V. fauve
Bel exemplaire du comte d'Hoym. Il s'est élevé à 26 fr.
à sa vente , où la fameuse édition dite originale n'a été payée
que i3 fr.
Considérations politiques sur les Coups d'Etat, par Gabriel
Naudé Parisien. Sur la copie de Rome, (Hollande, Elze-
vir, ) à la Sphère, 1667, in-12. ■?. f. et 344 P^g^''j v. fauve,
rel. par Chaumont.
Très joli exemplaire.
11 semble qu'il ne reste rien à dire sur les Considérations politiques de Naudé. Où n'a-t-on pas lu que ces Considérations politiques sur les coups d'Etat , que la préface annonce comme n'ayant été
tirées qu'à douze exemplaires, l'avoieut été réellement à trente ou à cent? Rapportons là-dessus les propres paroles de Colomiez , que tous nos bibliographes ont suivi : (( J'ay appris du Père Jacob cpie (( le livre intitulé : Considérations politiques sur u les coups d'Êstat, estoit de Gabr. Naudé , qui le « fit par le com.mandement de M. d'Émery, sur- « intendant des finances, et non pas par celuy du « cardinal de Bagny, qui estoit mort ; à qui il parle (( néantm^oins de temps en temps dans l'ouvrage (( pour se mieux cacher. Il faut aussi remarquer K qu'au lieu que , dans la préface au lecteur, il est (( dit qu'il n'y a qu'une douzaine d'exemplaires de « ce livre , il y en a eu plus d'une centaine. » Nous examinerons tout à l'heure ce qu'il y a de vrai dans ce verbiage. A le prendre au pied de la lettre, voilà certainement un mensonge d'une grande impudence de la part de ce Gabriel Naudé , si expert en bibliogi^aphie , si habile à démêler les supercheries des autCLu-s et des libraires, et qui devoit si bien savoir par expérience que cette espèce de fraude , indigne d'ailleurs d'un homraie de lettres , ne manquoit jamais d'être reconnue tôt ou tard. Mais est- il bien sûr qu'il Tait commise, et n'y auroit-il pas moyen de concilier l'assertion étourdie de Colomiez avec la réputation de bonne foi dont jouit Gabriel Naudé ? D'abord , il est à remarquer que l'édition des Considérations y que l'on tient pour X originale, a été imprimée à Paris, et non
pas à Rome; et ce seroit déjà une grande présomption en faveur de l'auteur, c[ui n'a pu surveiller les détails de cette publication , puisqu'il étoit à Rome dès l'année i63i, qu'il y étoit encore en 1640, époque où il y faisoit imprimer son Instauratio Tabidarii majoris Templi Reatinii , et qu'il n'en est revenu qu'en 1642 pour prendre le soin de la bibliothèque du cardinal de Richelieu , qui mourut la même année. Mais pourquoi Naudé, qui, en sa qualité de bibliothécaire du cardinal Bagni , avoit à sa disposition toutes les presses de l'Italie , auroit-il recouru à celles de Paris pour l'impression d'un livre uniquement destiné à l'usage du cardinal , et qui n'avoit d'autre objet que de lui épargner la difficulté de la lecture dans une copie m^anuscrite ? On conviendra que cela n'est point présum^able; aussi cela n'est-il point , et il suffit de lire , pour s'en assurer, ce que dit là-dessus Gui-Patin , contemporain, condisciple et confrère de Naudé. <.(. Les t( Considérations politiques sur les coups d'Etat « furent imprimées à Rome, en janvier i65g, in-4. u en 28 feuillets , duquel livre ne furent tirés que K douze exemplaires, l'impression n'en ayant été « faite que pour en faciliter la lecture au cardinal <( Bagni , patron de Naudé , et pour qui il l'avoit i( composé. » Patiniana , p. m. Observez que ce renseignement a toute la précision désirable, puisqu'il détermine, et le lieu de l'impression, et son époque positive , et jusqu'au nombre des feuillets
