DE MILLEVOYE
« Vois, lui dis-je, combien tu es loin de ton u poète, malgré les efforts que tu as faits pour en u conserver la délicieuse image. Dans Virgile, quel « est le premier objet cfui frappe la pensée ? Le « berger, lui, Tityre, tu — CherTiiyre, ne me préce sente cjii'une apostrophe bourgeoise et presque (( triviale qui gâte tout le sentiment de l'expression . (( Crois-tu que ce vilain mot étendu, cjui peut (( s'appliquer à l'état le plus ignoble de l'homme (( et de l'animal, remplace heureusement recuhanSy (( qui n'étoit peut-être pas plus gracieux ; mais re- « marque avec quelle élégance exquise Virgile l'a « jeté après le nom de ce berger aimé, et presque (( derrière les rameaux de cet arbre qui n'est pas « encore connu , et dont on sent déjà l'ombrage ! (( Quant au pied d'un large hêtre, je ne serois pas (( étonné de le retrouver dans le rapport d'un garde (f forestier ; je n'y vois ni cette large voûte , teg- (( mine, ni ce feuillage épsiis y patulœ , que Mélibée (( veut peindre , et dont il encadre si richement le (( principal personnage du tableau. »
Je continuai mes observations ; mais ce n'est pas ici leur place, car Millevoye a remplacé les vers que je critiquois par ceux-ci :
Tranquille, cher Tityre, à l'ombre des ormeaux, Tu répètes des airs sur tes légers pipeaux.
La première version étoit mauvaise , la seconde est exécrable. Et quel chemin a fait aujourd'hui
3oo SYSTÈME DE TRAVAIL
la langue poétique ! il ne faudroit que des ormeaux et des pipeaux à la rime pour foiie tomber un chef-d'oeuTre.
11 suffit , au reste , de parcouiur ces variantes pour juger du tort ([u'a fait au talent de Millevoye le démon de la correction , et combien ses m.eilleurs vers ont perdu à la religieuse exactitude avec laquelle il pratiquoit le précepte de Quintilius :
Dclere jubebat , Et malc formatas inciidi rcddcre versus.
J'en donnerai encore un exemple qui en vaut dix; c'est à propos de ces vers si connus , et si intraduisibles selon moi :
Hinc alta siib ritpe canct frondator ad auras , etc.
Voici la première version de Millevoye :
Tantôt d'un roc altier l'émondeur protégé , Ebranle les échos par son chant prolongé , Pendant que sur l'ormeau roule , au loin gémissante , Des ramiers, tes amours, la plainte renaissante.
Voici la seconde :
Et quand de l'émondeur la voix claire et perçante Frappera de ses chants la roche bruissante, L'orme, habitant des airs, entendra constamment Des ramiers, tes amours, le long roucoulement.
11 n'y a personne qui , avec le moindre sentiment de la poésie, ne s'étonne cfue le même écri-
DE MILLEVOYE. 3of
\ain ait pu produire deux leçons aussi diverses de la même pensée , et préférer la seconde ; ce n'est pas certainement dans l'intérêt de l'exactitude littérale que Millevoye a substitué cette malheureuse roche bruissante à l'heureuse expression d'un roc altier Vémondeur protégé , qui rendoit aussi bien que possible le suh alta rupe frondator. Le troisième vers de cette seconde version , qui est le plus mauvais des quatre , est bien dû à l'intention d'exprimer Vulmo aeria du latin ; mais Yonne^ habitant des airs, ne signifie pas plus Vornie qui élève son front dans les airs, que le triste adverbe constamment ne peut représenter l'idée touchante qui est attachée au nec gemere cessabit. Ce vers imitatif si parfait :
Nec gemere aeria cessabit turtur ah ulmo ,
étoit, il faut en convenir, exprimé avec une bonne fortune d'harmonie qui élève presque la copie à la hauteur de l'original dans ceux-ci :
Pendant que sur l'ormeau roule, au loin gémissante, Des ramiers, tes amours, la plainte renaissante.
