CHEZ
L’homme , entraîné sans cesse par la violence de ses passions , a besoin sans doute de préceptes et d’exemples, pour ne pas s’écarter du sentier de la vertu. Si l’éloquence et la poésie se disputent la gloire de lui retracer ses devoirs et d’émouvoir sa sensibilité , qui pourrait douter que la peinture , qui doit frapper plus vivement son imagination , et qui possède l’unique prérogative de lui parler indistinctement tous les idiomes de l’univers , ne réunisse les mêmes avantages (1 ) ?
L’empire de cet art enchanteur s’étend sur le passé comme sur le présent ; il rappelle en quelque sorte à la vie ceux qui ont cessé d’être ,
répare les ravages du temps , et souvent même les méprises de la nature.
Tandis que les immortels chefs-d’œuvre des Corneille, des Racine et des Fénélon n’existent pas pour la presque totalité des nations , nous voyons l’Iroquois farouche et l’Africain stupide partager l’enthousiasme des peuples policés pour les beaux-arts , et verser des larmes avec la veuve d’Hector ou celle de Germanicus, que les pinceaux d’artistes célèbres viennent nous reproduire sur la toile (2). N’a -t- on pas vu souvent l’âme la plus inflexible , après avoir résisté au pouvoir énergique de l’éloquence , se laisser fléchir par l’attrait séduisant de la peinture ? n’a-t-on pas vu les animaux mêmes se soumettre à la puissance magique de ce bel art?
La vue étant de tous les sens celui qui communique le plus directement avec l’imagination , qui n’est en quelque sorte elle-même qu’un miroir, dans lequel se peignent les différens objets que les yeux et la mémoire lui réfléchissent , les sensations qu’elle nous procure sont donc plus rapides et plus vives que celles qui nous arrivent par les autres sens. Aussi voyons-nous Melpomène emprunter son secours , et créer des tableaux pour émouvoir ses auditeurs ; et le poète , devenu peintre ,
1 38 de l’influence de la peinture
abuser quelquefois de ce moyen auxiliaire , pour suppléer à la stérilité de son génie.
C’est la réunion complète de toutes les parties de l’art qui constitue le grand peintre ; c’est cette réunion qui amène l’illusion , et produit la parfaite imitation de la nature. Mais ce n’est pas par une imitation froide et servile qu’un artiste s’élèvera aux brillantes conceptions du génie ; ce n’est pas par de petites formes qu’il nous transmettra les figures des héros et des grands hommes : c’est en saisissant l’expression de leur âme , leur caractère habituel ; c’est en joignant à un sentiment délicat, un discernement éclairé pour le choix et l’emploi de ses modèles; c’est en donnant le mouvement et la vie à ses figures; c’est enfin en se rappelant sans cesse que ses efforts seront vains, si le goût et les grâces ne président à ses travaux.
Les causes morales influent encore plus sur les arts que les causes physiques. Un climat tempéré, un sol agreste peuvent suffire à leur naissance ; mais des lumières et des richesses sont indispensables à leurs progrès et à leurs développemens.
Si quelques hommes semblent résister au prestige de la peinture, ce n’est pas que l’in-
fluence de cet art soit bornée; c'est la suite d’un vice de conformation dans les organes de ceux qui se montrent rebelles à sa puissance; ce sont leurs sens qui sont imparfaits. D’ailleurs n’existe-t-il pas des êtres pour lesquels l’œillet et la rose sont inodores ; d’autres pour qui les sons harmonieux de Gluck et de Sacchini , et autres musiciens célèbres , ne sont qu’un bruit insignifiant? Aurait-on le droit d’en conclure que la musique serait sans harmonie , ou les fleurs sans parfums?
Quoique la sculpture ne produise pas une illusion aussi complète que la peinture , cependant ces deux arts sont tellement unis , qu’on peut citer également des exemples tirés de l’un ou de l’autre.
