DE SE LES PROCURER
Les arts , transplantés de l’Égypte où ils avaient pris naissance , dans les riantes contrées du Péloponèse , où ils parvinrent au plus haut degré de, splendeur, furent apportés en Italie ; ils y fleurirent sous Léon X. Introduits en France pendant le règne de François I.er, qu’ils rendirent célèbre , ils immortalisèrent
SUR LES ARTS D’INDUSTRIE COMMERCIALE. 555 le beau siècle de Louis XIV. Mais ce prince n’ayant rien fait pour les rendre indigènes, ils dégénérèrent sous le gouvernement de son successeur. Il nous paraît aisé d’en déterminer la cause. Il ne suffit pas d’accorder une grande protection aux arts pour les naturaliser dans un pays ; il faut encore préparer, par l’éducation , la génération future à distinguer, à accueillir ce qui est véritablement beau, préférablement à ce qui est barbare ou trivial. Voilà le seul moyen de maintenir dans un pays la supériorité des beaux-arts , de leur donner une influence durable; influence qu’ils n’ont que faiblement exercée en France , même pendant le règne brillant de Louis XIV (4).
L’art du graveur et celui du tapissier, furent en quelque sorte les seuls qui se ressentirent des progrès que fit la peinture pendant le dixseptième siècle. Les autres arts d’industrie commerciale n’en furent que légèrement améliorés, et encore ces légères améliorations furent-elles bientôt anéanties par le mauvais goût , l’ignorance et les compositions gothiques des Lajoue, des Oppenoid , des Meysonnier, etc. , etc.
Nous le répétons ici : ce n’est pas assez que la physique et la chimie , en préparant la ma-
tière , lui donnent les qualités conservatrices ; il importe encore , pour rendre les étrangers tributaires de notre industrie , de donner à nos vases, à nos meubles, ainsi qu’aux dessins de nos étoffes, de nos broderies, aux objets d’orfèvrerie et de bijouterie , ces formes séduisantes et pittoresques , qui seules maîtrisent le goût et entraînent l’opinion. Si un simple manipulateur sans connaissances chimiques, peut mettre à exécution les plus grandes découvertes , il n’en est pas ainsi dans les arts : il faut une longue habitude , des études suivies, pour copier la plus légère composition.
Louis XIY fit beaucoup pour les arts , sans doute; la peinture surtout fut encouragée sous son règne. Cependant le Poussin , l’un des premiers peintres du monde, avait déjà acquis toute sa célébrité pendant le règne de son prédécesseur. Louis XIV, qui attachait peut-être plus d’importance aux choses d’éclat qu’aux choses réellement utiles, ne s’occupa point du soin d’établir la suprématie de la peinture sur des bases solides, en faisant, comme chez les Grecs, de l’étude du dessin, un des principaux objets de l’éducation publique,, seul moyen de perfectionner les arts et de perpétuer cette perfection. Lorsqu’on envisage la peinture sous les rap-
SUR LES ARTS D’iNDUSTRIE COMMERCIALE. 355
ports de son influence sur l’industrie , on ne peut s’empêcher de convenir de la nécessité dans laquelle se trouve la France , cette législatrice du goût , qui inonde l’Europe de ses productions , de faire entrer l’étude du dessin dans les bases de l’éducation.
On aurait grand tort, sans doute, de classer cette étude dans le nombre des arts de pur agrément, et de l’assimiler, sous le point-de-vue politique, à la musique ou à la danse : la danse , les exercices du corps développent les grâces naturelles ; la musique , cet art enchanteur, parle à l’âme , émeut les passions , procure des jouissances délicieuses : ces arts contribuent à poli— cer une nation, à la rendre aimable; mais ils n’ajoutent rien à sa prospérité. L’étude du dessin est , sous ce rapport , d’une bien autre importance; elle double les facultés de l’organe de la vue , les rectifie, les rend propres à juger plus sainement des formes et des distances. Le guerrier, le voyageur, le savant, trouvent à chaque instant l’occasion d’exercer ce talent, pour le progrès des lumières, lorsqu’ils ont été assez heureux pour l’avoir étudié dans leur jeunesse. Quelle moisson de connaissances en tous genres nos artistes n’ont-ils pas faite dans l’expédition d’Egypte!
