‹ Mélanges sur les beaux-artsChapitre 38 sur 46 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

Si, libre de nos pen§ées, nous pouvions, sans sortir de notre sujet, décrire ici les prodiges que la peinture enfante , vous retracer l’empire qu’elle obtient sur les âmes , en rappelant à votre souvenir les traits des grands hommes que leurs talens et leurs vertus ont rendus chers à la patrie et à l’humanité , ainsi que les époques les plus saillantes de l’histoire , peut-être parviendrions-nous à émouvoir votre sensibilité. Des tableaux piquans et variés flatteraient plus votre imagination, qu’une analyse sèche des propriétés industrielles de la peinture. Quelle image plus touchante pourrait-on présenter à votre sensibilité, que celle de la reconnaissance d’une mère, d’une fille, d’une épouse, ou d’un ami, pour un art régénérateur, qui semble donner une nouvelle existence à ceux dont l’absence ou la perte excite nos regrets ,

SUR LES ARTS DINDUSTRIE COMMERCIALE. 3 76 et paraît même rendre ces derniers à notre amour , en les rappelant du fond de leur tombeau.

Et vous, sexe enchanteur, dont le charme et les grâces se développent aujourd’hui avec tant d’avantage, par la simplicité et le bon goût d un costume , qui laisse briller tous les trésors dont la nature vous a doué, c’est aux beaux-arts , c’est au dessin surtout , que vous devez cet heureux changement. Sans eux , embarrassé sous des vêtemens lourds , enveloppé d’un costume barbare , vous auriez moins de charmes à nos yeux , et par-conséquent, moins d’influence sur les destinées d’un sexe , dont vous savez si bi'en allumer les passions , et les diriger, ou les modifier ensuite à votre gré , pour le bonheur et la perfection de l’humanité.

Les arts sont un bienfait du ciel , pour tempérer l’amertume de la vie; ils civilisent les hommes , adoucissent leurs mœurs ; ils sont une jouissance indistinctement pour tous les âges. L’amour des arts ennoblit les idées; il sert au perfectionnement de l’esprit, autant qu’à celui des objets matériels. Ceux dont les sens grossiers sont insensibles au charme de la peinture, ne peuvent contester son influence sur les arts mécaniques, non plus que la néces-

site dans laquelle est un Etat puissant et riche , de lui accorder, au-moins sous ce rapport, une protection spéciale. Oui , sans doute , la peinture a la plus grande influence sur la prospérité d’une nation industrieuse. C’est elle qui inspire les artistes dans tous les genres , les fabricans de toutes les classes, et les ouvriers d’un grand nombre d’états.

Profiter des avantages que peuvent nous procurer, en ce moment, les progrès que la peinture a faits depuis la fin du dernier siècle ; faire ensorte que les talens du petit nombre d’hommes , qui font époque en ce genre , s’étendent et se perpétuent ; tirer parti des succès que la gravure a obtenus par l’heureuse institution d’un grand prix ; encourager la sculpture par des monumens dignes de la nation , et perpétuer le souvenir de ses grands hommes : voilà les moyens qu’un ministre, ami des arts, c’est-à-dire, aimant la gloire de la France et sa prospérité , savait employer à propos. Colbert écrivait à Louis XIV : Sire > on mesure les Rois à l’aune des monumens ({U ils élèvent . C’est ainsi qu’on nous assurera à jamais la suprématie dans les arts. Si on laisse échapper cette heureuse circonstance . il faudra un siècle pour regagner ce que nous aurons perdu.

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Un gouvernement jaloux de l’illustration de la patrie , de sa prospérité et de sa puissance , couvre les arts de ses ailes protectrices, veille, avec un soin vraiment paternel , à leurs progrès et à l’existence des artistes , dans la crainte de laisser dessécher ou filtrer, dans une terre étrangère , cette source féconde de richesse et de prospérité. Il faut espérer que la paix dont nous jouissons ouvrira une nouvelle carrière à ceux qui se vouent au culte des arts. C’est par leur secours que nous pourrons exprimer, d’une manière durable, notre reconnaissance envers l’immortel souvenir de la gloire nationale ; que nous transmettrons à nos neveux la mémoire des héros morts en combattant pour la patrie. C’est par les arts enfin, que nous pourrons acquérir sur tous les peuples la seule suprématie qu’il nous convienne d’exercer aujourd’hui ; et après les avoir combattus si long-temps , avec succès , par la force des armes , nous les subjuguerons aujourd’hui par la supériorité de notre industrie. Ce sera par cette nouvelle victoire , qui ne coûtera pas une larme à l’humanité, que nous fixerons parmi nous la gloire, la félicité et l’abondance.