de ce mince volume. Or, il ne convient en rien à l'édition dite originale , qui , premièrement , n'a point été imprimée à Rome , mais à Paris ; qui , secondem^ent , n'a pas dû être imprimiée en janvier, parce qu'en aucun temps on n'a imprimé trente feuilles en trente jours , surtout loin des yeux de l'auteur; qui, troisièmement, ne se compose pas de vingt-huit feuillets , mais de trois feuillets et deux cent vingt-deux pages, ou cent quatorze feuillets , ce qui est extrêmement différent. Ajoutez à cela que Colomiez se trompe grossièrem^ent quand il dit cjne le cardinal Bagni étoit mort en jauA'^ier 1639, puiscjn'il est prouvé par les témoignages les plus irrécusables que sa mort n'arriva que le 24 juillet 1641 ; mais il auroit paru trop extraordinaire que Naudé s'adressât au cardinal Bagni, vivant, dans un livre imprimé par ordre de M. d'Émery. Quant à la supposition que fait Colomiez que Naudé , dans un livre précédé des initiales qu'il attachoit ordinairement à ses ouvrages , s'adressoit au cardinal Bagni , dont il étoit bibliothécaire , avec l'intention de se mieux cacher , c'est autre chose cp'un mensonge : c'est une niaiserie.
Il falloit dire , pour approcher de la vérité , si ce n'est pour la rencontrer tout-à-fait, que les Considérations politiques avoient été d'abord imprimées à Rome, en 28 feuillets in-4-, au nombre de douze exemplaires , dont aucun n'a juscpi'ici passé dans les ventes publicjues ; qu'un de ces
exemplaires étant tombé , à Paris , entre les mains de M. d'Émery ou de tout autre , cet amateur s'avisa d'en donner sur-le-champ une réimpression , avec la permission de Naudé ; que celui-ci y consentit, et fournit même des augmentations très considérables, qui portèrent le volume exigu de l'édition de Rome au point où nous le possédons aujourd'hui , genre d'intercalation extrêmement facile dans la méthode de travail de Naudé, qui jetoit aussi facilemient que Montaigne, au milieu de ses chapitres , des parenthèses plus longues que ses chapitres eux-mêmes; cju'on tira nécessairement cette réimpression à petit nombre, c'est-à-dire à trente exemplaires, comme le disent la plupart des bibliographes , ou à cent , comme le dit Colomiez , la matière qui est traitée dans les Considérations politiques étant fort suspecte de sa nature, et les opinions connues de Naudé ne lui prêtant pas une recommandation très imposante ; qu'on laissa subsister , par inadvertance ou par spéculation , la petite préface de l'édition de Rome , sans s'attacher plus scrupuleusement à représenter cette édition dans le nombre des exemplaires que dans l'étendue de l'ouvrage ; et par conséquent, que cette édition dite originale est seulement la seconde : d'où il résulte que Naudé n'a trompé personne , et que tous les bibliographes se sont trompés. Au reste, ce malheureux sujet leur est si funeste , que M. Renouard, qui n'a pas l'édition de i65g, et
cp-ii place au premier rang l'édition de iGyS , dont il est possesseur, tombe lui-même dans une singulière méprise, en comptant au nombi^e des avantages de cette dernière la beauté de son exécution typogi-aphique. « Elle est beaucoup plus ample , dit-il , et mieux imprimée. » Si l'on peut dire qu'une édition est plus ample quand il n'y a pas un mot ajouté au texte de l'auteur, je veux bien avouer que celle-ci a ce mérite, car les notes de Louis Du May sont d'une ampleur incontestable. Quant à l'autre point , je me contenterai de dire que l'édition de i65g est certainement un des livres les mieux exécutés (jni soient sortis des presses parisiennes dans la première moitié du dix-septième siècle, et que celle de 1675 est pour le papier, les caractères et tout le matériel du volume, ce que les presses d'Allemagne ont produit de plus grossier depuis Guttemberg.