Tous les tableaux variés que nous offre la nature, un brouillard, un effet de soleil, une tempête , le rosier ou le cyprès, un palais , soit qu’il se présente dans toute sa magnificence, ou qu’il ne nous offre plus que des ruines, ont des droits égaux à l’admiration de celui qui a l’œil exercé par la pratique des arts. Les jeunes gens qui ont quelque idée du dessin , conçoivent beaucoup plus facilement une infinité de choses, à l’aide des figures. Les traits de l’histoire , qui leur sont présentés par des images , frappent plus vivement leur imagination. Aussi Locke, dans son excellent Traité * de l’Éducation , recommande-t-il d’avoir grand soin d’orner d’estampes les livres destinés à l’instruction des enfans.
L’objet essentiel qui doit engager le gouvernement à faire entrer l’étude du dessin dans le plan d’une bonne éducation , c’est celui de son influence sur la perfection des arts commerciaux. Vainement une nation riche et puissante posséderait-elle dans son sein les peintres les plus célèbres : leur génie pourrait donner à tous les arts une supériorité décidée sur ceux des autres peuples; mais ses succès ne seraient qu’éphémères , si la génération n’avait pas acquis de véritables lumières en ce genre ,
SUR LES ARTS D’iNDUSTRIE COMMERCIALE. 357 ainsi que le sentiment du beau , fondé sur de véritables principes. Pourquoi avons-nous vu les arts dégénérer en France pendant le règne de Louis XY? Pourquoi le grand pas qu’ils avaient fait dans le siècle précédent a-t-il été perdu? C’est qu’alors , ceux qui employaient les artistes , n’ayant ni goût, ni connaissances en ce genre , se sont laissé séduire par la bizarrerie de quelques artistes médiocres , écueil toujours dangereux chez un peuple avide de nouveautés. On vit alors les artistes les plus habiles , entraînés par le torrent du mauvais goût , contribuer eux-mêmes , pour plaire à leurs Mécènes, à la décadence générale. C’est ce qui ne serait point arrivé sans doute, si une éducation soignée , sous le rapport des arts , eût donné à la nation de véritables idées sur la perfection et la beauté. Qu’est-il résulté de l’état d’ignorance dans lequel elle était plongée à cet égard ? c’est que le goût des Français s’étant laissé corrompre pendant plus d’un demisiècle, et celui de quelques nations voisines ne l’ayant pas été autant, alors on a cessé de rechercher avec le même empressement les objets de notre industrie , dégénérés par suite de la corruption des arts , qui exerçaient sur eux mie influence directe. Tel est le sort des
arts ! il existe entre eux des rapports si intimes,
qu'ils se développent ou s’anéantissent en-même-
temps.
Une réflexion qui n’est pas hors de place, c’est que rien n’est plus difficile pour une nation qui a un goût inné pour le changement , de conserver toujours le goût du beau, malgré cette versatilité , et quand une fois elle a atteint la perfection , il lui faut une grande sûreté de principes pour ne pas dévier.
Outre les professeurs de dessin , qu’il serait utile de rétablir dans les collèges (5), pour donner aux jeunes gens qui y font leurs études, des notions assez étendues pour discerner le beau du médiocre ou du bizarre, on pourrait fonder, dans les grandes villes, des écoles gratuites de dessin, à l’instar de celles de Paris, dans lesquelles on enseignerait particulièrement le genre de dessin relatif à la nature des manufactures environnantes (6).
Ce ne serait point dans l’intention de former des peintres, des sculpteurs, des graveurs ou des architectes, que l’on instituerait ces écoles; ce serait seulement dans les écoles spéciales et dans les ateliers des grands maîtres , que les talens en ce genre pourraient se développer. Néanmoins ceux qui auraient reçu de la na-
SUR LES ARTS DINDUSTRIE COMMERCIALE. 359 ture le sentiment des beaux-arts, leur impulsion secrète , pourraient s’en assurer, en s’essayant dans ces écoles. Elles seraient destinées particulièrement à former des ouvriers intelligens pour nos manufactures et nos ateliers.
Indépendamment des modèles que les maîtres seraient en état de faire eux-mêmes , on pourrait fournir aux écoles , des dessins , des gravures , des lithographies , copiés d’après l’antique , afin de conserver le bon goût dans toute sa pureté.
C’est uniquement par des écoles de dessin variées et multipliées , qu’on pourra inculquer à la généralité de la nation ce tact fin , cel amour du beau , sauve-garde de la conservation des bons principes, et inspirer aux ouvriers de nos manufactures, ce goût délicat, cette habitude des belles formes , qui seuls peuvent donner aux productions de notre industrie cette véritable supériorité qui maintiendra en nos mains l’avantage dans la balance du commerce , seule base solide de la prospérité publique.