D’ailleurs, la peinture n’a pas toujours besoin de produire une illusion complète pour remplir le but qu’elle se propose ; souvent il lui suffit de rappeler à la mémoire les grands traits de l’histoire , et les exemples qui peuvent ramener les hommes à la vertu , et préparer leur âme aux impulsions que le législateur veut leur donner.
On objecterait vainement l’abus qu’on peut faire des beaux-arts relativement aux mœurs ; n’est-ce pas avec l’acier qui sert à forger le soc
l40 DE L’iNFLUENCE DE LA PEINTURE
des charrues, que se fabrique aussi le glaive homicide?
C’est aux artistes vraiment pénétrés de l’importance de leur profession , à ceux qui sont animés du désir de transmettre leur nom à la postérité, qui ont le courage de suivre une carrière hérissée d’épines , à mettre à profit jusqu’aux instans destinés à leurs délassemens, pour scruter les passions humaines, en saisir le principe moral , afin d’en suivre les développerons physiques. Mais ils n’obtiendront rien, si la nature n’a doué leur âme du charme de la sensibilité , et s’ils n’ont eu soin de nourrir leur esprit des fruits de l’érudition.
Le premier pas que l’homme, dans l’état de nature, fit vers l’état social , fut un hommage aux beaux-arts. Les signes ont précédé les langues, et l’aurore de la civilisation éclaira le berceau de la peinture. Les hiéroglyphes des Egyptiens ne paraissent être autre chose que les premiers essais de cet art. C’est avec son secours que les peuples encore sauvages sont parvenus à s’entendre, et ont pu rassembler les élémens de leur histoire. La pantomime seule peut disputer à la peinture la prééminence ; mais ensuite la nécessité de transmettre et de communiquer les signes par des traits
d’abord informes, a bientôt donné naissance à cette dernière : en sorte que l’origine de ces deux arts remonte à-peu-près à la même époque. Mais depuis cette époque jusqu’au siècle de Dibutade, il a dû se passer un laps de temps considérable, et plus encore, jusqu’à ce que cette découverte ait acquis assez de perfection pour influer sur les mœurs des nations (3).
L’art commença par une grande simplicité : les dieux en l’honneur de qui s’en firent les premiers essais, furent d’abord représentés par une pierre ou un tronc d’arbre, même chez les Grecs. A Lacédémone , deux morceaux de bois parallèles, joints par deux baguettes en travers , représentaient Castor et Pollux \ A Samos, un soliveau recevait l’hommage des peuples \ Bacchus et Vénus de Paphos furent révérés sous la forme de colonnes. Les Egyptiens ayant imaginé les premiers de surmonter ces colonnes d’une tête humaine, durent se regarder comme les créateurs des beaux- arts1 2 3. Cependant ils n’obtinrent pas le premier rang parmi les nations qui s’illustrèrent par leur culte (4) : ces mêmes arts rencontrèrent
1 Plutarque, pag. 84g, éd. Steph.
2 Callim. , Lib. III, cap. 8.
3 Hérodote, Lib. II, cap. Plutarque, de Le g . , Lib. II.
1 42 DE l’influence DE LA PEINTURE chez ces peuples , dès leur naissance , des préjugés religieux et populaires à combattre: préjugés toujours fatals aux progrès des connaissances humaines. En général, ce peuple fut toujours dénué de ce goût fin, délicat, de cette précieuse sensibilité sans lesquels on ne connaît ni on n’exécute rien de parfait. Pour plaire à leurs yeux , il fallait que la proportion des objets fût gigantesque ; tandis que les Grecs s’attachaient uniquement à la pureté des formes et à la beauté de l’expression. Aussi , chez aucun peuple du monde , les arts n’acquirent autant de perfection, et n’obtinrent autant d’influence sur les mœurs.
Les législateurs qui ont su diriger les hommes sous quelque forme de gouvernement que ce soit , et sur-tout dans les républiques , ont tiré grand parti de l’influence de la peinture, soit en politique ou en matière de religion , pour inspirer aux peuples des sentimens convenables aux circonstances.
