entier, dans ses lettres écrites à la diable, qui portent la marque de son extrême vivacité, mais précises cependant. Audacieux et patient, le désordre de son caractère n'est qu'apparent. Il dirige sa volonté avec méthode, connaît son personnel dans ses défauts et ses qualités, compose avec les uns, tire des autres tout le parti possible, et use d'infiniment de bonne grâce avec les plus modestes de ses hommes. Sa correspondance avec Auguste Heurteau est significative. Outre qu'il y apparaît au milieu des préoccupations techniques de son labeur de potier, on l'y voit manier l'intelligence un peu lente de ces rudes paysans qu'il stupéfie par l'audace de ses recher-
MÉLANGES SUR l'ÀKT FRANÇAIS
ches, contre l'apathie desquels il a souvent à lutter, (Tailleurs, les professionnels ne pouvant admettre sans difficulté qu'un étranger ignorant des procédés et des systèmes vienne révolutionner dans le Nivernais une industrie traditionnelle depuis des siècles.
Aucune des lettres à Auguste Heurteau n'est datée. Nous les avons classées, autant que possible, d'après ses travaux en cours. Telles quelles, elles présentent un curieux intérêt.
<( Je vous remercie, mon cher Auguste, de votre lettre. Veuillez m'écrire souvent avec des détails à la clef, vous me ferez toujours plaisir.
« Prévenez donc Normand qu'il travail ferme, ainsi que Millon, à la recherche des terres et qu'il ne perde pas la carte dans le classement de ce travail important à mes travaux.
« Veuillez faire dire au sieur Perrot de se mettre en mouvement également pour la recherche des terres et que je désire savoir ce qu'il trouvera. »
« Cher Monsieur Heurteau,
« Veuillez dire à mes hommes qu'ils peuvent commencer à cuire leurs essais de suite et veuillez, je vous prie, passer à Mont-Riveau pour prendre note de tous les essais de manière à pouvoir m'y reconnaître.
« Je vous expédierai demain des fonds pour le vin de Perrot. Vous direz à Poitevin que s'il désire quelques centaines de francs qu'il me le dise. Prière également de me dire si vous avez-vous même un besoin pressant de fonds sur ce qui vous reste à avoir sur votre lot.
« Répondez-moi par le retour du courrier et mille
L'OEUVRE DE JEAN GARRIÈS
souhaits pour mes hommes et pour vous et votre famille avec une bonne poignée de main au père Jean de Mont-Riveau.
« Priez Normand de cuire de suite et s'il a besoin pour activer le travail du père Mathieu qu'il le fasse venir à Mont-Riveau pour travailler. >>
« Mon cher Heurteau,
« Je suis ici extrêmement occupé, préoccupé par mes grands travaux, ce qui m'a empêché d'envoyer plus tôt cette somme de 150 francs au sieur X... mon dômestique. Je vous charge de lui dire qu'à l'avenir je désire qu'il m'écrive plus respectueusement s'il ne veut pas que je le prie d'aller planter ses choux ailleurs. Je vôus prie, Auguste, d'être près de cet homme imbécile l'interprète de ma pensée, cle manière à ce que je ne prenne pas vis-à-vis de lui des moyens énergiques.
« Ci donc un bonde 150 francs sur la poste que vous toucherez. Vous voudrez hien lui remettre la somme. Je lui écris pour qu'il passe chez vous.
« Merci de votre lettre et je vous prie de dire à mes hommes de Mont-Riveau cle s'occuper de mes terres activement et de m'attcnclre pour cuire.
« Mon cher Heurteau,
« Veuillez donc avoir la bonté de demander à mes hommes leurs comptes des deux mois de travail échus et me les faire parvenir après les avoir vérifiés sérieusement.
« Je suis toujours à la veille de mon départ pour Mont-
Uiveau, sans un moulage important qui m'a retardé et qui n'a pas été aussi vite achevé que je pensais.
« J'ai hâte de vous revoir, cher Heurteau, et si vous êtes libre venez me voir sitôt mon retour. J'ai à vous causer pour des travaux à faire.
« Cher monsieur Heurteau,
« Dites à Clément de suite, sitôt cette lettre reçue, qu'il détourne le four rond de suite en faisant un classement des terres cuites. Au besoin vous pourrez lui donner un coup de main en prenant des notes sur papier, par écrit.
« Sitôt cette besogne achevée, Millon continuera le lavage des terres les plus belles et Clément fera des essais de ces terres dans le petit four construit par M. Auclaire pour faire des essais aux sels normands. 11 ne s'occupera donc plus que de cuire dans le petit four pour faire des essais de cuisson aux sels avec les 140 terres qu'il vient de cuir dans le four rond.
« Mon cher Heurteau, ci cent cinquante francs pour Perrot.