Ceux qui les ont remplacés sont aussi fâcheux pour l'oreille que pour l'esprit. Je n'entends point par là, Dieu m'en garde, qu'il ne faut pas travailler ses ouvrages , mais seulement que le naturel d'un homme de talent a toujours une allure qui lui est propre ; qu'il y a , comme dit Montaigne , des
3o2 NOTES BIOGRAPHIQUES,
génies primsautiers qiii n'abordent jamais une pensée avec la même puissance à la seconde saillie, et que Boileau n'a pas appris impunément à tout le monde à faire difficilement des vers.
Si Millevoje étoit né quelques années plus tard; si surtout il n'étoit pas mort trop tôt ; si , plus libre dans son élan , il s'étoit livré avec plus d'abandon à ses inspirations familières ; s'il avoit été permis , au temps où il écrivoit, de reculer les barrières de l'école sans les rompre , et de faire entrer dans leur enceinte ces Muses , méconnues , outragées , proscrites, que nous avons nommées ailleurs : la religion, l'amour, la liberté; Millevoje occuperoit, au-dessus du rang distingué qu'il a pris parmi les poètes, un rang plus distingué encore. Il avoit tout pour y parvenir : une délicatesse exquise de perceptions, une tendresse de coeur qui s'associoit à toutes les impressions passionnées, une noblesse d'âme cpii s'élevoit à tous les sentimens généreux , une finesse de goût trop facile à blesser, comme on l'a vu, parce cjnelle participoit de tous les élémens de cette organisation si vive et si ingénue, mais dont le temps auroit émoussé tôt ou tard la susceptibilité douloureuse. Les hommes de m.on àûfc, à qui il a été donné d'entrer dans le monde littéraire sous les auspices de l'amitié de Millevoje , et qui ont eu le bonheur de conquérir, avant d'en sortir tout-à-fait, l'amitié de La Martine, trouvent dans leur physionomie quelques uns de ces rapports
NOTES BIOGRAPHIQUES. 3o3
qu'on aiiroit trouvés peut-être dans leur talent, s'ils avoient été exactement contemporains. Celle de Millevoye, si mal exprimée par les peintres, avec autant de douceur, de finesse et de grâce , avoit cependant moins de puissance et de fierté; on lisoit dans ses traits quelque chose de cette timidité ombrageuse , si naturelle d'ailleurs à un jeune écrivain, balancé entre les souvenirs de ses études et les instincts de son esprit , et qui marchoit avec une gêne toujours croissante dans une carrière indécise. La nature s'étoit plu, si on ose le dire, à imprimer ce caractère , dans Millevoye , à tout ce qui manifeste l'âme ; ses yeux doux , pénétrans , et même animés, ne voyoient ni bien ni loin; son organe flatteur et sonore alloit au cœur, et on y rem^arquoit toutefois un peu d'embarras. Élégamment recherché dans ses manières , il avoit cependant cet abandon du corps, cette mollesse d'attitude, qui trahissent les fatigues de l'imagination , et qui en trahissent quelcpiefois d'autres ; on sentoit , en le regardant , même sans le connoître , que l'amour et la poésie avoient passé par là. Deux ou trois ans avant sa mort , un accident romanesque , dont mon amitié seule a peut-être surpris le secret , l'a voit rendu boiteux , comme Sir Walter Scott et lord Byron; et cette infirmité, par une exception qui lui étoit réservée , devint dans sa démarche un agrément de plus. Quand on pense que son chant du cygne, la Chute des Feuilles, est, dans sa
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première leçon (car on sait ce que je pense des autres ) , une des plus jolies productions qui aient préludé aux brillans essais de la nouvelle école , on ne peut s'empêcher de remarquer la fatalité bizarre et spéciale qui s'est attachée à ses fondateurs , et de la rapprocher d'une autre cpii n'est ni moins spéciale ni moins bizarre : Homère, Milton, le pseudo- Ossian , le classicpie Delille , sont m.orts aveugles ; Camoëns étoit borgne.
IMPRIMERIE PARTICULIÈRE. 3o5
Notions nouvelles sur la moins connue des Imprimeries particulières.
Réflexions sur les Sentimens agréables et sur le Plaisir ATTACHÉ A LA Vertu , (par Levcsque de Pouilly.) A Montbrillant , 1743» in-8. , viij , et 88 pages; mar. citron.
