DIALOGUE MORAL
La scène est au coin d’une petite rue , à l’étalage d’un brocanteur de tableaux.
Les interlocuteurs sont : le Portrait de M. Mondor, riche financier, peint en pied dans un grand tableau; le Buste de M. Grippart, procureur; et le Portrait de M. Bonnaire, bonnetier, vu à mi-corps.
M. GRIPPART
Quoi! c’est vous, M. Bonnaire; et que faitesvous donc là?
M. BONNAIRE
Je crois que c’est mon ancien voisin, M. Grippart. Que faites-vous ici vous-même, aux injures de l’air, vous qui étiez si délicat?
3o4 LES TABLEAUX PARLANS.
M. GRIPPAKT.
Ah ! mon cher voisin , les neveux ! les neveux ! à peine êtes-vous mort, à peine ont-ils pris possession de votre succession, que votre image même les importune.
M. BONNAIRE
Encore si ce n était que les neveux; mais les enfans, M. Grippart, les enfans! c'est bien dur.
M. GRIPPART
Comment les enfans ! cela est-il possible. Ah! que je suis heureux de n’en point avoir. Si c’eût été mes enfans qui m’eussent manqué de la sorte, je ne leur aurais jamais pardonné.
M. BONNAIRE
On voit bien que vous n’êtes pas père, M. Grippart.
M. GRIPPART
Mais pourtant, si je m’en souviens , il y eut un grand gala chez vous le jour de l’inauguration de votre portrait, qui était, je crois, celui de votre fête. Le concert était beau ; vous aviez tous les musiciens de la Sainte-Chapelle.
M. BONNAIRE
Parbleu , mon voisin , vous devez bien vous en souvenir, car vous étiez de la fête, etmadame
LES TABLEAUX PARLANS. 3o5
Grippart aussi : ah ! qu’elle était jolie ! les beaux yeux! Aussi le petit abbé, mon cousin, que j’avais placé à côté d’elle, manqua-t-il d’en perdre la tête.
M. GRIPPART
Venons à notre affaire, à l’ingratitude de nos enfans , à celle de nos neveux , de nos héritiers enfin. Qui aurait dit , ce jour-là , que ce portrait, que toute votre famille admirait, et dont vos enfans se disputaient la possession, à l’occasion duquel on avait fait tant de vers, de chansons en votre honneur, serait exposé aujourd’hui aux insultes des passans, et à celles des animaux même!
M. BONNAIRE
Mais vous, M. Grippart, dites -nous donc comment et par quelle catastrophe votre buste est parvenu ici?
M. GRIPPART
L’histoire n’en sera pas longue. Ayant perdu ma femme, ainsi que mes enfans , j’avais fait venir ma nièce et son mari, mes seuls héritiers, pour demeurer avec moi. La crainte que je ne vinsse à me remarier les rendait pleins d’égards. Mon buste , que. j’avais mis dans mon cabinet , ne leur paraissant pas placé
3o6 LES TABLEAUX PARLANS.
convenablement, ils le recouvrirent d’une glace, le transportèrent dans le salon , et le placèrent sur un fût de colonne, où jusqu’à ma mort il fut épousseté tous les jours avec respect. Mais à mon décès, ayant été transporté dans un arrière-cabinet, et la glace ayant été cassée dans le transport, mon neveu le trouva trèscommode pour y déposer sa perruque chaque soir. Mon buste devenu tête à perruque ! M. Grippart! l’une des plus fortes têtes du palais, tête à perruque 1 quelle profanation ! Enfin , le domestique lui ayant un peu fracturé le nez en balayant, on l’a relégué au gardemeuble, et peu après compris dans les vieilleries dont on s’est défait.
M. BONNAIRE
Ce que c’est que les vicissitudes humaines! quand on est mort ,, on croit être hors de peine, et cependant, comme vous le voyez, on est encore exposé à bien des humiliations.