‹ Mélanges sur l'art françaisChapitre 22 sur 31 · L'ART DE LA DENTELLE FRANÇAISE · texte numérisé non relu

L'ART DE LA DENTELLE FRANÇAISE

Lorsque le Conseil municipal, d'accord avec l'Administration, décida de consacrer le palais Galliera à un musée d'art industriel, on mit, à accueillir l'idée, un certain scepticisme. On savait bien qu'une création de cet ordre était depuis longtemps souhaitée. Mais c'est surtout en France qu'il y a loin de la théorie à la pratique. Si, volontiers on y sème à tout vent, plus volontiers encore on y laisse à l'étranger Thonneur des réalisations positives.

Cette fois pourtant la Ville de Paris donna

1. Rapport général sur l'Exposition de la Dentelle française au musée Galliera (avril-juin 4904), présenté au nom du Jury. Ce jury permanent est ainsi formé : MM. Quentin-Bauchart, Président; Arsène Alexandre, Henri Béraldi, Ralph Brown, Carabin, A. Charpentier, Froment-Meurice, Gustave Geffroy, Henry Lapauze, Roger-Marx, Claudius Marioton, Gabriel Mourey, Roger-Milès, Gaston Stiegler, ThiébauU-Sisson, Georges Veyrat; Eug. Bourgeois, secrétaire.

M. Eugène Delard, Conservateur du Musée.

A l'occasion de l'Exposition de Dentelles, Guipures et Broderies ajourées, le Jury s'était adjoint : MM. Béquet, Paul Marescot, Lefébure, Georges Martin, Laurent-Pagès, président, vice-président et membres de la Chambre syndicale des Dentelles de Paris, M. Farigoule, président de la Chambre syndicale des Dentelles du Puy, M. Fernand Engerand, député du Calvados, M. Louis Vigouroux, député de la Haute-Loire.

l'art de la dentelle française

l'exemple. Il y eut des tâtonnements. Ne sont-ils pas à l'origine de toute entreprise ? Ils étaient d'autant plus inévitables ici que le musée d'Art industriel préconisé par le Conseil municipal ne devait ressembler à aucun autre, puisqu'on allait créer un musée-type.

Le musée d'Art industriel de la Ville de Paris présentait, en son principe, cette particularité, qu'on s'est attaché à lui garder : on ne sollicitait pas les collectionneurs d'avoir à enrichir, par dons ou par legs, le palais Galliera. Le rétrospectif était rigoureusement proscrit des galeries nouvelles. On ne désirait rien de plus que d'y réunir des œuvres caractéristiques, par la conception et à la fois par l'exécution, de l'art moderne français. Surtout on entendait y recevoir, non pas tel ou tel industriel, éditeur ou intermédiaire, mais, autant que possible, les créateurs eux-mêmes, artistes ou artisans, pourvu qu'ils puissent se prévaloir d'une originalité véritable.

Les intéressés furent clone conviés à effectuer au palais Galliera le dépôt des œuvres qu'ils voulaient placer sous les yeux des visiteurs, et, un premier noyau étant déjà formé par les acquisitions du Conseil municipal aux Salons annuels, le musée d'Art industriel s'ouvrit dans les conditions déterminées.

La Ville de Paris estima qu'il y avait encore mieux à tenter. Le contact des artistes décorateurs permit à ceux qui s'intéressaient à l'avenir du musée de s'informer sur la crise qui menace certaines industries artistiques, naguère florissantes, maintenant délaissées. Pourquoi n'essaierait-on pas de revivifier celles-ci? En tous cas, pourquoi ne procéderait-on

pas à une manière de recensement, grâce auquel apparaîtrait la véritable situation de ces industries d'art? Qui sait si on n'attirerait point sur elles, par là môme, l'attention des pouvoirs publics, et enfin si on ne réunirait pas, du même coup, des forces éparses qui s'ignoraient jusque-là et dont la cohésion aurait d'heureux résultats ?

C'est ainsi, Messieurs, que sont nées les expositions périodiques du musée Galliera.

Le musée d'Art industriel proprement dit subsiste toujours. Il est formé : 1° des collections de la Ville, fournies annuellement par les achats du Conseil municipal ; 2° par les dépôts provisoires des artistes. Enfin, tous les ans s'ouvrent les expositions que votre jury a pour mission d'organiser dans l'esprit même qui lui a été dicté primitivement. Quels ont été les résultats des expositions de la reliure et de Fivoire? Les rapports de MM. Béraldi et Roger- Milès témoignent de leur importance.

