‹ Mélanges sur les beaux-artsChapitre 25 sur 46 · SECONDE LETTRE · texte numérisé non relu

SECONDE LETTRE

Au Rédacteur du Courier de l'Europe,

Monsieur, Fauteur de l'analyse de l'ouvrage de MM. Melling et Née, insérée dans votre Journal du 9 mars, au milieu d’éloges mérités qu'il donne à l’entreprise du Voyage pittoresque de Constantinople , a intercallé des observations si singulières sur la gravure et les graveurs , que je crois , pour l’intérêt de l'art , ne devoir pas les laisser sans réponse.

L’auteur de cet article s’y élève vertement contre la prétention que les graveurs ont , ditil , de passer pour des traducteurs de la peinture , tandis qu’ils n’en sont que les copistes ; et il ajoute même , que la gravure a beaucoup plus de rapports avec les arts mécaniques qu'avec les arts libéraux. Comme je suis un des premiers graveurs qui aient pris le titre de traducteur dans mes ouvrages , je me crois obligé de défendre une opinion que je partage non-seulement avec tous mes confrères , mais encore avec les amateurs qui ont quelque légère tein-

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ture des procédés de la gravure , ainsi que des effets qu elle peut produire.

Si l'auteur de l'article précité rappelle avec toute vérité , qu autrefois les graveurs avaient le privilège de siéger à l’académie parmi les peintres > on peut lui faire observer que ce privilège existe encore tout entier pour eux, puisqu’aujourd’hui ils jouissent à l’institut du même avantage. On pourrait ensuite lui demander s’il s’est imaginé qu’on eût inventé tout-àl’heure une mécanique pour manufacturer les estampes, comme on en a inventé plusieurs pour faire des bas et filer du coton , quand on l’entend s’écrier : « Quel temps ! que de frais » immenses n’eût pas exigés il y a cinquante ans » un ouvrage semblable à celui que MM. Mel- » ling et Née publient aujourd’hui ?» Ce n’est pas tout , et il ajoute : « Grâce aux pro- » grès de l’industrie, la seconde livraison du » voyage , etc. , vient de paraître » . Que ce monsieur ne s’y trompe pas , les procédés de la gravure sont encore plus longs de nos jours, qu’ils ne l’étaient du temps des Edelinck, des Nanteuil et des Audran : ce fait est aisé à vérifier; qu’il consulte à la Bibliothèque royale , les œuvres de ces grands maîtres, il verra qu’ils ont produit le double d’ouvrages de plus que

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nos maîtres modernes. Les grandes planches de l’ouvrage qu’il annonce ont coûté chacune deux ans de travail. Si l’on voit éclore dans ce siècle un bien plus grand nombre de productions de la gravure que dans les siècles précédens, ce n’est pas que sous le rapport de l’industrie la gravure ait fait des progrès : mais c’est que le nombre des graveurs est considérablement augmenté. La mécanique ne peut avoir rien de commun avec les beaux-arts ; sur-tout elle ne peut contribuer à leur perfectionnement. Si de nos jours on a inventé une machine pour filer les teintes droites des ciels, cette découverte est d’un si petit intérêt, que la majeure partie des graveurs n’en fait aucun usage. Elle abrège, il est vrai, de quelques jours une opération très-simple en elle-même; mais huit jours d’économisés sur un travail de deux ans, ne méritent guère de fixer l’attention. IN otre critique dit dans un autre endroit, que dans les estampes dont il parle , les figures ont leurs mouvemens à gauche , et il ajoute : « C’est encore là une » des misères de la gravure. Elle renverse, en » les rapportant sur le papier, les traits qu’elle » a calqués servilement sur le cuivre. Pour » que les objets se reproduisent sur l’estampe » dans le sens convenable , il faut que le des-

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» sinateur ait eu le soin de les tracer dans un » sens contraire. De là vient que les plus belles » gravures ne présentent d’ordinaire que des » personnages gauchers ». D’abord , la gravure ne renverse point les traits; cette expression supposerait que dans les estampes les figures auraient la tête en bas et les pieds en haut ; mais seulement l’impression les transporte de gauche à droite. D’ailleurs , la gravure ne calque rien servilement sur le cuivre : ce serait tout au plus le graveur; car l’action de graver n’a lieu qu’après le calque. Les personnes qui ont les moindres notions sur la gravure, savent que le traducteur grave son sujet presque toujours beaucoup plus petit, et du sens contraire de l’original, toutes les fois que les convenances l’exigent , afin qu’à l’impression il vienne du même sens. Il n’agit autrement que lorsque l’action qui fait le sujet du tableau peut être indifféremment représentée d’un sens ou de l’autre. Le traducteur, pour faciliter cette transposition, se sert ordinairement d’un miroir : c’est ce qu’on appelle graver au miroir; mais comme ce moyen fatigue la vue , il ne s’emploie que lorsque les circonstances l’exigent impérieusement