« Veuillez avoir la bonté de les lui remettre et lui dire qu'il peut s'absenter deux jours, avec prière de se faire remplacer clans la garde de mon atelier par Mathieu. Je tiens absolument que mon atelier reste sous garde. A cette semaine, sûrement je serai à Mont-Riveau.
« Donnez-moi, je vous prie, des nouvelles de ce que vous avez reconstruit à Mont-Riveau, si vous avez fin i le hangard ? »
L'ŒUVRE DE JEAN CARRTÈS
« Mon cher Heurteau,
« Je suis maintenant absolument rétabli et je pense que vous êtes de même.
« Soyez donc assez aimable pour vous assurer si le père Jean, de Mont-Riveau, a reçu une grande couronne que j'ai expédiée de Paris par Cosne, par voie Bonichon, messager de Saint-Amand. C'est une couronne que j'ai envoyée pour déposer sur la tombe du fils du père Jean, à Arquian.
« Informez-vous de ça en allant à Mont-Riveau, où je vous prie instamment de vous rendre pour défourner la dernière fournée et d'indiquer sur un registre la place de chaque objet de manière à m'y reconnaît re, et dites-moi si mon personnel est rétabli et à quoi il s'occupe en ce moment? Je désire beaucoup avoir de la terre jaune prête pour travailler en arrivant. Cette terre est préparée par Perrot. Prière de voir où il en est de ce travail. Passez le voir et vous lui demanderez s'il a conclu l'achat de cette dite terre jaune qu'il a trouvée à Bauhy? et laquelle je tiens beaucoup avoir prête pour quand j'arriverai.
Le printemps de 1892 apporta à Jean Carriès les fortes consolations dont il avait grand besoin. Sa porte ne lui donnait que des soucis, et de l'ordre le plus pénible, Sans parler de la question d'argent — l'artiste y avait engouffré toutes ses économies et au delà, — il est certain qu'il souffrit dans son orgueil, et que cela surtout lui était infiniment sensible. Certes, il ira jusqu'au bout, et, s'il le faut, il mourra à la tâche. Gela n'est pas en cause, car personne n'en doute. Il n'importe :
« Je ne recommencerais pas, écrit-il un jour, si je savais ou si j'avais su y trouver tant d'obstacles et de complications de tout genre. » Il ajoute : J'ai pour ennemis tous les éléments, le feu, l'eau, l'air, etc.
Arriver à émailler et à cuire grès et sans gauchir 700 briques, statuaire, architecte, toutes les formes plus ou moins bizarres et conserver l'harmonie, réemmancher le tout en place comme par enchantement, c'est raide à avaler... »
A son cber ami Georges Hoentschel il écrit de Montriveau, le 1er mars 1892 :
« Georges, mon vieux, tu ne m'en veux pas, n'est-ce pas? Si tu savais à quels [ennuis]1 je me trouve avec ma sacrée besogne !
« Un jour, ça va, le lendemain ça craque, Puis je m'affale un instant et je repique de plus belle. En ce moment, ça m'a l'air de s'arranger, mais je ne m'emballe plus comme avant. J'ai tellement reçu de baquets d'eau sur le... dos que je suis refroidi. Avec ça, ma sacré nom de D... de [?] m'a posé un vrai lapin avec son carnet de chèque que j'attends toujours! — croistu hein? C'est égal j'ai vraiment coupé dans le pont. J'ai fait l'impossible avec ma pauvre galette. Si seulement je pouvais faire seul ! mais j'ai du monde autour de moi qui grouille et demande à bouffer; delà braise, non de D. . . Je me suis fourré dans une sale affaire.
« Si Doucet me voyait ici, il serait effrayé. Je suis absolument ouvrier potier, je me débarbouille à la diable et tout le poil pousse comme il veut de manière que je ressemble à la gueule des voyageurs de grandes routes, avec leur petit baluchon. Tu te rappelles avoir vu, ces maraudeurs, avec leur boule terrible au regard courbe? c'est bibi-potier !
« C'est égal, vieux, je me suis fait des cheveux blancs, ces temps, et me suis affalé souvent, je l'avoue à ma honte, tout comme une citrouille gelée. Aujourd'hui j'ai pris le parti de ne plus lire les lettres que je suppose être des ennuis : notes à payer, et autres bali-
4. Les mots entre crochets ne sont pas précisément, à beaucoup près, ceux dont s'est servi Jean Carriès. Sans être bourguignon il avait volontiers le propos salé.
L'OEUVRE DE JEAN GARRIÈS
vernes, etc. Il faut que j'arrive à sortir de là en faisant une belle exposition de grès Jean Carriès au Champ de Mars. Quelques jours après je ferai une vente dans quelque boite ; nous en causerons quand le moment sera venu, Leys et toi. Je puis à l'heure qu'il est lancer sur la place une nouveauté.