Jamais autem* n'a été jugé plus diversement que Naudé. Plusieurs écrivains de son temps le présentent comme un homme d'un esprit libre et même téméraire, cpii penchoit secrètement pour la réforme, et cpii adoptoit volontiers toutes les nouveautés hardies ; d'autres , en plus grand nombre , le peignent comme esclave du caprice des grands , toujours prêt à flatter lem's préjugés et à colorer leurs crimes de prétextes spécieux, et il est vrai cpie les Considéi^ations politiques prêtent singulièrement à ce reproche. On n'en dit rien
de trop dans la Bibliothèque anglaise , quand on s'exprime ainsi à leur sujet : (( Les Considérations « politiques sur les coups d'Etat renferment tout « ce que l'on peut concevoir de plus infernales (( maximes ; et comment y sont - elles débitées ? (( coraime des lois, comme des préceptes, comme (( le fin et l'essentiel du ministère et de l'art de H régner. On ne sauroit dire du Parisien ce qu'on f( a pu dire du Florentin , qu'il montre ce que les (( princes font, et non ce cpi'ils doivent faire. Malet gré tout cela , Naudé passe pour un auteur sans (( conséquence ; et si vous dites un mot de Machia- (( vel sans crier à Vinfâme et à V athée, vous courez (( risque de vous perdre d'honneur. » Cependant , j'avoue qu'il m'en coûteroit beaucoup de penser que Naudé , qui a fait profession en plusieurs endroits d'idées libérales et généreuses , ait pu se souiller, sans cjuelque motif secret, d'une aussi honteuse abnégation de ses sentimens. Si l'on veut réfléchir à la position de l'écrivain , à celle même de tout écrivain qui osoit aborder en ce temps-là de pareilles questions, on conviendra qu'il n'y a voit guère moyen de mettre à découvert l'horreur du despotism.e et la détestable cruauté de ses suppôts , qu'en paroissant entrer dans leurs vues pour acquérir le droit de les faire connoitre à tout le monde. C'étoit une sorte de complicité sans doute, mais c'étoit celle du complice révélateur qui sauve la société en lui confessant le crime dont il a par-
tagé l'affreuse responsabilité , et qui , de coupable qu'il étoit, prend place parmi les bienfaiteurs du genre humain. Il y a long- temps qu'on est persuadé que Machiavel n'a pas eu d'autre intention en écrivant son fameux Traité du Prince (i); et Frédéricle-Grand se seri/it détrompé de sa ridicule erreur sur cet écrivain , s'il avoit lu ces judicieuses paioles de Wicquefort, dans son Traité de V Ambassadeur : (( Je ne prétends pas faire l'apologie de ce politique K florentin, et j'avoue cpi'il y a des passages qui ne (( sont pas fort orthodoxes; mais je soutiens aussi « qu'il y en a qui peuvent souffrir une explication « plus favorable que celle que le pédantism.e leur « donne ordinairement. Il faut supposer qu'il dit (f presque partout ce que les princes font , et non (( ce qu'ils devroient faire ; et s'il y mêle quekpie- (( fois des maximes tpii semblent être incompatibles (( avec les règles de la religion chrétienne , c'est « pour faire voir comment les tyrans et les usur- (( pateurs en usent , et non comment les princes « légitimes en doivent user. )) Je conviens cpi'il est impossible de parler d'une manière plus positive que Naudé, et que rien dans ses exécrables théories ne sent l'ironie républicaine. Son apologie de la
(i) Tutte le Opère di Nicolo MachiavelU , i55o, in-4- ; vélin d'Italie.
Très bel exemplaire.
Il y a cinq éditions sous la même date : celle-ci est une des bonnes; c'est le n" 2 de celles indiquées par M. Gamba.