Très rare exemplaire de MM. Beaucousin , Méon et de Châteaugiron , et le seul , à ma connoissance , qui ait paru dans les ventes.
Voici un ouvrage dont la réputation est faite depuis long-temps. Il n'en est pas de même de celle de l'édition , qui n'est indicpiée que par M. Weiss , dans la Biogi^aphie universelle , et par M. Brunet, dans le Manuel du Libraire et de V Amateur. Le secret de sa rareté étoit si peu répandu jusque-là, que l'exemplaire que je possède fut retiré à la vente de M. Méon au prix de 3 livres lo sous. L'histoire en est par conséquent assez curieuse.
M. de Gauffecourt, homme d'esprit et de goût, que les biographies ont oublié , et qui y méritoit cependant une place, ne fût-ce que pour le rôle qu'il joue dans la Correspondance de Voltaire et
au
3o6 DE LA MOINS CONNUE
tlaiis celle de madame d'Epinay , passoit une partie de sa vie dans une maison de campagne appelée Monthrillant , à quelque distance de Genève. Il s'y livroit en vrai philosophe pi^aticpie à des goûts non moins innocens, mais plus littéraires que ceux cjui occupent la plupart des hommes qui ont été assez sages pour prendre une pareille résolution , et assez heureux pour pouvoir l'exécuter. Il faisoit ses délices d'une imprimerie particulière, dont les productions ont été peu npra^breuses , et smtout très peu connues , puisque mon savant ami M. Peignot n'a pas cru devoir lui accorder de miention spéciale dans sa piquante énumération des im.primeries de ce genre. Plus tard, on peut présumer qu il ajouta à sa presse un atelier de reliure; c'est ce qrie nous verrons tout à l'heure. Ce qu'il j a de certain , c'est que l'ambition de jouer un rôle dans les lettres n'influa d'aucune manière sur ce doux et ingénieux penchant. L'orthographe même de son nom paroît fort incertaine dans les livres où l'on a daigné le recueillir. M. Weiss et M. Brunet l'écrivent Gauffecourt, M. Peignot, Gauffecour et Gauffi^ecourt , M. Barbier, Gaufecoui^t; et c'est encore, au moment où j'écris, une question d'identité à juger, si c'est là une question.
On s'étonnera peut-être cjne je cite M. Peignot parmi les autorités cpii constatent la rareté de notre volume , puisque j'ai dit, à la tête d'un autre paragraphe, que cette édition n'avoit été connue que
DES IMPRIMERIES PARTICULIÈRES. So; de M. Weiss et de M. Branet. Effectivement, ce livre , cjxii auroit occupé une place très honorable dans l'excellente Notice des Lwres imprimés à petit nombre, n'y est indiquée nulle part, et il n'y est fait mention de M. de Gauflecourt, sous le nom de GaufFrecourt, qu'à l'occasion d'un autre ouvrage dont voici le titre, et dont nous copions la notule :
Traité de la Reliure des li{>res. In- 12. de 72 pages.
Tiré à 12 exemplaires. C'est l'auteur lui-même qui l'a imprimé « pour faire , dit-il , usage dans sa « vieillesse de son heureuse oisiveté. »
On va savoir maintenant sur quelle voie singulière ces petites recherches m'ont placé.
