CINQUIÈME LETTRE
On ne peut disconvenir que l’art de*la gravure en taille-douce ne soit , surtout dans le genre de l’histoire , porté en France, depuis le commencement de ce siècle , à un haut point de perfection. Si le siècle dernier avait produit de très-habiles graveurs , ils sont aujourd’hui beaucoup plus multipliés dans tous les genres. En général . on doit attribuer ces progrès à ceux qu’a faits la peinture : les habiles peintres sans contredit font les bons graveurs ; les traductions se ressentent toujours de la supériorité du texte original. Mais malgré ces progrès, il est peut-être à craindre que le nouveau genre qu’on paraît avoir adopté depuis quelque temps, à l’imitation des Anglais (nos élèves en gravure ) , surtout pour les ouvrages qui ornent les productions de notre littérature , ne fasse rétrograder l’art. Ce nouveau genre, que nous appellerons romantique , semble fait pour porter atteinte à cette perfection. Il y a même lieu d’appréhender qu’il ne s’étende jusqu’aux sujets historiques. Si toutes ces robes blanches
LETTRES
et tous ces habits noirs produisent parfois un assez bon effet, ils produisent rarement beaucoup d’harmonie. Si Ton reproche aux anciens dessinateurs , comme Moreau et autres ; aux anciens graveurs , comme Delaunay, Le Mire , Saint-Aubin , Duclos, etc. , de placer toujours leurs sujets au grand soleil ; on pourrait reprocher aux modernes de prendre toujours la cave pour le lieu de la scène. Il y a cependant , il en faut convenir, dans les productions de ces derniers , quelques vignettes charmantes ; mais aussi il y en a un bien plus grand nombre, très-lourdes et très-médiocres , de graveurs même remplis de talent. Cela tient au genre nouvellement adopté.
Ce genre romantique ( qui afflige aussi la littérature), est en général destructif des détails, de la précision et de la finesse du trait, qui se font remarquer dans les ouvrages des artistes que nous venons de nommer : les mains , la richesse du costume , souvent l’expression des passions , surtout des passions douces, se trouvent perdues dans la masse , et dans la masse noire. Il semble que la lumière n’y soit introduite que par un soupirail.
On doit cependant envisager un petit sujet en gravure, comme une miniature. Dans un
SUR LA GRAVURE
bon ouvrage en petit, surtout sur le premier plan , tout doit être précieux et rendu. La plupart des artistes qui se consacrent à ce genre, et qui ont beaucoup de talent, devraient donc s’observer davantage , prendre garde de tomber dans la manière , et par-conséquent broyer moins de noir. Alors leur savoir, leur réputation y gagneraient , seraient plus durables , et les vrais amateurs leur en sauraient gré et les applaudiraient.
APERÇU
SUR
La mode est aux usages ce que les préjugés sont aux vertus morales; elle dicte impérieusement des lois à ceux qui s'asservissent à son empire , et ses arrêts sont irrévocables.
Les femmes, ce sexe enchanteur, né pour le bonheur d’une partie du nôtre , et pour le tourment du reste , les femmes , dis-je , mécontentes du peu que les lois ont fait pour elles dans la distribution du pouvoir direct, ont cherché de tout temps à acquérir par adresse ce quelles ne pouvaient raisonnablement espérer d’obtenir à force ouverte. Pour parvenir à ce but, l’esprit et la beauté sont les moyens quelles ont toujours employés avec le plus de succès ; pour rendre l’effet de ce dernier plus certain, elles ont recours à celui de la toilette;
mais en se laissant guider aveuglément par l’usage , et en adoptant sans choix et sans réflexion les modes nouvelles, les femmes tirentelles de ces bagatelles , auxquelles elles attachent tant de prix , tout l’avantage qu’elles s’en promettent? je ne le pense pas. Celles que leur fortune ou des circonstances heureuses ont mises en évidence , donnent ordinairement le ton aux autres; elles adoptent les modes les premières , et souvent même elles les puisent à une source, où les autres n’auraient pas osé les aller chercher.