« Bref, écris-moi. Souhaite le bonjour à Doucet, c'est un bon vieux type que je gobe. Que devient le babou silencieux, mystérieux, maître Roybet?
« Quand tu recevras cette ritournelle saute sur Leys et mange-le comme feu Bamboula fit d'un poulet qu'il vola. Tu vois je ne me refuse plus rien : je fais des vers et prends mon mal en blague. »
Cette exposition de J 892, avec quel caressant amour il la prépare ! Il veut que le plus parfait de son œuvre y soit réuni : ses bronzes à cire perdue, ses plâtres aux glorieuses patines, ses grès des premiers essais à Gosne et à Saint-Amand, et surtout ceux — merveilles d'art — que ses riches terres et ses fours de Montriveau lui ont livré. A-t-il réussi pleinement, comme il le croit, ou s'est-il trompé ? ce Réconforte-moi par un mot », demande-t-il à son ami M. Leys, l'oncle de M. Georges Hoentschel. Mais toute la lettre vaut qu'on la lise. Elle est du 29 mars :
« Mon vieux Leys,
« Je t'expédie aujourd'hui 23 mars par grande vitesse pour que ça ne traîne pas en gare, 132 pièces de céramique ; toutes ces pièces sont des originaux et ne se ressemblent nullement les unes aux autres. A chaque pièce le tour de main de l'émaillage et la forme est spéciale, ce qui donne à cet ensemhle la charme de la variété. Je le crois: je puis me tromper. Attends d'ailleurs pour juger par toi-même. Je te prie d'être assez bon, mon dévoué vieux, de bien recommander à ton personnel le déballage de ces précieusetés dont la plupart seront impossibles à refaire jamais î
« Maintenant, j'ai confiance dans le jugement des goûts raffinés pour donner à ma besogne le poids qu'elle mérite, si je ne m'abuse. Cependant je puis me tromper et j'ai parfois le trac, tellement j'ai l'esprit fatigué, brouillé. Mais réconforte-moi par un bon petit mot, bon Leys, ne me lâche pas au moment ou j'ai donné le coup de collier et où je suis aux prises avec les [ennuisj de toutes sortes.
« Fais-moi construire un petit baraquement pas cher pour que je puisse y installer ma camelote, à ce Champ de Mars, et si je t'envoie cela pour que tu t'en charges, c'est parce que Georges m'a écrit que je pouvais abuser de ton dévouement.
« 11 faudrait que Georges demande à son ami, l'organisateur du Champ de Mars, Dubufe, peintre, où il pense installer ça. Combien il faut que l'installation ait de long, de haut, pour être réglementaire, s'il y a un règlement pour ces sortes de choses ? Je désire y iustaller dix bronzes à cire perdue, le Faune, la femme que tu as, les bronzes Ménarcl-Dorian, mon portrait en cire, de la sculpture, des grès que j'emporterai avec moi dans quinze jours. Ce sera important, comme tu vois. Ecris-moi ce que tu penses et comment tu trouves Gouzien, le bon convalescent.
« Je t'embrasse. »
C'est encore à M. Hoentschel que, à la hâte, sous le hangar du four, Camés écrit :
« Mon cher Georges,
« J'expédie aujourd'hui, 29 de mars quatre caisses, place la Madeleine. Je te recommande le déballage de ces objets dans le cas où Leys ne serait pas à Paris. 11 faut pour le petit baraquement quelques planches, percaline à treize sous le mètre : ça fera le joint. Si tu es bien avec Dubufe, qui est tout dans le bazar Champ-de-Mars, cause-lui de cette installation, il te renseignera (moi je ne sais rien).
L'OEUVRE DE JEAN CAERIÈS
« Je t'écris ce mot à la diable sur un tas de fagots, car nous sommes en feu à cette heure, sur le plateau où le vent souffle avec une telle force que j'ai forte crainte pour le résultat de la cuisson si cet ouragan ne tombe pas d'ici ce soir.
« L'intérêt de mon envoi est dans l'ensemble (le bloc). Pas de pièce semblable comme tonalités et formes. »
« Je t'embrasse.
Puis, encore ce rapide billet :
« Mon bon vieux Georges.
« Voici un mot pourDalou, j'espère qu'avec ça il en aura pour son argent.
« Embrasse Leys pour moi. Je serai à Paris la semaine prochaine. Je suis à maroufler de l'or sur des objets, et cela ne va pas aussi vite que je le voudrais.
« Faites l'impossible. Je suis très touché de votre dévouement et je me demande comment je vais faire pour vous rendre tout ça.
« La poste est là qui me tend les bras, je te quitte, je t'écrirai demain ou après.
« Je vais demander les bronzes aux amateurs. »
Enfin il est à Paris :
« 10 heures du soir, vendredi. Mon Georges, je suis arrivé ce soir en gare de Lyon à 7 heures.
