‹ Mélanges tirés d'une petite bibliothèque romantiqueChapitre 22 sur 39 · ÉCRIT SUR UN ALBUM MUSICAL · texte numérisé non relu

ÉCRIT SUR UN ALBUM MUSICAL

Notes qui vous taisez, retournez à votre âme, Car vous n'en avez pas sans la voix d'une femme ; Signes mystérieux des rhythmes ravissants. Vous couvez, je le sais, des airs pleins de tendresse ; Mais pour vous évoquer il faut l'enchanteresse Qui vous fait mélodie avec ses purs accents.

Pour que l'encens parfume, il faut que l'encens brûle, La harpe éolienne au mourant crépuscule Ne soupire qu'au gré de la brise et du vent. L'amour au fond du cœur serait longtemps encore, Sans le regard, le mot qui le vient faire éclore, Comme la fleur éclôt sous le soleil levant.

Les cordes ne sont rien sans la main qui les touche;

L'œil n'est rien sans regards: et qu'est-ce que la bouche

Sans un mot caressant, un rire gracieux ?

Redemande ta vie, ô musique muette !

A celle qui te chante et qui rendrait poète

A ses accords si doux qu'ils font penser aux cieux !

RIEN, PLUS RIEN ! (i)

Dans la vallée en ton absence Nos jolis oiseaux font silence.

Ils chantaient si bien autrefois,

Clémence, Quand ils entendaient près du bois

Ta voix !

La jeune fleur dans la prairie A présent se penche flétrie ; La primevère était si bien

Fleurie, Quand tu venais ici!... Mais rien !

Plus rien !

Rien, plus rien à l'âme trahie, A l'ami qui n'a plus d'amie ; Car j'ai laissé, dans tes yeux bleus.

Ma vie, Et suis seul où nous étions deux,

Heureux !

Moins triste est la pauvre hirondelle Qui ne trouve plus la tourelle

(i) Regnier-Destourbet paraît avoir eu une grande prédilection pour cette romance qu'il a rappelée et reproduite avec quelques variantes dans deux de ses romans. Lonisa (chap. XI et un bal sous Louis-Philippe (C. XV). V. plus loin l'article sur Regnier-Destourbet.

Où chaque printemps, de retour, Fidèle, Elle chantait, volant autour, L'amour.

Mais pour goûter le charme de ces petites pièces d'une grâce un peu molle et déjà surannée, peut-être faut-il faire la part du temps. La langue poétique étant alors moins arrêtée qu'aujourd'hui, le poëte s'exprimait par des sous-entendus, par des attitudes, par des signes de convention que tout le monde entendait, et que nous n'entendons plus. Pour cette raison je ne citerai ni les Ames d'Alexandre Dumas, ni les Bayadères de Léon Golzan, qui, comme tournure et comme accent, paraîtraient invraisemblables aujourd'hui :

Sonnez, tambours chinois, et dansez, bayadères! Voici les éléphants et les hauts dromadaires.... Plus de pudeur ! Volez ! etc....

Laissons aussi dans l'ombre la Marguerite d'Auguste Barbier, qui, par sa mignardise à la Deshoulières, contrasterait peut-être agréablement avec la farouche énergie des ïambes, mais dont les grâces négligées déconcerteraient les lecteurs non prévenus. Il reste encore à signaler un des plus jolis contes de Mérimée, Federigo; Octave, d'Alfred de Musset ; les Derniers moments du duc d'Albe, fragment enprosede Jules Janin ; les Amants de Montmorency , d'Alfred de Vigny ; le Comte Gatti, d'Antony Deschamps ; un article de voyage de Charles

— 7i — Dovalle, où l'on retrouve le rédacteur le petit journal enfoui sous le poëte ; et une nouvelle fantastique d'Honoré de Balzac, qui raconte les perplexités d'esprit d'un homme sorti ivre d'un déjeuner de garçons et qui croit avoir volé le dôme des Invalides. Enfin Brizeux, Casimir Delavigne, madame Valmore, Emile Deschamps, Drouineau, Chateaubriand, Lamartine,, Guttinger, H. de Latouche, Jules de Saint-Félix, Théodore Carlier, Soumet, madame Tastu^ complètent ce volume, un des mieux remplis et des plus intéressants de la collection. C'est qu'aussi l'on était en pleine lutte et en pleine ferveur littéraires, en i832 !

Le poème de Notre-Dame de Paris, de Théophile Gautier, réimprimé dans la Comédie de la Mort, inaugure le volume de 1834. La pièce rare du recueil est un dialogue en prose d'Alfred de Musset, intitulé la Matinée de don Juan. La scène est à Paris. Don Juan s'éveille et sonne Leporello, pour lui demander le journal. Les créanciers hurlent et se battent dans l'antichambre: « Faites-les boire! » Pour se désennuyer, Juan se fait relire par son valet la liste des trois mille.encommentant chaque nom d'un souvenir. Grand brouhaha sous les fenêtres : ce sont des femmes qui passent, « jeunes, vieilles, dévotes et fillettes. » Don Juan dicte à Leporello un billet de déclaration d'amour et lui ordonne de le laisser tomber sur le plus petit pied qu'il apercevra. Leporello décrit toutes les femmes qui passent une à une; le billet tombe aux pieds d'une grisette. — Réac-

tion en faveur du goût français du XVIIIe siècle contre les don Juan d'Espagne et d'Italie. — Pauvreté, par F. Arvers(déjà parue dans les Heures perdues); le Marquis de Rosemonde, par Jules Janin (extrait du Piédestal); un Paysage, poésie par E. Fouinet (médiocre); le Prêtre, nouvelle en prose de Josépin Soulary, d'un poncif audacieux ; un sonnet de M. Paul Foucher; Théodore Carlier, Emile Deschamps, Ch. Dovalle, Drouineau, Victor Pavie (la Forge, odelette), Jean Polonius, Ed. Turquéty.

1 835. — Fragment du poème de Napoléon, d'Edgar Quinet. — Odelettes par Gérard (de Nerval) : Il est un air pour qui je donnerais... — Déjà les beaux jours, la poussière... la Grand'mère (réimprimés dans la Bohême galante), et Dans les Bois, non réimprimé, que

voici :

Au printemps, l'oiseau naît et chante ;

N'avez-vous pas ouï sa voix?....

Elle est pure, simple et touchante,

La voix de l'oiseau — dans les bois !

L'été, l'oiseau cherche Poiselle; Il aime, et n'aime qu'une fois.

Qu'il est doux, paisible et fidèle, Le nid de l'oiseau — dans les bois!

Puis quand vient l'automne brumeuse, Il se tait avant les temps froids.

Hélas ! qu'elle doit être heureuse, La mort de l'oiseau — dans les bois !

Le Printemps en Bretagne, prose, par Chateaubriand ; Laura, sonnet, par Auguste Barbier :

Dans Avignon la sainte, à l'ombre d'une tour, Parmi les murs croules d'un cloître solitaire, Deux noirs et longs cyprès groupés avec mystère, Et quelques fûts de marbre, allongés alentour,

Voilà ce que le Temps, ce vieillard sans amour, De la tombe de Laure a laissé sur la terre ; Voilà ce qu'il a fait de cette dame austère Qu'un poète chanta jusqu'à son dernier jour.

Mais qu'importe, après tout, qu'il ne reste rien d'elle ? Le bon Pétrarque a fait sa mémoire immortelle Et rangé son beau corps à l'abri du trépas ;

Car ces pieux sonnets sont un tombeau splendide, Où le temps usera toujours sa faux rapide, Et que son large pied ne renversera pas.

