‹ Mélanges tirés d'une petite bibliothèqueChapitre 36 sur 85 · DES IMPRIMERIES PARTICULIÈRES · texte numérisé non relu

DES IMPRIMERIES PARTICULIÈRES

œuvre clans sa fameuse édition de la Bible, dite de Richelieu. Ce qni restera probablement couvert d'un mystère éternel , c'est comment ces jolis types retombèrent ensuite dans la propriété de l'imprimeur anonyme qui adopta vers 1678 la sphère Elzevirienne pour réimprimer les seuls ouvrages de Desmarets, car on ne connoit aucun autre livre c[ui présente les mêmes indices. Desmarets, mort en 1676, n'auroit-il pas laissé à ses héritiers l'édition entière de ces ouvrages encore non publiés , parce qu'un raffinement d'humilité chrétienne, qui se comprend aisément dans son caractère , l'auroit détourné de les mettre au jour? et ne se seroit-on pas avisé de les munir de ce faux titre Elzevirien pour en faciliter le débit ?

Épuisons tout-à-fait cette question. Nul doute que les caractères connus sous le nom de Richelieu, et qu'on ne peut attribuer ni aux fontes françoises de l'époque , ni aux fontes Elzeviriennes , ne sortissent de celles de Sedan, où Jannon avoit cessé d'imiprimer quelques années avant la m^ort du cardinal; et c'est ce qui explique l'homogénéité de ces caractères avec ceux qui servirent depuis aux éditions des psaumes et des livres liturgiques du culte réformé , publiés pour l'usage de cette église sous l'indication de Charenton.

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Du curé Meslier, de ses Manuscrits, et de leur authenticité relative.

OEuvRES PHILOSOPHIQUES. Première Partie, Démonstration de l'Existence de Dieu, etc., par M. de Fénelon. Paris, Delaulne , 1718, in-i2.; v. fauve ancien. Exemplaire annoté par Meslier.

Tout le monde sait qu'après la mort du fameux Meslier, curé d'Étrepigiiy, on trouva chez lui un manuscrit impie qui contenoit sa profession de foi , ou plutôt sa profession d'incrédulité , et qui a fait placer son nom parmi ceux des apôtres les plus feryens de l'athéisme. Les éditeurs de ce scandaleux testament annoncent que sa bibliothèque contenoit aussi un livre annoté de sa main, et que ce livre étoit la Démonstration de l'existence de Dieu. M. Renouard se trompe quand il divise ce livide en deux , pour imputer à Meslier d'autres annotations portées aux marges du Traité du Père Tournemine sur V Athéisme ; il n'a pas remarqué que ce traité du Père Toiu'nemine est réuni , dans cette édition , à celui de Fénelon , et cpi'ils ne font ensemble qu'un seul volume.

DU CURÉ MESLIER. i^g

La question est maintenant de savoir ce qu'^est devenu le volume de Meslier après la saisie faite de ses papiers ; et cette question est plus compliquée qu'on ne le croiroit au premier abord, car il existe plus d'un exemplaire de la Démonstration de l'existence de Dieu avec les notes'de Meslier.

Le premier est porté sous le n" y 58 du catalogue de Mirabeau.

Le second est indiqué à la page io6 du tome I" du catalogue de M. Renouard, qui ne supposoit pas qu'il en existât d'autres.

Le troisième est inscrit sous le n° 955, au cabinet des livres précieux de la Bibliothèque de l'Arsenal.

J'en annonce un quatrième , qui , à supposer, comme cela est présumable, que l'exemplaire de Mirabeau figure deux fois dans ce compte, est au moins le troisième connu; ce qui peut augmenter la confusion , c'est que tous les quatre sont reliés en veau fauve. L'exemiplaire de l'Arsenal se distingue de celui de M. Renouard et du mien en ce que les notes , un peu étendues , sont portées sur des feuillets intercalés, tandis que dans les nôtres elles sont constamm.ent marginales ; il ne seroit certainement pas étonnant que le curé Meslier, qui a très peu produit s'il a produit quelque chose, se fût délecté à copier jusqu'à trois ou quatre fois ce commentaire impie ; il le seroit moins encore que des amateurs qui avoient eu un moment l'original

igo DU CURÉ MESLIER.