« Serai demain matin, à 10 heures, 3, place de la Madeleine.
« Attends-moi, si tu as le temps ? Dans le cas contraire, dis où je pourrai te joindre.
« J'ai expédié hier par grande vitesse 200!!! 200 pièces!!!! Statuaire, architecture et des pots. Prépare tes yeux et ta langue pour les lécher à souhait!!
« Bon vieux Leys, je t'embrasse. »
L'exposition de Jean Garriès au Salon du Champ de Mars de 189:2 eut la portée que sa volonté con-
sciente avait voulu lui donner. Dès ce moment, on put croire qu'un Bernard Palissy nous était né, dont le génie multiple et harmonieux allait accélérer une renaissance de nos arts industriels. « On comprit, suivant la remarque très juste de M. E. Hovelacque, que la matière jusqu'alors négligée reprenait ses droits, et qu'un élément de beauté nouveau s'ajoutait à la sculpture. »
Voilà bien, en effet, l'originalité de Carriès, et celle que ses douloureuses et patientes recherches lui créent au regard de l'avenir. C'est qu'il a singulièrement augmenté les moyens propres à l'art plastique en permettant à la matière de prendre toute son esthétique signification.
Carriès, que le triomphe ne grisait pas, regagna Montriveau, après un rapide voyage en Provence et une visite à cette chapelle de Brou dont les moulages avaient si fortement impressionné sa quinzième année. L'effort considérable de ces derniers temps n'avait pas brisé son énergie. Mais quelque chose de plus puissant que sa volonté s'était emparé, — il s'en doutait bien, — de ce souple corps, à quoi il ne pouvait môme pas offrir la résistance de sa jeunesse : la fatale hérédité minait en lui le meilleur de lui-même. 11 accuse, de la fin de 1892 à l'été 1894, une nervosité extrême. 11 ne tient pas en place. La solitude de Montriveau, qui lui fut si chère au milieu de ses pires angoisses, pèse à ses épaules : il y exécute pourtant un Buste de Religieuse, qui est une page délicate etémue. Bientôt il lui préfère la solitude de son atelier du boulevard Arago, qu'il abandonne pour un atelier d'Auteuil où il s'enferme enfin, tout entier à cette œuvre supérieure qui le hausse plus
L'OEUVRE DE JEAN CARRIÈS
haut encore : Le Martyre de saint Fidèle. Il écrit à Heurteau. Il lui écrit avec ses nerfs exaspérés, on le voit dans cette lettre :
« Voulez- vous avoir l'obligeance de passer à Mont- Riveau le plus tôt possible. Vous vous ferez ouvrir par un de mes hommes la caisse qui est clans mon atelier de travail ou se trouve emballé un moule et un petit buste de religieuse en grès cuit et émaillé. Vous vous assurerez si l'emballage est bon. Puis vous ferez scier une traverse que vous clouerez en travers de la caisse à l'intérieur de manière à protéger le petit buste de religieuse des faux mouvements du voyage. Vous avez bien compris ? C'est une traverse que vous ajusterez sur la petite bonne femme pour l'empêcher de bouger pendant le trajet de là-bas ici. Faites cette besogne très sérieusement, après quoi vous m'expédierez ladite caisse contenant le buste et le moule 65, boulevard Arago, Paris, grande vitesse.
« Par la même occasion vous chercherez dans mon laboratoire sur les rayons, en face les balances où l'on pèse les émaux, vous trouverez un récépissé de chemin de fer oublié, vous le remettrez de suite au messager de Gosne, car la caisse est arrivée en gare de Gosne depuis longtemps et j'ai peur qu'il ne lui arrive malheur.
« Je serais très désireux dans l'avenir, Auguste, de vous avoir pour correspondant, mes hommes ne pouvant m'être d'aucun service, ne sachant point écrire ni les uns ni les autres.
« Je vous demande donc une chose, c'est la discrétion la plus absolue.
« Vous me compterez tous vos frais de déplacements, vos timbres, et vous prie de prévenir Normand que je vous charge de m'écrire, vous seul, et qu'il n'en charge donc plus sa fille qui fait tout de travers. Dans votre réponse, je vous prie de lui demander la note de ses tournées des deux mois passés et la réception des 700 francs envoyés cette semaine pour la paie.
(( Faites l'impossible pour répondre de suite et dites à Normand qu'il ne touche pas au four pour défourner avant mon retour. »
On a cru que Carriès, absent du Salon de 1893, avaitégalement, de propos délibéré, renoncé au Salon de 1894. Il n'en est rien, et il est permis dépenser que la maladie seule l'en éloigna. C'est encore une lettre à Heurteau qui nous renseigne :
« Mon cher Heurteau,
« Faites l'impossible pour aider Clément et Millon à qui j'ai écrit de défourner les essais des terres. Dans ce but, veuillez donc passer de suite à Mont-Riveau, et noter toutes les terres et m'en tenir une notice détaillée : c'est absolument urgent et pressé, car je désire que cette besogne se termine de suite, pour que mes hommes puissent cuire immédiatement. Je compte sur vous, cher ami.
