‹ Mélanges tirés d'une petite bibliothèqueChapitre 76 sur 85 · RÉPONSE AUX INVENTEURS · texte numérisé non relu

RÉPONSE AUX INVENTEURS

ait produits, et voilà qii'une révolution arbitraire et spontanée viendroit nous enlever le reste! Le commun des lecteurs ne peut plus s'inspirer des délicieuses compositions de Marot; se nourrir des récits ingénus de Froissard, des réflexions solides de Comines; s'éclairer au flambeau de la sublime philosophie de Montaigne , parce que leur orthographe n'est plus accessible à une histruction vulgaire ; et on ose nous proposer de frapper tout à la fois de cette réprobation écrite , et Racine , et Boileau, et Fénelon , et Rousseau, et Bernardin de Saint-Pierre ! C'est achever le cercle vicieux de la civilisation , c'est ram.ener les peuples à la barbarie sous le prétexte des perfectionnemens ; et il est heureux cpie l'intelligence inconnue qui gouverne le monde littéraire , comme le monde physique et le monde moral , ait pourATi aux conséquences de cette dangereuse frénésie , en lui opposant cet argument sans réponse qu'on me permettra de rappeler : Cela est impossible, et cela ne sera jamais. J'ai dit tout à l'heui^e que c'étoit le mauvais usage qui modifioit l'orthographe, et que les hommes véritablem^ent éclairés d'une nation lui restoient fidèles , au contraire , tant qu'elle n'avoit pas subi l'épreuve du temps; c'est une chose très facile à vérifier dans ce qui reste des manuscrits de nos vrais classiques. Je garantis qu'il n'y en a pas un qui ne soit fort en arinère avec son imprimeur. J'ai eu occasion de feuilleté)' nombre d'autogi'aphes

D'UNE RÉFORME ORTHOGRAPHIQUE. 399 de Voltaire, et, à sa fausse diphthongue près, qu'il s'est rappelée quelquefois , ce néographe audacieux orthographioit comme le vieux Corneille. J'ai le bonheur de pouvoir lire cpielques lettres d'un homme éblouissant de talent et d'esprit qui m'honore de son amitié , et qui a prêté à l'orthographe proposée l'autorité de son nom^ son orthogi\iphe habituelle est plus antiquée que la mienne. Je ne lui conseille pas d'en changer : on a tort de donner une torche à Omar, ([uand on tient une belle place dans la bibliothèque de Ptolémée.

Nos jeunes grammairiens ne sont pas plus heureux sur la question de l'homographie que sur celle de l'étjmographie , parce qu'ils n'ont pas pénétré au fond de leur doctrine, et cpi'ils se trouvent heui-eux d'en avoir écorcé les superficies. « Pourquoi l'étjmologie seroit-elle une règle? disoient-ils tout à l'heure : vous la violez tous les jours dans l'orthographe. Pourquoi l'homographie seroit-elle un danger? disent-ils maintenant : vos dictionnaires en fouiniissent tant d'exemples ! . . . . » — C'est comme si l'on disoit : Votre langue a un très gi-ave inconvénient qui obscurcit le sens , qui embarrasse la phrase , qui multiplie les amphibologies et les équivocjxies, qui expose les étrangers aux plus lourdes erreurs, qui engendre une foule d'ineptes jeux de mots et de grossiers calembours, à la honte du goût et de la raison; mais cet inconvénient bien constaté, nous avons le droit de le

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porter à sa dernière expression. Vous avez quelques centaines d'homographes, et c'est avec cela que vous êtes ridicules en Europe ; en voilà sept mille bien comptés cpii vous aideront h fixer les perfectionnemens de l'intelligence humaine. C'est ainsi cpie nous simplifions les langues.

