FELIX ARVERS
Mes Heures perdues, par Félix Arvers. Paris, 1 833, Fournier, in-8o, imp. de Crapelet. Vignette sur chine: un papillon.
Rarissime.
Un sonnet a sauvé le nom de Félix Arvers, que ses comédies et ses vaudevilles auraient peut-être laissé périr. Ses poésies, publiées en plein Romantisme(i833), contenaient plus de promesses que de chefs-d'œuvre ; mais c'était beaucoup dans un temps affamé de poésie , oîi l'on tenait compte aux poètes de leurs moindres bonnes intentions. Les deux pièces principales étaient un drame, la Mort de François Ier, et une comédie. Plus de Peur que de Mal. Le drame était pathétique, la comédie était spirituelle et gaie; mais surtout, on retrouvait, dans l'un comme dans l'autre, les vives préoccupations du moment, la recherche de la tournure et du style, la passion de la vie empruntée aux sources historiques de l'art étudié d'après les vieux modèles. Plus de Peur que de Mal est un pastiche un peu léger, mais assez amusant, des vieilles comédies romanesques d'avant Molière et de ses premières comédies d'intrigue et d'amour, le Sicilien, ou ['Amour peintre, Sganarelle et Y Etourdi. Le drame raconte au vif et sans périphrases
la vengeance de l'avocat Féron. En tête du second acte, dont la scène est un mauvais lieu de la rue Froidmantel, l'auteur a placé un avis en vers aux mères de famille, oncles et tuteurs, pour les prévenir charitablement que cet acte fourmille de passages scabreux et de vers immoraux :
Si des livres nouveaux le ton vous scandalise,
Quelle nécessité qu'une vierge les lise ?
Est-ce qu'une œuvre d'art a la prétention
D'être un cours de morale et d'éducation?
Non que j'approuve au moins ce barbouillage obscène
Qui déborde aujourd'hui la peinture et la scène !
L'art n'est pas éhonté, mais croyez qu'en effet
Votre étroite pudeur n'est pas du tout son fait;
L'art n'est pas fait pour vous, mesdames les comtesses ;
Il s'accommode mal de vos délicatesses.
Pour vous, prudes beautés, bégueules de salon,
Qui n'osez regarder en face l'Apollon,
Qui jetez un manteau sur les lignes hardies
De la Vénus antique, etc.
On reconnaît le ton et les prétentions (la date d'ailleurs est la même) des premières strophes d'Albertus et du premier chant de Namouna. Ce premier drame d'Arvers est d'un bon style; les vers en sont solides et vigoureux. Nous en citerons un court échantillon, autorisés par l'extrême rareté du volume.
Féron s'adresse à François Ier, qu'il vient de surprendre aux genoux de sa femme :
C'est un étrange abus de ce que la naissance
A mis en votre main de droits et de puissance!
Que vous avais-je fait ? et quelle trahison
A cette préférence a marqué ma maison ?
Ai-je forfait aux lois? suis-je un sujet rebelle,
Ou tardif à payer la taille et la gabelle?
Ou bien suis-je entaché d'hérésie, et dit-on
Que ma voix ait prêché Luther et Mélanchthon?
J'étais calme et joyeux ; le travail et l'étude
Suffisaient au bonheur de cette solitude.
J'étais heureux, j'avais une femme, et jamais
Vous ne pourrez savoir à quel point je l'aimais !
Elle m'aimait aussi, j'en suis sûr; et ma vie
Aux puissants de la terre au i ait pu faire envie :
Quel infernal génie a donc guidé vos pas
Chez un pauvre bourgeois , qui ne vous cherchait pas?
N'est-ce point assez pour vous, lui dit-il, des faveurs empressées des dames de la cour?
La honte est un métier pour elles ; leurs maris
Viennent là, sachant tout, en recevoir le prix.
Alors on les fait ducs et leurs femmes duchesses ;
Pour eux sont les faveurs , pour eux sont les richesses ;
On leur donne en retour l'ordre de la Toison,
Ou le droit de porter des lis dans leur blason.
Mais à nous, qui tenons ces honneurs pour infâme^,
Qui n'avons au logis que l'amour de nos femmes,
Simples et pauvres gens, pourquoi nous le voler,
A nous qui n'avons rien pour nous en consoler?