« Ici, je pense avoir achevé mon grand groupe pour Lyon dans dix jours et, je pourrai de suite fiier passer l'hiver là-bas pour préparer mon exposition du Champde-Mars de 94.
« J'ai d'ailleurs hâte d'avoir ce grand air, car je suis forcé de travailler avec un modèle vivant pour qui je suis obligé de chauffer l'atelier, et cela me force d'absorber de l'air surchauffé assommant. »
Carriès comptait bien s'affirmer de nouveau en 1894, comme potier et comme statuaire : « Dites bien à Millon, écrit-il le 3 décembre 1893, de me préparer les deux plus belles terres dont une ressemble au petit pot japonais. » Le Saint Fidèle le retient à Paris. Le 10 janvier 1894 il envoie des fonds à Heurteau pour le personnel de Montriveau et de Saint- Amand. Le 16, inquiet pour ses poteries en train, il écrit :
L'OEUVRE DE JEAN CARRIÈS
(( Mon cher Auguste,
« Mais oui, il faut absolument aller à Mont-Riveau pour noter mes pièces. Faites-le demain sitôt le reçu de cette lettre.
« Faites la chose de manière que nous puissions nous y reconnaître clairement. Je vous demande cela avec votre dévouement et l'attachement ordinaire que vous avez pour moi. Donc faites pour le mieux.
« Je ferai l'impossible pour arriver dimanche dans la journée. Veuillez donc dire à mes hommes que je serai heureux de les trouver à Mont-Riveau, de manière à pouvoir causer de leurs recherches et veuillez leur dire de ne pas perdre une minute pour préparer les meilleures terres dont je vais avoir besoin.
« Croyez à ma bonne amitié.
« Dites à M. Léon Poter que je lui enverrai ses 104 francs cette semaine, il peut compter sur moi c'est sûr. Gardez toutes les pièces que vous défournerez, je les verrai à mon retour. »
Il n'a pu quitter Paris, quand il écrit le 23 janvier : « Cher Heurteau,
« Il m'a été impossible de partir samedi comme je vous l'avais écrit, mais je filerai au premier moment et sûrement cette semaine. Passez voir Clément Normand et vous le prierez de dire à Millon de m'estamper de suite les bustes des grands moules qui sont arrivés en dernier avec la vieille religieuse qui est en terre sèche dans l'atelier de Mont-Riveau. Ces moules sont neufs et n'ont jamais servi à l'estampage, donc pas d'erreur possible; il pourra même estamper deux autres religieuses comme la grande vieille religieuse qui se trouve dans l'atelier. Ne pas confondre avec la petite religieuse qu'on estampe depuis longtemps. Il faudra tenir une épreuve estampée à la fraîcheur pour que je puisse ne pas perdre une minute en arrivant.
« Dites à Clément qu'il essaie toujours les terres dans le petit four, pour le salage desdites terres. »
Installé à Montriveau à la fin de janvier, il y est atteint d'une grippe violente. Un instant il se croit perdu. A peu près rétabli, il rentre à Paris et ne revient à ses fours qu'au moins de mai. Montriveau est décidément peu propice au malheureux Carriès. De nouveau malade, atteint de pleurésie, on dut l'emmener en voiture fermée à Cosne, où, quelques jours après, M. Georges Hœntschel vint le prendre pour le transporter à Paris. Le pauvre grand artiste y mourut, le 1er juillet, dans les bras de son ami.
Pieusement, on confia à ses mains jointes un précieux petit pot en grès des premières fournées, qu'il affectionnait particulièrement.
Dans la beauté telle que l'exprime Carriès, il y a comme une certitude de sa fragilité, qui surprend d'abord et qui émeut. Qui sait s'il ne le dut pas à ces deux êtres charmants, dont un fut enlevé à son amour quand lui-même arrivait à peine à la vie, et dont l'autre s'en alla sans avoir rien su d'ici-bas, sinon que l'heure y est brève pour toutes les choses vraiment belles. La réalité et le rêve s'animent en son œuvre. Il aime la réalité, cela est certain, mais vers le rêve l'emporte son imagination. Il traduit sans doute l'image concrète qui s'offre à ses yeux. Combien il évoque avec plus de joie encore l'image subjective que tout être humain porte en soi, et qui est à la vie consciente comme le reflet d'un miroir. Lorsque, à vingt ans, on lui demande le buste de Eugène Allard, où renaît la physionomie du peintre
L'OEUVRE DE JEAN GÀRRIÈS
assassiné à Rome par son modèle, il donne à cette figure réelle un pendant tragique, et également vrai, quoique différent : un masque voilé, tel qu'il devait apparaître à la douleur de sa veuve, tel en tous cas qu'il hantait le cerveau du statuaire.
