LOUIS BERTRAND
Gaspard de la Nuit , fantaisie à la manière de Rembrand et de Callot, par Louis Bertrand; précédé d'une notice par M. Sainte-Beuve. Angers, 1842, imprimerie-librairie de Victor Pavie, rue Saint-Laud. A Paris, chez Labitte, quai Voltaire. — Rare. Dans l'article placé en tête de ce volume, M. Sainte- Beuve a payé à Louis Bertrand la dette des contemporains. Il a marqué son rôle dans l'assaut auquel il a pris part et signalé le pennon qu'il y porta. Pour nous, postérité d'un quart de siècle, qui sommes dans notre droit en ayant plus d'égard aux résultats qu'aux efforts, quelle place donnerons nous à l'auteur de Gaspard de la Nuit. Sans réclamer pour lui le premier rang qu'il convient sans doute de réserver à des talents plus amples et plus robustes, je ne crains pas de dire que parmi les écrivains du second, en ce temps-là, il est peut-être celui dont le nom est le plus assuré de vivre; par cette seule raison qu'il s'est plus exclusivement qu'aucun autre attaché à l'art. Il s'est placé lui-même dans la famille des écrivains-artistes, les architectes de mots et de phrases,
comme a dit l'un d'eux (i), des Rémi Belleau, des Lafontaine, des La Bruyère , des Paul- Louis Courrier. Son rôle dans la littérature du dix-neuvième siècle a été de démontrer la puissance du mot et de ses combinaisons ; de faire voir tout ce que cette langue française que, sur la foi du dix-huitième siècle, on s'obtine à considérer comme la langue abstraite du raisonnement et de la discussion philosophique, peut acquérir entre des mains habiles de relief, de couleurs, de nombre et de sonorité. Il semble qu'il ait vanné tous les vocables de la langue pour ne garder que les mots pittoresques, sonores et chromatiques. Sa phrase courte est néanmoins très -pleine, parce qu'il en exclut avec rigueur tout terme sourd, terne ou abstrait. Il y combine tous les moyens d'expression et de relief, le son et la figure, l'onomatopée et l'orthographe. Et c'est ainsi que dans ses brièves peintures il arrive à des intensités d'effet prodigieuses auxquelles d'autres n'atteindraient que par de longs développements, des répétitions, des surcharges, etc. Des esprits absolus pourraient trouver dans cet art si fini, si contenu, quelque chose de la minutie flamande; mais Louis Bertrand ne prétendait pas se restreindre toujours à ces compositions menues. Il songeait au théâtre: il lut même au directeur d'un des théâtres de Paris un drame qui lui fut rendu avec le regret de ne pouvoir l'adopter aux exigences de la scène. Ce qu'il
(i) M. Jaubert.
serait curieux de rechercher, c'est l'article qu'il publia vers 1828 dans les journaux de sa province, notamment dans le Provincial de Dijon, dirigé alors par M. T. Foisset. Le Patriote de la Côte-d'Or devrait être aussi feuilleté. Peut-être une page improvisée, animée du souffle de la polémique, quelques morceaux développés nous révéleraient -ils un Louis Bertrand nouveau à côté de Y Aloysius ^àu patient émailleur des sylves et des chroniques. D'ailleurs, même à défaut de ces renseignements, la préface romanesque de Gaspard de la Nuit, petite nouvelle de vingt pages, et le beau fragment intercalé dans la notice de M. Sainte-Beuve (récit d'une nuit passée dans une auberge bourguignonne), prouveraient suffisamment que Bertrand savait s'étendre et que la brièveté de ses ballades était la mesure voulue de l'œuvre et non la mesure du talent de l'auteur.
Quoiqu'il en soit de nos conjectures et de nos regrets, le seul volume suffira à faire vivre le nom de Louis Bertrand. L'importance du travail sous le rapport de la linguistique, les qualités de précision, de sincérité, de patience qu'y a dépensé l'auteur, donnent à ce livre une valeur vraiment classique. C'est un des classiques du romantisme, et l'art, qui comme toute divinité , récompense au centuple le moindre effort fait en son nom, lui doit un siècle d'immortalité.
La typographie même la plus recherchée est à peine au niveau de cette prose si savante; il eut fallu l'art délicat d'un scribe du moyen-âge. Cependant ce volume imprimé par M. Victor Pavie, avec le soin d'un ami et
dans le loisir de la vie de province, est un monument typographique assez remarquable. Les blancs n'y sont point ménagés et les caractères sont assez variés pour produire un effet pittoresque en rapport avec le génie de l'écrivain. Les exemplaires peu nombreux en sont devenus très-rares.