Les religions sur-tout durent aux beaux-arts une grande partie de leurs progrès : de tous les temps ils concilièrent aux dieux la vénération des peuples. Le fanatisme même les a fait servir plus d’une fois à l’affermissement de son empire. Qui connaît mieux le pouvoir de la peinture
que les dévots et les âmes tendres? Les prêtres de presque tous les cultes s’emparèrent des beaux-arts dès leur naissance , pour en faire servir les effets à leur dessein , celui de séduire les hommes par tous les sens. Autant ils ont craint et persécuté les philosophes et les savans, autant ils ont, à toutes les époques, honoré les artistes. On se rappelle que quand Raphaël mourut, il allait être fait cardinal.
Consultons l’histoire de tous les peuples , nous y verrons toujours qu’à de certaines époques on s’est servi avec succès de l’influence de la peinture.
Quand les Grecs eurent substitué dans leurs temples, aux grossiers objets de leur culte, les belles statues que nous admirons aujourd’hui , leur ferveur se ranima , et leur respect pour les dieux s’augmenta progressivement avec la perfection de leur image ; alors leurs temples se remplirent des figures de leurs divinités. Mais ce ne fut pas seulement pour propager des opinions religieuses que les Grecs s’emparèrent , par le moyen des arts , de l’imagination des peuples : ce fut surtout pour créer et pour maintenir la liberté; ce fut pour inspirer l’amour de la patrie , et former l’esprit public ; ce fut enfin pour exciter aux vertus les plus utiles à
1 44 DE l'influence de la peinture
la société, qu’ils imaginèrent d’élever des monumens aux grands hommes. L’abus qu’ils firent dans la suite des statues pour des objets frivoles , n’a pas peu contribué à diminuer chez eux l’influence des beaux-arts sur les mœurs : s’ils eussent honoré toujours les vertus et les talens acquis, plus que les avantages delà nature, alors on eût vu cette influence se perpétuer, s’accroître, et avec elle la puissance et la considération nationales.
C’est a. la haute importance que les Grecs attachèrent aux beaux-arts , qu’ils durent ce degré de perfection auquel ils atteignirent : rien n’y était épargné. On se rappelle que les Crotoniates voulant obtenir de Zeuxis un tableau représentant une Hélène , l’autorisèrent , par un décret , à choisir ses modèles parmi les plus belles filles de la ville *. C’était un crime capital chez les Grecs de dérober une statue , ou même de la déplacer : un larcin de cette espèce a causé souvent de longues et sanglantes guerres. Plusieurs auteurs même ont prétendu que ce ne fut point Hélène , mais une statue de cette femme célèbre qui occasionna la guerre de Troye. Mais si l’amour des arts a coûté quelques larmes à l’humanité, avec quel plaisir le
* Cicéron, th invent . . Lib. II, cap. i.
philosophe se rappelle-t-il le bel exemple que Démétrius a laissé aux dévasteurs du monde ! Ce prince, assiégeant Rhodes, se détermina à en lever le siège , de crainte que dans l’assaut qu’il allait donner à cette place , du côté de l’atelier de Protogène, le fameux tableau de l’Ialise, chef-d’œuvre de cet artiste, ne fût endommagé*.
Les Grecs surent de tout temps récompenser les artistes d’une manière honorable aux arts, en les investissant de cette considération qui élève l’homme au-dessus de lui-même , et qui l’excite à redoubler d’efforts pour se distinguer dans une carrière qui mène à la gloire et à l’estime. Les grands hommes de cette contrée, dans quelque genre que ce fût, eurent de tout temps la passion des beaux-arts. Socrate, Ésope, Platon, faisaient leur société intime de ceux qui les cultivaient avec succès. Le dernier de ces philosophes s’appliquait en-même-temps aux sciences et au dessin , et les jeunes gens de la Grèce fréquentaient également les ateliers des artistes et les écoles des philosophes a. Celui qui atteignait la perfection jouissait d’une réputation immortelle , et souvent on voyait sa
1 Pline, Lib. XXXV, cap. 10.
* Diogène Laërce, Platon, Lib. III.