Il avait la vulgarité en horreur, et toute création lui devenait chère, qui se présentait dans une atmosphère de style, ce Je veux être un Vélasquez en sculpture, » disait-il précisément à Mme Allard. En Vélasquez, ce qui charmait son jeune enthousiasme, c'est le style môme. Il voulait aller du dedans au dehors, ne limitant pas le rôle de l'artiste à la forme extérieure des êtres et des choses, et attirant à la surface ce qui s'agite confusément au tréfonds de l'âme et dont un seul regard l'illumine.
Toute la souffrance humaine s'inscrit aux pommettes saillantes de ses épaves. Onla lit dans l'amertume des livres, clans l'affaissement douloureux des paupières, dans le regard noyé, sur le front lourd, si las d'avoir porté vainement, et si longtemps, l'irréalisable*
Ses désespérés, dont la vie confine à la mort, que rien ne retient ici-bas, et que rien n'attire ailleurs, qui n'attendent rien d'aujourd'hui et qui n'ont pas même la force d'oser rien espérer de demain, ces effigies où se résorbent tous les déchirements de l'infini, Carriès les rencontrait sur son chemin, dans l'étroite vallée de larmes où il vivait son rêve. Elles lui apparaissaient pitoyables, et c'est de sa propre pitié fraternelle que s'éclaire leur lamentable théorie.
Il avait la mélancolie profonde du poète, et, pour avoir vécu beaucoup seul, il était à demi-visionnaire : chacune de ses physionomie s'éclaire comme
d'un rayon de l'au-delà. Son Faune est un être de chair qui souffre des souffrances de l'artiste. Ses humains vivent dans la chimère. Quand il évoque le Baudin des barricades dont il n'a jamais vu l'image, il le crée en symbole de toutes pièces, avec une telle intensité qu'on ne le conçoit plus autrement. On s'explique que la matière courante ne suffise pas à un tel artiste. Il lui fallait autre chose pour fixer son idéal.
Carriès s'est complu dans une humanité étrange de masques : derrière leurs grimaces accentuées, derrière leurs sourires qui cachent des colères, derrière cette comédie de façade qu'il offrait aux autres, il y avait une vraie griserie pour sa libre imagination. Ce solitaire raffiné prenait une joie aiguë à considérer de près, à la lumière de son génie, l'accouplement du feu et de la matière, où sa main avait pétri l'expression dans l'effroi, dans la terreur, dans le doute, dans l'ivresse, dans la volupté. Une bouche déjetée, un œil torve, un sourcil remonté par un fort coup de pouce, les rides du rire, — voilà ce dont se divertissaitsasolitude quand iln'y concevaitpas quelquemonstredouloureux, frère de son rêve et dont il évoquait, non sans vive émotion, la détresse.
L'œuvre de Carriès est, dans notre temps et dans l'Ecole française, l'œuvre d'un isolé. Examinez sa vie : à six ans, il n'a plus de famille. Son père et sa mère sont morts ; sa petite sœur Agnès, le seul être qu'il aimât, entre au couvent et, quant à lui, il sait bien qu'il n'a à compter que sur la mère Callamand, en attendant qu'il n'ait plus à se reposer que sur lui-même. A Lyon il ne se plaît que dans sa cham-
L'OEUVRE DE JEAN GARRIÈS
brette d'enfant pauvre. A Paris, c'est l'isolement volontaire de l'atelier, et enfin à Montriveau la solitude plus formelle encore sur les hauteurs, avec un bout de causerie, en fumant sa pipe, avec son voisin le père Jean, retour des champs. Ainsi s'était développée chez l'artiste, jusqu'à la maladie, cette sensibilité unique, et d'autant plus profonde, dont s'illumine l'émouvant portrait de Mlie Louise Breslau.
Tout en lui marquait une trace : il vivait la vie multiple des choses, autant que la sienne propre. La vivacité fiévreuse de ses sensations vibre dans son œuvre de potier comme dans celle du statuaire. Et cet ouvrier qui n'avait rien appris, au sens scolastique du mot, avait, à un degré rare, le sens de la science, un sentiment élevé de la règle et du style ! En d'autres temps, il eut dressé des statues aux portails des cathédrales et fait pleurer ou gémir des gargouilles. Tout seul, il avait surpris les secrets des gothiques au musée des Arts décoratifs de Lyon, et surtout à Paris, devant Notre-Dame. 11 était leur fils direct. Sa vie commencée dans une boutique de mauvaises statues de piété s'achève sur le buste de la jeune religieuse et sur ce Martyre de saint Fidèle qui ne déparerait pas, tant s'en faut, un tombeau de la vieille École bourguignonne.