NOTES

(1) Il est inconcevable qu’une nation aussi éclairée que la nation française ait pu si long-temps faire ses délices des porcelaines, des papiers de la Chine, et que pendant cette longue époque d’avilissement en matière de goût, nos manufacturiers, nos artistes même, aient été obligés de singer ces ordures.

(2) Ce qui flattait le plu? les petites maîtresses qui raffolaient des voitures anglaises, c’était l’épouvantable bruit qu’elles faisaient, bruit capable cependant d’agacer les nerfs des cochers les plus robustes.

(3) L’éventail, il est vrai, cette arme si redoutable dans les mains d’une jolie femme, est totalement passé de mode en France : sera -ce pour toujours ? Nous n’oserions l’affirmer. Son utilité, constatée depuis des siècles, le ramènera quelque jour triomphant, surtout lorsque les chapeaux seront passés de mode pour les femmes. Alors, plus orgueilleux que jamais, nous le verrons reprendre son empire, et devenir la terreur des indiscrets.

(4) Sous le règne de Louis XIV, les arts ont été encouragés sans doute; mais on n’avait pas encore en France des idées bien saines sur leurs liaisons avec

l’industrie commerciale, et surtout sur l’influence qu’ils sont en possession d’exercer sur les arts mécaniques. Il est étonnant que ces vues aient échappé à Colbert, qui a tant fait pour les uns et les autres. La première école de dessin , relative aux arts industriels , a été fondée par Bachelier, vers 1766.' On voit, par l’extrait d’une lettre du Poussin, écrite pendant son séjour en France, combien le défaut de goût et de connaissance dans les arts peut influer sur le talent et les destinées d’un grand artiste. « Si je restais long-temps dans ce » pays, dit-il, je serais forcé de devenir un barbouil- » leur comme tous les autres : on m’occupe à dessiner » des ornemens de cheminées, des frontispices et des » couvertures de livres » .

(5) On a supprimé les professeurs de dessin dans les collèges, pour y substituer de simples maîtres à dessiner, vraisemblablement par des vues d’économie bien mesquines.

(6) Il yen a actuellement à Lyon. Ces institutions, qu’on ne saurait trop étendre dans les villes manufacturières, produiront les plus heureux effets.

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(7) Nous sommes fort éloigné ici de vouloir jeter de la défaveur sur la nation anglaise ; si elle n’a pas d’aptitude pour les beaux-arts, dispositions qui tiennent plus qu’on ne le pense au sol et au climat, elle en est amplement dédommagée par ses connaissances et ses progrès dans les sciences physiques, et ses lumières en économie politique.

(8) Le Pirée était encombré de navires de toutes les nations , chargés de statues sorties des ateliers des sculpteurs grecs, lesquelles vraisemblablement n’étaient pas toutes d’une égale beauté, car pour un Phydias, on rencontrait dix mille tailleurs de pierres. Lorsqu’on réfléchit à la difficulté de parvenir dans les arts à la sublimité du talent, doit-on être étonné de voir de nos jours, parmi un si grand nombre d’artistes, si peu atteindre au premier rang. S’il était si facile de devenir célèbre dans les arts, quel mérite y aurait-il de parvenir à la célébrité.