L'Exposition de l'art de la dentelle française, que vous aviez décidée au mois de juillet 1903, s'ouvrit le 20 avril 1904, en même temps que les Salons de peinture. La dentelle n'est-elle pas un art aussi, et qui, relevant des arts du dessin, a droit, comme eux, à fixer l'attention du public, l'intérêt des gouvernants ? N'était-il pas juste qu'elle eût également au moins une fois son Salon ? Celui qui s'ouvrait n'était pas seulement œuvre de justice envers un art qui mérite au plus haut degré de se manifester. C'était une œuvre d'utilité sociale et de fierté nationale. La France, depuis le xvne siècle, s'est placée au premier rang pour la fabrication des dentelles. Il faut qu'elle y reste, autant pour son glorieux renom

l'art de la dentelle française 273

dart que pour le plus grand profit de toute une classe de femmes ingénieuses et laborieuses. C'est môme en vous plaçant à ce double point de vue très élevé que vous aviez pensé à donner à l'art de la dentelle française l'occasion de se manifester.

L'histoire de la dentelle française ne remonte pas au delà du xve siècle. L'art, qui est encore le témoin le plus véridique à travers les âges révolus, ne nous a conservé aucune trace de dentelle, ni dans les portraits, ni dans les sculptures de nos vieux hôtels seigneuriaux, antérieurs à cette époque. Il n'y a point là de quoi surprendre. A quoi eût servi la dentelle quand le roi Charles le Simple n'avait que trois chemises, au début du xe siècle, et même lorsque, quatre siècles plus tard, en 1385, Isabeau, venant de Bavière en France pour épouser le roi Charles VI, apportait dans son trousseau trois douzaines de chemises, ce qui était alors un grand luxe?

Les théoriciens qui veulent que la France ne soit, en aucun cas, tributaire de personne, sont bien obligés de confesser pourtant qu'en matière de dentelle nous avons emprunté à Gènes et à Venise. François Ier, qui perdit tout en Italie, fors l'honneur, y prit le goût cle la fine lingerie, sans laquelle il n'est point de dentelles.

C'est bien l'Italie qui est le berceau de la dentelle. Au jour de l'inauguration de ces assises de la dentelle française, on vous conta la fameuse légende qui veut que la dentelle soit née à Venise. Une jolie fille de la lagune, inquiète de son fiancé, dont la barque de pêche ne revenait pas au port, s'avisa, pour rendre le temps plus court, de broder quelques dessins sur les filets que le bien-aimé lui avait laissés

à réparer pendant son absence. Les modèles étaient sous ses yeux. Son anxiété la ramenant à toute heure au bord de la mer, elle occupait son regard du jeu. mouvant des algues sous le flot. Leurs longues ondulations frémissantes, leurs courbes fines lui fournirent ses premiers motifs. Ses compagnes l'admirèrent et l'imitèrent. Le point de Venise venait d'éclore clans une rêverie amoureuse et une suggestion de la mer.

Un enthousiasme universel accueillit cette révélation de beauté. Le goût de la dentelle sedéveloppa rapidement jusqu'à la fureur. Après François Ier, son fils Henri II se passionna pour la dentelle. On dit qu'il adopta la fraise pour cacher une cicatrice : la fraise ressemble plus ou moins à la fraise de veau, révérence parler, et c'est à cette ressemblance qu'elle doit son nom. Henri III ne dédaigna pas de « godronner » lui-même les collets de sa femme, et la satire, loin de l'en louer, le pique. C'était un peu ridicule, en effet, et le geste de la reine Margot mangeant sa soupe avec une cuiller dont le manche avait deux pieds de long, à cause de sa fraise, ne l'était pas moins.

L'esprit frondeur de Paris ne perd jamais ses droits. « A la fraise on connaît le veau! » fut alors un cri séditieux. Nous en avons entendu bien d'autres. Celui-là, pour irrespectueux qu'il fut, disait bien ce qu'il voulait dire.

Imagine-t-on Rubens sans la collerette en éventail de Marie de Médicis ? Richelieu ne légifère pas contre la noblesse qui se ruine en dentelles, mais contre celle qui conspire. Quand il eut fait décapiter Cinq-Mars, il apprit que celui-ci possédait trois cents

l'art de la dentelle française

paires de cols rabattus et de manchettes à revers ornées de dentelles. On peut penser que s'il l'avait su plus tôt, il lui aurait assuré la vie !