APOLOGIE POUR GABRIEL NAUDÉ. 2o3
Saiut-Barthélemy est en particulier d'une candeur de férocité, si l'on peut s'exprimer ainsi , qni étonne et qui révolte; mais comment parler de la Saint- Barthélémy devant la cour de Rome , instigatrice de cet horrible forfait, et en révéler les prétextes et les causes sans feindre de l'approuver? Je persiste à regarder les Considérations politiques comme un livre écrit dans l'intérêt des peuples \ et cette opinion est assez bien fondée, s'il n'en est point, comme je le pense , qui soit plus propre à faire détester les tyrans.
2o4 ÉDITIONS CURIEUSES
De quelques Editions curieuses du Teltmaque , et des particularités qui les distinguent.
Suite du quatrième Livre de l'Odvssée d'Homère , ou les Aventures de Télémaque, fils d'Ulysse. A Paris, chez la veui'e de Claude Barbin , 1699, ai>cc prwilége du Roy, in-i2. 4 f- et 208 pages ; mar. rouge, doublé de tabis, rel. par Simier.
Voici la fameuse édition du fragment du Télémaque dont 1 impression fut interromipue , comme on sait, à la 2.0^" page, m.ais pour Lien peu de temps, puisque l'ouvrage tout entier parut dans l'année. Le feuillet du titre cpiej'ai copié est le second. Le premier porte simplem.ent les A<^>entures de Télémaque , fils d'Ulysse; le 3" contient un avis intitulé le Libraire au Lecteur , qui ne parle que des fautes de typographie, occasionnées par une copie peu correcte et très mal écrite, ce qui prouve assez que cette copie n'étoit pas de la main de Fénelon , si propre et si soigneux dans ses transcriptions, et ce qui me porte à penser (jue la suspension de cette édition vicieuse pourroit bien être du fait de Fénelon lui-même. Le verso de ce
DU TÉLÉMAQUE. 2o5
S*" feuillet est employé liVEirata y et rectifie neuf fautes grossières , dont la dernière se trouve à la page 94- Il paroît cjne le correcteur n'est pas allé plus loin, car il n'auroit pas eu de peine à en découvrir d'autres. Le 4" feuillet est rempli au recto seulement par le privilège. On sait que cette édition originale se distingue par une faute d'impression qui se continue jusqu'à la page 120, et qui consiste dans la ridicule orthographe du mot Odicée pour Odfssée au titre courant. Il est inutile d'ajouter qu'elle n'est point divisée en livres , et finit à ces mots : il marche en chancelant vers la ville, en demandant son fils. Ce fragment est aujourd'hui bien connu des amateurs, qui en ont depuis quelques années dérobé à l'oubli sept à huit exemplaires. Celui de M. Desjoberts s'est vendu 5i fr. 5o cent.
Je n'ai pas non plus l'intention d'apprendre à qui que ce soit que ce fragment fut subitement réimprimé par Adrian Moetjens, dans le même nomibre de pages ; seulement les préliminaires se bornent à deux feuillets , celui du titre , et un avis intitulé le Librare (sic) au Lecteur ^ qui n'est pas le même que celui de Barbin , et où Fénelon est nommé. Moetjens a pris la peine de corriger la plupart des fautes signalées dans Y Errata de Barbin, mais il y en a ajouté une foule d'autres, et il a laissé subsister du commencement à la fin la plus grossière de toutes. On y lit partout, si ce n'est au
èo6 ÉDITIONS CURIEUSES
frontispice : Suite de l'Odicée d'Homère. Ce petit volume n'est guère moins rare que l'original, parce qu'il est tombé, par le fait de la publication du ? élémaque complet , au nombre des bouquins les plus inutiles , mais il mérite d'être recueilli dans une bibliothèque curieuse, où l'on s'attache à réunir les éditions originales de nos classiques, genre de collection encore peu à la mode, et qui fixera tôt ou tard l'attention des amatem's les plus délicats. Qui pourroit dédaigner ces titres de notre gloire littéraire , dont les moindres variantes , inestimables aux yeux du goût , révèlent les secrets les plus intéressons de la composition, et les développemens du génie , éclairé par l'expérience et mûri par le temps? J'en possède quelques uns que je compte au nombre de m.es trésors les plus précieux, (i)
(i) Lettres écrites à un Provincial, (pai' Pascal.) Paris, a5 janvier i656, — 25 janvier 1607, et autres pièces; in-4. cuir de Russie.