Paganini, par madame Desbordes- Valmore; Melancholia, par Théophile Gautier; Y Homme et la Fourmi, par Ch. Nodier; la Grande Chartreuse, par Alexandre Dumas, stances; Neuf heures,' poème en prose, par Alphonse Karr; le Malheur, à M. le vicomte de Bonald, par le comte de Peyronnet (daté de Ham); Th. Carlier, Emile Deschamps, Alphonse Esquiros, madame Ségalas, Emile Souvestre, E. Turquéty.

i836. — Scène de Cromwell, de Victor Hugo; sonnet de Charles Nodier, à Emile Deschamps :

Mon nom parmi leurs noms ! y pouvez-vous songer

L'Ange gardien, par MmeValmore; les Superstitions de V Amour, par Henri de Latouche ; la Médecine de Chiron « hérologue » par Nepomucène Lemercier; Après le bal et Rococo , par Théophile Gautier ; une Scène des Apennins, par Emile Deschamps. — J ules de Rességnier, l' Amour d'une femme ,• Ernest Fouinet, Retour du bal ; Chénedollé, Léon Gozlan, Guttinger, Le Flaguais, Mme Hermance Lesguillon, Elim Metschersky, Jules de Saint-Félix, Soumet, Turquéty, etc.

La pièce la plus intéressante du volume est une ardente élégie de M. PhilarèteChasles, intitulée Ma Mère! C'est la plus longue pièce de poésie que nous connaissions de cet auteur. — Notons encore, pour la curiosité, une Vision de M. Alexandre Bida, pastiche romantique des plus violents. Si le signataire de cette pièce est le peintre, aujourd'hui célèbre, de ce nom, il clôt dignement dans ce dernier volume des Annales romantiques la série des artistes -rapsodes de vers 1 83o.

Avant de clore ce chapitre des Annales romantiques, je voudrais revenir en quelques mots sur quelques-uns des poètes dont les noms s'y retrouvent le plus souvent.

Il va sans dire que je n'ai en vue ni Chateaubriand, ni Charles Nodier, ni Théophile Gautier, ni aucun de ceux sur qui la renommée n'a rien laissé à dire; mais ceux-là seulement qui, après avoir été de bons soldats et d'utiles pionniers pendant le siège, ont été, au jour de la victoire, noyés dans la gloire des chefs, et dont les efforts partiels marquent plus sensiblement la marche de l'entreprise et la difficulté du but poursuivi. Chacun d'eux nous montre dans son œuvre, ceux-ci sous le rapport du sentiment, ceux-là sous le rapport de la langue et du style, une fraction de l'effort général ; et, malgré l'inégalité de ces résultats particuliers, n'est-il pas juste, autant qu'il est intéressant, après le triomphe définitif et éclatant de la Muse moderne, de réclamer au nom de l'art tout le talent, tout l'esprit, tout le génie même (il y en a souvent dans ces œuvres oubliées) qui ont contribué à l'assurer ? On est frappé, en serrant de près ces hommes et ces œuvres éclipsés, de la supériorité des ta-

lents secondaires d'alors sur ceux du même ordre dans le temps présent.

Quelques-uns de ces oubliés du XIXe siècle, Arvers, Ernest Fouinet, Dovalle, Régnier-Destourbet, nous ont fourni l'occasion de les étudier dans l'ordre méthodique de ce catalogue. Quelques autres, tels que Fontaney, Jean Polonius, Ulric Guttinger, Drouineau, Théodore Carlier, J. de Saint-Félix, ne pourraient, sans injustice et sans regrets, être négligés à côté d'eux.

Fontaney, dont nous avons cité deux pièces au paragraphe précédent, est un des plus distingués parmi les poètes de ce rang. Né en i8o3, il prit pendant dix ans, de 1827 à 1837, date de sa mort, une part active à la rédaction de la Revue de Paris et de la Revue des Deux- Mondes. Les divers keepsakes et recueils littéraires, et le Livre des Cent et Un contiennent de ses vers et de sa prose.

Le sonnet suivant, qu'il adressa à Victor Hugo, le 19 Août 1829, au moment où le poète venait de refuser l'indemnité que lui offrait le ministère, en compensation du refus de laisser jouer Marion Delorme, et qui s'est retrouvé inscrit sur les marges du fameux Ronsard (1) dédié par M. Sainte-Beuve à l'auteur des Odes et Ballades, a été longtemps célèbre comme un des premiers sonnets parfaits qu'eût produits la nouvelle renaissance poétique:

(1) Voir, sur ce Ronsard-Album, le Tableau de la poésie fran-

Sur un trône plus haut encor, viens te placer; Tu l'avais dit : Ton sceptre, ô Victor, c'est ta lyre. Les insensés pourtant, quel était leur délire 1 Avaient cru que son poids te dût sitôt lasser 1

Quoi ! sur ton char de gloire en te voyant passer, Par cet appât vulgaire ils pensaient te séduire, Et que, dans ton chemin, cet or qu'ils faisaient luire, Comme un prix de tes chants tu Tirais ramasser !

Majesté du génie, à toi le diadème Radieux, éternel ; tu l'as conquis toi-même, Et tu sais le porter, et tu ne le vends pas !

Qu'ils tremblent de fouler ces domaines de l'âme, Tes royaumes, volcans assoupis, dont la flamme A ta voix, en Etnas, jaillirait sous leurs pas.

Le premier livre de Fontaney, qui est un recueil de vers (2), parut en 1825 . C'est de ces essais comme on en faisait tant alors^ dans une époque tourmentée de poésie, où chacun était en quête du modèle. L'auteur va de Burger à Thomas Moore, et de Woordsworth à Manzoni. La Lénore, POde sur Napoléon Bonaparte, morceaux classiques alors et qui furent pour l'éducation littéraire des contemporains de Fontaney ce que le Cimetière de campagne de Gray avait été pour l'éducation de

çaise au seizième siècle, de Sainte-Beuve, e'dit. Charpentier, p. 3i5, et le n° 4 de la ire année de la Correspondance littéraire de Ludovic Lalanne.

(2) Ballades, Mélodies et Poésies diverses, par M. Fontaney. In- 18.

la génération précédente, y sont traduits sans trop d'infériorité à l'original. Fontaney s'y montre ce qu'il fut toute sa vie, non seulement au courant, mais à toute la hauteur des idées et des inspirations de son temps. Il fut un de ces poètes de la prose, poètes par leur éducation, qui de leurs premières luttes avec la langue et de leur attrait naïf vers le Beau, gardèrent toujours dans leurs écrits un soin exquis et un goût scrupuleux. Poète il était même dans sa vie, terminée par un roman douloureux dont les mémoires d'un célèbre romancier nous ont livré à demi le secret (i). Ceux qui l'ont connu nous le dépeignent comme un homme élégant, spirituel, passionné, mais plein de réserve et de pudicité, comme sont toutes les âmes délicates qui craignent incessamment de se commettre ou de se vulgariser. Cette réserve quelque peu britannique, accrue peut-être de son commerce assidu av€c la littérature et la société anglaises, se dénote encore par la répugnance qu'il avait à livrer son nom au public. Les Ballades et Mélodies sont en effet le seul ouvrage que Fontaney ait signé de son nom véritable. Dès i833, les articles qu'il publia dans les revues ne sont plus signés que d'un Y ou de divers pseudonymes, Andrew O'Donnor et surtout Lord Feeling, nom qui semble une réminiscence du roman célèbre d'Henry Mackensie. A peine savons-nous aujourd'hui quel était son prénom, dont il ne livra jamais que la lettre initiale. On nous a raconté comme une preuve de ce dégoût, de

(i) Voir Y Histoire de ma vie, par George Sand, t. IX.

cette peur instinctive de la publicité donnée à sa personne, qu'il affectait, au théâtre, de se placer ailleurs que là où se tiennent ordinairement les gens de lettres, afin d'éviter de paraître profiter de ses entrées.