C'est surtout à Colbert que l'industrie dentellière en France peut être reconnaissante. Elle lui doit à peu près tout. Il s'ingénia à la perfectionner, à la développer, à lui créer des débouchés en France et au dehors. Il voulut que le meilleur point de Venise s'exécutât à Paris même, dans l'hôtel de Beaufort, qu'il transforma en manufacture, puis à Alençon et à Argentan.

Alençon, Argentan, Le Puy, Chantilly, Valenciennes, quels noms, dans l'histoire de la dentelle! Déjà, de toutes parts, en France, des centres se créent, où la merveilleuse industrie s'épanouit sous des formes vraiment originales et nationales. Le Poinct de France devient le rival de celui de V enise1. Louis XIV le prend sous sa protection. Il en porte lui-même. Il veut en voir sur les habits des courtisans et des dames d'honneur. Le 12 octobre 1666, il publie une déclaration où il interdit de porter une autre dentelle, à peine de confiscation des ouvrages et de 1 500 livres d amende : « Néanmoins, ajoute l'ordonnance, permet Sa Majesté d'en porter de vieux jusqu'au vingtiesme janvier prochain, et sans que, sous prétexte de ladite permission, aucun puisse acheter ni porter aucuns ouvrages de Venise ou autres pays étrangers, neufs, souslesmêmes peines, ni pareillement en porter ce dit temps passé, en quelque sorte ou manière que ce puisse être. »

1. V. Le Poinct de France, par Mmode Laprade. — Préface par Henry Lapauze. 1 vol. 1904.

D'autres arrêts suivirent, plus stricts encore, proscrivant, non seulement les dentelles étrangères, mais les dentelles françaises même qui n'étaient pas le ce Poinct de France », et donnant à celui-ci des franchises particulières pour l'exportation comme pour la circulation de province à province. Quand ces rigueurs tombèrent, l'essor était donné. Nous n'avions plus rien à envier à l'Italie, et nous n'avions plus à l'imiter, car nous possédions un art bien à nous.

Notre industrie dentellière eut, pendant tout le xvme siècle, un épanouissement magnifique. Il en fut ainsi, avec quelques intermitences, jusque vers le milieu du xixe siècle, lorsque la concurrence de la dentelle mécanique vint porter un coup, plus grave en apparence qu'en réalité, à cet art si bien entré dans le goût, le génie et la fortune de notre race.

La dentelle mécanique fut à la véritable ce qu'est la photographie à la peinture. On put croire que jamais plus le pinceau ne rivaliserait — du moins comme ressemblance — avec l'objectif. Et cepennous n'avons pas à prouver, l'expérience faite, que jamais photographie ne rendra la physionomie humaine avec l'intensité de vie et de vérité que lui prête un grand peintre. La dentelle aussi est une chose vivante et frissonnante, quand elle naît sous les doigts qui savent y tisser les rêves des âmes. Elle est une chose morte et raidie quand elle sort des insensibles machines. La théorie n'est plus à faire. Il y a entre l'une et l'autre la différence de l'art au métier. On peut ne pas dédaigner le métier, on peut l'encourager même : il ne fera pas tort à l'art

l'art de la dentelle française

tant qu'il existera des yeux et des âmes sensibles à la véritable beauté. Ce fut Terreur d'un jour de le croire. Cette erreur se dissipe : la preuve en est le retour passionné de l'opinion vers la dentelle, retour qui s'exprime hautement dans cette exposition même.

C'est un fait acquis désormais, grâce à l'exposition du Musée Galbera, que jamais la dentelle ne fut plus belle qu'en ce moment, tant lorsqu'elle est destinée à orner la toilette féminine que lorsqu'elle doit donner à l'ameublement son luxe de haut goût. Des dessinateurs spéciaux, tels que MM. Lefébure, Roussel, Planque, Prouvé, bien d'autres encore, y dépensent un art extrême, variant leur inspiration, puisant à toutes les sources, renouvelant les anciennes traditions, en se gardant de toute copie servile. Ils trouvent dans nos ouvrières des campagnes ou des villes, — dont vous avez, messieurs, tenu à honneur d'inscrire les noms dans votre Catalogue, — des collaboratrices d'une rare ingéniosité compréhensive, à qui rien n'estétranger des techniques les plus ardues.