Il y avait bien là certes de la bonne éloquence dramatique; et l'on peut se demander comment après cela
Félix Arvers put aller faire naufrage dans le vaudeville. C'est qu'en ce temps là le théâtre était moins accessible qu'il ne l'a été depuis aux auteurs nouveaux. On avait encore peur alors, surtout au Théâtre - Français , du spectre rouge romantique. Pour s'y faire accepter, il fallait prendre la courbe , et se présenter avec un brevet de capacité signé de deux ou trois des tenanciers ordinaires du répertoire. C'était la règle et Arvers s'y conforma. Mais lorsqu'il revint au bout de cinq ou six ans avec son certificat signé Scribe, Bayard et Paul Foucher, toute une révolution s'était faite dans le goût public. Le Bourgeois longtemps roulé par le Rapin l'avait roulé à son tour. Ce n'était plus, au théâtre comme dans le roman, qu'homélies à la gloire des vertus médiocres et domestiques. Les chantres les plus intrépides de la lagune et du Corso avaient fait chacun leur petite bourse bleue, leur petite nouvelle bourgeoise et modeste. Et voilà pourquoi Arvers, le chantre de la Belle Féronnière, l'imitateur de Bocace et de Byron (car il y a de tout dans ses essais) fit son entrée au Théâtre-Français avec une comédie où il faisait parler en vers des avocats et descolonels.
Les autres pièces du volume d'Arvers sont, comme je viens de le dire, des imitations, point trop indignes cependant ni trop éloignées de ce qu'il prétendait imiter. La préface, d'un ton très-personnel et d'un sentiment très-fin, mériterait d'être citée, si nous pouvions multiplier les citations. Mais parmi ces imitations et ces réminiscences, odes, contes, etc., se trouvait un sonnet
exquis de forme et d'une invention délicate, — un sonnet ! — ces quatorze vers ont suffi pour sauver la réputation poétique d'Arvers, malgré ses vaudevilles et sa piètre comédie de VÉcole du bon sens. Les meilleurs juges l'ont retenu : M. Sainte-Beuve tout des premiers nous l'a recommandé; et M. Jules Janin, au tome troisième de son Histoire de la littérature dramatique, l'a cité avec ce commentaire, qui est la vraie oraison funèbre d'Arvers :
« .... On lisait pour lire, on lisait pour oublier; on lisait les petits écrivains parce que les grands étaient en marche : le nombre est considérable des lecteurs que M. de Balzac a donnés à ses confrères. — Tel jeune homme, à lire les Odes et Ballades se trouvait poëte et s'écriait : Et moi aussi ! ... Nos souvenirs ont conservé des pièces charmantes écrites sous la vive et première impression de Joseph Delorme. Ecoutez par exemple ce sonnet charmant, et dites-moi s'il n'est pas dommage que ces choses-là se perdent et disparaissent comme des articles de journal:
Ma vie a son secret, mon âme a son mystère, Un amour éternel en un moment conçu :
Le mal est sans espoir, aussi j'ai dû le taire, Et celle qui l'a fait n'en a jamais'rien su.
Hélas ! j'aurai passé près d'elle, inaperçu, Toujours à ses côtés et pourtant solitaire : Et j'aurai jusqu'au bout fait mon temps sur la terre, N'osant rien demander, et n'ayant rien reçu.
Pour elle, quoique Dieu l'ait faite douce et tendre, Elle suit son chemin, discrète, et sans entendre Ce murmure d'amour élevé sur ses pas.
A l'austère devoir pieusement fidèle,
Elle dira, lisant ces vers tout remplis d'elle:
Quelle est donc cette femme ? et ne comprendra pas.
« La langue est belle, la passion est vraie ; il faut y croire. L'auteur est mort au moment où il allait prendre sa place au soleil. . . » Toute la vie, toute la gloire de Félix Arvers tiennent dans ces quelques lignes. 11 restera comme une preuve de plus de la fécondité de ce temps où les grands talents faisaient si vigoureusement germer les petits. En voyant ce que cette époque a laissé perdre, en relevant le trop-plein de son catalogue, on jugera quelle était sa force et quelle était sa grandeur.
Caliban, par deux ermites de Ménilmontant rentrés dans le monde. Dénain libraire, rueVivienne. Deuxvolumesin-8°. i833.
Deux vignettes, eau-forte, par Alfred Albert :
i° Caliban, d'après Kruikshank.
2° Sujet de la seconde nouvelle du tome II : Le Monde et la Vertu. — Imitation de la manière de M. Célestin Nanteuil.
Les deux ermites sont : l'un, feu Edouard Pouyat, ancien maître d'études, plus tard Saint Simonien et rédacteur du Globe, et qui, après la dispersion de la colonie de Ménilmontant, se fit homme de lettres. Il fut, en 1884, l'éditeur du magazine intitulé les Etoiles. L'autre, Richard Listener, nommé sur les annonces de la couverture, serait, suivant la Lorgnette littéraire de Charles Monselet, M . Charles Ménétrier, auteur dramatique, rédacteur de la Galette des théâtres.
Annonces de la couverture :
— Laquelle des deux, par E. Pouyat, un vol. in-8°.
— Après boire, par A. Chevalier et E. Pouyat, 2 vol.
— Contes dramatiques, par Richard Listener, un des auteurs de Caliban.
Les Etoiles, nouveau magazine, publié par Edouard Pouyat. Alex. Johanneau, éditeur. 1834.
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