Tel ii est aussi dans ses œuvres, pleines de délicatesses et de grâces contenues. Ses articles de critique, d'une maturité de jugement et d'une finesse de goût qui les ont empêchés de vieillir, sont semés de malices fuyantes et d'ironies couvertes qui rappellent les pince-sans-rire de la bonne compagnie. Jamais il n'éclate, jamais il ne se fâche, jamais il ne blesse : mais à propos des femmespoètes, des poètes dévots ou convertis, il a tout à coup des réticences, des concessions, des scrupules qui, par le flegme et l'impassibilité même, arrivent à l'extrême comique. — Les nouvelles de Fontaney sont des aventures esquissées plutôt que racontées, moins des récits que des confidences, moins des tableaux que des esquisses, comme il les appelait lui-même. Dans V Adieu, publié dans la Revue des Deux- Mondes, en i832, un jeune attaché d'ambassade hante, pendant toute une année, à Madrid, le salon d'une très-jeune comtesse mariée depuis un an à peine. 11 reçoit tout à coup de son gouvernement l'ordre de partir pour le Brésil, et c'est dans une dernière entrevue qu'il s'aperçoit qu'il est éperdument amoureux de la jeune dame et qu'il en est très-tendrement aimé. Le suprême adieu s'échange dans un petit salon solitaire, à deux pas du mari, à la faveur d'un air espagnol que la comtesse chante en étouffant ses sanglots.

— 8o — L'Espagne et l'Angleterre étaient connues de Fontaney. Après la révolution de Juillet il avait été attaché, dans un poste un peu vague, nous dit-on, à l'ambassadeur de France à Madrid, M. le duc d'Harcourt. Cet essai de la carrière diplomatique, suivi, nous dit-on encore, d'amers désappointements, fut du moins pourFontaney l'occasion de charmantes études, d'un accent trèspoétique et très-personnel, publiées par la Revue des Deux-Mondes, et dont une partie seulement a été réimprimée en volume (i); cette publication mériterait d'être complétée.

M. Ulric Guttinger a été l'un des hérauts du réveil de notre poésie au commencement du siècle. L'importance de son rôle à cette époque nous est attestée par d'illustres témoignages: Victor Hugo lui a dédié une ode; Sainte-Beuve a chanté à lui et pour lui; et tout le monde connaît ces vers que lui a adressés Alfred de Musset dans les Contes d'Espagne et d'Italie:

Ulric, nul œil des mers n'a mesuré l'abîme, Ni les héros plongeurs, ni les vieux matelots. Le soleil vient briser ses rayons sur leur cime, Comme un soldat vaincu brise ses javelots.

Ainsi nul œil, Ulric, n'a pénétré les ondes

De tes douleurs sans borne, ange du ciel tombé.

Tu portes dans ta tête et dans ton cœur deux mondes,

Quand le soir près de moi tu viens triste et courbé.

(i) Scènes de la vie castillane, in-S» (rare), 18:-! 5.

— Si -

Mais laisse-moi du moins regarder dans ton âme, Comme un enfant craintif se penche sur les eaux; Toi, si plein, front pâli sous des baisers de femme, Moi, si jeune, enviant ta blessure et tes maux !

Ces vers, datés de juillet 1829, indiquent l'idéal qu'on cherchait alors de tous côtés dans les arts et dans l'Art en général: — la Passion, — la Passion absolue et implacable, la Passion-martyre, la Passion-île escarpée et sans bords, où brûlait d'entrer pour n'en jamais ressortir, pour y mourir assouvie et consumée, toute une génération d'hommes à qui les abus d'esprit du dernier siècle avaient donné l'horreur de la galanterie banale et de la licence fleurie. Etre heureux et en mourir ! tel était le cri de toute la jeunesse d'alors; cri de désespoir, qui accusait l'ennui de la vie qu'on lui avait faite et le besoin impérieux de se reprendre à quelque chose de mâle et de périlleux .

Ceux qui chercheraient dans les poésies de M. Ulric Guttinger, dans les premières surtout, cet accent de passion violente et fatale, seraient peut-être déçus parla douceur, je dirai presque par la langueur du ton et de l'expression. Habitués, par huit années de Victoires et Conquêtes de la poésie, à la facture riche et à la sévérité rhythmique, les lecteurs d'aujourd'hui trouveraient terne et un peu lâché ce style en vers libres, et dont le ton est plutôt celui de l'émotion timide que celui de la passion même. Et pourtant, à de certains cris, à de certains débuts surtout, on reconnaît un poëte préoccupé

de varier, ou, si l'on veut, de régénérer le langage de l'amour, en s'essayant à rompre par de sincères élans le moule suranné de la galanterie poétique :

Ils ont dit l'amour passe, et sa flamme est rapide...

Oh ! pourquoi dans tes yeux cette douleur rêveuse... ?

Ah ! je voudrais mourir : vous pleureriez peut-être, Je le verrais du ciel, si l'amour y conduit I

C'était là des notes nouvelles, et qui devaient se faire écouter. Je trouve dans un petit poème, le Bal, publié en 1824, avec le sous-titre significatif de poëme moderne, la tentative avouée de rajeunir non-seulement la langue, mais la matière poétique, en dégageant, comme on a plus tard appris à le dire, l'élément épique ou dramatique des mœurs contemporaines. Coquetterie, jalousie, duel; l'amant véritable, l'amant aimé meurt de la main de son rival d'une soirée, et triomphe par sa mort de l'infidélité de sa maîtresse, qui meurt de douleur après lui. C'était là le petit drame que chacun voulait faire en ce temps-là, en s'inspirant plus ou moins de Childe- Harold et du Corsaire, et comme contraste aux lacs de félicité des voltigeurs de l'ancien régime poétique. Ce petit poëme, que je ne voudrais pas défendre ou louer absolument , reste dans l'expression bien loin sans doute de l'art qu'on entrevoyait déjà. La périphrase, les phrases détachées et fondues à la Delille y abondent; les Beautés renommées s'y couronnent de touffes de roses,

Sous les doigts de Nattier nouvellement écloses.

et plus d'une respire avec un doux soupir

Le bouquet dont Arthur se plut à l'embellir. C'est lui, bonheur suprême!.... etc

Mais enfin il y a là une bonne volonté manifeste d'être neuf et d'être vrai. Triompher dans la mort ! C'était bien alors une innovation ; car le beau vers de Quinault dans Atys, si maladroitement critiqué par Boileau,

Je suis assez vengé, vous m'aimez, et je meurs !