i46 de l’influence de la peinture statue figurer dans les temples, à côté de celles des dieux , et au milieu des libérateurs de la patrie. Les chefs-d’œuvre des arts étaient appréciés, jugés et récompensés par les assemblées de la nation. A Corinthe et à Delphes il y avait des concours de peinture1; le nom de plusieurs villes même serait resté dans un éternel oubli, si elles n’eussent renfermé dans leur sein un beau tableau ou une belle statue , à l’aide desquels elles sont parvenues à la postérité (5).
Les Athéniens crurent ne pouvoir décerner un plus grand honneur aux vainqueurs de Marathon, que celui de faire peindre par Panænus , sur un des portiques de la ville , les évènemens de cette célèbre journée. Bien n’égala l’enthousiasme, la surprise du peuple, quand ces peintures furent exposées à ses regards, et surtout lorsqu’il y reconnut nonseulement les chefs de l’armée , mais encore tous ceux qui s’y étaient distingués par leur conduite et leur courage4. C’est à cette époque que le goût des belles choses naquit dans la Grèce , et s’introduisant par suite chez les par-
‘ Pline, Lib. III, cap. g.
1 Pausanias , Lib. Y, cap. 1 1.
ticuliers , rendit cette contrée si célèbre dans les fastes des beaux-arts.
Ce fut à Périclès qu’on dut les grands talens qui immortalisèrent la république d’Athènes. Convaincu que le seul moyen de tenir en haleine pendant la paix, une nation belliqueuse , est de l’occuper du faste des beaux-arts; convaincu aussi que le moyen d’enflammer le patriotisme d’un peuple libre, est de faire servir ces mêmes arts à représenter les belles actions qui ont honoré la nation , et les grands hommes qui les ont faites, Athènes fut remplie, par ses soins, de monumens, de tableaux et de statues*. A chaque pas, on voyait retracer par des chefs-d’œuvre les hauts-faits des héros de la Grèce, et ces exemples produisaient les plus heureux effets. Thémistocle, subjugué par toutes les passions qui peuvent séduire une jeunesse ardente et inconsidérée, passant un jour devant un monument élevé à la gloire des vainqueurs de Marathon, ressentit à cette vue une émotion si vive, qu’abjurant tout-à-coup sa vie oisive et dissolue, il devint le libérateur de sa patrie (6). O vous, enfans dénaturés, qui en ce moment peut-être , méditez la ruine de votre pays ! vous qui n’ouvrîtes jamais la vie
* Plutarque, Vie de Périclès , Tom. I.
l48 de l’influence de la peinture de l’homme de bien , de crainte d’y trouver la satire de la vôtre, un jour viendra peut-être où la statue d’un nouveau Régulus, offerte à votre vue dans la place publique, ouvrira votre âme au repentir, rendra à la vertu un cœur pervers, et à la patrie un citoyen.
Si la musique sut enfanter des merveilles; si, par son moyen, Pythagore rendit la santé aux malades, et Asclépiade guérit les frénétiques ; si le son de la flûte rendait Alexandre furieux, tandis que le même instrument produisait quelquefois des effets contraires, non moins admirables ; de même Timomachus représenta la colère d’Ajax d’une manière si parfaite, que son tableau faisait reculer d’effroi les spectateurs , pendant que Zeuxis , qui rendait au suprême degré les passions douces, exprima la sagesse et la pudeur avec tant d’art sur le front de sa Pénélope , que son tableau inspirait le respect et l’admiration* (y).