On a vu ici les résultats de ces efforts combinés. Mais, tandis que d'en bas les activités et les volontés se tendent vers une renaissance, d'en haut, la faveur, la mode et aussi la bienveillance judicieuse des pouvoirs publics s'inclinent vers le même but. Un mouvement s'accentue, qui, bien compris, bien dirigé, aurale plus salutaire effet. Tous nous sentons combien serait brillante et profitable une rénovation de l'industrie dentellière. Votre exposition y contribuera certainement. Dans une même pensée d'espérance, le gouvernement de la République apporte son

MÉLANGES SUR l'aKT FRANÇAIS

concours le plus actif à la renaissance que vous avez voulu seconder. Une loi récente, présentée par MM. Engerand et Vigouroux, prévoyait l'apprentissage de la dentelle dans les écoles. MM. Trouillot et Chaumié se sont bien vite accordés pour-la mettre en application, préoccupés l'un et l'autre d'assurer tout son développement à une noble industrie, par surcroît très moralisatrice.

Déjà un certain nombre de collectivités se sont attachées à réaliser le vœu du législateur. A Paris même, la Chambre syndicale des dentelles et broderies, qu'on ne saurait trop louer pour son initiative, a créé, à côté de son musée d'échantillons, une École de dessin spéciale à cette double industrie, et dont il est permis de beaucoup attendre, à en juger par les panneaux exposés au musée Galliera.

Cette création de la Chambre syndicale est complétée par le Cercle dentellier des Écoles municipales de Charonne, qui s'est révélé à l'Exposition du musée Galliera. Créé au mois de novembre 1903, avec l'autorisation bienveillante de M. Bédorez, directeur de l'Enseignement de la Ville de Paris, le Cercle dentellier a reçu tout aussitôt une vive impulsion, grâce à l'énergie de Mlle Marguerite Charles, Directrice du cours de dessin subventionné par la Ville dans le premier arrondissement. On peut à bon droit féliciter de leurs efforts ces fillettes qui, prises dans les trois écoles de Charonne, se réunissent après la classe du soir à l'école de la rue des Pyrénées, et, de leurs jeunes doigts, réalisent les œuvres charmantes qui ont attiré si particulièrement l'attention des professionnels. Il y a là quelque chose de nouveau, dont l'imprévu nous charme,

l'art de la dentelle française

et que l'esprit pratique de nos industriels parisiens saura utiliser comme il convient.

L'École pratique de commerce et d'industrie du Puy s'est également manifestée de façon à prouver que si, dans la Haute-Loire, on a conservé les vieilles traditions, on sait aussi s'y inspirer des ressources qu'offre aux industriels l'enseignement du dessin joint à une technique très sûre d'elle-même.

Nous avons, d'autre part, le devoir de signaler le concours que nous avons trouvé auprès du comité des Dames de l'Union centrale des arts décoratifs, et de sa présidente si intelligemment dévouée, Mme Paul Christofle. En prenant part, sur votre demande, à l'Exposition de Dentelles du musée Galliera, le comité poursuivait un multiple but :

1° Faire connaître les travaux de ses élèves de l'École d'art, où le dessin spécial à la dentelle est l'objet d'études très poussées ;

2° Montrer une partie des précieuses collections que ses membres font généreusement circuler, à titre d'enseignement et de point de comparaison ;

3° Prouver que les Parisiennes sont des patriciennes remarquables, comme en témoignaient plusieurs vitrines ;

4° Enfin, mettre en lumière, dans une vitrine dite de Y Art rustique, les artisanes de nos départements, si intéressantes, si habiles, trop ignorées et trop souvent victimes d'une exploitation sans excuse.

C'est ainsi que le comité des Dames a pu exposer des dentelles d'Irlande faites en Bretagne et même à Paris, du point de Venise sorti des mains de rustiques paysannes des Vosges, des broderies ajourées exécutées avec une rare perfection en Meurthe-et-

Moselle, des valenciennes, dont la tradition bien française s'est conservée dans un petit coin du Nord, à Gassel. Le comité n'avait eu garde de négliger ni l'argentan, ni l'alençon, dont les points combinés fournissaient ce spécimen très remarqué : l' Éventail des arts décoratifs. Le comité a associé à sa tâche celles de ses collaboratrices qui, dans le Finistère, ont mis aux mains des sardinières le fil délicat et le crochet imperceptible qu'on ne savait manier naguère qu'outre -Manche. De même nous lui devons de connaître les produits de l'Ecole du Cairon, qui fait revivre le fuseau dans le Calvados, à côté des efforts isolés des dentellières de Greuilly.

De modestes travailleuses, Mmes Corentin Pichanent et Adam-Quenet, de Pont-l'Abbé, Garry , du Puy, Mourot, Jane Meyer, des Poitevines avec leurs coiffes de tulle aux riches dessins, n'ont pas peu contribué, en outre, à l'éclat de cette Vitrine rustique, que, par une décision conforme à vos vœux, l'Union centrale laissera en permanence au musée Galbera.