à leur disposition , en eussent profité poui' s'enrichir de la copie d'un outrage destiné par sa nature à rester toujoui's inédit : la seule difficulté est donc de reconnoître l'original.

L'exemplaire de M. Renouard et celui de la Bibliothèque de l'Arselial sont évidemment de la même main. Les notes de tous deux, mais surtout du dernier, manifestent presque partout l'écriture courante et lâchée d'un copiste ; celles du premier, cjui sont en plus petits caractères, témoignent aussi plus de soin et de propreté. U J a entre elles la différence cpi'y pouA oit mettre le zèle d'une besogne qu'on commence , et la fatigue d'une besogne qui se renouvelle; l'un et l'autre exemplaire sont terminés par cette note : Ex libris Joannis Meslier.

Le mien est privé de cette marque d'authenticité, mais est-elle bien décisive? Est-il probable qu'un curé athée eût écrit son nom sur le double manuscrit d'un ouvrage d'athéisme? Avoit-il besoin de constater une propriété qu'il devoit avoir grand soin de ne jamais laisser sortir de ses mains, et qu'il étoit au contraire d'un immense intérêt pour lui de pouvoir dénier, si elle tomboit de son vivant dans des mains étrangères? N'est-ce pas là bi€n plus sûrement la précaution naturelle d'un curieux, jaloux d'imprimer à ses livres un sceau de mérite et de rareté que les ignorans eux-mêm^es ne puissent pas méconnoitre?

L'écriture de mon exemplaire paroît un peu plus

DU CURÉ MESLIER. i8i

ancienne ; elle est d'une finesse presque microscopique, et d'une telle perfection que j'ai vu peu de chefs-d'œuTre de calligraphie à lui comparer, ce qui s'accorde à merveille avec la réputation du curé Meslier, célèbre par les productions de ce genre dont il paroit ses autels , et à qui il ne restoit guère, de toutes les qualités requises dans un ecclésiastique par les saints canons du moyen âge, qu'une singulière aptitude à la transcription des manuscrits. Une autre remarque à faire, c'est (jue cette écriture , beaucoup plus soignée que celle des deux autres exemplaires , et dont la régularité , digne du burin , atteste un travail fait , comme on dit, avec amour, est cependant moins nette, et que des sm^charges qui n'ont été rendues nécessaires (jue par la modification même de l'idée ou du mot , semblent y montrer çà et là la plume de l'auteur, qui se corrige en se copiant. Voici, enfin, une particularité qui indicjTie bien positivement l'antériorité de mon exemplaire sur celui de M. Renouard, dont l'exemplaire de l'Arsenal n'est, selon moi, f[ue la copie ; l'auteur ou le copiste ayant porté sa note, à la page i45, jusqu'au bas du feuillet broché , la dernière ligne tomlja sous le couteau du relieur, et on fut obligé de la rétablir en tête de la page 146. Dans l'exemplaire de M. Renouard, la note n'est plus en rapport parfait avec la phrase c[ui l'appelle dans le texte; le transcripteur, averti par l'accident de l'exemplaire sur lequel il se ré-

i82 DU CURÉ MESLIER.

gloit sans doute, prit sa note de beaucoup plus haut. Je n'oserois dire, après cela, bien positivement que je possède l'exemplaire du curé Meslier ; mais je me crois sûr de posséder le m^eilleur de tous ceux cpii ont passé pour venir de lui.

Je n'ai pas besoin d'ajouter cjiie l'intérêt de cette petite discussion ne repose pas du tout sur le mérite des notes de Meslier ; c'est dans toute sa hideuse sécheresse le matérialisme lourd , diffus , inintelligible de cette coterie d'Holbach , une des plus nulles en talent et des plus pernicieuses en doctrines qui aient influé sur le sort du monde. Certainement, le curé Meslier ne se révoltoit pas sans raison contre l'immortalité ; il ne pouvoit pas même ambitionner celle d'Érostrate. Je me proposois d'en citer quelque chose; mais la plume m'est tombée des mains, moins encore de dégoût et d'indignation que d'ennui. Heureusement Fénelon est à côté; et, tout considéré, j'aime mieux le relire.