Il est bon d’observer que les femmes qui ont dans ce genre le mérite de l’invention, ont ordinairement du goût, et qu’elles se donnent bien de garde d’adopter des nouveautés, qui ne seraient pas propres à relever l’éclat de leurs charmes , embellir la nature , ou réparer en elles ce qu’elle a pu former de défectueux. Si c’est là le but que toutes les femmes se proposent, c’est aussi celui que très-peu atteignent. Le grand défaut en matière de toilette , celui contre lequel elles devraient être continuellement en garde, c’est celui de trop généraliser, et de croire qu’à cause qu’un ajustement sied bien à telle femme , il doit aussi être avantageux aux autres, Pour détruire un préjugé aussi
APERÇU
dangereux pour elles, il suffira de faire observer que les femmes étant très-variées dans leurs formes, les ornemens qui servent à leurs parures doivent être également variés et analogues à la physionomie , à la taille, à la couleur des cheveux et au teint de celles qui les adoptent. Quoiqu'on ne puisse poser sur cette matière que des principes généraux, après avoir donné un léger aperçu sur les modes des siècles précédons , nous oserons hasarder quelques observations sur les modes actuelles.
C'est avec dégoûfque l'imagination se porte vers ces temps reculés où la nature, outragée sous tous les rapports, défigurée par des ajustemens bizarres , ne présentait aux yeux que des formes hideuses. Dans les premiers siècles de la monarchie , l’habillement des hommes varia davantage pour les grandes formes que celui des femmes. Leur habit fut alternativement ou trop court ou trop long. En général , les vêtemens longs habillent mieux, sont plus nobles , et présentent des formes plus pittoresques. Il est fâcheux, sans doute, que cet usage entraîne après soi tant d'inconvéniens , qu’il s’oppose absolument aux exercices du corps , aux travaux qu’exigent nos besoins et notre luxe. Cependant, dans tous les pays et
à toutes les époques, l’habit long à prévalu dans les grands costumes et dans les cérémonies.
Sous Philippe-le-Bel, le costume commença à sortir de la barbarie, et l’habit long fut le seul en usage chez les hommes de quelque considération. A l’armée, cependant , ainsi qu’à la campagne , on conserva l’habit court. Dans le quatorzième siècle , la même forme d’habillement devint commune aux hommes et aux femmes. Sous le règne de Charles V et sous celui de Charles VI, l’habit court fut le seul à la mode; mais Charles VII, qui avait les jambes mal faites, fit revivre l’habit long. Rien de plus plaisant, et en-même-temps de plus ridicule , que l’ajustement des hommes du bel air dans les premières années du règne de Louis XI. Figurez-vous un petit-maître , en cheveux plats , vêtu d’un pourpoint en forme de camisole , qui lui couvrait à peine les reins ; ses haut-de-chausses, très-serrés, remontaient fort haut ; la ceinture, nouée avec des rubans , accompagnait un instrument bizarre , dont quelques anciens tableaux peuvent encore donner l’idée. Ajoutez à cela, une espèce de matelas qu’on s’appliquait sur chaque épaule pour figurer une poitrine large et se donner l’air robuste. Cette étrange caricature était termi-
APERÇU
née par des souliers dont la pointe avait , pour les gens de la première qualité , jusqua deux pieds de longueur ; le peuple ne la portait que de six pouces : c’est ce qu’on appelait souliers à la poulaine. Cette chaussure fut imaginée par Geoffroy Plantagenet, duc d’Anjou, pour cacher une excroissance considérable qu’il avait à l’un des pieds. Comme ce prince, le plus beau et le plus galant de son siècle, donnait le ton à la cour, les courtisans, dans tous les temps imitateurs des grands, poussèrent la bassesse au point de se faire faire des souliers pareils. Voilà l’origine du proverbe : Être sur un grand pied . Sous François I.er et ses successeurs , la forme de l’habillement des hommes commença à se perfectionner; mais sous Henri IV, elle devint préférable, nonseulement à celles que nous avons adoptées depuis, mais encore à celle qui existe aujourd’hui. La plus utile des modes , celle dont l’usage survivra à toutes les autres , quoiqu’elle ait trouvé en France, dans le principe, grand nombre de contradicteurs , et qu’elle ait eu peine à s’y naturaliser, c’est la perruque; mais depuis que les femmes s’en sont emparées , et qu’elles en jouissent en quelque sorte exclusivement, sa fortune est décidée, la perruque
fera ie tour du globe. En effet, quelle précieuse découverte ! par elle aujourd’hui nous semblons varier nos conquêtes, et, dans notre illusion , volant de la brune à la blonde , nous pouvons goûter, au sein de la fidélité même, les charmes de l’inconstance. Mais revenons aux contradictions quelle éprouva: en i685, un chanoine de la cathédrale de Beauvais fut empêché de célébrer la messe parce qu’il avait une perruque; il la déposa à la porte du chœur, entre les mains de deux notaires , avec une protestation contre la violence qui lui avait été faite. En 1689 , plusieurs oratoriens furent congédiés de leur ordre pour avoir pris perruque. Alors on en portait de fort grosses, et la réputation d’un médecin ou d’un magistrat était proportionnée à l’ampleur de sa perruque. Les perruques blondes surtout furent les plus recherchées ; elles étaient si volumineuses*, qu’elles couvraient entièrement les deux épaules , et que le toupet était élevé d’un pied: il y en eut qui coûtèrent jusqu’à mille écus. L’invention de la poudre suivit de près celle des perruques.