M. Peignot nous apprend qu'il doit ce renseignement à M. Delandine , biogi^aphe et bibliographe très instruit , qui , comme contemporain et comme voisin , étoit fort à portée de connoitre les travaux typographiques de M. de Gauffecourt , et qui n'a cependant pas parlé à M. Peignot de son édition bien plus cuineuse d'un ouvrage bien plus piquant , des Réflexions sur les Sentimens agréables. Il est donc natui^el de conclure de là que les Réflexions sur les Sentimens agréables sont encore plus rares que le Traité de la Reliure; et peut-être que M. de Gauflecourt lui-même a déti-uit, par un sentiment tout naturel dans un amateur qui se perfectionne , son premier (sic) essai
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dans ce genre d amusement. Le livre n'est toutefois pas mal imprimé, mais il offre quelques fautes aussi malhem'euses que ce premier essai qui se lit dès les premières lignes de Tépistolette de l'imprimeur à son ami. On conçoit bien que pour un homme dont cette innocente manie étoit devenue la passion dominante, il n'en falloit pas davantage. L'édition des Réflexions a cependant paru trois fois en A ente, m^ais c'est chez M. Beaucousin, M. Méon et M. de Châteaugiron ; et nous savons de M. de Châteaugiron qu'il tient son exemplaire de M. Méon, et de M. Méon qu'il l'a acheté chez M. Beaucousin. Il ne manquoit plus pour en faire un livre, sinon unique, du moins tout près d'atteindre à ce degré de rareté, que de le faire remonter à Gauffecourt lui-même ,• et je n'avois jamais jeté les yeux siu" sa reliure sans m'aviser de quelque chose de semblable. Cette reliure n'est pas mauvaise; mais le défaut d'assurance avec lequel les filets sont poussés, l'inexpérience qu'annonce la disposition du titre, et, par-dessus tout, le ménagement religieux qu'on a apporté à la conservation des marges , trahissent le travail de l'amateur. Cette induction ne présentoit plus qu'une difficulté. Comment une particularité aussi propre à relever le mérite d'un exemplaire se seroit-elle dérobée à l'attention d'un curieux plus exact que moi-même a noter les singularités de ses livres? Le Catalogue de Beaucousin l'a résolue. L'édition de Gautîè-
DES IMPRIMERIES PARTICULIÈRES. Sog couiL y est annoncée comme reliée par lui, et nous y apprenons de plus que ce bon Gauflfecourt étoit parent de l'auteur cpii étoit parent du grand Colbert.
Les exemplaires de Gauffecourt , de Beaucousin , de M. Méon, de M. de Châteaugiron , et le mien , n'en font donc qu'un. Il en existe un autre dans la bibliothèque de Besançon.
3io DES SIGNES SECRETS
De l'Art d'exprimer les idées par des signes secrets. — Documeos sur un Auteur estimable que la satire a flétri.
Traittez des Langues estrangeres, de leurs Alphabets et DES Chiffres, composez par le sieur Colletet. Paris, Promé, 1660 , in-4.
Difficile à trouver, et moins rare cependant que le Traité des Chiffres de Vigenère, dont celui-ci est un abrégé imparfait, qui auroit tous les caractères du plagiat, si Colletet n'avoit pas prévenu cette accusation avec une franchise peu commune.
M. Weiss dit, dans la Biographie universelle, que cet ouvrage de François Colletet , fils de Guillaume , est le seul qui ait conservé un peu de valeur, et qu'il se compose de plusieurs alphabets, dont les uns sont factices , et les autres si mal représentés, qu'ils en sont presque raiéconnoissables. Ces documens sont parfaitement exacts, comme tous ceux dont M. Weiss a enrichi l'ouvrage que nous citons , et qui lui doit son plus grand éclat. Aussi n'est-ce pas dans l'intention de relever le mérite d'un volume assez justement oublié, et qui n'annonce dans François Colletet aucune vue pro-
POUR EXPRIMER LES IDÉES. 3ii
fonde de grammatologie, que nous lui consacrons (juelques pages. Nous avons tout au plus la ressource de justifier cette excursion par le protocole d'un philologue du seizième siècle : Ut ista pagina haud vacaret, addidi hœc.
Tout mauvais que soient la plupart de ces alphabets de Colletet, copiés sur les mauvais alphabets du Trésor des Langues de Duret , déjà peu commun à cette époque, et sui' le Traité des Chiffres de Vigenère, ils n'étoient pas à dédaigner dans un temps où ce genre de recherches n'avoit pas produit chez nous d'ouvrages très remarquables. Ils suffisoient d'ailleurs , tels cpi'ils sont , à la plupart des inductions philologiques qu'un homme de génie auroit pu en tirer.