Dans un moment de danger pour la république, les poètes et les orateurs d’Athènes ayant vainement déployé leur éloquence pour faire prendre les armes au peuple, Timomachus saisit ses pinceaux , trace sur la toile un soldat armé de pied en cap, accourant pour
* Pline , Lib. XXXV, cap. 9.
CHEZ LES ANCIENS PEUPLES. 1 Zf9
s’opposer à une incursion de l’ennemi ; ce soldat semble voler au combat; la fureur étincelle dans ses yeux : Timomachus expose son tableau sur la place publique; l’effet qu’il produit est aussi prompt que celui de la foudre ; en un instant les Athéniens sont armés, volent à la défense de leurs foyers, et la patrie est sauvée.
Ce ne fut pas seulement à la morale et à la mythologie, que les Grecs appliquèrent l’amour des arts ; ils prétendirent encore les faire servir à perfectionner les formes physiques de l’espèce humaine. Convaincus de l’analogie qui existe entre l’âme et le corps, ainsi que des avantages de la beauté , croyant la force et la santé le résultat des facultés de la première, ils faisaient dépendre les vertus des avantages matériels. Cette doctrine, renouvelée de nos jours, entr’autres par Lavater, était aussi celle d’Homère , qui , tandis qu’il nous représentait Achille comme le plus beau des mortels, nous dépeignait Thersite comme le plus laid.
Des prix de beauté furent fondés dans plusieurs villes de la Grèce*. On y poussait si loin alors l’amour de la perfection, qu’on a vu des personnes s’immortaliser par une belle bouche ou un beau bras (8). Par suite de ce système.
Athénée, Lib. XIII, cap. 2,
i5o de l’influence de la peinture les Lacédémoniennes avaient grand soin, quand elles étaient enceintes, d’orner leurs chambres à coucher de tableaux et de statues, telles que celles d’Hyacinthe, de Narcisse, et de Castor et Pollux , afin que leur imagination , frappée sans cesse par ces objets agréables1", pût en transmettre quelques traces à l’enfant qu’elles portaient dans leur sein ; « et afin , comme l’a » dit Platon , que de toutes parts assaillies par » les images de la beauté , et vivant sans cesse » au milieu d’elles, comme dans un air pur » et serein, elles s’en pénétrassent jusqu’au » fond de l’âme , et s’accoutumassent à les » reproduire » .
Quoique les arts , et surtout les artistes , n’aient jamais été, chez les Romains , en aussi grande considération que chez les Grecs , cependant, à de certaines époques, ils avaient acquis une telle influence , que Tibère, le tyran Tibère , ayant fait enlever une statue qui ornait le portique des Thermes d’Agrippa , pour en décorer son palais , fut obligé de la faire replacer , afin d’apaiser une insurrection dont les conséquences eussent pu devenir funestes à son autorité. Quintilien rapporte qu’à Rome, de son temps, on adjoignait dans les tribunaux
* Oppian. Cin., Lit). I, v. 35^.
le pouvoir de la peinture à celui de l'éloquence'; on présentait aux juges , pour exciter leur indignation contre les criminels , l’image de leurs forfaits. Dans la même ville, les naufragés, ou ceux qui avaient éprouvé quelques grandes calamités , faisaient peindre leur catastrophe d’une manière touchante, excitaient ainsi la commisération de leurs concitoyens, et tiraient, par cet ingénieux moyen , l’argent et les larmes des spectateurs (9).
A une certaine époque même , quelque célébrité , quelque réputation que pût avoir d’ailleurs un citoyen romain , il perdait la considération publique , s’il ne réunissait à ses autres connaissances des notions précises sur les beaux-arts. Lucius Mummius , consul dans le septième siècle romain , après avoir terminé la guerre d’Achaïe , dans laquelle il se couvrit de gloire , et fut surnommé l’Achaïque, devint un objet de ridicule à la suite de cette expédition. Ayant fait charger un navire de superbes statues antiques enlevées dans la ville de Corinthe , il menaça le pilote du vaisseau de l’obliger à lui en faire faire de pareilles , si elles n’arrivaient pas à bon port. Ce mot échappé à £on ignorance, quoiqu’il 11e fut entendu que par les gens de l’équipage, lui fit perdre en un instant
i5a de l’influence de la peinture l’estime et la considération que lui avaient acquises son courage et ses victoires. Le chef de l’illustre maison de Fabius obtint au contraire l’honorable surnom de Pictor, que ses descendans se firent honneur de conserver , pour avoir peint le temple du Salut 1 (10).