était à coup sûr bien oublié. Il semble que c'eût été là la vraie destinée de M. Guttinger et son rôle véritable de montrer et d'éclairer les voies/ d'un peu loin quelquefois, sans jamais y entrer lui-même bien avant. Mais dût-on n'entrer que des yeux dans la Terre promise, le rôle de Moïse est assez beau. Aussi, quoique M. Guttinger ait atteint plus tard à plus de fermeté et à plus de rigueur dans la facture, quelque bien qu'il ait profité pour lui-même delà révolution dont il avait été l'un des promoteurs, c'est dans ses premières œuvres surtout que j'aime à rechercher l'effort, l'accent, le cri de la poésie du dix-neuvième siècle à son éveil. C'est là, en effet, dans cette langue un peu hésitante où la passion se fait jour par éclairs et par élans, où le vers, souvent dru et spacieux, comme le voulait Joseph Delorme, traîne après lui une queue de vieilles formules et de vieux tropes qui parfois le font trébucher; c'est dans cette lutte avec l'inconnu et dans ce déblayement du

passé que se trouve le vrai Guttinger, PUlric héroïque, le précurseur, le pionnier.

De 1824 à 1845, date de la réimpression des poésies complètes de M. Ulric Guttinger, je compte quatre publications successives: les Mélanges poétiques, le Bal} Charles VII à Jumiéges (1827), suivi de poèmes et de poésies diverses, et un dernier recueil publié chez Fournier en 1829, sans titre ni signature, ce vrai idéal d'impression comme en doit souhaiter pour ses Arcana cordis tout po'ëte amoureux 3 délicat et dédaigneux, » et qui contenait « l'histoire d'une passion alors encore brûlante. » Ce n'est qu'en i836 que M. Guttinger reçut la consécration de ses efforts et de son talent par la main de son illustre ami M. Sainte-Beuve, et à propos d'un ouvrage en prose, d'un roman, publié sans nom d'auteur, et qui était en même temps la confession du poëte et le commentaire de son œuvre.

Arthur n'était pas, il est vrai, le premier roman publié par M. Guttinger. Nadir, histoire orientale en prose et en vers, où l'auteur s'est inspiré du Lalla Roockh de Thomas Moore, avait paru précédemment avec l'approbation de Charles Nodier. Un autre roman, d'un genre tout différent, comme l'indique son titre Amour et opinion, avait encore paru vers 1827 (1) « Elégie de fin d'empire, écrite par un ex-garde d'honneur, dit M. Sainte-Beuve, où les personages sont de beaux colonels et des

(1) Amour et Opinion, histoire contemporaine par Ulric Guttinger. Renon libraire rue Hautefeuille, 2 v. in- 12.

généraux de ving-neuf ans, de jeunes et belles comtesses de vingt-cinq ; où la scène se passe dans les châteaux et le long des parcs bordés d'arbres de Judée et de Sainte- Lucie. » Amour et opinion, peinture de la société sous l'Empire, pouvait être l'introduction d'Arthur, où les sentiments et les mœurs de la Restauration sont peints avec une fidélité très-vive. Quoi qu'il en soit, de l'aveu du critique, ami non suspect de l'auteur, Arthur est bien le seul et vrai roman d'Ulric Guttinger, et dispense de lire Vautre.

Ce roman écrit avec le soin exquis que les poètes mettent à leur prose, est l'histoire d'une âme de poëte; une élégie encore, mais une élégie fortifiée de ce que la poésie avait gagné de i8i5 à i83o. Toute la première partie, où le poëte, que le désespoir, le dégoût, la fatigue de souffrir doivent plus tard jeter aux pieds de Dieu, raconte ses agitations et ses combats, est un vrai roman tel que le pouvait écrire un homme qui avait vécu de toute la vie d'une époque, et que réclament dans l'ordre littéraire, Valérie, Obermann, Rouge et Noir Ae Monde comme il est. tousles meilleurs de ce temps-là. C'est bien là lalutte dontje parlais tout à l'heure degens néstrop tard pour la guerre, et qui cherchent les combats dans la vie. Les passions nées de l'oisiveté de la Restauration, passions de la tête et du cœur, débats littéraires, luttes autour du piano, y sont exprimées avec une finesse, avec une intelligence, qui déjà donnent au livre tout l'intérêt des mémoires. L'homme du monde de la Restauration, l'homme des salons, le beau, demi-causeur,

demi-héros, y est étudié et parfois résumé d'un trait qui l'évoque et le fait vivre. «. C'est un mélange du Gymnase, de Corinne, et de la comédie française; le Werther s'y montre par instants, mais avec une certaine pudeur. » Valérie n'eût pas mieux dit. M. Sainte- Beuve note avec raison, parmi les pages les plus frappantes du livre, parmi celles où l'art a le mieux retenu l'émotion, une fuite en chaise de poste par un temps gris, sur une route défoncée par les pluies d'orage, et où mille accidents rappellent le voluptueux et le romanesque au spectacle des maux réels de l'humanité : la rencontre d'une diligence sordide, peuplée de figures ignobles et fatiguées; un marché de petite ville, oùmarchands et acheteurs se querellent dans la boue; le cantonnier broyant les cailloux sur le bord de la route : « Un vieux roulier, d'un teint plus cuivré, plus fatigué que celui d'un nègre africain penché dans les sillons de l'Amérique, s'approcha du cantonnier et alluma sa pipe noire au charbon de la sienne. Le regard, le silence de ces deux misérables créatures, le remercîment sombre et court de cette consolation si bizarrement puissante, me sont pour toujours présents. — Le roulier retourna à ses maigres chevaux... Le fouet s'agite, siffle 1 une imprécation se fait entendre avec une malédiction du malheur au malheur ! La voiture marche avec ce craquement des roues qui brisent le pavé et semble aussi le gemissement.de ce qui est animé sur la terre, où il faut que tout souffre et se plaigne. Ce gémissement m'a souvent causé une émotion profonde dans les nuits

passées en la chambre bien close de quelque beau château paisible, entouré des vieux arbres d'un parc voisin d'une grande route peu fréquentée. Eveillé par une rêverie heureuse dans mon lit d'oisif et d'homme inutile, j'entendais, avec je ne sais quel trouble mêlé de remords, ce bruit nocturne du roulier lointain, ce broiement lent et laborieux de la terre telle que l'ont faite les hommes... » J'ai donné toute la page, parce que, après tout, la prose d'un poëte est encore de la poésie, et que dans cette prose de Guttinger se trouvent un accent mâle et une énergie qui manquent quelquefois à son talent poétique.

Dans ses Portraits contemporains, M. Sainte-Beuve a réuni dans un même article Charles Loyson, Aimé de Loy et Jean Polonius. C'était en quelque sorte marquer la gradation d'une même inspiration et sa marche à travers le temps. Loyson, mort en 1820, est, comme le dit M. Sainte-Beuve lui-même, un intermédiaire entre Millevoye et Lamartine. De Loy, qui vécut jusqu'en 1834, indique une nouvelle transition, celle des premières élégies en vers libres : Cueillons, cueillons la rose au printemps de la vie; Oui, VAnio murmure encore, etc.j aux premières pièces rhythmées des Méditations: le Lac, Je Soir, V 'Automne, l'Isolement. Avec Labenski, son contemporain, mais qui lui survécut de quelques années, nous sommes en plein Lamartine et même un peu au delà, entre les nouvelles Méditations et les poëmes philosophiques de M. de Laprade, par