Il est nécessaire , pour le succès de ce plan , d’investir les professeurs de dessin de la même considération dont jouissent les autres professeurs. Le moyen le plus sûr pour fixer Latte n-
36o INFLUENCE DE LA PEINTURE
tion publique sur un art, et pour avoir d’habiles instituteurs , c’est de donner de l’importance à ceux qui l’exercent , et surtout à ceux qui l’enseignent.
Les arts, chez les Anglais, qui ont l’esprit mercantile , deviendront difficilement indigènes , parce que le génie mûrit difficilement dans les serres chaudes et au milieu des brouillards (7). Les Anglais singent cependant assez adroitement les productions de l’antique , dont ils emploient les formes avec succès pour le s différens objets d’industrie sur lesquels la peinture peut exercer son influence. Mais nous, qui avons véritablement le goût et Je génie des arts , il doit nous être facile de les surpasser. Cette prééminence doit concourir à réparer les pertes que le bouleversement de nos colonies et les calamités qui nous ont assaillis , ont fait éprouver à notre commerce.
On a agité souvent la question de savoir, s’il ne serait pas utile, pour maintenir la langue dans sa pureté , surtout dans la classe du peuple , de faire vérifier l’orthographe de toutes les enseignes par des hommes instruits. En partant du même principe, il serait peut-être utile «aussi d’empêcher qu’aucune production des arts, de trop mauvais goût, ne fût exposée
journellement à la vue. Il serait possible même d’exiger que les enseignes ne fussent peintes que d’après de bons originaux. Enfin, il serait facile , par exemple, de peindre celle d’une laitière, d’après une vache de P. Potter, et les autres sujets , d’après des fragmens de tableaux des grands maîtres ; leur traduction est tellement multipliée par la gravure , que ce moyen deviendrait facile et peu dispendieux. Il contribuerait beaucoup à faire naître , ainsi qu’à perpétuer jusque dans le peuple, ce sentiment du beau , qui seul peut , en perfectionnant son industrie , rendre cette perfection durable , et inspirer aux étrangers une grande estime pour toutes nos productions.
Ce fut par le soin particulier que prenait le gouvernement d’Athènes , de ne présenter au peuple que de belles choses , que cette nation célèbre parvint à enfanter des chefs-d’œuvre, et à exciter la curiosité et l’admiration des autres peuples. C’est ainsi que cette cité fameuse est devenue le centre , le rendez-vous de toutes les nations , qui accouraient de l’Asie et de l’Afrique pour admirer les ouvrages de ses artistes^), acquérir leurs productions, et jouir des charmes de l’urbanité de ses habitans. D’ailleurs, les fêtes multipliées dans toutes les villes de la
Grèce , dans lesquelles se trouvait déployé tout ce que les arts peuvent produire de plus séduisant, y attiraient en foule les peuples voisins. Ce n’est pas l’or ni les pierreries qui rendent les fêtes superbes ; c’est le goût qui a présidé à leur ordonnance. Les fêtes de Minerve, celles de Bacchus , celles de Délos , en l’honneur de Diane et d’Apollon , celles d’Esculape à Epidaure, celles de Flore , de Cérès à Eleusis ; enfin une multitude d’autres fêtes , les jeux, les spectacles auxquels elles donnaient lieu , et dans lesquels on déployait toutes les ressources des arts d’une manière parfaite , venaient encore augmenter leurs progrès.
Les arts étaient indigènes chez les Grecs ; ils en étaient en quelque sorte les créateurs : si originairement ils les avaient tirés de l’Egypte, ils les avaient perfectionnés , et quoiqu’ils ne dussent leurs chefs-d’œuvre qu’à leurs artistes, néanmoins les villes de la Grèce en renfermaient dans leur enceinte une telle multitude, que les Romains en enlevèrent , non-seulement de quoi orner tous leurs palais , mais encore a ssez pour décorer toutes leurs places publiques.
L’idée de rassembler annuellement les productions de l’industrie française, de les réunir dans le même lieu, à une époque fixe , est
SUR LES ARTS D’iNDUSTRIE COMMERCIALE. 365
réellement une grande et belle idée. La récompense , quoique légère, mais honorable, qu'obtiennent ceux qui se distinguent dans cette lutte, est adaptée au caractère des artistes français. On s'est aperçu des heureux effets de cefte institution, parles progrès sensibles qu’on a remarqués, depuis son établissement, dansplusieurs branches d’industrie. Les fabriques de dentelles, celles d’étoffes d’or, d’argent et de soie brochées de Lyon , ces beaux cachemires français , qui rivalisent , on peut dire avec succès , ceux de l’Inde , ces percales , ces indiennes imprimées , les formes de nos meubles, celles de nos vases , et beaucoup d’autres produits, ont obtenu un grand perfectionnement. Les sièges , les lits , les tables qu’on y a vus exposés , nous ont rappelé les ameublemens des Grecs. Espérons que cette belle institution ne sera pas anéantie.