Remarquez cependant que, poui- en venir là, il faut toujours supposer que nous sommes partis d'un alphabet cpii n'existe pas, pour exprimer dans une écriture cjui n'existe pas une prononciatiou qui n'existe pas, ou (pii n'est du moins pas fixée bien positivement; ainsi, toutes les difficultés subsistent dans les moyens , et nous attendons encore les résultats dans l'exécution. Nos Leibnitz n'ont pas perdu , comme moi , leur temps à les calculer, et je ne les suivrai pas à travers leurs innombrables théories, leurs innombrables erreurs; cela seroit trop aisé et trop long. Je ne puis cependant me dispenser d'en montrer quelque chose sous son véritable jour dans un très petit noml^re d'exemples, en me réservant de multiplier ces exemples par la qriantité des objections qu'on m'opposera.

J'admets cpie ces messieurs ont reconnu 1'» des Grecs, adopté par Baïf, et auquel un roi de la première race ne put donner le droit de cité; j'admets cpi'ils ont décidé entre Gattel, qui représente notre prétendue diphthongue oi par oa^ comme cela se fait à Blois et au théâtre; et Taillemont, (fui l'exprime par ne, comme on prononce à Lyon

D'UNE RÉFORME ORTHOGRAPHIQUE. 4oi et à Paris. J'admets , enfin , qu'ils sachent écrire ce premier des pronoms , et peut-être des mots , qui sonne si haut dans leur fière polémique , MOI ; je les trouve tellement avancés à ce degré de science, que j'ai un peu de honte d'avoir pensé qu'ils n'y viendroient jamais. Eh bien ! en leur accordant tous les élémens nécessaires h la fabrication d'un monosyllabe écrit , et ils ne les auront jamais , comment écriront-ils mois (mensis)f l'homonyme de leur pronom? Avec un signe final de liaison? mais ce signe sera faux au-devant des lettres consonnantes. — Sans le signe final de liaison? mais l'euphonie de la langue sera violée par un hiatus au-devant des lettres vocales. — Avec le signe ou sans le signe, suivant la position du mot? mais alors le mot sera double , et doubler n'est pas simplifier. Cette difficulté mérite qu'on y réfléchisse, car elle s'applique à plus de soixante m^ille m^ots, tous les substantifs et tous les adjectifs que renferme le Dictionnaire.

Je connois trois marchands dont les enseignes se touchent ; tous les trois sont marchands de denrées homonymes , et non homographes , de poids (pondus) y de pois (pismn), de poix (pix). On voit avec quelle netteté ces différences sont conservées dans l'orthographe étymologique. 11 est vrai que le marchand de poids à peser se distinguera facilem^ent par ce complément de sens de son voisin le marchand de poix à gluaux , qui

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n'aura pas besoin d'un artifice plus habile pour se distinguer de son voisin le marchand de pois à bouillir; mais il auia fallu trois membres de phrase pour remplacer trois lettres étymologiques. Il en faudra plus ou moins dans les périodes innombrables où le sens amène des homonymes ; et il est tellement de l'esprit de notre langue de jouer sur ces rencontres, c[u'on nous ôteroit une grande partie des traits les plus ingénieux de la comédie et de la satire , en imprimant nos vieux écrivains sous la dictée de nos jeunes réformateurs. Cette révolution n'atteindroit pas moins de la douzième partie des mots, et n'introduiroit guère que vingt ou trente mille battologies dans la langue écrite; heureusement cela ne sera pas, parce que cela ne se peut pas.

Cependant , ce n'est rien que tout cela ; on acquiert des forces en marchant quand on attaque une folie. Qui s'est jamais avisé que le son 0 s'écrivit de quarante-trois manières en françois? Qui croiroit que ce son 0 , que nous nous figurons par un simple signe de l'alphabet, représente en effet , à lui seul , seize à dix-sept valeurs difTérentes, qui n'auront plus qu'une expression ? Irréparable source de méprises, de rébus et de pléonasmes! Nous nous tirerons toujours de là avec la phrase explicative; mais quel bénéfice aurons-nous fait dans la science des langues? Nous venons de sacrifier les antiquités de la nôtre à la réforme ortho-

D'UNE RÉFORME ORTHOGRAPHIQUE. 4o3 gi-aphicfiie , et voilà qu'elle exige le sacrifice de son sens et de sa propriété. Le mot devient une énignie, et l'explication une page. Rassurez-vous pourtant; cela ne vous coûte que la perte de tout ce qui a été écrit, de tout ce qui a été imprimé, de tous les monumens du génie , et de tous ceux de l'art divin qui a ressuscité la civilisation ; de cette imprimerie, la grande restitutrice du monde moral et intellectuel. De cpioi vous plaignez-vous?

