ERNEST FOUINET
i832. — La Strega, roman par Ernest Fouinet, un des collaborateurs du livre des Cent et Un. Paris, Silvestre^ 2 volumes in-8°.
Deux vignettes sur bois, par Jean Gigoux, gravées par Cherrier.
Ernest Fouinet est un de ces écrivains dont la fécondité étonne, quand sous leurs noms presque oubliés on veut mettre l'adresse de leur esprit. Avec des dons très-réels et très-variés, une instruction solide, une imagination vraiment poétique, Fouinet s'est perdu dans la multitude d'oeuvres et surtout de talents qui ont pullulé autour de lui. On peut dire de lui comme de Fontaney, d'Arvers et de quelques autres, qu'ils peuvent servir à mesurer la force de l'époque où ils ont vécu ; une génération littéraire qui laisse au second rang des talents aussi complets, prouve par là même sa puissance et sa fécondité.
Ernest Fouinet a eu ses brevets de poète signés par Victor Hugo, dans les notes des Orientales, et par Sainte-Beuve, dans les Consolations, où une des pièces les plus remarquables lui est dédiée. Sa réputation littéraire date du livre des Cent et Un, auquel il fournit trois articles. Son premier roman, la Strega, publié en i832, porte au-dessous de la
signature ces mots: l'un des collaborateurs des Cent et Un. Deux ans auparavant, il s'était signalé comme orientaliste en donnant à la Bibliothèque, choisie dirigée par M. l'abbé Laurentie, un recueil de poésies orientales, traduites en prose et en vers; c'est de ce recueil sans doute que sont tirés les morceaux cités en notes par l'auteur des Orientales et qu'il appelle « une poignée de pierres précieuses puisées au hasard dans un riche écrin. » La Caravane des morts { 1 836), récit très-dramatique, emprunté aux légendes Smyrniotes, se rattache aux mêmes études. Vers le même temps parurent un Village sous les sables, Roch le Corsaire, et un peu plus tard, Gerson, ou le Livre des enluminures, auquel l'Académie décerna une mention. Divers recueils et keepsakes du temps, entre autresles Annales romantiques (années 1826, iS3o, 32, 34), Paris-Londres, etc., ont insérés des vers et de la prose d'Ernest Fouinet. En i83g. il obtint l'accessit au concours de l'Académie française, dont le sujet était VInauguration du musée de Versailles. Comme on le voit, la poésie ne forme pas la partie la plus considérable du bagage littéraire d'Ernest Fouinet. Néanmoins, comme chez tous les écrivains de la même génération, qui tous ont débuté par la poésie, on peut dire que c'est la faculté poétique qui domine en lui. Ses romans, un surtout, non pas le meilleur peut-être, mais celui où l'auteur a pris le plus librement ses allures et où il s'est épanché davantage, la Strega, ont tous ce même caractère spontané et jaculatoire qui trahit l'homme habitué à obéir à l'inspiration. Grand sujet de méditation pour la critique actuelle !- C'est surtout par la comparaison des romans de ce temps-là avec ceux d'aujourd'hui qu'on apprend à faire la différence d'œuvres méditées à loisir, entreprises et menées par l'amour du bien-faire et
parle soin de se satisfaire soi-même, avec des écrits exécutés hâtivement, dansle seul souci de plaire au public et de remplir exactement le programme d'un directeur ou d'un rédacteur en chef. D'un côté les complaisances, les compromis, une uniformité déplorable dans les données et dans les moyens, uniformité commandée par la mode ou exigée par la demande; de l'autre, une originalité plus ou moins attrayante, plus ou moins de bon aloi, mais enfin de la variété, de l'imprévu, quelque chose de personnel et de libre qui fait songer davantage à l'homme et moins au tâcheron assis devant sa table: partant, plus de chances d'être amusé et surpris. Ainsi dans le roman dont je parle, à travers une fable attachante, où l'esprit du lecteur est comme balancé perpétuellement entre le fantastique et le réel, le poëte prend par instants la place du romancier: il décrit, il rêve, il évoque; ses souvenirs de voyage l'assaillent et ils'y arrête; l'émotion le gagne et il se livre à elle. Voici les paysages de la Sicile, les soleils couchants, les nuits étoilées sur le lac de Côme. Si l'héroïne, au sortir du couvent, se trouble dans l'appréhension du maître inconnu, l'âme du poëte aussitôt vibre à l'unisson de sa créature, et nous chante en prose rhythmée les Plaintes de la jeune fille; si l'époux outragé, domptant sa fureur, se résout à couver dans le silence une vengeance sûre, l'effet de ce silence effrayant s'empare des nerfs et du cerveau du narrateur; et voilà deux pages de strophes sur le Silence et sur sa puissance mystérieuse:
« Rien n'est sublime, imposant, effroyable comme le Silence : c'est le Silence qui produit les terreurs de la nuit, ou l'involontaire effroi qu'on éprouve dans un cimetière.