Dans le commencement de l’adoption des bourses à cheveux , on ne les portait que lorsqu’on était en chenille ; dans les visites de
2 90 APERÇU
cérémonies, on ne pouvait se présenter qu’avec les cheveux noués d’un ruban et flottans sur les épaules; mais quelques années après, la mode contraire prévalut. Le costume des hommes , qui avait été agréable au commencement du dix-septième siècle , a beaucoup dégénéré depuis cette époque ; et pour peu que le rétrécissement des habits fasse encore de progrès, et que l’écourtement de ces mêmes habits augmente , nous retomberons , à cet égard , dans la barbarie la plus complète. La persévérance des jeunes gens à porter pendant longtemps d’énormes cravattes, qui heureusement a cessé, était d’autant plus surprenante, qu’outre que cette mode produisait le plus mauvais effet, elle rappelait une infirmité assez commune sur les frontières de la Savoie , dont l’idée n’a rien d’attrayant. D’ailleurs, depuis que cette mode avait été adoptée parles hommes du plus mauvais ton, fréquentant les plus mauvaises compagnies , on avait vu avec surprise cette persévérance de la part de ceux qui ne doivent rien avoir de commun avec eux. Heureusement ce ridicule est passé de mode.
Dans les premiers temps de la monarchie , les femmes s’occupèrent fort peu de leur parure ; alors uniquement occupées de plaire à
leurs époux, et de 1 éducation de leurs enfans, le surplus de leur temps était employé au soin du ménage et à 1 économie domestique. Si leur habillement varia si peu dans ces temps primitifs, faut-il s’étonner devoir ce sexe se dédommager si amplement aujourd’hui , de cette longue inaction ? Leur costume éprouva enfin la même révolution que celui des hommes. Il fut un temps que les robes des femmes montaient si haut, qu’elles leur couvraient entièrement la poitrine ; mais sous Charles VI , la reine Isabeau de Bavière, aussi belle quelle était galante, amena la mode de découvrir les épaules, ainsi qu’une partie du sein. Ecoutons ce que dit Juvenel des Ursins sur la manière dont les femmes se coiffaient alors: ((Les dames » et damoiselles faisaient de grands excès en » états, et portaient des cornes merveilleusement » hautes et larges, ayant de chaque côté deux » grandes oreilles si larges , que quand elles » voulaient passer par un huis, il leur était im- » possible d’y passer » . Vers ce temps-là , le carme Thomas Cenare, fameux prédicateur, oxerça ses talens oratoires contre les cornes. Ce religieux en triompha d’abord ; mais son triomphe dura peu ; bientôt elles reparurent , et se rehaussèrent à un degré prodigieux ;
APERÇU
enfin cependant les cornes passèrent de mode, chez les femmes.