exemple. Parvenu à une époque de maturité poétique, Labenski put donner à son génie un développement plus libre. Certaines pièces d'un exécution très-ferme, telles que l'Exil cT Apollon, ou certaines parties de son Empédocle, sont bien à lui et d'un caractère qui lui constitue une originalité de bon aloi. Son âme de philosophe s'y meut à l'aise et pleinement dans une forme grave et arrêtée, aussi distante de la mysticité vague du Lakisme français, que de la frivolité du dernier siècle. Erostrate sa dernière œuvre, publiée en 1839, donne la mesure de son ambition plutôt que la mesure de son talent; non pas qu'il ne se trouve dans ce poëme mûrement conçu et largement développé (il a plus de trois cents pages) de grandes beautés poétiques. Il y règne un sérieux, une solennité de tragédie ou d'épopée. La fable est profondément méditée et conduite avec l'art des grands poètes. Dans Erostrate, le poète a personniriétous lesdésespoirs, tous les désenchantements, cette lutte de l'ambition et du dégoût qu'on a longtemps appelée, vers 1820, le mal du siècle. Aussi, le peu de succès que ce poëme a obtenu lors de son apparition doit-il s'expliquer surtout, suivant moi, par un anachronisme. Venu dix ans plus t.:t, il eût trouvé à qui parler; il eût été à l'unisson des âmes et des esprits. M. Sainte-Beuve, qui aconnu personnellement l'auteur de YErostrate, nous apprend qu'il travailla pendant de longues années à ce poëme, interrompu dans son travail par mille affaires distantes de la poésie. Cette lenteur, ces interruptions qui ont nui au succès de l'œuvre,

ont aussi nui à l'œuvre elle-même. La pensée blasée et distraite se traîne dans un style lâche et languissant, où rien ne relève la monotonie des rimes accouplées. h'Erostrate, en un mot, a été écrit de mémoire, et non d'inspiration. L'auteur avait été plus heureux dans Empédocle, poème du même genre où se trouvait en germe la pensée développée plus tard dans Erostrate, mais exprimée dans une forme plus serrée et en même temps plus variée. Aussi l'éminent critique que j'ai déjà cité a-t-il eu toute raison de dire que malgré les efforts sérieux et sincères, malgré le talent dépensé dans son dernier ouvrage, Labenski doit rester surtout l'homme de ses premières œuvres, l'auteur tfEmpédocle et des pièces qui lui firent cortège de 1827 à 182g. C'est bien là sa date en effet; et à considérer l'espèce de défaillance que j'ai signalée dans son dernier poème, il est douteux qu'il pût aller bien loin en avant, ni se mettre au pas d'une nouvelle évolution de la poésie. Peut-être serait-il plus facile, comme sentiment et surtout comme manière, de le faire reculer en deçà ; témoin ia pièce suivante, que je ne transcrirais pas dans un excerpta parmi les meilleures du poète, mais que je doisciter ici comme marquant le point de départ, et comme expliquant son éducation :

Ma voix trop grave à présent vous ennuie ; Vous demandez des chants moins sérieux.

Tels que naguère, au matin de ma vie, En modula mon caprice amoureux.

— go —

Que voulez-vous? les chants qu'Amour inspire

Sont dédaignés de ce siècle inconstant.

La France est grave, à ce qu'elle prétend :

Sur un ton grave il faut monter la lyre.

Moi-même, hélas ! oublié des amours,

Je deviens sombre, et les soins de l'étude,

Loin d'enchaîner ma triste solitude,

Ont trop souvent rembruni mes beaux jours.

De mon Avril, idole passagère,

J'ai vu l'amour au bout de l'horizon

S'enfuir pareil à la brume légère

Qu'au fond des cieux disperse l'aquilon.

De ses transports la mémoire affaiblie

Déjà s'efface, et bientôt va mourir.

Irai— je encore, au gré de votre envie,

Interroger leur cendre refroidie,

Ne chantant plus l'amour qu'en souvenir ?

Ah ! pour le peindre, il le faudrait sentir !

Daignez m'aimer... Vous serez obéie !

Nous ne sommes pas loin de YAlmanach des Muses et des stances à la marquise Duchâtelet. Comparés à ce badinage, à ce petit esprit de charade et de salon, YExil d'Apollon et le monologue à'Empédocle marquent un progrès considérable. Néanmoins ce parentage avec le dix-huitième siècle n'était point indifférent à noter chez un poète philosophe. Les élégies, celles du premier recueil au moins, sont trop souvent de ce ton : sans doute il faut faire sur ce point la part de l'origine étrangère de l'auteur, qui na-

- gi —

turellement, pour quelque temps du moins, à dû laisser son éducation littéraire un peu en retard du mouvement français. Labenski se relève dans les stances, dans les petits poèmes composés: la Folle, les Cygnes, Stances à un ami, la Jeune Veuve, où se trouve ce vers charmant, de ceux qu'on n'oublie pas :

Elle sourit pourtant du fond de sa tristesse....

Ne devine-t-on pas une âme vivement impressible et plus attentive qu'on ne l'était généralement alors aux charmes de la nature dans ce début de la pièce intitulée Au Bord de Veau?

Le soleil meurt ; ses doux rayons Teignent de rose l'eau tranquille.

Le daim s'endort sur les gazons, Le cygne rentre dans son île.

Vers les rivages où l'osier Sur l'onde étend sa tête avide, Lassé du jour, le batelier Va ramenant sa barque vide.

Entendez-vous ces bruits lointains ?

Les faneurs quittent la campagne, etc.

Le poète s'est peint, il a peint son âme vaillante à la poursuite de l'Idéal dans ces derniers vers de l'hymne A la Perfection :

Hélas ! je t'invoquai dès ma première enfance ; Tu brillais devant moi dans un lointain obscur, Comme un de ces grands monts dont la cime s'élance Sur un vague horizon de vapeur et d'azur.

Le voyageur les voit quand il dissipe l'ombre ; Il les voit quand la nuit recommence son cours ; Il s'en croit toujours près, mais des ravins sans nombre L'éloignent de ce but qui recule toujours.

Au pied de la montagne il parviendra peut-être ; Mais qui toucha jamais son sommet éternel ? Nul pied ne l'a foulé, nul oiseau n'y pénètre. Rien! — que les vents de l'air et les rayons du ciel

Ainsi, tu m'apparais, incertaine, inconnue, Beauté que je cherchai dès l'aube de mes jours. L'aube a fui, — de midi l'heure est presque venue, Et sans t'atteindre, hélas ! je te cherche toujours !

Je ne t'atteindrai pas, montagne inaccessible ! Mais ton pic rayonnant, de loin toujours visible, Sert de but à ma course et de phare à mes pas. Je ne t'atteindrai pas; - mais ta clarté chérie Aura du moins doré l'horizon de ma vie. Et détourné mes yeux des fanges d'ici bas.

Je trouve enfin dans les dernières strophes d'une pièce sans titre cette belle image où l'on peut louer encore, outre lagràceetla fraîcheur d'expression, l'art de donner pour langage à la passion l'impression des beautés naturelles :

Le fond du lac n'est pas toujours limpide : Qu'un voyageur, qu'un téméraire enfant Jette une pierre en son cristal humide, Un noir limon s'en élève à l'instant.

Mais, par degrés plus tranquille et plus claire, On voit bientôt la vague s'aplanir, Et tout brillant de sa splendeur première, L'azur du ciel revient s'y réfléchir.

Souvent ainsi le tourbillon du monde, De mes pensers troublant la douce paix, Vient y mêler comme une fange immonde, Qui dans mon sein voile un moment tes traits. Mais lorsque a fui la foule murmurante, Lorsque le calme en mes sens est rentré, Le voile tombe, et ta forme charmante Se peint encor sur mon cœur épuré !

