‹ Mélanges tirés d'une petite bibliothèqueChapitre 58 sur 85 · FLÉTRI PAR LA SATIRE · texte numérisé non relu

FLÉTRI PAR LA SATIRE

« peu de gloire, aussi-bien qu'à ceux qui, pouuant <( inspirer à la vefue de nobles et généreux senti- (( mens en ma faueur, n'ont pas été fidèles con- « seillers ny juges équitables dans ma cause. C'est (( vn ressentiment qui me tient trop au cœur pour « l'estoulFer ; et l'indignation que j'eus dès ce (( temps-là d'vne action si contraire au sang et à la (( nature, m'inspira vn ode de cent vers qui seront (( cpiekjiie iour imprimez , dont voicy le coramen- « cément :

Chères délices de mon père ,

Livres doctes et précieux ,

Qui de mes esprits curieux

Fustes l'entretien ordinaire,

Vous qu'en quarante ou cinquante ans ,

Malgré les misères du tans ,

Il acquit avec tant de peine ;

Hé quoy , je ne vous verray plus ,

Puisqu'il faut que cette semaine

A l'encan vous soyez vendus, etc. »

Quoique cent fois supérieurs à Y Ode de Namur, ces vers sont assez mauvais; mais il J a dans tout ce passage une fleui' de sentiment cjxii fait penser, une mesure d'expression qui fait réfléchir, et qui satisfait mieux mon cœur et mon esprit qu'un vain luxe de paroles. L'homme qui n'accuse son spoliateur que de faiblesse , qui ne voit dans sa marâtre que la veuve de son père , qui ne trouve

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dans les conseillers de cette femme que des juges peu équitables , valoit bien mieux à aimer que ce triste Boileau. Il n'auroit jamais stigmatisé d'un opprobre éternel le malheur d'avoir besoin de pain et d'en demander aux valets , extrémité ci-uelle sans doute , mais préférable à la honte d'attendre de l'or de leurs maîtres.

HISTOIRE D'UJN LIVKE DE SAINÏ-JUST. 819

Histoire d'un Livre de Saint- Just, devenu introuvable. Quelques traits de l'éloquence de ce Tribun.

Fragmens sur les Institutions républicaines , par Saint- Jiist. Paris , Fayolle , in-8. , 88 pages.

Dans ses notices sur les personnages célèbres de la révolution, M. Quénard attribue à Saint-Just l'étrange phrase qu'on va lire : (( Concentrons u dans le point central la force excentrique, re- (( muons sans le mouvoir le levier qui agit avec (( impassibilité, afin que le mobile ait un bon com- « portem^ent, et que le tenorisme soit utilisé. »

Il est évident que cette phrase est factice, et qu'elle a été composée dans l'intention d'ailleurs fort judicieuse et fort légitime de ridiculiser l'éloquence révolutionnaire; mais il falloit l'attribuer à un autre qu'à Saint-Just ; à Billaud Varennes , par exemple , ou à cet Hérault Séchelles , qui se croyoit une espèce d'homme de lettres parce qu'il avoit diné chez Buffon , et qui demandoit sérieusement à la Bibliothèque un exemplaire des Lois de Miiios , pour lui servir dans la rédaction de la constitution qu'il devoit faire le lendemain. Il n'y a rien de

3?.o HISTOIRE D'UN LIVRE DE SAINÏ-JUST.

plus loin d'ailleurs du genre d'élocution de Saint- Just, frénétique qui ne manquoit pas d'esprit et même de génie, mais dont le rôle, composé avec une sensible affectation, étoit tout calqué sur le Spartiate, et cpii ne parloit que par phrases coupées, par apophthegmes et par images. J'étois bien jeune quand je \is Saint- Just; je n'avois pas onze ans, mais quelques uns de ces sentencieux aphorismes sont encore présens à ma mémoire. Je me souA iens de lui avoir entendu dire à un enfant qui se flattoit d'avoir été nourri du laît de la liberté : Le lait de la liberté , cest du sang! Je m^e souviens de lui avoir entendu dire avec un accent qu'il s'efforçoit de rendre gracieux jusqu'à l'afféterie : La liberté est une rose qui ne fleurit que dans le sang. Je me souviens de lui avoir entendu dire à une femme qui réclamoit son mari prisonnier, et qui ne pouvoit faire valoir que ses larmes : Pour fonder une république , il faut savoir nager dans les larmes y et cest le plus grand de nos sacrifices. Il y a beaucoup de sang et de larmes dans tout cela, mais il n'y a pas de bêtise.

Saint-Just avoit débuté dans la littérature par tin poëme d' Organt cpie je n'ai jamais lu, mais que je crois fait à l'imitation du Richardet de Fortiguera, ou de la Pucelle de Voltaire. La révolution lui donna une éducation plus sérieuse. Ses Fragmens sur les institutions républicaines annoncent un esprit préoccupé des plus inexécutables

HISTOIRE D'UN LIVRE DE SAINÏ-.TUST. Sai folies. Mais s'ils sont absurdes, sinon sous le rapport des sentimens, au moins sous celui des applications, ils sont remarquables par le style. Ils le sont surtout par la simplicité de l'expression, c'est-à-dire par le premier genre de mérite de l'écrivain dans les choses solennelles.

L'histoire de ce livre est peu connue; c'est ce (pii raa déterminé à l'écrire. Le manuscrit de Saint- Just étoit tombé dans les mains de M. Briot, qui fut depuis député du Doubs, qui étoit alors mon professeur, et qui, jusqu'à sa mort, a été mon ami. M. Briot le fit imprimer à trois cents exemplaires, nom}3re qui paroitroit sufïisant pour qiie cette brochure ne fut pas comptée au nombre des livres rares; mais il y avoit alors dans les événeraiens une telle mobilité, qu'une publication innocente devenoit un crime d'état entre la veille et le lendemain. C'est ce cpii arriva; les Fragmens de Saint-Just, évangile d'un des chefs du parti révolutionnaire , furent considérés comme un appel aux souvenirs des Jacobins. M. Briot, qu'une parfaite modération de caractère , une admirable rectitude de jugement , et une probité sans reproche , n'avoient pas tenu à l'abri de quelques unes des vives émotions de l'époque , se vit menacé dans son repos. L'édition presque entière, c'est-à-dire sauf le très petit nomibre d'exemplaires qui s'étoient distribués entre les amis de Saint-Just, au moment de l'apparition du volume, fut transportée à Be-

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