Il y a, dans cet art de la dentelle, on le voit, un côté moral et social dont les pouvoirs publics avaient le devoir de ne pas se désintéresser. La Ville de Paris, en particulier, tenait à montrer ici son initiative. Paris est le centre de l'élégance et du luxe. C'est chez lui que les étrangers viennent recueillir la fleur de tout ce que la France produit de séduisant. C'est donc bien le rôle de Paris de susciter l'activité de la province et d'offrir à cette activité des occasions de se manifester dans des fêtes parisiennes, telles que vos expositions.

Paris doit songer aux lointaines campagnes, où s'élaborent les éléments de sa vie éblouissante. Ces

l'art de la dentelle française

merveilles de l'aiguille, du crochet, du fuseau quon admira pendant trois mois, dans les vitrines de Galliera, représentent le travail — c'est-à-dire le bien-être et la joie — pour beaucoup d'humbles foyers.

La dentelle est une industrie toute féminine, et cela même devait vous toucher, à l'heure où les nécessités économiques rendent le labeur de la femme à la fois si nécessaire et si précaire. Et ce qu'il y a d'admirable, c'est que, comme on l'a dit justement, la fabrication de la dentelle à la main n'éloigne pas la femme du logis. La dentellière avec son coussin et ses fuseaux ou son aiguille, peut veiller sur ses enfants, rester la bonne ménagère qui fait les fortes races, et dont la France ne saurait jamais se passer. Elle peut transmettre son métier à sa fille. Jadis, elle le lui enseignait dès que l'enfant atteignait cinq à six ans. Ne vaut-il pas mieux retenir la petite à la maison, parle moyen d'un art dont elle sera fière et qui lui assurera l'avenir, plutôt que de la laisser partir à la ville, pour « se placer », suivant le mot, pour se perdre, suivant le fait, hélas ! trop fréquent.

Si l'émigration des jeunes gens de la campagne vers les villes cause les crises agricoles et l'encombrement des centres, que dire de l'émigration des jeunes filles dans le môme sens ? L'une est, d'ailleurs, le corollaire de l'autre. On l'a si bien compris à l'étranger, et l'on y a si bien vu quel remède l'industrie de la dentelle pouvait offrir à ce mal, que, dans les pays limitrophes du nôtre, des comités se sont déjà fondés ou se fondent pour encourager cette industrie. Ce n'est pas à nous de faire moins. L'ex-

position du musée Galbera, où M. Eugène Delard, le distingué conservateur, a dépensé le goût le plus avisé, le plus délicat et le plus sûr, comptera parmi les plus ardentes entreprises en faveur d'une œuvre qu'on peut considérer comme vitale1.

Il est permis de penser que le public y a vu tout ce qu'on a voulu y mettre d'intention, de pensée, d'espoir. La dentelle est une des plus-belles parures de la France, plus belle encore sous les doigts agiles dont elle est l'œuvre, que sur les épaules charmantes dont elle est l'ornement. Souhaitons que cet art se développe comme il convient pour qu'on dise de beaucoup de villages de France ce qu'un poète italien disait de l'île de Burano, fameuse par ses dentellières :

C'est la plus pauvre de la lagune, Mais c'est la plus riche en filles belles et sages.

l.Nous même avons rédiga un projet dans ce sens, la création d'un comité de patronage de la Dentelle française s'imposantàbref délai. — Fémina. — 15 avril 1904.

LE DROIT D'ENTRÉE DANS LES MUSÉES 1

Qu'il nous soit permis, avant tout, d'établir la pensée qui inspira cette étude, et le but qu'elle essaie d'atteindre.

Nous ne discutons pas ici une question de principes. Nous n'opposons pas la théorie du droit d'entrée dans les musées à la théorie de la gratuité. L'excellence de celle-ci est incontestable, et les sentiments au nom desquels on la maintient en France sont de ceux que nous songeons moins que tout autre à attaquer. Nous les partageons à ce point que, loin d'aller à l'encontre, nous prétendons les satisfaire pleinement par le système que nous serons amené à préconiser.

Mais — et nous y insistons — il ne s'agit pas de sentiment, et encore moins de phraséologie sentimentale, — ce qui, en cette matière, est le piège où de généreux esprits ont pu se laisser prendre, égarant à leur suite une opinion publique forcément superficielle.

Nous sommes en face de nécessités qui ne sauraient s'éluder par des raisons brillantes et spé-

Page 1