HISTOIRE D'UNE SATIRE TRÈS RARE. i83

Histoire et description d'une Satire très rare.

Langrognet aux Enfers. Imprimé à Amtiboine, de l'imprimerie de Pince Filleux, à la Plume de Fer, 1 760 , 20 pages in-i2. fig.

Ce petit volume , un des plus rares que l'on connoisse , est de l'abbé François-Xavier de Talbert, né à Besançon, le 4 sioût 1728, mort dans l'émigi^ation , en i8o5, à Lemberg , en Gallicie; prosateur assez remarquable , et cpii ne manquoit pas de facilité pour écrire en vers , comme l'atteste cette satire personnelle , où il y a des passages de verve.

« Depuis quelques années » , dit M. Weiss dans un de ces excellens articles qui font presque tout le mérite de la Biographie universelle y mais qui ont le tort inexcusable de n'être pas écrits sous l'influence immédiate des coteries parisiennes , et dont il n'est par conséquent jamais parlé dans les journaux, (( depuis quelques années, de fréquens « démêlés avoient existé entre le parlement, jaloux (( de la conservation des privilèges de la province ,

i84 HISTOIRE D'UNE SATIRE TRÈS RARE.

« et M. de Boynes, qui réunissoit la double charge « de président du parlement et d'intendant. M. de (( Bojnes crut les terminer par un coup d'éclat , (( et obtint des lettres d'exil contre tous les con- (( seillers qui montroient le plus d'opposition à ses (( volontés. Dans le nombre des exilés, l'abbé Tal- (( bcrt comptoit des amis et plusieurs parens ; il {( n'hésita pas à prendre hautement lem^ défense, «et jeta le ridicule à pleines mains sur M. de (( BojTies et ses partisans dans une foule de pam- (( phlets en prose et en vers , écrits avec beaucoup (( de malice et de gaité. L'autem', quoique protégé (( par l'anonyme , fut reconnu facilement , et une (( lettre de cachet l'envoya d'abord au séminaire de (( Viviers , puis au château de Pierre Encise , où il i( expia sa faute par une détention de trois années. » Langrognet aux Enfers est lin des pamphlets dont il est question ici ; il est difficile d'en voir un pli^ sanglant. Aussi le parlement de Besançon le frappa de proscription , et presque tous les exem.plaires furent livrés aux flammes; de sorte que ce petit poëme est devenu prescpie introuvable , surtout avec les figures. J'en fais mention pom' rectifier deux légères erreurs échappées au savant M. Peignot dans son Dictionnaire des Livres condamnés au feu , où il parle du libelle de l'abbé Talbert peut-être sans l'avoir vu. Les figures ne sont pas au nombre de quatre, comme il le dit, mais au nombre de six; et il se trompe également,

HISTOIIŒ D'UNE SATIRE TRÈS RARE. i85 en ajoutant que ces figm-es sont gravées en bois. Ce sont de méchantes égratignures h l'eau forte qui n'ont de remarquable cjue le cynisme de la composition ; il seroit possible que l'exemplaire dont M. Peignot a eu connoissance se fut trouvé imparfait de deux de ces images , un peu plus indécentes que les autres.

On ne sera peut-être pas fâché de trouver ici un échantillon du style poétique de l'abbé Talbert; je prendrai cet exemple dans la visite de Langrognet aux limbes, qui me paroit sinon meilleure, du moins plus originale que le reste :

Là , sous mille traits différens , Sous barbe grise et cheveux blancs , Végète l'éternelle enfance.

C'est l'asile de l'innocence Et de toute impeccable engeance ; Où l'on rencontre magistrats , Princes, ministres et prélats, Généraux pleins de confiance , Et docteurs bouffis d'ignorance.

Là se font tous les complimens Et nombre d'enregistremens.