Comme il faut être conséquent dans les théories quand on veut prouver qu'elles sont fondées sur la raison , si la prononciation reste l'unique règle de la langue , cette règle doit s'étendre à tous les mots écrits , et on n'a omis jusqu'ici dans leur nombre que deux ou trois cent mille substantifs, dont je pourrois au besoin porter le chiffre plus haut, car il est tout-à-fait arbitraire , celui des noms propres et des noms locaux. Je laisse à penser quelle confusion une pareille homographie porteroit dans Moréri et dans Vosgien, dans la statistique et dans l'état civil. Je connois cinq ou six manières communes d'écrire le nom d'Arnaud, qui, sous plusieurs de ses formes , est illustre dans notre littérature; elles seront réduites à une orthographe unique, qui n'est propre à aucune d'elles, et qui par conséquent ne représente le nom de personne. Qu'on ne me dise pas qu'il y auroit exception pour les noms propres et locaux, car on établiroit une exception bien plus large que la règle , et c'est une chose absurde en grammaire comme partout; il

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est , d'ailleiu's , impossible de démontrer, dans un pays où l'on a mal à propos toléré le faux et ridicule axiome que les noms propres n'ont point d'orthogi'aplie , la nécessité de leur conserver une orthographe spéciale, opposée à l'orthographe commune. Il n'y a personne qui ne sache, d'ailleurs, que les noms propres sont tous fonnés d'un mot originel , caractéristique , et qui représente une chose ou une cjualité ; dans la moitié des mots de ce genre , cette origine est patente, et cette homonymie se lie à l'institution des armoiries parlantes, si instructive pour l'histoire. Comraient apprendriez-vous à l'homme simple qui adopte votre orthogi^aphe , que son nom parlant ne signifie plus ce qu'il a signifié, ou rpiil ne lui est pas permis d'en suivre le prototype dans ses révolutions orthogi'aphicfues ? De là une épouvantable confusion dans l'orthographe nominale , et par conséquent dans l'état le plus précieux de la société.

Pour peu qu'on y réfléchisse maintenant, on verra ce que la nation gagneroit à cette innovation. Nous avons vu tout à l'heure qu'elle désapprendroit nécessairement de lire tous les classiques ; nous venons de voir qu'il n'y resteroit guère d'homme capable d écrire rationnellement son nom , et cpie ce seroit au détriment de ses intérêts de famille et de sa responsabilité sociale, qui tient souvent à l'identité d'un nom et à la modalité particulière d'une orthographe. Ajoutons qu'il y a peu de gloire pour l'étudiant à écrire comme tout le monde

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écrit; et que, sans ce motif d'émulation qui produit l'aristocratie des écoles, il ne s'éleveroit jamais de supériorités morales. Quant aux supériorités littéraires , quant aux instructions mêmes qui passent de très peu la portée la plus commune, quant à la connoissance des langues sur lesquelles la nôtre est fondée , on n'y a pas eu le moindre égard; on n'a pas pensé qu'il y eût quelcpie avantage pour un élève à reconnoître le nom barbare de Siseron dans le Cicero qu'il pourroit lire un jour, ou à distinguer, sous le masque impénétrable de Sirus et de Gzenofon, Xénophon et Cyrus. C'étoit cependant une délicatesse exquise de notre vieille orthographe, qui , en subissant le joug inévitable de la prononciation , avoit précieusement conservé tout ce qui attestoit ses étjmologies.