Extrêmement sain d'esprit, au demeurant, il apparaît dans l'art comme un enfant harmonieux de la terre de France, rêveur éloquent, très latin par son père, né aux confins du Languedoc et de la Provence, devant l'azur de la mer Méditerranée, et vaillant comme un des fils de cette Haute-Loire d'où sortait sa mère, la servante de Rive-de-Gier, où
le pain de chaque jour est si rude à gagner aux pauvres gens.
A ses origines mêmes, Jean Carriès dut ce culte de la matière qu'il eut en tous temps. A l'École des beaux-arts, ses camarades l'en raillent. A Montauban, il cherche à lui donner une vie propre, et sans l'adjonction d'éléments étrangers. Plus tard, quand il réclame pour ses bronzes le secours de la fonte à cire perdue, c'est qu'il veut faire surgir de la matière toutes les ressources de beauté qui sont en elle. Lorsqu'il la revêt d'une patine obtenue par des amalgames dont seul il a le secret — un secret dû le plus souvent au hasard, ce bienfaiteur du génie, — quand il donne à la porosité du grès la parure d'émail mat, douce au toucher comme l'épaule nue d'une femme, n'est-ce pas, païen idolâtre, comme s'il paraît l'idole de soie, de velours et d'or fin ?
La matière ! Elle procure à l'artiste ses jouissances les plus ardentes. Sa sensibilité tactile était telle que, passant la main sur un céladon, il disait : « J'aime mieux caresser ça que la peau de la plus jolie femme de Paris. » Une œuvre de la statuaire, si célèbre fût-elle, ne pouvait le charmer si l'épiderme ne le satisfaisait pas. Il en jugeait ainsi : « La plupart des sculptures modernes, c'est de la pierre, c'est dur, il n'y a pas de peau là-dessus, je ne puis jamais voir la peau. » Il disait que « ses yeux étaient le prolongement de son toucher, qu'ils touchaient à distance. » C'est la même qualité de sensations qui lui inspire ce mot : « Le ton reste en place, tandis que la couleur dépasse le mur. » Son goût raffiné de l'harmonie se découvre là, et même
L'OEUVRE DE JEAN GARRIÈS
dans ces formules qui soulignaient bien toute sa pensée : « Un objet d'art, un pot doit être ambiant. » — « Mes pots sont ambiants. » Quand, chez un ami, désignant des œuvres de lui, il proférait : «. Vous voyez ces pots-là? Ils tiennent aux arbres du boulevard », c'est que son œil était pleinement satisfait.
Un chimiste fort averti de choses d'art déclarait devant nous, en étudiant les grès émaillés de Garriès : « C'est d'une audace déconcertante, il fallait ne rien savoir pour oser cela : jamais on ne l'osera plus. La vie d'un homme n'y suffirait pas. » Parole parfaitement juste. On a vuCarrièss'installeràCosne, puis à Saint-Amand ce ne sachant rien, rien de la céramique, ni de chimie cérame », et en trois mois, créant une magnifique floraison d'œuvres dignes des plus grands musées, et déconcertant les céramistes de profession qui ne purent que s'avouer vaincus. Une volonté sans défaillance pouvait seule obtenir de tels résultats. Ce fut vraiment la volonté de Jean Carriès.
Dix ans après la mort du grand artiste, le dimanche 14 août 1904, nous avons fait, avec M. Georges Hœntschel, le pèlerinage de Montriveau. M. Hœntschel avait formé le projet de détruire en même temps les fours, de briser les moules, de disperser les émaux, d'écraser sous le marteau de multiples essais : quelques milliers dé pièces imparfaites mordues avec trop d'àpreté parle feu, ou demeurées insensibles au frôlement de la flamme.
Montriveau, dans la Nièvre, tient désormais sa
place dans l'histoire de fart. Qu'est-ce donc que Montriveau? Ce n'est ni une commune, ni une bourgade, et pas même un château. Montriveau n'est rien autre, assise sur la colline la plus difficile d'accès, en cette partie de la vallée de la Loire, qu'une modeste maison qui s'ouvre sans défense à tous les vents. Ce qui fut la demeure de Garriès pendant les cinq années les plus actives de sa vie n'est guère plus cossu que la ferme voisine autrefois habitée par des paysans dont il fit ses amis, le père et la mère Jean. Mais, du seuil verdoyant jusqu'au plus lointain, c'est un enchantement de l'esprit et des yeux. On soupçonne, par delà la ligne des coteaux, le granitique Morvan dont ils ne sont que les modestes contreforts. L'œil parcourt l'étendue quasi circulaire et s'arrête au miroitement du soleil sur la plaine, à l'ombre noire des forêts et des bois, aux gradins verdoyants qui tantôt s'élèvent et tantôt s'abaissent, gagnant de proche en proche l'extrémité bleue de l'horizon. On comprend que, la rude journée finie, Carriès se soit attardé là, en ce calme silence, dans le repos et dans le rêve, et que, devant cette nature, généreuse jusqu'à l'opulence, il n'ait jamais désespéré que pour espérer encore.