Les estampes dont il est question ici sont toutes faites au miroir Les personnes qui ont

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quelque idée du dessin , sentiront que si elles eussent été gravées du sens des tableaux faits d’après nature , les monumens qui y sont représentés , se trouveraient transposés de gauche à droite , ce qui choquerait vingt mille personnes en Europe, qui ont été à Constantinople. Si par hasard l’on aperçoit dans ces vues quelques figures dont les mouvemens se font à gauche, c’est qu’ils sont ainsi dans les tableaux , parce que ces mouvemens sont indifférens, et que le peintre a peut-être jugé à-propos de les rendre ainsi pour contraster.

Quel est le caractère d’une véritable copie? c’est d’être une chose imitée d’une autre, avec les mêmes moyens et par les mêmes procédés. Quel est celui d’une traduction? c’est d’être l’imitation d’un objet, par un moyen, ou un idiome , différent de celui qui a servi à faire l’original. La gravure n’est donc point une copie delà peinture. Le but de ces deux arts, à-la-vérité, est le même , l’imitation de la nature ; mais ils y parviennent chacun suivant leurs moyens particuliers, et par des procédés différens. Si le graveur ne l’imite pas directement comme le peintre et le sculpteur, c’est que ses procédés sont trop lents. Cependant , souvent il a lui-mème recours à la nature, sur-tout lorsque

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l’original qu’il traduit , lui présente quelques parties d’une mauvaise forme. Les magnifiques estampes des batailles d’Alexandre, d’Audran , plus correctes que les originaux , en sont une preuve. Le graveur ne pouvant traduire littéralement que la composition et le trait, l’effet, la couleur, l’harmonie lui appartiennent en grande partie. N’ayant pour rendre ces différens objets que des équivalens presque toujours insuffisans , il est obligé de les suppléer par son génie. Souvent un tableau n’a de relief et d’effet, que par l’accord des tons et des couleurs de la nature, dont toutes les richesses sont déployées sur la palette du peintre. Alors le graveur, qui n’a que du noir et du blanc pour les rendre , est obligé de créer des ressources qui lui sont particulières, et de suppléer à la diversité des couleurs par la variété du style de son burin , qui souvent produit des illusions si heureuses, qu’un œil exercé y reconnaît , non-seulement la différence des couleurs, mais encore la nature de chaque étoffe, la douceur ou la rudesse de la peau , le brillant des métaux , ainsi que l’espèce des végétaux que distingue le grain de leur écorce. Ces procédés tiennent particulièrement au sentiment du graveur, et lui appartiennent

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tellement , que ces variétés de style qu’on admire dans les ouvrages des Visscher, des Masson et des Brevet , et qui rendent visiblement les mêmes objets, n’ont chez ces différens maîtres aucun rapport entr’elles. Très-peu de graveurs , direz-vous , atteignent à cette perfection. Qu’en conclure ? que cet art est excessivement difficile.

Il y aurait donc autant d’injustice à refuser le titre d’artiste à Edelinck ou à Nanteuil , que celui de littérateur au célèbre traducteur de Virgile. Les uns et les autres, quoique dans un idiome différent , ont fait passer dans leurs ouvrages les beautés des auteurs qu’ils ont traduits. Chacun d’eux, par un goût exquis , un génie de détail plein de richesses et de grâces, a su rendre l’équivalent des expressions que lui présentait son original, et que les difficultés de sa langue naturelle ne lui permettaient pas de traduire littéralement. Si la composition d’un tableau ou d’un poème caractérise particulièrement le génie de son auteur, il se trouve encore cependant d’autres parties , communes entre celui-ci et son traducteur, qui tiennènt aussi au génie ; car si on ne convenait pas de ce principe, il faudrait refuser du génie au traducteur de Virgile et autres poètes célèbres , ainsi

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qu’à Claude Lorrain dans ses paysages , et au Titien dans ses portraits , puisque dans leurs ouvrages , ces deux immortels artistes n’ont fait qu’imiter ( parfaitement à-la-vérité ) les objets que la nature leur présentait.

J’aurais pu , Monsieur, égayer la matière ; mais j’ai pensé qu’il était plus convenable de discuter sérieusement et avec décence une question qui pouvait avoir quelque intérêt pour vos lecteurs.

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