<r Tout orage est précédée de silence; le ciel et la terre sont muets avant l'ouragan ;
-ssii L'on adore Dieu en silence, en silence on l'implore; c'est la solitude et le calme de son temple qui en font la majesté redoutable.
« Si le silence du ciel nocturne, si le silence des morts nous épouvante, que sera-ce donc que le silence des vivants?
« Le silence des vivants endormis nous communique la sensation de calme qu'ils éprouvent : ils ne font que rêver, mais le silence des vivants dont l'oeil reste ouvert donne un sentiment de terreur pareil à celui qu'inspire le mystère de l'avenir et de la vie future.
« Quelles pensées minent et rongent ces hommes qui restent muets de longues heures au milieu du bruit? Ce sont des pensées solennelles, qu'elles soient divines ou infernales.
« On révère l'homme taciturne parce qu'il inquiète : c'est par le silence que les prêtres de l'antiquité se préparaient aux divins sacrifices ou aux rites mystiques; c'est par le silence que les chevaliers se préparaient aux grandes choses de la chevalerie ; c'est dans le silence que le magicien s'initiait aux hautes sciences et aux ténébreuses opérations.
Par le Silence on se rend redoutable, parce qu'on s'isole des hommes. Mais pour le silence ou la solitude, il faut de la force, — et Toraldi n'en avait pas, etc. »
Ces digressions lyriques, dont on a fait plus tard une manière, un procédé, me charment chez ceux qui les ont inventées. Je trouve à ces libres façons quelque chose qui sent davantage la méditation et le caprice d'un esprit solitaire et indépendant, et moins la régularité d'un fonctionnaire discipliné. Évidemment le garçon d'imprimerie n'attendait pas dans l'antichambre les feuillets de cette copie
écrite à loisir, et la fatale suite à demain ne planait pas comme un vampire au-dessus de la tête de l'auteur. J'ai dit que la Strega n'était peut-être pas le meilleur roman d'Ernest Fouinet; le Village sous les sables serait sans doute mieux, au gré des esprits méthodiques, dans les conditions normales du genre: mouvement, pathétique, etc., etc. Tout ce que je puis dire, en me résumant, de ces ouvrages en prose d'Ernest Fouinet, c'est que ceux qui les liraient aujourd'hui y trouveraient plus de plaisir, du plaisir qu'on peut se promettre d'une lecture romanesque, que dans la plupart des écrits du même genre qui se publient actuellement.
L'auteur de la Strega avait en vers la grande manière de son temps. Il avait fréquenté à la place Royale, et une pièce de lui a été copiée sur les marges du fameux exemplaire de Ronsard, donné par M. Sainte-Beuve à Victor Hugo, et dont les amis du grand poëte avaient fait un album.
Ernest Fouinet avait été sous-chef au ministère des finances ; il s'en est souvenu dans un de ses articles du livre des Cent et Un, intitulé : le Jour du payement des rentes au Trésor. Les deux autres ont pour titre: une Course en omnibus; une Maison de la cite'.