Le règne de Charles VII ramena l’usage des pendans d’oreilles, des bracelets et des colliers. Quelques années avant la mort de ce prince , l’habillement des femmes devint d’un ridicule achevé. Elles portèrent des robes si longues , que plusieurs aunes de la queue traînaient, et les manches avaient tant d’ampleur , qu’elles touchaient à terre ; enfin leurs têtes se perdaient sous de vastes bonnets qui avaient jusqu’à trois quarts de haut. A cette mode bizarre il en succéda une autre qui ne l’était pas moins ; les femmes adoptèrent des matelas de tête, surchargés d’ornemens du plus mauvais goût. Cette coiffure était si prodigieuse, qu’on en vit, disent les contemporains, qui portaient deux aunes de large ; alors on fut obligé d’agrandir toutes les portes. On passa de cette extrémité à une autre non moins extravagante: on adopta des bonnets si excessivement bas , et l’on arrangea la chevelure d’une manière si serrée , que les femmes paraissaient avoir la tête rasée. A la mort de Charles VIII , Anne de Bretagne , son épouse , amena l’usage du voile noir, qu’elle conserva toujours. Les dames <le la cour l’adoptèrent, et l’ornèrent de franges
SUR LES MODES FRANÇAISES. 2Ç)’5 rouge et pourpre ; mais les bourgeoises, enchérissant encore sur cette mode, y ajoutèrent des perles et des agrafes d’or.
Ce fut sous le règne de François I.er que les femmes commencèrent à relever leurs cheveux : la reine Marguerite de Navarre , sa petite fdle, frisait ceux des tempes, et relevait ceux du toupet. Cette princesse ajoutait par-fois à cette coiffure un petit bonnet de satin ou de velours , embelli de perles et de pierreries , surmonté d’un bouquet de plumes. Cette manière était assez agréable , et c’est peut-être la première époque où les femmes ont commencé à se coiffer avec quelque goût. Vers les dernières années du règne de Louis XIV, les coiffures des femmes étaient extrêmement hautes: un mot de ce Prince les rabaissa en vingtquatre heures. Deux dames anglaises étant venues au souper du R.oi, en juin ou juillet 1714, avec des coiffures très-basses , et les courtisans ayant accueillis ces étrangères par des brouhahas, le Roi, pour les rassurer, leur dit des choses galantes , et dit même tout haut que , si les Françaises étaient raisonnables , elles se coifferaient comme elles. Le lendemain , toutes les femmes de la cour avaient rabaissé leurs coiffures des trois quarts. Le règne voluptueux
294 APERÇU
et galant de Catherine de Médicis devait amener nécessairement un heureux changement dans le costume français. Ce fut à-peu-près vers ce temps-là que le chaperon parut : cette mode dura assez long-temps, parce qu’une loi somptuaire avait établi une distinction dans l’étoffe qui le composait. Le chaperon des dames de la cour était de velours , et celui des bourgeoises n’était que de drap : en fallait-il davantage pour en perpétuer la mode? Aussi les femmes y attachaient tant d’importance, qu’on vit la Boursier , sage-femme de Marie de Médicis , solliciter long-temps , et obtenir enfin un ordre exprès du Roi , pour se parer d’un chaperon de velours. De toutes les lois somptuaires promulguées à différentes époques , aucune n’eut un effet aussi prompt que l’édit de 1 6o4- Henri , après y avoir défendu de porter sur les habits ni or , ni argent ( ces matières étant alors beaucoup plus rares qu’elles ne le sont aujourd’hui ) , ajoute : Excepté cependant aux filles de joie et aux jîloux , auxquels nous ne prenons pas assez d'intérêt, pour leur faire l’ honneur de donner notre attention à leur conduite . Cette ordonnance eut son plein effet, et les filles de joie et les filoux n’usèrent pas meme de la permission. Les différentes varia-
tions qu’a éprouvées le costume des femmes sous le règne de Louis XIII et sous les suivans, sont trop connues pour en parler ici. Beaucoup de personnes se rappellent encore les mantes, les vastes paniers, les tailles écourtées, les larges manches, les manchettes à trois et quatre rangs , etc. , etc.
Nous terminerons ces observations par quelques réflexions générales sur les modes , dont le bon goût a plus d’influence qu’on ne le pense sur la considération politique qu’obtient une nation , et par-conséquent , sur le commerce et la prospérité d’un grand peuple. Nous nous y arrêtons un instant , pour faire sentir que si le goût et les connaissances relatives aux beaux-arts étaient plus universellement répandues , on ne contrarierait pas si souvent qu’on le fait, par une imitation servile et ridicule, les vues de la nature et les principes du bon goût. Je pense que la régénération des modes doit suivre de près celle des mœurs.