La république romaine ne trouva pas de moyen plus sûr pour inspirer à la nation le goût des talens et des vertus , que d’accréditer l’usage de décorer les maisons des citoyens de Rome de peintures représentant les portraits et les belles actions de ceux de leurs familles qui avaient rendu de grands services à l’étata, ou qui s’étaient illustrés par leur génie. Cette décoration était un stimulant pour les membres de ces familles , qui auraient rougi de ne pas marcher sur les traces de leurs ancêtres; elle en était un aussi pour les étrangers qui, par suite , acquerraient la maison : comme il ne leur était pas permis d’enlever ces peintures , on leur aurait fait le reproche de n etre pas dignes d’une telle habitation. Dans les pompes funèbres, comme dans les cérémonies publiques , on portait les effigies des grands hommes de la république qui n’existaient plus. Par
1 Ou de ïa Santé. Pline, Lib. XX X\ , cap.
» Pline, Lib. XXXV, càp. 2.
cette marque de reconnaissance de la patrie , on honorait les morts , et on excitait ainsi 1 émulation des citoyens en état de la servir.
Rien n’ajoutait autant à la gloire d’un triomphe, que les objets d’arts conquis sur l’ennemi. Hélas^nous l’avons connue cette gloire! Celui de Paul-Emile fut si pompeux en ce genre *, qu’un jour entier suffit à peine pour faire défiler par la ville les deux cent cinquante charriots chargés des tableaux et des figures qu’il avait apportés de son expédition de Macédoine. Les premières statues que les Romains élevèrent aux grands hommes, n’eurent d’abord que trois pieds de proportion : ils observèrent ensuite différentes gradations dans les récompenses. Ceux qui avaient vaincu trois fois dans les jeux olympiques , obtenaient une statue dans laquelle l’artiste s’attachait à saisir les traits et l’ensemble de leur figure ; tandis que ceux qui n’avaient été qu’une ou deux fois vainqueurs, n’en obtenaient qu’une idéale2. Ces peuples avaient une telle vénération pour les talens et les vertus, qu’ils élevèrent des monumens , même en l’honneur de leurs ennemis. Annibal eut jusqu’à trois différentes statues dans Rome;
1 Pline, Lib. XXXV, cap. n.
’ Ibid. , Lib. XXXIV. cap. 4.
1 54 de l’influence de la peinture Rome qu’il avait remplie de deuil et d’effroi \ Si les Romains surent récompenser dignement le mérite , et combler d’honneurs ceux qui avaient bien servi l’état, ils érigeaient aussi quelquefois des statues infamantes à ceux qui avaient dégradé l’espèce humaine par leurs crimes, ou trahi la république3, afin d’inspirer ainsi à la postérité l’horreur de leurs forfaits. Ces statues, sans bases, étaient ordinairement couchées , et exposées ainsi aux insultes des passans.
Quel exemple plus frappant du pouvoir de la peinture, que celui que nous donne Porcie, femme de Brutus! Cette femme célèbre, après avoir supporté avec courage le départ de son époux, obligé de quitter Rome après le meurtre de César , ne put retenir sa douleur à la vue d’un tableau représentant les adieux d’Hector et d’Andromaque.
Si nous prenons nos exemples à des époques plus rapprochées , nous observons que les hommes qui ont le moins de lumières , surtout dans les pays où les arts jouissent d’une grande considération , sont facilement émus par le charme de la peinture. Nous rappellerons ici
• Pline, Lib. XXX IV, cap. 6.