(9) Il est honteux sans doute pour la nation française de porter aussi loin qu’elle le fait l’amour des productions étrangères pour les objets usuels , et dont l’introduction chez nous est aussi nuisible à la splendeur et à la prospérité de notre commerce, surtout lorsque les nuances qui distinguent ces productions sont souvent imperceptibles , et plus souvent encore imaginaires. Nous qui imitons avec tant de soin les ridicules de nos voisins , qui coupons les oreilles et les queues de nos chevaux, quand imiterons-nous ce qu’ils ont de bon et de louable? quand enfin, à leur exemple, rejèteronsnous ce qui vient de chez nos rivaux , et qui peut porter atteinte à notre fortune, même à la gloire nationale?

(10) Une partie de cette idée m’a été suggérée par une petite brochure qui m’est tombée dans les mains il y a quelques années , et qui est , je crois , de M. Eméric David ; je n’ai fait que l’étendre et la généraliser davantage.

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(11) Nous avions joint à ce Mémoire un relevé exact des importations et des exportations de tous les objets industriels fabriqués en France, sur lesquels les beaux-arts exercent leur influence. Nous avons fait ce travail d’après les meilleures sources, et nous avons obtenu la preuve, que depuis les progrès qu’ont faits les arts, les exportations de la plupart de ces objets ont été décuplées, et que les importations ont diminué dans la même proportion.

NÉCHOLOGIE.

NECROLOGIE.

(Toutes ces Notices ont été lues dans les séances publiques de plusieurs Sociétés savantes. )

NOTICE

SUR PIERRE CHOFFARD.

Si je viens aujourd’hui au milieu de vous rappeler les talens et les vertus du confrère aussi habile qu’estimable que nous venons de perdre , ce n’est point seulement pour me conformer à l’usage, c’est plutôt encore pour soulager mon cœur, payer la dette de l’amitié, et répondre à la confiance dont vous m’avez honoré. Vous le savez, Messieurs, autant les talens de l’artiste que nous regrettons étaient fleuris et agréables, autant ses vertus étaient aimables et douces; vous entretenir des uns et des autres, c’est captiver votre attention, émouvoir votre sensibilité , et acquérir des droits à votre indulgence.

NÉCROLOGIE. 383

Pierre-Philippe Choffard naquit à Paris, en 1 750 , d’une famille honnête. Peu favorisé de la fortune, par les pertes que ses parens avaient éprouvées , orphelin de père dès Page de dix ans , sa mère se vit bientôt obligée d’abandonner le commerce qu elle avait entrepris après la mort de son époux , et se trouva hors d’état de soutenir son fils dans la pension où d’abord elle l’avait placé. Ces malheurs contribuèrent aux progrès du jeune Choffard., qui, se voyant forcé d’abandonner des études commencées avec succès, manifesta des dispositions pour les beaux-arts. Comme on s’était aperçu dans sa pension qu’il dessinait avec assez de goût des fleurs et des ornemens sur les marges de ses livres, sa mère s’imagina, avec raison, qu’il pourrait réussir dans la gravure , et le plaça chez Dheulland, graveur de plans assez habile. En peu de temps il en sut autant que son maître. Mais son goût naturel et son génie le portant à la composition, les études du dessin pour la figure et l’ornement , auxquelles il se livrait aux heures que ses camarades employaient à la dissipation , le mirent en état de composer et de graver les ornemens et les cartouches qui accompagnent ordinairement les cartes de géographie. Bientôt il fut très-

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recherché dans ce genre, auquel il donna même un caractère et un développement dont jusqu’alors on ne l’avait pas cru susceptible. S’étant mis ensuite sous la direction de Babel ^ compositeur et graveur d’ornemens alors en réputation , afin de se perfectionner encore , et l’ayant promptement surpassé, il joignit à cette étude celle de l’architecture, de la géométrie et de la perspective, qu’il vint à bout de posséder parfaitement , comme on s’en aperçoit dans ses différens ouvrages.