Les alphabets factices de Salomon, d'Apollonius, et mêm^e d'Adam, ne sont pas si méprisables qu'on se l'imagine; et je n'entends pas par là qu'ils annoncent une grande puissance d'invention , mais seulement qu ils remontent à ime haute antiquité, et cpi'ils révèlent en partie le secret d'une des opérations les plus curieuses de l'esprit humain. Ce qui donne quelque prix aux recueils rares où ces alphabets se rencontrent, c'est qu'on ne les a jamais reproduits depuis cpie l'on fait de la grammaire positive, parce qu'ils n'appartiennent à aucune langue dont il soit resté des traditions. Connue débris d'une langue de convention qui a existé , dont nous avons perdu la clef, et qui ne le cédoit
3i2 DES SIGNES SECRETS
peut-être en rien aux langues caractéristiques de Dalgarno, de Wilkins et de Leibnitz, ces traits gi'ossiers parlent à notre intelligence avec un tout autre pouvoir que les pierres de Denderah.
Il est encore plus facile de faire un alphabet qu'une langue (et ce sont là les deux choses les plus faciles du monde). On ne finiroit pas si l'on vouloit recueillir tous les signes de convention dont l'imagination de l'homme s'est avisée pour celer l'expression de la pensée, et pour en restreindre l'interprétation entre un petit nombre d'adeptes; encore ne parlé-je que de celles de ces langues convenues cpii ont été publiées par quelque révélateur indiscret , et dont le nombre n'est rien auprès de celui des chiffres, des rébus, des hiéroglyphes, etc., cjui ne sont pas parvenus à notre connoissance. H J a peu de conspirateurs, peu de prisonniers, peu de diplomates, peu d'amans qui n'aient possédé quelques uns de ces secrets impénétrables , en apparence , qu'il ne seroit toutefois pas aisé de soustraire aux investigations d'un Breikaupft. Quoi cpi'il en soit, cette matière est extrêmement curieuse , et laisse désirer un ouvrage à préférer à ceux de Vigenère , de Tabourot et de Colletet; mais il ne faut pas trop mépriser, jusqu'à nouvel ordre, ces livres surannés, qui en contiennent les plus précieux documens. Il résulte d'ailleurs de cette étude une sérieuse induction, sur larpielle je ne nie suis pas assez étendu dans un de
POUR EXPRIMER LES IDÉES. 3i3
mes articles précédens : c'est que l'homme en société est tourmenté partout d'un besoin de communications prescpie universelles, qui ne tend à rien moins qu'au complément absolu de la civilisation , c'est-à-dire à l'unité dans le langage , qui amène toujours l'unité dans les institutions; et que la Providence ou la nature l'a doué d'une merveilleuse facilité pour créer, cet instrument qui est encore à faire. Je crois que rien n'atteste mieux la récente jeunesse de notre monde; et ce qu'il y a de singulier, c'est que c'est dans la plus im.portante des sciences sociales, dans celle vers laquelle tous les hommes tendent avec le plus d'impatience , que nous n'avons pu arriver à un résultat depuis si long-temps obtenu pour les combinaisons incalculables des mathématiques, dans la langue de l'algèbre. Que dis-je ! l'Europe entière est d'accord sur la figure , la position et la valeur de la note j-e^, et il faut savoir vingt langues pour demander du pain en Europe. Cependant , remarquez bien ceci , avec sept signes qui représenteroient sept idées principales, et qui se modifîeroient par sept flexions, comme la ronde, la blanche, la noire , la croche , la double croche , la triple croche, la quadruple croche; avec ces signes, dis-je, encore modifiés par leur position entre les réglets , sui" les réglets, au-dessus ou au-dessous des cinq réglets d'une portée de musique, savez-vous combien de combinaisons de la pensée l'écriture carac-
3i4 DES SIGNES SECRETS
téristique poiirroit exprimer? J'avouerai que je n'ai pas compté; mais je crois que le nombre de ces combinaisons excéderoit infiniment le nombre des combinaisons de la parole et de l'écriture , depuis c{ue l'on parle et que l'on écrit; et, chose merveilleuse, cette langue démesurée, effrayante, dont la seule pensée renverse l'imagination , il faudroit , pour l'apprendre tout entière , le temps juste que l'on met à apprendre la gamme. J'ai le malheur d'être un peu scepticjue; mais quand je pense cjiie toutes les sociétés finissent par la confusion des langues; qu'elles se broient, qu'elles se brisent, parce cpa'elles ne se sont pas entendues; (jiie des hommes pleins de bonnes intentions et de bon savoir arrivent à la fin d'une éducation faussée , et surtout intempestive , pom^ y substituer quelque folie comme l'enseignement mutuel, institution très naturelle, et par conséquent très sauvage , c|ui repousse l'éducation des peuples adultes jusqu'aux essais grossiers des peuples barbares ; quand je vois des sa vans trouver cela beau, et méconnoître ou ignorer qu'en huit jom's on ouvriroit le monde entier à l'intelligence, avec des moyens mille fois plus simples , et des résultats mille fois plus vastes que la difficile connoissance de notre mauvais alphabet, ma philosophie recule devant cette démonstration toujours vivante de l'ancienne chute de notre espèce. De tous les outils de la pensée, comme dit Montaigne, il n'y en a point de
POUR EXPRIMER LES IDÉES. 3i5
plus douteux et de plus borné que notre langage, et point de plus facile k réformer. Si ce n'est pas là un mystère, je voudrois savoir où en trouTcr.