C'en est assez sans doute sur un poè'te que sesefforts, malgré un talent sincère, n'ont pu porter au premier rang, mais qui n'en mérite pas moins d'être compté parmi les initiateurs et les premiers pionniers de la poésie moderne. Dans Empédocle et dans les pièces que j'ai citées, Labenskk a conquis une place, et la doit garder entre Auguste Barbier, dont il fut un jour l'émule, — Barbier plus passionné et plus véhément sans doute, mais auprès de qui il se soutient fermement dans sa gravité philosophique, — et Lamartine, dont il fut mieux que l'élève.

iTrosfrdtfeestlepremieretleseulouvragequeM.X.Labenskiaitpubliésous sonnom. Les-deux précédents volumes avaient été signés du pseudonyme Jean Polonais. En ce temps de respect pour l'art^ le public n'exigeait pas du poète qu'il lui livrât sa personne et sa vie : la curiosité ne débordait pas sur l'admiration. Le poète, plus

encore que l'homme, gagnait à cette éloignement. Il était encore en ce temps-là l'être mystérieux et symbolique chanté dans les Méditations:

Nonchalamment bercés sur le courant de l'onde, Ils passent en chantant loin des bords ; et le monde Ne connaît rien d'eux que leur voix .'

Lorsque Erostrate parut^le masque tomba. L'on apprit que Polonius « n'était autre que M. X. Labenski, longtemps attaché à la légation russe à Londres, et plus tard à la chancellerie de Pétersbourg. •>■>

On connaît de M. Théodore Carlieruh volume, Vu^, publié en i838, (i) et qui, ce n'est pas à la honte du poëte que je le dis, s'est beaucoup vu sur les quais, où les majuscules grecques de son titre attiraient l'œil des collégiens. C'est un beau volume in-octavo de quatre cents pages, superbement imprimé sur papier fort par Éverat, avec de belles marges et des blancs splendides ; un volume en tout conforme aux prescriptions des anciens privilèges royaux, du temps où les rois aimaient assez la beauté dans les choses pour n'accorder de patente qu'aux livres « imprimez sur bon papier et en beaux caractères. » J'ignore l'âge qu'avait M. Théodore Carlier lorsqu'il publia ce volume, mais j'aimerais à le

Il existe un précédent recueil de Th. Carlier, Voyages poétiques, suivis d'une traduction envers du Giaour, i83o Le Vavasseur éditeur, in-18.

supposer jeune, pour m'expliquer la faiblesse des premières pièces comparativement aux dernières. Le style des premières pièces est inégal, confus et vague; le lieu commun y abonde ; le mot prosaïque (position, caractère dans le sens d'humeur, etc.), les termes arbitraires de la conversation y détonnent, les images n'y sont pas suivies ni correctes. Ainsi, dans un sonnet que j'avais voulu citer d'après les Annales romantiques de 1 83 1 et qui commence par un très-beau vers et se soutient trèsheureusement jusqu'au douzième:

Désert pour qui le ciel n a pas d'eau fécondante, Le Sahara sans borne, océan sablonneux, Déroule ses flots d'or comme un serpent ses nœuds, Quand le simoun le fouette avec son aile ardente.

Là, se traîne la soif à la langue pendante; Là, le pied brûle au sol ; là, nul trou caverneux N'offre d'ombre. Et l'hyène au regard soupçonneux Y fait rugir l'écho de sa voix discordante.

Là, baigné de sueur, on s'égare souvent A chercher le palmier qui rafraîchit le vent, Et, près de l'oasis, le ruisseau qui tournoie

Point vague, imperceptible, à l'horizon lointain...

le sens est tout à coup faussé dans le dernier tercet par cette conclusion inattendue et inapplicable :

Ainsi le cœur, meurtri par les coups du destin, Renferme tant de maux que le bonheur s'y noie I

L'auteur a comparé le cœur desséché par le malheur

a un désert sans eau, et il tire de cette comparaison une belle image : mais où donc le bonheur trouvera-t-il à se noyer dans cette plaine aride sans oasis et sans ruisseau? Et comment le cœur, désert aride pendant douze vers, redevient-il au treizième un simple cœur meurtri et comblé de maux ? Et comment le bonheur s'y prendra-t-il pour se noyer dans un tas de maux renfermés dans un cœur? Et combien faut-il de maux enentassés pour noyer un bonheur? Et... ? Et...? Et...? Et...?

Vers la seconde moitié du volume (je compte par dates et non par pages), ces incorrections disparaissent etl'on peut juger plus sûrement du talent de M. Théodore Carlier. M. Carlier n'était, ou n'est point un poëte lyrique: sa poésie n'a pas le mouvement de l'ode; hors du sonnet, rhythme éminemment philosophique par-sa concision et dont les périodes rappellent les formules sévères du syllogisme, il s'inquiète peu des coupes et des combinaisons rhythmiques. Sa forme est celle du discours alexandrin; et dans ses heures de fantaisie il ne va pas plus loin que la stance simple et régulière. C'est un poëte philosophe, méditatif et sympathique. L'âme humaine, ses attitudes et ses comportements, l'âme humaine, dont il a pris le nom divinisé pour titre de son livre, en est en effet l'unique matière. Les pièces les plus développées du recueil sont des études de phénomènes psychologiques et moraux auxquelles on pourrait donner pourtitre, comme aux chapitres de Montaigne, des formules démonstratives, parexemple: Qu'il ne faut

— 97 ~ pas regarder de trop près aux amitiés humaines. (Desenchantement, p. 33.,) — Que les maux imaginaires s'évanouissent devant un malheur réel. (Une goûte d'eau et la mer, p. 42 .) — Qu'un amour bas flétrit la vie. {Imprévoyance.) — Que les blessures reçues dans V enfance influent parfois sur la conduite et sur le caractère moral de l'homme. {Comparaison, p. 62. ) — Que les idées qu'on a sur la mort changent avec l'âge. (Bizarrerie.) — Que l'honneur, la poésie et ï amour sont préférables à la richesse, à la gloire et au plaisir. (Préférences.) — Qu'il est plus aisé de tirer profit de la mauvaise fortune que de faire bon usage de la ■prospérité. {Ecueil, p. 10?).) — Que les souvenirs d'enfanceaidentà supporter lesmaux delà vie. (P. n3.) — Qu'il faut quelquefois aimer la main qui nous blesse. {Inexpérience, p. 293.^ — Que souvent le bonheur n'est compris qu'après qu'il est passé. {Aveuglement.) — Que le lendemain d'un adieu est plus pénible que l'adieu même.. {Départ, p. 399.) etc., etc. Dans ces pièces et dans toutes celles du même genre, l'auteur, commandé par son sujet, ne s'écarte guère du ton calme et froid d'un raisonnement philosophique. Dans certaines autres, d'un intérêt moins général et plus personnel, il arrive à l'éloquence, à la chaleur, à d'heureuses finesses de pensée, au bien trouvé, plus encore dans la conception que dans l'expression. Par malheur, le mouvement du style est rarement soutenu jusqu'au bout; et l'on aurait peine à trouver une période pleine et entière sans accroc, ni défaillance. Autrement, l'on aimerait à citer,

par exemple dans la pièce intitulée Prédilection, la tendre et véhémente apostrophe d'une mère à l'enfant mal venu et disgracié qu'elle préfère à ses frères plus beaux et plus aimables.