Cependant, trouvant ses talens trop circonscrits dans le genre de l’ornement, il se livra aussi à celui de la figure. Il y débuta par la gravure de deux jolis tableaux de Baudoin, les premiers qu’on ait gravés, et qui obtinrent le plus grand succès. Ne voulant pas se borner à la traduction des ouvrages des autres, et son génie brûlant de faire éclore les idées qu’il avait conçues , et que son goût avait épurées , il le développa avec avantage dans un genre qu’il a tellement perfectionné, qu’on peut en quelque sorte l’en regarder comme le créateur. Les artistes sentiront que je veux parler ici de cette multitude de vignettes et de culs-de-îampes dont il a orné les plus belles éditions de son temps. Parmi ce grand nombre d’ouvrages

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émanés de son crayon, qu’il a enrichis encore par l’exécution d’une pointe spirituelle et brillante, nous distinguerons principalement les culs-de-lampe de l’édition des Contes de La Fontaine dite des Fermiers- Généraux j, ceux de Y Histoire de la Maison de Bourbon , et les vignettes d’un ouvrage intitulé : les Préjugés militaires , dans lequel il a représenté des batailles dans un très-petit espace, dont les compositions offrent cependant un champ vaste, une scène riche, et des détails pittoresques. Mais de toutes les compositions de M. Choffard , celles des vignettes des Métamorphoses d'Ovide j édition de Basan , sont , sans contredit , les plus piquantes , et celles dans lesquelles on trouve le plus de génie et de goût. Chacun des sujets forme à lui seul un poème, dans lequel la substance de la fable est conservée en entier, et chacun des incidens, indiqué jusque dans les moindres détails, par des accessoires qui peignent les faits, au moyen d’allégories les plus fines et les plus ingénieuses. Le sujet, surtout, qui représente Jupiter débrouillant le chaos, est celui dans lequel l’auteur a déployé le plus d’imagination , et surtout une grande simplicité. Jusqu’ici, aucun compositeur de ce genre, excepté peut-

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être Leclerc , n'avait mis autant de poésiç dans

ses compositions.

Si nous considérons M. Choffard comme graveur, nous n'aurons pas moins délogés à lui donner. Il a produit une multitude de sujets qui ornent une partie des belles éditions imprimées dans la moitié du dernier siècle, lesquelles figurent avantageusement avec toutes les productions de ses contemporains les plus habiles. Quoiqu’il ait beaucoup gravé d’après ses compositions , cependant il a traduit plusieurs dessins de Gravelot, Cochin, Moreau, Perrin, Monnet, et de quelques autres. Il est impossible de mettre plus de goût qu’il n’en a mis dans tous ses ouvrages : si même on peut lui faire quelque reproche , c’est celui d’en avoir abusé quelquefois , surtout dans les draperies.

Amant passionné des arts, dont il faisait ses délices, jamais M. Choffard n’a pu se déterminer à quitter un ouvrage sans lui donner toute la perfection possible, ne calculant jamais les honoraires qu’il en attendait, ni même le peu d’intérêt ou de gloire dont cet ouvrage pouvait être susceptible : le sujet le moins important, celui qui lui était le moins pa)^é, ne sortait jamais de ses mains sans avoir épuisé

toute son attention. Lorsque ses talens ou son expérience pouvaient être utiles à quelques-uns de ses confrères , que 1’ un deux avait recours à lui pour un objet de perspective ou d’ornement, genres dans lesquels nous avons vu qu’il excellait : Apportez votre travail, lui disait-il, et laissez-le-moi , afin que je le considère à loisir ! Vous étiez sùr, lorsque vous retourniez chez lui, de trouver la partie qui vous inquiétait entièrement faite. Mais ce qui mettait le comble à la délicatesse de son procédé, c’est que jamais vous ne pouviez parvenir à lui faire accepter le juste tribut de votre reconnaissance. Cette envie perpétuelle d’obliger et de se rendre utile le suivait partout; ce n’était pas la vanité, ni le désir de l’emporter sur les autres qui le rendaient également prévenant dans la société, et aux petits soins avec tous ceux qui la composaient ; c’étaient plutôt la modestie et la crainte que le peu de mérite qu’il se supposait ne rendît sa présence importune. Aussi sa venue chez ses amis était-elle ordinairement une fête pour tout le monde. Je l’ai vu souvent arriver à la campagne, avec le petit pain en poche pour le dogue de la porte, les gimblettes pour le petit chien , les bombons pour les enfans , les fleurs ou les flacons pour la maîtresse de la

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