Si , pendant la révolution et les guerres sanglantes qui en ont été la suite , le commerce est resté dans la stagnation ; si plusieurs de nos artistes , accablés sous le poids de l’infortune, sont passés chez l’étranger, et ont rouvert ainsi la plaie mal cicatrisée qu’avait faite à la France la révocation de ledit de INantes, le génie national est encore là ; il tient au .sol : c’est à lui à faire naître de nouvelles richesses, en
déroulant de nouvelles idées. C’est au goût , qui semble inné chez nous , à réparer, par des conceptions neuves , les brèches faites à la prospérité publique. Si nos voisins, excités par la soif de l’or, ont inventé des moyens pour simplifier la main-d’œuvre, nous, qui sommes inspirés par le feu du génie et par l’amour de la gloire et des arts', nous parviendrons, avec le secours du dessin , à développer ce goût , cette mobilité , cette variété qui tient à notre caractère, et par le moyen de la chimie, joignant au perfectionnement des formes celui de la matière , nous triompherons bientôt de tous les efforts de nos rivaux.
Ce sera avec le secours du gouvernement , que les talens de nos artistes et de nos manufacturiers obtiendront de nouveaux développemens. C’est moins par des moyens pécuniaires très-considérables, qu’on réussit à stimuler les artistes, que par de légers encouragemens sagement distribués, ainsi quepar une surveillancesévèresur les démarches et les introductions clandestines des productions de l’industrieétrangère, dont laconsommation pourrait porter atteinte à la nôtre ; mais les lois portées sur cet objet doivent rassurer nos fabricans à cet égard , et leur stricte exécution sera suivie des plus heureux effets.
Il ne suffit pas , pour rendre notre com-
SUR LES ARTS D’INDUSTRIE COMMERCIALE. 365 merce florissant, de subjuguer nos voisins par le goût de nos modes et la perfection de nos arts ; il est important encore d’anéantir parmi nos concitoyens, ce goût dépravé, ce fol amour des productions étrangères , passion destructive de notre industrie. Le moyen en est tout entier dans les mains du gouvernement ; c’est celui de n’adopter dans les cérémonies publiques , que des objets qui puissent , par leur perfection, fixer l’attention des étrangers, et leur faire naître le désir de les posséder. Pour répandre chez nos voisins le goût de notre industrie , c’est de les rendre souvent l’objet principal des présens que le gouvernement est dans l’usage de faite aux princes et aux envoyés des puissances étrangères. Etendre davantage , et augmenter encore ces présens ; employer, à cet égard , le nombre des souscriptions aux grands ouvrages , que l’Etat est dans l’usage de prendre, ou ceux que sa munificence pourra ordonner , sera un sûr moyen d’augmenter aussi, dans la même proportion, les succès de nos arts et de nos manufactures. On pourrait y ajouter encore celui que la politique de nos voisins sait employer à propos , et que nous prenons souvent, à tort, pour de l’esprit public ; c’est de jeter la défaveur, même
l'animadversion populaire , sur ceux qui affichent avec indécençe l’amour des productions étrangères , au détriment de celles qui se fabriquent sur notre territoire (9).
Le gouvernement , après avoir encouragé les jeunes artistes l’espoir de la patrie , récompensera aussi ceux qu’un long travail , une suite non-interrompue de succès (qui n’ont pas été couronnés par la fortune), n’a pu mettre à portée de se procurer une existence assurée. Ce moyen est infaillible , ainsi que celui que le gouvernement avait pris pour tenir toujours les grands artistes en baleine , de leur faire exécuter, à différentes époques , un nombre de tableaux et de statues d’un genre noble. Cette mesure est d’autant plus utile, pour les maintenir dans la bonne route , qu’aujourd’hui la ressource que leur présentait, en ce genre, l’embellissement des temples et des monumens publics , leur est à-peu-près enlevée , par la diminution du nombre des églises 9 et le nouveau système de, décoration des architectes. Nous le répétons, les Grecs n’ont fait d’aussi grands progrès dans les arts , que par la multitude d’objets qu’ils ont exécutés, et qui était si considérable, qu’à chaque pas on rencontrait chez eux des productions de leurs statuaires.