Frêle, chétif, fleur pâle, fruit taché,

Triste, et parfois despote avec ceux de son âge,

Il n'était accueilli de nul du voisinage ;

Voilà pourquoi sa mère, aux regards l'enlevant,

Contre son sein ému le serrait si souvent,

En lui disant : « Viens, viens, que sur moi je te presse ?

Qui te caressera si je ne te caresse ?

... Oh ! quand tu seras seul, pour consolation,

Rappelle-toi du moins ma vieille affection.

Si le monde, plus tard, te fait des meurtrissures,

Mon image mettra du baume à tes blessures...

Et tu t'efforceras, plus confiant en toi,

De devenir encor cher à d'autres que moi ?

Non, tu n'est pas méchant ! »

Malheureusement, ces vers, que nous cueillons pour ainsi dire, pour les rapprocher et les grouper, sont intercalés dans le texte de pensées communes et de vues faibles qui ralentissent et tuent ce mouvement, qui pourrait être fort beau.

LapièceintituléeC/zafr'menrestledéveloppementd'une de ces fortes pensées qui me séduisent chez Théodore Garlier, malgré ses imperfections de forme et ses trop fréquentes incorrections. Un homme a offensé son ami, et l'ami est mort. « N'est-ce pas, dit le poète, le com-

ble de la misère humaine que ce tort dont la réparation est impossible? »

Un naufrage de biens se répare...

La perte d'un enfant avec le temps s'oublie Quand naît un enfant.

Oui, sans doute, oui, souvent le calme suit l'orage, La vague aux lois de Dieu, quelle que soit sa rage.

A la fin s'asservit ; Un chagrin quelquefois cède au cri de l'enfance ; On se prête une excuse à côté de l'offense...

— Lorsque l'offensé vit !

Mais l'être intime et cher qui de lui l'a reçue S'est, des maux d'ici bas cherchant l'unique issue,

Endormi dans la mort !

Et lui, que le ciel force à rester sur la terre, Payant de son repos son crime involontaire,

Il porte un lourd remords.

Il marche, il marche donc, troublé, sombre, en silence, Sans voir le fruit qui brille et que le vent balance

Aux arbres du chemin ; Sans voir si quelque ami, le regard triste et tendre, En passant près de lui s'arrête pour lui tendre,

D'un air ému, la main. -

N'essayez pas, cherchant des paroles sensées, De détourner le cour de ses noires pensées ; Ce serait vainement.

— IOO —

Il n'entendrait soigneux d'éviter votre approche, Rien que sa conscience où le bruit du reproche. Gronde éternellement.

Vos discours fussent-ils doux comme une harmonie

Comme un concert d'Elus, N'égaleront jamais la douceur indicible De ce mot qu'il demande à la tombe ineflexible

« Je ne me souviens plus ! »

Assurément il y avait là l'écho d'une pensée grave et d'une conscience sévère ; mais malgré les entailles et les amputations pratiquées dans les passages que nous venons de citer, combien encore le penseur est-il trahi par le poëte ! Il n'est que trop vrai que très-souvent les poésies de M. Théodore Carlier gagneraient à être racontées ou traduites.

Dans Autrefois l'auteur exprime avec une candeur très-louable, à mon avis, le plaisir indirect et impersonnel que cause la rencontre d'un contemporain qu'on n'aime point, — Camarade, dit-il, et non point ami, — mais dont la présence rappelle les années heureuses et les souvenirs chers:

Une suave époque en toi m'est ramenée.

Peins-moi mon plus jeune âge et mon adolescence; Peins-moi les traits de ceux dont l'éternelle absence Fait saigner mon sein douloureux ;

Monument resté seul debout dans mes décombres, Oh ! je te chérirai, toi, l'ombre de leurs ombres. Sinon pour toi, du moins pour eux.

Ohl je te chérirai — comme un anneau, doux gage : Comme un chiffre, un billet dont le muet langage

Répond à de tendres aveux ; Comme un portrait reçu d'une femme adorée ; Comme le médaillon dont la boîte dorée

Serre une boucle de cheveux.

Que des plaisirs goûtés et des peines souffertes Les images souvent par toi me soient offertes ;

Garde-toi de me rien celer :

Dis-moi mes biens, mes maux, mes épines, mes roses ; De ce temps qui n'est plus raconte-moi les choses,

En te montrant, — sans me parler !

«Et, pour prix de ces visions évoquées par ta présence, je te regarderai tant, ajoute-t-il, que tu t'en croiras aimé ! »

On pourra trouver quelque férocité dans ce mépris si brutalement confessé d'un être qui se croit aimé et qui n'est qu'utile. Il n'est pas mauvais, cependant, ni injuste, de proclamer que les affections sont affaire de discernement, et que les imbéciles n'ont pas le droit d'exiger qu'on les aime pour eux-mêmes. L'ironie persistante sous la gravité, cette ardeur à enguirlander unsotpour obtenir de lui ce qu'on désire, et rien que ce que l'on désire, c'est-à-dire sa présence et son silence, auraient pu faire de cette pièce de Théodore Garlier un chef-d'œuvre, si

là encore il avait su se garder du lieu commun et de la mollesse.

Calice, c'est la comparaison, détail pour détail, de la mort calme et de la mort désespérée.

Ici le verséloquentet soutenu est moins rarequedans les pièces précédentes; nous trouverons même plus d'une strophe à citer sans repentirs :

Mourir, lorsqu'on ne va qu'en des routes choisies! Lorsqu'il n'est pas de vœu qu'on ne puisse accomplir !

Mourir, lorsqu'on est belle et que l'on est aimée !

Mourir, lorsqu'on est mère, et que, débile et frêle, Un tout petit enfant vous rit de son berceau, Auprès d'un frère aîné qui grandit sous votre aile. Comme, à l'abri du vent, sous l'arbre un arbrisseau!

Mourir, lorsque le sort, dont la main complaisante D'éblouissants reflets dore votre horizon, Vous caressant toujours, jamais ne vous présente Que le bonheur pour lot, que l'été pour saison.

Mourir, lorsqu'en partant, après soi l'on est sûre De laisser un chagrin sans pouvoir le guérir ; Sans pouvoir la fermer, de faire une blessure ! - Alors, il est alors bien cruel de mourir!...

Mais, quand au désespoir l'existence est livrée,

- io3 —

Quand vous ne prévoyez pour le jour qui doit suivre Que des chagrins plus grands que ceux du jour passé

Quand vos fils sourds, hélas ! aux conseils qu'ils enten- Masquent des sentiments que vous avez trop lus; [dent, Quand, jaloux l'un de l'autre, en secret ds n'attendent Pour se haïr, que l'heure où vous ne serez plus ;

Quand on sent, — pour avoir déjà pu reconnaître Un suc plein d'amertume aux fruits de ses rameaux, — Qu'en expirant, demain l'on changera, peut-être, En théâtre de crime un théâtre de maux ;

Quand un noir ouragan bat votre onde avec rage; Quand partout votre ciel d'éclairs est sillonné ; Quand l'avenir s'annonce encor plus gros d'orage ; — Alors, mourir alors, c'est mourir en damné!

Pauvres âmes ! là-haut allez, allez plus calmes ! Reprenez confiance en remontant aux cieux : A quiconque souffrit Dieu réserve des palmes ; Dieu ne ferme jamais ni ses bras ni ses yeux.

De ceux que vous aimiez il lavera les fautes. Il sait leurs deuils, vos pleurs, et comment les finir. Dans son sein réunis, un jour, célestes hôtes, D'extases inondés, vous n'aurez qu'à bénir !