Édition originale. Très raj-e.
— Rejlexions ou Sentences et Maximes morales, (par le duc de La Rochefoucauld. ) Paris, Barbin, i665, in- 12. ; v. Êiuve.
Édition originale. Très rai'e,
— Les Caractères de Théophraste , traduits du grec avec les Caractères ou les Mœurs de ce siècle, (par La Rniyère.) Paris, Michallet, 1688, in-12.
Édition originale. Très rare.
— Satires du sieur D Paris, Léonard, 1666, in- 12., 6 f.
y corapi'is le frontispice gravé, et 71 pages.
Édition originale. Très rare.
DU TKLÉMAQUE. 207
Une curiosité beaucoup plus rebattue que cellelà, c'est le fameux Télémaque imprimé sous le nom d'IIofliout en 171g, et sous celui de Wetstein en 1725 (i), et qui contient sous la forme de notes une interprétation satirique des passages les plus innocens de l'auteur. Il n'est personne qui n'ait lu cette clef, et qui ne sache fort bien que si Fénelon a réellement pensé , comme cela est probable , à quelques allusions pleines de mesure et de goût qui étoient d'ailleurs inévitables dans son sujet, le commentateur, ou plutôt le libelliste qui s'est chargé si effrontément de traduire sa pensée , étoit bien loin d'en avoir le secret ; cependant , puisque le savant M. Barbier a cru devoir attacher quelque importance à la petite découverte que j'ai faite d'une édition singulière de ces remarques, je ne la passerai pas entièrement sous silence, et je m'en ferois d'autant plus scrupule, que M. Barbier a précisément oublié d'en tirer la seule induction vraiment curieuse que la rarissime édition de Londres (2) pût fournir sur l'impertinent annotateur de Fénelon. On avoit toujours cru, sur la foi de Bruys, que l'éditeur de 17 19 étoit Henri-Phi-
(i) Les Aventures de Télémaque, fils d'Ulysse, avec des Remarques, etc. Amsterdam, les Wetsteins, lysS, in-12. Vélin de Hollande.
(2) Les mêmes Aventures de Télémaque, etc. Londres, lyS^, 1 vol. in-12. ; mar. vert, doublé de tabis, rel. par Yogel,
Édition très rare.
2o8 ÉDITIONS CURIEUSES DU TÉLÉMAQUE.
lippe de Limiers, écrivain d'ailleurs fort capable de cette hostilité sans coui^age contre un roi mort; mais notre édition de Londres, cpie l'on connoît pour une nouvelle publication à titre postiche d'une édition datée de 17 19, comme la première des deux éditions d'Amsterdam, est évidemment l'originale, contrefaite en Hollande dans la même année. Or, elle est précédée d'une Épître dédicatoire au duc de Glocester, signée par Jean-Armand Du Bouidieu, qui étoit, sous tous les rapports, aussi propre que Limiers à composer les remarques satiriques du Télémaque. Tout ce qu'on pourroit supposer, c'est c[ue Limiers, qui étoit alors en Hollande , a présidé à la contrefaçon , et cet honneur ne vaut véritablement pas la peine d'être revendiqué.
L'édition de Londi^es ne l'emporte pas m.oins en beauté qu'en rareté sui^ les éditions d'Amsterdam..
DE L'ONÉIROCRITIE. 209
De l'Onéiroci-itie, des Songes, et de quelques ouvrages qui en traitent.
L'Art de se rendre Heureux par les Songes , c'est-à-dire en se procurant telle espèce de songe que l'on puisse désirer, conformément à ses inclinations . Francfort et Leipsic, 1746, in-8. ; V. fauve.