Rien n'a bougé dans Montriveau, depuis que l'animateur s'en est allé. Sa maison est toujours pareille et le pèlerin de l'art qui gravit le rude calvaire où se crucifiaitle grand artiste, la retrouve telle que l'a laissée Garriès lorsque M. Hœntschel l'emportamourant à Paris. Dans le salon et dans la salle à manger, au rez-de-chaussée, des grès à l'épiderme voluptueux attendent la main amie qui les palpait au passage d'une caresse tendre. De beaux spécimens
L'OEUVRE DE JEAN CARRIÈS
de céramique japonaise, et, aux murs, des estampes et une sépia originale affirment l'admiration de Carrièspour l'art du Nippon, qu'il étudia passionnément, dont il s'ingénia à surprendre le secret, qu'il fit revivre parfois dans l'originalité logique des formes et que le mystérieux imprévu d'une cuisson lui permit souvent de surpasser.
Sa chambre, au premier étage, est telle qu'au jour de son départ. Le livre même où s'arrêtaient ses yeux ardents est là, à portée de la main qui, du lit de douleur, va l'atteindre. Et voici, bombant son dos de bête monstrueuse, proche de l'atelier où ses doigts délicats pétrissaient la précieuse argile, dans l'exaltation de son rêve, le four où il le réalisait, à moins qu'il ne s'y abîmât en l'effroi de l'irréalisable.
De ce formidable laboratoire, où, sous l'action du feu, s'élaboraient de la vie et de la mort, jusqu a sa demeure, il n'y a guère plus de vingt pas, juste assez pourtant pour permettre au cerveau le plus fiévreux de reprendre conscience de soi au souffle de la brise nivernaise.
Ainsi, on évoque aisément Garriès, affolé de terreur par l'impossibilité d'atteindre au plus haut, quittant avec des larmes de désespéré, son four surchauffé et tandis qu'il regagnait son logis, pris au charme délicieux de la fraîche nature qui fait de Montriveau un lieu d'élection.
... Rien n'a été détruit. Les fours, les moules et les essais subsistent. On n'a jeté au vent ni les acides, ni les émaux d'où Carriès tira de si prestigieux effets. L'amitié fraternelle de M. Georges Hœntschel n'a point osé toucher aux restes, même infimes, de ces tragiques années où les enfanta le
cerveau en feu de l'artiste. De même l'atelier que, dans la vallée, à Saint-Amand-en-Puisaye, Garriès avait élevé pour y construire la porte monumentale, demeure intact. L'émotion d'une amitié sainte se traduit ainsi par le respect absolu de tout ce que toucha Carriès.
En quittant Saint-Amand, à l'entrée d'Arquian, on fait halte devant une maison toute blanche au soleil. C'est le logis, propret et modeste, de l'ancienne fermière de Montriveau. Nous appelons... On ne nous répond pas. Nous ouvrons la porte de l'unique chambre, et sur la cheminée, au milieu des portraits de famille, la mâle figure de Garriès apparaît, puis encore Carriès avec ses chiens, sa chienne Miss, la mère de ce Misson qui garde Montriveau... La mère Jean est absente, et voici que par une surprise inattendue et d'autant plus émouvante, c'est Carriès qui nous reçoit dans le simple logis de la vieille paysanne, son amie.
Certes, les heures que Garriès vécut ici furent trop souvent des heures de cruelle angoisse et d'amer désespoir. Cependant il y dompta la matière et sa volonté forte, même domptée à son tour par la matière, anime singulièrement ce paysage endormi dans son linceul de verdure. C'est tout le miracle : des siècles ont passé là sans laisser d'autre trace que la vertu magnifique et grandiose de la nature. Mais Montriveau n'était rien de plus que Montriveau : une maison comme cent milliers d'autres maisons, dont nul ne sait rien, sinon que des vies humaines, laborieuses et inconnues y ont passé et y passeront encore. Quelques années ont suffi au génie pour donner à ce coin perdu sur les hauteurs de la Pui-
L'OEUVRE DE JEAN C A MU ES
saye toute sa signification verbale et toute l'étendue de sa portée morale. N'est-ce point ainsi que se perpétue pleinement le meilleur des meilleurs d'entre nous, et la part de Carriès, mort en pleine jeunesse, n'est-elle pas vraiment, après tout, la plus belle, qui fait de Montriveau un des centres d'énergie où la jeunesse artistique saura prendre quelque jour la rude, forte et sobre leçon que, parti de si bas, lui donne, avec sa généreuse éloquence, le fils de rjiumble cordonnier de Lyon ?