SUR LES ARTS D’iNDUSTRIE COMMERCIALE. 067
Ne serait-il pas possible aussi de décerner aux artistes vivans , dans les diverses professions , un genre de récompense qui ne coûterait rien au gouvernement, et cependant deviendrait , pour eux , un stimulant d’autant plus vif , qu’il serait une jouissance anticipée de l’immortalité, but principal de leurs travaux. Cette récompense serait l’adoption d’une de leurs productions dans un monument consacré à cet usage , qui serait considéré comme le Panthéon des hommes célèbres encore existans. Cette production y resterait exposée pendant la vie de l’auteur, et dix ans encore après sa mort. A cette époque, comme à celle de l’admission, un jury, composé partie de ceux dont les ouvrages seraient admis dans ce sanctuaire , et partie prise dans ceux qui n’y seraient pas encore , déciderait si ces mêmes ouvrages seraient transportés au Muséum, au Conservatoire des • Arts , ou rendus à leur famille.
Ce serait là que les étrangers, jaloux d’employer le pinceau, le burin, ou le ciseau de nos artistes, ou l’industrie de nos mécaniciens, apprendraient à connaître, et seraient à portée d’apprécier le mérite de chacun d’eux. L’avantage de cet établissement ne serait pas réservé
seulement aux peintres, aux sculpteurs, aux graveurs et aux architectes ; mais il pourrait s’étendre encore à tous les objets d’industrie , ainsi qu’aux sciences et aux lettres. Des galeries , des salles particulières , contiendraient des bibliothèques et des armoires vitrées, où seraient exposés, à la vue du public, les divers modèles et objets d’industrie qui auraient fait époque, ou présenté quelques idées nouvelles d’invention ou de perfectionnement. La galerie du Luxembourg et le Conservatoire des Arts et Métiers , remplissent cet objet en partie ; mais il faudrait l’étendre et le perfectionner, sous beaucoup de rapports. Cette réunion de toutes les productions des meilleurs auteurs ou artistes vivans, deviendrait d’une grande utilité pour juger si les arts ont fait des progrès , s’ils sont restés stationnaires, ou s’ils ont dégénérés. Il pourrait se tenir dans le même local des conférences utiles , dont le but serait de rappeler à l’ordre ceux dont le génie novateur, en cherchant à se créer une route nouvelle, tendrait à égarer l’opinion , ou à ramener les arts à leur décadence (10).
C’est aussi en fixant irrévocablement le système commercial , et en l’assujétissant à des principes invariables et sûrs, qu’on parviendra
SUR LES ARTS D’iNDUSTRIE COMMERCIALE, 36q
facilement à étendre et à faire fleurir l’industrie en France ; car y point d’industrie sans commerce , et point de commerce sans sûreté pour le commerçant. Rien ne serait plus fatal que cette versatilité de principes et ce tâtonnement perpétuel , qui laisseraient le spéculateur dans l’incertitude sur la manière de conduire ses opérations : on en a éprouvé les funestes effets depuis près d’un siècle. Il est , par exemple , de la plus haute importance , que l’artiste qui aura obtenu un brevet d’invention, comme une récompense de ses heureuses découvertes , soit assuré d’en jouir exclusivement tout le temps de sa durée. Quelle propriété plus sacrée que celle du génie? que celle acquise par de longues veilles, de pénibles études? celle dont l’acquisition a coûté tant de privations à son possesseur, et souvent abrégé ses jours ? car, qui pourrait douter qu’un travail immodéré, une application trop prolongée, ne dérangent enfin l’organisation physique , et ne soient bientôt suivis des accidens les plus graves.
Rien n’est# plus décourageant , non-seulement pour l’artiste; car l’artiste, le véritable artiste , souvent calcule mal ses intérêts ; mais pour le spéculateur qui lui a confié ses fonds ,
que la perspective de voir perdre leur temps et leurs avances , par la cupidité de ces fripons déhontés qui, se traînant sur des idées connues, s’approprient les découvertes des autres , parce qu’ils sont sûrs de l’impunité. Chez nos voisins , rien n’est plus sacré que la propriété du génie ; les peines les plus sévères sont imposées à ceux qui s’en emparent : aussi voit-on chez eux les découvertes et les pcrfectionnemens relatifs aux arts , se multiplier, s’accroître en peu d’années, et porter ainsi au plus haut degré de splendeur la prospérité du commerce national.