Il m'est impossible de dire sur quels renseignemens ce singulier ouvrage a été attribué au fameux Benjamin Francklin , circonstance qui n'a pas peu contribué à augmenter dans les yentes le prix du petit nombre d'exemplaires qui y ont paru. Elle résulte d'ailleurs d'une tradition purement orale , et qu'aucun bibliographe n'a recueillie à ma connoissance, car M. Barbier ne fait pas mém^e mention du livre, qui est à la vérité fort rare. On n'oseroit prononcer non plus bien positivem.ent sur la question de savoir s'il faut le regarder com.me une spéculation adroite sui- la crédulité des malheureux qui éprouvent le besoin , si commiun sur la terre , d'embellir leur sommeil par des illusions que la vie leui' refuse, ou comme un simple jeu d im^agination. Quoi qu'il en soit, on ne peut disconvenir que l'auteiu" s'est montré habile à tromper les autres, ou à s'abuser soi-même. La partie historique ou l'exposition de son étrange système est
2IO DE L'ONÉTROCRITIE.
écrite sans grâces et sans correction , mais avec une sorte d'attrait qui tient de l'intérêt du roman, et je ne serois pas étonné que ses recettes eussent coûté bien des frais d'essai aux sceptiques mêmes ([ui seroient le plus honteux d'avouer qu'ils leur ont accordé la moindre confiance. La finesse de leur composition consiste seulement , comme celle de la plupart des secrets pareils qu'on trouve dans le grand Albert et les autres magiciens de cette force, à faire entrer dans la combinaison des matières qui doivent y concourir , ou au moins dans leur manipulation , une impossibilité invincible qui , au premier abord , n'offre cependant rien de bien effrayant à l'esprit , mais dont on ne viendroit pas plus h bout , en dernière analyse , cpie de la quadrature du cercle ou de la pierre philosopha le. C'est ainsi cpi'il n'y a rien d'aussi aisé que de se procurer l'herbe qui ouvre toutes les serrures et qui coupe toutes les chaînes, une fois qu'on a découvert un nid de pie noire. Malheureusement , il n'y a point de pie noire.
Je ne prétends pas établir par là que la science dont cet ouvrage traite , soit tout-à-fait inaccessible à l'esprit d'investigation de l'homme. Il n'^st persoime au contraire qui n'ait remarqué que le som^meil ramenoit souvent certains songes familiers dont l'habitude ne peut guère s'attribuer cpi'à quelcpies particularités de la vie hygiénique ; et des pel'sonnages d'un caractère très sérieux m'ont assuré (pi'ils avoient obseï-^é sur «ux-mêmes cpic h
DE L^ONÉTROCRTTIE. %ïi
choix de leurs alimens influoit beaucoup sm* la nature de leurs rêves, de mauière qu'ils ëtoient à peu près maîtres de les rendre plus ou moins agréables. Les enfans croient que l'usage de la cannelle donne des songes heureux, et j'ai retrouvé dans les prisons cette espèce de superstition que j'avois laissée dans le collège. Il est vrai de dire au reste cpie toutes les hypothèses qui appartiennent à cette grande et curieuse théorie des songes , sont presque neuves encore , qu'elles n'ont jamais ét^ considérées d'une manière philosophique, et que ce n'est ni dans Belot (i), ni dans l'arabe Apomazar (2), ni dans le grec Artémidore (3) qu'il faut en chercher une solution satisfaisante. Il seroit peut-être important d'examiner quel rôle ces illusions de la nuit ont joué dans nos croyances, dans nos erreurs, dans nos passions, dans nos crimes; et je sui« persuadé qu'une bonne physiologie du sommeil auroit par exemple épargné de
(i) Les OEuyres de J\I- Jean Jielot, cure de Milmoiit, contcnaut la Chironiance , Physionomie , l'Art de Mémoire , Traite des Divinations, Augures et Songes, etc. Rouen, Amiot, 1688, in-i2. ; V. brun.
Bon exemplaire d'un livie qu'on ne trouve jDresque Jamais bien conservé.