On y parle théologie , Sorcellerie , astrologie ; Là se composent mandemens , Sermons , discours d'académie , Antidote de l'insomnie ; Edits et déclarations , Force brevets de pensions.

i86 HISTOIRE D'UNE SATIRE TRÈS RARE.

Là se trouvent amples fabriques , Ventes secrètes et publiques De mitres , chapeaux et bâtons , De croix, de crachats, de cordons, Le tout pour couvrir de reliques Les ânes de divers cantons ; Là se forgent titres et noms , Télescopes de politique , Instructions d'ambassadeurs , Projets de paix , projets de guerre , Et tout cela , mes chers lecteurs , Pour être envoyé sur la terre.

A la tête d'un long bureau , Un grand flandrin , d'un air nigau , Vêtu d'une simarre blanche , Paroissoit assis sur la hanche, etc.

11 y a beaucoup d'imagination et d'esprit à avoir placé dans ces limbes idéales toutes les imbécillités de la société ; mais la pensée vaut mieux que l'exécution, qxd n'est guère remarcpiable. L'abbé Talbert étoit plus heureux en prose, et ses succès oratoires ont fait rêver plus d'un Thémistocle, dans un temps où les couronnes académiques prouvoient à peu près autant qu'aujoiu'd'hui en faveur des lauréats.

MÉPRISES BIBLIOGRAPH. RECTIFIÉES. 187

Rectifications de quelques méprises bibliographiques sur un livre précieux. — Considérations sur les Poésies primitives. — Exemples tirés de la Littérature slave.

Les Morlaques, par J. JV . C. D. U. et R. 1788, in-8. ; mar. rouge.

U a été fait mention de cet ouvrage pour la première fois dans V Esprit des Journaux de 1790. C'est sur cette indication que M. Barbier l'annonce dans le Dictionnaire des Anonymes. La Biographie des Contemporains , et quelques auteurs qui l'ont suivie, s'accordent à dire qu'il n'a pas été mis dans le comm.erce, et qu'il est devenu fort rare ; mais il y à une erreur presque évidente dans leur description, où ce volume in-8. est désigné comme un in-4. de deux tomes en un volume. Le biogi^aphe ajoute, je ne sais sur quels fondemens, que les Morlaques doivent être attribués au comte de Benincasa, l'ami ou le sigisbé de madame la comtesse de Wjnne, et il est copié en ce point par M. Querard, qui se trompe de 70 ans sur la date. Enfin, tout le monde répète d'après la Biographie, que les Morlaques sont un livre fort mal

i88 MÉPRISES BIBLIOGRAPHIQUES

écrit, qiii n'oITre rien de bien neuf, et de toutes ces assertions, il n'y en a point qui ni'étonne davantage.

Le volume que j'ai sous les yeux est bien in-8. Il contient un alphabet prescpie complet de signatures en feuilles de i6 pages. Le tout ne comporte que 558 pages qu'on ne verroit aucune nécessité de diviser en deux volumes, ce cpi n'est pas l'usage d'ailleurs pour un livre de vingt-trois ou vingtquatre feuilles, et les chiffres se suivent du commencement à la fin , sans suspension et sans faux titre. Les Moiiaques auroient-ils été imprimés deux fois, ou tirés de deux manières? Alors, cela auroit valu la peine d'être dit, mais les deux seuls exemplaires que l'on ait pu voir passer dans les ventes, sont conformes au mien. Cette édition in-4. en deux parties est donc un être de raison. Ce qui me coiifirme dans cette opinion , c'est que mon exemplaire est certainement un exemplaire de choix. 11 a appartenu à lord Glenbervie, qui a écrit siu' le premier feuillet qu'il lui avoit été donné pm^ l auteur y et il est tout-à-fait improbable au reste qu'une production de ce genre, qui n'étoit point destinée au public, ait occupé la presse deux fois dans la même année. Il résulte au moins de cette fausseté d'indications , qu'il s'agit ici d'un ouvrage extraordinairement rare, puisqu'il a été si peu vu pai' les personnes qui avoient mission pour en parler.

L'hypothèse qui attribue les Morlaques au comte

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