11 est encore plus nécessaire en France qu’ailleurs , de surveiller la jouissance des propriétés du génie, puisqu’en général leslabricans y sont moins riches que dans certains pays, et que d’ailleurs les capitalistes qui employent leurs fonds pour alimenter l’industrie et le commerce y sont infiniment plus rares , surtout à cause du peu de connaissances qu’on y avait autrefois sur les entreprises commerciales, suite indispensable des préjugés des premiers ordres de l’État. Il serait utile peut-être aussi de porter la vue sur les étrangers qui auraient fait quelques découvertes, ou ajouté quelques perfeetionnemens à celles déjà faites, afin de les
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attirer en France , et les y fixer en les aidant à y former un établissement. Ce moyen ne serait pas très-difficile, surtout si ces étrangers étaient sûrs d’y rencontrer des ouvriers intelligens. Des fonds modiques destinés à cet usage, dirigés par des hommes probes et instruits , pourraient produire les plus heureux effets.
C’est encore par des primes d’exportation graduées selon l’importance des objets, qu’en encourageant les manufactures naissantes , on les mettra à portée de rivaliser avec avantage celles de nos voisins. En Angleterre , ces primes sont, sur de certains objets, 'de vingt pour cent de la valeur de la marchandise ; et comme il arriva qu’en France, à l’époque du traité de commerce qui a suivi immédiatement la paix de 1783, les droits d’importation étaient légers , alors nos manufacturiers trouvaient du bénéfice à les tirer d’Angleterre. Quand la marchandise était prohibée, ils substituaient quelquefois leur marque à celle des fabricans d’outre-mer , sur les objets qu’ils avaient fait entrer en fraude. Aujourd’hui, le gouvernement prendra sûrement les précautions les plus sévères , afin de prévenir les abus qui pourraient naître de la fraude : abus désastreux pour l’industrie et le commerce. On en sent si bien les
conséquences en Angleterre, qu’une contrefaçon de marque , ou seulement la vente d’une marchandise portant une fausse marque, s’il est prouvé que le délinquant l’ait faite avec connaissance de cause , est punie de peine capitale.
Les Anglais prennent des précautions particulières pour empêcher chez eux l’introduction en fraude des marchandises prohibées , ainsi que de celles sur lesquelles on a imposé un droit considérable. En cela, la situation locale de l’Angleterre la sert assez bien : mais pour ajouter encore aux avantages de cette situation, elle désigne des ports spéciaux pour l’introduction de certaines marchandises, dans lesquels toutes les mesures sont prises pour empêcher la contrebande. Ce moyen , ainsi que l’indication de quelques villes frontières destinées au même usage , pourraient être employés chez nous avec succès. La confiscation des marchandises, une amende considérable, la peïte de la place des employés et commandans convaincus de favoriser d’yne manière quelconque l’introduction des marchandises-prohibées , ou qui se prêteraient à la fraude des droits établis, assurera l’exécution des lois à cet égard.
SUR LES ARTS D’INDUSTRIE COMMERCIALE. Ô'JO On peut imiter ici ce qui se trouve de bon dans la législation de nos voisins , et ce qui peut s’adapter à nos usages, à nos mœurs, ainsi qü’à nos localités. Il serait honteux au contraire de ne copier que leurs ridicules et
les vices de leurs institutions. Le seul moyen
de faire payer les impôts et les droits de douanes sans faire murmurer, sans nuire à l’agriculture ni au commerce, c’est celui d’asseoir les uns et les autres d’une manière con-
forme aux localités et aux circonstances ; mais une fois assis par une loi sage , il est nécessaire de la maintenir invariablement , et surtout de tenir la main à sa stricte exécution : c’est le véritable moyen de faire fleurir les arts , le commerce, et d’accroître la richesse nationale.
Déjà on s’est aperçu pendant la guerre , des effets salutaires de la prohibition des marchandises anglaises. Des manufactures se sont élevées de toutes parts , la protection spéciale que le gouvernement leur accorde, le génie national, la lutte établie entre deux peuples voisins et rivaux, tout concourt à nous assurer avant peu le sceptre de l’industrie y et à nous faire parvenir au comble de la prospérité (1 1).
Un ministre dont les attributions s’étendent sur les sciences et les arts, et qui loin de leur
3y4 INFLUENCE DE LA PEINTURE
accorder une protection spéciale, semblerait les laisser dans l’oubli , et accablerait de dégoût ceux qui les cultivent , serait regardé avec justice comme indigne de la confiance du prince, et comme l’ennemi de la gloire nationale et de la prospérité publique.