Les modes françaises sont généralement adoptées dans toute l’Europe; les Anglais mêmes , ce peuple , notre ennemi-né , qui calcule tout, jusqu’à ses plaisirs , sentant bien qu’il ne peut lutter avantageusement avec nous en matière de goût , admet quelquefois nos formes dans
296 A PERÇU
ses vêtemens ; mais il se réserve modestement le soin de fournir, lorsqu’il le peut, l’étoffe des* nôtres. Nous qui sommes le meilleur peuple de la terre, nous adoptons les m'odes anglaises aussi facilement que ses étoffes. Il est à remarquer cependant que c était toujours de la Tamise que nous venaient . ainsi qu’à nos chevaux , les modes les plus ridicules. Convenons cependant qu’à cet égard leur empire diminue. Les Françaises ont fait des progrès si rapides dans l’art de la toilette, qu’elles donnent le ton aujourd’hui à toutes les femmes de l’Europe. Nous avons vu de nos jours les diverses modes se succéder avec une rapidité inconcevable; les dénominations de toute espèce ont été épuisées ; quatre gros volumes contiendraient à peine la nomenclature des nouveautés que le génie inventif des femmes a imaginées depuis cinquante ans.
Qu’on nous permette à présent quelques observations sur les avantages et les désavantages du costume des femmes ; nous commencerons par les ornemens de la téÿe , comme le cheflieu de la coquetterie. La coiffure ne devant être regardée que comme un accessoire, toutes les fois que sa hauteur excédera en longueur celle du visage, elle produira des effets désagréables. Ces effets seront encore plus sensibles
chez une femme qui a la physionomie chiffonnée, que chez celle qui a des traits à la romaine. La première ne peut tirer avantage de sa figure que par des ajustemens légers et de peu d’étendue; elle doit éviter les grandes formes et les lignes droites. Une coiffure trop en avant sur la tête d’une femme qui a le nez fort petit et le menton rentré , rendra ces défauts encore plus sensibles ; tandis que cette même coiffure siéra merveilleusement à celle qui a le menton en avant et le nez saillant. De beaux yeux perdent ^une partie de leur effet sous de grands chapeaux placés trop bas; cette coiffure doit être la ressource des femmes qui n’ont que la bouche jolie et le sourire agréable: aujourd’hui, cependant, elles outrent cette mode plus que jamais. Les couleurs des rubans et des gazes qu’on emploie pour orner la tête , doivent, être assorties à celles des cheveux et du teint. Tous ces soins ajoutent beaucoup aux grâces naturelles ; il faut cependant en convenir , les femmes entendent infiniment mieux l’harmonie des couleurs que la convenance des formes. Il semble qu elles se sont beaucoup corrigées de la manière ridicule dont elles plaçaient leur rouge il y a quelques années ; cette invention est utile sans dqute . quand on Tom-
298 APERÇU
ploie à-propos , avec économie , et seulement pour animer un peu les lis d’une belle peau. Il fut un temps que les femmes d’un certain ton en abusaient au point, que malgré la loi impérieuse de l’habitude , un homme de goût ne pouvait s’empêcher de reculer à la vue de leurs effrayantes enluminures. Si ce masque choquant a quelquefois sa commodité , on ne peut se dispenser de convenir qu’il détruit tous les avantages d’une jeune femme timide , à qui la douce expression de la pudeur et de la sensibilité peut ajouter de nouveaux charmes; et c’était peut-être là une des causes qui faisaient souvent préférer la suivante à la maîtresse. Quant à la manière d’arranger les fichus , si l’on veut masquer les trésors de la nature, il faut se donner de garde de le faire d’une manière désagréable , comme il y a quelques années , époque pendant laquelle les femmes y sacrifiaient quelquefois deux heures par jour. Qu’on laisse ces impostures maladroites aux femmes qui ne peuvent que perdre à se laisser deviner. Une femme qui a un joli bras, a-t-elle imaginé la mode de le découvrir, aussitôt une autre , qui l’a noir et décharné , s’empresse de montrer le sien. La différence entre ces deux femmes est , que la ^première fait une chose
agréable et flatteuse pour son amour-propre, tandis que l’autre repousse les indiscrets , refroidit l’imagination , et laisse une idée défavorable de toute sa personne.
