TROISIÈME LETTRE
Au Rédacteur des Nouvelles des Arts.
Monsieur, vous avez annoncé , dans le premier numéro de votre Journal, une édition de la fable de Psyché , avec les ligures de Raphaël gravées au simple trait.
Après avoir fait l’éloge de cet ouvrage, vous faites sentir l’utilité de cette manière de graver Je ne pourrais qu’ajouter à ce que vous dites d’avantageux à ce sujet. Je me permettrai néanmoins quelques observations relatives aux expressions dont vous vous servez , en parlant
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de la gravure en général, bien persuadé qu'elles ne sauraient vous déplaire. Vous pensez, ditesvous, que la gravure ne peut rendre qu 'imparfaitement l’effet de la peinture, et jamais son coloris ; que les beautés essentielles d’un tableau ne sont jamais plus nettement exprimées que par un trait purement étudié ! Permettez-moi de vous exposer quelques doutes à ce sujet; ditesnous, par exemple, quelle idée pourrait vous donner d’un tableau deRembrandt ou de Claude Lorrain, une gravure au simple trait? certainement , quelque parfaite qu’elle fût, elle ne vous présenterait que l’image d’un très-médiocre tableau, puisque l’effet, l’harmonie, qui font le charme des productions de ces artistes , et qui sont aussi du domaine de la gravure , ne pourraient pas être imités par ce procédé ; tandis que ces parties de l’art et la couleur même sont supérieurement rendues dans les différentes estampes de ces maîtres , ainsi que dans la plupart de celles des graveurs qui ont traduit leurs tableaux.
Les estampes gravées d’après Rubens , par les Pontius, les Vostermann , nous rappellent parfaitement aussi la couleur de ce peintre célèbre ; et des yeux exercés et familiarisés avec les gravures des grands maîtres, se trom-
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peront rarement sur la couleur particulière de chaque étoffe. La gravure en taille-douce a cela de remarquable, que le graveur, par la variété du style de chaque objet , peut diversifier à l’infini les effets qu’ils doivent produire, et même faire sentir la différence de leur nature. Il est fort aisé de se convaincre de cette vérité , en prenant une feuille de papier à laquelle on aura fait une légère ouverture, qu’on promènera alternativement sur les différentes parties d’une estampe exécutée par un graveur habile. Un connaisseur y distinguera la nature de chaque chose , sans l’indication des contours. Il fera la distinction d’une étoffe de laine d’avec une étoffe de soie. Il reconnaîtra aussi toutes les variétés dont cette dernière est susceptible, ainsi que la pierre , le bois , le marbre , les métaux, la terre, l’eau, les nuées, la fumée, enfin tous les différens objets que la peinture peut nous offrir, cela sans équivoque; et ce qui est remarquable , c’est que chacune des mêmes parties sera traitée d’une manière différente , suivant le génie et le caractère de chaque graveur et la touche de chaque peintre. Il est donc certain que la gravure possède des équivalens de la couleur, lesquels, dirigés par d’habiles maîtres, peuvent transmettre dans
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l’idiôme qui lui est propre , tous les objets que le pinceau nous retrace. Je ne parle ici que de la gravure en taille-douce, parce quelle tient le premier rang , qu’elle a le plus de caractère, réunit le plus de perfection , et présente plus de difficultés; cependant il existe encore plusieurs autres genres, qui ont chacun leurs avantages particuliers.
La gravure en taille-douce est encore susceptible d’une sorte de difficulté et de beauté que tout le monde n’est pas à portée d’appréeier, qui est d’indiquer par la courbure et le sens des hachures , les objets concaves ou convexes, suivant la perspective , ainsi que ceux qui sont en avant, en arrière ou en raccourci. Si cet art lutte difficilement avec la peinture dans différentes parties , il en est cependant quelques-unes dans lesquelles il lutte avec avantage : je citerai, entr’autres, les cheveux, les barbes , les différens animaux noirs ou blancs, à poils ou à plumes, l’hermine, la dentelle, et même la toile. On pourrait avancer que les cheveux dans les portraits de Masson , la dentelle et l’hermine dans ceux de Drevet, notamment dans celui de Bossuet, la toile ouvrée dans l’estampe de Masson connue sous la dénomination de la belle Nappe> sont plus
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près de l’imitation parfaite de la nature, que ne le sont les mêmes objets dans les tableaux originaux.
Quoi qu’il en soit , ces chefs-d’œuvre de la gravure sont si rares , leur exécution est si longue, si difficile, que, si l’on s’en tenait strictement à ce genre, on ne pourrait jouir d’un siècle des anciens chefs-d’œuvre de la peinture et de la sculpture, ainsi que de tous ceux que le génie de nos maîtres modernes enfante chaque jour. D’ailleurs, comme la fortune de beaucoup d’artistes, et même celle de beaucoup d’amateurs éclairés , ne leur permettrait pas d’atteindre aux prix où sont portés aujourd’hui ces chefs-d’œuvre, on ne peut qu’applaudir au genre de la gravure au simple trait ^ qui, lorsqu’elle est bien exécutée, peut procurer à peu de frais une jouissance anticipée , au moins du génie, de la composition et du caractère de dessin des différens chefs-d’œuvre qui excitent notre admiration.
J’ai l’honneur d’être, etc.
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