Remariée', est une des conceptions les plus originales du livre : c'est l'adultère des secondes noces démontré par des arguments poétiques.

La jeune veuve est restée quatre ans fidèle à son premier serment :

Lasse à la fin d'errer tristement solitaire

Dans sa route encor longue à parcourir sur terre.

Un jour qu'en pleurs brûlants son chagrin débordait.

Elle accepta la main qu'un ami lui tendait,

Et se remaria.

Dans l'église prochaine, Lorsqu'elle fit bénir cette seconde chaîne, A travers ses grands cils, réseaux d'aspect soyeux, On vit en ses regards luire un rayon joyeux. C'est que ses noirs ennuis, ses angoisses sans trêve, Lui parurent alors n'avoir été qu'un rêve. Il lui vint à l'esprit que jusques à présent Elle avait eu sur l'âme un cauchemar pesant, Qui lui parlait de fièvre, et d'être cher qui souffre, D'adieux, d'abîme ouvert, d'époux qui tombe au gouffre Et que, sur ce théâtre où le sort la jouait, Heureusement son drame enfin se dénouait. Elle crut un instant, de bonheur éperdue, Être la jeune fille, à son passé rendue, Qui, jadis cachant mal tout son ravissement, Devant le même autel fit le même serment. Mais ce songe éveillé ne fut à sa nuit sombre Qu'un éclair fugitif qui brille et meurt dans l'ombre; Car elle tressaillit, et son corps devint froid, En voyant qu'elle avait deux anneaux à son doigt. Le soir, quand, de retour, le cœur gros d'amertume, Elle s'agenouilla, comme elle avait coutume, Elle n'osa prier

Elle crut en son trouble entendre au fond de l'âme Une secrète voix qui lui jetait un blâme ; Car elle sentait bien qu'elle avait mérité Qu'on ne l'attendît plus pour une éternité. ]

Et lorsque à ses côtés l'époux nouveau prend place,

A ses baisers de flamme elle paraît de glace;

Elle s'observe, osant répondre à peine : oui, non :

Car, hélas ! elle a peur de se tromper de nom.

Et lorsqu'elle s'éveille, au jour qui vient de naître,

Elle est pleine d'effroi de ne pas reconnaître

Dans les traits de cet homme, auprès d'elle endormi,

Les traits qu'à son sommeil offrait un rêve ami.

Aussi la voyant grave et si préoccupée, Ne dites pas : Quel coup l'a donc encor frappée? Non, mais dites plutôt: C'est qu'elle est obsédée, Et sans cesse et partout, de cette unique idée : <i Pour marcher avec moi dans le même chemin. Deux hommes ici-bas ont recherché ma main ; Là-haut, après des jours que la tristesse abrège, Lequel doit m'accueillir ? auquel appartiendrai-je! »

Je ne sais si par ces citations, par les dernières, du moins, j'aurai donné l'idée du genre de mérite que je trouve aux poésies de Théodore- Carlier. Les défauts, je les ai marqués; ils sont ceux du temps, ou^ pour mieux dire, du moment. Par la date de son recueil, en effet, l'auteur de Yuyr, se rattache à la réaction de 1840, alors qu'on combattait pour la Philosophie contre l'Art dans

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les travaux de l'esprit ; et par là il s'apparente avec le poète qui va venir après lui. Théodore Carlier était un esprit subtil, réfléchi, ingénieux ; il a des déductions inattendues, des finesses d'analyse qui surprennent et qui plaisent. Les épigraphes de ses poésies témoignent de bonnes lectures. Il est un exemple de ce que le talent peut perdre à négliger l'art.

Je n'ai jamais été bien attiré par les romans de Gustave Drouineau, esprit systématique, pédant et troublé par les visions humanitaires. Ni le talent, ni l'invention n'ont manqué à Drouineau; mais nul n'a étéatteint plus que lui par la grande maladie de l'époque : la manie de sauver le monde. Il a même été quelque temps considéré comme le fondateur d'une religion, le Néochristianisme : ceci est grave. Le Manuscrit vert et Résignée se liraient avec intérêt et avec plaisir, si l'auteur n'avertissait à chaque page et dans ses préfaces qu'il n'emploie la forme romanesque qu'à son corps défendant, et seulement pour s'accommodera la frivolité du siècle. Il proteste qu'il n'a d'autre but que de mettre la société en face d'elle-même, et de faire pénétrer dans le public, emmiellées de poésie et de littérature, des idées régénératrices qu'il se propose de condenser plus tard dans un livre plus grave, qui n'a jamais paru. Le châtiment ne s'est pas fait attendre : à mesure quele philosophe et l'apôtre se perfectionnaient en Drouineau, l'écrivain, l'artiste périclitait . Après avoir dit dans une de ses préfaces « qu'il n'avait pas le temps de bien écrire

parce qu'il pensait trop, » il a fini par déclarer que les langues n'avaient pas de mots pour rendres ses pensées ni ses rêves, et qu'il serait plus convenable au poëte de s'exprimer par des cris, comme les animaux, que par des paroles. Il est actuellement dans une maison d'aliénés à la Rochelle.

On devine ce qu'un pareil système pouvait produire en poésie. Son unique recueil de vers, les Confessions, — in-8, 1834, Ch. Gosselin, — est attaqué de la même maladie que ses romans : la morgue, le tonpédantesque et prêcheur; et, comme le temps, qui lui manquait pour soignersaprose, lui manquaitencore plus pour soigner ses verSjlestyle est presque uniformémentlàché, confus, défectueux de coupe et de rimes, etbourrédecesgénéralités vagues qui sont les chevilles de la pensée. A peine trouve-t-on par hasard une idée qui sente le poëte, ou un mouvement qui révèle un artiste. La mémoire retient, par exemplej une petite pièce en stances de six vers (1), dont chacune ramène ce refrain mélancolique :

Pourquoi suis-je prêt à pleurer?

— La campagne est verte ; le printemps rit dans le ciel et danslescœurs, et fait éclater la verdure des bourgeons; et toujours la larme revient à l'œil et le soupir aux lèvres. Une jeune fille passe, jolie, gaie, alerte, s'amusant du vent et des fleurs. Qui est-elle? Où va-t-elle ? Que fait-

(1) La Jeune Fille dans les près.

elle seule et sans sa mère? — « Hélas ! tu seras trompée peut-être un jour, et tu souffriras!

— Pourquoi suis-je prêt à pleurer ? »

On trouve dans la pièce intitulée : les Tapisseries, la vie, ou plutôt la légende de Napoléon résumée avec une vigueur et un élan qui rappellent, — m?:s de loin, — les ballades guerrières de Koerner. Dans une autre pièce encore, les Toits, Drouineau a voulu peindre la rêverie délicieuse d'un écolier réfugié sur le toit d'une maison et jouissant dans l'ivresse de la liberté du panorama de la ville, avec la mer à l'horizon, et près de lui, à une fenêtre, une jeune fille belle et charmante qu'il admire et qu'il aimera l'année qui vient. Louis Bertrand le visionnaire, l'auteur de Ma Chaumière et du Maçon, eût fait un chef-d'œuvre avec cette donnée que Drouineau a gâtée avec ses incertitudes de forme et sa fluence.

De tout le volume, je ne vois rien à citer que seize vers où le poëte a su garder, sans faillir et sans s'embrouiller, le ton de la méditation ardente ou de l'oraison jaculatoire :

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