Il resteroit dix mille choses à dire sui' cette (juestion si c'en étoit une , et il n'y en a pas une qui ne valût mieux cpie ce que j'ai dit; avec une foible autorité dans cette matière, j'aru'ois pu m'ien tenir à cette solution monotone, mais décisive : Cela ne sera jamais , parce cjue cela ne peut pas être.

Ce que je ne renonce pas absolument à croire possible, c'est l'établissement d'une langue convenue comme l'algèbre, qui ne sera certainement ni souple, ni oratoire, ni poétique, mais dont la construction peut être extrêmement exacte, l'enseignement extrêmement facile , et l'usage extrêmement commode , dans le petit nombre

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d'applications auxquelles il faudra la restreindre , c'est-à-dire dans les communications les plus vulgaires de la vie. J'ai déjà dit souvent que cette langue , qui pouiToit être beaucoup meilleure que celles de Dalgarno , de Wilkins , de l'Encyclopédie, et à lacpielle il seroit aisé d'appliquer un meilleiu^ alphabet que ceux de Baïf , de la Ramée , de Rambaud, du bon curé Demoj, etc., etc., etc., n'exigeroit qu'une semaine de travail poiu* être composée, et qu'un jour poui' être apprise. Elle prêteroit une merveilleuse facilité aux investigations du voyageur cosmopolite, cpii n'a pas eu le temps d'apprendre toutes les langues ; elle suppléeroit, pour l'homme jeté inopinément sur une terre étrangère , aux démonstrations équivoques du geste. Elle deviendroit, au besoin, l'algèbre du commerce; et comme aucun peuple ne seroit assez aveugle sur ses avantages pour lui refuser une place de quelques instans dans les élémens de l'éducation publique, elle finiroit peut-être par établir un lien de plus entre ces diverses familles de la même espèce qu'on appelle des nations. Ce n'est pas là un roman criant d'iuA^^aisemblance , car il semble, au premier abord, cpi'on pom^roit aisément pratiquer sur les masses ce qui s'opère sans effort sur les individus. Cependant, cela même ne s'est pas fait ; et , pour en revenir à mon triste refrain , cela même ne se fera peut-être jamais.

Je ne suis pas entré dans cette discussion sans un peu d'incpiiétude , d'abord parce que j'y voyois

D'UNE RÉFORME ORTHOGRAPHIQUE. 407 iiiclcs des noms que j aime, et auxquels j'ai bien peu de droits d'opposer le mien ; ensuite parce c[uc la polcmifpie de notre temps, inutilement tempérée par quelques plumes généreuses , reprend sous d'autres toute la violence et toute l'âcreté des temps pédantesques de Scaliger et de Scioppius. J'ai lu dans un jomnial que tout homme qui se refiisoit à la réforme orthographique étoit un homme de fange et de houe , dévoué à X obscurantisme. Les mots que je souligne sont textuels; mon coeur se souleveroit à l'idée d'employer les premiers en parlant d'un écrivain, et je ne me serois pas servi de l'autre, parce qu'il n'est pas françois. Si V obscurantisme est le système des ennem.is de la vérité et des lum.ières, je me suis étrangement trompé dans l'usage que j'ai fait de ma vie; mais faut-il appeler lumières, au sens moral , les flammes auxquelles on nous propose de livrer tous les livres imprimés en Europe, sans exception ; car on n'exigera pas de nous une double étude poui^ remonter aux mots dont nous aurons perdu la trace, et il faudra bien réimiprimer Fèdi'e pour les sixièmes , ïpoki^ate pour l'école de médecine, et sen Pol pour le séminaire. Va donc pour obscurantisme ; si ce n'est que j'aim^erois mieux obscurance ou ohscuration , qui ne sont pas françois non. plus , mais cpii prouveroient au moins qu'on a quelque idée de la manière dont les mots se formoienl en latin. --^ i*to «s''

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