(2) Apomazar, des Significations et Ei>enemens des Songes. Paris, Denis Duval , t58i, in-8.; mar. vert du Levant, rel. par Padeloup.
Exemplaire de Mirabeau.
(3) Artemidori et Achmetis Oncirocritica, etc., gr. et lat. cwn notis Nie. Jiigaliii. Parisiis, i(3o5, petit \n-/\.; cuii- de Russie, rel. par Ginain.
212 DE L'ONÉIROCRITIE.
sanglantes méprises à la justice. Les inductions ne manquent pas poiu' prouver que certaines des plus épouvantables aberrations de l'homme, la sorcellerie, la lycanthropie , le vampirisme, sont des maladies de l'homme endormi, comme le somnambulisme et le cauchemar. 11 est déplorable que de pareilles questions restent en proie aux folies des onéiromanciens et des charlatans , et qu'on ne les trouve qu'indiquées comme par hasard dans les livres où on les chercheroit le moins. S'il est vrai de dire cependant que le consentement universel des peuples soit un témoignage de la vérité, peu de sjstèm^es d'idées méritent un plus sérieux examen c£ue celui qui se rapporte à la connoissance des songes, car je ne crains pas d'avancer que cette notion n'est guère moins répandue que celle de l'immortalité de l'âme. On en trouvera des exemples partout, et les temps de la philosophie sont d'accord sur ce point avec ceux de la religion. Les rêves de Louis XIV (i) ont fait presque autant de bruit que ceux de Joseph et de Baltazar.
(i) Remarques curieuses sur plusieurs Songes de quelques personnes de qualité, et spécialement de Louis XIV. Amsterdam, Jacques le Jeune, 1690, in-12.; mar. vert, rel. par Derome.
Bel exemplaire.
— Sofige de Louis XIV, du 11 aoust , jour de la prise de Menin. Cologne, suivant la copie, sans date, (1706,) in-12.; mar. rouge, rel. par Simier.
Exemplaire non rogné.
ERREURS EN HISTOIRE NATURELLE. 2i3
Quelques graves erreurs en histoire naturelle, combattues depuis long-temps par les vrais savans. — Comment elles se sont étendues à tous les pays, et prolongées dans tous les âges.
Traité des Animavls aiant aisles , qui nuisent par leurs piqi^efres ou morsures, ai'ec les remèdes. — Oultre plus vnc histoire de qi>elqi>es mousches ou papillons non vulgaires apparues l'an iSgo, qu'on a estime fort venimeuses ^ le tout composé par lean Bai>hin. Imprimé à Mont-Béliart, i5q3; petit in-8. fig. ; mar. bleu, rel. par Siniier. Exemplaire de Secousse, avec sa signature.
Ce livre, qui est extrêmement rare, surtout avec la figure , peut être regardé comme uti des plus curieux monumens des progrès de l'observation philosophique au seizième siècle. Une certaine espèce de papillons , que Bauhin décrit avec une grande exactitude, s'étant étrangement multipliée en l'année 1 5go , qui fut fort remarquable par ses chaleurs inaccoutumées, le peuple attribua généralement à cet animal , qui avoit été fort rare , et par conséquent fort peu observé jusqu'alors , une foule d'accidens dont il auroit été facile de trouver ailleurs l'origine naturelle, s'il n'étoit pas de l'es-
2i4 GRAVES ERREURS
sence de l'esprit de l'homme de se saisir avidement des premières hypothèses qui s'offrent à son esprit et de ne s'en départir qu'aAec peine. Cette apparition ayant concouru avet une ëpizootie qui frappa une quantité considérable de bestiaux , on ne douta pas que ces bestiaux n'eussent été picpiés par l'aiguillon de ces mouches, c'est-h-dire par la trompe de ces papillons , bien que cet aiguillon soit « trop mol, comme le remarque judicieusement le sage Bauhin , pour percer la peau du bestial ou de l'homme. » C'est cette question cjue Bauhin examine avec un esprit de critique et une force de raisonnement qui feroient honneur aux observateurs d'un siècle plus perfectionné , et que Félix Platner, excellent médecin