Revue des Deux Mondes. 1er février
cieuses. Notre budget des beaux-arts, et, en particulier celui des musées nationaux, ne répond pas aux besoins intellectuels, et à la dignité, à l'élégance artistique d'un grand pays. 11 semble évident que le premier intérêt du public est que nos collections s'enrichissent et puissent présenter leurs trésors de la façon la plus favorable au plaisir et à l'instruction de tous. La gratuité donne-t-elle ce résultat? Ou, au contraire, l'obtiendrait-on par une taxe d'entrée, qui, n'imposant que les étrangers et les riches, serait établie de façon à respecter le droit des moins fortunés au commerce libre et fréquent avec les chefs-d'œuvre ?
Là est toute la question.
Si nous prouvons que la gratuité absolue ne répond qu'en apparence aux formules généreuses et patriotiques dont elle relève, et qu'en réalité elle lèse les intérêts sacrés qu'elle prétend défendre, je crois que nous aurons fortement simplifié le problème. Car nous aurons mis d'accord les grands mots vagues et les petits faits très précis, les beaux sentiments, qui sonnent bien, et notre Caisse des musées, qui sonne creux.
Il n'est vraiment pas possible qu'au nom des petits contribuables, c'est-à-dire de la majorité de la nation, on maintienne un système désastreux pour le développement intellectuel et artistique de cette même nation. Le peuple de France et l'Art français ne peuvent avoir des intérêts si diamétralement opposés. Le différend ne peut exister que dans une rhétorique de trompe-l'œil, pleine d'intransigeance et d'illogisme. 11 doit y avoir un terrain d'entente.
LE DROIT D'ENTRÉE DANS LES MUSÉES
C'est ce terrain d'entente que nous avons cherché, et que nous croyons découvrir dans un système mixte dont l'étude et le plan font l'objet de cette étude.
Aussi soucieux que quiconque des traditions hospitalières, généreuses et largement démocratiques de la République française, nous respectons la répugnance de nos législateurs à fermer partiellement les sanctuaires de nos trésors artistiques, et nous déclarons tout de suite que la gratuité est le système idéal. Mais, comme tout idéal, on ne peut, sans inconvénient et sans imprudence, s'obstiner à le réaliser de façon absolue.
Pour le maintenir dans la pratique, le Parlement devrait augmenter, dans la mesure nécessaire, le budget des beaux-arts, — et par conséquent demander au public, sous une autre forme, la taxe qu'il ne veut pas réclamer de lui comme droit d'entrée.
Est-ce à dire qu'un autre impôt grèverait moins les travailleurs et les nécessiteux, les dispenserait de payer les joies artistiques qui leur sont si bienfaisantes ? Loin de là, car il n'est pas d'impôt qui, directement ou par ses incidences, n'atteigne chacun beaucoup plus qu'un prix d'entrée facultatif.
Celui qui ne peut ou ne veut pas payer l'entrée d'un musée n'a qu'à s'y rendre aux jours gratuits, tandis qu'il n'a aucun moyen d'échapper à une contribution sur les denrées, les patentes ou la propriété, dont la répercussion retombe fatalement sur la classe ouvrière par l'abaissement des salaires, et l'élévation des prix courants et des loyers.
Le droit d'entrée à la porte des musées est donc, malgré l'apparence, un des impôts les plus démo-
MÉLANGES SUlt L'ART FRANÇAIS
cratiques, et il est temps que le publique le sache, — ce public si facilement induit en erreur par des mots, faute de connaître cette loi des incidences en économie politique, dont les pièges se cachent sous tant de pompeux discours.
Ce n'est pas le peuple des travailleurs qui pourra se plaindre de ce droit d'entrée, puisque l'accès des musées sera libre le jour où lui-même est libre du labeur quotidien.
Ce ne sont pas non plus les artistes, les penseurs, les écrivains, les poètes, qui réclament un travail respecté, paisible, et dontlanervosité s'accommode mal de méditations ou d'études poursuivies en pleine foule, parmi les piétinements, le bruit, les conférences des guides, l'obsession indiscrète des curieux.
Les premiers entreront à leurs jours de loisir. Les seconds, qui entreront en tout temps, pourront choisir des moments de solitude relative, grâce à la taxe d'entrée qui les préservera des entourages compacts et tapageurs.
Qui donc souffrira du droit d'entrée parmi ces groupes éminemment intéressants, au nom desquels on prétendit le condamner ? Que, si quelque unité s'en trouve lésée par suite de circonstances exceptionnelles, il y aura toujours le recours des cartes, qu'on ne saurait distribuer trop libéralement, sur la moindre apparence d'une nécessité légitimée.
Nous avons donc, en défendant le droit d'entrée, pour le plus grand bien artistique de la France, la prétention de prendre à cœur en même temps les véritables intérêts des artistes et du public, et de nous inspirer d'une pensée aussi largement démocratique que ceux qui le combattent,
LE DROIT D'ENTRÉE DANS LES MUSÉES
L'entrée des musées nationaux, des musées départementaux et des musées municipaux en France, est gratuite depuis le décret de la Convention nationale du 23 juillet 1793, qui ouvrit à la foule les portes du Louvre. On n'a jamais touché à ce principe de la gratuité, mais on l'a tenté, d'ailleurs vainement, à plusieurs reprises. Chaque fois, des raisons d'ordre sentimental surtout ont empêché d'aboutir une réforme qui se présente cependant sous le patronage de fort bons esprits.
La question que les nécessités budgétaires font se poser une fois de plus est celle-ci : convient-il que l'accès des musées de France demeure entièrement libre ? Convient-il, au contraire, qu'une taxe soit perçue, au moins à certains jours?
Un musée étant un lieu d'exposition et d'étude, dans quelle mesure l'État et les municipalités peuvent-ils en tirer parti, en vue d'enrichir progressivement leurs collections, dans l'intérêt même de ceux qui sont appelés à se servir le plus souvent des éléments de travail ou simplement de satisfaction intime qu'offre tout musée ?
Ne nous occupons, pour l'instant, que des musées nationaux français qui sont au nombre de quatre :
Le musée National du Louvre (ouvert le 23 juillet 1793).
Le musée National du Luxembourg (18 janvier 1802).
Le musée National de Versailles (10 juin 1837).
Le musée National de Saint-Germain (8 mai 1867).
Les palais des Trianon dépendent du château de Versailles. Les palais de Compiègne et de Fontainebleau sont rattachés au musée du Louvre, de même que les tableaux, sculptures et objets d'art placés dans les palais ou localités appartenant à l'Etat.
Les autres musées d'État, qu'on ne comprend pas sous la rubrique de musées nationaux, sont : le musée des Thermes ou de l'Hôtel de Gluny.le musée de sculpture comparée, le musée des moulages, le musée Khmer, le musée Ethnographique, ces quatre derniers installés dans le palais du ïrocadéro, le musée de l'École des beaux-arts, le musée de céramique de la manufacture Nationale de Sèvres, le musée des tapisseries des Gobelins, le musée du Conservatoire de musique, le musée de l'Opéra.
Voilà les divers établissements qui pourraient, éventuellement, être pour la Caisse des musées une source de recettes à coup sûr très importante.
Le budget de la direction des beaux-arts porte, à son chapitre 34, la mention suivante :
« Subvention de l'État aux musées nationaux, pour acquisitions d'objets ayant une valeur artistique, archéologique ou historique : 160 000 francs. »
A cette munificence budgétaire, il convient d'ajouter les arrérages réalisés par la vente d'une partie des diamants de la couronne, grâce à quoi on put instituer, par une loi du 16 avril 1895 ^ la Caisse