Mém. de V Acad, des Belles-LtW e* , Tom. XI V, pag. :<9
la conspiration du fameux Rienzi, qui éclata dans Rome pendant le quatorzième siècle. Cet homme extraordinaire, animé des passions les plus nobles, dominé par les vices les plus bas, de simple paysan devenu , par son seul génie , le libérateur et ensuite le tyran de sa patrie , connut si parfaitement l’empire et l’effet des images sur lame des hommes, qu’il se servit, avec le plus grand succès , de tableaux qu’il exposait aux regards du peuple , dont les allégories fines et ingénieuses lui faisaient naître les idées et les sensations qu’il était de son intérêt de produire.
Les Américains même , long-temps avant la découverte de leur hémisphère par les Européens, faisaient usage de la peinture. Cortez, à la veille de devenir victime d’un complot tramé contre ses jours, en fut prévenu par un tableau que lui présenta un Indien, sur lequel ( ne connaissant pas la langue espagnole ) il avait tracé le but de la conjuration et le portrait des conjurés*. Nous avons observé que dans certaines contrées où la religion n’admettait pas de tableaux dans ses temples, on avait trouvé le moyen de les multiplier d’une manière au-moins aussi utile. On avait soin de
* Hist.ge'n. des Indes , par F. Lopez de Gomora.
1 56 de l’influence de la. peinture représenter, dans les lieux destinés à la promulgation des lois , les supplices auxquels s’exposaient leurs infracteurs.
Si la remarque de Dion Chrysostôme est juste; si de son temps et de celui de Trajan on ne faisait plus d’attention à la beauté, et si, alors, on ne savait plus l’apprécier, ne pourrait-on pas attribuer en partie à cette cause le principe de la décadence des beaux-arts dans ces contrées? Mais la cause la plus immédiate sans doute , surtout chez les Grecs , se trouve dans la perte de leur liberté, dans les guerres qui ont porté chez eux leurs ravages , et dans l’avilissement dans lequel ces peuples ont été plongés par l’inertie de leur gouvernement. Les beaux-arts, semblables aux fleurs, ont besoin de culture ; ils se fanent promptement au milieu des ronces de la barbarie et des épines de la superstition.
NOTES
(1) La poésie, comme l’a dit Simonide, est une peinture parlante, et la peinture est une poésie muette. Cependant, nous osons le dire, cette dernière exige une plus grande étendue de connaissances que la première. Le poète ne fait que décrire, mais le peintre trace; l’un indique aussi légèrement qu’il veut les objets qu’ 1 décrit : il est maître de taire ce qu’il ne sait pas ; l’autre, au contraire, quand il traite un sujet, n’en peut dissimuler les accessoires : il est obligé d’en rendre la forme précise, la couleur exacte; il doit encore les varier, relativement au sol, aux usages, au costume, au climat et aux saisons; en un mot, aucune connaissance ne doit être étrangère à un grand artiste.
Qui sait quel parti pourrait tirer de l’étude de la chimie un peintre habile, pour l’amalgame et la conservation de ses couleurs. Il est présumable même que les Miéris, les Metzu, les Gérardow, et les autres grands maîtres de l’école flamande, avaient des connaissances profondes en ce genre; Rubens, grand coloriste, excellait encore dans la partie de l’expression, surtout relativement à l’allégorie. Aussi cet artiste, fort instruit, particulièrement dans l’histoire, s’acquitta-t-il honorablement des ambassades et des négociations importantes
1 58 de l'influence de la peinture
qui lui furent confiées , et fut comblé de bienfaits et de distinctions honorables par les nations qu’il avait servies.
(2) Les Arcadiens, long-temps sauvages, furent civilisés par la pratique des arts ( Mémoires de V Académie des Belles -Lettres y Tom. XIV,pag. 29). Des législateurs adroits employèrent la séduction de la poésie, de la musique, de la danse, et celle de la peinture, pour les arracher à leur naturel féroce , et ces moyens leur réussirent complètement.