de Bâle , décide avec encore plus d'autorité dans une lettre dont Bauhin , son ami, a enrichi son excellent petit livre. La planche en taille-douce qui accompagne ce volume, et dans laquelle cet insecte est représenté avec quelques autres de la même famille, offre le portrait fort ressemblant du sphjnx du liseron de Geoffroy, innocent objet de ces ridicules inquiétudes du peuple et de ses superstitieuses cruautés. Tous ceux de ces malheureux papillons que l'on parvenoit à saisir étoient brûlés impitoyablement , comme des émissaires du mauvais esprit. J'ai remarqué depuis, dans le même pays, (jue le sphjnx du liseron, qui n'y est pas absolument rare en quekpie année cpie ce soit , se montre effectivement en bien plus grand
EN HISTOIRE iNAÏURELLE 21 5
nombre à la (in clés années où la températnre a été très chaude, et qu il y devient alors aussi vulgaire que les espèces les plus connues, surtout au coucher du soleil. J'ajouterai, au reste, comme une preuve assez curieuse de la persistance des préjugés populaires, que ce bel insecte n'a pas perdu, depuis deux siècles et demi , sa mauvaise réputation , et (pie l'on croit encore à Montbéliard, comme au temps de Bauhin , que la trompe souple et mobile qu'il a reçue de la nature pour aspirer le nectar des fleurs, est pour les bestiaux un instrument d empoisonnement et de mort. Comme il n'y a point d'erreur si grossière qui n'ait son explication dans quelque faux rapprochement d'idées, il faut avouei', à l'honneur de l'intelligence humaine, que cette méprise peut être fondée sur le rapport qu'on a remarqué entre l'époque de l'apparition de ces insectes et celle du développement des maladies épizootiques ; mais si l'on se rappelle ce que j'ai remarcpié ci-devant, que les années où le sphynx du liseron apparoissoit en grand nombre étoient précisém.ent celles où le thermomètre s'étoit élevé et maintenu au plus haut degré , on comprendra facilement que les accidens des contagions pestilentielles se reproduisent comme simultanénienl avec ce phénomène, sans en être le résultat. Ce sont deux effets très divers eX, très indépendaiss d'une même cause.
Le peuple nourrit dans tous les pays des préjugés
2i6 GRAVES ERREURS
de la même espèce contre des animaux très innocens , qu'il pom'suit avec cruauté , sans s'aviser cjii'ils ont une destination utile dans l'ordi^e de la nature, et à laquelle le bien-être même de l'homme est quelquefois intéressé. Je citerai, parm^i ces espèces proscrites, le lézard vert, la plupart des couleuvres , et surtout cet orvet , si impuissant pour le mal et si essentiellement inofFensif , dont le seul aspect cause des attacpies de nerfs à une petite maîtresse. Il faut dire ici que ces préventions sont universelles, et que je n'ai vu aucun peuple qui en fût exempt. En Dalmatie, où il y a beaucoup d'homm^es éclairés, personne ne doute que le typhus contagieux qui désole souvent les belles campagnes de Narente , et qui en décime presfpie tous les ans la population , ne soit produit par le seul contact d'une mouche extrêmement vulgaire, qui porte des germes de mort partout où elle se repose. J'ai fait tous mes efforts pour reconnoître bien distinctement l'espèce de cette mouche sans pouvoir y parvenir, soit parce que les habitans ne sont pas exactement d'accord sur ses caractères , soit parce qu'ils attribuent indistinctement la même influence à beaucoup d'espèces différentes ; ainsi , on m'a indicjiié tour à tour des cidex , des tipules , des diplolépeSy etc. , c'est-à-dire des insectes qui n'ont pas même le caractère générique commun. Comme la contagion dont on la croit l'agent ne se communirpie point par la picjure, mais par l'attouchement,