Les avantages d’une belle taille deviennent souvent nuis , par la folle manie de la vouloir rendre trop mince. Il n’y a qu’à consulter les formes de la Vénus antique, on sentira qu’on s’éloigne autant des belles proportions par une taille trop svelte et trop uniforme, que par une taille trop lourde. D’ailleurs , il est bon d’observer que les robes et les corsets trop serrés ôtent absolument la souplesse et la grâce: les mouvemens deviennent roides , et l’attitude gênée. La dépravation du goût fut portée si loin , il y a quelques années , que des femmes très-grasses voulant se mettre à la mode , enchérirent encore sur l’ampleur des bouffans , que des femmes trop sveltes avaient ingénieusement imaginés : on en vit alors de fort petites, qui, par l’accroissement de ce ridicule accessoire , avaient acquis plus de dimension en largeur qu’en hauteur ; mais aujourd’hui , les femmes même auxquelles la nature a tout refusé , suppriment leurs poches , tant ce sexe craint d’être accusé de dissimulation.
Les ajustemens destinés à orner la nature
3oo
APERÇU
doivent être simples et légers. Les femmes de la Grèce , qui connaissaient parfaitement l’art de faire valoir leurs charmes , avaient grand soin de .n’admettre que des voiles d’une étoffe souple et légère : ces voiles se prêtaient aux divers mouvemens , et ajoutaient aux* grâces naturelles. Aussi toutes les statues qui nous viennent de ce beau pays, le berceau des arts, font-elles l’admiration des artistes et des connaisseurs , par un caractère de vérité et de légèreté qu’on ne pourra jamais surpasser. On aurait tort de penser que les climats froids pussent être un obstacle à la finesse des vêtemens. Au moyen des fourrures dont on peut s’envelopper quand on s’expose au grand air, on peut être habillé dessous avec toute la légèreté possible. La manière dont les dames russes se vêtissent, peut venir à l’appui de notre assertion. Il y a cependant un milieu à prendre entre les ajustemens trop lourds et ceux qui, par leur finesse et leur transparence , peuvent choquer la décence. Une femme qui s’expose à ces inconvéniens entend mal ses intérêts: indépendamment des risques qu’elle court pour sa santé, elle se prive des avantages qui peuvent résulter pour son amour-propre , des brillantes fictions qu’enfante presque toujours l’imagina-
Sun LES MODES FRANÇAISES. 3ûl tion active des hommes , quand on lui laisse quelque chose à faire.
C’est surtout dans l’arrangement de la chevelure que les dames grecques ont excellé, par la simplicité qu’elles y mettaient. Il faut être justes, les femmes s’habillent infiniment mieux aujourd’hui qu’autrefois , avec plus de goût et de légèreté , et elles sont plus près de la perfection. Le schale a remplacé le mantelet avec beaucoup davantage : c’est une brillante conquête que les femmes ont faite sur l’Angleterre; il y a lieu d’espérer qu’elles feront des progrès rapides dans l’art de la toilette , si elles consultent davantage la nature et les artistes, et surtout si elles se livrent plutôt à ce goût délicat qui leur est si naturel, qu’à cet amour pour le changement que les malveillans leur supposent. Il est à craindre cependant qu’elles ne rétrogradent encore dans la manière d’arranger leurs chevelures. En général, les cheveux trop courts et les coiffures à la Titus et à la Caracalla produisent un très-mauvais effet ; les cheveux bouclés largement , flottant un peu sur les épaules , ou relevés avec goût , me paraissent être ce qu’il y a de plus agréable , et il serait à désirer que les femmes en fissent la base de leur coiffure. Quand, par un heureux hasard,
une femme a atteint à-peu-près la perfection dans ce genre, c’est-à-dire, quand elle a trouvé ce qui lui sied le mieux , elle doit être difficile sur le choix des nouvelles modes , et elle ne doit point oublier que dans ce siècle frivole , une infidélité n’a souvent d’autre cause qu’un déplacement de chapeau.
Les artistes qui ont passé leur vie à l’étude de la nature , sont les juges-nés dans cette partie. Ils ont sans doute le privilège de fixer l’opinion sur ces matières , et c’est là véritablement leur empire. L’instant n’est peut-être pas éloigné où le beau sexe , éclairé sur ses intérêts les plus chers, les appellera à sa toilette, comme les arbitres du goût , pour y remplir une place devenue vacante depuis la suppression des abbayes. C’est alors que, favorisés par les grâces et la beauté, enviés de toutes les autres classes, ils seront vengés avec usure de l’espèce d’oubli dans lequel le beau sexe a semblé les laisser si long-temps.
LES TABLEAUX PARLANS
LES TABLEAUX PARLANS
OU