(3) Coré, fille de Dibutade {Pline, Lib. XXXV, cap. 12); s’il en faut croire d’autres auteurs, c’est à la fille de Bélus, roi d’Assyrie, que nous devons cette découverte. La princesse , disaient-ils , voyant l’ombre du profil de son pcre vaciller sur la muraille, en saisit le côntour avec un charbon.
(4) Si les Egyptiens ont des droits à l’invention de la sculpture, leur prétention à l’égard de la peinture n’est pas aussi bien fondée, quoiqu’ils se flattent d’avoir inventé cet art huit mille ans avant les Grecs, parce qu’à cette époque ils ont enluminé les figures informes qu’ils avaient sculptées, ou couché des teintes plates sur les murs de leurs temples. A l’époque de la guerre deTroye, les Grecs n’étaient guères plus avancés; mais vers la première olympiade, Cléophante de Corinthe coloriait les traits du visage {Diod. de Sic. , Lib . IV).
(5) Entr’autres, celle d’Aliphora ne doit sa renommée qu’à sa Pallas de bronze {Polybe, Lib. IV).
CHEZ LES ANCIENS PEUPLES. 1 5g
(6) César voit la statue d’Alexandre, il tombe dans une rêverie profonde , laisse couler quelques larmes , et s’écrie : Quel fut ton bonheur ! A l’age que j’ai, tu avais déjà soumis une partie de la terre ! et moi , je n’ai rien fait pour ma gloire, hélas ! Bientôt il eut celle de déchirer sa patrie.
(7) Alexandre devenait pâle et tremblant, quand il portait la vue sur le tableau de Tymanthe, représentant Palamède condamné injustement à mort devant Troye. Enfin , l’effet que produisent les arts est tel, que le docteur Groslay rapporte avoir vu des hommes pleurer à la vue d’une statue de Shakespeare, qui leur rappelait les scènes déchirantes de ce célèbre tragique.
Peu de temps après la mort du chancelier Morus, Anne de Boulen, qui en était cause, ayant aperçu l’un de ses portraits peint par Hoîbein, éprouva une telle sensation, qu’elle le fit jeter par la fenêtre, pour se débarrasser d’un objet qui lui rappelait son crime.
L’abbé Malotru, qui s’était fait une réputation par sa laideur et son accoutrement ridicule, s’étant aperçu, en disant la messe, que M. Lasson riait avec un de ses amis, et s’imaginant, peut-être avec raison, qu’il était l’objet de leur gaîté, envoya chercher un huissier, et les fit assigner en réparation comme sacrilèges. Ce fait s’est passé en 1640. M. Lasson, qui savait peindre, s’avisa pour toute défense de présenter à l’audience la caricature de l’abbé, faite d’une manière si plaisante, qu’il s’en suivit un rire inextinguible, tant de la part des juges, que de celle de l’auditoire, en sorte que son procès fut gagné tout d’une voix.
i(5o de l’influence de la peinture, etc.
(8) Démétrius de Phalère obtint, à cause de ses belles paupières, le surnom de XupiloÇxtQcifioç', c’est-à-dire, celui sur les paupières duquel siègent les grâces ( Diog. Laërc., pag. 307).
(9) Ce moyen, autrefois fort en usage ici, est encore employé quelquefois, mais avec des peintures si grossières, qu’on a lieu de s’étonner de l’effet qu’il y produit.
(10) Pedicus, petit-fils de celui qui avait obtenu les honneurs du triomphe pendant son consulat, étant muet, César et Messala, ses parens, lui firent apprendre la peinture, comme la profession la plus honorable. Valerius Maximus Messala fut le premier qui exposa un tableau aux regards du peuple, l’an de Rome 490. Ce tableau représentait la bataille dans laquelle il défit Hiéron et les Carthaginois.