‹ Mélanges sur les beaux-artsChapitre 27 sur 46 · QUATRIÈME LETTRE · texte numérisé non relu

QUATRIÈME LETTRE

Monsieur, vous prétendez , ainsi que quelques personnes, contre l'opinion de beaucoup d'autres , que la gravure n’est qu'une copie de la peinture , et par-conséquent que le graveur est un copiste , qui ne peut mériter le titre de traducteur. Différent écrivains et artistes ont déjà fait connaître leur opinion établie -sur des raisons assez spécieuses; mais jusqu’à-présent ce me semble, on n’a pas encore envisagé le véritable point-de-vue de la question, devais essayer de le faire par l’analyse de trois estampes gravées d’après le même tableau et que je comparerai entre elles. Ce tableau est celui de la transfiguration de Raphaël, et les estampes sont celles de Dorigny , de R. Morghen et deMorghen jeune, artistes habiles. Par cette comparaison, nous prouverons qu’en gravure, chaque traducteur a un caractère et surtout un style qui lui est propre; qui lui fait interpréter un ton de couleur et souvent même une forme , vague dans un tableau , suivant l’impression qu’il a éprouvée. Les tons des anciens tableaux , surtout

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ceux dont les toiles ont été imprimées en rouge, étant sujets à changer beaucoup, les fonds primitivement transparens étant devenus noirs et lourds, les lumières ayant beaucoup perdu de leur éclat , le graveur se trouve donc dans la nécessité de s’identifier en quelque sorte avec l’intention du peintre , souvent même de la deviner , ou de l’interpréter suivant son génie particulier , surtout en ce qui concerne l’harmonie.

Lorsque nous examinons l’estampe de Dorigny, nous la trouvons maniérée, d’un style heurté. Les caractères de tête n’ont ni la finesse, ni la grâce de l’original , on ne sent pas tou» jours la peau sur les chairs ; en général la charpente, trop durement sentie, n’indique pas la place juste que doivent occuper les muscles suivant leurs contractions. Si nous examinons les autres estampés, nous y verrons presque tous les défauts contraires , un peu trop de timidité , si je puis m’exprimer ainsi , surtout dans celle de R. Moighen. Elles pêchent, en général , toutes deux , par trop de rondeur dans les formes. Les têtes sont beaucoup plus gracieuses , mieux étudiées , surtout celles du frère aîné , que celles de Dorigny ; mais il manque dans quelques-unes ce nerf, cette

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touche savante , qui caractérisent le grand dessinateur, et qui n’excluent pas cependant la beauté du burin, le charme et la variété du travail. Par exemple , dans l’estampe de Dorigny , la draperie qui recouvre le bras du vieillard assis dans un coin du tableau , a des plis tellement prononcés, tellement profonds, que l’on ne conçoit pas que le bras puisse y être contenu, tandis que dans celle de R. Morghen, la même draperie est ronde et sans forme. Les manteaux qui recouvrent les épaules des deux figures placées au-dessus du même vieillard, paraissent, dans l’estampe de R. Morghen, trop épais , trop roides, pour former des plis, tandis que dans celle de Dorigny, ils en ont de trop sensibles. La tête du vieillard qu’on aperçoit entre ces deux figures , se détache en clair sur le fond chez celui-ci , et en couleur dans l’estampe de R. Morghen. Il en est de même du bras gauche de la figure qui se porte vers le Sauveur, qui est aussi clair chez Dorigny. La terrasse chez ce dernier est, en général, plus claire , et fait un meilleur effet que celle des deux autres , qui , en outre , ont oublié un rappel de lumière aux pieds de la figure assise , qui fait assez bien. Dans le lointain , à la gauche de l’estampe de Dorigny , le ciel est trop

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clair, il est plus harmonieux dans R. Morghen, et il est lourd chez Morghen le jeune. Les arbustes qu’on aperçoit dans les deux coins de l’estampe de Dorigny, et même dans celle de Morghen jeune, sont trop colorés, ils ne se fondent point avec le ciel comme dans la troisième.

La montagne dans Dorigny, ainsi que dans Morghen jeune , se détache en noir sur le fond, et elle s’harmonise avec le ciel dans R. Morghen. Dans l’estampe de ce dernier, la montagne est platte et ronde, et elle a du mouvement dans les deux autres. Dans l’estampe de Dorigny , la femme debout se détache moins sèchement de l’homme assis qui est à côté d’elle, que dans celle de R. Morghen , où elle est collée sur le fond , par le noir de la draperie de cet homme assis qui la cerne.

Quant à la partie supérieure du tableau, ce site aérien , immatériel , qui élève l’âme des spectateurs, cette scène sublime qui vous transporte pour ainsi dire dans les cieux , faite seule pour immortaliser Raphaël ; Morghen l’aîné l’a sans contredit beaucoup mieux rendue que ses rivaux ; dans l’estampe de son frère , le ciel et les figures sont lourds et noirs , et n’ont rien d’aérien. Dans Dorigny, beaucoup plus léger

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de ton , il n’y a ni vapeurs ni harmonie , tandis.qu’on remarque dans la partie supérieure de R. Morghen, un accord, une suavité, un mystère , qui prouve qu’il a su transporter dans l’idiome de la gravure, les beautés de celui de la peinture sans altération : difficultés souvent insurmontables. Chez Morghen jeune les noirs en général , sont égaux , et les plans ne sont pas aussi bien observés que chez les deux autres.

Nous pourrions pousser cette analyse beaucoup plus loin; mais nous en avons assez dit, ce me semble , pour prouver que , si la langue de la gravure n’est pas aussi riche que celle de la peinture , le graveur doit chercher, à l’aide de son génie et de la variété de ses travaux, des équivalens qui puissent suppléer à l’insuffisance de ses moyens , chacun suivant le sentiment dont la nature l’a doué. Il résulte de nos observations , que de vingt estampes traduites d’après le même tableau, aucune ne se ressemblera, différence qui constitue essentiellement le caractère de la traduction.

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