J'ai déjà dit que CoUetet n'étoit pas savant; et je doute cependant qu'il y eût de son temps un membre de l'Académie Françoise qui eût pu tirer autant d'obsei-vations instructives d'un sujet si nouveau, et jusqu'alors si peu approfondi. Ce que je pense, c'est qu'il auroit pu faire mieux sur ces curieuses et divertissantes matières. « Mais quant u à présent, continue- t-il, c'est tout ce que je « puis dire , dans le peu de temps que me donne « mon libraire, qui ne m'a pas accordé plus de « trois semaines pour faire un ouvrage qui dece mande plus d'une année. » L'infortuné !
Ce malheureux Colletet, qui n'étoit qu'un laborieux amateur de recherches utiles et de bon savoir, est celui que Boileau a daigné immortaliser dans ces vers célèbres :
Tandis que Colletet, crotté jusqu'à l'échiné,
S'en va chercher son pain de cuisine en cuisine
Le prieur Ogier, prédicateur du Roi, qui étoit l'ami intime de Colletet, et qui n'auroit pas été l'ami intime d'un vil parasite, parvint à faire substituer à son nom le nom de Pelletier, auquel cette indignité s'appliquoit moins encore, s'il est vrai, comme on l'atteste , cpi'il n'avoit jamais dîné hors
3i6 AUTEUR ESTIMABLE
de chez lui. 11 n'est donc pas prouvé, mali^ré l'autorité classique de Boileau , que le pauvre Colletet ait mendié ; mais cela vaudroit peut-être mieux , en dernière analyse , que d'avoir passé sa vie à flatter les gi-ands , et à flétrir ce qu'il y a de plus touchant au monde , les femmes et la misère.
Je ne puis m' empêcher de rapporter ici un passage du livre de Colletet , à l'occasion d'un chiffre particulier que son père avoit inventé pour marquer les volumes de sa vaste bibliothécjue , et cpii désignoit fort ingénieusement le prix qu'il avoit donné de chacun, et le jour, le mois et l'année où il l'avoit acheté; petit artifice aujourd'hui très connu des libraires , et d'ailleurs si facile à saisir, qu'il n'y a pas un brocanteur de notre époque qui n'ait beaucoup perfectionné le chiffre de Colletet. u Les curieux qui ont achepté de ses livres y poui'- (( ront prendre garde , s'ils désirent s'en donner la i< peine , dit notre auteur , puisqu'ils sont tous (( marquez de la sorte, et que j'en ai même appris <( le secret à quelques-vns lorsque sa bibliothèque « fut vendue , vente qui tire presque des larmes « de mes yeux , et des soupirs de ma bouche, toutes « les fois que j'y pense, et qui rappelle en ma mé- « moire la foiblesse d'un homme intéressé qui , (( pouuant me conseruer ce seul petit héritage que u m'auoit laissé mon père, a mieux aymé le don- (( ner en proye à la iustice que de m'en laisser la « jouyssance; aduantage certes qui luy donne bien